États généraux du multilinguisme dans les outre-mer/Thématiques/Le rôle des langues dans la construction d'une identité commune/Table ronde plénière : transcription thématique 5

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Avant d’inviter les intervenants à prendre place sur l’estrade, nous allons commencer en image, aujourd’hui, car c’est Françoise Vergès qui va introduire cette thématique sur le rôle des langues dans la construction d’une identité commune. Françoise Vergès n’a pas pu se libérer pour être présente parmi nous, elle a donc enregistré un message. Certains d’entre vous savent peut-être qu’elle s’est rendue en Guyane récemment, dans le cadre du rapport qu’elle a remis à la ministre de l’outre-mer sur les expositions coloniales, rapport qui contient des préconisations sur la collecte en Guyane du patrimoine oral, en commençant par les langues amérindiennes et en ayant le projet de s’élargir à d’autres langues. Et je dois vous dire qu’elle a pris connaissance avec beaucoup d’intérêt de l’étude action qui a été lancée par la direction des affaires culturelles de Guyane, sur la faisabilité d’un pôle linguistique en Guyane. Donc nous espérons que ces ruisseaux qui viennent de part et d’autre, pourront à un moment construire un fleuve commun, surtout en Guyane, un fleuve, ça doit être possible !

Propos introductif : Françoise Vergès (Comité pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage)[modifier | modifier le wikicode]

Mesdames et Messieurs, bonjour.

Je regrette infiniment de ne pas être parmi vous pour ces états généraux du multilinguisme, cette initiative que je salue, de la délégation générale à la langue française et aux langues de France. Je trouve cela très important. Ce dont je voudrais parler aujourd’hui, c’est de la relation entre les langues et la question de l’identité, la question de la mémoire, la question de l’histoire, la manière dont, à travers les langues, les êtres humains, les femmes et les hommes se situent dans l’histoire et dans le monde et expliquent la relation qu’ils ont. Dans le travail que j’ai fait, le travail sur l’esclavage et la question coloniale, ce qui m’a toujours intéressé c’est comment les idées circulaient, comment les mots étaient saisis, les mots de liberté, les mots d’égalité, de fraternité, comment ils étaient repris, comment ils circulaient. Et l’importance de mots qui sont peut-être moins dans ce qu’on appelle la langue française, qui sont les termes de dignité et de respect, et je trouve que là aussi, on a un vocabulaire, on pourrait dire un vocabulaire du langage, des langues politiques dans les mondes des langues de France, qui serait intéressant à analyser. Et comment, à travers la mémoire, les textes, ce qu’Édouard Glissant appelait l’oralitude, des choses sont aussi transmises et comment les langues disent des histoires, disent des itinéraires, disent des récits. Donc, cette extrême richesse, et on sait que les territoires des outre-mer français ont toujours souhaité qu’il y ait une collecte de ces récits, qu’il y ait une collecte de ces savoirs qui se transmettent à travers des langues, à travers une manière de dire et je trouve que la singularité de cette manière de dire est extrêmement importante à sauvegarder. Parce que de savoir comment quelque chose s’est dit, par exemple au moment où l’esclavage est aboli, comment cela est reçu par les nouveaux affranchis, qu’est-ce qu’ils en disent à travers, leurs chants, leur poésie, serait extrêmement intéressant à entendre dans la langue qu’ils utilisaient, dans les mots qu’ils utilisaient à l’époque. Puis, de voir peut-être plus tard, en 1946 pour les territoires qui ont connu l’esclavage et où il y avait la fin du statut colonial, ou dans les autres territoires, comment à ce moment-là aussi ce moment historique s’énonce. Je pense qu’il y a aussi, là, quelque chose des langues de France à identifier. D’autre part, dans des travaux que nous avons mené au comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, on a vu l’importance qu’a le nom. Le nom dans la question de la langue et du nom, le nom qui est donné à l’affranchi, le nom que se donne les personnes, l’importance des langues et comment les langues d’origine demeurent et restent aussi une source d’identification. Je m’explique. Par exemple, on a longtemps pensé qu’à l’île de la Réunion, les créoles étaient nés de la rencontre de la langue française de l’époque — n’oublions pas que la langue française au XVIIème, XVIIIème ou XIXème siècle n’est pas celle que nous parlons aujourd’hui —, donc ces langues françaises rencontrent des langues malgaches et africaines et qu’un mélange se fait qui donnerait le créole. C’est ce que l’on pensait et c’est ce que l'on pense dans le public. Or, les travaux de l’historien Pier Larson ont montré, qu’en fait, à la Réunion et l’île Maurice, le malgache va rester une langue de communication et une langue d’expression pendant encore très longtemps. Donc on va avoir le français de l’époque, le créole de l’époque et le malgache. Et puis, on a aussi d’autres langues, par exemple pour les territoires de l’océan Indien, on avait également l’hindi, le gujarātī et d’autres langues. Mais pour la question du créole, ce qui m’intéresse là, c’est comment, les gens passaient du français au créole et du créole au malgache. Cette circulation entre les langues pour dire des choses différentes, me semble aussi extrêmement importante. En fait, on circule d’une langue à l’autre et cette circulation, plutôt que de se dire qu’une langue écrase l’autre — alors là, je sais que vous aurez certainement l’occasion de discuter des relations de pouvoir entre les langues et il y a eu de nombreuses études là-dessus mais moi, je voudrais plutôt m’intéresser à la manière dont les langues peuvent coexister, comment elles peuvent vivre ensemble sur la même terre, et au fait qu’il n’y a pas division dans cette vie ensemble, dans cette vie en commun de ces différentes langues, mais qu'il y a, au contraire, une multiplication d’expressions et de différences qui ne peuvent qu’enrichir notre espace public. Imaginons, par exemple, qu’on aurait les noms des localités dans nos territoires dans les langues du territoire, et on aurait donc sous les yeux — puisque comme vous le savez, les langues ça ne fait pas que s’entendre, ça se lit, c’est visible aussi — un nom, le nom d’une localité et, je ne dirais pas dans sa traduction, mais comment cette localité est dite dans la langue française et dans les autres langues de France. Je pense que ça, par exemple, ça mettrait en lumière, à la fois les différences, les singularités et le commun. Le commun, puisque finalement cet endroit existe pour toutes ces personnes, il porte peut-être un nom différent, mais il est ce qui réunit toutes ces personnes qui y vont. Donc cette question de comment penser le commun, que le commun n’est pas quelque chose qui va exclure les autres choses mais, au contraire, la mise en commun de plusieurs choses et que c’est cette coexistence, je ne dirais pas une addition, mais plutôt cette coexistence, cette mis en partage et, aussi, cette mise en visibilité : de rendre visible et lisible toutes ces différences, je pense que ce serait une étape extrêmement importante.

