Art et technologies/Duchamp de l'esthétique à l'éthique
" Notre ami Marcel Duchamp est assurément l'homme le plus intelligent et (pour beaucoup) le plus gênant de cette première partie du vingtième siècle. " (André BRETON, Anthologie de l'humour noir, 1939) Inventeur des ready-made au début du XXe siècle, sa démarche artistique exerce une influence majeure sur les différents courants de l'art contemporain. Malgré un nombre d'oeuvres limité, il jouira d'une célébrité mondiale.
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[modifier] BIOGRAPHIE
Marcel Duchamp peintre, sculpteur, plasticien, homme de lettres et joueurs d'échecs français né à Blainville-Crevon en 1887 près de Rouen et mort à Neuilly-sur-seine en 1968. Il est le troisième d'une famille de six enfants, dont quatre sont des artistes reconnus : les peintres Jacques Villon (1875-1963) et Suzanne Duchamp (1889-1963), le sculpteur Raymond Duchamp-Villon (1876-1918) et lui-même, le plus célèbre. Ce sont d'ailleurs ses frères, ses aînés, qui l'initient à l'art.
Après une scolarité à Rouen, Marcel Duchamp poursuit des études à Paris et fréquente l'Académie Julian.Il fait son appentissage de la peinture auprès de ses frères et de leurs amis, ils se réunissaient sous le nom de Groupe de Puteaux, principalement des artistes d'inspiration cubiste comme Fernand Léger ou Robert Delaunay, ou encore Albert Gleizes et Jean Metzinger, auteurs de l'ouvrage Du Cubisme (1912).
Toutefois, très vite sa peinture s'éloigne de la problématique spatiale des cubistes et s'attache à la décomposition du mouvement, ce qui le rapproche des Futuristes italiens. L'une de ces toiles, "Le Nu descendant l'escalier", le fait connaître à la grande exposition américaine de l'Armory Show, en 1913.
À partir de 1915, il s'installe à New-York et partage son temps entre les Etats-Unis et la France, diffusant les avant-gardes parisiennes, notamment les sculptures de son ami Constantin Brancusi, auprès du public américain. À cette époque, il élabore ses œuvres les plus connues, comme "le Grand Verre" ou "Fontaine", mais il se consacre de plus en plus aux échecs, qui deviendront, au milieu des années 20, sa principale activité.
C'est à travers le Surréalisme qu'il renoue avec l'art en organisant de nombreux événements en collaboration avec André Breton. De retour sur la scène artistique, il acquiert une renommée croissante et devient célèbre après la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 50, une nouvelle génération d'artistes américains qui se qualifient de néo-dadaïstes, tels Jasper Johns et Robert Rauschenberg, le reconnaît comme un précurseur. La réédition en 1964 de ses premiers objets ready-mades parachève cette célébrité en diffusant son œuvre dans le monde entier.
[modifier] CHRONOLOGIE
1904: Marcel Duchamp rejoint ses frères à Paris et suit des cours à l'Académie Julian.
1909: Il commence à réaliser des toiles inspirées de Cézanne et fréquente les « cubistes dissidents », comme Gleizes et Metzinger, qui se réunissent régulièrement chez son frère Jacques Villon à Puteaux.
1912: Le Nu descendant l'escalier est retiré du salon des Indépendants et est exposé au salon de la Section d'or organisé par les frères Duchamp, à Paris.
Il commence à travailler au Grand Verre.
1913: Le Nu descendant l'escalier est exposé à l'Armory Show, New York. Duchamp apparaît comme l'un des principaux représentants de l'avant-garde française.
1915: Il se rend aux Etats-Unis où il retrouve son ami Francis Picabia. Rencontre avec Man Ray qui restera son ami toute sa vie durant.
1917: Il envoie au comité de sélection de la Société des Artistes indépendants, dont il fait partie, sa Fontaine, sous le pseudonyme de Richard Mutt. L'objet est refusé, ce qui donnera lieu à la publication d'une série d'articles où il justifie son acte, intitulés The Richard Mutt Case.
1919: Rentré à Paris, il collabore avec les dadaïstes.
1920: De retour à New York, il fonde avec Man Ray et Katherine S. Dreier, riche héritière philanthrope, un organisme visant à promouvoir l'art contemporain en achetant des œuvres à de jeunes artistes. Suite à une blague de Man, ils l'appellent la Société Anonyme.
1921: En collaboration avec Man Ray, il publie le premier et unique numéro de New York Dada. Une « dadadate » selon Man Ray.
1923: Duchamp abandonne son Grand Verre, et la rumeur court qu'il abandonne même l'art.
