Créateur de livres (désactiver)

Philosophie/Faire le vrai

Un livre de Wikibooks.

Split-arrows.svg
Livre à fractionner

Il a été suggéré de fractionner ce livre en plusieurs sous-pages afin d'améliorer sa lisibilité.

FAIRE LE VRAI - Cours de philosophie // Pierre MARCHAL

Sections

[modifier] INTRODUCTION

La philosophie se centre traditionnellement autour de trois questions fondamentales :

  • la question de la méthaphysique qui s'interroge sur l'être : ce qu'est, en dernière analyse, l'être de la matière, de l'esprit, de la vie,... Qu'est-ce que le fait d'être?
  • la question éthique qui tente d'articuler les différentes composantes de l'action humaine : que faire et pourquoi ? ou au nom de quelles valeurs ?
  • mais, dès son origine, la philosophie est marquée par la question de la vérité. Avant même de s'interroger sur l'être et les valeurs, avant de proposer une ou des solutions à ces questions, il est impérieux de se demander : quel crédit peut-on accorder à notre faculté de connaître ? A quelles conditions nos connaissances peuvent-elles être dites vraies ? Quelle(s) relation(s) entretiennent-elles avec ce que nous nommons la "réalité"?

Si cette dernière question, celle de la vérité, est présente dès les premiers pas de la philosophie occidentale, si elle constitue même le nœud de la controverse qui opposa Socrate et Platon aux sophistes, cette question de la vérité trouve, avec l'avènement de la science moderne au XV8e siècle, une vigueur nouvelle. En effet, avec la science, est mise au point une méthode particulière (la méthode scientifique) pour produire un savoir qui a prétention de vérité. On comprend que, face à cette entreprise nouvelle, qui interfère directement avec le problème philosophique de la vérité, les philosophes se soient mis à l'œuvre pour produire de nouvelles théories qui tiennent compte de ces outils scientifiques récemment construits. Depuis lors jusqu'aujourd'hui, la question la question philosophique ne peut plus faire l'économie du savoir que nous appelons scientifique. Qui plus est, la science est en quelque sorte le fantôme qui hante la pensée épistémologique. D'où la tentative de Descartes de repenser la philosophie sur le mode axiomatique de la géométrie: "more geometrico". D'où la critique kantienne qui s'interroge sur les limites de la connaissance scientifique et sur les chances d'une métaphysique comme science.

Il faut faire remarquer ici un des présupposés fondamentaux de cette philosophie moderne. Il porte sur le rapport qu'entretiennent les sciences positives (celles qui utilisent la méthode scientifique) d'une part et la pensée philosophique de l'autre. En effet, reprendre la question de la connaissance en tenant compte de la science, en voulant y intégrer la science, c'est produire une théorie générale de la connaissance qui puisse rendre compte de cette activité particulière du savoir que constitue la science. Mais, inversement, c'est tenter aussi de dire comment, en quel sens, pourquoi la science est connaissance, est science. La philosophie moderne va donc fonctionner comme une légitimation du savoir scientifique et cette question de la légitimation va devenir un des points forts de la pensée épistémologique.

Telle est épuisée, esquissée très schématiquement, la perspective moderne de l'épistémologie. Perspective qui va subir un déplacement important, sinon radical, d'où naîtra l'épistémologie post-moderne : la question de la vérité va se trouver désormais suspendue à celle de la signification. Avant même de s'interroger sur la valeur de vérité d'un énoncé, il devient indispensable de dire, d'expliquer comment et pourquoi il fait sens. Cela revient à prendre au sérieux le caractère linguistique de la connaissance : connaître; c'est avant tout produire des énoncés linguistiques dont nous prétendons qu'ils disent quelque chose du réel. D'où la nécessité de poser la question de la signification, qui n'est autre que celle de la relation du langage à la réalité. On pourra donc affirmer que la "relation de la vérité à la reconnaissance de la vérité est le problème fondamental de la théorie de la signification ou, ce qui revient au même, de la métaphysique : car la question concernant la nature de la réalité est également la question de savoir quelle est la notion de vérité qui est appropriée aux phrases de notre langage, ou encore la question de savoir comment nous représentons la réalité à l'aide de phrases".

Dans cette première partie, nous examinerons ce que devient, dans cette perspective philosophique, la question épistémologique centrale de la légitimation du savoir scientifique. Pour cela, je suivrai la démarche suivante :

  • après avoir situé l'objet même de notre étude, à savoir la science et sa légitimation dans les contextes modernes et post-moderne,
  • nous mettrons au point la méthode d'investigation que nous comptons utiliser = les jeux de langage;
  • ensuite, nous appliquerons cette méthode à notre objet, en étudiant la pragmatique des narratifs et scientifiques;
  • nous reprendrons alors la question de la légitimation pour conclure, après avoir montré pourquoi ni les récits modernes de légitimation, ni la légitimation par la performativité ne peuvent rendre compte de la pragmatique scientifique, à une légitimation par paralogie.

Le livre de référence sera J.F Lyotard, la condition post-moderne, Paris, Minuit (1979)

Le commentaire de cet ouvrage se voudrait être la clef obligée et l'atmosphère dans lesquelles l'étude pourrait s'inscrire. Dans une seconde partie, nous aborderons les sciences humaines, pour faire retour à la philosophie en une troisième partie, où seront traités :

  • la théorie logique
  • le problème des valeurs et des choix dans l'action

[modifier] L'OBJET : LE MODERNE ET LE POST-MODERNE

[modifier] Le moderne

Si nous concevons d'appeler "post-moderne', la situation dont nous héritons aujourd'hui par transformation de la société et de la culture moderne, il semble indispensable de débuter l'analyse en examinant ce qu'il en est de la condition du savoir dans cette société et cette culture modernes. On peut, en première analyse caractériser cette situation par les deux éléments suivants :

  • le savoir prend pour modèle la science classique
  • cette science classique cherche sa légitimation dans des méta-récits

[modifier] La science classique

La science classique dont le savoir moderne fait sa norme, produit un discours (à savoir le contenu des différentes disciplines scientifiques) qui, dès le début, se situe en conflit avec les récits. J'entends ici par récits ce type de discours qui, "racontant une histoire", trouve son lieu dans la singularité événementielle : il est essentiellement un témoignage de ce qui s'est passé, ou se passe, une fois, d'une manière irréversible, à un lieu et à un moment précis. La seule répétition qu'admet le récit, c'est sa propre reprise, reprise qui ne va pas sans déplacement, sans modification du texte premier. Par là se constitue une tradition.

Face à ses récits, celui qui écoute, celui à qui ce récit est adressé, ne peut que se situer dans une attitude de croyance ou au contraire d'incrédulité. Face à quelqu'un qui vous adresse un récit quelconque, qui vous raconte comment quelque chose s'est passé, vous ne pouvez que le croire ou rejeter son témoignage. A la limite, vous pouvez confronter son histoire avec d'autres témoignages que vous auriez par ailleurs. En aucun cas, vous ne pouvez vérifier la vérité de ses dires.

La science classique va produire une logique du discours qui est aux antipodes de celle du récit. Elle explicite, en même temps que son discours, un ensemble de conditions qui "vérifient" (qui font vrai) les énoncés de la science, à savoir :

  • la cohérence interne gouvernée par le principe de non contradiction ; on ne peut affirmer, dans le même discours et à la fois, P et non-P.
  • la répétitivité expérimentale : un énoncé sera scientifique si, et seulement si, on possède une procédure, répétable, de vérification expérimentale.

C'est surtout cette deuxième condition qui place la science classique en conflit avec le récit. On le voit, avec la science, on quitte la singularité événementielle pour s'installer dans une universalité expérimentale. C'est en effet un postulat de la science que quiconque répète une expérimentation doit, en principe, si la théorie est vraie, trouver les mêmes résultats.

Face au discours scientifique, il n'est donc plus question de foi. Il s'agit ici de mettre à l'épreuve, dans l'expérimentation, en principe répétable, les preuves que la science avance. Il ne s'agit plus de croire, mais de vérifier.

Insistons encore sur le caractère, essentiel, de réceptivité que doivent comporter les preuves scientifiques. Car le vocabulaire "preuve", "vérification", se retrouve aussi dans le domaine des récits et des témoignages. Que l'on pense ici aux enquêtes judiciaires : apporter la preuve que quelqu'un a commis un délit, vérifier un alibi. Mais ces preuves et ces vérifications du récit ne sont jamais que des confrontations de témoignages. On demeure à l'intérieur de la même sphère, celle de la croyance dans laquelle le principe de la vraisemblance joue un rôle essentiel. La science classique désire justement sortir de cet "enfermement" dans le langage et pour cela, elle substitue au principe de vraisemblance celui de l'expérimentation répétable. Alors que le fait sur lequel porte le récit ne peut, en aucun cas, se répéter (la "reconstitution" d'un délit n'est pas une vérification expérimentale au sens scientifique du terme ; elle n'est que la confrontation du témoignage avec ses conditions empiriques de vraisemblance !), l'expérience scientifique est au contraire essentiellement répétable : elle doit fournir toutes les indications qui permettent à un tiers de la répéter, dans un autre lieu, dans un autre temps. Telle est l'ambition de la science classique, tel est le modèle auquel le savoir moderne se conformera.

[modifier] Les méta-récits légitimant

Ayant ainsi évacué le récit (et sa logique de vraisemblance et de la confrontation) de son contenu même, la science moderne va pourtant la réintroduire, sous une forme détournée, déplacée : le méta-récit. En effet, privilégier de la sorte un critère de vérité comme celui de la répétitivité expérimentale, ne va pas de soi. Il faut maintenant légitimer ce choix, cette décision ; montrer, "prouver" qu'il est légitime, intéressant d'utiliser un tel critère pour régler le discours. Cette "preuve" ne sera pas une preuve scientifique. Elle sera de l'ordre du récit. Elle obéira donc à la logique de la narration. Ces récits de la légitimation, la science moderne les trouvera dans la philosophie. Deux exemples, parmi les plus fameux : la dialectique de l'Esprit de Hegel et le récit des Lumières qui a pour thèmes le progrès et l'émancipation du sujet raisonnable. On Appelle ces récits de légitimation des "méta-récits", pour les distinguer des récits et par analogie à la distinction, désormais classique, entre le langage et le méta-langage. Alors que le langage, appelé aussi "langage-objet", est ce qui nous sert pour parler des "choses", le méta-langage sera cet instrument au moyen duquel il nous est permis de parler de langage objet. De même, le méta-récit sera un récit qui se trouve en position "méta" : il ne parle, il ne raconte pas les choses, mais il raconte un discours qui se tient sur les choses. Ici, les sciences.

[modifier] L'agonistique théorique

Il est important de faire remarquer dès maintenant que la volonté de la science classique (et donc moderne) d'évacuer la narrativité de son discours, n'est plus aujourd'hui admissible. En effet, une telle position suppose une philosophie de la connaissance qui pense la vérité en termes de représentation. Dans cette perspective, dire qu'un énoncé est vrai, revient à dire qu'il est adéquat aux choses dont on parle, qu'il représente exactement ces choses, qu'il est l'exact reflet du réel. Or cela me paraît radicalement impossible et la raison de cette impossibilité est à trouver dans l'inaccessibilité effective aux choses en dehors du langage. En d'autres mots, connaître quelque chose, avoir la science de ce quelque chose, c'est pouvoir proférer le discours vrai sur cette chose. La science est d'abord discours. Or, si la vérité de ce discours, de cette science doit se juger en termes d'adéquation à la réalité, cela suppose que nous puissions comparer la science d'une part et la réalité de l'autre. Les mettre face à face pour juger de l'exactitude de la représentation de la chose, représentation que nous procure le discours scientifique. Cela suppose que nous connaissions cette chose en dehors du discours et, à la limite, en dehors de tout langage. Ce qui parait impossible. Par contre, ce qui est possible, c'est de confronter - ce qui renvoie finalement à la logique du récit - des discours différents, des théories contraires à propos des mêmes choses, du même champ de réalité. C'est dire que le savoir sera le lieu d'une "lutte" théorique où le vrai est à comprendre sur le mode agonistique. en élaborant la notion d'obstacle épistémologique, que tout effort pour connaître mieux ou autrement s'inscrivait dans une tentative pour surmonter toute une série d'éléments qui constituaient autant d'obstacles à la connaissance.

Le premier et sans doute le plus redoutable des obstacles, c'est "l'expérience première". Redoutable parce qu'elle apparaît comme immédiate, non médiatisée par un langage. Mais cette apparence est illusoire: toute chose ne peut nous apparaître, et donc exister humainement, que parce qu'elle est parlée, fusse par le langage de l'usage. Connaître, ce sera donc s'inscrire dans une tradition de parole qui fait exister (humainement) les choses. S'y inscrire pour la prolonger ou la contredire. La science, que nous comprenons souvent comme la connaissance de la Nature, comme le discours qui dit la Nature, G. Bachelard la décrit comme une démarche qui précisément s'oppose à cette Nature :

L'esprit scientifique doit se former contre la Nature, contre ce qui est en nous et hors de nous, l'impulsion et la construction de la Nature, contre l'enchaînement naturel, contre le fait coloré et divers. L'esprit scientifique doit se former en se réformant.