Il y a deux autres choses dont je voudrais parler. Une des premières choses, c’est une demande qui est souvent venue des territoires dits des outre-mer, c’est la collecte. Collecte des langues, collecte des mémoires vivantes. Il y a déjà eu plusieurs collectes qui ont eu lieu ici et là, la plus organisée est celle qui est faite par le centre culturel Tjibaou. Mais je pense qu’il faudrait vraiment le faire et nous avions parlé, à la suite d’une mission sur le Jardin d’Acclimatation, avec le service d’action civique qui était très intéressé, de former des jeunes dans ces territoires et que ce serait ces jeunes du service civique et leur part de service civique, ce serait de faire ça. Je pense que ça serait extrêmement important et, ensuite, de rendre cela accessible au plus grand nombre. Je pense que cela rendrait de nouveau, pour moi, cette question de l’accès — c’est-à-dire que ce n’est pas non plus quelque chose de difficile à trouver, de compliqué, non, c’est là. La deuxième chose, c’est aussi, je pense, de faire entendre de nouveau le son des langues. C’est-à-dire qu’on les entende. Évidemment, il y a la lecture, mais qu’on puisse avoir dans des lieux de l’entente. Je me souviens que j’avais imaginé, pour un endroit que l’on devait faire à la Réunion, qu’on entendrait les langues qui étaient venues sur cette île. Les gens n’ont pas perdu leur langue au moment où ils ont débarqué sur cette île de la Réunion, donc ils ont continué à parler ces langues. Et de pouvoir les entendre et pas toujours dans la traduction, qu’il y ait aussi ce sens que l’on n’a pas toujours besoin de traduction. Il y a un son de la langue qui est aussi important. Notre oreille doit s’habituer à entendre des langues que nous ne comprenons pas pour que, aussi, le son fasse sens. Et je pense que ça, c’est extrêmement important. On sait, par exemple, on le sait pour la musique, on le sait pour les chants, on peut entendre quelque chose, on ne comprend pas nécessairement ce qui est dit, mais il y a des choses de la mélodie, donc du chant de la langue qui est important. Donc ces chants des langues de France, je pense qu’il faudrait aussi les rendre accessibles, qu’on soit dans des endroits où on les entendrait, on entendrait des contes dits dans ces langues, des chants et pas nécessairement de la traduction, mais qu’on s’habitue à entendre ces langues de France, que leurs sons nous redeviennent familiers et parce que le son porte très souvent ce qui est dit, le contenu, on entend bien quand un texte peut être un texte triste ou un texte joyeux. Et peut-être qu’on va se méprendre, on va penser que c’est un texte joyeux alors que c’est un texte triste, mais justement, on apprendra que les tons sont différents. Et je pense que la question de cette éducation de l’oreille est aussi importante pour cette éducation du commun, de la mise en commun. Qu’est ce que le bien commun ? Le bien commun, c’est justement de vivre avec des personnes qui sont différentes de nous, mais avec lesquelles nous partageons quelque chose, c’est-à-dire un territoire et le désir de vivre ensemble sur ce territoire et que ce territoire puisse être transmis avec ses richesses, avec ses patrimoines aux générations suivantes. Donc ces deux choses, à la fois la collecte, c’est-à-dire la question de la transmission aux générations suivantes par la mise en archive et aussi, peut-être aujourd’hui dans l’espace présent, la question de refaire entendre le son. Donc j’inviterais peut-être, dans ces états généraux, à un moment donné, que chacun s’exprime dans ses autres langues puisque nous parlons sans doute tous la langue française, mais aussi les autres langues. Et que peut-être à un moment, chacun d’entre nous puisse parler dans cette langue qui est notre ou nos autres langues.

On a beaucoup parlé de la graphie, il y a des gens bien mieux placés que moi, dans ces états généraux, pour poursuivre ce débat, ce dont je voudrais parler, c’est de la possibilité de publier des choses. On a aujourd’hui de nouvelles technologies qui rendent cela possible et je pense qu’il ne s’agit pas de faire des pléiades, il s’agit de multiplier des publications, des petites publications, de voir qu’on puisse lire vraiment ces langues, qu’elles puissent, qu’il y ait le même texte, des textes administratifs qui apparaîtraient dans toutes ces langues, et aussi dans les journaux, qu’on puisse les voir à la télévision. Je voyais, en Nouvelle-Zélande, il y avait eu une perte des langues maories suite à des politiques que l’on connaît, c’est-à-dire qu’on ne les apprenait plus à l’école, on ne devait apprendre que l’anglais, les enfants qui parlaient le maori étaient punis, nous connaissons cela, et la télévision, de nouveau, a été quelque chose d’extrêmement important avec des émissions pour les enfants.

