Commentaire philosophique/Lettre à Ménécée
Présentation du texte et de son importance
[modifier | modifier le wikicode]La Lettre à Ménécée occupe une place exceptionnelle dans l'histoire de la philosophie antique. Ce bref écrit d'Épicure, rédigé au début du IIIe siècle avant notre ère, constitue bien davantage qu'un simple document pédagogique destiné à un disciple : il représente le condensé le plus achevé de l'éthique épicurienne, un manifeste programmatique pour l'atteinte du bonheur, et un texte qui a exercé une influence considérable sur la pensée occidentale jusqu'à nos jours[1].
Un abrégé systématique de l'éthique épicurienne
[modifier | modifier le wikicode]Épicure ne conçoit pas cette lettre comme un traité exhaustif, mais comme un abrégé (epitomê en grec), c'est-à-dire un résumé méthodique permettant à ses disciples de mémoriser et d'actualiser constamment les principes essentiels de la philosophie[2]. Cette démarche répond à une exigence pédagogique précise : il ne s'agit pas de développer l'ensemble des arguments philosophiques dans leur technicité, mais de fournir un schéma mental (tupos) que le disciple pourra garder « présent à l'esprit » en toute circonstance.
Le choix du genre « lettre » n'est donc nullement anodin. Comme l'explique Jean-Louis Poirier, « la forme de l'abrégé, dans la Lettre à Ménécée, est parfaitement adaptée à cette éthique en acte, qui se soucie bien moins d'élaborer une théorie de la morale que de rendre effectivement heureux par la mémorisation de quelques principes simples »[3]. La brièveté du texte, loin d'être une limitation, constitue au contraire sa force : elle permet la répétition mentale, la méditation quotidienne, l'application immédiate des préceptes.
Le triptyque des lettres épicuriennes
[modifier | modifier le wikicode]La Lettre à Ménécée s'inscrit dans un ensemble de trois lettres majeures qui forment le noyau du corpus épicurien conservé :
La Lettre à Hérodote expose les principes fondamentaux de la physique atomiste – la théorie des atomes et du vide, la formation des mondes, la nature de l'âme. Elle constitue le soubassement théorique indispensable à l'éthique, puisque c'est la connaissance de la nature qui permet de dissiper les craintes superstitieuses[4].
La Lettre à Pythoclès traite des phénomènes célestes et météorologiques (tonnerre, éclairs, tremblements de terre, éclipses). Elle montre comment la méthode des « explications multiples » permet d'expliquer rationnellement des événements que la superstition attribue à la colère divine.
La Lettre à Ménécée couronne l'édifice en exposant l'éthique, c'est-à-dire la science du bonheur. Elle montre comment, à partir de la connaissance de la nature, on peut atteindre l'ataraxie (absence de trouble) et l'aponie (absence de douleur corporelle), qui constituent ensemble le bonheur.
Diogène Laërce insiste sur la complémentarité de ces trois textes : « Dans ces lettres, toute sa philosophie est présentée sous forme abrégée »[5]. La Lettre à Ménécée présuppose donc la connaissance élémentaire de la physique exposée dans les deux autres lettres, même si elle peut être lue de façon autonome.
Un texte fondateur pour l'épicurisme
[modifier | modifier le wikicode]L'importance de la Lettre à Ménécée tient d'abord à son statut de texte fondateur pour toute la tradition épicurienne. Dès l'Antiquité, ce texte a servi de référence doctrinale aux membres de l'École du Jardin et à ses héritiers romains. Lucrèce (98-55 av. J.-C.) s'en inspire directement dans son poème philosophique De rerum natura, notamment dans le livre III consacré à la mort et dans les passages éthiques du livre V[6].
Philodème de Gadara (110-40 av. J.-C.), philosophe épicurien établi à Herculanum, cite abondamment la Lettre à Ménécée dans ses traités sur la colère, la mort, et la propriété. Les papyrus d'Herculanum montrent que ce texte faisait l'objet d'un enseignement régulier dans les écoles épicuriennes[7].
Au IIe siècle de notre ère, Diogène d'Œnoanda, en Lycie, fait graver sur les murs de sa cité une immense inscription reprenant les thèses majeures d'Épicure, dont plusieurs passages de la Lettre à Ménécée. Ce geste témoigne de la volonté de diffuser largement le message épicurien de libération[8].
Le tetrapharmakos : structure et cohérence du texte
[modifier | modifier le wikicode]La Lettre à Ménécée tire sa cohérence d'une structure rigoureuse fondée sur le tetrapharmakos (quadruple remède), formule mémorisée par les épicuriens et transmise notamment par Philodème de Gadara :
| Le Tétrapharmakos | |
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1. Les dieux ne sont pas à craindre (aphobos ho theos) 2. La mort n'est pas à redouter (anypoptos ho thanatos) 3. Le bien est facile à acquérir (tagathon men euktêton) 4. Le mal est facile à supporter (to deinon euekkartêrêton) | |
Cette formule, véritable « remède en quatre doses » pour l'âme malade, structure l'ensemble de la Lettre. Chaque section traite de l'un des quatre « poisons » qui empêchent le bonheur humain : la peur des dieux, la crainte de la mort, le désir insatiable de biens inaccessibles, la terreur devant la souffrance.
Comme le note Jean Brun, « le quadruple remède n'est pas une simple formule mnémotechnique, mais l'expression condensée d'une véritable thérapeutique de l'âme »[9]. Les quatre Maximes Capitales initiales reprennent exactement cette structure, montrant la parfaite cohérence du système épicurien.
La philosophie comme médecine de l'âme
[modifier | modifier le wikicode]Un aspect fondamental de la Lettre à Ménécée est sa conception de la philosophie comme thérapie (therapeia). Dès le prologue, Épicure affirme qu'« il faut philosopher pour assurer la santé de l'âme » (§ 122). Cette métaphore médicale traverse tout le texte et structure sa démarche.
Martha Nussbaum a montré de façon magistrale comment l'épicurisme anticipe les thérapies cognitives modernes en proposant une méthode systématique pour identifier et corriger les « opinions fausses » (pseudeis doxai) qui sont la source des troubles de l'âme[10]. La Lettre à Ménécée fonctionne ainsi comme un protocole thérapeutique en quatre étapes :
1. Diagnostic : identifier les sources du trouble (crainte des dieux, de la mort, désirs vains, peur de la souffrance)
2. Étiologie : comprendre l'origine de ces troubles dans les opinions fausses
3. Traitement : substituer aux opinions fausses des connaissances vraies fondées sur la nature
4. Prévention : mémoriser et méditer quotidiennement les principes du bonheur
Cette dimension thérapeutique explique le ton direct, presque injonctif de certains passages : « Accoutume-toi à considérer que la mort n'est rien pour nous » (§ 124). Il ne s'agit pas de convaincre par l'argumentation technique, mais de transformer effectivement la disposition mentale du disciple.
Un destinataire individuel, un message universel
[modifier | modifier le wikicode]Bien que la lettre soit adressée nominalement à Ménécée, un disciple d'Épicure dont nous ne savons presque rien (sinon que ses fils auraient également fréquenté le Jardin)[11], sa portée est manifestement universelle. Comme le souligne le prologue : « Il n'est, pour personne, ni trop tôt ni trop tard lorsqu'il s'agit d'assurer la santé de l'âme » (§ 122).
Cette universalité se manifeste de plusieurs façons :
Universalité d'âge : contrairement à Platon qui réserve la philosophie aux hommes mûrs ayant accompli un long cursus préparatoire, Épicure s'adresse aussi bien au jeune qu'au vieillard. La philosophie n'est pas une activité d'élite mais une nécessité vitale pour tous.
Universalité sociale : l'École du Jardin accueillait sans distinction hommes et femmes, citoyens et esclaves. La Lettre à Ménécée ne présuppose aucune culture spécialisée, aucun statut social particulier.
Universalité culturelle : les arguments d'Épicure ne reposent pas sur les mythes grecs ou les traditions religieuses locales, mais sur l'observation de la nature humaine universelle. C'est pourquoi la doctrine épicurienne a pu se diffuser dans tout le monde méditerranéen.
L'actualité permanente du texte
[modifier | modifier le wikicode]Au-delà de son importance historique, la Lettre à Ménécée conserve une actualité philosophique remarquable. Les questions qu'elle traite – Comment surmonter l'angoisse de la mort ? Comment distinguer les désirs légitimes des désirs vains ? Comment atteindre un bonheur stable dans un monde incertain ? – restent au cœur des préoccupations contemporaines.
Plusieurs philosophes modernes ont souligné cette actualité. Michel Onfray voit dans l'épicurisme un modèle d'« art de vivre » particulièrement pertinent face au consumérisme contemporain[12]. Pierre Hadot y reconnaît un exemple paradigmatique d'« exercice spirituel », c'est-à-dire d'une pratique philosophique visant la transformation de soi[13].
Dans le domaine de la psychologie, plusieurs thérapeutes ont noté la proximité entre la méthode épicurienne et les thérapies cognitivo-comportementales modernes : dans les deux cas, il s'agit d'identifier les croyances dysfonctionnelles (les « opinions fausses » d'Épicure) et de les remplacer par des représentations plus rationnelles et mieux adaptées[14].
Les enjeux interprétatifs
[modifier | modifier le wikicode]La brièveté même de la Lettre à Ménécée, qui fait sa force pédagogique, pose cependant des défis interprétatifs considérables. Plusieurs points majeurs ont fait l'objet de débats parmi les commentateurs :
La nature du plaisir : Épicure affirme que « le plaisir est principe et fin de la vie heureuse » (§ 128), mais il précise aussitôt que tous les plaisirs ne sont pas à rechercher. Comment articuler hédonisme et ascèse ? La distinction entre plaisirs « en mouvement » et plaisirs « catastématiques » (stables) est-elle présente dans notre texte, et comment l'interpréter ?[15]
Le statut des vertus : Épicure déclare que la prudence (phronêsis) est « plus précieuse que la philosophie elle-même » (§ 132) et que les vertus sont « naturellement liées à la vie agréable ». Mais les vertus sont-elles désirables pour elles-mêmes ou seulement comme moyens du plaisir ? Cette question oppose traditionnellement les interprètes « instrumentalistes » et « intrinsèquistes »[16].
L'argument contre la crainte de la mort : L'argument célèbre « quand nous existons, la mort n'est pas là, et quand la mort est là, nous n'existons plus » (§ 125) a suscité d'innombrables discussions. Est-il logiquement valide ? Répond-il vraiment aux sources de l'angoisse devant la mort ?[17]
Ces débats témoignent de la richesse philosophique du texte, qui continue de stimuler la réflexion éthique contemporaine.
Conclusion
[modifier | modifier le wikicode]La Lettre à Ménécée se présente donc comme un texte aux multiples dimensions : manuel pratique de sagesse, condensé doctrinal de l'éthique épicurienne, protocole thérapeutique pour l'âme troublée, et œuvre philosophique dont la densité conceptuelle continue d'interroger les lecteurs modernes. Sa brièveté n'est pas une faiblesse mais une force : elle permet la mémorisation, la méditation répétée, l'application quotidienne des principes énoncés. Comme l'écrivait Épicure lui-même dans une autre lettre : « Ce n'est pas par des discours sans fin et des traités sans limites qu'on obtient la tranquillité de l'âme, mais en gardant présents à l'esprit les principes fondamentaux »[18].
Contexte historique et philosophique
[modifier | modifier le wikicode]Le mouvement épicurien naît dans un contexte historique et intellectuel marqué par des bouleversements majeurs qui ont transformé le monde grec au tournant du IVe siècle avant notre ère. Pour comprendre pleinement la portée de la pensée d'Épicure, il convient d'examiner avec précision les circonstances politiques, sociales et philosophiques dans lesquelles elle a émergé.
La crise de la cité-État et l'héritage d'Alexandre
[modifier | modifier le wikicode]Lorsqu'Épicure fonde son école à Athènes en 306 avant J.-C., la Grèce traverse une période de transformation profonde. La mort d'Alexandre le Grand en 323 marque la fin d'une époque et le début d'une ère nouvelle, celle des royaumes hellénistiques[19]. L'empire d'Alexandre, qui avait unifié un territoire immense s'étendant de la Macédoine jusqu'aux confins de l'Inde, se disloque rapidement après sa disparition. Ses anciens généraux, les diadoques, se disputent âprement son héritage et se partagent les territoires conquis[20].
Cette fragmentation politique s'accompagne d'une crise identitaire pour les Grecs et en particulier pour les Athéniens. Athènes, qui avait brillé par sa puissance maritime et son rayonnement culturel au Ve siècle, a perdu son hégémonie. La grande thalassocratie n'est plus qu'un souvenir : les Longs Murs qui reliaient la ville au Pirée tombent en ruines, la cité n'a plus le droit de battre monnaie, et des garnisons étrangères contrôlent des positions stratégiques comme Salamine, le cap Sounion et le Pirée lui-même[21].
Le cadre traditionnel de la polis (cité-État), cette communauté politique pour laquelle il valait la peine de vivre et de mourir, a été définitivement ébranlé. Les citoyens athéniens se trouvent désormais intégrés, bon gré mal gré, dans des ensembles politiques plus vastes, les monarchies hellénistiques, où leur participation politique directe devient impossible[22]. Cette perte d'autonomie politique engendre un profond sentiment de désorientation[23].
Le paysage philosophique athénien
[modifier | modifier le wikicode]C'est dans ce contexte de bouleversement que s'inscrit l'activité philosophique d'Épicure. À Athènes, plusieurs écoles philosophiques rivales se disputent l'attention des étudiants et proposent différentes réponses aux questions pressantes de l'époque.
L'Académie, fondée par Platon, continue d'exister sous la direction de successeurs du maître. Au temps de la jeunesse d'Épicure, c'est Xénocrate qui dirige l'école platonicienne[24]. Le Lycée, fondé par Aristote, poursuit son enseignement sous la direction de Théophraste après la mort d'Aristote en 322. Ces deux institutions incarnent la tradition intellectuelle athénienne et jouissent d'un prestige considérable[25].
À ces écoles anciennes s'ajoutent de nouvelles propositions philosophiques adaptées aux besoins du temps. Le stoïcisme, fondé par Zénon de Citium vers 301 avant J.-C., à peu près à la même époque qu'Épicure ouvre son Jardin, connaît rapidement un grand succès[26]. Les stoïciens enseignent dans le Portique peint (Stoa Poikilè) de l'agora d'Athènes. Les cyniques, héritiers de Diogène de Sinope (mort en 323), continuent de prêcher leur mode de vie ascétique et provocateur. Les sceptiques, avec Pyrrhon d'Élis, proposent la suspension du jugement comme remède aux tourments de l'existence[27].
Les défis intellectuels de l'époque
[modifier | modifier le wikicode]Le paysage intellectuel de cette période se caractérise par plusieurs tensions et débats fondamentaux qui structurent les discussions philosophiques.
Premièrement, la question du critère de vérité divise les écoles[28]. Après les attaques des sophistes contre la possibilité d'une connaissance objective, et face aux critiques sceptiques, les philosophes cherchent à établir sur quelles bases il est possible de fonder un savoir solide. Les stoïciens proposent la "représentation compréhensive" (phantasia katalêptikê), les sceptiques recommandent la suspension du jugement, et Épicure défendra résolument le témoignage des sens[29].
Deuxièmement, la question du bonheur (eudaimonia) et de la vie bonne devient centrale dans un contexte où les anciennes certitudes collectives se sont effondrées[30]. Comment l'individu peut-il trouver le bonheur alors que le cadre rassurant de la cité-État traditionnelle a disparu ? Les différentes écoles proposent des réponses divergentes : l'ataraxie (absence de trouble) pour les épicuriens et les sceptiques, l'apathie (absence de passions) pour les stoïciens, l'autarcie (autosuffisance) pour les cyniques[31].
Troisièmement, le rapport entre nature et convention (physis/nomos) reste un sujet de débat intense[32]. Cette question, déjà soulevée par les sophistes au Ve siècle, concerne le fondement des lois, des institutions politiques, du langage et de la morale. Sont-ils le produit de conventions arbitraires ou reflètent-ils un ordre naturel ? Cette interrogation a des implications directes pour la philosophie politique et l'éthique[33].
L'héritage des atomistes et la tradition matérialiste
[modifier | modifier le wikicode]Épicure ne crée pas sa philosophie ex nihilo. Il s'inscrit dans une tradition matérialiste et atomiste qui remonte au Ve siècle. Leucippe et surtout Démocrite d'Abdère (vers 460-370) avaient développé une explication naturaliste du monde fondée sur l'existence d'atomes et de vide[34]. Selon cette théorie, toute la réalité résulte des mouvements et des combinaisons d'atomes insécables se déplaçant dans le vide[35].
Épicure a étudié cette tradition atomiste auprès de Nausiphane de Téos, lui-même disciple de Démocrite et de Pyrrhon[36]. Il reprendra les principes fondamentaux de la physique atomiste tout en y apportant des modifications significatives, notamment l'introduction de la déclinaison (parenklisis ou clinamen) pour préserver la possibilité de la liberté humaine[37].
La situation personnelle d'Épicure
[modifier | modifier le wikicode]La biographie d'Épicure reflète elle-même les turbulences de son époque. Né en 341 sur l'île de Samos de parents athéniens, il fait l'expérience de l'exil lorsque les colons athéniens sont chassés de Samos en 322, profitant du chaos qui suit la mort d'Alexandre[38]. Sa famille se réfugie à Colophon en Asie Mineure. Cette expérience de déracinement a pu renforcer chez lui la conviction que le bonheur ne saurait dépendre des circonstances extérieures, mais doit se fonder sur des dispositions intérieures et sur la qualité des relations amicales[39].
Après avoir enseigné à Mytilène puis à Lampsaque, Épicure s'installe définitivement à Athènes en 306, à l'âge de 35 ans[40]. Il acquiert une maison et un jardin situé au nord-ouest de la ville, hors des murs, où il établit son école[41]. Ce choix topographique est symbolique : le Jardin se trouve à l'écart de l'agora, lieu traditionnel de la vie politique athénienne. Ce retrait spatial manifeste une position philosophique : contrairement à Socrate qui philosophait sur la place publique, Épicure prône le retrait de la vie politique (lathé biôsas : "vis caché") et la constitution de communautés d'amis vivant à l'écart de l'agitation du monde[42].