Dans cette perspective, on voit que la distinction, que la pensée moderne avait tenté de thématiser, entre la science et le récit, entre leur logique respective, s'estompe grandement : si l'on peut réinterpréter l'invention théorique en terme de confrontation des discours, on voit apparaître que la théorie est elle-même récit. De plus, contrairement à ce qu'affirme l'analyse moderne de la science, il ne suffit plus pour qu'un énoncé soit vrai, qu'il soit soumis à un ensemble de critères de vérité. Il faut encore qu'il soit émis par un locuteur autorisé. N'importe qui n'a pas le droit (on dira "la compétence") d'émettre un énoncé scientifique, même si ce dernier respecte les critères reçus de cohérence et de répétitivité expérimentale. Pour enseigner la science, le savoir, il ne suffit pas de la connaître; il faut encore être pourvu des titres (diplômes) qui certifient que le locuteur fait partie de la communauté scientifique, qu'il est un scientifique. L'ensemble de l'appareil de l'enseignement répond directement à cette exigence. C'est dire qu'il existe un rapport intrinsèque entre la question de la vérité, de ses critères et de leur légitimation, et la question de la validité des institutions qui régissent le lien social. En effet, si pour produire un énoncé vrai, il ne suffit plus de respecter les critères qui organisent le discours, mais s'il faut encore occuper une place définie dans l'institution scientifique, la question de la légitimité se posera, non seulement à propos des critères de vérité, mais aussi à propos des institutions qui règlent la société. D'où le couplage - sur lequel on reviendra - entre la légitimation de la science ("le droit de décider ce qui est vrai") et la légitimation du législateur ("le droit de décider ce qui est juste") .

[modifier] Le post-moderne

[modifier] L'éclatement du méta-récit

Ce que nous venons de dire concernant les questions de légitimation, de l'impossibilité de croire encore en un récit de la représentation, de la perspective agonistique de la vérité, nous renvoie directement à notre condition post-moderne. En effet, ce qui semble caractériser le "post-moderne", ce n'est pas qu'il abandonne le modèle de la science classique, mais qu'il lui est impossible d'accorder un quelconque crédit aux méta-récits légitimant. Faillite des méta-récits et par conséquent, crise de la philosophie dont la fonction consistait précisément à construire ces méta-récits.

Mais ce deuil (par rapport aux légitimations modernes) ne se fait pas sans mal, sans laisser des restes. La fonction narrative, qui, dans la condition moderne, s'investissait à des "nuages d'éléments langagiers narratifs, mais aussi dénotatifs, prescriptifs, descriptifs, etc.". Dans le ciel de la légitimation, ne règne plus en maître le soleil d'un discours narratif homogène (le méta-récit), mais une multitude, une dissémination de mini-discours qui prennent tantôt la forme narrative (on parle encore du progrès des sciences et on fait leur histoire), tantôt la forme prescriptive (on édicte des règles qu'il s'agit de suivre pour mener à bien un travail scientifique), tantôt la forme descriptive (on décrit le fonctionnement des sciences), tantôt encore la forme dénotative (les définitions).

Devant un tel éparpillement, que devient la question de la légitimation ? Elle ne sera évidemment plus fournie par un discours unique, mais bien par l'interaction des différents éléments langagiers qui résultent directement de l'éclatement du méta-récit moderne. Comment fonctionne cette interaction ? Comment cette interaction produit-elle de la légitimation, tant au niveau du savoir qu'au niveau des institutions sociales ? Telle est la question philosophique que pose la condition post-moderne du savoir.

[modifier] Le savoir dans la société post-moderne

Nous l'avons vu, la science est avant tout discours et langage. Or c'est précisément dans le domaine des sciences du langage que les transformations les plus importantes, tant théoriques que technologiques, se sont opérées depuis les deux dernières décades. On peut citer en vrac : l'informatique, la linguistique et toutes ses applications, les théories de la communication, la cybernétique, la traduction automatique, l'intelligence artificielle, le stockage de l'information, etc. Et ce qui caractérise toutes ces recherches nouvelles, c'est la volonté de formaliser les langues naturelles, laquelle formalisation présuppose que l'on associe langage et machine, langage et code au point de les identifier. Cette réduction du langage au code ne va pas sans répercussion importante sur :

  • la nature même du discours et de la recherche scientifiques : la possibilité de traduire les résultats d'une recherche en langage-machine fonctionnera de plus en plus comme un critère de sélection, les connaissances non traduisibles étant dévalorisées;
  • la circulation des connaissances : l'utilisation pédagogique des technologies informatiques d'une part et l'impossibilité de plus en plus évidente pour un individu de mémoriser l'ensemble des informations nécessaires à la maîtrise d'un champ de connaissance, provoquent et provoqueront une mise en extériorité, toujours d'avantage prononcée, du savoir par rapport au sachant. D'où une dévaluation, déjà sensible aujourd'hui, s'orientera de plus en plus vers une acquisition des connaissances et des techniques nécessaires à l'accomplissement de tâches précises.

En fait, ce à quoi nous sommes en train d'assister, ce pourrait être une véritable mercantilisation du savoir. Pour reprendre une métaphore économique, le savoir, de valeur d'usage (valeur formatrice ou importance politique), devient une valeur d'échange.

... on peut imaginer que les connaissances soient mises en circulation selon les mêmes réseaux que la monnaie, et que le clivage pertinent à leur égard, cesse d'être savoir/ignorance pour devenir comme pour la monnaie "connaissances de paiement/ connaissances d'investissement", c'est à dire : connaissances échangées dans le cadre de la vie quotidienne (reconstitution de la force de travail, "survie") versus crédits de connaissances en vue d'optimiser les performances d'un programme... Dans les flux d'argent, les uns servent à décider tandis que les autres ne sont bons qu'à acquitter. On imagine pareillement que les flux de connaissances passant par les mêmes canaux et de même nature, mais dont les unes sont réservées aux "décideurs", tandis que les autres serviront à acquitter la dette perpétuelle de chacun à l'égard du lien social.

Métaphore qui risque bien de n'en être pas une, car les deux circuits, celui de la monnaie et celui des connaissances, se recoupent : les mêmes individus ont le pouvoir d'investir tant dans le domaine monétaire que dans celui des recherches scientifiques. Que l'on pense ici aux entreprises d'importances qui ont la possibilité de financer des recherches "gratuites" dont les résultats sont stockés en vue d'une utilisation éventuelle dans l'avenir.

[modifier] Le savoir post-moderne, enjeu politique

Une telle transformation du savoir comporte une conséquence politique importante. Puisqu'il est et deviendra toujours davantage une "marchandise informationnelle indispensable à la puissance productive", le savoir sera un enjeu majeur dans la compétition mondiale pour le pouvoir :

Comme les États-nations se sont battus pour maîtriser des territoires, puis pour maîtriser la disposition et l'exploitation des matières premières et des mains-d'œuvre bon marché, il est pensable qu'ils se battent à l'avenir pour maîtriser des informations.

Mais, à y regarder de près, les choses se complexifient. En effet, l'introduction du savoir dans la sphère de la stratégie politique, contribue à modifier les données de cette stratégie. Le privilège que les États-nations se sont toujours réservés en ce qui concerne la production et la diffusion des connaissances, ce privilège semble être de plus en plus battu en brèche. Cela est déjà effectivement le cas de la production scientifique que les entreprises privées ont en partie prise en charge, soit dans leurs propres laboratoires, soit en finançant des recherches qui ont lieu dans des institutions universitaires. Quant à la circulation de l'information, elle n'est pas favorisée par l'ensemble des contraintes que les États mettent en place pour préserver leurs privilèges. Les États apparaîtront alors comme un facteur de "bruit" et les rapports entre les instances étatiques et les pouvoirs économiques risquent de devenir extrêmement tendus.

Déjà dans les précédentes décennies, les premières (les instances étatiques) grâce à des formes nouvelles de circulation des capitaux, auxquelles on a donné le nom générique d'entreprises multinationales. Ces formes impliquent que les décisions relatives à l'investissement échappent, en partie du moins, au contrôle des États-nations. Avec la technologie informationnelle et télématique, cette question risque de devenir encore plus épineuse. Admettons par exemple qu'une firme comme IBM soit autorisée à occuper une bande du champ orbital de la terre pour y placer des satellites de communication et/ou des banques de données. Qui y aura accès ? Qui définira les canaux ou les données interdits? Sera-ce l'État ? Ou bien celui-ci sera-t-il un usager parmi d'autres ? De nouveaux problèmes de droit se trouvent ainsi posés et à travers eux la question : qui saura ?

[modifier] Retour au problème de la légitimation

Une telle hypothèse sur le développement de la science et de son rôle stratégique est aujourd'hui devenue presque banale. Mais cette banalité ne résiste pas à la mise en question du paradigme du progrès scientifique, Paradigme, parce que cela "va de soi" que le savoir scientifique s'accumule, s'accroît. Or cette évidence du progrès scientifique est illusoire, et constitue un des derniers restes du méta-récit moderne. Elle ne résiste pas à l'analyse :

  • La science n'est plus la seule forme de savoir. L'équation "science = savoir" ne tient plus. D'autres formes de savoir ont toujours existé dans la société, mais l'idéologie moderne avait tenté de les folkloriser. Autres formes de savoir que l'on peut qualifier, d'une manière générale, de "narratif". Si la performativité technologique des savoirs scientifiques semble beaucoup supérieure à celle que permet le savoir de type narratif, on peut se demander si ce dernier ne présente pas une efficacité sociétaire plus grande, dans la mesure où il se trouve lié aux idées d'équilibre intérieur et de convivialité, et où le savoir scientifique accentue la dérive d'extériorisation que nous avons décrite plus haut.
  • Liée intimement aux impacts sociétaires de la science, une question nouvelle a surgi depuis les années 1960 : celle du doute des savants, des chercheurs, des scientifiques par rapport à leur travail. De là est né un mouvement d'"anti-science" dont il ne faudrait pas sous-estimer l'impact sur l'orientation et le développement futur des savoirs scientifiques.
  • On comprend aisément que cette interrogation critique que les scientifiques portent et porteront toujours davantage sur leur propre travail, recoupe la question de la légitimité : qu'est-ce qui légitime la physique nucléaire si elle permet la fabrication d'armes meurtrières ou la mise au point de technologies dont les répercussions sur la santé des populations pourraient être désastreuses ? Qu'est-ce qui autorise les recherches sur les manipulations génétiques si celles-ci risquent de faire naître des épidémies nouvelles ? La santé suffit-elle à rendre raison des multiples expérimentation médicales et des expérimentations médicales et en particulier des expérimentations sur l'homme ? De telles questions commencent à devenir lancinantes ; à preuve : les multiples commissions éthiques qui voient le jour un peu partout, dans tous les domaines de la recherche scientifique. Ces questions ont le mérite de mettre en évidence la question de la légitimation du savoir et sa liaison avec les institutions qui organisent la société. Le problème de la légitimation comprend donc une double face :
"Soit une loi civile ; elle s'énonce : telle catégorie de citoyens doit accomplir telle sorte d'action. La légitimation, c'est le processus par lequel un législateur se trouve autorisé à promulguer cette loi comme une norme. Soit un énoncé scientifique ; il est soumis à la règle : un énoncé doit présenter tel ensemble de conditions pour être reçu comme scientifique. Ici la légitimation est le processus par lequel un "législateur", traitant du discours scientifique, est autorisé à prescrire les conditions (...) pour qu'un énoncé fasse partie de ce discours, et puisse être pris en considération par la communauté scientifique. Le rapprochement entre ces deux types de légitimation peut paraître forcé. On verra qu'il ne l'est pas. C'est depuis Platon que la question de la légitimation de la science se trouve indissociablement liée à celle de la légitimation du législateur. Dans cette perspective, le droit de décider de ce qui est vrai n'est pas indépendant du droit de décider ce qui est juste, même si les énoncés soumis à l'une et l'autre autorité sont de nature différente. C'est qu'il y a jumelage entre le genre de langage qui s'appelle science et cet autre qui s'appelle éthique et politique : l'un et l'autre procèdent d'une même perspective ou si l'on préfère d'un même "choix", et celui-ci s'appelle l'Occident".

Et ce choix est directement celui d'un projet de maîtrise, sur les choses, sur les sociétés, sur le monde. Ce que d'aucuns nomment l'impérialisme.

Ce qu'il convient de bien voir ici, c'est que la question de la légitimation est double et même réversible ; ce qui fait apparaître le lien intrinsèque, dans nos sociétés, entre "savoir" et "pouvoir".

[modifier] LA MÉTHODE : LES JEUX DE LANGAGE

[modifier] Les niveaux d'analyse

Dans la condition post-moderne, on l'a vu, le méta-récit de légitimation a éclaté pour donner naissance à une multitude d'éléments de langage. Et la question de la légitimation se déplace pour se retrouver à l'intersection, à l'interaction de ces différents éléments langagiers. Comment penser cette interaction ? La réponse de Lyotard est "de mettre l'accent sur les faits de langage, et dans ces faits sur leur aspect pragmatique".

[modifier] Syntaxe,sémantique et pragmatique

La linguistique nous a appris à distinguer dans le langage, un triple domaine :

  • la syntaxe (ou grammaire) est constituée par l'ensemble des règles qui permettent au locuteur de former des énoncés correct dans la langue qu'il parle. Ainsi, l'énoncé "le ciel est bleu" est un énoncé correct du français, alors que la suite de mots "rouge mouton de le ailé mange chat" ne peut pas être considéré comme un énoncé bien formé.
  • la sémantique édicte les règles du sens ou plus formellement, les conditions que doit remplir un énoncé pour pouvoir être dit vrai ou faux. On notera qu'il n'y a pas de recoupement absolu entre la syntaxe et la sémantique : un énoncé peut être bien formé syntaxiquement et ne pas être susceptible d'être vrai ou faux, c'est-à-dire ne pas avoir de sens. Ainsi l'énoncé "le chat ailé mange le mouton rouge" est un énoncé syntaxiquement correct, mais n'est pas susceptible d'avoir un sens dans le monde de l'expérience commune où nous ne connaissons ni chat ailé, ni mouton rouge. Par contre l'énoncé "les chats mangent les moutons" a un sens : il est faux dans notre monde. L'énoncé "les chats mangent les souris" à également un sens : il est vrai. Mais il ne faudrait pas un grand effort d'imagination pour que l'énoncé "le chat ailé mange le mouton rouge" ait un sens, soit susceptible d'être vrai ou faux. Il suffit de nous transposer dans un monde fantastique, tel celui d'"Alice au pays des merveilles". Ou en d'autres termes, que l'énoncé en question fasse partie d'un récit à la tête duquel on trouve l'indication "conte". La sémantique sera donc l'effort de déterminer, le plus exactement possible, les "mondes" dans lesquels les énoncés sont vrais ou faux. Ces mondes, on les appelle techniquement des modèles.
  • la pragmatique enfin étudie les contextes d'utilisation effective de la langue et les effets de langage qu'il est possible ainsi de produire.