Donc on a à notre portée, des choses tout à fait possibles et je pense qu’il faut entrer dans le faire, aujourd’hui, même à un tout petit niveau, les choses sont possibles. Il faut commencer dans une école, dans une classe, dans une commune, à le faire et à faire publier que ce soit, je le dis, le texte administratif, évidemment à l’école… Les gens ont parlé, ont écrit, se sont exprimés dans des langues des choses extrêmement importantes et qui font partie de notre histoire commune, il faut donc que ces textes-là, de la même manière que nous avons des textes qui fondent la langue française, qui fondent les langues de France, nous y ayons accès. Donc on pourrait aussi imaginer certains textes fondateurs, comme les textes fondateurs de la République française, qui seraient systématiquement traduits dans les langues de France. On pourrait tout à fait imaginer la déclaration des droits de l’homme et du citoyen traduite dans toutes les langues de France. On pourrait aussi, évidemment, imaginer d’autres textes, là je parlais d’un texte sérieux.

On sait le rôle que joue la musique, on sait le rôle que joue la poésie dans la transmission, d ans la circulation des langues. Je suis en Guyane, j’entends de la poésie, du slam ou du hip-hop ou du rap des langues qui existent en Guyane, mais je dois pouvoir aussi les entendre si je suis à Paris ou à Fort-de-France et vice versa. Donc la mise en commun, c’est ce partage d’un territoire à l’autre, de sortir parfois de l’insularité et de faire circuler davantage, non pas simplement de l’hexagone à ce territoire, mais entre ces territoires. De mettre ces langues en conversation comme de mettre nos mémoires en conversation, pour retrouver justement ce qui nous relie tous, puisque nous sommes à la fois extrêmement singuliers, chaque territoire a une histoire totalement singulière, et sur chaque territoire, il y a encore des groupes qui ont des histoires singulières, puisque chaque territoire a été constitué par des vagues d’arrivées différentes où il y avait aussi parfois des peuples autochtones, donc nous avons des singularités et nous avons quelque chose qui est collectif et que nous partageons.

Cette mise en commun doit être repensée avec le rôle des langues de France dans cette construction, aujourd’hui, de cet espace commun et de cette mise en commun. Comment penser l’espace public, comment peut-être aussi, dans l’espace public, ne pas encourager la fragmentation des mémoires et donc la fragmentation des groupes. De savoir que, bien sûr, tel groupe a besoin que son histoire soit inscrite, mais comment son histoire est mise en relation avec l’histoire d’un autre groupe, et ce sont ces passerelles que nous devons construire, et les langues de France jouent un rôle extrêmement important dans cette mise en relation des mémoires, des histoires qui construisent donc l’espace commun qui nous relie. Je vous remercie beaucoup et j’espère vraiment, je suis sûre que ces états généraux du multilinguisme dans les outre-mer vont être extrêmement fructueux et que nous allons beaucoup en apprendre et que, justement, une étape va être franchie pour que les langues de France et la langue française deviennent vraiment les langues de cet espace commun.


Je vous propose de continuer en image car ce qui fait la complexité d’un travail collectif, ce sont les rythmes de travail des uns et des autres qui sont différents. Le rythme du chercheur n’est pas celui d’un artiste qui n’est pas celui du monde de l’école qui n’est pas celui des médias dont je pense qu’il est frénétique. Frédéric Ayangma vous prie de l'excuser, il ne peut pas intervenir ce matin car il a dû répondre à une urgence, donc on a voulu vous représenter ses petites vignettes audiovisuelles qui sont intitulées « Akouman » et qui sont une des façons dont Guyane Première tente de travailler au plus proche de la population guyanaise et de ses langues. Merci de lancer la vidéo.


Je vais maintenant demander à Florence Pizzorni et à Daniel Maximin de nous rejoindre sur l’estrade. Florence Pizzorni est chercheur et travaille au Mucem à Marseille, et Daniel Maximin est le commissaire de cette année des outre-mer.

Expert 2 : Florence Pizzorni (Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée)[modifier | modifier le wikicode]

La difficulté est de ne pas se répéter quand on prend la parole après une journée aussi dense que celle d’hier. Sur beaucoup de points qui ont été soulevés, j’adhère très largement et mon propos ne va pas reprendre des éléments d’hier. J’ai essayé de trouver des éléments concernant la description et l’analyse des langues qui soient peut-être, vous allez le considérer, un peu sur la marge, mais ils viennent compléter tout ce qui a pu être dit hier. J’essaie de faire un peu dans l’innovant. Je m’aperçois que Françoise Vergès est allée dans le même sens et elle a déjà défriché un peu le terrain vers lequel je souhaite aller. Je voulais commencer mon propos avec une référence à Ricœur. Ricœur qui s’interroge sur la multiplicité des langues et la difficulté que l’homme a de se reconnaître un. Tout se passe comme si l’homme, d’emblée, est autre que l’homme, dit-il. Et il trouve dans la condition brisée des langues (je trouve que c’est une jolie façon de le formuler) le signe le plus visible d’une sorte d’incohérence, d’incohésion primitive. L’humanité ne s’est pas constituée d’un seul style culturel, mais a pris des figures historiques cohérentes, closes : les cultures. Et Ricœur s’interroge sur ce phénomène.

Et je constate que dans nos façons d’aborder l’analyse des langues, en fait il y a deux mouvements parallèles qui prédominent. Un mouvement qui va dans l’analyse et la mise en évidence permanente des différences et qui creuse, petit à petit, les éléments de différenciation entre nos différentes cultures. Effectivement, tous les propos qui ont été tenus hier correspondent à cette observation de la diversité, de cette biodiversité des cultures. Un autre mouvement, d’ailleurs ils ne sont pas antithétiques, à mon sens ils sont totalement complémentaires, va dans la direction d’une recherche de ce qu’il y a de commun à l’ensemble de nos manifestations culturelles dont les langues. Quel est le tronc commun ? Finalement nous sommes tous des hommes, l’anthropos, et Ricœur va dans ce sens ainsi qu’un autre chercheur auquel je ferai référence et auquel je voudrais rendre honneur ici, on n’en parle plus beaucoup aujourd’hui, qui est Marcel Jousse qui est, dans ses recherches, toujours à la recherche de l’anthropos commun, ce tronc commun de l’humanité.