1924: Il participe au tournage du film avant-gardiste Entr'acte de René Clair. Dans la première scène du film, il joue aux échecs avec Picabia sur le toit du théâtre des Champs-Elysées.
1925: Duchamp, par son attitude préoccupée par le temps, la vitesse et la décomposition des mouvements, il est amené à faire du cinéma expérimental, appelé l'"Optical cinéma", avec son film unique Anemic Cinéma.
1926: Le Grand Verre est exposé au Musée de Brooklyn. C'est à cette occasion que la glace du Grand Verre est fêlée.
1932: Il fait partie de l'équipe de France du Championnat d'échecs et publie, en collaboration avec un autre joueur, un ouvrage sur les fins de parties.
1935: Il présente ses Rotoreliefs au concours Lépine.
1938: La boîte-en-valise, ensemble de reproductions de ses œuvres en modèle réduit, est tirée à 300 exemplaires.
1939: Publication de Rrose Sélavy, recueil de contrepèteries et de jeux de mots.
1942: A New York, il collabore avec les Surréalistes réfugiés, notamment avec André Breton pour l'exposition First Papers of Surrealism. Pour cette exposition, il tisse dans l'une des salles un réseau constitué de deux kilomètres de ficelle entrelacée.
1947: Il organise avec Breton la Deuxième Exposition Internationale du Surréalisme à Paris Le Surréalisme en 1947, et réalise la couverture du catalogue avec l'œuvre Prière de toucher.
1953: Le magazine grand public Life lui consacre un article. C'est le début de la célébrité.
1954: Ouverture du Musée d'art de Philadelphie grâce à Louise et Walter Arensberg, amis et mécènes de Duchamp, qui ont fait don de leur collection. Le nouveau musée comprend 43 de ses œuvres.
1958: Publication de Marchand de Sel, le premier recueil des divers écrits de Duchamp.
1959: Publication de la première monographie sur Duchamp par Robert Lebel.
1964: La galerie Schwartz, Milan, réédite treize ready-mades disparus, en huit exemplaires.
1966: La Tate Gallery de Londres organise la première grande rétrospective de son œuvre.
1967: Exposition Raymond Duchamp-Villon / Marcel Duchamp au Musée d'art moderne de Paris.
1968: Marcel Duchamp meurt le 2 octobre à Neuilly.
1973: Rétrospective Duchamp au Musée de Philadelphie et au Musée d'art moderne de New York.
[modifier] ESTHETIQUE
Marcel Duchamp a révolutionné la conception académique de l’art qui, jusqu'alors, ne jugeait la valeur d'une œuvre qu'à l'aune des efforts et du travail dispensés pour une finalité édifiante. L'hétérogénéité de ses moyens d'expression et la complexité de ses œuvres, de la peinture (Nu descendant un escalier en 1913), à l'installation plastique la plus hermétique (Étant donnés..., inachevée en 1966) en passant par les objets « tout fait » (Fontaine (un urinoir), Porte-bouteilles) décrétés œuvres d'art par sa seule volonté, associées à sa constante revendication du « droit à la paresse », ne permettent de le classer dans aucun des mouvements artistiques du XXe siècle. Duchamp a traversé le cubisme, le futurisme, Dada et le surréalisme en s'excluant de lui-même de tout courant.
[modifier] LES READY MADE
Marcel Duchamp visitant en 1912 une exposition de technologie aéronautique aurait déclaré à Fernand Léger et Brancusi "La peinture est morte. Qui pourra faire mieux que cette hélice ? Dis-moi tu en serais capable, toi ?" Dès 1914, Marcel Duchamp exhibe au milieu de son atelier un égouttoir ( que Man Ray photographiera). Il n'y a pas encore, de la part de l'artiste, de jeu sur les significations par le biais d'une nouvelle dénomination (comme plus tard, en 1917, dans le cas de l'urinoir rebaptisé "fontaine") mais déjà l'oeuvre est signalée et finalement constituée par sa seule présentation. A partir de 1916, Marcel Duchamp thématise sous l'appellation de "Ready-made" cette nouvelle conception de la création. Les "Ready-made" sont, comme leur nom l'indique, "déjà finis", "déjà terminés" sans que l'artiste ait longuement façonné la matière première de la création.
Le geste du Ready-Made de Duchamp est un geste écologique qui a une double signification : tout est art, tous les hommes sont créateurs.
Duchamp crée un art d'attitude, qui redonne à l'artiste et à l'homme la prééminence sur l'objet. " Je crois en l'artiste, l'art est un mirage " dit Duchamp. "
J'espère qu'un jour, on arrivera à vivre sans être obligé de travailler " . Duchamp prend position sur le rapport au temps dans notre société, sur la soumission au travail dans une société industrielle.
