Commentaire de l'Éthique/Comprendre la cause de soi chez Spinoza
L'Éthique démontrée suivant l'ordre des géomètres Baruch Spinoza — 1677
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La définition de la cause de soi (Éthique, I, définition 1)
[modifier | modifier le wikicode]Texte et traduction
[modifier | modifier le wikicode]La première partie de l'Éthique de Spinoza s'ouvre sur une série de huit définitions. Voici la première d'entre elles :
« Per causam sui intelligo id cujus essentia involvit existentiam sive id cujus natura non potest concipi nisi existens. »
Soit, en français :
« Par cause de soi, j'entends ce dont l'essence enveloppe l'existence, c'est-à-dire ce dont la nature ne peut se concevoir qu'existante[1]. »
Cette formule, dense et technique en apparence, contient en germe une grande partie de la philosophie spinoziste. Prenons le temps de la déplier mot à mot.
Pourquoi commencer par la causalité ?
[modifier | modifier le wikicode]Spinoza aurait pu commencer son ouvrage par bien d'autres notions : Dieu, la substance, l'infini. Or il choisit de placer en tête le concept de cause de soi. Ce choix n'est pas anodin.
Toute la philosophie de Spinoza repose sur l'idée que comprendre une chose, c'est en connaître la cause[2]. Si je veux vraiment saisir pourquoi cette table existe, je dois remonter à ce qui l'a produite : le menuisier, le bois, les outils, le projet. Expliquer, c'est toujours indiquer une cause.
Mais alors, une question surgit immédiatement : si toute chose a une cause, et si cette cause a elle-même une cause, et ainsi de suite, ne risque-t-on pas de remonter indéfiniment sans jamais atteindre un point d'arrêt ? Pour éviter cette régression à l'infini, il faut supposer qu'il existe quelque chose qui n'a pas besoin d'une cause extérieure pour exister, quelque chose qui est, en quelque sorte, sa propre cause. C'est précisément ce que Spinoza nomme causa sui — la cause de soi.
« Cause de soi » : un paradoxe ?
[modifier | modifier le wikicode]L'expression peut sembler contradictoire au premier abord. Comment une chose pourrait-elle être la cause d'elle-même ? Cela supposerait qu'elle existe avant d'exister, pour pouvoir se produire elle-même — ce qui paraît absurde.
Spinoza ne pense pourtant pas à une auto-production chronologique, comme si une chose se créait elle-même dans le temps. La « cause de soi » ne désigne pas un acte de création, mais une manière d'être. Dire qu'une chose est cause de soi, c'est dire que la raison de son existence se trouve en elle-même, dans sa propre nature, et non dans quelque chose d'extérieur[3].
Prenons une analogie. Imaginons un triangle parfait, défini par ses trois côtés et ses trois angles. Personne n'a besoin de « fabriquer » le fait que la somme des angles d'un triangle fait 180 degrés : cette propriété découle nécessairement de ce qu'est un triangle. Elle est contenue dans sa définition même. De façon analogue, pour la chose qui est cause de soi, l'existence n'est pas quelque chose qui s'ajoute de l'extérieur : elle fait partie de ce que cette chose est.
Les deux parties de la définition
[modifier | modifier le wikicode]La définition se compose de deux formulations reliées par l'expression « c'est-à-dire » (sive en latin, qui signifie « autrement dit »). Ces deux formulations disent la même chose, mais sous deux angles différents.
Première formulation : « ce dont l'essence enveloppe l'existence »
[modifier | modifier le wikicode]Pour comprendre cette phrase, il faut d'abord distinguer essence et existence.
L'essence d'une chose, c'est ce qui fait qu'elle est ce qu'elle est, sa définition, sa nature propre. L'essence du triangle, par exemple, c'est d'être une figure plane à trois côtés. L'essence d'un être humain, c'est ce qui fait de lui un être humain plutôt qu'un chien ou une pierre.
L'existence, c'est le fait d'être là, d'être réel, d'occuper une place dans le monde. Une chose peut très bien avoir une essence sans exister pour autant : je peux parfaitement définir ce qu'est une licorne (un cheval avec une corne sur le front), même si aucune licorne n'existe dans la réalité.