Donc, effectivement, les langues répertoriées au monde se comptent par milliers. Et, dans un premier temps, on les a considérées comme des marqueurs identitaires. Je vais essayer d’être assez structurée pour vous donner les différents éléments descriptifs des langues. Les marqueurs identitaires sont ce dont on a parlé jusqu’à maintenant. L’homme n’a cessé de recomposer des unités à sa petite échelle. La langue est systématiquement utilisée comme marqueur identitaire. Des langues ont été utilisées pour construire des référents identitaires territoriaux. Et toute l’anthropologie a construit ce modèle explicatif qui relie la langue, le territoire, la culture. Et là, on a des sortes d’ensembles cohérents très géographiquement marqués, d’autant que la perception généralement presque systématiquement conflictuelle de la question des langues conduit à des mises en frontières rigides et à des discours conditionnés avec des fantasmes de pureté qui continuent à exister malgré tout ce qu’on a pu en dire jusqu’à maintenant.

Depuis le début de ces rencontres, on a souligné les pertes nombreuses de langues. Le souci, l’inquiétude qu’on a sur cette perte d’éléments essentiels à la sauvegarde de la diversité. Bien sûr c’est un souci que je partage absolument. Mais il faut aussi indiquer que des langues d’identification ne cessent aussi de naître en permanence dans tous les territoires. Dès qu’il y a un frottement sociétal, des langues naissent aujourd’hui. On assiste à des pertes, mais on assiste aussi à des renaissances. Les différents argots, le beur, les verlans, la langue du rap, des français, parce qu’on parle du français comme langue unitaire, mais en fait, si on y regardait de près, le français qu’on parle en Guyane, le français guyanais, le français guadeloupéen, le français algérien, sont des français qui, finalement, portent en eux la marque des cultures dans lesquelles ils se sont développés et des échanges qui ont eu lieu au cœur de ces langues. Et finalement ce n’est pas exactement le même français qui est parlé. Donc c’est une langue unifiante, certes, mais avec des variantes liées au contexte local. Pensez aussi au français du Québec, par exemple. Et on pourrait mettre aussi dans cette catégorie le créole. Alors je sais que Françoise en a parlé, je voulais faire sentir à quel point, finalement, comment le créole est une langue créée de toute pièce devant la nécessité, dans les conditions dramatiques de l’esclavage, de s’entendre à la fois entre la langue du maître et la langue des esclaves, mais aussi entre esclaves qui provenaient de nations africaines différentes et qui donc, entre eux-mêmes ne parlaient pas les mêmes langues. Donc il y a une nécessité, pour faire du lien social à créer une sorte de modus vivendi, un consensus linguistique. Et le créole a émergé, donc une langue neuve, une langue nouvelle, alors que peut-être on peut s’interroger sur le devenir de ces langues africaines qui ont été importées. Finalement, la création du créole sur les territoires a été aussi la disparition de ces langues africaines dans leur usage transplanté dans les diverses colonies. On a donc la cohabitation entre la perte et la naissance de langues. Autour de cette diversité linguistique, il y a un rêve qu’on a toujours porté qui est ce rêve de l’unité. Dans les cultures occidentales, européennes et méditerranéennes, qui sont plus ma spécialité, on fait référence au mythe de Babel. Cette recherche d’une langue unique qui unifierait les hommes, d’une certaine manière, face à la puissance divine, qui leur donnerait plus de force. Ce mythe de Babel a donné lieu à toute une série de travaux par la suite. Les moines ont recherché ce que pouvait être la langue adamique, la langue initiale, et on a construit des monuments colossaux à la Renaissance et au XVIIème siècle pour essayer de construire une langue avec des petits morceaux de toutes les langue qu’on connaissait à l’époque, construire une langue qui serait comprise de tout le monde, une langue universelle, dite la langue adamique. C’est le même ressort qu’on a connu dans l’espéranto. Cet espoir qu’on a mis dans la création de cette langue, l’espéranto, qui devait permettre à tous les hommes du monde de se comprendre. Certaines langues ont été créées également en unification pour permettre certaines pratiques, comme le commerce, par exemple. C’est le cas des lingua franca. Alors on connaît bien la lingua franca méditerranéenne qui est une sorte de mélange de l’Italien, de l’espagnol, de l’arabe pour permettre à la fois l’intercompréhension des esclaves, parce que l’esclavage n’est pas l’apanage uniquement de l’outre-mer, mais il s’est également pratiqué dans tout le secteur méditerranéen, un tronc commun dans l’humain. Donc cette lingua franca, tentative d’unification. Et je voulais citer également dans cette tentative, le brésilien. Pourquoi le brésilien ? Parce qu’il se trouve que le Brésil est le pays au monde, aujourd’hui, qui a tenté de réaliser un musée de la langue et un musée de la langue brésilienne. On a coutume de dire qu’au Brésil on parle le portugais, mais en fait on ne parle pas le portugais, on parle un portugais adapté au Brésil qui est le brésilien. Et ce qui est assez formidable dans ce musée de la langue brésilienne, c’est que, évidemment, le gouvernement brésilien en mettant en place cette structure culturelle de la langue, a tenté de trouver par la langue un pivot pour l’identité nationale, on en a beaucoup parlé en France, donc au Brésil aussi ils sont dans cette recherche de l’identité nationale, et le passage par l’identité nationale, c’est la langue qui a permis de le penser et elle s’est pensée à travers l’idée du métissage. C’est le seul état au monde que je connaisse qui, aujourd’hui, revendique l’identité nationale sur la base des apports mutuels que se sont faits les populations qui sont venues occuper ce territoire. Et le brésilien est présenté comme langue, comme langue de métissage.