La réponse épicurienne aux défis de l'époque
[modifier | modifier le wikicode]Face à ces bouleversements politiques et à ces débats philosophiques, Épicure propose une réponse originale et cohérente[43]. Son système philosophique offre :
- Une physique naturaliste qui libère l'homme de la crainte des dieux et de la mort en expliquant tous les phénomènes par les seules lois naturelles des atomes et du vide[44].
- Une canonique (théorie de la connaissance) qui fait des sensations le critère ultime de vérité, réconciliant ainsi l'homme avec son expérience immédiate du monde[45].
- Une éthique fondée sur la recherche du plaisir et l'absence de trouble, proposant un bonheur accessible indépendamment des circonstances politiques extérieures[46].
- Une conception de l'amitié qui offre une nouvelle forme de communauté, compensant la perte de la solidarité civique traditionnelle[47].
Cette philosophie s'adresse explicitement à tous, sans distinction de statut social, de sexe ou d'origine[48]. Le Jardin accueille des hommes et des femmes, des citoyens, des étrangers et même des esclaves[49]. Cette ouverture démocratique contraste fortement avec l'élitisme de l'Académie platonicienne et marque une rupture significative dans l'histoire de la philosophie grecque[50].
En conclusion, l'épicurisme naît comme une réponse philosophique à une époque de crise et de transition[51]. Il propose une sagesse adaptée à un monde où l'individu ne peut plus compter sur les structures politiques traditionnelles pour donner sens à son existence, mais doit trouver en lui-même et dans un cercle d'amis choisis les ressources nécessaires à une vie heureuse[52].
Structure de la Lettre à Ménécée
[modifier | modifier le wikicode]La lettre se structure en plusieurs moments argumentatifs bien définis. Après un préambule (§ 122-123) consacré à l'importance de philosopher à tout âge, Épicure développe sa doctrine en trois grands volets. Le premier moment (§ 123-127) traite des craintes infondées qui troublent l'âme humaine : la crainte des dieux et la crainte de la mort. Le deuxième moment (§ 127-132) porte sur la classification des désirs et le calcul des plaisirs, enseignant comment prendre soin de notre corps et de notre âme. Enfin, le troisième moment (§ 132-135) expose les vertus nécessaires à la vie heureuse, notamment la prudence (phronêsis), et conclut par une exhortation à pratiquer la philosophie comme exercice spirituel.
Le préambule : l'universalité de la philosophie
[modifier | modifier le wikicode]Le préambule de la Lettre à Ménécée (§122-123) constitue une ouverture programmatique d'une importance capitale dans le corpus épicurien[53]. Loin d'être un simple exercice rhétorique, il énonce un principe fondamental et novateur : la philosophie est accessible et nécessaire à tous les âges de la vie[54].
Une rupture avec la tradition philosophique
[modifier | modifier le wikicode]Épicure se démarque nettement de ses prédécesseurs en affirmant que « même jeune, on ne doit pas hésiter à philosopher. Ni, même au seuil de la vieillesse, se fatiguer de l'exercice philosophique »[55]. Cette prise de position s'inscrit dans un débat philosophique vivace de son époque[56].
Platon défendait une conception élitiste de la philosophie, réservant la contemplation aux hommes mûrs, au-delà de cinquante ans, après un long cursus de formation incluant les mathématiques et la gymnastique[57]. Aristote, pour sa part, estimait inutile d'enseigner la philosophie aux jeunes gens, dominés selon lui par leurs passions et incapables du discernement nécessaire[58]. Callicles, dans le Gorgias de Platon, considérait même que la philosophie pratiquée trop longtemps rendait l'homme inapte à la vie publique[59]. Isocrate recommandait la philosophie comme simple exercice mental pour la jeunesse, mais non comme occupation de toute une vie[60].
La philosophie comme médecine universelle de l'âme
[modifier | modifier le wikicode]Épicure renouvelle profondément cette conception en définissant la philosophie comme une thérapeutique (philosophia medicans) destinée à « assurer la santé de l'âme » (hygieia tês psychês)[61]. Cette métaphore médicale n'est pas ornementale : elle structure toute la pensée épicurienne[62].
Puisque tout être humain aspire naturellement au bonheur, et que cette aspiration ne connaît ni âge ni condition, la philosophie doit être accessible à tous sans distinction[63]. Épicure affirme avec force : « Il n'est jamais trop tôt ni trop tard lorsqu'il s'agit d'assurer la santé de l'âme »[64]. Celui qui prétend que « le moment de philosopher n'est pas encore venu ou qu'il est passé » commet la même erreur que celui qui dirait « que l'heure d'être heureux n'est pas encore venue pour lui ou qu'elle n'est plus »[65].
Cette argumentation repose sur une équation fondamentale : philosopher = rechercher le bonheur. Différer l'un, c'est nécessairement différer l'autre[66]. Or, comme le bonheur est l'objet de toutes nos actions (« lorsqu'il est présent, nous avons tout, et que, lorsqu'il est absent, nous faisons tout pour l'avoir »[67]), il serait absurde de reporter à plus tard ce qui donne sens à notre existence immédiate.
Les bénéfices spécifiques selon l'âge
[modifier | modifier le wikicode]Épicure précise les bienfaits particuliers que la philosophie procure à chaque période de la vie, développant une véritable phénoménologie des âges[68].
Pour le vieillard, la philosophie permet de « rajeunir au contact du bien, en se remémorant les jours agréables du passé » (gêraskôn homos neos einai tois agathois dia tên charin tôn gegonotôn)[69]. Cette prescription s'appuie sur la doctrine épicurienne de la « réminiscence affective » : le sage sait mobiliser le souvenir des plaisirs passés pour contrebalancer les souffrances présentes[70]. Dans sa dernière lettre, écrite alors qu'il agonisait, Épicure témoigne lui-même de cette pratique : « les douleurs liées à la rétention urinaire et à la dysenterie se sont succédé [...] mais à tout cela a résisté la joie dans l'âme, au souvenir de nos conversations passées »[71]. Cette capacité à puiser dans le trésor des souvenirs heureux transforme le vieillissement en un processus de rajeunissement spirituel, fondé sur la reconnaissance (charis) envers le passé[72].
Pour le jeune homme, la philosophie offre un bénéfice symétrique mais inverse : elle lui permet « d'être, quoique jeune, tranquille comme un ancien en face de l'avenir » (neos hama kai palaios einai dia tên apobian tôn mellontôn)[73]. L'absence de crainte (aphoboa) devant l'avenir constitue l'une des conquêtes majeures de la philosophie épicurienne[74]. Le jeune homme, naturellement tourné vers l'avenir et sujet aux anxiétés qu'il génère — crainte des dieux, de la mort, de la souffrance, de l'échec — acquiert par la philosophie la sérénité (ataraxia) caractéristique de la sagesse mûre[75]. Cette « vieillesse précoce » n'est nullement une perte de vitalité, mais l'acquisition d'une stabilité intérieure qui libère l'énergie du jeune homme de l'emprise paralysante de l'angoisse[76].
Cette double action de la philosophie — rajeunir le vieillard par la mémoire, mûrir le jeune homme par l'anticipation — révèle une conception temporelle originale. Épicure ne conçoit pas le temps comme une ligne unidirectionnelle, mais comme une dimension que la conscience philosophique peut habiter de manière créatrice[77]. Le sage se libère de la tyrannie du présent immédiat en mobilisant passé et avenir au service de sa tranquillité présente.
La philosophie comme exercice pratique
[modifier | modifier le wikicode]Épicure conclut cette section par un appel à la méditation et à la pratique : « Par conséquent il faut méditer sur les causes qui peuvent produire le bonheur »[78]. Le verbe grec meletân signifie à la fois « méditer », « s'exercer » et « avoir soin de »[79]. Cette polysémie est significative : la philosophie épicurienne n'est pas une contemplation détachée, mais un exercice spirituel quotidien (askêsis) visant la transformation de soi[80].
Le terme melete implique une répétition régulière, une pratique assidue comparable à celle du musicien ou de l'athlète[81]. Cette conception de la philosophie comme exercice se distingue nettement de la dialectique platonicienne ou de la spéculation aristotélicienne. Il ne s'agit pas d'acquérir un savoir théorique, mais de former une disposition (hexis) de l'âme qui permette d'agir droitement en toute circonstance[82].
L'exhortation finale du paragraphe 123 confirme cette orientation pratique : « Attache-toi donc aux enseignements que je n'ai cessé de te donner et que je vais te répéter ; mets-les en pratique et médite-les, convaincu que ce sont là les principes nécessaires pour bien vivre »[83]. Le philosophe doit « pratiquer » (prattein) et « méditer » (meletân) les doctrines, les transformant ainsi en principes du bien vivre (stoicheia tou kalôs zên)[84].
Une égalité profonde devant la sagesse
[modifier | modifier le wikicode]L'universalisme d'Épicure va encore plus loin. Non seulement tous les âges sont aptes à philosopher, mais tous les individus, quelle que soit leur condition sociale, leur sexe ou leur origine[85]. Le Jardin d'Épicure accueillait des esclaves (comme Mys, qu'Épicure affranchit dans son testament[86]), des femmes (comme Léontium et Thémista[87]), et des personnes de toutes origines, bravant ainsi les conventions sociales de son temps[88].
Cette ouverture universelle de la philosophie épicurienne contraste vivement avec l'élitisme de l'Académie platonicienne, réservée aux hommes libres capables de longues études mathématiques[89]. Elle annonce également, par certains aspects, l'universalisme chrétien, même si les fondements philosophiques demeurent profondément différents[90].
Philosopher pour vivre, vivre pour être heureux
[modifier | modifier le wikicode]Le préambule établit donc une chaîne d'équivalences structurante pour toute la lettre : philosopher = rechercher les causes du bonheur = prendre soin de la santé de l'âme = vivre bien (kalôs zên)[91]. Cette identification explique le ton solennel et exhortatif de l'ouverture : il ne s'agit de rien moins que d'une invitation à se sauver soi-même par la philosophie[92].
En affirmant que « lorsqu'il [le bonheur] est à nous, nous avons tout, et que, quand il nous manque, nous faisons tout pour l'avoir »[93], Épicure pose le bonheur comme le bien absolu et suffisant (autarkes), qui une fois atteint ne laisse rien à désirer[94]. Cette autosuffisance du bonheur fonde la possibilité même d'une philosophie pratique : si le bonheur dépendait de facteurs externes (richesse, pouvoir, reconnaissance), la philosophie serait impuissante ; mais s'il dépend d'une juste disposition de l'âme, alors la philosophie, en transformant cette disposition, peut effectivement procurer le bonheur[95].
Cette promesse d'un bonheur accessible à tous, à tout âge, par un exercice régulier de la philosophie, explique le succès extraordinaire de l'épicurisme dans l'Antiquité[96]. Elle explique aussi la violence des attaques dont Épicure fut la cible : en démocratisant la sagesse, il mettait en cause le monopole intellectuel et moral des élites traditionnelles[97].
Premier remède : se délivrer de la crainte des dieux
[modifier | modifier le wikicode]La thérapeutique épicurienne commence par l'élimination de la crainte des dieux, premier obstacle au bonheur. Cette priorité s'explique par l'emprise considérable que la superstition religieuse exerçait sur les esprits dans l'Antiquité, générant une terreur constante et paralysante[98]. Comme le souligne Épicure dans la première des Maximes Capitales, « l'être bienheureux et incorruptible n'a pas lui-même de préoccupations et n'en cause pas à autrui, de sorte qu'il n'est sujet ni aux colères ni aux faveurs »[99]. Cette formule condense l'essentiel de la théologie épicurienne et ouvre la voie à la libération de l'angoisse religieuse.
La nature authentique des dieux
[modifier | modifier le wikicode]La démarche épicurienne ne consiste nullement à nier l'existence des dieux, ce qui constituerait une forme grossière d'athéisme incompatible avec la piété véritable[100]. Au contraire, Épicure affirme avec force que « les dieux existent, car évidente est la connaissance que l'on a d'eux »[101]. Cette connaissance repose sur une prénotion (prolepsis) universelle, une représentation naturelle inscrite dans l'esprit de tous les hommes[102]. L'universalité de la croyance en une réalité divine constitue un argument empirique en faveur de leur existence, car ce qui est reconnu par l'ensemble de l'humanité doit correspondre à une réalité naturelle[103].
Cette prolepsis divine révèle deux attributs fondamentaux : la béatitude (makariotes) et l'incorruptibilité (aphtharsia)[104]. Ces deux qualités sont indissociables et définissent l'essence même du divin. Un être qui serait corruptible ne saurait jouir d'une félicité parfaite, puisqu'il serait assailli par la crainte de sa propre destruction[105]. Inversement, un être exempt de soucis et de perturbations ne peut être soumis aux processus de dégradation qui affectent les êtres mortels[106]. La béatitude divine implique nécessairement l'absence de toute préoccupation (apragmosyne), car le souci est incompatible avec le bonheur parfait[107].
Les dieux possèdent également la forme humaine (anthropomorphos), mais dans sa perfection absolue[108]. Cette anthropomorphie n'est pas le fruit d'une projection naïve, mais découle d'un raisonnement par analogie (kata homoioteta metabasis) : parmi toutes les créatures sensibles, seul l'homme possède la raison et la vertu ; or les dieux, êtres suprêmement rationnels et vertueux, doivent nécessairement posséder la forme qui accompagne naturellement ces facultés[109]. Cependant, leur corps n'est pas constitué d'une matière dense comme le nôtre, mais d'une substance extrêmement subtile, quasi-corporelle (quasi-corpus), composée des atomes les plus fins[110]. Cette finesse explique qu'ils ne soient pas perceptibles par les sens ordinaires, mais seulement par l'esprit (theôretoi logôi), lors de visions oniriques ou d'intuitions méditatives[111].
Les intermondes et la vie bienheureuse des dieux
[modifier | modifier le wikicode]Les dieux résident dans les intermondes (metakosmia), ces vastes espaces séparant les innombrables cosmos qui peuplent l'univers infini[112]. Ces régions, éloignées des mondes en formation et en dissolution, constituent les seuls lieux où les conditions nécessaires à l'incorruptibilité peuvent être réunies[113]. Dans notre cosmos, en effet, les forces de destruction prédominent : les atomes se heurtent constamment, les agrégats se forment et se défont, rien n'échappe à la loi universelle de la naissance et de la mort[114]. En revanche, dans les intermondes règne un équilibre parfait entre les forces de conservation et celles de destruction, permettant aux dieux de maintenir indéfiniment l'intégrité de leur constitution atomique[115].
Ce principe d'isonomie garantit que, dans l'univers infini, le nombre des êtres immortels égale celui des êtres mortels, car il n'existe aucune raison pour que les forces créatrices favorisent l'une ou l'autre catégorie[116]. Les dieux, bien que soumis à une érosion constante par l'émission de simulacres (eidôla), sont perpétuellement reconstitués par un flux ininterrompu d'atomes similaires qui viennent combler les pertes[117]. Ce processus de renouvellement perpétuel, loin d'altérer leur identité, assure au contraire la permanence de leur forme et de leur béatitude[118].
La vie des dieux dans les intermondes se caractérise par un bonheur parfait et immuable[119]. Ils se consacrent à la contemplation philosophique, à la conversation sereine avec leurs pairs, et jouissent de plaisirs raffinés comme le banquet céleste[120]. Cependant, contrairement aux représentations anthropomorphiques vulgaires, ces activités ne leur demandent aucun effort, ne génèrent aucune fatigue, et ne comportent aucun risque de perturbation[121]. Leur sagesse, parfaite et innée, leur permet de préserver spontanément leur équilibre sans jamais éprouver ni crainte ni désir[122]. Ils incarnent ainsi le modèle idéal de la vie philosophique, l'archétype de la tranquillité (ataraxia) que le sage épicurien s'efforce d'imiter sur terre[123].
L'indifférence providentielle des dieux
[modifier | modifier le wikicode]La béatitude divine exige absolument l'absence de toute providence (pronoia)[124]. Cette thèse, la plus scandaleuse de la théologie épicurienne aux yeux de la tradition platonicienne et stoïcienne, découle nécessairement de la définition du divin[125]. S'occuper des affaires humaines, surveiller les actions des hommes, récompenser les justes et châtier les impies impliquerait pour les dieux une multiplicité de soucis, de colères, de favoritismes, autant de passions incompatibles avec la félicité parfaite[126]. Comme l'écrit Lucrèce avec force, « il faut que la nature divine jouisse de l'immortalité dans une paix suprême, séparée de nos affaires, éloignée de nous ; exempte de toute douleur, exempte de dangers, puissante par ses propres ressources, n'ayant nul besoin de nous, elle n'est touchée ni par les services rendus ni par la colère »[127].
Cette indifférence divine ne résulte pas d'un défaut ou d'une limitation, mais constitue au contraire le signe de la perfection absolue[128]. Un être véritablement autonome (autarkês), qui possède en lui-même la plénitude de l'être et du bonheur, n'a nul besoin de rien extérieur à lui[129]. De même, les phénomènes naturels célestes, tonnerre, foudre, tremblements de terre, éclipses, loin d'être des manifestations de la colère divine, s'expliquent entièrement par des causes matérielles et mécaniques[130]. Attribuer aux dieux la responsabilité de ces événements naturels, c'est à la fois les insulter en leur prêtant des passions indignes d'eux, et se condamner soi-même à une terreur perpétuelle devant les caprices supposés d'une providence arbitraire[131].
L'absence de providence divine implique également qu'il n'existe aucun jugement post-mortem, aucune sanction dans l'au-delà[132]. Les représentations traditionnelles de l'Hadès, avec ses supplices éternels (Tantale, Sisyphe, Tityos, les Danaïdes), ne sont que des projections mythologiques des tourments psychologiques que nous nous infligeons nous-mêmes en cette vie[133]. Libérer les hommes de ces chimères infernales constitue l'un des bienfaits majeurs de la philosophie épicurienne[134].
Les opinions fausses de la multitude
[modifier | modifier le wikicode]La piété populaire, loin de honorer véritablement les dieux, les outrage gravement en leur attribuant des caractéristiques incompatibles avec leur nature[135]. Le véritable impie (asebês) n'est pas celui qui refuse les dieux de la foule, mais celui qui applique aux dieux les opinions (doxai) de la foule[136]. Ces opinions erronées, qui ne sont pas de véritables préconceptions (prolepseis) mais de fausses présomptions (hypolepseis pseudeis), découlent de trois sources principales : l'ignorance des causes naturelles, la projection anthropomorphique, et la corruption introduite par les poètes et les législateurs[137].
