Philosophie/Introduction générale

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Quand on commence à étudier la philosophie, dans le contexte d'un cours ou de soi-même pour des raisons diverses, il peut sembler naturel et légitime de commencer par poser la question « qu'est-ce que la philosophie ? »

Pourtant, commencer cette étude en cherchant une définition qui prétendrait dévoiler d'un coup la nature de la philosophie, même dans le cas où cette définition serait correcte, cela poserait certaines difficultés qui ne sont peut-être pas spécifiques à la philosophie.

D'un point de vue pédagogique, il est possible de soutenir que l'appropriation de la définition d'une chose, ou, du moins, la connaissance la plus complète que l'on puisse en acquérir, est le résultat d'une succession de processus cognitifs : chaque moment de l'apprentissage, bien qu'insuffisant en soi-même, représente une étape qui peut être indispensable à la connaissance du tout. Cela n'est pas seulement valable pour la philosophie, mais pour toutes les sciences, et pour toutes les activités humaines complexes, y compris les activités du corps, comme la danse, la musique, etc. Cette difficulté met en lumière l'aspect technique de l'apprentissage intellectuel, et, pour ce qui nous concerne, cela pose la question de savoir comment on peut écrire une introduction à la philosophie qui soit véritablement instructive.

Si l'on formule une définition en se dispensant de ces difficultés de l'apprentissage, on ne proposera aux élèves et au commençants quels qu'ils soient, qu'une abstraction, abstraction au sens où cela laisserait de côté l'idée que la philosophie est une activité et qu'elle demande donc l'effort de certains exercices intellectuels. Il paraît préférable de montrer avant tout que la philosophie commence par un apprentissage, et qu'elle n'est pas seulement une transmission d'un savoir constitué et achevé ; dans cette idée, le professeur de philosophie n'a pas pour but d'enseigner un savoir positif, mais de proposer l'exemple d'une démarche intellectuelle.

Avant même de penser au contenu que l'on souhaite exposer dans un enseignement de philosophie, il faut penser aux moyens par lesquels on apprend à penser : comment peut-on se rendre capable, ou rendre quelqu'un capable d'atteindre une véritable compréhension de la philosophie, et par où commencer ? Cela peut-être fait par la prise de conscience de certains problèmes spécifiques et une assimilation des concepts guidée par le professeur. On se propose alors de former la capacité de jugement des élèves par des exercices intellectuels, comme l'analyse de notions, la formulation de problématiques, l'explication de texte. Sans ces exercices, on ne peut faire comprendre en quoi consiste l'activité du philosophe et on rend difficile l'accès à l'instruction et à la culture philosophique.

Le but de cette introduction n'est pas de donner une définition de la philosophie ; il est plus modestement de donner une idée générale d'une notion qui se comprend à travers l'étude inlassable et répétée de concepts privilégiés et de textes, et son histoire apparaît comme une occasion de mettre en œuvre ce genre d'activités. C'est pourquoi le lecteur devrait selon nous lire cette introduction en parallèle avec les articles sur les notions au programme. Pour inciter le lecteur à suivre cette méthode, nous renverrons le plus souvent possible à ces articles.

Se demander ce qu'est la philosophie est un problème philosophique de premier ordre, et c'est ce problème qui sera surtout examiné dans cette introduction. Il ne faut jamais oublier que de par sa démarche intellectuelle et pratique, la philosophie n'est jamais quelque chose d'évident et de définitif. Nous commencerons par l'analyse du mot, son étymologie, et nous examinerons ses emplois dans le langage ordinaire. Puis nous ferons un bref exposé de l'origine de la philosophie, car la philosophie est aussi un évènement historique, et on peut se demander pourquoi elle est née à tel endroit et à telle époque, pourquoi elle s'épanouit dans telle civilisation et pas dans telle autre. Nous chercherons ensuite ce qui fait la spécificité de la philosophie, comment nous pouvons la distinguer des autres activités ou croyances humaines.

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Sections

[modifier] Analyse du concept

[modifier] Étymologie

Le mot philosophie est un mot d'origine grecque (philosophia, φιλοσοφία). Il se décompose en philo- (verbe philein : aimer, chercher) d'une part, et, d'autre part, -sophie (nom sophia : connaissance, savoir, sagesse).

Le verbe philein a également le sens de donner un baiser et avoir coutume. Si l'on considère les mot composés de la racine phil-, on trouve que les sens suivants peuvent apparaître en fonction du suffixe : ami, amitié, passion, plaisir, se plaire à, bienveillance (être amical), servir, accueillir (un étranger par exemple).

D'autre part, le verbe philosophein signifie chercher la culture, philosopher, être philosophe, étudier à fond, méditer. Et le mot philosophia signifie de même recherche de la culture, étude profonde.

On attribue l'invention du mot philosophie à Pythagore, qui refusait de se considérer comme un sage (sophos) car la possession de la connaissance est le privilège des dieux. Il préférait être appelé « amoureux de la connaissance » (philosophos), c'est-à-dire amoureux des réalités divines. Avant Pythagore, on appelait sophoi ceux qui cherchaient à connaître les réalités divines et humaines, sans que ce mot soit péjoratif. À l'origine, on a donc d'un côté ceux que l'on appelle les sages (Thalès de Milet, etc.) et de l'autre ceux qui furent appelés philosophes.

Le mot sophiste a pris ensuite un autre sens, par opposition à la signification du philosophe. Le philosophe s'oppose en effet au sophiste, au sens péjoratif donné par Platon : le sophiste est un marchand de connaissances frelatées, c'est un faux-monnayeur qui prétend déjà détenir la sophia, mais qui n'a en réalité qu'une apparence de savoir.

La philosophie, d'après cette étymologie, n'est pas seulement l'amour de la connaissance, de la sagesse, du savoir, c'est-à-dire une « recherche de la sagesse ou de la connaissance », c'est aussi une activité par laquelle on cultive les facultés de son esprit. Mais ces deux sens sont équivalents puisque la perfection d'une faculté comme la raison dépend de la recherche sur savoir. Cette recherche s'oppose à l'érudition. La culture est en effet une éducation de l'esprit tournée vers la mesure et la droiture du jugement. L'érudition est au contraire (selon l'expression de Kant) l'intempérance de l'esprit : on apprend au hasard des rencontres et l'on mémorise un grand nombre de choses, mais l'on ne se forme pas l'esprit parce que l'on ne fait pas de tri dans ce que l'on apprend, tri qui suppose justement d'exercer son jugement. L'amour de la sagesse n'est donc pas l'étude de l'histoire de la philosophie (ce que un tel a pensé à telle époque), mais l'exercice de l'esprit au contact de certaines réalités. Il n'est bien sûr pas paradoxal d'affirmer que l'esprit peut se développer au contact de l'histoire, si ce contact ne se réduit pas à une accumulation stérile de connaissances.

Platon a analysé ce sens d'amour/recherche, c'est-à-dire de désir, en en faisant le mobile de l'activité même de philosopher (cf. Le Banquet). Le désir naturel excite la recherche de la beauté, mais cette recherche, quand elle se veut spirituelle, est déçue par l'inconsistance de ses objets qui lui révèlent la vacuité du devenir. Le philosophe est alors conduit à un désir de posséder les vrais biens, les véritables objets du désir, objets dont le monde sensible n'est qu'un reflêt ou une manière d'être. Ainsi Spinoza déclare-t-il, dans son Traité de la réforme de l'entendement (§1.) :

« Quand l'expérience m'eut appris que tous les événements ordinaires de la vie sont vains et futiles, voyant que tout ce qui était pour moi cause ou objet de crainte ne contenait rien de bon ni de mauvais en soi, mais dans la seule mesure où l'âme en était émue, je me décidai en fin de compte à rechercher s'il n'existait pas un bien véritable et qui pût se communiquer, quelque chose enfin dont la découverte et l'acquisition me procurerait pour l'éternité la jouissance d'une joie suprême et incessante. »

L'étymologie nous a permis d'en apprendre un peu plus sur les sens du mot ; est-ce que cela nous apprend quelque chose sur la philosophie elle-même, nous verrons cela plus loin.

En résumé :

  • la philosophie concerne la connaissance, mais pas au sens encyclopédique du terme, car la philosophie est d'abord une activité intellectuelle, une activité de l'esprit et non une reception passive d'un savoir déjà constitué. En ce sens, la science, nous le disons d'après le témoignage de plusieurs scientifiques sur le traditionalisme des institutions scientifiques - (Max Planck et Heisenberg) - la science est une activité intellectuelle qui en elle-même n'est pas incompatible avec certaines formes de conformismes (cette remarque peut d'ailleurs très bien s'appliquer à la philosophie institutionnelle):
« A nouveau je réalisais à quel point il est difficile pour un physicien d'abandonner les idées qui ont jusque là constitué la base de sa pensée et de son travail scientifique. » Werner Heisenberg (à propos de Einstein)

Un philosophe qui n'accepterait pas d'interroger tous les dogmes et tous les préjugés n'est sans doute pas digne de ce nom.

  • l'activité philosophique se rapporte aux choses divines, et celui qui s'y consacre par la méditation se rapproche de l'état de dieu. Nous dirions aujourd'hui que la philosophie s'occupe des valeurs, des réalités estimées les plus hautes par les hommes.
  • la philosophie a aussi une finalité morale et pratique : elle est un art de vivre, et le philosophe qui vit selon la raison s'efforce de vivre en sage et de suivre le bien pour atteindre le bonheur. On mesure mal aujourd'hui l'importance de cet art de vivre qui faisait souvent comparer le philosophe à un dieu mortel, à un dieu vivant parmi les hommes (c'est le cas, par exemple, chez des philosophes aussi différents que Platon, Aristote, Epicure et Sénèque). Cet aspect pratique a considérablement évolué, et est aujourd'hui étudié en philosophie politique, en philosophie de l'action et en éthique.
  • en conséquence, le philosophe se propose comme modèle : il ne se contente pas d'inventer des règles de vie, mais agit en conformité avec ses pensées, et se sculpte pour ainsi dire lui-même. Le philosophe veut vivre ce qu'il pense, il veut l'incarner, et non seulement en avoir l'idée. Le philosophe est donc tout le contraire d'un intellectuel, car son propos n'est pas d'avoir une opinion sur toutes choses (en ce sens, l'intellectuel est un sophiste au sens péjoratif donné par Platon à ce mot).