Donc la langue est un marqueur identitaire, mais la langue est aussi un marqueur de l’échange. Et c’est le deuxième élément très important que je voulais souligner et qui peut être utilisé dans des perspectives de muséographie des langues. Ce marqueur de l’échange dont Françoise Vergès a beaucoup parlé, les mots d’une langue portent les traces de l’histoire des peuples. Ces traces sont essentielles, tout particulièrement pour les cultures de tradition orale dont ils constituent d’une certaine façon, les archives vives. Je n’insisterai pas, Françoise Vergès en a beaucoup parlé, les langues sont les indicateurs de la mobilité et les traceurs des relations de contact et de domination éventuellement. La piste des mots voyageurs, c’est une jolie formule que j’aime bien, c’est en fait la traçabilité des faits culturels dans l’histoire des peuples. J’en veux pour exemple dans cette petite séquence qu’on nous a passée en permanence, un mot qui était pour dire la fin en guyanais, le bigui angri, tout le monde aura lu derrière bigui angri, big angry et là, on a une traçabilité de la langue qui est intéressante.

Parlant de la traçabilité, enfin des mots de l’échange, ce à quoi je voulais arriver, c’est au fait que les langues sont des objets dynamiques. On parle souvent des langues et, justement, les tentatives de créer des dictionnaires, qui sont des outils absolument utiles, je ne reviens pas là-dessus, mais c’est une façon de fixer une langue à un état précis de sa constitution. Je pense qu’il faut penser la langue dans ses dimensions dynamiques. Elle est dynamique pour plusieurs aspects. D’une part pas les changements sociaux et culturels qui affectent la société des locuteurs, donc ça on en a déjà parlé, ce sont les marqueurs de l’échange qui apparaissent là. Mais aussi, et c’est une dimension qu’il faut prendre en compte, l’évolution des techniques, Claude Lévi-Strauss lui-même, disait que toute société est fondée sur la communication, les langues et leur usage dans la société sont à considérer par les connections qui s’établissent entre le système des signes et les supports qui les propagent.

Aujourd’hui, l’évolution des techniques et des médias de communication affecte donc très directement nos langues. La pratique du mail ou du SMS transforme radicalement la graphie, l’orthographe, mais le vocabulaire ou la syntaxe. Toute personne ayant dans son environnement des jeunes de 20 à 25 ans, savent que ces jeunes parlent entre eux une langue qui, bien souvent, nous échappe. La modification de la langue est liée au pouce qui agit sur le clavier, donc à un élément corporel essentiel et c’est là que je voulais arriver surtout, c’est que les langues sont surtout et avant tout des objets sensibles, des objets qui mettent en œuvre l’ensemble du corps. Et c’est là qu’on va retrouver l’anthropos, c’est là qu’on va retrouver ce que nous avons de commun à travers toutes les langues. C’est l’expression du sensible, la dimension corporelle, la langue est incorporée. Je fais référence à et je vous renvoie à l’œuvre de Marcel Jousse, l’anthropologie du geste dans lequel s’exprime très largement le fait que la langue n’est pas seulement les mots qu’on profère, mais c’est toute une série de gestes, de pratiques, de mimiques, une gestuelle donc ce que j’appelle plus largement des pratiques langagières. Je pense que l’on aurait tout intérêt, plutôt que de parler du multilinguisme, de parler globalement des pratiques langagières. Notre collègue kanak parlait hier de l’aspect initiatique des langues kanakes et, effectivement, dans cette initiation, il y a tout une part qui n’est pas uniquement de l’oralité, mais également de la pratique gestuelle.

Dans un contexte muséal, on proposerait donc de tenter de penser les sonorités produites par le corps humain, en les articulant à une problématique patrimoniale. Les voix parmi les bruits, les sons, les ambiances de la cité, des marchés, de l’usine, des champs, de la forêt constituent de nouveaux matériaux pour une musicalisation du paysage. Il faut penser la langue comme une musique du paysage. Dans le monde global où se confronte diversité et identité, les inventaires et la patrimonialisation des paysages sonores à l’instar des paysages et des patrimoines bâtis ou ethnologiques ont peut-être du sens. Il faut croiser images, sons, pour réifier les espaces dans lesquels sont immergées nos cultures. Je voulais juste conclure avec un proverbe : « nos oreilles n’ont pas de paupières », c’est-à-dire que nous sommes tous amenés à nous entendre sans oreilles, et nous entendre, je voudrais jouer sur le double sens du mot entendre en français, cela peut-il nous amener à nous comprendre ?


Merci beaucoup Florence. Daniel Maximin, tu l’as compris, Daniel, le rôle difficile qu’on a confié à la personne qui conclut ces tables rondes plénières, c’est de donner le point de vue d’une institution dans laquelle il travaille, sur la thématique de la plénière.

Représentant de l'institution : Daniel Maximin (Commissariat de l'année de l'outre-mer)[modifier | modifier le wikicode]

D'abord bonjour à tous et à toutes,

et dire le plaisir et le bonheur que j’ai à être là en tant que commissaire de l’année des outre-mer et en compagnie de deux des responsables qui sont là, Joëlle Billon-Galliot et Robby Judes. Nous avons souhaité que cette année soit aussi une année pour changer un regard, c’est aussi une année de rencontre entre les ultramarins. Et nous savons par les rencontres qu’il y a et la joie que chacun a de découvrir l’autre, que ce n’était pas une chose évidente et que nous souffrons, nous, dans les outre-mer, de méconnaissance entre nous, que ce soit dans la réflexion sur les institutions, par exemple, nous avons toutes sortes d’institutions dans le cadre actuel de la constitution française de Wallis jusqu’à Saint-Martin en passant par la Guyane et la Nouvelle-Calédonie, nous avons toutes sortes de langues, bien entendu, les langues de France et, très majoritairement, les langues des outre-mer, nous avons toutes sortes de cultures et c’est pour cela que l’on a mis les outre-mer au pluriel.