La première source d'erreur réside dans l'ignorance de la physique atomiste[138]. Ne comprenant pas les mécanismes naturels qui régissent les phénomènes atmosphériques et célestes, les hommes attribuent aux dieux la responsabilité de ce qui les effraie ou les émerveille[139]. Le tonnerre devient la voix de Zeus courroucé, la foudre son arme vengeresse, les tremblements de terre la colère de Poséidon, les épidémies des châtiments divins[140]. Cette interprétation religieuse des phénomènes naturels engendre une terreur permanente, car l'homme se sent constamment à la merci de puissances imprévisibles et capricieuses[141].
La deuxième source d'erreur provient de l'anthropomorphisme vulgaire, qui projette sur les dieux les passions, les intérêts et les comportements humains[142]. On imagine les dieux jaloux, vindicatifs, partiaux, sensibles à la flatterie, capables de favoriser injustement certains mortels et d'en persécuter d'autres sans raison[143]. Cette conception anthropopathique, nourrie par la mythologie homérique et hésiodique, transforme les dieux en modèles d'immoralité : Zeus l'adultère, Arès le sanguinaire, Aphrodite la luxurieuse, Hermès le voleur[144]. Les hommes, imitant ces prétendus modèles, croient pouvoir se concilier les faveurs divines par des sacrifices, des prières intéressées, voire des pratiques magiques[145].
La troisième source d'erreur réside dans l'exploitation politique de la religion par les poètes-théologiens et les législateurs[146]. Ces derniers, comprenant la puissance de la crainte religieuse comme instrument de contrôle social, ont délibérément exagéré la colère divine et inventé des châtiments post-mortem pour maintenir le peuple dans l'obéissance[147]. Cette instrumentalisation politique de la piété, loin de rendre honneur aux dieux, les transforme en geôliers de l'humanité et fait de la religion le principal obstacle au bonheur[148].
La véritable piété épicurienne
[modifier | modifier le wikicode]Face à ces déformations, Épicure propose une piété authentique (eusebeia), fondée sur la connaissance correcte de la nature divine[149]. Cette piété véritable consiste d'abord à contempler les dieux tels qu'ils sont réellement : des êtres parfaitement heureux, incorruptibles, indifférents aux vicissitudes du monde[150]. Cette contemplation, loin d'être vaine, procure au sage des plaisirs intellectuels d'une qualité supérieure[151]. En méditant sur la béatitude divine, l'âme humaine s'élève et s'apaise, car elle contemple un modèle de perfection qui l'inspire à imiter, dans la mesure du possible, cette tranquillité absolue[152].
La véritable piété implique également la participation aux cultes traditionnels, mais dans un esprit entièrement différent[153]. L'épicurien se rend aux temples, participe aux fêtes religieuses, offre des sacrifices, non parce qu'il croit que ces pratiques influenceront les dieux ou modifieront son destin, mais parce que ces occasions lui permettent de méditer sur la nature divine et de renforcer sa propre ataraxie[154]. Ainsi réconcilié avec la tradition civique sans en épouser les superstitions, l'épicurien échappe à la fois à l'accusation d'impiété et à l'emprise de la crainte[155].
De plus, la véritable piété consiste à ne jamais prier les dieux pour obtenir d'eux des faveurs matérielles ou la modification du cours naturel des choses[156]. Une telle prière, fondée sur la croyance en la providence, insulte les dieux en leur attribuant la capacité et la volonté d'intervenir dans les affaires humaines[157]. La seule prière admissible est celle qui exprime la gratitude pour l'existence des dieux comme modèles de béatitude, et qui demande à la nature divine de nous accorder, non des biens extérieurs, mais la force intérieure nécessaire pour atteindre la tranquillité de l'âme[158].
Les bénéfices de la libération
[modifier | modifier le wikicode]La libération de la crainte des dieux produit des effets psychologiques et existentiels considérables[159]. D'abord, elle supprime l'angoisse liée à l'attente de châtiments divins, aussi bien en cette vie qu'après la mort[160]. L'homme qui sait que les dieux ne s'occupent pas de lui peut vivre sans la terreur permanente de transgresser involontairement quelque tabou obscur, sans la crainte de déchaîner la colère céleste par une parole imprudente ou une omission rituelle[161]. Il peut également renoncer aux pratiques superstitieuses coûteuses en temps et en argent : sacrifices expiatoires, consultations oraculaires, rites de purification, amulettes protectrices, qui épuisent les ressources matérielles et psychiques sans rien apporter en retour[162].
Ensuite, cette libération permet de contempler les phénomènes naturels, même les plus impressionnants, avec sérénité et curiosité scientifique plutôt qu'avec terreur[163]. L'orage, l'éclipse, le séisme cessent d'être des signes funestes ou des manifestations de la colère divine pour devenir de simples phénomènes physiques dignes d'investigation rationnelle[164]. Cette attitude scientifique, loin d'être une forme d'hubris ou d'impiété, constitue au contraire l'hommage le plus authentique que l'intelligence humaine puisse rendre à l'ordre naturel du cosmos[165].
Enfin, et c'est peut-être l'effet le plus important, la connaissance correcte des dieux transforme radicalement la conception du destin et de la liberté humaine[166]. Ni soumis au caprice d'une providence arbitraire ni enchaîné à un destin inflexible, l'homme découvre qu'il est véritablement maître de sa vie morale[167]. Le bonheur devient accessible parce qu'il dépend principalement de nos propres choix, de notre sagesse dans la sélection des désirs et des plaisirs, non de l'intervention capricieuse de puissances surnaturelles[168]. Cette découverte de l'autonomie morale, directement liée à l'élimination de la crainte des dieux, constitue le premier pas décisif vers la vie bienheureuse[169].
Deuxième remède : se libérer de la crainte de la mort
[modifier | modifier le wikicode]La crainte de la mort constitue, selon Épicure, l'un des obstacles majeurs au bonheur et à la tranquillité de l'âme[170]. Cette peur irrationnelle empêche les hommes de jouir pleinement du présent et trouble leur ataraxie. Le philosophe du Jardin développe une argumentation rigoureuse visant à démontrer que la mort n'est absolument rien pour nous, et que nous n'avons donc aucune raison de la redouter.
Le fondement matérialiste de l'argument
[modifier | modifier le wikicode]La démonstration épicurienne s'appuie sur sa physique atomiste. Pour Épicure, l'âme n'est pas une substance immatérielle et immortelle, mais un composé d'atomes particulièrement subtils, dispersés dans tout le corps[171]. Ces atomes de l'âme sont de quatre types : des atomes de souffle (pneuma), des atomes d'air, des atomes de chaleur, et un quatrième type d'atomes sans nom, qui expliqueraient la mobilité extrême de la pensée[172].
Cette conception matérialiste entraîne une conséquence fondamentale : l'âme, étant un corps composé d'atomes, est nécessairement mortelle. Elle ne peut subsister indépendamment du corps qui la contient et lui assure sa cohésion[173]. À la mort, le composé atomique qui constitue l'organisme vivant se dissout, et les atomes de l'âme se dispersent dans l'univers infini[174]. Il n'y a donc aucune survie de la conscience, aucun au-delà où l'âme pourrait subsister pour connaître récompenses ou châtiments[175].
L'argument principal : la mort comme privation de sensation
[modifier | modifier le wikicode]Le cœur de la démonstration épicurienne repose sur un raisonnement d'une simplicité redoutable. Dans la Lettre à Ménécée, Épicure énonce : « Habitue-toi à penser que la mort n'est rien pour nous, puisque tout bien et tout mal résident dans la sensation, et que la mort est privation de sensation »[176].
L'argument se déploie en plusieurs étapes logiques. Premièrement, Épicure établit que tout bien et tout mal sont contenus dans la sensation (aisthêsis). Cette affirmation découle directement de sa théorie du plaisir et de la douleur comme critères du bien et du mal[177]. Nous ne pouvons éprouver ni plaisir ni peine sans sensation. Deuxièmement, la mort consiste précisément en la privation (sterêsis) de toute sensation. Lorsque le composé atomique se dissout, la capacité de sentir disparaît entièrement et définitivement[178]. Troisièmement, il s'ensuit nécessairement que la mort, ne pouvant nous procurer ni bien ni mal, n'est littéralement rien pour nous[179].
Cette conclusion se trouve magistralement formulée dans le passage célèbre : « Ainsi, le plus effroyable des maux, la mort, n'est rien pour nous, tant donné, précisément, que quand nous sommes, la mort n'est pas présente, et que, quand la mort est présente, alors nous ne sommes pas »[180]. L'impossibilité de coexister avec notre propre mort suffit à démontrer qu'elle ne peut nous affecter en aucune manière[181].
L'argument de la non-contemporanéité
[modifier | modifier le wikicode]Épicure développe cette idée d'incompatibilité temporelle entre le sujet vivant et sa mort. La mort ne peut être un mal ni pour les vivants, puisqu'ils ne sont pas morts, ni pour les morts, puisqu'ils ne sont plus[182]. Ce raisonnement fait apparaître l'absurdité qu'il y a à craindre ce qui, par définition, ne pourra jamais nous concerner en tant que sujets conscients[183].
Lucrèce reprendra et développera cet argument dans le livre III du De rerum natura, insistant sur le fait que nous ne pouvons être les témoins de notre propre mort, ni en ressentir les effets[184]. L'individualité consciente, le « nous » qui constitue notre identité, repose entièrement sur l'union (conjunctio) de l'âme et du corps[185]. Cette union dissoute, il ne reste plus personne pour éprouver quoi que ce soit[186].
L'argument de symétrie temporelle
[modifier | modifier le wikicode]Pour renforcer sa démonstration, Épicure et ses disciples ont recours à un argument de symétrie entre le temps qui a précédé notre naissance et celui qui suivra notre mort. Lucrèce l'exprime ainsi : « Vois combien nous est indifférente l'éternité passée qui fut avant que nous naissions. C'est le miroir où la nature nous montre les temps futurs qui seront après notre mort »[187].
Cet argument de symétrie vise à montrer que si nous ne souffrons pas du néant qui a précédé notre existence, nous n'avons aucune raison de craindre celui qui la suivra[188]. L'infini temporel durant lequel nous n'avons pas existé ne nous cause aucun tourment ; pourquoi l'infini temporel durant lequel nous n'existerons plus devrait-il nous inquiéter ? La logique commande de traiter ces deux néants de manière identique[189].
Schopenhauer, au XIXe siècle, reprendra cet argument épicurien en soulignant l'asymétrie psychologique paradoxale de notre rapport au temps : nous avons « horreur d'un infini a parte post qui serait sans nous, mais nous ne trouvons rien d'effrayant dans un infini a parte ante qui a été sans nous »[190].
La critique des fausses opinions sur la mort
[modifier | modifier le wikicode]Épicure distingue soigneusement entre la mort elle-même et les représentations erronées que nous nous en faisons. Ce ne sont pas les réalités qui nous troublent, mais nos opinions à leur sujet[191]. La peur de la mort provient essentiellement de trois sources d'erreur[192].
Premièrement, l'imagination populaire projette sur l'état de mort une forme dégradée de conscience. Les hommes se représentent le cadavre comme s'il éprouvait encore quelque sentiment vague, comme s'il souffrait d'être enfermé dans le tombeau, dévoré par les vers, ou consumé par le feu[193]. Lucrèce consacre de nombreux vers à réfuter cette illusion : « L'homme ne peut s'arracher tout entier à la vie, il ne peut se dépouiller de lui-même, se séparer de ce corps étendu à terre ; il s'imagine que cela, c'est encore lui, et debout à côté de son cadavre, il l'anime et le souffle encore de sa sensibilité »[194].
Deuxièmement, les superstitions religieuses enseignent l'existence d'un au-delà où les morts subsisteraient pour subir des châtiments éternels ou jouir de récompenses[195]. Épicure combat vigoureusement ces croyances qui empoisonnent l'existence des vivants[196]. Les mythes sur Tantale, Sisyphe, Tityos ou les Danaïdes ne sont que des projections de nos tourments psychologiques présents[197].
Troisièmement, même en l'absence de croyances religieuses explicites, subsiste une angoisse diffuse devant l'anéantissement, devant ce « grand crachat » (mega ptusma) que nous devrons lancer sur la vie au moment de la quitter[198]. Cette angoisse métaphysique témoigne de notre attachement désordonné à l'existence[199].
Les conséquences éthiques de la mortalité
[modifier | modifier le wikicode]Loin d'être une source de désespoir, la connaissance de notre mortalité devient chez Épicure le fondement d'une sagesse de vie. « La connaissance droite que la mort n'est rien pour nous fait du caractère mortel de la vie une source de jouissance, non pas en ajoutant à la vie un temps illimité, mais au contraire en la débarrassant du regret de ne pas être immortel »[200].
Cette acceptation sereine de la finitude libère l'individu de plusieurs illusions néfastes[201]. D'abord, elle supprime le désir vain d'immortalité, désir qui ne peut jamais être satisfait et qui nous détourne du présent[202]. Ensuite, elle nous apprend à apprécier la vie pour ce qu'elle est, dans sa dimension finie et limitée. La qualité d'une vie ne se mesure pas à sa durée : « Un plaisir d'une durée illimitée est égal à celui d'une durée limitée, si l'on estime l'étendue du plaisir au moyen du raisonnement »[203].
Le sage épicurien ne cherche donc pas à prolonger indéfiniment son existence, mais à vivre pleinement chaque instant : « Il ne cherche pas à jouir du moment le plus long, mais du plus agréable »[204]. Cette concentration sur la qualité plutôt que la quantité transforme notre rapport au temps et à la mort[205].
La mort volontaire et ses limites
[modifier | modifier le wikicode]La doctrine épicurienne sur la mort n'implique cependant pas que celle-ci soit désirable en elle-même. Épicure critique sévèrement ceux qui, comme certains cyniques, proclament qu'il aurait mieux valu ne jamais naître et qu'une fois né, il faut « franchir au plus vite les portes de l'Hadès »[206]. Si celui qui tient ce discours est sincère, pourquoi ne met-il pas fin à ses jours ? S'il plaisante, il fait preuve de légèreté sur des sujets qui ne s'y prêtent pas[207].
Le sage épicurien « ne rejette pas la vie et il ne craint pas non plus de ne pas vivre »[208]. Il maintient un équilibre subtil : il n'est ni attaché à la vie au point d'en redouter la fin, ni dégoûté d'elle au point de la fuir. Cette attitude manifeste une forme supérieure de liberté intérieure[209].
Néanmoins, dans certaines circonstances extrêmes, le suicide peut devenir un choix rationnel. Lorsque les douleurs corporelles ou les tourments de l'âme deviennent insupportables et ne laissent aucun espoir d'amélioration, le sage peut légitimement choisir de quitter la vie[210]. Ce n'est pas là fuir la vie par désespoir, mais exercer jusqu'au bout sa liberté et son autonomie[211].
La mort d'Épicure et son testament philosophique
[modifier | modifier le wikicode]La fin d'Épicure lui-même illustre parfaitement sa doctrine. Atteint d'un mal cruel, souffrant de la pierre et de violentes douleurs au ventre pendant quatorze jours, il mourut avec courage et sérénité[212]. Dans sa dernière lettre à Idoménée, écrite le jour même de sa mort, il témoigne : « Je t'écrivais ces lignes au dernier et au plus heureux jour de ma vie. Je souffrais de douleurs à la vessie et au ventre, sans relâche et plus terribles que tout. Mais je résiste à toutes ces souffrances grâce au plaisir de l'âme que me procurait le souvenir de nos recherches et de nos entretiens »[213].
Ce testament spirituel montre comment la philosophie épicurienne permet de surmonter même les pires souffrances physiques. Le plaisir de l'âme, nourri par la mémoire des joies intellectuelles passées, l'emporte sur les douleurs présentes du corps[214]. Jusqu'à son dernier souffle, Épicure demeura fidèle à son enseignement et donna à ses disciples l'exemple d'une mort véritablement philosophique[215].
Selon Hermippe, après être entré dans un bain d'eau chaude, Épicure demanda du vin pur et, l'ayant bu, recommanda à ses amis de se souvenir de ses enseignements, puis mourut paisiblement[216]. Ses dernières paroles, « Réjouissez-vous, et gardez en mémoire mes enseignements », résument parfaitement l'esprit de sa philosophie : la joie, même face à la mort, et la transmission de la sagesse qui permet cette joie[217].
La postérité de l'argument épicurien
[modifier | modifier le wikicode]L'argumentation d'Épicure contre la crainte de la mort a exercé une influence considérable dans l'histoire de la philosophie. Lucrèce en a donné une version poétique et développée dans le livre III du De rerum natura, contribuant à sa diffusion dans le monde romain[218]. Les épicuriens postérieurs, comme Diogène d'Œnoanda (IIe siècle ap. J.-C.), ont continué à défendre et à préciser ces thèses[219].
À l'époque moderne, la réflexion épicurienne sur la mort a trouvé des échos chez de nombreux penseurs. Montaigne, dans les Essais, reprend certains arguments épicuriens tout en les nuançant[220]. Spinoza, Hume et d'autres philosophes des Lumières se sont inspirés de la démarche épicurienne consistant à naturaliser la mort et à la débarrasser des terreurs superstitieuses[221].
Au XIXe siècle, Schopenhauer et Feuerbach ont réactualisé certains aspects de la pensée épicurienne sur la mort[222]. Plus récemment, des philosophes contemporains comme Thomas Nagel ont critiqué l'argument épicurien en soulignant l'asymétrie entre le passé et le futur : la mort nous prive de possibilités futures, ce qui constitue un mal, même si nous ne sommes plus là pour le ressentir[223].
Les limites de l'argumentation épicurienne
[modifier | modifier le wikicode]Malgré sa rigueur logique, l'argument épicurien présente certaines limites qui ont été relevées par ses critiques[224]. Premièrement, le raisonnement repose entièrement sur l'identification du bien au plaisir et du mal à la douleur. Si l'on admet d'autres conceptions du bien (la vertu, la connaissance, les relations humaines), la mort peut apparaître comme un mal en tant qu'elle nous prive de ces biens, même si nous ne sommes plus là pour en souffrir[225].