[modifier] Analyse d'expressions courantes

Les mots "philosophie", "philosophe", "philosopher", ont plusieurs sens dans notre langue, et ces sens dépendent d'un contexte. Ce contexte est défini par ce que fait la personne qui parle ou dont on parle, par l'objet de notre discours, ou par l'activité dans laquelle nous sommes engagés. Par exemple :

  • on dit que quelqu'un subit une épreuve avec philosophie ; dans l'épreuve, quelqu'un dit : "il faut être philosophe", "il faut prendre les choses avec philosophie", etc. ; le mot est synonyme de calme, de contrôle de soi, et bien souvent de résignation ;
  • être philosophe, c'est aussi avoir des opinions en faisant preuve d'esprit critique, en étant capable de penser par soi-même ; ce sens s'est affaibli, au point de faire du mot philosophie un synonyme de n'importe quelle sorte de vision des choses et d'idéologie (philosophie d'un homme politique, voir d'un joueur de balle aux pieds...).
  • le sens d'une œuvre exprime une certaine philosophie, une vision du monde (morale, scientifique, historique, etc.) ; le romantisme et certains philosophes (tel que Heidegger), ont pensé que l'œuvre dévoile quelque chose d'essentiel, tels que la vérité, l'être, etc.
  • la philosophie d'un philosophe, i. e. sa doctrine, son système d'idées cohérent, tels qu'ils les expriment dans ses oeuvres ou par son comportement ; la philosophie d'un philosophe est donc une pensée ou une sagesse, quelque chose qui se rapporte à la vie vécue et à la question de savoir ce que c'est qu'une vie bonne, droite, juste, heureuse.
  • le cours de philosophie ; on désigne ainsi la discipline avec son contenu défini par un programme.
  • l'histoire de la philosophie : la philosophie en tant qu'elle est un événement d'une histoire humaine collective ou individuelle, et qu'elle suit ou non un cours, qu'elle se développe par des processus déterminés ou au hasard des contingences des affaires humaines.

[modifier] Sens spécifiques

Les sens que l'on peut trouver dans le langage ordinaire ne nous font évidemment pas connaître ce que les principaux intéréssés entendent par là. Les philosophes ont eux-mêmes utilisé le mot philosophie dans de nombreuses expressions :

  • Philosophie première, c'est-à-dire la métaphysique, la philosophie qui porte sur les principes et les causes : ce qui est premier ontologiquement. C'est la science la plus haute, car elle porte sur les premiers principes de toutes choses. Son objet est la réalité la plus haute que l'esprit humain puisse concevoir. Certains philosophes en font la philosophie tout entière, dans la mesure où la métaphysique interroge le sens de l'être de choses (et non seulement leurs déterminations, les manières dont ils existent). Ainsi, selon Heidegger, la question fondamentale, la plus profonde et la plus vaste est-elle : « Pourquoi donc y a-t-il de l'étant, et non pas plutôt rien. » (Introduction à la métaphysique)
  • Philosophie seconde : la physique. Cette partie de la philosophie est maintenant autonome. En tant que partie de la philosophie, la physique était la science de l'être en tant que matière.
  • Philosophia perennis
  • Philosophie générale
  • Philosophie de l'histoire, morale, politique, de la nature, de l'art, etc. Le cas possessif peut s'entendre à la fois comme un génitif objectif et comme un génitif subjectif. Cette manière d'assigner des domaines à la philosophie suppose en outre que l'on puisse diviser la philosophie, et pose la question de l'unité de la pensée et de la culture.
  • Philosophie populaire : c'est un courant de la philosophie allemande.

[modifier] Conclusion

Ses sens du mot permettent de développer ce que nous avions trouvé par l'étymologie :

  • la philosophie consiste à cultiver nos facultés morales et spirituelles ;
  • cette culture implique une certaine attitude par rapport au monde et aux événements, attitude qui résulte d'une éducation philosophique ;
  • la philosophie est une attitude intellectuelle : le philosophe s'efforce de comprendre le monde où nous vivons et s'interroge sur la destinée humaine ; pour cela, il fait la critique des opinions et des croyances, et il construit une vision rationnelle de l'action humaine et de la connaissance de la nature. D'où les questions de Kant qui résume ainsi la philosophie :
    • Que dois-je faire ?
    • Que puis-je savoir ?
    • Que puis-je espérer ?
    • Qu'est-ce que l'homme ?
  • ajoutons que le résultat de ces reflexions est transmis par le moyen du langage, et est enseigné à travers les siècles : il y a donc un héritage philosophique, qui est à la fois une tradition et une démarche pédagogique dont le but est d'apprendre à penser. C'est l'histoire de la philosophie dont la connaissance nous permet d'exercer notre raison.

[modifier] Origine de la philosophie

L'étymologie que nous venons d'étudier marque le caractère historique de la philosophie. A un moment donné, des hommes ont cru bon de poser et de réunir certaines questions dans un discours spécifique et avec des intentions spécifiques. Mais pourquoi et comment ces hommes se sont-ils mis à la philosophie ? Qui sont-ils exactement ? A partir de quoi, de quelle culture, ont-ils élaboré ce que nous nommons philosophie ?

[modifier] Conditions matérielles

L'origine de la philosophie est liée à un grand nombre de facteurs. La philosophie est contemporaine de la cité grecque.

  • Développement des arts (artisanat et art) : l'accumulation des savoirs purement pratiques aboutit à une systématisation des connaissances dans la science et dans la philosophie ; par exemple, le savoir pratique des arpenteurs égyptiens permet la géométrie comme science.
  • Production esclavagiste : il y a une séparation entre les hommes :
    • les esclaves, en vue de satisfaire les besoins matériels ;
    • les hommes libres, qui peuvent se livrer à une activité désintéressée (science, politique, philosophie, au sens où ce n'est pas l'utilité immédiate qui est visée).
  • Liaison avec la mer : la navigation et le commerce permettent des rencontres avec d'autres cultures.

Comme on le voit, le philosophe est loin de naître grâce à un système démocratique tel que nous le concevons aujourd'hui. Il ne faut pas oublier que la démocratie antique est esclavagiste.

[modifier] Les influences culturelles

L'origine de la philosophie est mal connue ; on considère généralement que le premier philosophe est Thalès de Milet. Mais ce philosophe de la nature était peut-être d'origine phénicienne, et son savoir laisserait supposer une tradition plus ancienne.

La philosophie naît sous l'influence de la science égyptienne (géométrie), du savoir phénicien (arithmétique), et de courants religieux variés, venus par exemple de Mésopotamie et de l'Inde. Bien d'autres influences ont été supposées, mais il est dans l'ensemble très difficile de faire la part des choses. Il faut remarquer également que les premiers philosophes vivent en Ionie (Turquie), dans des cités maritimes. Le commerce, les échanges économiques et la mer ont suscité les premières réflexions de la culture grecque. À cela s'ajoute la naissance de la cité, unité politique où se définit un espace public d'exercice de la parole, de l'argumentation et de la persuasion.

[modifier] Les premiers philosophes

Ces premiers philosophes sont par convention nommés presocratiques, et parfois Préplatoniciens : Thalès, Anaximandre, Anaximène, Pythagore, Parménide, Zénon d'Élée, Empédocle d'Agrigente, Héraclite, Leucippe et Démocrite, les Sophistes, etc. Ils vivent entre la fin du VIIe siècle et le milieu du Ve siècle, et certains sont contemporains de Socrate.

Bien que nous n'ayons que peu de témoignages de leur activité philosophique, certains fragments nous donnent de précieux renseignements sur ce qui s'appelle philosopher. Ainsi, l'invention cosmologique de Thalès, Tout est eau, est-elle une généralition conceptuelle inouïe, qui dépasse d'un coup l'impuissance de l'inférence scientifique. La philosophie est ici exprimée toute entière dans la puissance de l'esprit à concevoir des théories, malgré leur impossibilité empirique.

[modifier] Socrate

Socrate est un symbole de la philosophie. Pourquoi ? C'est ce que nous allons tenter de comprendre par sa vie et sa pensée.

[modifier] L'invention du concept

Socrate passe pour l'inventeur de la définition et du concept. Ce point est si remarquable, qu'il a servi encore à des philosophes au XXè siècle pour définir la philosophie : le philosophe invente des concepts.

Qu'est-ce que la beauté ?

Nous pouvons comprendre pourquoi Socrate fut conduit à cette invention, en considérant la nature de ses recherches. Dans ses premiers dialogues, Platon nous représente son maître cherchant ce qui fait qu'une chose est telle ou telle. Par exemple, pluieurs choses sont belles : une belle marmite, une belle jeune fille, etc. Mais aucune n'est la beauté elle-même. Par quoi et de quelle manière ces choses sont-elles belles ?

[modifier] Le dialogue socratique

  • la réflexion critique
  • l'ironie
  • la maïeutique
  • la torpille et le taon
  • le procès

[modifier] La réflexion critique

Socrate représente un tournant dans l'histoire de la pensée. Son comportement dans la cité tranche avec l'attitude de ses prédécesseurs qui vivaient en sages citoyens ou se tenaient à l'écart. Mais Socrate interroge tout ceux qu'il rencontre dans la rue, pratiquant le dialogue et l'ironie qui dévoilent les prétentions des savants et des nobles Athéniens imbus de leurs connaissances et de leur tradition. « Je sais que je ne sais rien », voilà la machine de guerre de ce dialecticien habile, que l'on a pu considérer comme un sophiste (cf. Aristophane, Les Nuées). Socrate, délaissant les recherches physiques des Présocratiques, est l'inventeur de la philosophie morale ; il fut à l'origine de nombreux courants de pensée, et a influencé de nombreux Grecs de premier ordre, principalement Platon et le beau Alcibiade dont il était amoureux (voir le Banquet). Le Socrate de Platon ne ressemble pas au véritable Socrate : Platon le met parfois en scène dans des polémiques qu'il ne connaissait peut-être pas (dans le Philèbe entre autres exemples).

[modifier] Platon

  • La philosophie comme savoir et comme politique

Si Platon a élaboré sa pensée à partir du cas de Socrate (au point de vue dialectique et morale), il semble par la suite s'opposer ouvertement à son maître qui finit par disparaitre dans ses œuvres de vieillesse, en particulier dans les Lois. L'importance du type du philosophe chez Platon semble en effet peu compatible avec l'ironie socratique. Retenons pour cette brève histoire des origines, que l'on peut considérer Platon comme le premier grand philosophe de l'histoire, dans la mesure où il s'efforce de faire du philosophe une autorité surhumaine qui tient sa légitimité de sa connaissance des Idées. Le philosophe platonicien prend ainsi une dimension considérable, puisqu'il prétend s'élever au-dessus des contingences de l'histoire et déjouer les illusions de l'expérience humaine, du trop humain. À ce titre, le philosophe devient un véritable maître et un roi légitime, législateur de la cité, assignant aux hommes leur fonction sociale en harmonie avec l'ordre divin du cosmos. Platon a ainsi inventé un nouveau type de philosophe, qui influencera toute l'histoire de la pensée jusqu'à nos jours. En effet, dans ses grandes lignes, la philosophie ultérieure n'est souvent qu'un long développement de cette idée que le philosophe est un législateur. Cette idée est reprise avec des intentions et des justifications variées, en théologie ou par quelques intellectuels contemporains par exemple.

Telles sont schématiquement les origines historiques de la philosophie ; on voit que ces origines dévoilent une partie de la nature de l'activité philosophique. Pour une introduction philosophique à cette histoire, lisez le livre A de la Métaphysique d'Aristote, qui contient une belle réfutation du platonisme.