Comme vous le savez, je suis arrivé hier soir parce que, dans la multitude des choses qu’il y avait, il y avait aussi le lancement d’une quinzaine où, là aussi c’est la première fois, comme là c’est la première fois que toutes ces langues se rencontrent dans un même lieu, la rencontre de trente ans de cinéma dans les outre-mer qui était lancée à la cinémathèque le 14. Et là aussi, c’était une photo de famille sur la scène où on voyait les anciens, les premiers qui ont fait des films aux Antilles, en Guadeloupe, en Martinique, Sarah Maldoror rencontrant de jeunes documentalistes de Polynésie, de Guyane… Et quelque part c’est ce qui est essentiel et vital, au-delà de toutes les interprétations qu’on peut faire. On ne fabrique pas du vivre ensemble chacun de son côté ou, sinon, c’est simplement des paroles en bouche comme on dit chez moi. Et donc oser la confrontation, la confrontation avec l’autre, c’est quelque chose qui est vital. Je le dis parce que je ne vais pas parler en tant que commissaire de l’année des outre-mer puisque je n’étais pas là hier, puisque je n’ai pas vocation, il ne s’agit pas d’une institution comme la DGLFLF par exemple, ou comme telle ou telle de toutes les institutions qui sont représentées ici. Et les conclusions, les réflexions, les débats, débats politiques, débats linguistiques, débats culturels que nous devons avoir et qui sont lancés par tout ce que nous faisons comme ces états généraux, cher Xavier North, c’est un commencement, ce n’est pas une fin, on ne va pas conclure en disant : « Ça y est, on a trouvé, ce soir, voilà, maintenant le chemin rayonnant qui nous amènera vers la promotion de toutes les langues et le partage entre nous avec certaines choisies ». De même que l’année des outre-mer était une année de commencement.

Donc je vais modestement parler en tant que Daniel Maximin, écrivain et enfant de la Guadeloupe. Ça veut dire quoi ? Par rapport au sujet, on demande : « rôle des langues dans la construction d’une identité commune », c’est très curieux, très passionnant, parce que c’est un défi qu’un titre comme celui-ci. Parce que est-ce l’identité qui fait les langues ou sont-ce les langues qui font l’identité ? Les langues, c’est quand même curieux, elles sont toujours là avant, elles sont données comme telles, elles ont la grammaire, elles ont leur structure, elles ont évidemment une part de vocabulaire qui, ensuite, va évoluer, mais elles ont la structure. Mon créole, c’est récent, trois ou quatre siècles, on ne sait pas comment il s’est fabriqué. Mais, en tout cas, c’était là à ma naissance, à notre naissance, avant même que nous ayons la conscience de défense d’une identité par exemple.

Donc la langue s’impose, la langue est une imposition, la langue ne se fabrique pas, la langue n’est pas quelque chose qui est comme ça, offerte comme un outil dont l’identité va user pour pouvoir mieux exprimer ce qu’elle est. La langue maternelle, par exemple, celle qui nous constitue avec non pas un vocabulaire, mais un rythme, une couleur, des choses que nous ne pourront jamais enlever même si nous en apprenons quinze autres, cette langue maternelle est une imposition pendant les neuf mois dans le ventre de la mère. Et nous ne pourrons pas ne pas être avec cette langue qui est donc comme une espèce de (disons le mot grossièrement) une dictature d’une certaine langue qui est la première par rapport aux milliers de langues qui existeront sur la terre et même celles que j’aurai envie d’apprendre par l’amour ou par l’imposition.

Donc il y a cette donnée identitaire et, en réalité, ça veut dire que vivre, faire son identité individuelle, personnelle, c’est s’échapper, c’est échapper aux langues, c’est échapper à la clôture dans laquelle toutes les langues nous mettent, l’une par rapport aux autres, les unes en liaison avec d’autres, les unes créolisant les autres comme pratiquement les trois quarts des langues sur la terre : français, roumain, créole du latin, etc. Et puis après, évidemment, ces langues s’enferment dans une pureté puisque « ma langue, aucune autre n’est comme celle-là ! » Et donc on voit très bien quelle jouissance d’une identité qui est affirmée par le simple fait que je parle dans une langue me rassure, même si, par exemple, je dois exprimer des choses qui sont les rêves des autres, les drames des autres. Mais j’ai ma langue qui l’exprime, ce qui peut me faire croire que je suis dans une spécifique générale y compris sur mes pensées, mes sentiments et mes espérances et mon passé. Or c’est faux. Il y a du commun, il y a du transversal dans tout cela. Donc chaque langue enferme dans quelque chose. C’est pour ça que nous avons si souvent cette tentation du monolinguisme. Je suis quelqu’un qui a été dans le plurilinguisme caribéen avec une volonté affirmée des parents, de l’école, des institutions politiques de m’amener au monolinguisme uniquement français. C’est ça et pourtant c’est raté. Pourquoi est-ce raté ? C’est ce qui est intéressant. C’est raté à cause de la culture. Mes parents parlaient créole entre eux aux deux bouts de la table, en interdisant à leurs sept enfants de parler le créole. C’est-à-dire que mes parents m’ont appris le créole en m’interdisant de le parler. Et je peux vous dire que jusqu’à aujourd’hui, mes deux parents sont décédés, jamais je ne leur ai parlé en créole jusqu’à leur mort, sauf quand c’était un peu pour rire, un peu dans l’affectif, parce qu’on était déjà grands et on avait évidemment, eux comme nous, dépassé cette clôture par les évolutions de l’histoire, par ces évolutions politiques, entre ces années 50 et les années de leur propre maturité où ils ont, eux aussi, conçu que le plurilinguisme créole - français n’était pas une chose qui était nécessaire. Ils l’ont fait parce qu’il fallait promouvoir l’échange, promouvoir le français, promouvoir le fait qu’il fallait sortir de l’oppression, sortir de la domination en prenant la langue du maître, en prenant la langue qui avait été imposée, en prenant la langue du droit, la langue de la défense, la langue des codes qui allaient me permettre de trouver des lois, la langue de l’école, la langue de l’éducation, la langue pour être médecin, pour être avocat, pour être professeur, pour être enseignant. Comme cela s’est passé dans la France profonde par rapport aux langues régionales qui ont été laminées au nom de la promotion de la liberté de gens qui avaient été dans l’oppression.