[modifier] Énoncés descriptifs et énoncés performatifs

Considérons donc un énoncé dénotatif ou descriptif comme : "la crise économique actuelle n'est pas conjoncturelle, mais structurelle". Un tel énoncé est syntaxiquement correct et est susceptible d'être vrai ou faux. S'il est effectivement proféré dans le cadre d'une conversation, il a pour effet de "positionner" les trois éléments suivants :

  • le locuteur (celui qui énonce) est placé en position de "sachant", il prétend savoir ce qu'il en est de la crise économique.
  • le destinataire (appelé aussi l'allocutaire) est mis en demeure de répondre, i.e. de donner ou de refuser son assentiment. C'est-à-dire, en fait, de se prononcer sur le sens.
  • le référent (ce dont on parle) est saisi d'une manière qui est propre aux énoncés descriptifs, à savoir : comme quelque chose qui doit être identifié et exprimé dans l'énoncé qui a la prétention de s'y référer.

Un autre type d'énoncés, que l'on nommera "performatifs", comme : "Je déclare ouverte l'année académique", va évidemment produire d'autres effets et obéir à d'autres règles d'utilisation. L'opérateur linguistique "je déclare" nous indique que cet énoncé est qualitativement différent de celui qui serait émis, au cours d'une conversation, d'une communication dans laquelle il serait dit : "l'année académique est ouverte". Ce dernier énoncé est de type descriptif et susceptible de produire les effets dont nous venons de parler. Au contraire, l'énoncé performatif à cette particularité que son effet sur son référent (ici l'année académique) coïncide avec son énonciation : ce qu'il produit, c'est cela même qu'il dit; l'année académique est ouverte par le fait même qu'elle est déclarée telle, dans des conditions adéquates. Conditions adéquates qui renvoient au contexte d'utilisation d'une telle formule : pour qu'elle soit un performatif, pour qu'elle produise les effets escomptés, il est nécessaire que le locuteur soit dans une position d'autorité, qu'il soit la personne accréditée pour prononcer, pour faire une telle déclaration. Quant aux allocutaires (professeurs et étudiants), il ne leur est évidemment pas demandé de discuter de la vérité ou de la fausseté d'une telle déclaration, mais ils sont placé dans l'obligation, les uns de commencer leur enseignement, les autres de le suivre avec assiduité !

On le voit, lorsque l'on passe d'un énoncé descriptif à un énoncé performatif, c'est l'ensemble des règles pragmatiques qui se modifient : contextes d'énonciation et effets d'énonciation. On pourrait multiplier les exemples en passant en revue les différents registres du langage : les prescriptions, les interrogations, les promesses, les narrations, etc. Ce qu'il importe de noter, c'est que ces différents registres sont gouvernés par une pragmatique qui leur est propre. Nous conviendrons de les appeler, avec Wittgenstein, des "jeux de langage".

Wittgenstein signifie par ce terme "jeux de langage" que chacune des diverses catégories d'énoncés doit pouvoir être déterminée par des règles qui spécifient leurs propriétés et l'usage qu'on peut en faire, exactement comme le jeu d'échec se définit par un groupe de règles qui déterminent les propriétés des pièces, soit la manière convenable de les déplacer".

Considérer de la sorte le langage comme un ensemble de jeux implique tout d'abord l'existence impérieuse de règles : "à défaut de règles, il n'y a pas de jeu". De plus, ces règles ne comportent pas leur propre légitimation ; elles sont essentiellement conventionnelles, elles font l'objet d'un contrat, plus ou moins explicite, entre les joueurs (le locuteur et l'allocutaire). Enfin, "tout énoncé doit être considérer comme un coup fait dans un jeu". Cela recoupe ce que nous avons déjà dit du postulat qui sous-tend l'analyse que nous proposons ici : les actes de langages (càd : la production effective des énoncés) doivent être compris, non pas d'abord dans une logique de la communication, mais dans celle, plus générale, plus englobante, d'une agonistique généralisée, dont la communication - échange d'informations - ne constitue qu'une partie, peut-être pas la plus importante.

[modifier] Performativité des énoncés descriptifs

S'il reste légitime de distinguer les énoncés performatifs proprement dits des énoncés descriptifs, on peut cependant introduire une notion nouvelle, définie à partir des performatifs : la performativité. On caractérise par là la propriété d'un énoncé à faire coïncider (plus ou moins) son effet sur son référent (contenu) avec son énonciation (cfr. plus haut, la définition des performatifs). Dans cette perspective, les énoncés performatifs apparaissent comme des énoncés dont la performativité est maximale, optimale. Mais on peut aussi affirmer que d'autres énoncés, qui ne sont pas des performatifs proprement dits, présentent eux aussi un certain degré de performativité. Ainsi en est-il des énoncés descriptifs des savoirs scientifiques.

La performativité des énoncés descriptifs n'est, en fait, que la conséquence de ce que nous disions plus haut être notre situation incontournable dans le langage : si l'accès aux choses est nécessairement médiatisée par le langage, alors les énoncés qui décrivent ces choses, sont ceux qui les organisent, qui mettent entre les choses des relations telles que nous puissions les voir, les reconnaître. Telle est la performativité de ces énoncés descriptifs, dont ceux de la science.

Mettre en évidence, de cette manière, la performativité des énoncés descriptifs, a pour effet de reposer la question de la vérité, qui domine toute la pragmatique de ce type d'énoncés. Reposer la question en la relativisant, c'est-à-dire en la mettant en relation avec un ensemble de règles qui déterminent une organisation particulière des choses (1). En d'autres termes encore, prendre en compte la performativité des énoncés descriptifs, c'est reconnaître que la vérité ne se décide pas sur un (des) critère(s) absolu(s) - comme le serait l'adéquation à la réalité -, mais que ces critères sont eux-mêmes construits, produits dans un langage, effets de langage. La vérité est l'effet pragmatique des énoncés descriptifs. D'où se repose, encore et d'une manière aiguë, le problème de la légitimation.

La question de la légitimation des discours descriptifs se trouve donc couplée à celle de leur pragmatique. Et puisque cette dernière règle les conditions de productions effectives de ces discours (leur énonciation) et que, de plus, cette énonciation s'effectue dans un espace social donné, on comprend qu'il faille s'interroger sur le lien social. En effet, la manière dont on va considérer la société va nécessairement impliquer une certaine manière de penser la science et le savoir. D'où le plan que suivra notre analyse :

  • la nature du lien social
  • la pragmatique des discours narratifs et scientifiques
  • la problématique de la légitimation.

(1) Par choses, nous entendons ici, non tel ou tel type de caractérisation du réel, ce qui suppose déjà, dans cette hypothèse, l'intervention d'un langage, mais, d'une manière minimale, ce qui doit exister pour qu'il y ait langage, et donc savoir et (re)connaissance. Il s'agit de la chose : "res" en latin, qui, par dérivation, a donné "rien". La chose, c'est le "rien" que je peux apercevoir, si je ne possède pas le langage. Cfr. l'exemple d'un champ de fouille préhistorique.

[modifier] Langage, Science et Société : de la théorie sociologique

[modifier] L'alternative moderne : la société systémique ou la société clivée

"En simplifiant à l'extrême, on peut dire que durant le dernier demi-siècle au moins, cette représentation de la société s'est partagée en principe entre deux modèles : la société forme un tout fonctionnel, la société est divisée en deux". L'idée d'utiliser des analogies biologiques pour comprendre la société et donc se représenter la société comme un tout organique, a été une des idées maîtresses des fondateurs de l'École française de sociologie. Idée reprise par cette école que l'on nommera "fonctionnalisme". Un exemple d'application fonctionnelle :

Soit un système de stratification sociale. Ce système a pour fonction d'assurer une proportionnalité entre l'importance sociale de la position occupée et les récompenses qui y sont attachées. Non seulement, en effet, un système de stratification est un moyen d'assurer une telle proportionnalité. Mais celle-ci est en outre requise par le bon fonctionnement du système social, puisqu'elle seule permet de motiver les individus de manière à ce qu'ils occupent les positions auxquelles sont attachées les plus lourdes responsabilités.

Dans une telle explication on peut repérer trois éléments :

  • un sous-système social, celui de la stratification sociale : X
  • la fonction que remplit ce sous-système : F
  • le système social lui-même : S

Trois éléments qui sont reliés entre eux par les deux postulats suivants :

  • 1 : F est la conséquence de X, et ce que produit X
  • 2 : F est nécessaire au bon fonctionnement de S.

Une telle explication "fonctionnaliste" présente en fait de nombreuses difficultés. Tout d'abord : la nature du système social est-elle à ce point isomorphe à celle du système organique pour que l'on puisse légitimement, à l'un et à l'autre, appliquer le même type d'explications ? Pour que cette question ait une réponse positive, il faut, au moins, que le système social satisfasse une condition, celle de l'unité fonctionnelle : la société doit former un tout suffisamment cohérent pour constituer le cadre de référence univoque des fonctions qu'elle déploie. Or, une telle condition semble bien loin d'être réalisée dans la société, et particulièrement dans le cas de sociétés complexes : ce qui satisfait le besoin d'un sous-ensemble social put bien être en contradiction avec les besoins et les intérêts d'autres sous-ensembles sociaux ou même mener l'entièreté de la société à la faillite.

Une autre difficulté de l'explication fonctionnaliste, c'est la notion même de besoin. Alors qu'il semble possible de définir avec une précision suffisante les critères de survie et de bon fonctionnement d'un organisme biologique (en fait les critères de bonne santé et de maladie), cela ne semble pas possible dans le cadre d'une société humaine : quels critères va-t-on retenir pour définir une société "bien portante" et une société "malade" ? Qu'est-ce qu'une société "morte" ? ... De même, s'il s'agit de définir les besoins : on tombera soit dans des trivialités - il n'y a pas de société sans reproduction - soit dans des démonstrations que ne peuvent convaincre que les convaincus ; par exemple, Parsons affirmant l'impossibilité d'une société communiste au nom des postulats fonctionnels établis par la "théorie structurelle-fonctionnelle". Toutes les tentatives de repérer des impératifs fonctionnels font apparaître clairement le caractère "relatif" de ces constructions et nous amène à penser qu'on ne peut proposer de telles définitions qu'à partir d'une situation précise dans la société. De là à remettre en cause le postulat essentiel de l'analyse fonctionnelle - la cohérence du tout social - il n'y a qu'un pas !

Une troisième difficulté surgit à propos du premier postulat de l'analyse fonctionnaliste. Supposons que dans une situation sociale donnée, qu'il faut expliquer 'fonctionnellement", on ait pu montrer que la présence de la fonction F était nécessaire à la bonne marche du système social. Dans ce cas, le postulat 1/, à savoir que F est produit par X, ne peut logiquement mener à la conclusion, trop facilement tirée, que X est nécessaire à F et par là à S. En effet, il pourrait y avoir d'autres moyens d'assurer la même fonction F. En d'autres mots, il peut exister un X' qui est un équivalent fonctionnel de X, càd qui produit la même fonction F. Pour lever cette objection, il suffira de définir l'ensemble E des équivalents fonctionnels pour F et de réécrire les deux postulats fonctionnalistes de la manière suivante :

  • 1' : F est la conséquence d'un des éléments de la classe E
  • 2 : F est nécessaire au bon fonctionnement de S.

Mais une telle relecture affaiblit considérablement la force de l'explication fonctionnaliste qui visait à rendre compte de X et non d'un ensemble E d'équivalents fonctionnels ; il resterait à dire, pourquoi, dans une telle société particulière, tel l'élément X de E a été préféré. C'est alors à une analyse historique qu'il faudrait faire appel : décrire l'ensemble des processus qui ont amené le système social a adopter telle solution plutôt que telle autre.

Devant de telles difficultés, certains sociologues fonctionnalistes ont abandonné la prétention explicative du schéma fonctionnel ; ce dernier vise seulement à décrire, à fournir une image globale de la société qui permette de la saisir dans son unité et dans son articulation. Ainsi, pour T. Parsons, l'analyse fonctionnelle vise à organiser les problèmes sociologiques en référence à la hiérarchie des quatre "fonctions" fondamentales qui doivent être remplies dans toute société : adaptation (adaptation par rapport au milieu) ; goal attainment (poursuite de buts : définir des buts, mobiliser et gérer les ressources en vue des buts) ; intégration (éviter les perturbations internes trop importantes et maintenir la cohérence sociale) ; pattern maintenance (maintien des schémas culturels, favoriser l'investissement de la motivation).

Mais un autre courant de la pensée sociologique s'est refusé à cette stratégie restrictive et a tenté de maintenir l'explication fonctionnaliste dans toute sa rigueur. Pour ce faire, il a proposé de remplacer l'analogie biologique par le modèle cybernétique. Le déplacement qu'introduit ce modèle cybernétique consiste en ce qu'on ne parle plus du 'bon fonctionnement du système', mais d'un 'état stable que le système tend à préserver'. Cela a pour conséquence de restreindre considérablement le champ de l'explication fonctionnelle, laquelle n'aurait effectivement de valeur explicative que dans le cas où le système social peut être considéré comme un système homéostatique.