[modifier] La philosophie hellénistique

  • Art de vivre

[modifier] Origines philosophiques

Mais il reste à comprendre les origines proprement philosophiques de la philosophie. Pour cela, il faut se souvenir de l'importance de l'étonnement chez Platon et Aristote.

L'étonnement (qu'il faut prendre en un sens fort : admiration, stupeur, etc.) suscite la vocation de chercheur de la vérité, car la pensée reste inquiète tant qu'elle n'a pas trouvé les causes et les principes des choses. D'où la définition antique de la philosophie, qui est la connaissance des causes et des réalités divines. Cette connaissance du sage doit conduire au bonheur. Le vécu philosophique prend donc sa source dans l'inquiètude de l'homme face au monde, quand il se pose des questions sur son existence ; la soif de connaître (philo-sophie) cherche alors un appaisement dans la science. La science est de ce fait une disposition « psychique », un habitus où l'esprit qui connaît se repose.

Dans le Phédon, Platon fait dire à Socrate que l'origine de cette inquiétude est la mort. La mort, parce qu'elle semble refuser que nous donnions une signification trop réelle à la vie, suscite tous les fantasmes et toutes les interrogations : peut-on savoir ce qui nous attend ? L'homme a-t-il une destination particulière dans l'au-delà ? Par exemple, pour Platon, il est nécessaire de supposer l'existence de réalités divines, car de telles réalités sont seules susceptibles de donner un fondement à la connaissance, à la morale et à l'espérance humaine. Ainsi la vie serait-elle privée de sens et de valeur si nous ne pouvions nous faire de telles réflexions.

[modifier] Spécificité de la philosophie

Une bonne méthode pour déterminer le sens d'un concept est de rechercher ce que ce concept n'est pas. Voyons si nous pouvons appliquer cette méthode à la philosophie.

[modifier] Philosophie, mythes et religion

Le mythe et la philosophie ont un point commun : ce sont des explications cohérentes du monde. Le mythe est un récit fabuleux qui décrit l'origine du monde, de l'homme, de la société.

Mais il y a des oppositions :

  • la philosophie est une connaissance rationnelle, le mythe a un caractère merveilleux, inexplicable même pour les causes qu'il invoque, comme les forces surnaturelles ;
  • la philosophie suppose que l'on adhère à une doctrine seulement par la force des arguments, le mythe est une croyance, l'adhésion se fait en l'absence de preuve ;
  • la philosophie explique les phénomènes naturels par des causes naturelles, le mythe par des causes surnaturelles.

[modifier] Philosophie, sens commun et sagesse au sens large

La sagesse est un art de vivre ; elle exprime des préceptes pour la conduite de la vie. C'est ce que fait également la philosophie, et bien vivre est l'un de ses buts, sinon le seul. Mais la sagesse est aussi l'expression du sens commun, du bon sens (dont chacun est normalement pourvu) : elle est alors une sagesse de l'expérience immédiate portant sur des choses contingentes, et elle ne peut se fonder sur un savoir, mais seulement sur l'opinion et la croyance. La sagesse populaire est de ce fait parfois incohérente et les proverbes contradictoires. Cette sagesse n'est pas infaillible, et elle ne répond pas à toutes nos questions ; elle nous met dans l'embarras. La sagesse du bon sens n'est donc pas ce que l'on vise par l'activité philosophique, mais l'embarras qu'elle suscite est certainement la voie vers une sagesse plus haute.

[modifier] Philosophie et opinion

Nous avons vu plus haut que le philosophe possédait un certain genre d'opinion.

[modifier] L'opinion

On a une opinion quand on pense que quelque chose est vrai, sans en avoir la certitude. C'est une croyance dont la certitude subjective est insuffisante. En ce sens, il n'y a pas d'opinion philosophique, car l'affirmation philosophique est censée pouvoir exhiber ses raisons.

[modifier] Philosophie et sophisme

[modifier] Philosophie et science

La philosophie a un certain rapport à la connaissance, et elle est même comprise en premier lieu comme le savoir même. Mais c'est le cas également pour la science devenue indépendante de la philosophie. S'agit-il alors du même genre de connaissance, ou y a-t-il une connaissance spécifique à la philosophie, ou la science interdit-elle que la philosophie puisse prétendre être elle aussi une connaissance ?

[modifier] Liens entre la philosophie et la science

A l'origine de la philosophie, il était possible à un homme d'embrasser l'ensemble des connaissances scientifiques. Les philosophes sont alors aussi de grands scientifiques, ou inversement (Thalès, Aristote, par exemple). La science est pour certains philosophes, tel Platon, la condition de la sagesse. Cette union entre sagesse et science durera des siècles. Au XVIIè siècle, Spinoza présentera sa pensée sous une forme déductive proche des mathématiques.

[modifier] Points communs

  • Rejet de l'opinion
  • Rejet de ce qui n'est pas démontré
  • Usage de la raison
  • Utilisation d'abstractions
  • Recherche du vrai
  • Discours sans clôture

[modifier] Ce qui les distingue

  • La science s'occupe de faits, la philosophie de valeurs (morale)
  • La science est quantitative, la philosophie qualitative
  • Croyances rationnelles/certitudes scientifiques

[modifier] Les problèmes spécifiques à la philosophie

  • Le problème des fins de l'action
  • Le problème des fins de la connaissance
  • Le problème de la valeur et des normes

En tant que la philosophie porte sur des valeurs, on peut encore admettre cette conception d'Aristote, selon laquelle le sage prescrit, mais ne reçoit pas de prescription.

On peut très bien remettre en cause cette comparaison de la science et de la philosophie. La science, par exemple, a une réalité tangible pour le sens commun, dans la mesure où elle nous est souvent utile. Il peut paraître aberrant de rapprocher science et philosophie sous ce rapport, car il est évident que l'utilité immédiate de la philosophie est nulle, et on peut affirmer que la philosophie ne mène à rien. Néanmoins :

« En essayant de prouver que finalement « on aboutit tout de même à quelque chose », on ne fait qu'accroître et fortifier la méprise régnante, qui consiste dans l'opinion préconçue que la philosophie peut être estimée selon les critères courants auxquels on se refère pour juger si une bicyclette est utilisable, ou si les bains d'une station thermale sont efficaces. » (Heidegger, Introduction à la métaphysique)

[modifier] Trois conceptions de la philosophie

Ce travail conceptuel étant accompli, nous pouvons à présent en venir à la signification même de la philosophie et étudier plus en détail les conceptions que des philosophes se sont faites de la philosophie.

Nous avons distingué nettement trois conceptions de la philosophie :

  • une partie reflexive de la philosophie : l'exercice de la raison en tant qu'activité d'évaluation et de critique des arguments ;
  • un savoir philosophique : par la détermination de concepts et d'outils mentaux pour comprendre l'homme et le monde ;
  • une partie pratique, la sagesse, qui doit faire l'unité du penser et de l'agir (de l'entendement et de la volonté) ;

Reprenons ces conceptions pour les approfondir.

[modifier] I. Réflexion, critique et autonomie de la pensée

L'idéal philosophique est donc de penser par soi-même, de se fixer à soi-même sa propre norme. La pensée critique est une libération de la pensée de ses entraves sociales, morales, etc. Être libre, cela peut donc signifier participer activement et consciemment à l'histoire du monde en étant son propre guide.

Mais, dans ce cas, pourquoi la plupart des hommes se contentent-ils d'une philosophie spontanée, i.e. d'une sagesse du sens commun qui n'est pas vraiment éclairée ? Parce qu'ils sont lâches et passifs :

  • penser, c'est prendre des risques, car il faut prendre le risque de voir ses croyances detruites par la critique ;
  • penser demande un gros travail que la paresse naturelle fait fuir.

Il y a ainsi deux positions possibles devant la philosophie :

  • la rejeter, ce qui revient à admettre les préjugés, les opinions extérieures, et se laisser manipuler ;
  • l'accepter, se construire une conception du monde, penser et philosopher.

Ces reflexions font comprendre pourquoi la philosophie n'est pas une activité comme une autre, que l'on pourrait classer facilement dans le champ des connaissances. Cette activité nous concerne dans la mesure où nous nous sentons le courage de nous prendre en charge, et d'assumer la tâche de la pensée.

[modifier] II. Savoir, concepts, méthodes et divisions

La philosophie est constituée d'un ensemble de concepts que l'esprit humain s'est efforcé de classer.

[modifier] Apprend-on la philosophie ou à philosopher ?

Sur quoi porte l'activité philosophique ? Les expressions courantes ne s'identifient sans doute pas toujours au sens propre de l'acte de philosopher, mais un contenu peut être dégagé, i.e. un objet qui forme la matière de la discipline appelée "philosophie." Pourtant ces objets sont nombreux : l'homme, le monde, les moyens de la connaissance, l'action morale et politique. Toutes ces matières à reflexion ont cependant ceci de commun qu'elles supposent un maniement d'idées, de notions, de concepts. Or ce maniement n'est certainement pas aléatoire, et on s'attend à ce que la philosophie soit quelque chose comme un art de raisonner, i.e. d'examiner, de réunir, de comprendre, etc. des concepts, en suivant des règles strictes.

C'est ainsi qu'une théorie est un ensemble de concepts rationnellement organisés. En philosophie, il existe plusieurs possibilités d'organisation des concepts, possibilités d'autant plus nombreuses que l'activité de la philosophie n'est pas limitée par un objet. L'ensemble des concepts peut par exemple être organisé d'après la division grecque de la philosophie : la connaissance de la nature, ou physique, l'éthique et la logique, science du raisonnement, c'est-à-dire méthode du bon gouvernement de l'entendement. A ce titre, la logique structure la connaissance du monde et ordonne l'ensemble des notions de la philosophie morale. Ce troisième domaine peut être aussi considéré comme une théorie de la connaissance. Cette division est parfois attribuée à Platon, mais elle n'est explicitement formulée qu'à partir du Stoïcisme. Une autre division, prenant en compte le fait que la physique n'est plus aujourd'hui une partie de la philosophie, consiste à distinguer seulement théorie de la connaissance et éthique. Mais il existe en réalité bien d'autres domaines, telles que l'esthétique, la philosophie politique, etc., qui ont pris une certaine autonomie au cours de l'histoire de la philosophie.

En théorie, la philosophie couvre tous les domaines de la réalité, puisque son objet par excellence est la réalité même, physique et mentale (en ce sens, la philosophie est dite philosophie première ou métaphysique). Dans les faits, il n'y a qu'un nombre limité de concepts, dont la liste est évidemment toujours ouverte, et ce sont ces concepts qu'il faut étudier pour s'initier à la philosophie. Ils peuvent être étudié pour eux-mêmes (apprentissage de la pensée, de l'analyse, du raisonnement en général), ou liés à d'autres concepts avec lesquels ils forment un domaine spécifique (morale, esthétique, etc.), ou encore suivant leur devenir historique (connaissance des systèmes des philosophes, histoire de la philosophie). Ainsi, l'étude des concepts d'une part, et, d'autre part, l'étude de la logique, forment une initiation complète à la philosophie, dont la finalité est de penser par soi-même : sapere aude.