Pour la plupart des choses, essence et existence sont donc séparées. Je peux concevoir l'essence d'une table sans qu'aucune table n'existe ; et si une table existe, c'est parce que quelqu'un l'a fabriquée, non parce que l'essence de la table exigeait qu'elle existe.
Mais Spinoza affirme qu'il existe au moins une chose pour laquelle cette séparation n'a pas lieu. Pour la causa sui, l'essence « enveloppe » l'existence. Le verbe latin involvere (envelopper, impliquer) est ici très important : il indique un rapport de nécessité[4]. Dire que l'essence enveloppe l'existence, c'est dire que l'existence est contenue dans l'essence, qu'elle en fait partie intégrante. On ne peut pas penser l'essence de cette chose sans penser en même temps qu'elle existe.
Comparons avec notre exemple du triangle. La somme des angles (180 degrés) est enveloppée dans l'essence du triangle : on ne peut pas définir un triangle sans que cette propriété en découle. De même, pour la cause de soi, on ne peut pas définir sa nature sans que l'existence en découle.
Seconde formulation : « ce dont la nature ne peut se concevoir qu'existante »
[modifier | modifier le wikicode]La seconde partie de la définition déplace l'accent vers notre façon de penser la chose en question. Il ne s'agit plus seulement de ce que la chose est, mais de la manière dont elle doit être conçue.
Spinoza affirme ici une correspondance entre l'être et la pensée : si une chose existe nécessairement (en vertu de sa nature), alors elle doit aussi être pensée comme existant nécessairement. Il serait contradictoire de se représenter correctement la cause de soi tout en doutant de son existence, car l'existence appartient à sa définition même[5].
Cette seconde formulation annonce un thème central de l'Éthique : le parallélisme entre l'ordre des choses et l'ordre des idées. La manière dont une chose est et la manière dont elle est conçue se correspondent exactement[6].
Un exemple pour mieux comprendre
[modifier | modifier le wikicode]La définition, à ce stade, reste abstraite. Elle ne nous dit pas encore quelle chose est cause de soi. Elle se contente de préciser ce que signifie être cause de soi.
Pour rendre l'idée plus concrète, imaginons deux types de réalités.
Premier type : les choses ordinaires. Une chaise, un arbre, un être humain. Toutes ces choses ont une essence (ce qui les définit), mais leur existence dépend de causes extérieures. La chaise existe parce qu'un artisan l'a fabriquée ; l'arbre existe parce qu'une graine a germé dans un sol favorable ; l'être humain existe parce que ses parents l'ont engendré. Si l'on supprime ces causes, ces choses n'existeraient pas. Leur essence n'implique donc pas leur existence : on peut très bien concevoir ce qu'est une chaise sans qu'aucune chaise n'existe.
Second type : la cause de soi. Ici, la situation est inverse. La chose n'a pas besoin d'une cause extérieure pour exister. Sa nature même est telle qu'elle ne peut pas ne pas exister. Son essence et son existence sont indissociables, comme les deux faces d'une même médaille.
Spinoza n'a pas encore dit que Dieu est cette cause de soi — ce sera établi plus tard, notamment à la proposition 11 de la première partie. Mais on pressent déjà que seul un être absolument premier, ne dépendant de rien d'autre, peut satisfaire à cette définition.
Le principe de raison suffisante en arrière-plan
[modifier | modifier le wikicode]Pour saisir toute la force de cette définition, il est utile de la relier à un principe que Spinoza utilise constamment, même s'il ne le formule pas toujours explicitement : le principe de raison suffisante. Ce principe énonce que rien n'arrive sans raison : pour toute chose, il doit y avoir une cause ou une raison qui explique pourquoi elle existe plutôt que de ne pas exister[7].
Appliquons ce principe à une substance (terme que Spinoza définira plus loin comme ce qui existe en soi et est conçu par soi). Si une substance existe, il faut une raison à son existence. Or, par définition, une substance ne peut pas être causée par quelque chose d'extérieur à elle (car elle est conçue par elle-même, et non par autre chose). La raison de son existence doit donc se trouver en elle-même, dans sa propre essence.