Soit un système S. Il se trouve dans un état d'équilibre E, en ce qui concerne la variable V, si et seulement si la valeur E de V est invariante par rapport au temps, à moins d'être perturbée par une force exogène, extérieure au système lui-même. On dira également que S manifeste un équilibre stable, par rapport à la variable V, si et seulement si, déplacé de son point d'équilibre par une force extérieure, le système manifeste la tendance spontanée à ramener la variable V à sa valeur primitive E. Un tel système en équilibre stable sera dit homéostatique, présentant des processus de régulation interne. Ces processus qui ramènent le système, considéré quant à sa variable V, à son état d'équilibre stable, sont dits "processus homéostatiques".

On peut en effet trouver, dans la réalité sociale, un certain nombre d'exemples qui illustrent ces processus homéostatiques :

Exemples : Le rituel funéraire peut être considéré comme la restauration d'un équilibre. La perte d'un des membres de la communauté sociale - surtout s'il occupait une place importante dans la hiérarchie sociale - produit un déséquilibre en détruisant partiellement la cohésion sociale, en provoquant un découragement, un désinvestissement social. D'où l'accomplissement des rites funéraires pour restaurer l'équilibre menacé.

Schématiquement :

  • Dans un premier temps, le système S, dont X (le rituel de funérailles) fait partie, est en état d'équilibre E
  • La mort d'un individu perturbe le système, l'amène à l'état de déséquilibre E'. Cela entraîne l'activation du système X (X+) qui va agir sur le système lui-même (feed-back) pour ...
  • ... le ramener à son état d'équilibre.

Un tel modèle cybernétique de la société se bute à de nombreuses critiques, dont la plus fondamentale porte sur l'exportabilité du modèle de la réalité thermo-dynamique à la réalité sociale. En effet, le modèle cybernétique, pour être performant, suppose :

  • que l'on puisse définir le système comme séparé d'un milieu extérieur ;
  • que l'on puisse isoler la variable dont on étudie le comportement homéostatique. (1)

Dans cette perspective, il devient abusif de parler de la société toute entière comme d'un système auto-régulé. Pourtant, à observer la sociologie contemporaine, il faut admettre que ce modèle cybernétique est constamment utilisé. Et même, ce qui est encore plus surprenant, son utilisation dépasse allègrement les limites méthodologiques que nous venons de souligner : le modèle cybernétique informe une conception globale de la société, conçue comme un "système cybernétique de contrôle". Un tel succès provient sans doute du recoupement entre cette vision cybernétique de la société et celle des "techno-crates".(2)

De ce recoupement, une sociologie cybernétique acquiert, avec les moyens de se réaliser, (de se "réalifier", de se faire réalité), toute la panoplie désirable des preuves ! (3). On touche ici du doigt la relation, si importante, entre savoir d'une part et pouvoir de l'autre : la "vérité" d'une théorie est directement fonction des moyens, des techniques dont elle peut disposer pour modeler la réalité à son image (2).

Face à cette volonté globalisante d'une sociologie du système social, s'est élevée une critique qui fait fond sur l'idée que la société est clivée, non homogène et mûe précisément par la "lutte" qui se mène en son sein. La réalité de la société, selon cette critique est essentiellement "polémique"(3). Une telle conception "pluraliste" de la société a pris naissance, historiquement, dans les luttes qui ont accompagné la transformation des sociétés traditionnelles en sociétés libérales, machinistes et capitalistes. Or aujourd'hui, et il faut reconnaître ici encore l'effet de la puissance technocratique, de la maîtrise des moyens techniques et technologiques, ces luttes et les organes qui le soutenaient - on peut penser ici aux structures syndicales dans les pays capitalistes et aux partis populaires dans les pays socialistes (4). - ont subi de telles transformations qu'ils en sont devenus à n'être plus que des éléments régulateurs du système :

Et partout, à un titre ou à un autre, la Critique de l'économie politique (c'était le sous-titre du Capital de Marx) et la critique de la société aliénée qui en était le corrélat, sont utilisées en guise d'éléments dans la programmation du système" (5).

On le voit, de la pensée moderne sur la société se présente sur le mode moins d'une alternative effective que d'un monopole de la conception systémique. Même si cette dernière s'accompagne toujours, plus ou moins, d'une pensée critique, laquelle, en effet, se trouve effectivement dépourvue de toute assise sociale réelle et risque par là de perdre toute crédibilité et tout effet de mobilisation sociale. Si elle ne disparaît pas, c'est que, sans doute, elle joue le rôle d'alibi dans le jeu socio-économique, réduite à n'être qu'une des instances, un des facteurs de l'optimisation du système, par exemple en proposant des "réformés" !

Selon la position que l'on tiendra par rapport à la nature du lien social, on proposera un rôle différent à l'activité de savoir, à la science. Les partisans de la conception fonctionnelle privilégieront une science comprise comme une fonction optimisatrice, comme un élément indispensable au fonctionnement et au progrès du système social. Dans une telle optique, le rapport de la science aux techniques sera considérablement accentué : la science sera pensée comme ce qui permet de mettre au point des techniques de plus en plus fines et de plus en plus efficaces. On mettra sur pied une politique scientifique dont la finalité la plus évidente sera la rationalité des activités scientifiques, en vue d'une efficacité plus grande.

Par contre, si l'on pense la société comme un lieu de conflits, la science apparaîtra davantage comme une instance critique, visant à remettre en question le fonctionnement même du système socio-économique, à le réorienter en fonction d'une idéologie, par exemple, celle de la justice sociale.

Telle est l'alternative. Mais est-ce vraiment une alternative ? Il faut ici aussi reposer la question, dans la mesure où la pensée critique est toujours menacée d'être reprise à l'intérieur de l'explication systémique, d'être réduite à une fonction indispensable au progrès du social et du savoir lui-même. Une telle récupération est d'ailleurs une réalité : on distingue alors, à l'intérieur même du savoir, deux types d'activités scientifiques. D'une part les sciences positives dont la fonction sociale et technique est évidente ; d'autre part des sciences herméneutiques (qui tentent de rechercher le sens), d'essence plus philosophique, qui assumeraient la fonction critique.

(1) Cfr. plus haut : un système est dit homéostatique, non pas en tant que tel, mais toujours par rapport à une variable précise dont on devrait pouvoir chiffrer numériquement le comportement.

(2) Ce terme "technocrates" ne doit pas être compris ici dans un sens péjoratif. Il s'agit de ceux qui maîtrisent l'appareil technique qui existe dans une société. Appareil dont la finalité est l'optimisation de la performativité du système. En d'autres termes, il s'agit de contrôler les techniques qui permettent de rentabiliser au maximum le rapport entre les "inputs" et les "outputs" du système socio-économique.

(3) Les preuves, comme les faits, sont construites, mises en scène. Le concept de "scénario" est d'ailleurs utilisé en sociologie et en économie.

(4) Ce qui est vrai de la sociologie, l'est tout autant des autres disciplines scientifiques, qui n'ont prospéré que dans la mesure où elles étaient soutenues par des institutions de recherche et d'enseignement. L'Encyclopédie qui propose un classement systématique et logique des savoirs et des techniques, classement dont nous vivons encore aujourd'hui, mettait sur le même pied la médecine, la vétérinaire, la pêche et la fauconnerie. Si les deux premières disciplines sont devenues scientifiques, et non les deux autres, c'est grâce à un ensemble d'institutions que l'on a créé pour les promouvoir.

(5) Ce qui se passe actuellement en Pologne est peut-être un sursaut critique face à la toute puissance de la technocratie politique et économique.

[modifier] La perspective post-moderne : le réseau social

L'idée de Lyotard est qu'une telle alternative moderne (et même la solution systémique de cette même alternative) "a cessé d'être pertinente par rapport aux sociétés qui nous intéressent et qu'elle-même appartient encore à une pensée par opposition qui ne correspond pas aux modes les plus vivaces du savoir postmoderne".

Tout comme la situation du savoir post-moderne se caractérise par une impossibilité de croire encore au méta-récits légitimant, de même la crise qui traverse la société post-moderne est aussi une crise qui concerne la croyance et sa conséquence immédiate, l'investissement social. La société moderne constituait, sous une forme ou sous une autre, une possibilité pour l'individu de donner un sens à son existence individuelle; elle offrait à l'individu de multiples occasions de s'identifier à un rôle social précis, lui procurait la conviction qu'il participait à une œuvre commune et exaltante. En un mot, la société moderne était un lieu d'investissement sûr pour les existences individuelles. Or, c'est la possibilité même d'un tel investissement qui semble faire défaut dans la condition post-moderne : "... les anciens pôles d'attraction formés par les États-nations, les partis, les professions, les institutions, et les traditions historiques perdent de leur attrait. Et ils ne semblent pas devoir être remplacés, du moins à l'échelle qui est la leur." La société n'est plus le lieu du sens ; elle ne peut plus finaliser, de manière convenable, la vie individuelle. S'assigner un but "est laissé à la diligence de chacun. Chacun est renvoyé à Soi. Et chacun sait que ce Soi est peu."

Admettre de la sorte la faillite du sens social, ce n'est pas pour autant proclamer la fin du social, l'atomisation de la société et la dissolution du lien social. Certes la manière dont la société moderne opérait ce lien, par identification à un héros, à une cause collective, cette manière est et sera toujours davantage périmée. Mais avec la société post-moderne naît une façon originale de reconstituer le lien et le tissu social ; et par là de nouveaux outils pour les comprendre.

Je propose ici d'avancer, pour comprendre ce qui fait la spécificité du lien social post-moderne, le concept de "réseau". Il faut entendre par là "un ensemble de points qui communiquent entre eux" ou encore "un ensemble de personnes qui communiquent les unes avec les autres".

Chaque sommet de ce réseau est un individu. Entre les différents sommets s'échangent des relations, sous forme d'informations, de services, de productions, etc. Mais dans la mesure où le réseau représente une société, les sommets qui s'opèrent entre les sommets obéissent à des règles, qui en déterminent l'usage. On fait donc l'hypothèse, que pour être efficaces (et cette efficace, c'est finalement la constitution du réseau lui-même, la mise en place d'un lien social) , ces échanges ne peuvent se faire de n'importe quelle façon, doivent se conformer à une "pragmatique". On voit donc que dans un réseau social, on pourra reconnaître les mêmes éléments que nous avions repérer en analysant un "acte de parole", une énonciation: l'instance du locuteur (ici celui qui produit l'échange) , l'instance de l'allocutaire (ici celui à qui l'échange est destiné) et enfin le contenu même de ce qui est communiqué (ici le contenu de ce qui est échangé) . Par exemple, il est facile d'analyser de cette manière le fonctionnement social de la médecine : le locuteur est ici le médecin, l'allocuteur, le patient et le contenu échangé, les soins médicaux ; l'énonciation, "l'acte de parole", étant la production effective des soins.

Contrairement à un réseau mécanique (un moteur pourrait lui aussi être l'objet d'une analyse en termes de réseau) , ce qui caractérise le réseau social et l'acte de parole, c'est la grande variabilité dont est susceptible le contenu de l'échange. Lorsque j'adresse un message linguistique à un autre, je ne puis jamais être sûr de la bonne interprétation de mon dire. Moi-même, je ne sais pas toujours ce que je dis! (Freud nous a livré ici une admirable analyse des lapsus) . Et même si j'étais assuré, d'une manière ou d'une autre, de la bonne compréhension de mon interlocuteur, il faut encore que je lui fasse crédit d'une "bonne foi" ; car, par ruse ou par mensonge, il peut toujours, volontairement, détourner le sens de mes paroles. On le voit, dans la communication, rien n'est moins stable que le contenu de ce qui est échangé. De même, dans le lien social : le contenu de ce qui est échangé, bien qu'il soit relativement réglé - et les institutions sociales peuvent être comprises comme formant la syntaxe et la sémantique du lien social, comme décrivant les formes canoniques de l'échange -, est susceptible des mêmes déplacements, des mêmes bouleversements que le matériel linguistique. Reprenons l'exemple de la médecine et l'abus que font généralement des soins médicaux les personnes du troisième âge. Abus qui n'en est un que pour l'interprétation économiste qui tente de réduire l'utilisation du médecin aux seuls cas des pathologies reconnues. Abus qui est aussi le signe d'un autre usage, d'un "détournement d'usage", si, comme une étude l'a montré, le troisième âge a recours au médecin pour rompre sa solitude. Autre exemple encore, celui d'un retournement radical : il concerne la médecine du travail qui, conçue à l'origine comme une médecine visant à dépister les maladies professionnelles et à protéger les ouvriers particulièrement exposés, en est venue, les circonstances et l'organisation du travail ayant beaucoup changé, à fonctionner davantage comme un organe de contrôle au service du patronat.

[modifier] PRAGMATIQUE DES DISCOURS NARRATIF ET SCIENTIFIQUE

Ayant définit nos outils (les jeux de langage), ayant analysé l'impact qu'une représentation que l'on se donne de la société (théorie sociologique) peut avoir sur l'idée, le modèle que l'on se fait de la science, nous pouvons aborder maintenant l'analyse pragmatique des discours. Analyse pragmatique, car nous privilégierons désormais cette perspective dans la mesure où elle s'accorde avec la représentation de la société comme réseau. Nous étudierons la pragmatique de deux types de discours : celle du discours narratif et celle du discours scientifique, car c'est précisément à l'intersection de ces deux types discourant que se situe la problématique de la légitimation.