Si cela est juste, alors on peut comprendre pourquoi la philosophie ne s'apprend pas : il n'y a pas un contenu donné et constitué dont on peut dire : voilà toute la philosophie. La philosophie, comme science achevée, n'existe pas. L'apprentissage de la philosophie n'est donc pas un apprentissage de la mémoire, mais un exercice de la raison. Cet exercice s'appuie sur l'évidence des concepts et sur la nécessité des demonstrations.

La méthode pour enseigner la philosophie ne peut donc être dogmatique (elle ne peut être indiscutable et refuser toute critique) ; elle doit être zététique. On apprend pas la philosophie, on apprend à philosopher. Mais peut-on pour autant se passer de tout apprentissage. Nous avons vu que non.

"La philosophie d'aujourd'hui contient tout ce qu'a produit le travail de

millénaires ; elle est le résultat de tout ce qui l'a précédé" Hegel.

Il faut donc aussi connaître l'histoire de la philosophie.

[modifier] III. Sagesse et art de vivre

En tant que pratique, la philosophie peut être décrite de plusieurs points de vue qui n'ont sans doute pas tous la même valeur.

  • Les philosophes professionnels sont des personnes rémunérées, formées en vue de transmettre un savoir traditionel. En ce sens, ils n'ont pas nécessairement vocation à penser.
  • De même, il est certainement abusif d'appeler philosophes les étudiants en philosophie.
  • On dit aussi parfois que les historiens de la philosophie ne sont pas des philosophes, alors qu'ils peuvent être professeurs de philosophie à l'université. Cela n'enlève rien à leurs mérites, puisqu'en tant qu'historiens ils ont une activité de recherche particulièrement importante.

Le philosophe n'est peut-être pas à rechercher de ce côté. Par exemple, dans son Vocabulaire critique, Lalande dit que l'emploie de "philosophe" dans les sens ci-dessus est ironique.

[modifier] Vocation de philosophe

Pourquoi certaines personnes se passionnent-elles pour la philosophie, alors que d'autres semblent la mépriser ? Les philosophes en donnent plusieurs explications, qui se retrouvent de Héraclite à Bertrand Russell en passant par Descartes. On peut retenir les points communs suivants :

A. Vivre sans philosopher, i. e. sans reflexion sur nos actes et sur le sens de nos valeurs, c'est ne pas vivre réellement ; l'idée de sommeil est fréquente, par exemple, pour Héraclite :

Les autres hommes ignorent ce qu'ils ont fait en état de veille, comme ils oublient ce qu'ils font pendant leur sommeil.

Et pour Descartes :

C'est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher.

Le refus ou l'absence de la philosophie entraîne donc une vie d'ignorance,, une vie que l'on passe sans en prendre conscience. C'est un point important car le reproche de passer à côté se retourne parfois contre le philosophe. Ainsi Platon note-t-il que le philosophe est un être maladroit, car ses préoccupations ne concernent pas la vie quotidienne ; il est donc sans expérience, ignorant ce que les autres croient important. Il passe alors pour un homme peu sûr de lui, et pratiquement pour un imbécile, ou au moins pour quelqu'un qui cherche à fuir ce monde par la recherche de vérités eternelles (cf. Théétète).

Mais pour le philosophe, vivre sans la pensée, ce n'est pas vivre.

B. Le point de départ de la vocation de philosophe est souvent décrit comme procédant de l'étonnement. De cet étonnement, plusieurs interprétations sont possibles :

  • l'étonnement comme prise de conscience que l'on ignore quelque chose ; dans ce cas l'étonnement prend la forme d'une question. Par exemple: quel est le principe des choses ?

"C'est en effet l'étonnement qui poussa comme aujourd'hui les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, leur étonnement porta sur les difficultés qui se présentaient les premières à l'esprit ; puis, s'avançant ainsi peu à peu, ils étendirent leur exploration à des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des étoiles, enfin la genèse de l'Univers. Or apercevoir une difficulté et s'étonner, c'est reconnaître sa propre ignorance (c'est pourquoi même l'amour des mythes est, en quelque manière amour de la sagesse, car le mythe est un assemblage de merveilleux). Ainsi donc, si ce fut bien pour échapper à l'ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, c'est qu'évidemment ils poursuivaient le savoir en vue de la seule connaissance et non pour des fins utilitaires." (Aristote, Métaphyique, Livre A).

  • l'étonnement comme le vertige des doutes que l'on éprouve face à l'inconsistance de la réalité. C'est l'explication de Bertrand Russell : le monde est-il réel ? Nos sensations ne nous trompent-elles pas ?
  • l'étonnement comme peur face à l'inconnu, et notamment face à la mort. Dans ce cas, le philosophe se demande s'il est possible de vivre véritablement en ayant conscience de notre finitude. La mort n'est-elle pas une injustice flagrante ?
La philosophie naît de notre étonnement au sujet du monde et de notre propre existence, qui s'imposent à notre intellect comme une énigme dont la solution ne cesse dès lors de préoccuper l'humanité. (Schopenhauer).

[modifier] Place du philosophe dans la société

[modifier] Vie et mort des philosophes

[modifier] Critiques de la philosophie

La philosophie a été critiquée dès sa naissance. Certaines critiques sont extérieures au discours philosophique (par exemple, les critiques du sens commun), d'autres lui sont internes (critiques des philosophes entre eux). Mais toute critique peut faire l'objet d'un examen philosophique ; on ne peut d'ailleurs concevoir de philosophie sans critique. C'est ce que nous allons maintenant développer.

[modifier] Critiques du sens commun et inutilité pratique de la philosophie

La critique du sens commun est peut-être la critique de la philosophie la plus ancienne. En voici un exemple :
On rapporte sur Thalès une anecdote célèbre, reprise par Platon, dans le Théétète : « le philosophe qui tombe dans le puits ouvert sous ses pas parce qu'il est occupé à regarder les choses du ciel. » Platon raconte qu'une domestique se serait moquée de lui en disant : « Comment comptez-vous comprendre ce qui se passe dans le ciel si vous ne voyez même pas ce qui est à vos pieds ? ». Ainsi, comme nous l'explique Platon, le philosophe, occupé de choses qui dépassent le sens commun, peut se montrer un être maladroit, qui ignore la valeur des comportements de ses semblables : il ne les comprend pas, et ces derniers voient en lui un personnage risible.

Pourtant, il savait aussi tirer profit de ses observations. Aristote raconte que Thalès, prévoyant une abondante récolte d'olives, aurait monopolisé les pressoirs pour mieux monnayer ses services ; il voulait ainsi montrer que le sage est capable de faire fortune mais n'attache pas d'importance privilégiée à celle-ci.

Que faut-il en conclure ? Peut-on en conclure quelque chose ? Sans doute peut-on dire

  • que l'activité philosophique nous libère de certains conditionnements sociaux et culturels (ce qui n'est pas sans conséquences sociales, et cela à tous les niveaux considérés)
  • qu'elle fait tout d'abord perdre l'équilibre à celui qui commence de la pratiquer. Il n'a plus l'appuie de ses opinions et la perte de ses croyances provoque une violente douleur : Les discours de la philosophie blessent plus sauvagement que la vipère. (Alcibiade dans le dialogue du Banquet de Platon).

[modifier] Dogmatisme et vanité de la philosophie

Ces critiques soulignent en particulier l'inutilité de la philosophie, et son idéalisme (elle semble ignorer la réalité) :

  • ce serait donc une discipline morte. Dire cela, c'est remettre en cause tout ceux qui s'intéressent de près ou de loin à la philosophie, et principalement ceux qui l'enseignent et veulent nous faire croire que la philosophie est toujours actuelle.
  • une critique plus scientiste : la philosophie est maintenant inutile. La philosophie n'aurait été qu'une façon de considérer le monde rationnellement, mais sans les moyens techniques et expérimentaux de la science moderne... Elle ne fut donc qu'un palliatif, et n'a plus aujourd'hui qu'un intérêt historique et sociologique (par exemple, étude du rôle du philosophe dans la société). Cette critique veut ainsi montrer que la philosophie aujourd'hui ne peut se comprendre elle-même, et que c'est le rôle de la science de nous le dire.
  • la science répondrait d'une manière beaucoup plus concrète à certaines de ses questions ; par exemple, la définition du substrat du monde, la matière, est en perpétuelle évolution en chimie et physique fondamentale. Le gout, traité par Kant, l'est en fait aussi par la sociologie (cf. Bourdieu, La distinction). Ces critiques oublient que beaucoup de philosophes ont une formation scientifique, et que nombre de problèmes scientifiques engendrent des questions philosophiques.
  • de même, les philosophes se désintéresseraient de la science. Cette critique est apparemment justifiée en France, mais il y existe, malgré quelques exemples malheureusement trop médiatisés, une longue tradition de penseurs passionnés de science (Renan, Poincaré, Valéry) ; de nombreux philosophes ont ainsi une culture scientifique adaptée aux connaissances de leur époque.
  • la philosophie serait une idéologie liée à une époque, à une situation sociale. Dans ce cas peut-il vraiment y avoir une histoire ou une définition de la philosophie ? Car, si les idées philosophiques sont socialement déterminées (toujours en partie par la société en partie par celui qui les porte), commnent établir un lien entre le philosophe grec Parménide et le classique Leibniz, entre le latin Marc Aurèle et le moderne Hegel ?

Une partie de ces critiques portent sur une confusion entre acquisition de la démarche philosophique et connaissance de l'histoire de la philosophie. Ces sujets ont beau être partiellement liés (autant par exemple que les sciences et l'épistémologie), ils n'en sont pas moins distincts. On peut connaître par cœur vies et doctrines des philosophes sans devenir pour autant philosophe soi-même, de même que Robinson dans son île, sans lectures philosophiques possibles, est à même de développer une philosophie. Pourtant, il sortirait plus facilement de ses préjugés s'il se confrontait à ses devanciers, et il irait ainsi plus loin dans sa propre pensée. Il y a là autant de différence qu'entre savoir lire l'heure et savoir réparer une montre.

Il ne faut pas oublier non plus que toute discipline scientifique (physique, chimie, astronomie, biologie) a commencé par une interrogation dans le cadre de la philosophie, qui constitue à cet égard le couvain des autres sciences. Son produit le plus récent est constitué par les sciences cognitives.

Certaines de ces critiques sont extérieures à la philosophie et sont l'expression d'un esprit peu ouvert (le sens commun) se reposant dans le préjugé et voyant d'un mauvais œil le doute du philosophe. Mais d'autres concernent la philosophie de l'intérieur, et posent la question bien connue des philosophes de la légitimité de leur activité.