Mais alors, deux cas sont possibles :
- soit cette essence contient une contradiction interne (comme un cercle carré), et dans ce cas la substance ne peut pas exister ;
- soit cette essence est cohérente, et dans ce cas rien ne s'oppose à son existence — et même, puisque la seule raison possible de son existence est son essence, cette essence doit impliquer l'existence[8].
Autrement dit : pour une substance dont l'essence n'est pas contradictoire, il n'y a aucune raison de ne pas exister, et donc une raison de exister — à savoir sa propre essence. C'est exactement ce que dit la définition de la cause de soi.
Ce que la définition ne dit pas encore
[modifier | modifier le wikicode]Il est important de noter ce que cette première définition laisse en suspens :
- Elle ne dit pas quelle chose est cause de soi. À ce stade, « cause de soi » est une notion purement formelle. Spinoza désigne cette chose comme un simple « ce » (id en latin), sans préciser s'il s'agit de Dieu, de la nature, ou d'autre chose.
- Elle ne dit pas s'il existe une seule cause de soi ou plusieurs. C'est seulement plus tard, après avoir établi qu'il ne peut exister qu'une seule substance (proposition 14), que Spinoza conclura à l'unicité de la cause de soi.
- Elle ne dit pas que la substance est cause de soi. Ce lien sera établi à la proposition 7 : « Il appartient à la nature d'une substance d'exister. » La définition 1 pose le concept ; la proposition 7 démontre qu'il s'applique à la substance.
Cette prudence méthodologique est caractéristique de la manière géométrique adoptée par Spinoza : les définitions posent des concepts, les axiomes énoncent des principes évidents, et seules les propositions établissent des vérités en les démontrant à partir des définitions et des axiomes.
Le style de la définition : « Par X, j'entends »
[modifier | modifier le wikicode]On peut être surpris par la tournure employée : « Par cause de soi, j'entends… » (intelligo). Pourquoi cette première personne ? Spinoza écrit-il simplement son opinion personnelle ?
Ce serait un contresens. La première personne ne marque pas ici la subjectivité de l'auteur, mais une invitation adressée au lecteur[9]. C'est comme si Spinoza disait : « Voici comment je conçois clairement cette notion ; à vous de voir si cette conception s'impose à votre esprit avec la même évidence. » La définition n'est pas une opinion ; c'est une proposition que chacun peut vérifier par l'examen attentif de ses propres idées.
Ce procédé s'inscrit dans la tradition géométrique : lorsqu'Euclide définit le point comme « ce qui n'a aucune partie », il ne donne pas son avis, mais fixe le sens d'un terme pour la suite du raisonnement. Spinoza fait de même, en y ajoutant une dimension personnelle qui sollicite l'engagement intellectuel du lecteur.
Pourquoi cette définition est-elle placée en premier ?
[modifier | modifier le wikicode]La position initiale de cette définition n'est pas arbitraire. Elle indique que la causalité est le fil conducteur de toute l'Éthique. Mais il y a plus : Spinoza commence par la causalité pensée « dans l'absolu », comme pur rapport à soi[10].
Habituellement, nous pensons la causalité comme une relation entre deux choses distinctes : la cause (le feu) et l'effet (la chaleur). Ici, au contraire, Spinoza envisage d'abord une causalité sans altérité, où la cause et l'effet coïncident. La cause de soi n'est causée par rien d'extérieur et ne cause rien d'autre qu'elle-même ; elle est « cause de ce qu'elle est, au double sens de l'essence et de l'existence[11] ».
Ce point de départ donne le ton de toute la philosophie spinoziste : comprendre le réel, ce n'est pas remonter indéfiniment de cause en cause, mais saisir comment tout dérive d'un principe unique qui se suffit à lui-même.
Le lien avec la suite de l'Éthique
[modifier | modifier le wikicode]Cette première définition prépare plusieurs développements ultérieurs :
- À la proposition 7, Spinoza démontre que « la substance est nécessairement cause de soi » (substantia est necessario causa sui). La définition trouve alors son application : ce qui existe en soi et est conçu par soi (la substance) est précisément ce dont l'essence enveloppe l'existence.