[modifier] Savoir, connaissance et science

L'idéologie scientiste moderne a toujours tenté d'identifier science et connaissance. Toute connaissance qui se voulait sérieuse devait sacrifier au modèle scientifique. Faute de quoi, elle était rejetée dans le folklore. Notre thèse est ici inverse : cette identification est abusive.

Il importe de bien distinguer les trois instances : science, connaissance et savoir. Distinction que l'on peut schématiser de la manière suivante :

L'on admettra, après Aristote, que la connaissance est constituée par l'ensemble des énoncés qui décrivent ou dénotent des objets (énoncés apophantiques) et qui sont donc soumis à la question de la vérité : ces énoncés sont susceptibles d'être vrais ou faux (1). La science est un sous-ensemble de la connaissance : elle est constituée d'énoncés apophantiques auxquels elle impose des conditions supplémentaires : essentiellement la répétitivité expérimentale des faits et des objets dont elle parle. Ce que Lyotard exprime en disant que "les objets auxquels ils (les énoncés scientifiques) se référent, soient accessibles récursivement, donc dans les conditions d'observation explicites". Conséquence obligée : ces conditions que la science impose aux énoncés apophantiques sont aussi celles sous lesquelles un énoncé peut être accepté dans le discours considérée comme pertinent par les experts. Enfin le savoir ne contient pas exclusivement des énoncés dénotatifs : on connaît aussi un savoir-faire, un savoir-vivre, un savoir-écouter. Ce qui est visé ici c'est une notion très large, celle de compétence. Et non seulement la compétence de dire le vrai, et donc de produire de la science et/ou de la connaissance, mais aussi de dire et de faire le bien, la justice et/ou le bonheur (sagesse éthique), de dire et de faire le beau, etc.

"De là résulte l'un de ses principaux traits : le savoir coïncide avec une "formation" étendue des compétences, il est la forme unique incarnée dans un sujet que composent les diverses sortes de compétence qui le constituent"

Contrairement à la science qui s'installe d'emblée dans un universel, et donc un transculturel, dont le postulat causaliste fournit le fondement, le savoir reste très fortement marqué par ses origines culturelles, par la "coutume" : la compétence consiste à produire des effets qui sont jugés en fonction de critères pertinents, admis dans le milieu des interlocuteurs du sachant. Consensus qui, comme le note Lyotard, forme l'essentiel de la culture d'un peuple. On comprend dès lors que le savoir constitue essentiellement le véhicule de la culture d'une civilisation, véhicule qui trouvera dans la forme narrative un mode d'expression adéquat.

Il est évidemment important de bien voir comment la science se distingue radicalement du savoir traditionnel. Mais pour comprendre où se situe cette distinction, il faut aussi insister sur la continuité qui existe, malgré tout, entre le savoir et la science. L'un et l'autre sont en effet des formations culturelles qui, lorsqu'elles coexistent, sont en perpétuelles interactions. Il ne faudra donc pas être étonné si le savoir contemporain est imprégné de science. L'ethnologie moderne a d'ailleurs mis en lumière la thèse de l'identité formelle entre la pensée sauvage (il faut entendre ici le savoir des sociétés traditionnelles) d'une part et la pensée scientifique de l'autre.

On a souvent objecté à l'existence d'un réel savoir coutumier le fait que les langues dites "primitives" étaient inaptes à la pensée abstraite. On pourrait répondre à cette objection en citant de nombreux exemples où les langues primitives paraissent beaucoup plus abstraites que les langues civilisées dans lesquelles se tiennent les discours scientifiques. Par exemple le Chinook, langue du nord-est de l'Amérique du Nord. La proposition : le méchant homme a tué le pauvre enfant, se rend en chinook par : la méchanceté de l'homme a tué la pauvreté de l'enfant ; et pour dire qu'une femme utilise un panier trop petit : elle met ses racines de potentille dans la petitesse d'un panier à coquillages.

Autre objection : il concerne le caractère essentiellement utilitaire que revêtirait tout savoir primitif : le primitif ne connaît que ce qu'il utilise. Il s'agirait donc d'un savoir strictement pratique d'où serait exclue toute tendance à la spéculation, à la connaissance "pure". Mais une telle opinion semble bien provenir d'une erreur de perspective. En effet, l'objet sur lequel porte l'intérêt théorique peut varier et les primitifs s'intéresser à d'autres choses que nous les civilisés. D'autre part, il serait vain de prétendre que nos connaissances scientifiques les plus théoriques ne sont en aucune façon reliées à des intérêts pratiques. Mais ce qui parait vrai c'est que "cet appétit de connaissance objective constitue un des aspects les plus négligés de la pensée de ceux que nous nommons "primitifs". S'il est rarement dirigé vers des réalités du même niveau que celles auxquelles s'attache la science moderne, il implique des démarches intellectuelles et des méthodes d'observation comparables. Dans les deux cas, l'univers est objet de pensée, au moins autant que moyen de satisfaire des besoins"

Ce ne sont donc pas les clivages abstrait/concret ou théorique/pratique qui distinguent, d'une manière pertinente, savoir traditionnel et science contemporaine. Par contre la distinction partie/tout nous offre sans doute un critère plus pertinent : la méthode scientifique, basée avant tout sur l'analyse des faits, n'appréhende un phénomène complexe qu'en le décomposant et en traitant successivement ses différentes parties ; de plus, le critère de la répétitivité expérimentale nécessaire contribue à écarter du champ d'investigation scientifique toute une série d'aspects importants de l'existence humaine, ceux-là mêmes qui ne sont pas susceptibles d'une approche expérimentale. Le savoir traditionnel, au contraire, s'accorde d'emblée une ouverture sur le tout : dans ce type de savoir, les aspects techniques (techniques d'agriculture, de chasse de pêche, d'élevage, par exemple) ne sont pas traités indépendamment des questions cosmiques et religieuses; de même les règles sociales sont sans cesse référées à des justifications sacrées.

Conséquence au niveau des discours : alors que la science mettra en place une forme de discours qui lui est propre, le savoir traditionnel trouvera dans la forme narrative un instrument linguistique approprié :

"Le récit est la forme par excellence de ce savoir [le savoir traditionnel], et ceci en plusieurs sens"

(1) Ceci dans le cas d'une logique à deux valeurs (vrai et faux). On peut évidemment construire des logiques plus complexes à n valeurs de vérité (n >2), qui intègrent alors, non seulement les notions de vrai et de faux, mais également celles de possible, nécessaire, probable, etc.

[modifier] Pragmatique du savoir narratif

Comment, d'une manière plus précise, les récits remplissent-ils ce rôle de définition des compétences ? De deux manières : tout d'abord en utilisant une pluralité de jeux de langage ; ensuite par une série de règles qui fixent leur transmission et par là leur pragmatique.

Contrairement au discours de la science, le savoir narratif ne se cantonne pas dans le seul jeu de langage descriptif ou dénotatif. On y trouvera bien sûr des énoncés dénotatifs, portant sur le ciel, les saisons, la faune, la flore, les ancêtres, les dieux, mais aussi des énoncés prescriptifs, indiquant ce qu'il convient de faire, comment il convient de se comporter, des énoncés interrogatifs (les défis) , des énoncés évaluatifs, etc. C'est l'interpénétration de ces différents jeux de langage dans le même récit qui procure à ce dernier la puissance de cerner le tout, le global et de fournir de cette manière, non pas seulement un univers de connaissance, ce à quoi se trouve nécessairement et méthodologiquement réduite la science, mais un univers de sens.

Quant à la pragmatique de la transmission de ces récits, on comprend qu'elle joue un rôle essentiel. En effet, si les récits ont le rôle que nous avons défini - celui de cerner les critères de compétence dans une société particulière, celle-là même oû ils sont produits - la transmission de ces récits, ou encore leur re-production, constituera le lieu même de leur efficacité. C'est en produisant et en reproduisant les récits qu'une société se constitue dans sa spécificité, assure le fonctionnement, l'application des compétences qu'elles reconnaît pour siennes.

Pour examiner cette pragmatique de la transmission, nous prendrons appui sur un exemple :

"... un conteur cashinahua commence toujours sa narration par une formule fixe : 'Voici l'histoire de ..., telle que je l'ai toujours entendue. Je vais vous la raconter à mon tour'. Et il la clôture par une autre formule également invariable : 'Ici s'achève l'histoire de ... Celui qui vous l'a raconté, c'est ... (nom cshinahua), chez les Blancs ... (nom espagnol ou portugais).'"


On voit que le locuteur n'occupe son poste que parce qu'il a été auparavant l'allocutaire, l'auditeur de ce récit. C'est dire que l'allocutaire actuel de cette histoire acquiert au moins potentiellement, et par le fait même, la même compétence : il peut devenir à son tour le locuteur d'un tel récit- De plus le héros de cette histoire (ce dont on parle, le référent) est cashinahua, comme le sont le locuteur et l'allocutaire et " du fait de cette similitude de condition, le narrateur [le locuteur] actuelle peut être lui même le héros d'un récit comme l'a été l'Ancien".

Cet exemple illustre bien une des propriétés essentielles du "récit-savoir" des sociétés traditionnelles :

"Les 'postes narratifs (destinateur, destinataire, héros) sont ainsi distribués que le droit d'occuper l'un, celui de destinateur, se fonde sur le double fait d'avoir occuper l'autre, celui de destinataire, et d'avoir été, par le nom qu'on porte, déjà raconté par récit, c'est-à-dire, placé en position de référent... d'autres occurrences narratives."

A travers de tels récits, le savoir qui y est véhiculé (le savoir au sens défini plus haut) constitue le lien social. Et dans cette exacte mesure, ce savoir n'a nul besoin d'être légitimé. Car privilégier de la sorte le savoir sur la science (c'est-à-dire sur un sous-ensemble du savoir) et la forme narrative sur la forme descriptive, faire fonctionner réellement le "récit-savoir", suppose qu'on n'isole pas le récit des autres formes pragmatiques pour s'interroger ensuite sur la légitimité de ce discours et sur l'autorité de son locuteur. Cette légitimité et cette autorité sont intimement liées à l'énonciation même du récit. En racontant le récit, le locuteur s'insère dans une tradition qui est auto-légitimant. S'interroger sur la légitimité serait, dans ces conditions, introduire une question proprement impertinente, une faille qui, à terme, détruirait le lien social spécifique de ces formations sociales traditionnelles. Comme le note Lyotard :

"Il y a ainsi une incommensurabilité entre la pragmatique narrative populaire, qui est d'emblée légitimant, et ce jeu de langage, connu de l'Occident qu'est la question de la légitimité, ou plutôt la légitimité comme référent du jeu interrogatif. Les récits, on l'a vu, déterminent des critères de compétence et/ou en illustrent l'application. Ils définissent ainsi ce qui a le droit de se dire et de se faire dans la culture, et comme ils sont aussi une partie de celle-ci, ils se trouvent par là légitimés."

[modifier] Pragmatique du savoir scientifique

Si la question de la légitimité ne se pose pas pour le récit, c'est que celui-ci n'isole pas un jeu de langage particulier au savoir et ne définit pas une pragmatique qui serait propre à ce savoir. Avec la science, nous sommes d'emblée dans cette situation d'isolement du savoir par rapport aux autres formations culturelles. C'est de cet isolement que naît la question de la légitimité. D'où l'importance de s'interroger maintenant sur la pragmatique qui régit ce savoir particulier que nous appelons "science".

Ce qui est visé ici, c'est le fonctionnement moderne du discours scientifique, à savoir : les règles qui déterminent le bon fonctionnement du savoir scientifique, tel qu'il se donne dans la perspective moderne. On distinguera, comme on l'a fait plus haut, la pragmatique de la recherche, de la production du savoir scientifique et celle de l'enseignement (au sens large) ou la pragmatique de la circulation de ce discours.

[modifier] Pragmatique de la production scientifique

Soit un énoncé scientifique A. Par exemple, le principe d'Archimède: tout corps plongé dans un liquide subit, de la part de ce liquide, une pression vers le haut, égale au poids du volume de liquide qu'il déplace. Un tel énoncé, comme d'ailleurs la plupart des énoncés scientifiques qui prennent la forme d'une loi, est un énoncé universel : il dit que tout élément (à savoir: un corps plongé dans un liquide) possède la propriété P (à savoir: subir une poussée...).

Examinons la pragmatique d'un tel énoncé, ou encore la manière dont il positionne les trois instances pragmatiques: le locuteur, l'allocutaire et le référent.

a) Le Locuteur est supposé dire vrai quant au référent de A, le comportement d'un corps plongé dans un liquide. Cela suppose :

  • qu'il puisse apporter des Preuves de A ;
  • qu'il puisse réfuter tout énoncé contraire ou contradictoire portant sur le même référent.