[modifier] Synthèse et définition

Tentons maintenant de synthétiser l'ensemble des reflexions que nous avons développées. Il ne s'agit pas de donner une bonne fois pour toute une définition de la philosophie ; examinez la synthèse proposée, en vous aidant de tout ce qui précède et de vos propres reflexions, et vous trouverez à coup sûr des défauts assez embarrassants dans ce qui suit.

[modifier] Définition

La philosophie est la recherche et l'étude des principes de la pensée, de la connaissance de la réalité, et des finalités de l'action humaine. Cette recherche s'exprime par des théories, ou par des conceptions générales du monde ou de l'homme, par lesquelles un philosophe s'efforce d'organiser rationnellement les concepts issus de sa reflexion ou de les mettre en pratique. Cette discipline implique donc une réflexion critique (qui s'exprime en particulier dans la formule célèbre : Connais-toi toi-même) dans la mesure où cette recherche fait naître des problèmes (des apories) parfois insolubles, qui, à ce titre, constituent les problèmes fondamentaux de la philosophie.

Ces problèmes concernent fondamentalement les concepts de réalité et de vérité (métaphysique et logique), de bien et de justice (morale et politique) et de beau (esthétique) :

  • Quelles choses sont réelles et quelle est leur nature ? Existe-t-il quelque chose d'indépendant de notre perception ? Qu'est-ce que l'espace, le temps, la pensée, la conscience, etc. ? Dieu existe-t-il ? Traditionnellement, ces questions concernent la métaphysique.
  • La connaissance est-elle possible ? Comment connaissons-nous ce que nous connaissons ? Comment pouvons-nous savoir qu'il existe d'autres esprits que le nôtre ? Ces questions concernent la théorie de la connaissance.
  • Y a-t-il des différences morales (bien et mal) entre certaines de nos actions ? En quoi consistent ces différences ? Quelles actions sont bonnes, quelles actions sont mauvaises ? Nos valeurs sont-elles absolues ou relatives ? Comment doit-on vivre ? Ces questions, et d'autres, concernent la morale et l'éthique.

[modifier] Utilité d'une bonne définition

Comme nous le disions, une définition ne peut servir de repère absolu pour la reflexion. Une définition peut être une aide précieuse pour la mémoire, dans la mesure où elle abrège un ensemble de raisonnements. Une bonne définition vous permettra ainsi de retrouver facilement les problématiques qui sont liées au concept défini. N'en attendez donc pas une vérité que seule vous pouvez découvrir en pensant par vous-même.

[modifier] Pour travailler

[modifier] Sujets de dissertations

  • Peut-on être à la fois sage et ignorant ?
  • La réflexion philosophique doit-elle et peut-elle être utile?
  • Philosopher est-ce se compliquer la vie pour rien?
  • Faut-il philosopher pour bien vivre?
  • A quoi sert la philosophie?
  • Peut-on reprocher à la philosophie d'être inutile ?
  • Si le monde n'a pas de sens, la philosophie a-t-elle encore un objet ?
  • La constitution des sciences humaines annonce-t-elle la fin de la philosophie ?
  • La philosophie peut-elle s'accorder avec la religion ?
  • Une religion peut-elle avoir la même fonction que la philosophie ?
  • L'exercice de la philosophie contribue-t-elle au développement de la raison ?
  • Y a-t-il une place pour la philosophie dans une société qui accorde toute sa confiance à la raison scientifique et à la réussite technique ?
  • La philosophie doit-elle aller contre le sens commun ?
  • La pluralité des philosophies est-elle un argument contre la philosophie ?
  • La philosophie recherche-t-elle la vérité ou le sens ?
  • Comment une philosophie ancienne peut-elle être actuelle ?
  • Que pensez-vous de ce jugement concernant la philosophie : « Sa fonction est de contester, mais son destin est d'être contestée » ?
  • La réflexion sur l'homme est-elle toute la philosophie ?
  • La science peut-elle tenir lieu de philosophie ?
  • La tâche de la philosophie est-elle de dénoncer les illusions dont les hommes vivent ?
  • La philosophie peut-elle dépasser son temps ?
  • Le rôle de la philosophie est-il de nous faire oublier la mort ?
  • L'historien peut-il se passer d'une philosophie ?

[modifier] Textes d'étude

[modifier] Apologie de Socrate, Platon

« Admettons que, malgré cela, vous me teniez ce langage : « Socrate, nous ne voulons pas en croire Anytos, nous voulons t’acquitter, à une condition toutefois : c’est que tu ne passeras plus tout ton temps à examiner ainsi les gens, ni à philosopher. Si on t’y reprend, tu mourras. Cette condition là, juges, si pour m'acquitter, vous vouliez me l'imposer, je vous dirais: « Athéniens, je vous sais gré et je vous aime; mais j'obéirai au dieu plutôt qu'à vous; et tant que j'aurai un souffle de vie, tant que j'en serai capable, soyez sûrs que je ne cesserai de philosopher, de vous exhorter, de faire la leçon à qui de vous que je rencontrerai. Et je lui dirai comme j'ai coutume de le faire: «Quoi! cher ami, tu es Athénien, citoyen d'une ville qui est plus grande, plus renommée qu'aucune autre pour sa science et sa puissance, et tu ne rougis pas de donner tes soins à ta fortune, pour l'accroître le plus possible, ainsi qu'à ta réputation et à tes honneurs ; mais quant à ta raison, quant à la vérité, quant à ton âme qu'il s'agirait d'améliorer sans cesse, tu ne t'en soucies pas, tu n'y songes pas! Et si quelqu'un de vous conteste, s'il affirme qu'il en a soin, ne croyez pas que je vais le lâcher et m'en aller immédiatement: non, je l'interrogerai, je l'examinerai, je discuterai à fond. Alors, s'il me paraît certain qu'il ne possède pas la vertu, quoi qu'il en dise, je lui reprocherai d'attacher si peu de prix à ce qui en a le plus, tant de valeur à ce qui en a le moins. jeunes ou vieux, quel que soit celui que j'aurai rencontré, étranger ou concitoyen, c'est ainsi que j’agirai avec lui, et surtout avec vous, mes concitoyens, puisque vous me tenez de plus près par le sang. Car c'est là ce que m'ordonne le dieu, entendez-le bien; et, de mon côté, je pense que jamais rien de plus avantageux n'est échu à la cité que mon zèle à exécuter cet ordre. Ma seule affaire, c'est en effet d'aller par les rues pour vous persuader, jeunes et vieux, de ne vous préoccuper ni de votre corps, ni de votre fortune aussi passionnément que de votre âme, pour la rendre aussi bonne que possible; oui, ma tâche est de vous dire que la fortune ne fait pas la vertu; mais que de la vertu provient la fortune et tout ce qui est avantageux, soit aux particuliers, soit à l'État. Si c'est par ce langage que je corromps les jeunes gens, il faut donc que cela soit nuisible. Quant à prétendre que ce n'est pas là ce que je dis, quiconque l'affirme ne dit rien qui vaille. »« Là-dessus, dirais-je, croyez Anytos ou ne le croyez pas, Athéniens, acquittez-moi ou ne m'acquittez pas - mais tenez pour certain que je ne changerai jamais de conduite, quand je devrais mille fois m'exposer à la mort. »

[modifier] Le Banquet, 203c-204b

DIOTIME. — [...] Comme fils de Poros et de Pénia, voici quel fut le partage de l'Amour : d'abord il est toujours pauvre, et, loin d'être beau et délicat, comme on le pense généralement, il est maigre, malpropre, sans chaussures, sans domicile, sans autre lit que la terre, sans couverture, couchant à la belle étoile auprès des portes et dans les rues; enfin, comme sa mère, toujours dans le besoin. Mais, d'autre part, selon le naturel de son père, il est toujours à la piste de ce qui est beau et bon; il est mâle, hardi, persévérant, chasseur habile, toujours machinant quelque artifice, désireux de savoir et apprenant avec facilité, philosophant sans cesse, enchanteur, magicien, sophiste. De sa nature, il n'est ni mortel ni immortel1. Mais, dans le même jour, il est florissant et plein de vie, tant qu'il est dans l'abondance, puis il s'éteint, pour revivre encore par l'effet de la nature paternelle. Tout ce qu'il acquiert lui échappe sans cesse, en sorte qu'il n'est jamais ni riche ni pauvre. Il tient aussi le milieu entre la sagesse et l'ignorance, car aucun dieu ne philosophe ni ne désire devenir sage, puisque la sagesse est le propre de la nature divine; et, en général, quiconque est sage ne philosophe pas. Il en est de même des ignorants : aucun d'eux ne philosophe ni ne désire devenir sage, car l'ignorance a précisément le fâcheux effet de persuader ceux qui ne sont ni beaux, ni bons, ni sages, qu'ils possèdent ces qualités; or nul ne désire les choses dont il ne se croit point dépourvu.

SOCRATE. — Mais, Diotime, qui sont donc ceux qui philosophent, si ce ne sont ni les sages ni les ignorants ?

— Il est évident, même pour un enfant, dit-elle, que ce sont ceux qui tiennent le milieu entre les ignorants et les sages, et l'Amour est de ce nombre. La sagesse est une des plus belles choses du monde; or l'Amour aime ce qui est beau; en sorte qu'il faut conclure que l'Amour est amant de la sagesse, c'est-à-dire philosophe, et, comme tel, il tient le milieu entre le sage et l'ignorant.


Thalès observait les astres et, comme il avait les yeux au ciel, il tomba dans un puits. Une servante de Thrace, fine et spirituelle, le railla, dit-on, en disant qu'il s'évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel, et qu'il ne prenait pas garde à ce qui était devant lui et à ses pieds. La même plaisanterie s'applique à tous ceux qui passent leur vie à philosopher. Il est certain, en effet, qu'un tel homme ne connaît ni proche, ni voisin ; il ne sait pas ce qu'ils font, sait à peine si ce sont des hommes ou des créatures d'une autre espèce ; mais qu'est-ce que peut être l'homme et qu'est-ce qu'une telle nature doit faire ou supporter qui la distingue des autres êtres, voilà ce qu'il cherche et prend peine à découvrir.(...) Voilà donc, ami (...) ce qu'est notre philosophe dans les rapports privés et publics qu'il a avec ses semblables. Quand il est forcé de discuter dans un tribunal ou quelque part ailleurs sur ce qui est à ses pieds et devant ses yeux, il prête à rire non seulement aux servantes de Thrace, mais encore au reste de la foule, son inexpérience le faisant tomber dans les puits et dans toute sorte de perplexités. Sa terrible gaucherie le fait passer pour un imbécile. (...) Entend-il parler d'un homme qui possède dix mille plèthres de terre comme d'un homme prodigieusement riche, il trouve que c'est très peu de chose, habitué qu'il est à jeter les yeux sur la terre entière. Quant à ceux qui chantent la noblesse et disent qu'un homme est bien né parce qu'il peut prouver qu'il a sept aïeux riches, il pense qu'un tel éloge vient de gens qui ont la vue basse et courte, parce que, faute d'éducation, ils ne peuvent jamais fixer leurs yeux sur le genre humain tout entier, ni se rendre compte que chacun de nous a d'innombrables myriades d'aïeux et d'ancêtres, parmi lesquels des riches et des gueux, des rois et des esclaves, des barbares et des Grecs se sont succédé par milliers dans toutes les familles. (...) Dans toutes ces circonstances, le vulgaire se moque du philosophe, qui tantôt lui paraît dédaigneux tantôt ignorant de ce qui est à ses pieds et embarrassé sur toutes choses.