Deuxièmement, l'argument de symétrie entre avant-naissance et après-mort a été contesté. Comme le souligne Nagel, ces deux néants ne sont pas symétriques du point de vue du sujet : avant notre naissance, nous n'existions pas encore et n'avions donc aucune possibilité à perdre ; après notre mort, nous sommes privés de toutes les possibilités futures que la vie aurait pu nous offrir[226].
Troisièmement, l'approche épicurienne, en se concentrant sur l'absence de mal dans la mort elle-même, néglige peut-être la dimension existentielle de l'angoisse devant la mort. Cette angoisse ne porte pas nécessairement sur ce que nous éprouverons après la mort, mais sur le fait même de notre finitude, sur l'impossibilité de continuer à être ce que nous sommes[227].
Enfin, la doctrine épicurienne ne prend pas vraiment en compte la question du deuil et de la mort d'autrui. Si ma propre mort n'est rien pour moi, la mort de ceux que j'aime est bien quelque chose pour moi, du vivant que je suis[228]. Sur ce point, l'épicurisme semble moins convaincant, même s'il propose de surmonter la peine du deuil par le souvenir joyeux des moments partagés avec le défunt[229].
Conclusion : la mort comme non-objet de préoccupation
[modifier | modifier le wikicode]Le deuxième remède du tétrapharmakon épicurien vise à établir définitivement que la mort ne doit faire l'objet d'aucune crainte rationnelle. Par une argumentation serrée, appuyée sur sa physique atomiste et sa théorie de la sensation, Épicure démontre que la mort n'est littéralement rien pour nous, puisque nous ne pouvons jamais la rencontrer en tant que sujets conscients[230].
Cette libération de la crainte de la mort constitue un élément essentiel de l'ataraxie, cette tranquillité d'âme qui est le but ultime de la philosophie épicurienne[231]. En supprimant l'angoisse devant notre finitude, en nous débarrassant des terreurs superstitieuses de l'au-delà, et en nous apprenant à concentrer notre attention sur le présent vécu, la méditation épicurienne sur la mort nous permet paradoxalement de mieux vivre[232].
Comme le résume la Maxime capitale II : « La mort n'est rien pour nous. En effet, ce qui est en décomposition n'éprouve aucune sensation, et un corps insensible n'est rien pour nous »[233]. Cette formule lapidaire condense l'essentiel d'une réflexion qui a marqué durablement l'histoire de la philosophie et qui, aujourd'hui encore, interpelle quiconque s'interroge sur le sens de notre condition mortelle[234].
La classification des désirs et le calcul des plaisirs
[modifier | modifier le wikicode]La philosophie épicurienne établit une discipline des désirs qui constitue le fondement de l'éthique du bonheur. Cette discipline repose sur deux piliers : une classification rigoureuse des désirs et un calcul rationnel des plaisirs et des peines. Ces deux démarches visent un même but : atteindre l'ataraxie (absence de trouble de l'âme) et l'aponie (absence de douleur physique), qui constituent ensemble la vie bienheureuse.
La tripartition des désirs
[modifier | modifier le wikicode]Épicure propose une classification méthodique des désirs fondée sur l'observation de la nature humaine[235]. Cette distinction, établie "par analogie" (kata analogian), c'est-à-dire en observant les ressemblances et les différences entre nos diverses impulsions, divise les désirs en trois catégories fondamentales.
Les désirs naturels et nécessaires
[modifier | modifier le wikicode]Les désirs naturels et nécessaires (phusikai kai anagkaiai) forment le noyau essentiel de notre existence[236]. Ils se définissent par trois caractéristiques : ils sont innés, universels chez tous les êtres vivants, et leur satisfaction supprime une douleur effective. Épicure les subdivise encore selon leur finalité : certains sont nécessaires au bonheur (eudaimonia), comme l'amitié et la philosophie ; d'autres le sont pour l'absence de troubles corporels (aochlêsia), comme le besoin d'abri et de vêtements contre le froid ; d'autres enfin le sont pour la vie elle-même (auto to zên), comme la nourriture et la boisson[237].
Ces désirs présentent deux avantages décisifs pour la recherche du bonheur. Premièrement, ils sont faciles à satisfaire : le pain et l'eau suffisent à apaiser la faim et la soif, un vêtement simple protège du froid[238]. La nature, en effet, ne réclame pas grand-chose : "Le cri de la chair, dit Épicure, est de ne pas avoir faim, de ne pas avoir soif, de ne pas avoir froid"[239]. Deuxièmement, ces désirs sont limités : une fois satisfaits, ils cessent, procurant alors le plaisir catastématique (en repos) qui caractérise l'état de plénitude. Comme l'exprime Lucrèce dans son poème, "la nature réclame seulement que le corps soit libéré de la douleur, et que l'esprit jouisse d'un sentiment de plaisir, délivré du souci et de la crainte"[240].
La reconnaissance de ces désirs comme fondement de la vie bienheureuse a des conséquences pratiques importantes. Elle mène à valoriser la sobriété (litotês) et la simplicité volontaire. Épicure lui-même se contentait ordinairement de pain et d'eau, demandant occasionnellement à un ami de lui envoyer "un petit pot de fromage" pour faire un festin[241]. Cette frugalité n'est pas une ascèse : elle vise à garantir l'indépendance (autarkeia) et la sécurité (asphaleia), en nous rendant maîtres de nos besoins. Celui qui s'habitue aux nourritures simples, explique Épicure, est en meilleure santé, plus disposé à affronter les nécessités de la vie, mieux préparé lorsque des mets raffinés se présentent, et surtout libre de toute crainte face aux vicissitudes de la fortune[242].
Les désirs naturels mais non nécessaires
[modifier | modifier le wikicode]La deuxième catégorie regroupe les désirs naturels mais non nécessaires (phusikai mê anagkaiai). Ces désirs procèdent de la nature, mais leur non-satisfaction n'entraîne aucune douleur véritable[243]. Le désir sexuel en constitue l'exemple privilégié : il est naturel en ce qu'il appartient à notre constitution biologique, mais non nécessaire car nous pouvons vivre sans souffrance en l'absence d'activité sexuelle. Une scholie aux Maximes Capitales précise que ces désirs "varient le plaisir sans supprimer la douleur"[244] : manger un met raffiné procure un plaisir différent de celui d'un aliment simple, mais ne supprime pas mieux la faim.
D'autres désirs entrent dans cette catégorie : le désir de mets luxueux plutôt que de nourriture ordinaire, celui de vêtements élégants plutôt que simplement fonctionnels, ou encore les plaisirs esthétiques liés à la contemplation de belles formes, à l'écoute de musiques élaborées, à la vue de spectacles. Métrodore, disciple d'Épicure, évoque ainsi les "plaisirs qui viennent de l'extravagance" (truphê) comme le fromage fin ou les viandes délicates[245].
La position épicurienne à l'égard de ces désirs est nuancée : ils ne sont pas condamnables en eux-mêmes, puisque tout plaisir est bon par nature[246]. Toutefois, leur satisfaction ne doit pas devenir une habitude ni une nécessité. Épicure ne recommande pas de les fuir systématiquement, mais de ne pas en devenir dépendant. Si ces plaisirs se présentent sans effort ni trouble, on peut en jouir ; mais il faut éviter de les désirer au point que leur absence devienne source de souffrance[247]. Le sage épicurien "jouit avec le plus de plaisir de l'abondance celui qui en a le moins besoin"[248].
Le risque majeur associé à ces désirs réside dans leur potentiel de transformation en désirs vains. Comme l'explique un fragment épicurien, "parmi les désirs naturels qui ne conduisent pas à la douleur s'ils ne sont pas satisfaits, ceux dans lesquels une tension est intense sont le fait d'une opinion vide"[249]. Autrement dit, lorsqu'un désir naturel non nécessaire prend une forme obsédante et impérieuse, c'est qu'une opinion fausse (kenodoxia) s'y est greffée : je ne désire plus simplement un bon repas, mais je crois que mon bonheur en dépend.
Les désirs vains
[modifier | modifier le wikicode]La troisième catégorie rassemble les désirs vains ou vides (kenai epithumiai, littéralement "désirs creux"). Ces désirs ne sont ni naturels ni nécessaires[250]. Ils ne correspondent à aucun besoin réel de notre nature, mais naissent d'opinions fausses (kenodoxiai) sur ce qui constitue le bonheur. Épicure les nomme "vides" car ils n'ont pas d'objet réel capable de les satisfaire : ils poursuivent des chimères[251].
Les exemples principaux de désirs vains sont le désir de richesse illimitée, la soif de gloire (philotimia), l'ambition de pouvoir politique, et la quête d'immortalité. Ces désirs partagent une caractéristique fondamentale : ils sont illimités (apeiros). Contrairement aux désirs naturels qui trouvent leur terme dans la satisfaction d'un besoin déterminé, les désirs vains ne connaissent pas de limite. Comme le souligne la Maxime Capitale XV : "La richesse conforme à la nature est à la fois limitée et facile à se procurer ; celle que recherchent les opinions vides s'étend à l'infini"[252]. Celui qui désire la richesse pour satisfaire des besoins naturels sera vite comblé ; celui qui la désire pour elle-même, pour la puissance ou le prestige qu'elle confère, ne sera jamais satisfait car il en voudra toujours davantage.
Ces désirs procèdent de représentations erronées sur la nature du bonheur. Ils reposent sur la croyance que les biens extérieurs (richesse, pouvoir, renommée) sont nécessaires au bonheur, ou que la satisfaction de ces désirs supprimera nos troubles intérieurs. Or, comme l'analyse Épicure, ces désirs non seulement ne procurent pas le bonheur, mais ils sont sources d'anxiété permanente[253]. La poursuite de la richesse illimitée entraîne l'avidité (pleonexia) qui ne connaît jamais de repos ; l'ambition politique expose aux rivalités, aux complots, aux revers de fortune ; la quête de gloire rend dépendant de l'opinion d'autrui et vulnérable au mépris ou à l'oubli.
Lucrèce décrit magnifiquement cette course vaine dans le livre III du De la nature : les hommes s'agitent, quittent leur demeure parce qu'ils s'y ennuient, courent à leur villa de campagne, puis reviennent précipitamment en ville, comme si leur maison était en feu. Ils cherchent en réalité à fuir leur propre inquiétude intérieure, mais celle-ci les suit partout car elle réside en eux-mêmes[254]. La philosophie épicurienne vise précisément à déraciner ces désirs en montrant leur vacuité et les troubles qu'ils engendrent.
Le calcul des plaisirs (logismos)
[modifier | modifier le wikicode]La classification des désirs ne suffit pas à elle seule à garantir la vie bienheureuse. Elle doit s'accompagner d'un calcul rationnel (logismos) qui permet d'évaluer les plaisirs et les peines dans leur complexité et leur succession temporelle. Ce calcul est qualifié de "sobre" ou "tempérant" (nêphôn) pour marquer qu'il procède d'une raison maîtresse d'elle-même, non obscurcie par les passions[255].
Le principe du calcul : l'utile et l'avantageux
[modifier | modifier le wikicode]Le calcul épicurien repose sur un principe apparemment paradoxal : bien que le plaisir soit le souverain bien et que tout plaisir soit bon en lui-même, nous ne devons pas choisir tout plaisir[256]. Ce paradoxe se résout par la distinction entre la valeur intrinsèque d'un plaisir (tout plaisir est bon) et sa valeur relative dans un contexte donné (ce plaisir particulier peut ne pas être choisi s'il entraîne des conséquences négatives).
Le critère du choix est "l'avantageux" ou "l'utile" (sumpheron)[257]. Ce critère implique une évaluation comparative (summetrêsis) et une considération (blepsis) des avantages et des inconvénients. Concrètement, face à un plaisir possible, le sage épicurien examine :
- Le plaisir immédiat procuré
- Les conséquences plaisantes ou pénibles qui s'ensuivront
- La durée respective de ces plaisirs et de ces peines
- Leur intensité relative
Cette démarche conduit parfois à des décisions qui semblent contredire le principe hédoniste : "nous passons par-dessus de nombreux plaisirs, quand s'ensuit pour nous un désagrément plus grand ; et nous estimons de nombreuses douleurs valoir mieux que des plaisirs, quand un plaisir plus grand survient pour nous après avoir longtemps enduré les douleurs"[258].
Prenons l'exemple du festin : le plaisir immédiat d'un repas copieux et raffiné peut sembler attrayant, mais si l'on anticipe l'indigestion, la lourdeur, le malaise qui suivront, et peut-être l'habitude coûteuse qui s'installera, le calcul sobre conduira à préférer un repas simple. De même, le plaisir de boire abondamment un soir de fête peut être écarté si l'on considère le mal de tête du lendemain et les troubles engendrés dans la conduite de sa vie.
À l'inverse, certaines douleurs méritent d'être endurées en vue d'un plaisir plus grand ou d'un mal évité. Le traitement d'une maladie, bien que pénible, est choisi pour le bien-être ultérieur qu'il procure. L'effort de l'étude philosophique, bien que laborieux, est accepté pour la tranquillité durable qu'il apporte. Comme l'exprime Épicure dans une formulation frappante : "Tout plaisir est donc un bien de par sa nature propre, mais tout plaisir n'est pas à choisir ; de même toute douleur est un mal, mais toute douleur n'est pas toujours de nature à être évitée"[259].
La temporalité du calcul
[modifier | modifier le wikicode]Un aspect fondamental du calcul épicurien réside dans sa dimension temporelle. Contrairement aux cyrénaïques, disciples d'Aristippe, qui soutenaient que seul le plaisir présent compte et que le sage doit jouir de l'instant sans se soucier du passé ni de l'avenir[260], Épicure affirme que l'âme embrasse le passé, le présent et l'avenir[261].
Cette extension temporelle de l'esprit humain transforme profondément le calcul hédoniste. D'une part, nous pouvons nous remémorer les plaisirs passés et en tirer une jouissance présente. Épicure lui-même, sur son lit de mort, trouvait consolation dans le souvenir des conversations philosophiques qu'il avait eues avec ses amis[262]. Les épicuriens recommandent d'ailleurs de cultiver la mémoire des biens passés comme une ressource toujours disponible contre les maux présents[263].
D'autre part, et c'est encore plus important pour le calcul pratique, nous anticipons les plaisirs et les peines futures. Cette capacité d'anticipation nous permet de différer la gratification immédiate en vue d'un bien plus grand, ou d'endurer une peine présente pour éviter un mal futur plus considérable. C'est précisément cette faculté de projection temporelle qui distingue le calcul sobre de la simple impulsion vers le plaisir immédiat.
Le calcul introduit ainsi une hiérarchie temporelle des plaisirs. Les plaisirs durables (diêmoniai hêdonai) sont préférables aux plaisirs éphémères, non pas en vertu de leur intensité supérieure, mais parce qu'ils s'étendent sur un temps plus long et procurent une jouissance stable. C'est pourquoi Épicure valorise les plaisirs de l'amitié, de la philosophie et de la contemplation : non seulement ils ne sont suivis d'aucune peine, mais ils peuvent être renouvelés indéfiniment et leur souvenir même est source de joie[264].
La prudence (phronêsis)
[modifier | modifier le wikicode]Le calcul des plaisirs ne saurait s'effectuer mécaniquement par application de règles abstraites. Il requiert une vertu intellectuelle qu'Épicure nomme "prudence" (phronêsis), et qu'on peut aussi traduire par "sagesse pratique"[265]. Cette vertu occupe une place centrale dans l'éthique épicurienne, au point qu'Épicure la déclare "plus précieuse encore que la philosophie"[266] – affirmation surprenante de la part d'un philosophe, mais qui s'explique par le caractère pratique et situationnel de la prudence.
La prudence est "principe et plus grand bien" parce qu'elle est la source de toutes les autres vertus. C'est elle qui nous enseigne "qu'il n'est pas possible de vivre agréablement sans vivre avec prudence, honnêteté et justice, ni de vivre avec prudence, honnêteté et justice sans vivre agréablement"[267]. La prudence effectue ainsi la synthèse entre le plaisir et la vertu : elle montre que la vie vertueuse est la condition nécessaire de la vie plaisante, et réciproquement que la recherche authentique du plaisir conduit nécessairement à la vertu.
Concrètement, la prudence s'exerce dans l'évaluation des situations particulières. Elle examine chaque désir qui se présente en posant la question fondamentale formulée dans une Sentence Vaticane : "Pour tout désir, il faut se poser cette question : que m'arrivera-t-il si le désir s'accomplit, et que m'arrivera-t-il s'il ne s'accomplit pas ?"[268]. Cette interrogation systématique permet de déjouer les illusions et les pièges des désirs vains. Elle révèle, par exemple, que l'acquisition de richesses ne supprime pas l'anxiété mais l'aggrave, car le riche craint de perdre ce qu'il possède ; ou encore que la recherche des honneurs rend dépendant de l'opinion d'autrui et expose aux tourments de l'envie et de la rivalité.
La prudence implique également une forme d'entraînement (askêsis) et d'exercice quotidien. Il ne suffit pas de connaître intellectuellement la classification des désirs ; il faut s'habituer pratiquement à discerner, dans le flux des sollicitations quotidiennes, ce qui relève de chaque catégorie. Cette discipline des désirs s'apparente à ce que les épicuriens appellent la "thérapie de l'âme" : de même que le corps malade a besoin de traitements appropriés, l'âme troublée par de faux désirs doit être soignée par un rééducation patiente[269].
Les limites du plaisir
[modifier | modifier le wikicode]Un élément décisif du calcul épicurien concerne la reconnaissance des limites naturelles du plaisir. Contrairement à une idée commune, le plaisir n'est pas pour Épicure un processus indéfiniment croissant. Au contraire, "la limite de la grandeur des plaisirs est la suppression de toute douleur"[270]. Une fois atteint cet état de plénitude – absence de douleur physique (aponia) et absence de trouble psychique (ataraxia) – le plaisir ne peut plus augmenter en quantité, il ne fait que se varier[271].
Cette thèse bouleverse l'économie du désir. Elle signifie que le bonheur n'est pas proportionnel à l'abondance des biens ni à l'intensité des jouissances. Le sage qui boit de l'eau fraîche quand il a soif atteint le même degré de plaisir que celui qui boit du vin précieux : dans les deux cas, la soif est étanchée, la douleur du manque supprimée[272]. La différence réside seulement dans la qualité sensible de l'expérience (variation du plaisir), non dans son intensité hédonique.