Ce qui revient à dire que le locuteur doit être en mesure de produire un raisonnement de la forme ┌ ╟ A, où┌ est une suite d'énoncés qui constitue la preuve de A. Il doit aussi réfuter, c'est-à-dire produire un raisonnement qui montre que une négation de A entraîne l'absurde ou une contradiction :

┐ A ╟ (p & ┐ p) ou ┐ A ╟ ┴ (1)

On notera qu'une telle approche de la position du locuteur suppose que l'on définisse la notion même de preuve. On peut évidemment écrire qu'une preuve pour un énoncé A est une suite d'énoncés r si et seulement si on a une procédure telle que ┌ ╟ A. Mais il est évident que l'on n'a pas défini cette procédure et qu'il convient de se mettre d'accord sur cette notion de preuve. Ou encore, répondre à la question: qu'acceptons-nous comme preuve d'un énoncé scientifique.

b) L'allocutaire d'un énoncé scientifique est sollicité de se prononcer sur la vérité de l'énoncé A. Lui aussi est suppose posséder la même compétence que le locuteur. Ce qui en fait un locuteur potentiel (2) . Locuteur et allocutaire sont égaux. Et quand le dernier prend la parole, il sera soumis aux mêmes exigences de preuves et de réfutations que le locuteur. Ce qui repose, ici aussi, les mêmes problèmes quant à la procédure probatoire. Problèmes qui vont être explicitement posés par l'examen de la troisième composante pragmatique: le référent.

c) Le référent. La question de la vérité ou de la fausseté de l'énoncé A, sur laquelle le locuteur et l'allocutaire sont amenés à se prononcer de par leur position pragmatique, revient, dans la perspective moderne, à placer le référent en situation de juge : le référent "est supposé 'exprimé' par l'énoncé d'une manière conforme à ce qu'il est". Et cette conformité est essentiellement attestée par la preuve: "ce que je dis est vrai parce que je le prouve". D'où la question rebondit: qu'est-ce qu'une bonne preuve ? ou encore qu'est-ce qui fait preuve ? La réponse que la science moderne donne à cette question est triple. D'abord, il y a une exigence sur le référent. Exigence essentielle puisqu'elle permet de définir l'objet même de la science: pour être un référent valable d'une science, il faut donner matière à preuve. Une telle exigence ne signifie pas pour autant que "je peux prouver parce que la réalité est comme je la dis". Cela impliquerai une condition d'adéquation forte et l'impossibilité radicale d'une preuve fausse. L'exigence de la preuve revient à penser simplement que "tant que je peux prouver, il est permis de penser que la réalité est comme je le dis".

Secondement, il y a une condition de type métaphysique: on exige que le même référent ne donne pas lieu à plusieurs preuves contraires : ┐ (( ┌ ╟ A) & (┐┌ ╟ A) )

Ce qui doit se lire: il n'est pas vrai que l'énoncé A puisse être à la fois la conséquence de l'ensemble r et de sa négation ,r . Ce que Descartes exprimai t par le rejet de l' hypothèse d'un Dieu trompeur.

Enfin il est une condition qui porte sur la nature même de la preuve et qui se réfère donc à la répétitivité expérimentale. La preuve scientifique suppose que les conditions de l'expérimentation (ou de la démonstration, dans les disciplines mathématiques) soient explicitement fournies et, qu'à partir de là, l'expérimentation soit répétable.

(1) Ces formules doivent se lire dans l'ordre comme : De┌ il s'ensuit A ; de la négation de A, il s'ensuit que p et non-p sont vrais ensemble; de la négation de A il s'ensuit l'absurde.

(2) Il convient d'entendre cela autrement que pour le récit. Dans la pragmation du récit, l'allocutaire est, ou plus exactement devient un locuteur potentiel du fait qu'il entend le récit. Ce n'est pas le cas ici. La compétence de l'allocutaire est antérieure à la communication scientifique. Locuteur et allocutaire sont égaux. Ce qui suppose, parallèlement à la production scientifique une fonction d'enseignement.

[modifier] Pragmatique de la circulation du discours scientifique

La transmission du savoir scientifique est inscrite, comme une exigence fondamentale, dans la pragmatique même de sa production. En effet, pour que cette dernière fonctionne normalement, il est nécessaire qu'un débat - celui qui concerne la vérité des énoncés - existe et le débat scientifique suppose, on l'a vu,des égaux, des pairs. D'où la nécessité de former ces égaux.

La pragmatique de l'enseignement diffère de celle de la production en ceci que l'allocutaire ne sait pas ce que sait le locuteur : il est en situation d'ignorance ; il a à apprendre. De là découle le second présupposé: l'allocutaire a la capacité d'apprendre, il peut devenir l'égal du locuteur, il doit pouvoir acquérir la compétence de débatteur.

Cette modification dans la position de l'allocutaire transforme bien évidemment la situation pragmatique du référent. Enseigne quelque chose - dans le contexte des sciences - c'est présupposer qu'il existe des énoncés que le consensus de la communauté des savants accepte comme prouvés et donc indiscutables, du moins temporairement. De tels énoncés sont donc soustraits au débat qui caractérise la pragmatique de la production.

Ce qui va se jouer, dans la transmission du savoir scientifique ce ne sera donc pas le jeu de la vérité: le "récipiendaire" doit, non pas se prononcer sur la vérité de ce qui lui est enseigné, mais être capable de répéter, de reproduire' les énoncés qui lui sont transmis, ainsi que la panoplie des preuves qui les accompagnent. Il est introduit ainsi, par un artifice dans un débat fictif où on lui demande d'être non pas un interlocuteur, ni a fortiori un contradicteur, mais un autre locuteur, une image, un autre moi-même du locuteur.

[modifier] Pragmatique scientifique et pragmatique narrative

On ne peut faire valablement de la science qu'en en payant le prix, à savoir: isoler des autres jeux de langage, celui-là qui est en propre le jeu de langage de la science: le descriptif, le dénotatif et son critère fondamental la vérité (1).

"On est savant [...] si l'on peut proférer un énoncé vrai au sujet d'un référent ; et scientifique si l'on peut proférer des énoncés vérifiables ou falsifiables au sujet de référents accessibles aux experts".

Cet isolement, comme on l'a déjà noté, est à l'origine de la question de la légitimité. En effet, isoler le jeu de langage de la science, cela signifie le mettre à l'écart de l'ensemble des autres jeux de langage dont l'interaction forme le lien social. Ce savoir scientifique n'apparaît plus alors comme

"une composante immédiate et partagée comme l'est le savoir narratif. Mais il est une composante indirecte, parce qu'il devient une profession et donne lieu à des institutions et que, dans les sociétés modernes, les jeux de langage se regroupent sous forme d'institutions animées par des partenaires qualifiés, les professionnels".

Une telle situation amène à poser le problème du rapport entre la science et l'ensemble de la société (c'est-à-dire, l'ensemble des partenaires qui sont inscrits dans le lien social, lien dessiné par l'agonistique générale, l'interaction des jeux de langage, mais qui ne sont pas des professionnels de la science) ; du rapport entre l'institution scientifique et la société. Un tel problème recoupe directement l'aspect sociétaire de la légitimité. Et on peut douter qu'il soit résolu par un effort didactique (2) .

Un autre aspect de l'isolement du savoir scientifique par rapport au lien social, est mis en lumière par le référent de la science. Alors que dans le savoir narratif, c'est le lien social lui-même qui constitue le référent du récit et cela par le rapport immédiat que locuteur et allocutaire entretiennent avec le héros-référent, le discours scientifique ne s'occupe jamais du lien social où sont inscrits ses interlocuteurs :

"Même s'il s'agit de sciences humaines, le référent qui est alors tel aspect des conduites humaines, est en principe placé en extériorité par rapport aux partenaires de la dialectique scientifique. Il n'y a pas ici, comme dans le narratif, à savoir être ce que le savoir dit qu'on est".

De là découle enfin une caractéristique du discours scientifique, la plus importante peut-être, en ce qui concerne la légitimation: l'isolement du discours scientifique de l'inter action langagière, qui constitue le lien social, l'extériorité de son référent par rapport à ce lien social, ont pour conséquence qu'un tel discours ne peut trouver aucune légitimité dans le fait même de son énonciation, dans le fait d'être inséré immédiatement dans le jeu social.

"Un énoncé de science ne tire aucune validité de ce qu'il est rapporté".

Sa validité se rapporte toujours à un ensemble de règles pratiques qui ne sont pas celles du récit. Par là se pose la question de la légitimité: comment légitimer un tel discours, un tel ensemble d'énoncés, isolé du jeu social ?

Enfin, il faut souligner ici que cet isolement du jeu de langage de la science devrait nous amener à placer le savoir narratif et le savoir scientifique dans une mutuelle indépendance. Il est illusoire de vouloir comprendre l'un par l'autre :

"On ne saurait juger ni de l'existence ni de la valeur du narratif à partir du scientifique, ni l'inverse : les critères pertinents ne sont pas les mêmes ici et là".

Chaque savoir développe un ensemble d'énoncés qui obéissent à des règles propres et il serait inconséquent soit de sombrer dans la nostalgie d'un savoir narratif perdu, soit d'expliquer l'avènement de la science par un soi-disant développement à partir d'un savoir narratif embryonnaire.

Mais, en fait, une telle indépendance, si elle est logique, n'en reste pas moins illusoire. Un voeu pieux. S'il existe une certaine tolérance du narratif par rapport au scientifique, l'inverse n'est pas le cas. Critique, le savoir scientifique s'interroge sur la validité des énoncés narratifs. Interrogations impertinentes, nous l'avons vu, mais qui n'en est pas moins corrosive. Constatant que les énoncés narratifs ne vérifient pas les critères de la vérité qu'il a lui-même fixé, le scientifique rejette le narratif

"dans une autre mentalité : sauvage, primitive, sous-développée, arriérée, aliénée, faite d'opinions, de coutumes, d'autorité, de préjugés, d'ignorances, d'idéologies. Les récits sont des fables, des mythes, des légendes, pour les femmes et les enfants. Dans les meilleures des cas, on essaiera de faire pénétrer la lumière dans cet obscurantisme, de civiliser, d'éduquer, de développer. Cette relation inégale entre le savoir scientifique et le savoir narratif est un effet intrinsèque des règles propres à chaque jeu. On en connaît les symptômes. C'est l'occident. Il est important d'en reconnaître la teneur, qui le distingue de tous les autres : il est commandé par l'exigence de la légitimation".

(1) Dans les discours scientifiques apparaissent d'autres types d'énoncés non descriptifs, par exemple : des interrogations, des prescriptions, ... Mais ces énoncés ne sont considérés, dans la perspective de la science moderne, que comme des éléments rhétoriques, visant à mettre en évidence ce qui reste le coeur du langage scientifique : l'énoncé descriptif.

(2) L'enseignement vise d'abord à assurer le recrutement du corps savant nécessaire à la production et à la reproduction du savoir. La "vulgarisation scientifique" ne vise pas elle à informer les non scientifiques. Elle serait davantage une manière de légitimer la science par le recours au narratif.

[modifier] LA LÉGITIMATION

La constitution même de ce jeu de langage particulier qu'est la science suppose l'isolement de ce discours qui se veut scientifique, des autres jeux de langage qui forment le lien social. Mais par le fait de cet isolement, le scientifique ne peut plus s'auto-légitimer. Se pose alors avec acuité la question de la légitimation.

A cette question, deux types de réponses ont été proposées : les métas-récits modernes d'une part et d'autre part le critère positiviste de la performativité. Nous examinerons ici ces deux réponses, pour terminer en proposant une troisième solution de la légitimation par paralogie.

[modifier] Les méta-récits modernes et leur faillite

Nous commencerons par une remarque; elle est d'importance. Elle concerne non pas telle ou telle forme de récits légitimant, mais plus fondamentalement le rapport qui pourrait exister entre la légitimité du savoir scientifique et la fonction narrative. Nous avons dit déjà que la science moderne, qui s'était fondée sur une rupture d'avec la narration, avait réintroduit en fait et subrepticement, le récit sous sa forme "méta" et cela pour répondre à la question de sa légitimation. Nous avons dit aussi qu'une des caractéristiques fondamentales de la condition post-moderne, est l'incrédulité par rapport ces méta-récits. Mais cette incrédulité est ambiguë. Elle porte davantage, me semble-t-il, sur des méta-récits philosophiques particuliers que sur l'instance narrative elle-même. Comme le note Lyotard :

"Ce retour narratif dans le non-narratif c'est-à-dire l'utilisation de la fonction narrative pour résoudre la question de la légitimité du non-narratif, à savoir : la science sous une forme ou sous une autre, ne doit pas être considérée comme dépassée une fois pour toute"

Il n'est donc pas exclu que, malgré tout,

"le recours au narratif soit inévitable ; pour autant du moins que le jeu de langage de la science veuille la vérité de ses énoncés et qu'il n puisse pas la légitimer par ses propres moyens. Dans ce cas, il faudrait reconnaître un besoin d'histoire irréductible...".(1)

D'autre part, nous avons fait débuter la question de la légitimation à l'avènement de la science moderne. Mais en fait, la question de la science et celle de la légitimation sont bien antérieures à la science moderne. Elles trouvent leur origine dans l'avènement de la philosophie grecque et platonicienne. Cela ne signifie pas pour autant que Platon soit le point de départ de la science moderne. Au X VIe siècle, on met au point des critères précis de "vérification" qui caractériseront la science en tant que moderne. Mais, dès l'antiquité grecque, se thématise une rupture entre le savoir traditionnel et un savoir que l'on peut déjà qualifier de "scientifique" (2) et qui vise à une connaissance sûre des choses, une connaissance qui ne repose plus sur l'opinion, mais sur la science des causes, la science des essences: à savoir: la philosophie, mère de toute les sciences.

Avec Platon, le jeu de langage philosophico-scientifique, isolé du savoir traditionnel, est donc mis en place et avec lui, le problème de la légitimation. On trouve dans les Dialogues des réponses à la question de la légitimation, réponses qui prennent la forme du récit. Par exemple: le récit de la caverne. Mais plus encore que tel ou tel récit particulier dont sont émaillés les dialogues platoniciens, c'est la forme même que prend cette réflexion philosophique qui est ici révélatrice, à savoir la forme dialogique. L'effort platonicien d'instaurer une coupure entre le savoir à prétention scientifique et un savoir vulgaire fait d'opinions seulement, cet effort d'instituer la "science" se fait dans des "dialogues", c'est-à-dire dans un récit, à travers le rapport d'une discussion scientifique :

"Le fait est que le discours platonicien qui inaugure la science n'est pas scientifique, et cela pour autant qu'il entend la légitimer. Le savoir scientifique ne peut savoir et faire savoir qu'il est le vrai savoir sans recourir à l'autre savoir, qui est pour lui le non-savoir, faute de quoi il est obligé de se présupposer lui-même et tombe ainsi dans ce qu'il condamne, la pétition de principe, le préjugé".