- À la proposition 11, Spinoza établit que « Dieu, ou une substance consistant en une infinité d'attributs, existe nécessairement ». C'est ici que le concept abstrait de cause de soi reçoit un nom : Dieu, ou la Nature (Deus, sive Natura).
- Dans le reste de l'Éthique, la distinction entre ce qui est cause de soi et ce qui ne l'est pas structure l'opposition entre Dieu (ou la substance) et les modes (les choses particulières). Les modes — vous, moi, cette table, cet arbre — n'ont pas une essence qui enveloppe l'existence. Ils dépendent de causes extérieures pour exister. Leur statut ontologique est donc fondamentalement différent de celui de la substance[12].
Récapitulation
[modifier | modifier le wikicode]Résumons les acquis de cette analyse :
- La « cause de soi » désigne une chose dont la nature est d'exister par elle-même, sans avoir besoin d'une cause extérieure.
- Cette notion repose sur l'idée que, pour une telle chose, l'essence « enveloppe » l'existence : on ne peut pas concevoir sa nature sans concevoir en même temps qu'elle existe.
- Les deux formulations de la définition (« ce dont l'essence enveloppe l'existence » et « ce dont la nature ne peut se concevoir qu'existante ») expriment la même idée sous deux angles : l'être et la pensée.
- À ce stade, la définition reste formelle : elle ne dit pas encore quelle chose est cause de soi, ni si elle est unique. Ces questions seront traitées dans les propositions ultérieures.
- La position inaugurale de cette définition indique que la causalité est au cœur de la philosophie spinoziste, et que comprendre le réel, c'est en saisir les causes.
Notes et références
[modifier | modifier le wikicode]- ↑ Spinoza, Éthique, I, définition 1. Nous citons la traduction de Bernard Pautrat (Paris, Seuil, 1988), en la modifiant parfois légèrement. Le texte latin est celui de l'édition Gebhardt (Spinoza Opera, Heidelberg, Carl Winter, 1925, vol. II).
- ↑ Pierre Macherey, Introduction à l'Éthique de Spinoza. La nature des choses, Paris, PUF, 1998, p. 30 : « Le concept [de causalité] soutient de bout en bout la philosophie de Spinoza, qu'on pourrait présenter de manière générale comme un effort en vue d'expliquer toutes choses par leurs causes. »
- ↑ Steven Nadler, Spinoza's Ethics. An Introduction, Cambridge, Cambridge University Press, 2006, p. 64-65.
- ↑ Macherey, op. cit., p. 31 : « Ce terme exprime l'idée d'un rapport nécessaire liant des choses entre elles absolument, dans des conditions telles qu'elles ne peuvent être l'une sans l'autre. »
- ↑ Spinoza, Éthique, I, proposition 8, scolie 2 : « Si quelqu'un disait qu'il a une idée claire et distincte, c'est-à-dire vraie, d'une substance, et que néanmoins il doute si une telle substance existe, ce serait en vérité comme s'il disait qu'il a une idée vraie et que néanmoins il doute si elle est fausse. » (Trad. Pautrat, modifiée.)
- ↑ Cette thèse sera pleinement développée dans la deuxième partie de l'Éthique, notamment dans la célèbre proposition 7 : « L'ordre et la connexion des idées est le même que l'ordre et la connexion des choses. »
- ↑ Ce principe est formulé explicitement dans la deuxième démonstration de la proposition 11 : « De chaque chose doit être assignée une cause ou raison, aussi bien de son existence que de sa non-existence. » (Trad. Pautrat.)
- ↑ Don Garrett, cité dans Olli Koistinen (éd.), The Cambridge Companion to Spinoza's Ethics, Cambridge, Cambridge University Press, 2009, p. 73.
- ↑ Macherey, op. cit., p. 29-30.
- ↑ Macherey, op. cit., p. 30.
- ↑ Macherey, op. cit., p. 30.
- ↑ Éthique, I, proposition 24 : « L'essence des choses produites par Dieu n'enveloppe pas l'existence. »