L'artiste devient un modèle de comportement: une éthique de la résistance à la mécanisation des individus.
Comme le dit Pierre Restany, ce geste fait basculer d'un seul coup l'art de l'esthétique dans l'éthique. " Voilà que se dévoile l'autre face de l'art. L'art est un problème moral lié à la conscience de celui qui l'assume en tant que tel " . Duchamp fait passer l'art de l'esthétique des objets, à un art d'attitude, faisant de l'emploi de son temps, sa plus grande oeuvre d'art. On pourrait établir entre cet art de la vie qui se poursuivra dans le mouvement Fluxus ou chez John Cage, et son esthétique de l'indifférence, des parallèles avec le zen. Pour Roberto Barbanti, le geste de Duchamp dans le ready-made marque le passage " du descriptif au prescriptif, du représenté au présenté "
Ce geste a une importance considérable pour les artistes qui suivront. Il est le geste fondateur de l'art contemporain : l'artiste présentera l'objet (nouveau réalisme), puis la machine (art technologique).
[modifier] SES OEUVRES
• Femme-cocher, 1907, 31,7 x 24,5 cm
• La Broyeuse de chocolat, 1912
• Le Roi et la Reine entourés de nus vites, 1912
• Le Passage de la Vierge à la Mariée, 1912
• Nu descendant un escalier, 1912
• Roue de bicyclette (1913)
• Fontaine (1917)
• Femme-cocher, 1907, 31,7 x 24,5 cm
• La Broyeuse de chocolat, 1912
• Le Roi et la Reine entourés de nus vites, 1912
• Le Passage de la Vierge à la Mariée, 1912
• Nu descendant un escalier, 1912
• Roue de bicyclette, 1913
• Trois stoppages étalon, 1913
• In advance of the broken arm, pelle à neige, 1914
• Apolinère Enameled, émail à la façon d'une réclame, 1914
• Porte-bouteilles, 1914
• La Broyeuse de chocolat no 2, 1914
• Le Grand Verre, 1915-1923
• Fontaine, urinoir renversé et signé « R. Mutt », 1917
• L.H.O.O.Q., reproduction de La Joconde affublée d'une paire de moustache, 1919
• Air de Paris, objet, 1919
• Fresh widow, fenêtre aux carreaux teintés de noir, 1920
• Rotative plaques verre (optique de précision), œuvre cinétique, 1920
• Why not sneeze Rrose Selavy ?, boîte surréaliste : morceaux de marbre blanc taillés comme des cubes de sucre contenus dans une cage à oiseaux d'où sortent un os de seiche et un thermomètre, 1921
• La Mariée mise à nu par ses célibataires, même, grand verre commencé en 1915 et volontairement inachevé en 1925
• Anemic cinema, court métrage réalisé avec la collaboration de Man Ray et Marc Allégret, 1926
• La Boîte-en-valise, 1936-1941 (en série jusqu'en 1968), coffret de cuir rouge contenant 80 œuvres en reproductions diverses : fac-similés et objets miniatures, 41,5 x 38,5 x 9,9
• Prière de toucher, sein en mousse collé sur la couverture du catalogue de l'Exposition internationale du surréalisme à la Galerie Maeght, 1947
• Étant donné le gaz d'éclairage et la chute d'eau, peinture (première version), 1949
• Dada, 1916-1923, 1953, affiche pour la Galerie Sydney Janis, New York
• Coin de chasteté, objet, 1963
• Étant donnés : 1° la chute d'eau, 2° le gaz d'éclairage, variante tridimensionnelle de Grand verre, élaborée depuis 1946, inachevée en 1966
• La Mariée mise à nu par ses Célibataires, mêmes, Paris, Editions Rrose Sélavy, 1934
• "Rendez-vous du dimanche 6 février 1916", Minotaure, 10, Paris, 1937
• "SURcenSURE", L'usage de la parole, 1, Paris, 1939, p. 16.
• RROSE SELAVY, Collection "Bien Nouveaux", Editions GLM, Paris, 1939
• (avec Vitaly Halberstadt), L'opposition et les cases conjuguées sont réconciliées, Bruxelles/Saint-Germain-en-Laye, 1932
• Collection Société Anonyme, 33 notes critiques (1950)
• The Creative Act / Le Processus créatif. Texte d'une intervention à Houston, Texas, 1957. (Repris dans : Duchamp du signe, 1994, p. 187-189).
• "A propos des ready made" (1966)
• "A propos de moi-même". Conférence donnée dans plusieurs musées et universités des Etats-Unis (1964).
• Duchamp du signe. Ecrits réunis et présentés par Michel Sanouillet, Flammarion, 1975