La reconnaissance de ces limites a des conséquences pratiques majeures. Elle montre que le bonheur est accessible à tous, riches comme pauvres, pourvu qu'ils satisfassent leurs besoins naturels et nécessaires. Elle révèle l'inanité de la course aux plaisirs toujours plus intenses ou plus raffinés : cette course ne conduit pas à un bonheur supérieur, mais à une dépendance croissante et à l'insatisfaction. Elle établit que "la connaissance de ce que le plaisir a un terme supprime l'angoisse devant la vie et n'a nul besoin d'ajouter un temps illimité"[273].
L'autosuffisance (autarkeia)
[modifier | modifier le wikicode]La discipline des désirs et le calcul des plaisirs convergent vers un idéal fondamental de l'éthique épicurienne : l'autosuffisance ou l'autarcie (autarkeia). Cette notion désigne la capacité de se suffire à soi-même, d'être maître de sa vie sans dépendre excessivement des circonstances extérieures[274].
L'autosuffisance ne signifie pas l'isolement ni le refus de tout bien extérieur. Elle consiste plutôt dans l'indépendance intérieure qui résulte de la limitation rationnelle des désirs. Celui qui a appris à se contenter du nécessaire n'est pas à la merci des vicissitudes de la fortune : la maladie, la pauvreté, l'exil ne peuvent lui ôter l'essentiel de son bonheur, car celui-ci repose sur des biens accessibles en toutes circonstances[275].
Comme l'explique Épicure, "nous considérons l'autosuffisance comme un grand bien, non pour nous satisfaire en toutes circonstances de peu, mais afin que, si nous n'avons pas beaucoup, nous nous contentions de peu, authentiquement convaincus que jouissent le plus agréablement de l'abondance ceux qui en ont le moins besoin"[276]. L'autosuffisance n'exclut donc pas la jouissance des biens abondants quand ils se présentent sans peine ; mais elle garantit que leur absence ne sera pas source de souffrance.
Cette disposition intérieure procure un bien précieux : la sécurité (asphaleia) et la confiance dans l'avenir. Celui qui a peu de besoins peut raisonnablement espérer les satisfaire ; il n'est pas rongé par l'inquiétude de manquer ou de perdre ce qu'il possède. Il peut affronter l'avenir avec sérénité, sachant que "ce qui est naturel est facile à se procurer, tandis que ce qui est vain est difficile à obtenir"[277].
L'autosuffisance représente ainsi le couronnement pratique de la philosophie épicurienne du désir. Elle réalise cette forme paradoxale de richesse que décrit la Maxime Capitale XV : "La richesse de la nature est à la fois limitée et facile à se procurer ; celle des opinions vides s'étend à l'infini"[278]. Le sage épicurien a compris que la vraie richesse ne consiste pas à posséder beaucoup, mais à désirer peu, et surtout à désirer ce qui est à notre portée.
Conclusion : une sagesse du plaisir
[modifier | modifier le wikicode]La classification des désirs et le calcul des plaisirs ne constituent pas une simple technique de gestion hédoniste. Ils forment ensemble une véritable discipline philosophique qui vise à transformer notre rapport au désir et au bonheur. Cette discipline repose sur plusieurs principes solidaires :
- La reconnaissance que tous les plaisirs ne se valent pas, même si tous sont bons par nature
- L'évaluation rationnelle des conséquences temporelles de nos choix
- La distinction entre besoins véritables et désirs artificiels
- L'acceptation des limites naturelles du plaisir
- La cultivation de l'autosuffisance comme condition de la sécurité intérieure
Loin d'être une philosophie de la jouissance immédiate et irréfléchie, l'épicurisme propose une ascèse du désir fondée sur la raison. Le "raisonnement sobre" (nêphôn logismos) dont parle Épicure n'est pas un calcul froid et utilitaire, mais une forme de sagesse pratique qui cherche à accorder nos désirs avec les possibilités réelles de notre nature et de notre condition[279].
Cette sagesse implique un renversement des valeurs communes. Contre l'opinion qui voit dans la richesse, le pouvoir et la gloire les conditions du bonheur, Épicure affirme que le bonheur véritable réside dans des biens simples, accessibles et stables : "Du pain et de l'eau procurent le plaisir le plus élevé, dès que dans le besoin on les prend"[280]. Contre la croyance en l'illimitation du désir, il établit que la nature fixe des limites précises au-delà desquelles la recherche du plaisir devient vaine et source de troubles.
La maîtrise des désirs n'est pas une fin en soi, mais le moyen d'atteindre l'ataraxie, cette tranquillité de l'âme que recherchent les épicuriens. En apprenant à distinguer ce dont nous avons vraiment besoin de ce que de fausses opinions nous font désirer, en calculant sobrement les plaisirs et les peines, en cultivant l'autosuffisance, nous nous libérons des troubles qui affectent l'âme : l'anxiété face à l'avenir, la dépendance vis-à-vis de la fortune, l'insatisfaction permanente. Nous accédons alors à cette forme de bonheur stable et durable qui caractérise la vie du sage épicurien : vivre "comme un dieu parmi les hommes"[281].
La prudence, vertu suprême de l'épicurisme
[modifier | modifier le wikicode]Au cœur de l'éthique épicurienne se tient une vertu dont le rôle structurant demeure souvent mal compris : la phronêsis, que nous traduisons par « prudence ». Loin d'être une simple habileté dans la conduite des affaires humaines, cette disposition intellectuelle représente pour Épicure le pivot autour duquel s'articule l'ensemble de l'édifice moral. Dans la Lettre à Ménécée, le philosophe du Jardin lui accorde une place exceptionnelle, allant jusqu'à affirmer qu'elle constitue « le principe de tout cela et le plus grand bien »[282]. Cette proclamation, qui place la prudence au-dessus même de la philosophie, mérite qu'on s'y arrête longuement, tant elle concentre l'originalité et la profondeur de la pensée épicurienne.
La nature de la prudence épicurienne
[modifier | modifier le wikicode]La prudence se définit d'abord comme un « raisonnement sobre » (nepôn logismos), expression qui mérite qu'on en analyse chaque terme[283]. Le raisonnement indique qu'il s'agit d'une activité proprement rationnelle, distincte de l'impulsion immédiate ou de l'inclination spontanée. La sobriété, quant à elle, évoque la mesure, l'absence d'ivresse intellectuelle, le refus de toute spéculation excessive. Ce raisonnement sobre possède deux dimensions essentielles, l'une analytique, l'autre critique.
Dans sa dimension analytique, la prudence consiste à rechercher « la connaissance exacte des raisons de chaque choix et de chaque rejet »[284]. Il s'agit d'examiner avec rigueur les motifs de nos actions, de peser les conséquences de nos décisions, d'évaluer les plaisirs et les peines qui résulteront de tel ou tel comportement. Cette analyse n'a rien d'abstrait : elle porte sur les situations concrètes de l'existence, sur les choix réels que nous devons effectuer quotidiennement. Le prudent est celui qui, avant d'agir, s'interroge sur les suites de son action, qui anticipe les effets de sa conduite, qui calcule avec justesse le rapport entre le plaisir immédiat et les conséquences durables.
Dans sa dimension critique, la prudence « rejette les opinions à partir desquelles une extrême confusion s'empare des âmes »[285]. Elle ne se contente pas d'analyser positivement les choix à faire ; elle combat activement les représentations erronées qui troublent l'âme. Ces opinions fausses concernent notamment les dieux, la mort, la nature du plaisir, l'étendue de nos désirs. La prudence opère ainsi comme une thérapie intellectuelle, dissipant les illusions qui empoisonnent notre existence. Elle est ce « raisonnement vigilant » dont parlent les sources épicuriennes, toujours en éveil contre les assauts de l'opinion commune, toujours prêt à démasquer les fausses représentations qui nous éloignent du bonheur[286].
La prudence comme sommet de la hiérarchie des vertus
[modifier | modifier le wikicode]Ce qui frappe d'emblée dans le texte d'Épicure, c'est l'audace avec laquelle il proclame la supériorité de la prudence. Non seulement elle constitue « le plus grand bien » (megiston agathon), mais elle se révèle « plus précieuse encore que la philosophie » (timioteron huparchei kai tês philosophias)[287]. Cette affirmation surprend, venant d'un philosophe qui consacre sa vie à l'enseignement et à la pratique de la philosophie. Comment comprendre ce paradoxe apparent ?
La résolution de cette énigme tient à la conception épicurienne de la philosophie elle-même. Pour Épicure, philosopher n'est pas une activité désintéressée, une contemplation gratuite de la vérité pour elle-même. La philosophie trouve sa justification dans son efficacité pratique : elle vaut parce qu'elle procure le bonheur, parce qu'elle libère l'âme de ses tourments[288]. Si donc la philosophie possède une valeur, c'est en tant qu'elle engendre et cultive la prudence. Sans cette dernière, la philosophie demeurerait stérile, simple jeu de l'esprit sans prise sur l'existence concrète.
Épicure énonce avec force que de la prudence « proviennent toutes les autres vertus »[289]. Cette formule, par sa généralité même, établit une hiérarchie claire dans l'ordre moral. La prudence n'est pas une vertu parmi d'autres, coordonnée aux vertus de courage, de tempérance ou de justice. Elle est leur source commune, la matrice dont elles procèdent toutes. On retrouve ici un écho de la position socratique selon laquelle la vertu s'identifie à la science, mais avec une inflexion caractéristique : chez Épicure, cette science n'est pas connaissance du Bien en soi, mais calcul rationnel des plaisirs et des peines.
Le lien indissoluble entre prudence et plaisir
[modifier | modifier le wikicode]La thèse centrale de l'éthique épicurienne s'énonce ainsi : « La prudence enseigne qu'il n'est pas possible de mener une vie agréable qui ne soit pas prudente, ni belle et juste, pas plus qu'on ne peut mener une vie prudente, belle et juste qui ne soit pas agréable »[290]. Cette proposition mérite une analyse minutieuse, car elle articule de manière indissoluble plaisir et vertu, hédonisme et moralité.
Première assertion : il n'est pas possible de vivre agréablement sans prudence, beauté morale et justice. Autrement dit, le plaisir authentique, celui qui constitue le bonheur véritable, exige l'exercice des vertus. Cette thèse s'oppose frontalement aux caricatures de l'épicurisme qui voient en lui une apologie de la débauche. Pour Épicure, la vie de plaisir mal compris, celle du libertin qui court après toutes les jouissances, se solde nécessairement par le trouble de l'âme. Le débauché ne trouve jamais le repos ; il reste perpétuellement en quête de nouveaux plaisirs, insatisfait de ceux qu'il vient de goûter. Sa vie manque de cette stabilité, de cette continuité que seule procure la prudence[291].
La prudence, en effet, permet de discriminer entre les plaisirs. Elle enseigne que « tout plaisir est un bien, et pourtant tout plaisir n'a pas à être choisi »[292]. Certains plaisirs entraînent des peines plus grandes ; d'autres, même intenses sur le moment, compromettent le plaisir durable que constitue l'ataraxie. Le prudent sait renoncer aux jouissances qui troubleraient sa tranquillité ; il accepte même certaines douleurs lorsqu'elles conduisent à un plaisir supérieur. Cette capacité de calcul, d'anticipation, de mesure comparative, voilà précisément ce qui définit la prudence dans son application concrète.
Seconde assertion, réciproque de la première : il n'est pas possible d'être prudent, beau moralement et juste sans vivre agréablement. Cette thèse est encore plus audacieuse. Elle affirme que la vertu, par elle-même, engendre nécessairement le plaisir. L'homme prudent, celui qui règle sa vie selon le raisonnement sobre, celui qui a appris à limiter ses désirs aux seuls désirs naturels et nécessaires, celui-là jouit d'un plaisir stable et assuré. Sa prudence même le met à l'abri des troubles de l'âme ; son discernement lui évite les erreurs qui conduisent au malheur ; sa tempérance lui garantit l'absence de douleur physique liée aux excès.
Cette double implication crée ce qu'Épicure nomme un lien naturel (pephukasi) entre les vertus et la vie agréable[293]. Il ne s'agit pas d'un lien conventionnel ou artificiel, mais d'une connexion inscrite dans la nature même des choses. La vertu et le plaisir ne sont pas deux réalités distinctes qu'il faudrait, par un effort laborieux, chercher à concilier. Ils sont naturellement inséparables (adiairetos), deux aspects d'une même réalité : la vie heureuse.
La prudence et le calcul des plaisirs
[modifier | modifier le wikicode]L'exercice central de la prudence consiste dans ce qu'Épicure appelle « la mesure comparative » (summetrêsis) des plaisirs et des peines[294]. Cette opération ne relève ni du simple instinct ni du caprice arbitraire, mais d'un véritable calcul rationnel. Le prudent pèse, évalue, compare les différentes options qui s'offrent à lui, en considérant non seulement l'intensité immédiate du plaisir ou de la peine, mais aussi leur durée, leurs conséquences à long terme, leur compatibilité avec l'ataraxie.
Ce calcul prend en compte plusieurs paramètres. D'abord, la nature du désir lui-même : s'agit-il d'un désir naturel et nécessaire, d'un désir naturel mais non nécessaire, ou d'un désir vain ?[295] La classification des désirs, que nous avons examinée ailleurs, fournit le cadre général dans lequel s'inscrit le calcul prudentiel. Les désirs naturels et nécessaires doivent toujours être satisfaits, car leur non-satisfaction entraîne une douleur. Les désirs naturels non nécessaires peuvent être satisfaits s'ils ne compromettent pas l'ataraxie. Les désirs vains, en revanche, doivent être éliminés, car ils ne conduisent jamais à un plaisir stable.
Ensuite, le calcul prudentiel évalue les conséquences temporelles de l'action. Un plaisir intense mais bref mérite-t-il d'être recherché s'il doit être suivi d'une longue douleur ? Inversement, une peine momentanée ne vaut-elle pas d'être endurée si elle ouvre la voie à un plaisir durable ? Épicure formule ce principe avec clarté : « Nous considérons que beaucoup d'états douloureux sont préférables à des plaisirs, quand un plaisir plus grand découle pour nous du fait que nous avons enduré pendant longtemps ces états douloureux »[296]. Le médecin qui accepte la souffrance d'une opération pour guérir d'une maladie grave fait preuve de prudence ; de même, celui qui s'impose la discipline d'une vie frugale pour jouir d'une santé robuste.
Enfin, la prudence considère l'utilité (to sumphoron) et le dommage (to asumpheron) de chaque chose[297]. Elle examine ce qui est vraiment avantageux pour nous, au-delà des apparences et des opinions communes. Ce qui semble d'abord un bien peut se révéler, à l'examen, nuisible ; ce qui paraît un mal peut être en réalité bénéfique. La prudence opère cette inversion des valeurs apparentes, démasquant les faux biens et révélant les vrais.
La prudence comme principe générateur des vertus
[modifier | modifier le wikicode]Si la prudence est la source de toutes les vertus, il convient d'examiner comment elle engendre les principales dispositions morales reconnues par la tradition philosophique : la justice, l'honnêteté, le courage, la tempérance. Pour Épicure, ces vertus ne possèdent pas de valeur intrinsèque, indépendamment du plaisir qu'elles procurent. Leur dignité leur vient de leur lien avec le bonheur, et c'est précisément la prudence qui établit et maintient ce lien.
La tempérance, par exemple, ne consiste pas dans une mutilation ascétique de nos désirs, dans un rejet puritain du plaisir. Elle résulte d'un calcul prudent qui nous montre que les excès, loin d'accroître le plaisir, le diminuent et le compromettent. L'intempérant souffre de plusieurs maux : la satiété qui émousse la jouissance, les maladies causées par les excès, l'inquiétude liée à la dépendance envers des biens difficiles à obtenir. Le tempérant, guidé par la prudence, jouit davantage parce qu'il jouit avec mesure. Il sait que « les saveurs simples apportent un plaisir égal à un régime riche, quand sont retranches toutes les sensations de douleur liées à un manque »[298].
Le courage, de même, trouve sa justification dans le calcul prudentiel. L'homme courageux n'affronte pas le danger par un goût morbide de la souffrance ou par soumission à un impératif abstrait. Il accepte le risque lorsque la prudence lui montre qu'éviter ce risque conduirait à un mal plus grand. Le sage épicurien ne recherche pas le martyre, mais il ne recule pas non plus devant la mort si les circonstances l'exigent. Sa force d'âme procède de sa connaissance : sachant que la mort n'est rien pour nous, il ne la craint pas ; sachant que certaines choses valent qu'on leur sacrifie la vie (l'amitié, par exemple), il est prêt à ce sacrifice si nécessaire[299].
La justice, enfin, s'enracine dans la compréhension prudente de notre intérêt véritable. Épicure développe une conception contractualiste de la justice : celle-ci naît des conventions que les hommes établissent pour ne pas se nuire mutuellement[300]. Mais pourquoi respecter ces conventions ? Non par crainte d'un châtiment divin, ni par soumission à une loi morale transcendante, mais parce que la prudence nous enseigne que l'injustice, même impunie, trouble l'âme. L'homme injuste ne peut jamais jouir de l'ataraxie ; il vit dans l'inquiétude constante d'être découvert, dans la crainte du châtiment, dans le déchirement intérieur que produit la conscience de sa faute[301]. La prudence nous montre donc que la justice, loin d'être un sacrifice consenti à regret, constitue la voie la plus sûre vers le bonheur.
La prudence et la connaissance de la nature
[modifier | modifier le wikicode]La prudence épicurienne ne s'exerce pas dans le vide. Elle s'appuie sur une connaissance exacte de la nature des choses, sur cette physiologia qu'Épicure place au fondement de l'éthique. On pourrait croire que l'étude de la nature, avec ses atomes et son vide, ses mondes innombrables et son absence de providence, n'a aucun rapport avec la conduite de la vie. Ce serait méconnaître profondément la pensée épicurienne.
La connaissance de la nature libère l'âme de ses terreurs les plus profondes. En nous enseignant que les dieux, bien qu'ils existent, ne se mêlent pas des affaires humaines, la physique dissipe la crainte superstitieuse qui empoisonne l'existence de tant d'hommes[302]. En nous montrant que l'âme est mortelle, qu'elle se dissout avec le corps, elle nous délivre de l'angoisse de la mort et des châtiments infernaux[303]. En révélant les causes naturelles des phénomènes célestes et atmosphériques, elle nous affranchit de la terreur que provoquent les prodiges et les météores.