Donc quelque part ils avaient raison, et pourquoi ? Mais non ! Quelle aliénation ! La langue du maître devenait la langue. Grave erreur dont eux aussi et moi aussi on s’en est rendu compte après. Aucune langue n’est une langue d’oppression sinon dans la bouche des oppresseurs, et une langue est une langue de libération dans la bouche de ceux qui résistent. Et en effet, ces langues qui sont une telle imposition à nous tous, elles sont un outil à la disposition, alors, de nos combats identitaires. Et, à ce moment là, n’importe quelle langue peut passer, à la condition qu’elle me donne la liberté nécessaire pour vouloir être libre sur terre, c’est-à-dire dans ma famille, dans mon pays, dans ma société, dans ma culture. C’est-à-dire faire mon poème et pas celui des autres, faire exprimer ma danse et pas celle des autres. Exprimer donc quelque chose qui me prouvera que la liberté n’est pas simplement un discours que je profère mais quelque chose que je ressens et que je peux vivre dans ma chair, dans mon corps, dans mes sentiments, dans mes espérances, non seulement pour moi, mais vis à vis des autres, dans quelque chose qui est alors une offrande, quelque chose qui passe chez l’autre aussi, qui lui procure, à lui aussi, de la liberté. C’est ça le défi de la culture et que la langue seule ne peut pas faire. La langue ne peut que traduire, mais la langue ne peut pas transmettre. Et, en ce sens, il nous faut donc bien ce plurilinguisme lorsque nous en avons l’occasion. Et c’est vrai que le rêve des hommes est à la fois d’avoir la jouissance d’une langue qui est celle qui manifeste le plus leur passé, leur réalité ancienne, leur réalité maternelle et, en même temps, nous avons tous, sans exception sur terre, ce désir de traduction, ce désir d’aller aussi vers d’autres langues, qu’elles soient imposées ou qu’elles soient choisies par amour.

Donc de mon monolinguisme imposé, ma réalité est un plurilinguisme, le français. J’habitais Saint-Claude, c’est-à-dire en face de l’endroit où a eu lieu le grand combat de la résistance au moment où Napoléon Bonaparte a voulu rétablir l’esclavage, en 1802, alors que nous avions conquis la liberté par l’abolition de l’esclavage en 1794. Pour quel rapport avec les langues ? Eh bien, je constate une chose, ma mère me lisait, en face de ce volcan, deux choses : la proclamation de Delgrès avant ce grand suicide collectif « À l’univers tout entier, le dernier cri de l'innocence et du désespoir. » À l’univers tout entier, dans une langue française évidemment totalement maîtrisée, la langue de la résistance du dernier grand combat avant qu’ils ne se fassent sauter et qu’ils inscrivent, pour toujours dans nos mémoires, cette résistance dans le sang qui est devenu la sève de mon pays. C’était en français, et avant de monter à la montagne, ils ont fait afficher cette chose dans les rues de Basse-Terre. Et quand je vois plus tard, je vais à la rencontre de Toussaint Louverture au Fort de Joux, là où Bonaparte l'a fait emprisonné en cherchant l’endroit le plus froid. Qu’est-ce que nous constatons, que nous lisons ? Dans tous les documents qui sont là, nous avons une proclamation de Bonaparte, puisqu’il fallait tout faire pour cacher que son armada n’était pas venue pour rétablir l’esclavage, et donc il fallait tromper les haïtiens, eh bien il y avait une proclamation affichée dans les rues des villes de Haïti, en créole. C’est-à-dire que Bonaparte avait su et pensé qu’il allait utiliser la langue des haïtiens pour mieux tromper les haïtiens et, devant la défiance qu’ils auraient pu avoir d’une proclamation en français, ils avaient choisi de les mettre dans ce qu’ils considèrent comme leur langue dans laquelle il allait pouvoir les tromper et les aliéner. Vous voyez comment l’histoire, la réalité, nous rend à chaque fois méfiant vis à vis de tout enfermement que nous aurions pu avoir, en pensant qu’une langue nous sauve, qu’une langue nous sauvera politiquement , qu’une langue nous sauvera culturellement.

En réalité, non, c’est l’usage politique, c’est l’usage culturel libre que nous faisons qui va libérer les langues parce que toutes les langues ont à être libérées. Il n’y a pas de langues tranquilles, il y a des langues qui ont servi les impérialismes anglais, français, espagnol, ce sont, dans notre XXIème siècle et depuis le XIXème, de grandes langues de résistance à ceux qui se battaient contre les colonisations et qui ont, en quelque sorte, construit des cultures, des poésies, des romans, des films libres, des films de résistance, de combat, dans ces langues qui sont donc, aujourd’hui, des langues aussi de liberté et non pas simplement les langues originaires de ceux qui avaient voulu imposer leur loi unique. Et donc, nous sommes dans cette réalité. Et j’ajouterai une chose, je ne suis pas devenu caribéen avec le français et le créole, je ne suis pas devenu écrivain avec le français et le créole, je suis devenu poète à cause de l’espagnol et à cause de l’anglais. C’est-à-dire que dans l’enfance, les musiques, les textes, l’oralité dans nos régions étaient presque majoritairement, dans ces radios qui nous donnaient le son, la guadija de Cuba, des choses qui portaient à notre cœur caribéen dans mon petit village de la Guadeloupe. Et il y avait les calypsos avec quelque chose qui portait une espèce d’oralité aigue avec les trompettes, avec cette musique de calypso. Et de l’autre côté avec Cuba, il avait quelque chose qui était plutôt dans la gravité de ces sonorités espagnoles en O, la gravité du piano qui a été si génialement inscrit dans les cultures cubaines. Et tout cela rentrait où ? Florence l’a dit, dans les oreilles. Parce que comme l’a dit Henri Michaux, on n’a pas prévu de fermeture pour les oreilles. On peut dire : « Dommage » parce qu’on peut fermer les yeux, fermer la bouche, mais les oreilles, on ne peut pas. Ça veut dire que l’autre rentre en moi. Alors l’autre impérialisme, il rentre en moi, il m’impose des choses avec sa voix, avec sa langue, et en même temps, j’ai aussi la capacité et la possibilité de trier, de choisir, de lutter contre cet impérialisme qui est dans mon oreille avec quelque chose qui est la liberté intérieure que je peux avoir.