Dans cette problématique de la légitimation, la science moderne a introduit deux nouvelles composantes: le consensus et le progrès. pour répondre à la question de savoir qui peut, qui a le droit de décider du vrai, la science moderne a tendance à se détourner des constructions de type métaphysique pour reconnaître que :

"les conditions du vrai, c'est-à-dire les règles du jeu de la science, sont immanentes à ce jeu, qu'elles ne peuvent pas être établies autrement qu'au sein d'un débat déjà lui-même scientifique, et qu'il n'y a pas d'autres preuves que les règles sont bonnes si ce n'est qu'elles font le consensus des experts".

Ce passage d'une légitimation transcendante (que l'on peut trouver chez Platon, par exemple) à une légitimation immanente n'est pas seulement contemporain, mais encore isomorphe à l'avènement, dans la sphère politique, d'un pouvoir nouveau en quête, lui aussi, de légitimation. Il s'agit du pouvoir bourgeois qui tente de supplanter les autorités traditionnelles. Et pour se faire, pour asseoir son autorité, il propose des solutions nouvelles au problème de légitimation politique : le pouvoir ne sera plus légitimer par un droit divin (principe transcendant s'il en est !) , mais par le consensus populaire. Pour opérer cette légitimation nouvelle, la révolution bourgeoise fait appel au récit dont le héros sera le peuple.

"Le peuple est en débat avec lui-même sur ce qui est juste et injuste, de la même manière que la communauté des savants sur ce qui est vrai et faux".

Mais ce peuple, dont il est question ici, est radicalement différent de la communauté que constituait la narration traditionnelle. C'est sur le modèle de la communauté scientifique s'organise la société bourgeoise. D'où l'avènement d'une science politique, ce qui est impensable dans la perspective des sociétés traditionnelles. On peut donc affirmer que la société bourgeoise, dont la nôtre est immédiatement issue, est fondamentalement une société "scientifique"~ une société dans laquelle non seulement le savoir mais aussi la politique s'isolent de l'agonistique sociale, du lien social. Ce qui présente évidemment un paradoxe puisque l'instance de décision de ce qui est bon socialement, de ce qu'il convient de faire dans une société, se voit isolé de ce qui fait le lien social !

De cette idée de consensus, découle directement la seconde composante de la légitimation: le progrès qui n'est pas autre chose que l'idée de l'accumulation, du perfectionnement du savoir scientifique d'une part et du fonctionnement de la société civile d'autre part.

"... le peuple accumule les lois civiles comme la communauté scientifique accumule les lois scientifiques ; il perfectionne les règles de son consensus par des dispositions constitutionnelles comme elle les révise à la lumière de ses connaissances en produisant de nouveaux "paradigmes"".

Dans une telle perspective, on verra surgir de nouveaux récits légitimant, adaptés à cette situation nouvelle, créée à la fois par une révolution scientifique et par une révolution politique. Récits qui pourront, de ce fait, prendre une double direction. Soit qu'ils privilégient le sujet comme connaissant, comme producteur de science. Soit qu'ils privilégient le sujet comme pratique, comme producteur d'une société politique. Héros de la connaissance ou héros de la liberté. On reconnaît ici les deux types de méta-récits légitimant dont nous avons déjà parlé: l'épopée hégélienne du savoir absolu ou le récit d'émancipation du sujet libre que nous ont donné les Lumières.

Nous n'insisterons pas ici sur le détail de ces méta-récits. Nous indiquerons cependant pourquoi ils ont failli à leur tâche de légitimation, engendrant ainsi la situation post-moderne, caractérisée par la déligitimation. En fait les germes de la déligitimation étaient déjà à l'œuvre dans les grandes entreprises philosophiques et légitimantes du XIXe siècle. Germes dont l'impact est aujourd'hui sensible, grâce à une conjoncture particulière, marquée essentiellement par le développement vertigineux des techniques et des technologies d'une part et d'autre part par la réussite économique du libéralisme capitaliste. Ce sont ces germes qu'il faut évoquer ici, car, plus encore que les circonstances, ce sont eux qui signent la déligitimation que nous pouvons observer aujourd'hui.

Le discours spéculatif de la légitimation, celui du héros connaissant, est le récit de l'avènement de l'esprit absolu. Par là, il lui est possible d'assigner une place à la connaissance scientifique dans cet advenir et donc de la légitimer. Mais en même temps, et sans doute pour la même raison, il nourrit un certain mépris par rapport au savoir positif de la science. Cette dernière, n'étant pas spéculative, ne peut en aucun cas s'identifier au savoir absolu. Elle est en quelque sorte aveugle sur elle-même. Elle ne sait pas qu'elle sait ni pourquoi, ni comment elle sait. Elle ne peut être fondée "scientifiquement" qu'au second degré, par le discours scientifique de la critique.

"Une science qui n'a pas trouvé sa légitimité, n'est pas une science véritable, elle tombe au rang le plus bas, celui d'idéologie ou d'instrument de puissance, si le discours qui devrait la légitimer apparaît lui-même comme relevant d'un savoir pré-scientifique, au même titre qu'un vulgaire récit".

Et Lyotard ajoute :

"Ce qui ne manque pas de se produire, si l'on retourne contre lui les règles du jeu de la science qu'il dénonce comme empirique".

Soit un énoncé A produit par une discipline scientifique donnée. Le philosophe spéculatif prétendra que cet énoncé A n'est scientifique que si et seulement si il se situe dans le processus universel d'engendrement de l'esprit. Lequel est la vie même de l'esprit spéculatif. Mais il est évident qu'on peut retourner la question et demander si l'énoncé philosophique: "l'énoncé A n'est scientifique que si et seulement si. . ." est lui-même scientifique au sens qu'il définit. La réponse est affirmative, aux yeux du philosophe spéculatif, car son discours se présente comme l'expression même de la vie de l'esprit et donc, de ce fait, ses énoncés se situent de droit dans le processus universel d'engendrement de l'esprit. Mais si l'on refuse cet a priori théorique, à savoir que le discours philosophique est de droit scientifique par ce qu'il est l'expression de la vie de l'esprit, alors ce discours philosophique apparaît comme un récit non-scientifique et cela signe la faillite de l'entreprise de la légitimation. On voit donc clairement l'enjeu de cette légitimation spéculative. Enjeu qui se trouve tout entier dans les présupposés du discours philosophique...

Mais une autre approche est évidemment possible, celle-là même qui se formule en termes de jeux de langage. On y reviendra, mais notons déjà que cela suppose l'abandon d'une perspective strictement sémantique qui s'interroge sur la vérité d'un énoncé comme celui-ci : "L'énoncé spéculatif est scientifique" est un énoncé scientifique", et l'adoption d'une perspective pragmatique. Là où les présuppositions deviennent alors l'ensemble des règles qui déterminent le fonctionnement de ce jeu de langage que l'on nomme spéculatif. Mais cette perspective implique également que l'on renonce à l'entreprise de légitimer les productions scientifiques et qu'au contraire, on les accepte comme la forme exemplaire du savoir. Toutefois, on peut admettre que ces énoncés scientifiques impliquent des présuppositions (d'ordre formel et axiomatique) qu'il faut toujours être en mesure d'expliciter.

On voit donc que le discours philosophico-spéculatif est miné de l'intérieur par l'exigence même de légitimation et qu'il supporte difficilement la rétorsion de la question qu'il pose : celle de la scientificité.

Quant à l'autre type de discours légitimant, qui se fonde sur le récit de l'émancipation du sujet libre, il légitime la science par référence, non au développement de la vie de l'esprit, mais à l'auto-fondation de la liberté par ce sujet qu'est l'humanité.

"Le sujet est un sujet concret ou supposé tel, son épopée est celle de son émancipation par rapport à tout ce qui l'empêche de se gouverner lui-même. On suppose que les lois qu'il se donne sont justes, non parce qu'elles sont conformes à quelque nature extérieure, mais parce qu'elles sont conformes à quelque nature extérieure, mais parce que par constitution les lois, et qu'en conséquence la volonté que la loi soit juste, qui est celle du législateur, est toujours identique à la volonté du citoyen qui est de vouloir la loi et donc de l'observer... Dans cette perspective, le savoir positif n'a pas d'autre rôle que d'informer le sujet pratique de la réalité dans laquelle l'exécution de la prescription doit s'inscrire... Le savoir n'est plus le sujet, il est à son service ; sa seule légitimité, c'est de permettre à la moralité de devenir réalité".

Or ce qui fait problème ici, c'est l'articulation même que le récit de l'émancipation tente d'instaurer entre le savoir théorique et la raison pratique. Il semble bien qu'au contraire, il faille reconnaître une mutuelle indépendance entre ces deux registres de la raison qui constituent autant de jeux de langage. D'où un effet de déligitimation : on ne peut légitimer la science par référence à la pratique morale ou sociale. Ni l'inverse d'ailleurs.

Face à cet échec des méta-récits légitimants, deux solutions ont été élaborées; la légitimation par la performativité directement inspirée par le positivisme logique du début du siècle (le Cercle de Vienne) ou dans le prolongement de la perspective tracée par Wittgenstein et ses jeux de langage : la légitimation par la paralogie.

(1) On pourrait apporter comme preuve de ce recours, jugé nécessaire, au narratif, l'ensemble des efforts qui sont aujourd'hui consentis pour l'information et la vulgarisation scientifiques. Le plus souvent il s'agit de récits qui racontent l'épopée d'un savoir, qui lui est parfaitement non-épique. En fait, l'information et la vulgarisation scientifiques, telles qu'elles se développent dans les grands média, satisfont aux règles du jeu narratif.

(2) parler d'un savoir "scientifique" ne signifie pas que l'on se réfère à la science moderne. Cette dernière apparaît comme une des formes possibles que peut prendre la science.

[modifier] La légitimation par la performativité

La recherche scientifique actuelle a été modifiée profondément dans sa pragmatique et cela en deux points essentiels qui intéressent particulièrement la problématique de la légitimation. Il s'agit d'une part de l'argumentation et d'autre part de l'administration de la preuve.

A. De nombreux philosophes ont tenté de définir une "méthode scientifique", c'est-à-dire un ensemble des règles que doit suivre un locuteur pour produire un énoncé à prétention scientifique. Mais à regarder de près le fonctionnement de la recherche scientifique, on s'aperçoit que cette dernière s'accorde généralement beaucoup de libertés avec les définitions strictes d'une méthode scientifique (l) : "elle use de langages (...) dont les priorités démonstratives semblent un défit à la raison des classiques".

Toutefois, s'il ne semble pas que l'on puisse imposer des restrictions sur le contenu de tel ou tel langage, l'utilisation de ces langages par la science n'est pas quelconque. Il existe une règle pragmatique qui demande d'expliciter les règles propres à l'usage d'un langage. Ou, en d'autres termes, de définir une axiomatique qui comprend classiquement :

  • un lexique;
  • un ensemble d'axiomes;
  • enfin un ensemble de règles de dérivation qui permettent d'engendrer, à partir des axiomes, des expressions considérées comme valides : les théorèmes.

On voit comment une axiomatique recoupe exactement le problème de l'argumentation: grâce aux règles de dérivation (ou d'inférence) on peut rendre explicite la structure argumentative du langage. La procédure qui permet d'engendrer, de manière réglée, un théorème à partir des axiomes, ce n'est pas autre chose que la preuve du théorème en question; c'est l'argumentation par laquelle on peut faire admettre ce théorème, par le consensus scientifique.

Mais l'utilisation de la méthode axiomatique engendre une insatisfaction. Il ne semble pas possible de justifier le choix des axiomes. Au moins à priori. Le seul critère retenable serait un critère empirique à posteriori, à savoir: la fécondité théorique de telle ou telle axiomatique. Mais ici encore, s'il n'existe pas de critères quant au contenu des systèmes axiomatiques, il existe pourtant une discipline scientifique qui étudie les propriétés de ces systèmes: la logique. Ces propriétés sont les suivantes :

  • la consistance: un même système d'axiomes ne peut, sous peine d'inconsistance, engendrer n'importe quel énoncé. Par exemple si l'énoncé P est un théorème, alors ,P ne peut pas être un théorème. Sinon le système sera dit inconsistant par rapport, à la négation.
  • la complétude: un système d'axiomes est complet s'il est en mesure d'engendrer tous les théorèmes. Si on ajoute un nouvel axiome, le système perd sa consistance.
  • la décidabilité: pour toute formule bien formée dans un langage donné, il existe une procédure effective qui permet de décider s'il s'agit ou non d'un théorème. l'indépendance des axiomes, qui ne sont pas déductibles l'un de l'autre.

Or, en étudiant les axiomatisations possibles de l'arithmétique, K. Gödel a montré qu'il existe, dans le système arithmétique, une proposition qui n'est ni démontrable, ni réfutable par ces axiomatisations. Cette proposition a reçu le nom d'hypothèse du continu. De là, il faut conclure que "le système arithmétique ne satisfait pas à la condition de complétude". Il est en outre possible de généraliser ce résultat de Gödel et de montrer que tout formalisme possède des limitations intrinsèques. Ce qui revient à dire que :

"La métalangue utilisée pour décrire un système artificiel (axiomatique) est la "langue naturelle" ou "langue quotidienne" ; cette langue est universelle puisque toutes les autres langues se laissent traduire en elle ; mais elle n'est pas consistante par rapport à la négation : elle permet la formation de paradoxes".

La situation est donc la suivante: considérons un langage quelconque L (l'arithmétique dans le cas de G5del) . Soit ML le métalangage qui contient les règles d'engendrement des énoncés du langage-objet L.