Mais la connaissance de la nature joue un rôle plus positif encore dans l'exercice de la prudence. Elle nous instruit sur notre propre nature, sur ce qui nous convient réellement, sur les limites de nos besoins. La physique épicurienne nous enseigne que l'homme est un composé d'atomes, qu'il obéit aux mêmes lois que tous les êtres naturels, que ses désirs s'enracinent dans sa constitution matérielle. Cette compréhension permet à la prudence de fonder ses jugements sur des bases solides, non sur des opinions arbitraires ou des préjugés culturels, mais sur la nature même des choses.
La prudence s'exerce donc à la lumière de la physique. Elle applique à la conduite de la vie les enseignements de la science de la nature. Elle traduit en maximes pratiques les vérités théoriques établies par la physiologia. Sans cette science, la prudence resterait aveugle ; sans la prudence, la science demeurerait stérile. Leur union constitue la sagesse épicurienne, cette disposition à la fois intellectuelle et pratique qui assure le bonheur.
La prudence et l'autosuffisance
[modifier | modifier le wikicode]Un des fruits essentiels de la prudence, c'est l'autosuffisance (autarkeia), cette disposition qui nous rend indépendants des biens extérieurs et des caprices de la fortune[304]. L'autosuffisance ne consiste pas dans l'isolement farouche ou dans le refus misanthropique de tout lien social. Elle réside dans la capacité de se contenter de peu, de trouver le bonheur dans la satisfaction des besoins essentiels, sans dépendre de biens rares ou difficiles à obtenir.
La prudence engendre l'autosuffisance par un double mouvement. D'une part, elle nous apprend à reconnaître la nature de nos vrais besoins, à distinguer le nécessaire du superflu, l'essentiel de l'accessoire. « Tout ce qui est naturel est facile à se procurer », affirme Épicure, « cela est difficile pour ce qui est sans fondement »[305]. La nourriture simple, l'eau pure, un abri contre les intempéries : voilà ce dont nous avons vraiment besoin, et ces choses sont à la portée de tous. Les désirs vains, en revanche – richesse, gloire, pouvoir – exigent des efforts considérables et ne procurent jamais la satisfaction promise.
D'autre part, la prudence nous habitue à nous contenter de peu. Cette habituation (sunetheia) n'est pas une privation douloureuse, mais un apprentissage du plaisir véritable. « L'accoutumance aux régimes simples, et non riches, est susceptible d'assurer la santé », écrit Épicure, et elle « rend l'homme résolu face aux occupations nécessaires à la vie »[306]. Celui qui s'est habitué à la frugalité jouit davantage, lorsque l'occasion se présente, des mets raffinés ; mais surtout, il ne dépend pas d'eux pour son bonheur. Il peut être heureux avec du pain et de l'eau, et cette indépendance le met à l'abri des coups de la fortune.
L'autosuffisance ainsi comprise possède une dimension à la fois matérielle et spirituelle. Matériellement, elle réduit nos besoins au strict minimum, nous rendant moins vulnérables aux privations. Spirituellement, elle nous libère de l'anxiété liée à la possession et à la perte des biens extérieurs. L'homme autosuffisant ne craint pas la pauvreté, car il sait jouir de peu ; il ne désire pas ardemment la richesse, car il n'en a pas besoin pour être heureux. Cette liberté intérieure, fruit de la prudence, constitue un des biens les plus précieux que puisse acquérir le sage.
La prudence supérieure à la fortune
[modifier | modifier le wikicode]Dans l'épilogue de la Lettre à Ménécée, Épicure dresse le portrait du sage, de l'homme qui a pleinement intégré les enseignements de la philosophie et qui exerce parfaitement la prudence. Parmi les traits de ce sage, l'un des plus remarquables concerne son rapport à la fortune. « Il considère », dit Épicure, « qu'un bon calcul qui connaîtrait une mauvaise fortune est préférable à une absence de calcul qui connaîtrait une bonne fortune »[307].
Cette affirmation mérite qu'on s'y attarde. Elle établit une hiérarchie claire entre deux biens : la prudence (le bon calcul) et la fortune (la chance, les circonstances favorables). Épicure n'affirme pas que la fortune soit sans importance ; il ne nie pas que les biens extérieurs contribuent au bonheur. Mais il subordonne résolument ces biens au bien intérieur que constitue la prudence. Pourquoi ?
D'abord parce que la fortune est inconstante. Aujourd'hui favorable, elle peut demain nous abandonner. Compter sur elle pour notre bonheur, c'est construire sur le sable, c'est livrer notre tranquillité d'âme aux caprices du hasard. La prudence, au contraire, une fois acquise, demeure stable. Elle est un bien que nous possédons vraiment, qui ne dépend pas des circonstances extérieures, qui reste nôtre en toute situation.
Ensuite parce que la prudence sait tirer parti de toute situation, même défavorable. L'homme prudent, confronté à l'adversité, ne se laisse pas abattre ; il cherche et trouve le moyen de préserver son bonheur malgré les coups du sort. Sa prudence lui permet de distinguer entre ce qui dépend de lui et ce qui n'en dépend pas, entre ce qu'il peut changer et ce qu'il doit accepter. Cette lucidité lui évite le double écueil du découragement impuissant et de la révolte vaine.
Enfin parce que la prudence procure une satisfaction supérieure à celle que donne la fortune. La joie de bien raisonner, de comprendre, de maîtriser sa vie par la connaissance et le calcul, cette joie intellectuelle et morale surpasse les plaisirs que procurent les biens extérieurs. C'est pourquoi Épicure peut dire que même dans la souffrance physique, le souvenir des biens passés et la conscience de sa sagesse suffisent au sage pour être heureux[308].
La prudence et la formation du sage
[modifier | modifier le wikicode]La prudence ne s'improvise pas. Elle est le fruit d'un long apprentissage, d'un exercice constant, d'une méditation quotidienne des principes de la philosophie. Épicure insiste sur la nécessité de faire « jour et nuit » l'objet de ses soins les doctrines qu'il a exposées[309]. Cette pratique assidue transforme progressivement l'âme, l'habitue au raisonnement sobre, la rend capable d'exercer spontanément la prudence en toute circonstance.
La formation à la prudence passe par plusieurs étapes. D'abord, l'acquisition des connaissances fondamentales : les principes de la physique, la classification des désirs, la nature du plaisir, les causes de nos craintes. Ces connaissances doivent être mémorisées sous forme condensée, de manière à pouvoir être rappelées rapidement quand le besoin s'en fait sentir. C'est le rôle des maximes, des sentences brèves qui résument l'essentiel de la doctrine. Épicure parle d'un « schéma » (tupos) qu'il faut graver dans l'esprit, d'une empreinte mentale qui guide nos jugements[310].
Ensuite vient l'application de ces principes aux situations concrètes. Il ne suffit pas de connaître abstraitement la classification des désirs ; il faut apprendre à reconnaître, dans chaque désir particulier qui s'éveille en nous, à quelle catégorie il appartient. Il ne suffit pas de savoir théoriquement que tout plaisir n'est pas à choisir ; il faut développer la capacité de peser effectivement chaque plaisir, d'en calculer les conséquences, de le comparer aux autres options disponibles. Cette application exige de l'exercice, de la répétition, une vigilance constante.
Enfin, la prudence doit devenir une seconde nature, une disposition stable qui informe spontanément tous nos jugements et toutes nos actions. Le sage ne délibère plus longuement avant chaque décision ; sa prudence opère presque instinctivement, tant elle s'est enracinée dans son âme. Cette spontanéité ne résulte pas d'un abandon de la raison, mais au contraire de sa parfaite intériorisation. Le sage est devenu prudent comme le musicien virtuose est devenu musicien : par un long apprentissage qui a rendu naturel ce qui d'abord était laborieux.
Conclusion : la prudence comme synthèse de la sagesse épicurienne
[modifier | modifier le wikicode]La prudence occupe donc dans l'épicurisme une position tout à fait centrale. Elle n'est pas une vertu parmi d'autres, mais la vertu maîtresse dont dérivent toutes les autres. Elle n'est pas un simple moyen au service d'une fin extérieure, mais le bien le plus élevé, supérieur même à la philosophie qui l'engendre. Elle n'est pas une disposition purement théorique, mais une sagesse pratique qui s'applique à toutes les circonstances de la vie.
En faisant de la prudence le cœur de son éthique, Épicure opère une synthèse remarquable entre plusieurs éléments apparemment hétérogènes. La prudence unit la raison et le plaisir, montrant que le calcul rationnel, loin de s'opposer à la recherche du bonheur, en constitue l'instrument indispensable. Elle unit la théorie et la pratique, appliquant à la conduite de la vie les enseignements de la physique. Elle unit la vertu et l'utilité, démontrant que les dispositions morales traditionnelles ne valent que par leur contribution au bonheur. Elle unit enfin l'individu et la communauté, puisque la prudence enseigne que notre intérêt bien compris coïncide avec le respect d'autrui.
Cette conception de la prudence comme vertu suprême distingue l'épicurisme aussi bien du cynisme, qui rejette toute forme de calcul rationnel au profit d'une vie selon la nature brute, que du stoïcisme, qui subordonne le bonheur à la vertu conçue comme conformité à la raison universelle. Pour Épicure, la prudence n'est ni rejet de la raison ni soumission à une loi abstraite, mais exercice d'une intelligence pratique au service du bonheur. Elle incarne la possibilité d'une vie à la fois rationnelle et heureuse, vertueuse et agréable, conforme à la nature et pourtant proprement humaine.
La figure du sage épicurien
[modifier | modifier le wikicode]Les caractéristiques du sage (§ 133-135)
[modifier | modifier le wikicode]La Lettre à Ménécée se conclut par une évocation de la figure du sage (sophos), idéal-type de l'épicurien accompli. Le sage se caractérise d'abord par son rapport au temps. Contrairement à l'insensé qui vit dans l'anxiété du futur ou les regrets du passé, le sage habite pleinement le présent. Épicure écrit : « Le sage ne fuit pas la vie et ne craint pas de ne plus vivre, car la vie ne lui est pas à charge et il ne considère pas la non-vie comme un mal ».
Cette sérénité face à l'existence résulte de l'élimination des craintes infondées et de la maîtrise des désirs. Le sage ne souhaite pas vivre le plus longtemps possible, mais vivre le mieux possible. Il sait que la qualité de la vie ne se mesure pas à sa durée : « Ce n'est pas la plus longue durée, mais la plus agréable, dont il faut faire son miel ». Cette maxime s'oppose directement à l'idéalisation de la longévité si répandue dans les sociétés anciennes et modernes.
Le sage épicurien possède également une attitude particulière vis-à-vis de la fortune. Épicure affirme qu'il reconnaît que « le plus grand des biens nous appartient en propre, tandis que pour ce qui est de la fortune, nous en avons peu besoin ». Cette relative indifférence aux biens extérieurs ne signifie pas mépris ou insensibilité, mais liberté intérieure. Le sage peut jouir des biens de la fortune quand ils sont présents, mais il ne dépend pas d'eux pour son bonheur[311].
Le sage et la temporalité
[modifier | modifier le wikicode]Un aspect remarquable du sage épicurien est sa capacité à utiliser la mémoire et l'anticipation pour intensifier son bonheur présent. Épicure recommande au jeune homme de « rajeunir au contact du bien en se remémorant les jours agréables du passé », et au vieillard d'être « tranquille comme un ancien en face de l'avenir ». Cette double orientation temporelle permet d'enrichir le présent sans le fuir.
La mémoire des plaisirs passés n'est pas nostalgie mélancolique, mais réactualisation de ces plaisirs dans le présent. De même, l'anticipation de plaisirs futurs n'est pas fuite en avant, mais préparation sereine. Le sage épicurien cultive ainsi une forme de présence au présent qui intègre harmonieusement passé et futur. Cette capacité devient cruciale face à la douleur : comme le montre la célèbre lettre d'Épicure à Idoménée écrite peu avant sa mort, le sage peut supporter les douleurs physiques les plus intenses en évoquant les souvenirs de conversations philosophiques avec ses amis[312].
La vie divine du sage
[modifier | modifier le wikicode]La conclusion de la lettre culmine dans une promesse extraordinaire : celui qui suit les préceptes épicuriens « vivra comme un dieu parmi les hommes ». Cette affirmation peut sembler étonnante dans le cadre d'une philosophie matérialiste qui nie toute providence divine. Comment le sage peut-il vivre comme un dieu ?
La réponse tient à la définition même de la divinité selon Épicure. Les dieux sont des êtres bienheureux et immortels qui vivent dans une ataraxie parfaite, sans trouble et sans souci. Le sage, bien que mortel, atteint un état de tranquillité comparable à celui des dieux. Il jouit d'une béatitude stable, n'est troublé ni par la crainte des dieux ni par celle de la mort, et son bonheur ne dépend pas des circonstances extérieures. En ce sens, il participe de la nature divine, non par quelque transformation métaphysique, mais par la qualité de son existence[313].
Cette divinisation du sage représente l'aboutissement de la philosophie épicurienne comme voie de salut. Le salut (sôtêria) ne consiste pas, comme dans les religions à mystères ou le christianisme ultérieur, en une vie après la mort, mais en une transformation de la vie présente. Le philosophe épicurien accomplit dans cette vie même ce que d'autres promettent pour un au-delà hypothétique : la béatitude parfaite, la libération de toute crainte, la participation à la nature divine.
Vocabulaire philosophique et notions-clés
[modifier | modifier le wikicode]Ataraxia (ἀταραξία) : absence de trouble
[modifier | modifier le wikicode]L'ataraxie désigne l'état de tranquillité parfaite de l'âme, libérée de toute crainte et de tout trouble. Ce terme, que l'on trouve également chez les sceptiques pyrrhoniens mais avec un sens différent, constitue l'idéal éthique de l'épicurisme. L'ataraxie résulte de l'élimination des fausses opinions concernant les dieux et la mort, ainsi que de la satisfaction des désirs naturels et nécessaires. Elle se distingue de l'apathie stoïcienne en ce qu'elle n'implique pas l'extinction de toute affection, mais seulement la disparition des affects négatifs liés aux craintes irrationnelles.
Aponia (ἀπονία) : absence de douleur physique
[modifier | modifier le wikicode]L'aponie désigne l'état du corps qui ne souffre d'aucune douleur. Avec l'ataraxie, elle constitue l'un des deux éléments du plaisir stable (hêdonê katastêmatikê). L'aponie n'est pas un simple état neutre, mais un plaisir positif : le plaisir d'exister dans un corps sain et sans souffrance. Pour Épicure, l'aponie représente la limite du plaisir corporel : une fois qu'elle est atteinte, le plaisir ne peut plus être augmenté en intensité, seulement varié.
Hêdonê (ἡδονή) : plaisir
[modifier | modifier le wikicode]Le plaisir est le bien suprême et la fin de la vie heureuse selon Épicure. Mais il faut distinguer deux types de plaisirs : le plaisir en mouvement (hêdonê kinêtikê) qui accompagne la satisfaction d'un désir, et le plaisir stable (hêdonê katastêmatikê) qui consiste dans l'état de celui qui ne souffre ni dans son corps (aponie) ni dans son âme (ataraxie). Le plaisir stable est supérieur au plaisir en mouvement car il peut durer indéfiniment et ne dépend pas de circonstances extérieures[314].
Phronêsis (φρόνησις) : prudence, sagesse pratique
[modifier | modifier le wikicode]La prudence est la vertu suprême de l'éthique épicurienne, celle dont dérivent toutes les autres vertus. Elle désigne la capacité de discerner correctement ce qui conduit au bonheur et ce qui en éloigne, d'effectuer le calcul des plaisirs et des peines, et d'appliquer en chaque circonstance les principes de la philosophie. La prudence épicurienne se distingue de la simple habileté technique par son orientation vers la fin suprême qu'est le plaisir stable.
Doxai kenai (δόξαι κεναί) : opinions vides, fausses opinions
[modifier | modifier le wikicode]Les opinions vides désignent les croyances erronées qui sont la source principale du malheur humain. Ces fausses opinions concernent principalement trois domaines : la nature des dieux (qu'on imagine courroucés et vindicatifs), la mort (qu'on craint comme un mal), et les véritables conditions du bonheur (qu'on cherche dans la richesse, le pouvoir ou la gloire au lieu de le trouver dans la satisfaction des désirs naturels et nécessaires). La philosophie épicurienne vise à remplacer ces opinions vides par des connaissances vraies (epistêmai).
Logismos (λογισμός) : calcul, raisonnement
[modifier | modifier le wikicode]Le calcul désigne le raisonnement par lequel le sage évalue les plaisirs et les peines, compare leurs conséquences à court et long terme, et décide en connaissance de cause quels désirs satisfaire et lesquels réprimer. Ce calcul hédonistique, que Jean-Marie Guyau appellera au XIXe siècle l'« épicurisme industriel », constitue l'application pratique de la prudence. Il transforme la recherche du plaisir d'une tendance instinctive en une démarche rationnelle et méthodique[315].
Autarkeia (αὐτάρκεια) : autosuffisance, autarcie
[modifier | modifier le wikicode]L'autarcie désigne l'indépendance vis-à-vis des biens extérieurs et des circonstances. Le sage autarcique peut être heureux en toute situation car son bonheur ne dépend que de lui-même : il résulte de l'absence de craintes irrationnelles et de la satisfaction de désirs simples et facilement accessibles. L'autarcie ne signifie pas isolement social ou refus de tout bien extérieur, mais liberté intérieure et capacité de se contenter du nécessaire quand l'abondance fait défaut.
La postérité de la Lettre à Ménécée
[modifier | modifier le wikicode]Réception dans l'Antiquité
[modifier | modifier le wikicode]La Lettre à Ménécée a joué un rôle central dans la diffusion de l'épicurisme à travers le monde méditerranéen. Les disciples immédiats d'Épicure, comme Métrodore de Lampsaque et Hermarque, ont composé des commentaires sur les doctrines exposées dans la lettre, même si ces œuvres ne nous sont pas parvenues. Au IIe siècle av. J.-C., Diogène d'Œnoanda fait graver sur un portique monumental en Lycie une inscription reproduisant de larges extraits de la doctrine épicurienne, dont plusieurs passages rappellent directement la Lettre à Ménécée[316].