PLATON, Théétète, 174a-175c.


Aristote

Ce fut l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, ce furent les difficultés les plus apparentes qui les frappèrent, puis, s’avançant ainsi peu à peu, ils cherchèrent à résoudre des problèmes plus importants, tels les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Étoiles, enfin la genèse de l’univers. Apercevoir une difficulté et s’étonner, c’est reconnaître sa propre ignorance (et c’est pourquoi aimer les mythes est, en quelque manière se montrer philosophe, car le mythe est composé de merveilleux). Ainsi donc, si ce fut pour échapper à l’ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, il est clair qu’ils poursuivaient la science en vue de connaître et non pour une fin utilitaire. Ce qui s’est passé en réalité en fournit la preuve: presque tous les arts qui s’appliquent aux nécessités, et ceux qui s’intéressent au bien-être et à l’agrément de la vie, étaient déjà connus, quand on commença à rechercher une discipline de ce genre. Il est donc évident que nous n’avons en vue, dans la Philosophie, aucun intérêt étranger. Mais, de même que nous appelons homme libre celui qui est à lui-même sa fin et n’existe pas pour un autre, ainsi cette science est aussi la seule de toutes les sciences qui soit libre, car seule elle est à elle-même sa propre fin.

Métaphysique, A, 2, 982 b 10


DIOGENE

Ayant vu un jour une souris qui courait sans se soucier de trouver un gîte, sans crainte de l'obscurité, et sans aucun désir de tout ce qui rend la vie agréable, il la prit pour modèle et trouva le remède à son dénuement. Il fit d'abord doubler son manteau, pour sa commodité, et pour y dormir la nuit enveloppé, puis il prit une besace, pour y mettre ses vivres, et résolut de manger, dormir et parler en n'importe quel lieu. Il s'étonnait de voir les grammairiens tant étudier les mœurs d'Ulysse, et négliger les leurs, de voir les musiciens si bien accorder leur lyre, et oublier d'accorder leur âme, de voir les mathématiciens étudier le soleil et la lune, et oublier ce qu'ils ont sous les pieds, de voir les orateurs pleins de zèle pour bien dire, mais jamais pressés de bien faire, de voir les avares blâmer l'argent, et pourtant l'aimer comme des fous. Il reprenait ceux qui louent les gens vertueux parce qu'ils méprisent les richesses, et qui dans le même temps envient les riches. Il était indigné de voir des hommes faire des sacrifices pour conserver la santé, et en même temps se gaver de nourriture pendant ces sacrifices, sans aucun souci de leur santé. Il affirmait opposer à la fortune son assurance, à la loi sa nature, à la douleur sa raison. Dans le Cranéion, à une heure où il faisait soleil, Alexandre le rencontrant lui dit : «Demande-moi ce que tu veux, tu l'auras.» Il lui répondit : «Ôte-toi de mon soleil !» Il se promenait en plein jour avec une lanterne et répétait : «Je cherche un homme.» Pendant un repas, on lui jeta des os comme à un chien; alors, s'approchant des convives, il leur pissa dessus comme un chien. On lui demanda pourquoi il était appelé chien : «Parce que je caresse ceux qui me donnent, j'aboie contre ceux qui ne me donnent pas, et je mors ceux qui sont méchants.» Quelqu'un lui dit : «Tu ne sais rien, et tu fais le philosophe.» «Mais, dit-il, simuler la sagesse, c'est encore être philosophe.» On lui demandait ce qu'il y avait de plus beau au monde : «La franchise», dit-il. Il avait coutume de tout faire en public, les repas et l'amour, et il raisonnait ainsi : «S'il n'y a pas de mal à manger, il n'y en a pas non plus à manger en public; or il n'y a pas de mal à manger, donc il n'y a pas de mal à manger en public.» De même il se masturbait toujours en public, en disant : «Plût au ciel qu'il suffît également de se frotter le ventre pour apaiser sa faim.» Il ne voyait pas qu'il fût mal d'emporter les objets d'un temple, ou de manger la chair de n'importe quel animal, et ne trouva pas si odieux le fait de manger de la chair humaine, comme le font des peuples étrangers, disant qu'en saine raison, tout est dans tout et partout. Quelques auteurs veulent qu'il ait demandé qu'on laissât son corps sans sépulture, pour que les chiens pussent y prendre leur morceau, et qu'au moins, si on tenait à le mettre en fosse, on le recouvrît seulement d'un peu de poussière. Anecdotes et traits rapportés par Diogène Laërce dans Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres


Épicure

Quand on est jeune, il ne faut pas hésiter à philosopher, et quand on est vieux, il ne faut pas se lasser de philosopher. Il n'est jamais ni trop tôt, ni trop tard pour prendre soin de son âme. Celui qui dit qu'il n'est pas encore ou qu'il n'est plus temps de philosopher, ressemble à celui qui dit qu'il n'est pas encore ou qu'il n'est plus temps d'atteindre le bonheur. On doit donc philosopher quand on est jeune et quand on est vieux, dans le second cas pour rajeunir au contact du bien, par le souvenir des jours passés, et dans le premier cas, afin d'être, quoique jeune, aussi ferme qu'un vieillard devant l'avenir. Il faut donc étudier les moyens d'acquérir le bonheur, puisque quand il est là, nous avons tout, et quand il n'est pas là, nous faisons tout pour l'acquérir. [...]

Attache-toi donc à ces idées et à celles du même genre chaque jour et chaque nuit, en y réfléchissant à part toi, et avec un ami semblable à toi, tu ne seras jamais troublé, ni dans tes songes, ni dans tes veilles, et tu vivras parmi les hommes comme un dieu. L'homme qui vit au milieu de biens immortels n'a plus, en effet, rien de commun avec les mortels.

Lettre à Ménécée, début et fin


MARC-AURELE

Durée de la vie de l'homme ? Un moment. Sa substance ? Changeante. Ses sensations ? Obscures. Toute sa masse ? Pourriture. Son âme ? Un tourbillon. Son sort ? Impénétrable. Sa réputation ? Douteuse. En un mot, tout ce qui est de son corps : comme l'eau qui s'écoule; ses pensées : comme des songes et de la fumée; sa vie : un combat perpétuel et une halte sur une terre étrangère; sa renommée après la mort : un pur oubli.

Qu'est-ce donc qui peut lui faire faire un bon voyage ? La seule philosophie. Elle consiste à empêcher que le génie qui habite en lui ne reçoive ni affront ni blessure; à être également supérieur à la volupté et à la douleur; ne rien faire au hasard; n'être ni dissimulé, ni menteur, ni hypocrite; n'avoir pas besoin qu'un autre agisse ou n'agisse pas; recevoir tout ce qui arrive et qui lui a été distribué comme un envoi qui lui est fait du même lieu dont il est sorti; enfin, attendre avec résignation la mort, comme une simple dissolution des éléments dont chaque animal est composé. Car si ces éléments ne reçoivent aucun mal d'être changés l'un en l'autre, pourquoi regarder de mauvais œil, pourquoi craindre le changement et la dissolution de tous ? Il n'y a rien là qui ne soit selon la nature. Donc point de mal.

Pensées, livre II, art. 17,



Descartes

J'aurais voulu premièrement y expliquer ce que c'est que la philosophie, en commençant par les choses les plus vulgaires, comme sont : que ce mot de philosophie signifie l'étude de la sagesse, et que par la sagesse on n'entend pas seulement la prudence dans les affaires, mais une parfaite connaissance de toutes les choses que l'homme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l'invention de tous les arts; et qu'afin que cette connaissance soit telle, il est nécessaire qu'elle soit déduite des premières causes, en sorte que pour étudier à l'acquérir, ce qui se nomme proprement philosopher, il faut commencer par la recherche de ces premières causes, c'est-à-dire des principes; et que ces principes doivent avoir deux conditions : l'une, qu'ils soient si clairs et si évidents que l'esprit humain ne puisse douter de leur vérité, lorsqu'il s'applique avec attention à les considérer; l'autre, que ce soit d'eux que dépende la connaissance des autres choses, en sorte qu'ils puissent être connus sans elles, mais non pas réciproquement elles sans eux; et qu'après cela il faut tâcher de déduire tellement de ces principes la connaissance des choses qui en dépendent, qu'il n'y ait rien en toute la suite des déductions qu'on en fait qui ne soit très manifeste. Il n'y a véritablement que Dieu seul qui soit parfaitement sage, c'est-à-dire qui ait l'entière connaissance de la vérité de toutes choses; mais on peut dire que les hommes ont plus ou moins de sagesse à raison de ce qu'ils ont plus ou moins de connaissance des vérités plus importantes. Et je crois qu'il n'y a rien en ceci dont tous les doctes ne demeurent d'accord.

Les Principes de la philosophie (1644), lettre-préface de l'auteur.

DESCARTES

[Un homme] doit commencer tout de bon à s'appliquer à la vraie philosophie, dont la première partie est la métaphysique, qui contient les principes de la connaissance, entre lesquels est l'explication des principaux attributs de Dieu, de l'immatérialité de nos âmes, et de toutes les notions claires et simples qui sont en nous. La seconde est la physique, en laquelle, après avoir trouvé les vrais principes des choses matérielles, on examine en général comment tout l'univers est composé, puis en particulier quelle est la nature de cette Terre et de tous les corps qui se trouvent le plus communément autour d'elle, comme de l'air, de l'eau, du feu, de l'aimant et des autres minéraux. Ensuite de quoi il est besoin aussi d'examiner en particulier la nature des plantes, celle des animaux et surtout celle de l'homme, afin qu'on soit capable par après de trouver les autres sciences qui lui sont utiles. Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines font la métaphysique, le tronc est la physique et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale, j'entends la plus haute et la plus parfaite morale, qui, présupposant une entière connaissance des autres sciences, est le dernier degré de la sagesse. Or comme ce n'est pas des racines, ni du tronc des arbres, qu'on cueille les fruits, mais seulement des extrémités de leurs branches, ainsi la principale utilité de la philosophie dépend de celles de ses parties qu'on ne peut apprendre que les dernières.