Et donc, à côté de ce français et de ce créole qui sont à la source de mon identité socio politique économique anthropologique de la Guadeloupe, deux langues autres, mais comme langues de liberté, comme langues de culture, de musique, de poésie, de résistance sont entrées elles aussi et ont fait que, dans une certaine mesure, j’ai pu exprimer en français, quelque chose qui dépassait les clôtures que la langue française pouvaient me donner avec ses propres sonorités, pour exprimer quelque chose qui serait moi, ma Guadeloupe, ce que je suis comme cela.

C’est vrai que, et je vais conclure là-dessus, nous avons à nous battre politiquement pour la promotion de toutes les langues, nous avons à nous battre pour les langues qui disparaissent parce que les humains qui la parlent disparaissent ou bien parce qu’ils sont dans des situations d’oppression ou des situations de domination par d’autres, c’est le travail politique que nous avons à faire. Mais en réalité, ce que nous savons aussi, c’est que rien ne serait pire que de mettre le travail politique comme source de ce qui sera ensuite l’identité et la culture. C’est complètement l’inverse, c’est au nom des réalités que nous avons et qui sont prospectives que jamais nous ne pourrons enfermer, comme jamais nous ne pourrons enfermer la langue dans nos désirs. Nous avons, par exemple, pour le créole, la génération qui est la mienne et il y en a beaucoup dans cette salle, travaillé pour donner une modernité vocabulaire avec tout le monde moderne dans la langue créole. On le fait pour d’autres langues. Tout ça, c’est un travail absolument nécessaire, mais en même temps, tout ce qui consisterait à prendre cette langue comme le symbole, comme l’outil, comme le drapeau est quelque chose qui nous enfermerait dans une oppression nouvelle et qui n’est pas seulement linguistique. C’est-à-dire que nous avons, nous des outre-mer français, une difficulté particulière, parce qu’il se trouve que c’est vrai que la France, avec cette politique assimilationniste qui a longtemps été la sienne, a été anti Babel dans son identité. Depuis la révolution, penser que l’unité, faire le vivre ensemble, ça ne peut être qu’avec une seule langue, ça ne peut être qu’avec une seule identité. Et nous-mêmes, dans notre combat politique contre cet impérialisme, nous avons parfois eu tendance à utiliser le même outil en disant : « C’est vrai que notre identité, pour l’affirmer contre le colonisateur, il va falloir aussi l’enfermer dans quelque chose » et, par exemple, on a eu dans nos mondes créoles, il y a trente ans, quelque chose qui consistait à dire : « Seul le créole est l’expression de notre identité, le français c’est la langue de l’autre, c’est le pouvoir de l’autre, il faut aussi s’en détacher. »

Et donc, ce besoin que nous avons parfois, face à l’oppression d’une langue dominante puisqu’elle a longtemps été la langue des maîtres et la langue du colonisateur, peut parfois nous mettre dans un danger très grand, je l’affirme, qui consisterait à dire : « On va faire la même chose de notre côté et s’enfermer ».

Je termine juste en citant ce qui se passe en Nouvelle-Calédonie peut-être très important pour nos mondes créoles. L’exemple de ce qui s’est passé dans la vie des mondes créoles est peut-être très important pour la Polynésie et la Nouvelle-Calédonie puisque ce ne sont pas les mêmes histoires. Il n’y a pas l’affrontement binaire (ce sont les pires) qu’il y a pu avoir entre le créole et le français qui nous a amené à un certain nombre de choix dans nos mondes. C’est ce que je voulais dire pour dire pourquoi c’est si important qu’on ait cette rencontre en regardant bien ce qui est différent, ce qui est spécifique.

Mais je voudrais une minute pour dire cette chose du grand poète Léon Damas. En rappelant, nous sommes en Guyane, ce que je dis là n’est pas de moi, bien entendu. Cette passion que j’exprime, c’est parce qu’elle vient de loin, elle vient des ancêtres, elle vient de la résistance, elle vient de la culture, elle vient de Damas, ce grand poète dont nous célébrons le centenaire l’année prochaine, ce grand homme qui a dit la Guyane, qui est parti à trente ans, non, à vingt-cinq ans, dans les endroits des amérindiens pour faire « Retour de Guyane », et qui était un des premiers, intellectuel, créole, parlant en français, écrivant en français à dire que notre grand oubli en Guyane ce sont ceux-là et si nous voulons être nous-mêmes, il faut aussi que nous voyons ce pluri ethnie, ce plurilinguisme, et il a dit ça en 1937, ne l’oublions pas. Je lis ce poème avec une phrase de Jean-Marie Tjibaou qui, je crois, doit nous colorer tous : « Notre identité est devant nous ». Damas : « Être de ceux qui jamais n’ont cessé d’être un souvenir qui soudain retrouve enfin le fil du drame interrompu au bruit lourd des chaines, c’est laisser se dérouler la palabre, c’est délivrer le message, c’est chanter le poème à danser. Être de ceux qui disent : non, oui, avec les mots de tous les jours. Être de ceux qui improvisent en un poème à danser que chanceux dont je suis qui jamais n’ont cessé d’être un souvenir retrouvant le fil du drame interrompu. Poème, poème à danser que chantent ceux dont je suis qui entendent être non pas les mots mais qui entendent être avec eux au gré du rythme des heures claires, chanter, danser, l’âme, l’amour, la mort, la vie de nos terres mère. » Léon Damas. Merci

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