À Rome, l'épicurisme connaît un succès considérable aux Ier et IIe siècles av. J.-C. Le poète Lucrèce compose son monumental poème didactique De rerum natura pour exposer en latin la philosophie d'Épicure. Les grands passages consacrés à la critique de la crainte de la mort (livre III) et à l'éloge de la vie simple (livre II) constituent des développements poétiques des thèmes abordés dans la Lettre à Ménécée. Parmi les Romains cultivés, nombreux sont ceux qui adhèrent à l'épicurisme : le rhéteur et poète Philodème de Gadara, le patron politique Atticus, et même des personnages aussi divers que Cassius, l'un des assassins de César.
La critique de l'épicurisme commence également très tôt. Les stoïciens, notamment Chrysippe, s'opposent vigoureusement à la doctrine du plaisir comme bien suprême et à la conception épicurienne des dieux. Cicéron, bien qu'admirateur de certains aspects de l'épicurisme, critique sévèrement sa théologie dans le De natura deorum et son hédonisme dans le De finibus bonorum et malorum. Ces critiques, paradoxalement, contribuent à préserver la connaissance de l'épicurisme en en résumant les doctrines principales.
Critique chrétienne et survie médiévale
[modifier | modifier le wikicode]L'avènement du christianisme marque un tournant dans la réception de l'épicurisme. Les Pères de l'Église, notamment Tertullien, Lactance et Augustin, voient dans l'épicurisme l'incarnation du matérialisme athée et de la recherche égoïste du plaisir. Augustin, dans la Cité de Dieu, critique vivement la négation de la providence divine et l'identification du bonheur au plaisir. Pourtant, même chez Augustin, on trouve des traces d'influence épicurienne, notamment dans sa réflexion sur le bonheur et sur la relation entre plaisir et vertu[317].
Paradoxalement, certains éléments de l'éthique épicurienne survivent dans la tradition monastique chrétienne, bien que transformés et réinterprétés. L'idéal de vie simple, le détachement vis-à-vis des biens matériels, la recherche de la paix intérieure, trouvent des échos dans la spiritualité monastique, même si les fondements théoriques (matérialisme versus croyance en Dieu créateur, mortalité versus immortalité de l'âme) sont radicalement opposés.
Au Moyen Âge, l'épicurisme est principalement connu à travers ses critiques. Dante place Épicure et ses disciples dans le sixième cercle de l'Enfer, parmi les hérétiques qui nient l'immortalité de l'âme. Cependant, dans le Convivio, Dante mentionne l'épicurisme parmi les philosophies qui peuvent préparer l'esprit à la recherche de la vérité, même si elles ne l'atteignent pas pleinement. Cette reconnaissance limitée témoigne d'une certaine ambivalence médiévale vis-à-vis de l'épicurisme[318].
Renaissance et redécouverte
[modifier | modifier le wikicode]La Renaissance marque la véritable redécouverte de l'épicurisme. En 1417, le manuscrit du De rerum natura de Lucrèce est redécouvert par le chasseur de manuscrits Poggio Bracciolini. Cette découverte, magistralement racontée par Stephen Greenblatt dans Quattrocento, a un impact considérable sur la pensée européenne. Les humanistes italiens comme Lorenzo Valla réhabilitent partiellement l'hédonisme épicurien, tout en tentant de le concilier avec le christianisme.
Valla, dans son dialogue De voluptate, présente une défense audacieuse du plaisir comme bien suprême, allant jusqu'à affirmer que le plaisir éternel promis par le christianisme (la béatitude céleste) justifie l'hédonisme sur terre. Cette tentative de synthèse entre épicurisme et christianisme, qui aurait scandalisé aussi bien Épicure qu'Augustin, témoigne de la fascination exercée par l'éthique épicurienne sur les esprits de la Renaissance.
Au XVIe et XVIIe siècles, l'épicurisme influence profondément la pensée des libertins érudits. Pierre Gassendi entreprend une réhabilitation systématique d'Épicure, publiant en 1649 son De vita et moribus Epicuri. Gassendi s'efforce de montrer que l'épicurisme, débarrassé de son matérialisme et de son athéisme, peut être compatible avec la foi chrétienne. Cette entreprise de « baptême » de l'épicurisme, pour reprendre l'expression de Henri Berr, influence des philosophes comme Hobbes, Locke et Hume.
Modernité et lectures contemporaines
[modifier | modifier le wikicode]Aux XVIIIe et XIXe siècles, l'épicurisme connaît des fortunes diverses. Les philosophes des Lumières apprécient sa critique de la superstition religieuse et son naturalisme, mais restent souvent réticents vis-à-vis de son hédonisme. Diderot et d'Holbach s'inspirent du matérialisme épicurien dans leur combat contre l'obscurantisme religieux, mais développent une éthique sociale plus proche du stoïcisme que de l'épicurisme.
Karl Marx consacre sa thèse de doctorat (1841) à la comparaison entre la philosophie naturelle de Démocrite et celle d'Épicure, soulignant l'importance de la liberté humaine dans le système épicurien. Marx voit dans le clinamen (la déclinaison des atomes) une préfiguration de la liberté humaine, bien qu'il critique l'apolitisme épicurien. Cette lecture marxiste de l'épicurisme influencera durablement l'historiographie philosophique[319].
Au XXe siècle, l'épicurisme connaît un regain d'intérêt avec les travaux pionniers de Cyril Bailey, de André-Jean Festugière et de Jean Brun. Les découvertes des papyrus d'Herculanum, notamment les œuvres de Philodème de Gadara, permettent une meilleure compréhension de l'épicurisme impérial. Des philosophes comme Pierre Hadot et Martha Nussbaum replacent l'épicurisme dans le cadre plus large des philosophies hellénistiques conçues comme exercices spirituels et thérapies de l'âme.
Au début du XXIe siècle, l'épicurisme suscite un intérêt renouvelé dans le contexte des débats sur le bonheur, la décroissance et la critique de la société de consommation. Des philosophes comme Pierre-Marie Morel et Marcel Conche montrent la pertinence contemporaine de la critique épicurienne des désirs vains et de l'idéal d'autarcie. La distinction épicurienne entre désirs naturels et désirs artificiels résonne particulièrement dans les débats écologiques actuels sur la soutenabilité de nos modes de vie[320].
Problèmes philosophiques et débats interprétatifs
[modifier | modifier le wikicode]Le paradoxe du plaisir stable
[modifier | modifier le wikicode]L'une des difficultés les plus discutées de la doctrine épicurienne concerne la nature du plaisir stable (katastêmatikê hêdonê). Comment un état purement négatif l'absence de douleur peut-il constituer un plaisir positif ? Si le plaisir et la douleur sont contradictoires, il devrait exister un état neutre entre les deux. Or Épicure semble identifier cet état neutre avec le plaisir maximum, ce qui paraît logiquement problématique.
Certains commentateurs, comme Victor Brochard au début du XXe siècle, ont tenté de résoudre cette difficulté en distinguant clairement entre l'absence de sensation (qui serait neutre) et l'absence de douleur accompagnée de la conscience de cette absence (qui serait plaisante). D'autres, comme Norman DeWitt, ont souligné les racines populaires de la conception épicurienne : l'identification du plaisir à l'absence de douleur se trouve déjà dans la tragédie grecque du Ve siècle, notamment chez Euripide[321].
Une interprétation récente, défendue notamment par Pierre-Marie Morel, suggère que le plaisir stable ne consiste pas simplement en l'absence de douleur, mais en la jouissance consciente de cette absence. Le sage épicurien ne se contente pas de ne pas souffrir ; il prend plaisir à ne pas souffrir, il jouit de son état de santé et de tranquillité. Cette jouissance peut être intensifiée par la mémoire des douleurs passées (qui fait apprécier d'autant plus l'absence actuelle de douleur) et par l'anticipation rationnelle de l'avenir (qui garantit que cette absence de douleur pourra se maintenir)[322].
La question du plaisir corporel et du plaisir de l'âme
[modifier | modifier le wikicode]Un autre problème interprétatif concerne le rapport entre plaisir corporel et plaisir de l'âme. D'une part, Épicure affirme clairement que le plaisir du ventre est le principe et la racine de tout bien. D'autre part, il soutient que les plaisirs et les peines de l'âme sont supérieurs à ceux du corps car l'âme peut éprouver des plaisirs et des peines concernant non seulement le présent, mais aussi le passé (par la mémoire) et le futur (par l'anticipation).
Cette apparente contradiction a donné lieu à de nombreuses discussions. Certains commentateurs, comme Cicéron dans le De finibus, accusent Épicure d'incohérence. D'autres, comme Jean-Marie Guyau au XIXe siècle, proposent une interprétation évolutionniste selon laquelle Épicure serait passé d'un hédonisme grossier à un hédonisme raffiné au cours de sa vie. Cette hypothèse n'est guère défendable au vu de l'unité doctrinale des textes épicuriens.
L'interprétation la plus convaincante semble être celle qui distingue entre l'origine génétique et la hiérarchie axiologique des plaisirs. Le plaisir corporel est premier chronologiquement et ontologiquement : c'est lui qui indique à l'enfant et à l'animal ce qui leur est bénéfique. Mais chez l'être humain adulte capable de raison, les plaisirs de l'âme deviennent supérieurs en valeur parce qu'ils sont plus stables, plus durables, et moins dépendants des circonstances extérieures. Le sage épicurien, tout en reconnaissant la primauté du corps dans l'ordre de la nature, cultive prioritairement les plaisirs de l'âme dans l'ordre de la sagesse[323].
L'apolitisme épicurien et ses limites
[modifier | modifier le wikicode]La maxime épicurienne « Vis caché » (lathe biôsas) et le rejet de la participation à la vie politique ont suscité de nombreuses critiques, tant dans l'Antiquité qu'à l'époque moderne. Cicéron reproche aux épicuriens de négliger leurs devoirs civiques. Marx critique l'abstention politique épicurienne comme une forme d'égoïsme petit-bourgeois. Plus récemment, des philosophes politiques comme Leo Strauss ont vu dans l'épicurisme une forme de nihilisme politique dangereux.
Ces critiques méritent d'être nuancées. Premièrement, l'apolitisme épicurien n'était pas absolu. Épicure reconnaissait que dans certaines circonstances exceptionnelles, la participation politique pouvait être nécessaire pour préserver sa sécurité personnelle. Deuxièmement, l'école du Jardin constituait elle-même une forme de communauté politique alternative, fondée non sur la contrainte légale mais sur l'amitié volontaire. Troisièmement, la critique épicurienne de la quête du pouvoir et de la gloire conserve une pertinence éthique indépendamment de ses implications politiques[324].
Il faut également replacer l'apolitisme épicurien dans son contexte historique. À l'époque hellénistique, les cités grecques ont perdu leur autonomie politique et sont soumises aux monarchies macédoniennes puis à Rome. Dans ce contexte, la participation politique n'offre plus les mêmes possibilités de réalisation de soi qu'à l'époque de Périclès ou même d'Aristote. Le retrait épicurien n'est pas un renoncement lâche, mais une forme de résistance à l'aliénation politique.
Le problème de l'amitié
[modifier | modifier le wikicode]L'amitié occupe une place centrale dans l'éthique épicurienne, mais son statut théorique pose problème. Comment concilier l'affirmation que l'amitié est l'un des biens les plus précieux avec le principe hédoniste selon lequel tout désir vise le plaisir de l'agent ? L'amitié désintéressée semble incompatible avec un hédonisme conséquent.
Philodème de Gadara, dans son traité Sur l'amitié, rapporte trois positions épicuriennes sur cette question. Selon la première, l'amitié naît de l'utilité mutuelle : on recherche l'amitié des autres pour les avantages qu'elle procure (protection, aide matérielle, compagnie agréable). Selon la deuxième, l'amitié commence par l'intérêt mais se transforme progressivement en affection désintéressée. Selon la troisième, défendue par Épicure lui-même, le sage peut éprouver pour ses amis la même affection que pour lui-même et même souffrir pour eux autant que pour lui-même[325].
Cette dernière position semble contredire le principe hédoniste, à moins de supposer que le plaisir de l'amitié est si grand qu'il justifie les souffrances qu'on accepte pour ses amis. Une autre solution consiste à distinguer entre l'origine psychologique de l'amitié (qui peut être intéressée) et sa valeur éthique (qui dépasse l'intérêt égoïste). L'amitié épicurienne apparaît alors comme un paradoxe fécond : née de l'égoïsme rationnel, elle conduit à une forme authentique d'altruisme.
Conclusion
[modifier | modifier le wikicode]La Lettre à Ménécée constitue l'un des textes fondateurs de la pensée éthique occidentale. Sa concision et sa clarté en font un document pédagogique incomparable, qui permet d'accéder directement à l'essentiel de la doctrine épicurienne. Loin d'être un simple abrégé technique, la lettre possède une force rhétorique et une puissance de conviction qui expliquent son influence durable.
L'épicurisme tel qu'il se présente dans cette lettre offre une réponse cohérente à la question fondamentale de toute éthique : comment vivre ? Sa réponse libération des craintes infondées, limitation des désirs, recherche de la tranquillité conserve une pertinence remarquable dans notre monde contemporain caractérisé par l'anxiété, la surconsommation et la perte de sens.
Cependant, l'épicurisme soulève aussi des questions légitimes. Son matérialisme radical et son rejet de toute transcendance peuvent-ils satisfaire pleinement l'aspiration humaine au sens ? Son hédonisme, même raffiné, peut-il rendre compte de la dimension morale de l'existence humaine, notamment de nos obligations envers autrui ? Son apolitisme est-il tenable dans un monde où les décisions collectives affectent profondément nos vies individuelles ?
Ces interrogations ne doivent pas nous faire oublier l'apport considérable de l'épicurisme à la philosophie occidentale. En affirmant la possibilité du bonheur terrestre, en démystifiant les peurs irrationnelles, en proposant une éthique fondée sur la nature humaine plutôt que sur des commandements divins, Épicure a ouvert une voie que suivront, sous des formes diverses, les philosophes matérialistes et naturalistes jusqu'à nos jours. La Lettre à Ménécée reste un monument de la pensée humaine, un testament de sagesse qui continue d'interpeller et d'inspirer les lecteurs vingt-trois siècles après sa rédaction[326].
Bibliographie
[modifier | modifier le wikicode]Éditions et traductions
[modifier | modifier le wikicode]- Épicure, Lettres et Maximes, texte établi et traduit par Marcel Conche, Paris, PUF, collection « Épiméthée », 1987, réédition 2011
- Épicure, Lettre à Ménécée, traduction et notes de Jean Salem, Paris, Nathan, collection « Les Intégrales de Philo », 1997
- Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, traduction française sous la direction de Marie-Odile Goulet-Cazé, Paris, La Pochothèque, 1999
Études générales
[modifier | modifier le wikicode]- Brun, Jean, L'épicurisme, Paris, PUF, collection « Que sais-je ? », 1959, 10e édition 1993
- Conche, Marcel, Sur Épicure, Villers-sur-Mer, Encre Marine, 2014
- Erler, Michael, Epicurus: An Introduction to His Practical Ethics and Politics, Baden-Baden, Academia Verlag, 2020 (traduction anglaise de l'original allemand)
- Festugière, André-Jean, Épicure et ses dieux, Paris, PUF, 1946, réédition 1968
- Morel, Pierre-Marie, Épicure. La nature et la raison, Paris, Vrin, collection « Bibliothèque des Philosophies », 2009
Études spécialisées
[modifier | modifier le wikicode]- Gigante, Marcello, Philodème. Sur la mort, IV, Naples, Bibliopolis, 1975
- Konstan, David, A Life Worthy of the Gods: The Materialist Psychology of Epicurus, Las Vegas, Parmenides Publishing, 2008
- Long, Anthony A. et Sedley, David N., Les philosophes hellénistiques, traduction française par Jacques Brunschwig et Pierre Pellegrin, Paris, GF-Flammarion, 3 volumes, 2001
- Morel, Pierre-Marie, Le plaisir et la nécessité. Philosophie naturelle et anthropologie chez Démocrite et Épicure, Paris, Vrin, collection « Bibliothèque d'Histoire de la Philosophie », 2021
- Obbink, Dirk, Philodemus, On Piety, Part 1, Oxford, Clarendon Press, 1996
- Rist, John M., Epicurus: An Introduction, Cambridge, Cambridge University Press, 1972
- Schmid, Wolfgang, « Epikur », dans Reallexikon für Antike und Christentum, vol. 5, Stuttgart, Hiersemann, 1962, col. 681-819
- Warren, James, Facing Death: Epicurus and his Critics, Oxford, Clarendon Press, 2004
Notes et références
[modifier | modifier le wikicode]- ↑ Pierre-Marie Morel, introduction à Épicure : Lettres, maximes et autres textes, Paris, GF-Flammarion, 2011, p. 7-15
- ↑ Lettre à Hérodote, § 35-36, dans Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Livre X
- ↑ Jean-Louis Poirier, introduction à Épicure : Lettre à Ménécée et autres textes, Les Belles Lettres, 2022, p. 5-25
- ↑ Norman DeWitt, Epicurus and His Philosophy, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1954, p. 128-145
- ↑ Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Livre X, § 28-29
- ↑ Diskin Clay, Lucretius and Epicurus, Cornell University Press, 1983, p. 83-112
- ↑ Marcello Gigante, Philodème de Gadara, Naples, Bibliopolis, 1981, p. 45-67
- ↑ Martin Ferguson Smith (éd.), Diogenes of Oinoanda. The Epicurean Inscription, Naples, Bibliopolis, 1993
- ↑ Jean Brun, L'Épicurisme, Paris, PUF, coll. « Que sais-je? », 1993 (10e édition), p. 85-92
- ↑ Martha Nussbaum, The Therapy of Desire: Theory and Practice in Hellenistic Ethics, Princeton University Press, 1994, p. 102-183
- ↑ Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Livre X, § 22
- ↑ Michel Onfray, Les Sagesses antiques, Paris, Grasset, 2006, p. 89-134
- ↑ Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, Paris, Albin Michel, 2002, p. 85-99
- ↑ Catherine Wilson, How to Be an Epicurean, Londres, Macmillan, 2019, p. 15-42
- ↑ J. M. Rist, Epicurus: An Introduction, Cambridge University Press, 1972, p. 100-139
- ↑ Phillip Mitsis, Epicurus' Ethical Theory: The Pleasures of Invulnerability, Cornell University Press, 1988, p. 98-128
- ↑ James Warren, Facing Death: Epicurus and His Critics, Oxford University Press, 2004, p. 15-86
- ↑ Lettre à Hérodote, § 83, dans Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Livre X
- ↑ Jean Brun, L'Épicurisme, Paris, PUF, coll. « Que sais-je? », 1993 (10e édition), p. 9-16
- ↑ Jean Salem, Les Atomistes de l'Antiquité : Démocrite, Épicure, Lucrèce, Paris, Flammarion, 1997, p. 141-145
- ↑ Jean Brun, L'Épicurisme, op. cit., p. 10-11
- ↑ Catherine Wilson, Epicureanism: A Very Short Introduction, Oxford University Press, 2015, p. 12-18
- ↑ Jean Salem, Les Atomistes de l'Antiquité, op. cit., p. 143
- ↑ Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Livre X, § 13
- ↑ Jean Salem, Les Atomistes de l'Antiquité, op. cit., p. 145-146
- ↑ Jean Brun, L'Épicurisme, op. cit., p. 12-13
- ↑ Jean Brun, L'Épicurisme, op. cit., p. 13-14
- ↑ Tim O'Keefe, Epicureanism, Berkeley, University of California Press, 2010, p. 8-15
- ↑ Jean Brun, L'Épicurisme, op. cit., p. 46-52
- ↑ Catherine Wilson, Epicureanism: A Very Short Introduction, op. cit., p. 18-22
- ↑ Jean Brun, L'Épicurisme, op. cit., p. 80-95
- ↑ James Warren (éd.), The Cambridge Companion to Epicureanism, Cambridge University Press, 2009, p. 15-28
- ↑ James Warren (éd.), The Cambridge Companion to Epicureanism, op. cit., p. 20-22
- ↑ Jean Salem, Les Atomistes de l'Antiquité, op. cit., p. 15-80
- ↑ Jean Salem, Les Atomistes de l'Antiquité, op. cit., p. 45-52
- ↑ Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Livre X, § 14
- ↑ Pierre-Marie Morel, Atome et nécessité : Démocrite, Épicure, Lucrèce, Paris, PUF, 2000, p. 185-210
- ↑ Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Livre X, § 1-3
- ↑ Jean Salem, Les Atomistes de l'Antiquité, op. cit., p. 148-150
- ↑ Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Livre X, § 15
- ↑ Norman DeWitt, Epicurus and His Philosophy, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1954, p. 98-102
- ↑ Jean Brun, L'Épicurisme, op. cit., p. 103-108
- ↑ Catherine Wilson, Epicureanism: A Very Short Introduction, op. cit., p. 25-35
- ↑ Jean Brun, L'Épicurisme, op. cit., p. 35-46
- ↑ Jean Brun, L'Épicurisme, op. cit., p. 46-52
- ↑ Jean Brun, L'Épicurisme, op. cit., p. 80-95
- ↑ Michael Erler, Epicurus: An Introduction to His Practical Ethics and Politics, Baden-Baden, Academia Verlag, 2020, p. 85-105
- ↑ Norman DeWitt, Epicurus and His Philosophy, op. cit., p. 100-105
- ↑ Jean Salem, Les Atomistes de l'Antiquité, op. cit., p. 151-152
- ↑ Jean Salem, Les Atomistes de l'Antiquité, op. cit., p. 152
- ↑ Catherine Wilson, Epicureanism: A Very Short Introduction, op. cit., p. 35-40
- ↑ Jean Brun, L'Épicurisme, op. cit., p. 103-110
- ↑ Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, X, 122-123.