DESCARTES

C'est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher de les ouvrir, que de vivre sans philosopher ; et le plaisir de voir toutes les choses que notre vue découvre n'est point comparable à la satisfaction que donne la connaissance de celles qu'on trouve par la philosophie ; et, enfin, cette étude est plus nécessaire pour régler nos moeurs et nous conduire en cette vie, que n'est l'usage de nos yeux pour guider nos pas. Les bêtes brutes, qui n'ont que leur corps à conserver, s'occupent continuellement à chercher de quoi le nourrir ; mais les hommes, dont la principale partie est l'esprit, devraient employer leurs principaux soins à la recherche de la sagesse, qui en est la vraie nourriture ; et je m'assure aussi qu'il y en a plusieurs qui n'y manqueraient pas, s'ils avaient espérance d'y réussir, et qu'ils sussent combien ils en sont capables. Il n'y a point d'âme tant soit peu noble qui demeure si fort attachée aux objets des sens qu'elle ne s'en détourne quelquefois pour souhaiter quelque autre plus grand bien, nonobstant qu'elle ignore souvent en quoi il consiste.

DESCARTES, Les principes de la philosophie.


Voltaire

Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, et ses imaginations pour des prophéties, est un fanatique novice qui donne de grandes espérances; il pourra bientôt tuer pour l'amour de Dieu. [...] Le plus grand exemple de fanatisme est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces, la nuit de la Saint-Barthélemy, leurs concitoyens qui n'allaient point à la messe. Il n'est d'autre remède à cette maladie épidémique que l'esprit philosophique, qui, répandu de proche en proche, adoucit enfin les mœurs des hommes, et qui prévient les accès du mal; car, dès que ce mal fait des progrès, il faut fuir et attendre que l'air soit purifié. Les lois et la religion ne suffisent pas contre la peste des âmes; la religion, loin d'être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés. Les lois sont encore très impuissantes contre ces accès de rage : c'est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique. Ces gens-là sont persuadés que l'esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu'ils doivent entendre. Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? [...] Ce sont presque toujours les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains; ils ressemblent à ce Vieux de la montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant-goût, à condition qu'ils iraient assassiner tous ceux qu'il leur nommerait. Il n'y a eu qu'une seule religion dans le monde qui n'ait pas été souillée par le fanatisme, c'est celle des lettrés de la Chine. Les sectes des philosophes étaient non seulement exemptes de cette peste, mais elles en étaient le remède; car l'effet de la philosophie est de rendre l'âme tranquille, et le fanatisme est incompatible avec la tranquillité.

Dictionnaire philosophique (1764),

article "Fanatisme"


ROUSSEAU

"Nous déjeunions ordinairement avec du café au lait. Après une heure ou deux de causeries, j'allais à mes livres jusqu'au dîner. Je commençais par quelques livres de philosophie, comme la Logique de Port-Royal, l'Essai de Locke, Malebranche, Leibniz, Descartes, etc. Je m'aperçus bientôt que tous ces auteurs étaient entre eux en contradiction presque perpétuelle, et je me formai le chimérique projet de les accorder, qui me fatigua beaucoup et me fit perdre beaucoup de temps. Je me brouillais la tête, et n'avançais point. Enfin, renonçant encore à cette méthode, j'en pris une infiniment meilleure, et à laquelle j'attribue tout le progrès que je puis avoir fait, malgré mon défaut de capacité ; car il est certain que j'en eus toujours fort peu pour l'étude. En lisant chaque auteur, je me fis une loi d'adopter et de suivre toutes ses idées sans y mêler les miennes et celles d'un autre, et sans jamais disputer avec lui. Je me dis : "commençons par me faire un magasin d'idées, vraies ou fausses, mais nettes, en attendant que ma tête en soit assez fournie pour pouvoir les comparer et choisir". Cette méthode n'est pas sans inconvénient, je le sais, mais elle m'a réussi dans l'objet de m'instruire. Au bout de quelques années passées à ne penser exactement que d'après autrui, sans réfléchir pour ainsi dire et sans raisonner, je me suis trouvé un assez grand fonds d'acquis pour me suffire à moi-même, et penser sans le secours d'autrui. Alors, quand les voyages et les affaires m'ont ôté les moyens de consulter les livres, je me suis amusé à repasser et à comparer ce que j'avais lu, à peser chaque chose à la balance de la raison, et à juger quelquefois mes maîtres. Pour avoir commencé tard à mettre en exercice ma faculté judiciaire, je n'ai pas trouvé qu'elle eût perdu sa vigueur ; et quand j'ai publié mes propres idées, on ne m'a pas accusé d'être le disciple servile et de jurer in verba magistri".

Les Confessions, livre VIe

Kant

Le domaine de la philosophie se ramène aux questions suivantes :

1) Que puis-je savoir ?

2) Que dois-je faire ?

3) Que m'est-il permis d'espérer ?

4) Qu'est-ce que l'homme ?

A la première question répond la métaphysique, à la seconde la morale, à la troisième la religion, à la quatrième l'anthropologie. Mais au fond, on pourrait tout ramener à l'anthropologie, puisque les trois premières questions se rapportent à la dernière. Car sans connaissances on ne deviendra jamais philosophe, mais jamais non plus les connaissances ne suffiront à faire un philosophe, si ne vient s'y ajouter une harmonisation convenable de tous les savoirs et de toutes les habilités jointes à l'intelligence de leur accord avec les buts les plus élevés de la raison humaine. De façon générale, nul ne peut se nommer philosophe s'il ne peut philosopher. Mais on n'apprend à philosopher que par l'exercice et par l'usage qu'on fait soi-même de sa propre raison. Comment la philosophie se pourrait-elle, même à proprement parler, apprendre? En philosophie, chaque penseur bâtit son oeuvre pour ainsi dire sur les ruines d'une autre ; mais jamais aucune n'est parvenue à devenir inébranlable en toutes ses parties. De là vient qu'on ne peut apprendre à fond la philosophie, puisqu'elle n'existe pas encore. Mais à supposer même qu'il en existât une effectivement, nul de ceux qui l'apprendraient, ne pourraient se dire philosophe, car la connaissance qu'il en aurait demeurerait subjectivement historique. Il en va autrement en mathématiques. Cette science peut, dans une certaine mesure, être apprise ; car ici, les preuves sont tellement évidentes que chacun peut en être convaincu ; et en outre, en raison de son évidence, elle peut être retenue comme une doctrine certaine et stable. Celui qui veut apprendre à philosopher doit, au contraire, considérer tous les systèmes de philosophie uniquement comme une histoire de l'usage de la raison et comme des objets d'exercice de son talent philosophique. Car la science n'a de réelle valeur intrinsèque que comme instrument de sagesse. Mais à ce titre, elle lui est à ce point indispensable qu'on pourrait dire que la sagesse sans la science n'est que l'esquisse d'une perfection à laquelle nous n'atteindrons jamais. Celui qui hait la science mais qui aime d'autant plus la sagesse s'appelle un misologue. La misologie naît ordinairement d'un manque de connaissance scientifique à laquelle se mêle une certaine sorte de vanité. Il arrive cependant parfois que certains tombent dans l'erreur de la misologie, qui ont commencé à pratiquer la science avec beaucoup d'ardeur et de succès mais qui n'ont finalement trouvé dans leur savoir aucun contentement. La philosophie est l'unique science qui sache nous procurer cette satisfaction intime, car elle renferme, pour ainsi dire, le cercle scientifique et procure enfin aux sciences ordre et organisation.

Anthropologie d'un point de vue pragmatique.


Hegel

En ce qui concerne d’abord cette galerie d’opinions que présenterait l’histoire de la philosophie — sur Dieu, sur l’essence des objets de la nature et de l’esprit — ce serait, si elle ne faisait que cela, une science très superflue et très ennuyeuse, alors même qu’on invoquerait la multiple utilité à retirer d’une si grande animation de l’esprit et d’une si grande érudition. Qu’y a-t-il de plus inutile, de plus ennuyeux qu’une suite de simples opinions ? On n’a qu’à considérer des écrits qui sont des histoires de la philosophie, en ce sens qu’ils présentent et traitent les idées philosophiques comme des opinions, pour se rendre compte à quel point tout cela est sec, ennuyeux et sans intérêt. Une opinion est une représentation subjective, une idée quelconque, fantaisiste, que je conçois ainsi et qu’un autre peut concevoir autrement. Une opinion est mienne ; ce n’est pas une idée en soi générale, existant en soi et pour soi. Or la philosophie ne renferme pas d’opinions, il n’existe pas d’opinions philosophiques.


HEGEL

Pour que la philosophie apparaisse il faut la conscience de la liberté, et le peuple dans lequel la philosophie commence doit avoir la liberté comme principe ; pratiquement, cela est lié à l'épanouissement de la liberté réelle, la liberté politique. Celle-ci commence seulement là où l'individu se sait comme individu pour soi, comme universel, comme essentiel, comme ayant une valeur infinie en tant qu'individu ; où le sujet a atteint la conscience de la personnalité, où donc il veut affirmer sa valeur absolument pour soi. La libre pensée de l'objet y est incluse, - de l'objet absolu, universel, essentiel. Penser, cela veut dire mettre quelque chose dans la forme de l'universalité; se penser veut dire se savoir comme universel, se donner la détermination de l'universel, se rapporter à soi. Là est contenu l'élément de la liberté pratique [...]. Dans l'histoire la philosophie apparaît donc seulement là où et en tant que se forment de libres constitutions. L'Esprit doit se séparer de son vouloir naturel, de son immersion dans la matière"

HEGEL, Leçons sur l'histoire de la philosophie.

"Il paraît particulièrement nécessaire de faire de nouveau de la philosophie une affaire sérieuse. Pour toutes les sciences, les arts, les talents, les techniques, prévaut la conviction qu'on ne les possède pas sans se donner de la peine et sans faire l'effort de les apprendre et de les pratiquer. Si quiconque ayant des yeux et des doigts, à qui on fournit du cuir et un instrument, n'est pas pour cela en mesure de faire des souliers, de nos jours domine le préjugé selon lequel chacun sait immédiatement philosopher et apprécier la philosophie puisqu'il possède l'unité de mesure nécessaire dans sa raison naturelle - comme si chacun ne possédait pas aussi dans son pied la mesure d'un soulier. Il semble que l'on fait consister proprement la possession de la philosophie dans le manque de connaissances et d'études, et que celles-ci finissent quand la philosophie commence." (Hegel, La Phénoménologie de l'esprit).