"Dans le langage-objet, il existera au moins une phrase vraie, mais non démontrable dans le langage-objet. Elle sera donc nommable dans le métalangage mais sa démonstration ne sera nommable que dans le métalangage de la métathéorie de ce langage et ainsi de suite".

C'est précisément cette nécessité de recourir à un métalangage de deuxième ordre (ML*) qui oblige le retour de la langue naturelle. Car si l'énoncé A du langage-objet L n'est pas démontrable dans ML (bien que A soit vrai) , mais bien dans un métalangage de second ordre ML*, qui est le métalangage de r1L, ce dernier se trouve en position de langage objet par rapport à ML-. Il contiendra donc lui aussi un énoncé B, vrai, nommable, mais non démontrable dans ML-. D'où la nécessité de recourir à un langage ML** , métalangage de ML*, dans lequel B sera démontrable. Et ainsi de suite. La seule manière d'échapper à cette hiérarchie infinie de métalangages consiste à introduire la langue naturelle et universelle, mais source de paradoxes.

Schématiquement :

L qui contient A, vrai, mais non démontrable dans ML. A est démontrable dans ML. - ML qui contient B, vrai, mais non démontrable dans ML*. B est démontrable dans ML** - ML* qui contient C, vrai, mais non démontrable dans ML.*. C est démontrable dans ML.* - M** qui contient D..,

Cela revient à accepter qu'il ne peut exister de métalangage universel (autre que la langue naturelle, mais qui est inconsistante) . Il n'est dès lors plus possible, en dehors de la langue naturelle, système inconsistant, de produire une justification, une explication exhaustive des fondements de la science. Et donc :

"Le principe d'un métalangage universel est remplacé par celui de la pluralité des systèmes formels et axiomatiques capables d'argumenter des énoncés dénotatifs, ces systèmes étant décrits dans un méta-langue universelle mais non consistante".

Mais l'apparition d'une telle pluralité de systèmes formels va, en contrepartie, renforcer le rôle du consensus des experts, qui, en dernière analyse, décidera de l'acceptation ou du rejet de tel ou tel système formel particulier. La liaison, que l'on va analyser maintenant, entre le jeu scientifique et le jeu du pouvoir, fera facilement adopter la performativité comme critère décisif qui règle le débat entre les experts.

B. Avec le problème de l'administration de la preuve, nous sommes toujours dans la problématique de l'argumentation. Mais plutôt que d'examiner, comme nous venons de le faire, la structure formelle de l'argumentation, c'est le problème de la référence d'une (ou des) théorie(s) scientifique(s) qui est maintenant soulevé. En effet, produire une preuve, c'est "faire constater un fait". Sans discuter ici la nature épistémique du "fait" (- est-ce que quelque chose existe en dehors du discours scientifique ou au contraire s'agit-il de quelque chose de produit par ce même discours ? (2) - ), il faut réfléchir ici sur la manière dont s'opère le constat du fait. Il se fait par la médiation des techniques qui fournissent à l'homme des "prothèses" capables de multiplier considérablement ses possibilités d'investigation.

Or ces techniques constituent autant de "jeu dont la pertinence n'est ni le vrai, ni le juste, ni le beau etc., mais l'efficient : un coup technique est "bon" quand il fait mieux et/ou quand il dépense moins qu'un autre" (3) . Cette performativité n'est requise qu'au niveau du fonctionnement propre du système technique : on lui demande de fournir plus d'informations ou de meilleure qualité ("faire mieux") sur la base d'input moins importants ("dépenser moins") . Mais la mise au point de tels systèmes techniques de plus en plus performants est de moins en moins laissée à des "amateurs". Elle requiert des investissements importants, tant en capitaux qu'en hommes. D'où la constatation suivante :

"...les appareils qui optimisent les performances du corps humain en vue d'administrer la preuve exigent un supplément de dépense. Donc pas de preuve et pas de vérification des énoncés, et pas de vérité, sans argent. Les jeux de langage scientifique vont de venir des jeux de riches, où le plus riche a plus de chance d'avoir raison. Une équation se dessine entre richesse, efficience, vérité".

Et on peut décrire le circuit économico-scientifique suivant :

"Un dispositif technique exige un investissement ; mais puisqu'il optimise la performance à laquelle il est appliqué, il peut optimiser ainsi la plus-value qui résulte de cette meilleure performance. Il suffit que cette plus-value soit réalisée, c-à-d que le produit de la performance soit vendu. Et l'on peut boucler le système de la façon suivante : une partie du produit de cette vente est absorbée par le fond de recherche destiné à améliorer encore la performance. C'est à ce moment précis que la science devient une force de production, c-à-d un moment dans le circulation du capital"(3).

Cette subordination du progrès scientifique à celui de l'investissement financier, par le biais à des techniques, a évidemment des répercussions profondes sur le problème de la preuve et sur celui de la légitimation. La production de la preuve, et par elle, l'argumentation toute entière, sera désormais réglée par un autre jeu de langage, étranger, au moins en principe, au jeu de langage de la science: son enjeu ne sera plus la vérité, mais la performativité. Comme le constate Lyotard :

"L'État et/ou l'entreprise abandonne le récit de légitimation idéaliste Hegel ou humaniste Les Lumières pour justifier le nouvel enjeu : dans le discours de bailleurs de fonds d'aujourd'hui, le seul enjeu crédible, c'est la puissance. On n'achète pas des savants, des techniciens et des appareils pour savoir la vérité, mais pour accroître la puissance".

D'où la question se pose de savoir si un tel discours de la puissance peut constituer une véritable légitimation. En première analyse, une réponse positive semble pouvoir être donnée à cette question. Et cela sur la base même de l'analyse performative que nous avons donnée des énoncés descriptifs de la science: la performativité au discours scientifique se mesure à l'effet qu'il a sur le réel en l'organisant. Nous avons d'ailleurs déjà rencontré ce problème en examinant le discours théorique de la sociologie. Nous avons en effet constaté qu'un discours sociologique a d'autant plus de chance de se voir accepté par le consensus des experts qu'il se trouve en position de puissance. C'est-à-dire qu'il se trouve être celui qu'adoptent les décideurs, les "technocrates", capables de modifier la réalité sociale pour la rendre conforme à la théorie sociale qui est la leur (4). On peut généraliser cette observation à l'ensemble des discours de savoir et penser que

"... la performativité, en augmentant la capacité d'administrer la preuve, augmente celle d'avoir raison : le critère technique introduit massivement dans le savoir scientifique ne reste pas sans influence sur le critère de vérité. (...) C'est ainsi que Luhman croit constater dans les sociétés post-industrielles le remplacement de la normativité des lois par la performativité des procédures. Le 'contrôle du contexte", c-à-d l'amélioration des performances réalisées contre les partenaires qui constituent ce dernier (que ce soit la "nature" ou les hommes) pourrait valoir comme une sorte de légitimation. Ce serait une légitimation par le fait".

Et Lyotard de commenter cette légitimation par le fait, de la manière suivante :

"L'horizon de cette procédure est celle-ci : la "réalité" étant ce qui fournit les preuves pour l'argumentation scientifique, (...) on se rend maître de ces preuves en se rendant maître de la "réalité", ce que permettent les techniques. En renforçant celles-ci, on "renforce" la réalité, donc les chances d'avoir raison. Et réciproquement, on renforce d'autant mieux les techniques que l'on peut disposer du savoir scientifique et de l'autorité décisionnelle. Ainsi prend forme la légitimation par la puissance".

(1) Certains philosophes américains en viennent même à penser que la recherche scientifique fonctionne, en fait, sur e principe d'un anarchisme théorique. Ce qui se traduit, dans les termes d'une agonistique générale :: n'importe quel "coup théorique" est bon pourvu qu'il produise la connaissance.

(2) Sans théorie, il existe que le "rien", la "chose" non autrement déterminée. La théorie est précisément ce qui opère sur ce "rien", sur cette "res" (en latin, la chose) pour en faire un fait, quelque chose de fait.

(3) Le principe qui commande le fonctionnement de ces machines techniques est celui de la performativité : l'optimisation des performances.

(4) On peut rappeler ici ce qui a été dit plus haut de la mercantilisation du savoir, qui en vient à suivre les mêmes canaux de circulation que le capital.

[modifier] La légitimation par paralogie

Mais la légitimation par la performativité n'est pas à l'abris de toute critique. La plus fondamentale semble être qu'elle repose sur l'hypothèse du déterminisme: la performativité

"... se définissant par un rapport input/output, il faut supposer que le système dans lequel on fait entrer l'input est à l'état stable ; il obéit à une "trajectoire" régulière dont on peut établir la fonction continue et dérivable qui permettra d'anticiper convenablement l'output. Telle est la "philosophie" positiviste de l'efficience".

En fait, si la légitimation par la performativité, héritée directement de la technicisation de la recherche scientifique, rejette les métas-récits légitimants de l'époque moderne, elle s'inscrit néanmoins dans le projet de la science classique et moderne. Chez les technocrates, on trouve le renforcement de cette idéologie scientiste thématisée par le courant positiviste. Or, à considérer de près les recherches actuelles dans différents secteurs et disciplines scientifiques, on observe une pratique et un projet qui semble remettre en cause les a-priori théoriques de la science classique. Par exemple,

"La théorie quantique et la micro-physique obligent à une révision beaucoup plus radicale de l'idée de trajectoire continue et prévisible. La recherche de la précision ne se heurte pas à une limite due à son coût, mais à la nature même de la matière. Il n'est pas vrai que l'incertitude, c-à-d l'absence de contrôle, diminue à mesure que la précision augmente : elle augmente aussi".

Prenons le cas de la mesure de la densité vraie (rapport masse/ volume) de l'air contenu dans une sphère. Si l'on opère des mesures macroscopiques, on obtiendra des mesures quasiment identiques. Et par là, on pourra conclure que le milieu "air" de la sphère est réparti d'une manière homogène, continue. Mais si on diminue progressivement l'échelle des mesures pour atteindre l'ordre du rayon moléculaire, apparaît la discontinuité : le volume mesuré sera le plus souvent vide et il faudra conclure que la densité de l'air y est nulle. Une fois sur mille environ, la mesure atteindra une molécule d'air et, par conséquent la densité de l'air, à ce point, y sera beaucoup plus élevée (= densité vraie de l'air) . L'écart entre les mesures, nulle (ou pratiquement) dans le cas des mesures macroscopiques, s'élèvera au fur et à mesure que la précision de la mesure augmentera: à l'échelle atomique, l'écart se comptera en millions de fois !

Il faut donc admettre que :

"La connaissance touchant la densité de l'air se résout en une multiplicité d'énoncés qui sont incompatibles absolument et ne sont rendus compatibles que s'ils sont relativisés par rapport à l'échelle choisie par l'énonciateur. D'autre part, à certaines échelles, l'énoncé de la mesure ne se résout plus en une assertion simple, mais en une assertion modalisée du type : il est plausible que la densité soit égale à zéro, mais non exclu qu'elle soit de l'ordre de 10n, n étant très élevé".

On pourrait multiplier les exemples. L'important est de voir comment la recherche scientifique contemporaine ne privilégie plus le modèle de la fonction continue à dérivée, ne le considère plus comme le paradigme de la connaissance scientifique et de la prévision. La science n'apparaît plus comme ce qui, d'une manière continue, accumule le savoir. AU contraire, il semble bien que ce que produit effectivement la science contemporaine, c'est "non pas du connu, mais de l'inconnu". De même, l'examen philosophique des procédures scientifiques a montré qu'il était abusif de parler de "vérification" ; ce qui permet à la science de produire du savoir certain, ce serait davantage la "falsification" : rendre faux une hypothèse anciennement établie. De telles considérations nous ramènent à ce que nous disions de G. Bachelard : l'activité scientifique, essentiellement agonistique, s'établit toujours en surmontant un obstacle épistémologique. Alors que la culture tente avant tout à conserver le connu, la science s'efforce de faire apparaître l'inconnu, l'inattendu.

"La spécificité de la science tient dans le fait de son imprévisibilité. Là où les systèmes culturels spécifient le connu, la science temporalise l'espace des connaissances, laissant derrière elle des systèmes explicatifs moribonds, privés de l'immuabilité du temps grâce à quoi ils garantissaient l'ordre des choses".

D'une telle recherche scientifique, d'abord attentive aux instabilités, aux relativisations, à l'effort de falsification, le modèle adéquat de légitimation n'est plus "Celui de la meilleure performance mais celui de la différence comprise comme parologie".

Pour comprendre cela, il faut revenir, me semble-t-il, au sens premier du mot "paralogie" : il s'agit d'un discours ("logos", "loqie") en situation "para", c'est-à-dire marginale, parallèle. Il s'agit en fait de produire, à coté (para) du discours canonique, paradigmatique, de la science standard, d'autres discours qui font venir au jour d'autres manières de voir les choses. Une telle légitimation de l'activité scientifique privilégiera le dissentiment sur le consensus. Ce dernier existe, c'est évident. Il signe la canonisation d'un corpus scientifique. Mais à plus ou moins long terme, il y a toujours un événement, une personne qui introduit le dissentiment: le système paradigmatisé est alors déstabilisé, pour permettre à une autre intelligence de faire sens.

Une telle légitimation suppose, évidemment que la pragmatique scientifique n'obéisse pas au modèle systémique.

"Pour autant qu'elle est différenciante, la science dans sa pragmatique, offre l'anti-modèle du système stable. Tout énoncé est à retenir du moment qu'il comporte de la différence avec ce qui est su, et qu'il est argumentable et prouvable. Elle est un modèle de "système ouvert" dans lequel la pertinence de l'énoncé est qu'il donne naissance à des idées, c-à-d à d'autres énoncés et à d'autres règles du jeu".