SCHOPENHAUER

Excepté l'homme, aucun être ne s'étonne de sa propre existence ; c'est pour tous une chose si naturelle, qu'ils ne la remarquent même pas. (...) C'est seulement après que l'essence intime de la nature (le vouloir vivre dans son objectivation) s'est développée, avec toute sa force et toute sa joie, à travers les deux règnes de l'existence inconsciente, puis à travers la série si longue et si étendue des animaux ; c'est alors enfin, avec l'apparition de la raison, c'est-à-dire chez l'homme, qu'elle s'éveille pour la première fois à la réflexion ; elle s'étonne de ses propres oeuvres et se demande à elle-même ce qu'elle est. Son étonnement est d'autant plus sérieux que, pour la première fois, elle s'approche de la mort avec une pleine conscience, et qu'avec la limitation de toute existence, l'inutilité de tout effort devient pour elle plus ou moins évidente. De cette réflexion et de cet étonnement naît le besoin métaphysique qui est propre à l'homme seul. L'homme est un animal métaphysique. Sans doute, quand sa conscience ne fait encore que s'éveiller, il se figure être intelligible sans effort ; mais cela ne dure pas longtemps : avec la première réflexion, se produit déjà cet étonnement, qui fut pour ainsi dire le père de la métaphysique. C'est en ce sens qu'Aristote a dit aussi au début de sa Métaphysique : " En effet, c'est l'étonnement qui poussa, comme aujourd'hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques". De même, avoir l'esprit philosophique, c'est être capable de s'étonner des événements habituels et des choses de tous les jours, de se poser comme sujet d'étude ce qu'il y a de plus général et de plus ordinaire ; tandis que l'étonnement du savant ne se produit qu'à propos de phénomènes rares et choisis, et que tout son problème se réduit à ramener ce phénomène à un autre plus connu.Plus un homme est inférieur par l'intelligence, moins l'existence a pour lui de mystère. Toute chose lui paraît porter en elle-même l'explication de son comment et de son pourquoi. Cela vient de ce que son intellect est encore resté fidèle à sa destination originelle, et qu'il est simplement le réservoir des motifs à la disposition de la volonté ; aussi, étroitement uni au monde et à la nature, comme partie intégrante d'eux-mêmes, est-il loin de s'abstraire pour ainsi dire de l'ensemble des choses, pour se poser ensuite en face du monde et l'envisager objectivement, comme si lui-même, pour un moment du moins, existait en soi et pour soi. Au contraire, l'étonnement philosophique, qui résulte du sentiment de cette dualité, suppose dans l'individu un degré supérieur d'intelligence, quoique pourtant ce n'en soit pas là l'unique condition ; car, sans aucun doute, c'est la connaissance des choses de la mort et la considération de la douleur et de la misère de la vie qui donnent la plus forte impulsion à la pensée philosophique et à l'explication métaphysique du monde. Si notre vie était infinie et sans douleur, il n'arriverait à personne de se demander pourquoi le monde existe, et pourquoi il a précisément telle nature particulière ; mais toutes choses se comprendraient d'elles-mêmes".

Le Monde comme volonté et comme représentation, suppl. au livre Ier, c. 17, "Sur le besoin métaphysique de l'humanité", tr. Burdeau, Paris, PUF, pp. 851-852.


HUSSERL

Quiconque veut vraiment devenir philosophe devra "une fois dans sa vie" se replier sur soi-même et, au-dedans de soi, tenter de renverser toutes les sciences admises jusqu'ici et tenter de les reconstruire. La philosophie - la sagesse - est en quelque sorte une affaire personnelle du philosophe. Elle doit se constituer en tant que sienne, être sa sagesse, son savoir qui, bien qu'il tende vers l'universel, soit acquis par lui et qu'il doit pouvoir justifier dès l'origine et à chacune de ses étapes, en s'appuyant sur ses intuitions absolues. Du moment que j'ai pris la décision de tendre vers cette fin, décision qui seule peut m'amener à la vie et au développement philosophique, j'ai donc par là même fait voeu de pauvreté en matière de connaissance. Dès lors il est manifeste qu'il faudra alors me demander comment je pourrais trouver une méthode qui me donnerait la marche à suivre pour arriver au savoir véritable. Les méditations de Descartes ne veulent donc pas être une affaire purement privée du seul philosophe Descartes, encore moins une simple forme littéraire dont il userait pour exposer ses vues philosophiques. Au contraire, ces méditations dessinent le prototype du genre de méditations nécessaires à tout philosophe qui commence son oeuvre, méditations qui seules peuvent donner naissance à une philosophie.

HUSSERL, Méditations cartésiennes (1929), trad. G. Peiffer et E. Lévinas, Ed. Vrin, 1947, p.15.


BERGSON

Notre intelligence, telle que l'évolution de la vie l'a modelée, a pour fonction essentielle d'éclairer notre conduite, de préparer notre action sur les choses, de prévoir, pour une situation donnée, les événements favorables ou défavorables qui pourront s'ensuivre. Elle isole donc instinctivement, dans une situation, ce qui ressemble au déjà connu : elle cherche le même, afin de pouvoir appliquer son principe que "le même produit le même". En cela consiste la prévision de l'avenir par le sens commun. La science porte cette opération au plus haut degré possible d'exactitude et de précision, mais elle n'en altère pas le caractère essentiel. Comme la connaissance usuelle, la science ne retient des choses que l'aspect "répétition". Si le tout est original, elle s'arrange pour l'analyser en éléments ou en aspects qui soient "à peu près" la reproduction du passé. Elle ne peut opérer que sur ce qui est censé se répéter, c'est-à-dire sur ce qui est soustrait, par hypothèse, à l'action de la durée. Ce qu'il y a d'irréductible et d'irréversible dans les moments successifs d'une histoire lui échappe. Il faut, pour se représenter cette irréductibilité et cette irréversibilité, rompre avec des habitudes scientifiques qui répondent aux exigences fondamentales de la pensée, faire violence à l'esprit, remonter la pente naturelle de l'intelligence. Mais là est précisément le rôle de la philosophie.


GRAMSCI

Il faut détruire le préjugé très répandu que la philosophie est quelque chose de très difficile du fait qu'elle est l'activité intellectuelle propre d'une catégorie déterminée de savants spécialisés ou de philosophes professionnels ayant un système philosophique. Il faut donc démontrer en tout premier lieu que tous les hommes sont "philosophes", en définissant les limites et les caractères de cette "philosophie spontanée>, propre à tout le monde >, c'est-à-dire de la philosophie qui est contenue : 1. dans le langage même, qui est un ensemble de notions et de concepts déterminés et non certes exclusivement de mots grammaticalement vides de contenu ; 2. dans le sens commun et le bon sens ; 3. dans la religion populaire et donc également dans tout le système de croyances, de superstitions, opinions, façons de voir et d'agir qui sont ramassées généralement dans ce qu'on appelle le folklore. Une fois démontré que tout le monde est philosophe, chacun à sa manière, il est vrai, et de façon inconsciente - car même dans la manifestation la plus humble d'une quelconque activité intellectuelle, le "langage" par exemple, est contenue une conception du monde déterminée -, on passe au second moment, qui est celui de la critique et de la conscience, c'est-à-dire à la question : est-il préférable de " penser " sans en avoir une conscience critique, sans souci d'unité et au gré des circonstances, autrement dit de "participer " à une conception du monde " imposée mécaniquement par le milieu ambiant ; ce qui revient à dire par un de ces nombreux groupes sociaux dans lesquels tout homme est automatiquement entraîné dès son entrée dans le monde conscient (et qui peut être son village ou sa province, avoir ses racines dans la paroisse et dans l' "activité intellectuelle" du curé ou de l'ancêtre patriarcal dont la "sagesse" fait loi, de la bonne femme qui a hérité de la science des sorcières ou du petit intellectuel aigri dans sa propre sottise et son impuissance à agir) ; ou bien est-il préférable d'élaborer sa propre conception du monde consciemment et suivant une attitude critique et par conséquent, en liaison avec le travail de son propre cerveau, choisir sa propre sphère d'activité, participer activement à la production de l'histoire du monde, être à soi-même son propre guide au lieu d'accepter, passivement et de l'extérieur, une empreinte imposée à sa propre personnalité ? A.GRAMSCI, Introduction à l'étude de la philosophie et du matérialisme historique, Editions sociales, 1977


RUSSEL

La valeur de la philosophie doit en réalité surtout résider dans son caractère incertain même. Celui qui n'a aucune teinture de philosophie traverse l'existence, prisonnier de préjugés dérivés du sens commun, des croyances habituelles à son temps ou à son pays et de convictions qui ont grandi en lui sans la coopération ni le consentement de la raison. Pour un tel individu, le monde tend à devenir défini, fini, évident ; les objets ordinaires ne font pas naître de questions et les possibilités peu familières sont rejetées avec mépris. Dès que nous commençons à penser conformément à la philosophie, au contraire, nous voyons, comme il a été dit dans nos premiers chapitres, que même les choses les plus ordinaires de la vie quotidienne posent des problèmes auxquels on ne trouve que des réponses très incomplètes. La philosophie, bien qu'elle ne soit pas en mesure de nous donner avec certitude la réponse aux doutes qui nous assiègent, peut tout de même suggérer des possibilités qui élargissent le champ de notre pensée et délivre celle-ci de la tyrannie de l'habitude. Tout en ébranlant notre certitude concernant la nature de ce qui nous entoure, elle accroît énormément notre connaissance d'une réalité possible et différente ; elle fait disparaître le dogmatisme quelque peu arrogant de ceux qui n'ont jamais parcouru la région du doute libérateur, et elle garde intact notre sentiment d'émerveillement en nous faisant voir les choses familières sous un aspect nouveau.

Problèmes de philosophie, Petite Bibliothèque Payot, 1968, pp. 182-183.


SARTRE

La Philosophie apparaît à certains comme un milieu homogène : les pensées y naissent, y meurent, les systèmes s'y édifient pour s'y écrouler. D'autres la tiennent pour une certaine attitude qu'il serait toujours en notre liberté d'adopter. D'autres pour un secteur déterminé de la culture. A nos yeux, la Philosophie n'est pas ; sous quelque forme qu'on la considère, cette ombre de la science, cette éminence grise de l'humanité n'est qu'une abstraction hypostasiée. En fait, il y a des philosophies. Ou plutôt - car vous n'en trouverez jamais plus d'une à la fois qui soit vivante - en certaines circonstances bien définies, une philosophie se constitue pour donner son expression au mouvement général de la société ; et tant qu'elle vit, c'est elle qui sert de milieu culturel aux contemporains. Cet objet déconcertant se présente à la fois sous des aspects profondément distincts dont il opère constamment l'unification. Une philosophie, quand elle est dans sa pleine virulence, ne se présente jamais comme une chose inerte, comme l'unité passive et déjà terminée du Savoir ; née du mouvement social, elle est mouvement elle-même et mord sur l'avenir : cette totalisation concrète est en même temps le projet abstrait de poursuivre l'unification jusqu'à ses dernières limites ; sous cet aspect, la philosophie se caractérise comme une méthode d'investigation et d'explication ; la confiance qu'elle met en elle-même et dans son développement futur ne fait que reproduire les certitudes de la classe qui la porte.

Critique de la raison dialectique (1960), t. I, Ed. Gallimard, 1985, pp. 15-16

[modifier] Bibliographie pour commencer

Dans cette bibliographie, on ne donnera que des œuvres qui présentent un caractère introductif. On indiquera également la difficulté de ces textes.

[modifier] Outils de travail

  • Histoire de la philosophie, Emile Bréhier

[modifier] Voir aussi