- ↑ Norman Wentworth DeWitt, Epicurus and His Philosophy, University of Minnesota Press, 1954, p. 17-18.
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, §122, trad. J. Salem.
- ↑ Michael Erler, Epicurus. An Introduction to his Practical Ethics and Politics, Schwabe Verlag, 2020, p. 16-17.
- ↑ Platon, République, VII, 540a ; VII, 485b-498c.
- ↑ Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 3, 1095a2-11.
- ↑ Platon, Gorgias, 484c-485e.
- ↑ Isocrate, Antidosis, 261-268 ; Panathénaïque, 28.
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, §122. Sur le concept de philosophia medicans, voir M. Gigante, « Philosophia medicans in Filodemo », Cronache Ercolanesi, 5, 1975, p. 53-61.
- ↑ Maxime usuelle du Vatican, fr. 221 Usener, cité par Porphyre, Sentences, 31 : « Vide est le discours du philosophe qui ne guérit aucune souffrance de l'homme. De même que la médecine n'est d'aucune utilité si elle ne chasse pas la maladie du corps, de même la philosophie est inutile si elle ne chasse pas la souffrance de l'âme ».
- ↑ Norman Wentworth DeWitt, op. cit., p. 25-26.
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, §122.
- ↑ Ibid.
- ↑ Jean Brun, L'épicurisme, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 1993, p. 10-11.
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, §122.
- ↑ Michael Erler, op. cit., p. 17-18.
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, §122.
- ↑ Voir la lettre d'Épicure à Idoménée sur son lit de mort, où il évoque « la joie dans l'âme, au souvenir de nos conversations passées », Diogène Laërce, X, 22.
- ↑ Épicure, Lettre à Idoménée, dans Diogène Laërce, X, 22.
- ↑ Voir Maximes Capitales, XX et XXI, sur la mémoire des plaisirs.
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, §122.
- ↑ Cette aphoboa anticipe le développement sur la crainte des dieux (§123-124) et de la mort (§124-127).
- ↑ Sur l'ataraxia comme objectif central de la philosophie épicurienne, voir Maxime Capitale, X.
- ↑ Norman Wentworth DeWitt, op. cit., p. 106-110.
- ↑ Jean-François Balaudé, « Épicure et le temps », dans A. Gigandet et P.-M. Morel (dir.), Lire Épicure et les épicuriens, PUF, 2007, p. 111-130.
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, §122.
- ↑ Sur l'importance de la melete dans le vocabulaire épicurien, voir Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, Albin Michel, 2002, p. 19-74.
- ↑ Michael Erler, op. cit., p. 40-42.
- ↑ Voir Sentences Vaticanes, 27 : « Dans toutes les autres occupations, c'est au terme de l'effort qu'arrive le fruit, et difficilement ; mais dans la philosophie le plaisir va de pair avec la connaissance : la jouissance ne vient pas après l'apprentissage, mais apprentissage et jouissance sont simultanés ».
- ↑ Norman Wentworth DeWitt, op. cit., p. 111-115.
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, §123.
- ↑ Sur les stoicheia comme « éléments » ou « principes » fondamentaux, voir l'analyse de Martha Nussbaum, The Therapy of Desire. Theory and Practice in Hellenistic Ethics, Princeton University Press, 1994, p. 102-139.
- ↑ Michael Erler, op. cit., p. 37-40.
- ↑ Testament d'Épicure, dans Diogène Laërce, X, 21.
- ↑ Diogène Laërce, X, 23 ; Cicéron, De natura deorum, I, 93.
- ↑ Jean Brun, op. cit., p. 20-21.
- ↑ Sur l'inscription au fronton de l'Académie « Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre », voir Jean-François Mattéi, Pythagore et les pythagoriciens, PUF, 1993, p. 105-106.
- ↑ Norman Wentworth DeWitt, op. cit., p. 328-360, consacre un chapitre aux rapports entre épicurisme et christianisme.
- ↑ Pierre-Marie Morel, Épicure. La nature et la raison, Vrin, 2009, p. 117-121.
- ↑ Sur la dimension sotériologique de l'épicurisme, voir A. J. Festugière, Épicure et ses dieux, PUF, 1946, rééd. 1968.
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, §122.
- ↑ Maxime Capitale, XXV : « La pauvreté mesurée à la fin naturelle est grande richesse ; la richesse sans limite est grande pauvreté ».
- ↑ Norman Wentworth DeWitt, op. cit., p. 216-245.
- ↑ Sur la diffusion de l'épicurisme, voir Diskin Clay, « The Cults of Epicurus », Cronache Ercolanesi, 16, 1986, p. 11-28.
- ↑ Ettore Bignone, L'Aristotele perduto e la formazione filosofica di Epicuro, La Nuova Italia, 1936, vol. I, p. 15-45.
- ↑ Lucr., DRN, I, 62-79 ; Plutarque, De Superst. 164e-171f
- ↑ MC I ; D.L. 10.139
- ↑ Cic., ND 1.43-44 ; Philod., De Piet. 1, col. 17, 8-27 Gomperz
- ↑ D.L. 10.123 ; Lettre à Ménécée
- ↑ Cic., ND 1.43-44 ; Sextus Emp., Adv. Math. 9.43-44
- ↑ Cic., ND 1.44 ; De Nat. Deor. ; Philod., De Dis 1, col. 2, 7-10 Diels
- ↑ MC I ; Lettre à Ménécée 123-124 ; scholie à MC I
- ↑ Lucr., DRN, III, 18-24 ; V, 146-155
- ↑ Philod., De Dis 3, fr. 82, 2ff. Diels ; Origen, Contra Celsum 4.14
- ↑ D.L. 10.139 ; Lucr., DRN, II, 646-651 ; Philod., De Dis 3, col. 8, 20ff. Diels
- ↑ Cic., ND 1.46-49 ; Philod., De Dis 3, col. 5, p. 22 Diels
- ↑ Cic., ND 1.46-49 ; Sextus Emp., Adv. Math. 9.25 ; Philod., De Sign. col. 15, 6-18 De Lacy
- ↑ Cic., ND 1.49, 105 ; Lucr., DRN, V, 148-149 : tenuis enim natura deum longeque remota / sensibus ab nostris
- ↑ Cic., ND 1.49 ; D.L. 10.139 ; Philod., De Dis 1, col. 2, 7-10 Diels
- ↑ Lucr., DRN, III, 18-22 ; Cic., ND 1.18, De Fin. 2.75, De Div. 2.40 ; Hipp., Phil. 22.3 Us. 359
- ↑ D.L. 10.88-89 (Lettre à Pythoclès) ; Philod., De Dis 3, col. 8, 20ff. Diels
- ↑ Lucr., DRN, II, 1105-1174 ; V, 91-109, 235-415
- ↑ Cic., ND 1.50 : principe d'isonomie (isonomia) ; Lucr., DRN, II, 532-568
- ↑ Cic., ND 1.50 ; Lucr., DRN, II, 569-580 ; Diog. Oen., fr. NF 5 Smith
- ↑ Cic., ND 1.49, 105, 109 ; scholie à MC I : ek tês synechous ephyphyseôs tôn homoiôn eidôlôn epi to auto apotetelesmênôn
- ↑ Philod., De Piet. 2, col. 80, p. 110 Us. 40 ; Lucr., DRN, III, 23
- ↑ Lucr., DRN, II, 646-651 ; Philod., De Dis 3, fr. 78, 4ff. Diels
- ↑ Philod., De Dis 3, cols. 10-11 Diels ; Athenaeus 12.546e Us. 67
- ↑ Cic., ND 1.51-52 ; Lucr., DRN, V, 165-167
- ↑ Philod., De Dis 3, fr. 82 Diels ; Origen, Contra Celsum 4.14
- ↑ D.L. 10.135 (Lettre à Ménécée) : vivre hôs theos en anthrôpois ; SV 32-33
- ↑ Lucr., DRN, II, 167-183, V, 156-234 ; Cic., ND 1.18-20, 51-56 ; Origen, Contra Celsum 1.13 Us. 369
- ↑ Plat., Tim. 29d-30c ; Cic., ND 2.75-77 (théologie stoïcienne) ; Plut., De Stoic. rep. 1051f
- ↑ D.L. 10.123-124 (Lettre à Ménécée) ; MC I ; Philod., De Dis 3, fr. 87 Diels
- ↑ Lucr., DRN, II, 646-651 ; cf. V, 1161-1182
- ↑ Cic., ND 1.51-56 ; Sen., De Ben. 4.4.1, 4.19.1-2 ; Philod., De Dis 3, col. 7, 5ff. Diels
- ↑ D.L. 10.130-132 (Lettre à Ménécée, §130-131 sur l'autarcie) ; Lucr., DRN, II, 646-651
- ↑ D.L. 10.77-82, 85-116 (Lettre à Pythoclès) ; Lucr., DRN, VI, 50-378, 379-422 (polémique contre l'interprétation religieuse de la foudre)
- ↑ Lucr., DRN, V, 1194-1203, VI, 58-67 ; Philod., De Piet. 1, col. 19, 519ff. Gomperz
- ↑ Lucr., DRN, III, 978-1023 ; D.L. 10.124-127 (Lettre à Ménécée sur la mort)
- ↑ Lucr., DRN, III, 978-1023 ; Plut., Non posse 1104e-1105c
- ↑ Lucr., DRN, I, 62-79 ; III, 1-30 : éloge d'Épicure libérateur ; D.L. 10.81-82
- ↑ D.L. 10.123-124 (Lettre à Ménécée) ; MC I et scholie ; Philod., De Piet. 1, cols. 19-27 Gomperz
- ↑ D.L. 10.123 : ho de tous tês pollês doxas theois prosaptôn
- ↑ Lucr., DRN, V, 1161-1240 (genèse de la religion) ; Cic., ND 1.42-43 ; Philod., De Piet. 1, passim
- ↑ D.L. 10.78-85 (Lettre à Pythoclès, prologue) ; Lucr., DRN, V, 82-90, VI, 43-95
- ↑ Lucr., DRN, V, 1161-1225 ; VI, 50-95 (critique de l'interprétation religieuse des météores)
- ↑ Lucr., DRN, VI, 379-422 (sur la foudre), 535-607 (sur les tremblements de terre), 1090-1286 (sur la peste d'Athènes)
- ↑ Lucr., DRN, I, 62-79, V, 1194-1203 ; Plut., De Superst. 165c-171f
- ↑ Cic., ND 1.123-124 ; Philod., De Piet. 1, col. 19 Gomperz ; Sext. Emp., Adv. Math. 9.51-53
- ↑ Homère, Il. passim (querelles divines) ; D.L. 10.123-124 : les dieux « sont censés être pour les méchants la source des plus grands maux »
- ↑ Plat., Rep. II, 377d-383c (critique des mythes) ; Xénophane, fr. DK 21 B 11-12 (critique de l'anthropomorphisme) ; Philod., De Piet. 1, col. 16 Gomperz
- ↑ Lucr., DRN, V, 1198-1203 ; VI, 68-78 ; Theophr., Char. 16 (portrait du superstitieux)
- ↑ Lucr., DRN, I, 80-101, V, 1161-1240 ; cf. critique sophistique de la religion : Critias, fr. DK 88 B 25
- ↑ Polybe 6.56.6-15 (sur l'utilité politique de la religion) ; Lucr., DRN, III, 978-1023 ; I, 62-101 (critique de la religion institutionnelle)
- ↑ Lucr., DRN, I, 62-79 : Tantum religio potuit suadere malorum
- ↑ D.L. 10.123 ; MC I ; Philod., De Piet. 1, passim ; Diog. Oen., fr. NF 126 Smith
- ↑ Cic., ND 1.45-56 ; Philod., De Dis 1, col. 2, 14-15 Diels ; Lucr., DRN, III, 18-22
- ↑ Cic., ND 1.19.49 : cum maximis voluptatibus ; Philod., De Dis 3, fr. 78 Diels ; Polyène fr. 29 chez Philod., De Piet. p. 126 Gomperz : la nature divine est autotelousan aitian... hêdonôn tôn megistôn
- ↑ D.L. 10.135 (fin de la Lettre à Ménécée) ; SV 32-33 ; Cic., ND 1.49
- ↑ Philod., De Piet. 1, cols. 26-30 Gomperz ; Diog. Oen., fr. NF 126 Smith ; D.L. 10.10 (piété d'Épicure lui-même)
- ↑ Philod., De Piet. 1, col. 30 Gomperz ; Lucr., DRN, VI, 68-78
- ↑ D.L. 10.123 ; Philod., De Piet. 1, passim
- ↑ Lucr., DRN, V, 1198-1203 ; Philod., De Dis 3, fr. 84 Diels
- ↑ Cic., ND 1.115-124 (critique épicurienne de la prière utilitaire) ; Sen., De Ben. 4.19.1-2
- ↑ Philod., De Piet. 1, col. 30 Gomperz ; Atticus ap. Euseb., PE 15.5.7 Us. 385 : les émanations divines sont des paraitiai de nombreux biens pour ceux qui les accueillent
- ↑ Lucr., DRN, I, 62-79 ; VI, 43-78 ; D.L. 10.81-82
- ↑ D.L. 10.124 : si on ne craint pas les dieux, on ne craint pas la mort ; Lucr., DRN, III, 978-1023
- ↑ Plut., De Superst. 165c-171f ; Theophr., Char. 16
- ↑ Lucr., DRN, V, 1194-1203 ; Cic., De Div. 2.148-149 (critique épicurienne de la divination)
- ↑ Lucr., DRN, VI, 43-95 ; D.L. 10.78-85 (Lettre à Pythoclès, prologue)
- ↑ Lucr., DRN, VI, passim ; D.L. 10.85-116 (explications multiples des météores)
- ↑ Lucr., DRN, I, 1-43 (hymne à Vénus-Nature) ; V, 1-54 (éloge d'Épicure)
- ↑ D.L. 10.133-134 (Lettre à Ménécée §133-134) ; Lucr., DRN, II, 251-293 (le clinamen et la liberté)
- ↑ D.L. 10.133 : « ce qui dépend de nous est sans maître » ; cf. Cic., De Fato 22-48 (critique épicurienne du fatalisme stoïcien)
- ↑ D.L. 10.127-132 (Lettre à Ménécée, sur les désirs et les plaisirs) ; MC XXV, XXIX
- ↑ Lucr., DRN, I, 62-79 ; Diog. Oen., fr. NF 3 Smith ; Philod., Adv. Soph. col. 4, 10-14 Sbordone : formule du tetrapharmakos
- ↑ Diogène Laërce, Vies des philosophes illustres, X, 124
- ↑ Lucrèce, De rerum natura, III, 231-242 ; Épicure, Lettre à Hérodote, 63-67
- ↑ Aétius, IV, 3, 11 = Us. 315 ; Lucrèce, De rerum natura, III, 231-322
- ↑ Épicure, Lettre à Hérodote, 63-64 ; Lucrèce, De rerum natura, III, 323-416
- ↑ Lucrèce, De rerum natura, III, 417-829
- ↑ Épicure, Maxime Capitale, II ; Lucrèce, De rerum natura, III, 830-1094
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 124
- ↑ Diogène Laërce, X, 34 : « La sensation et l'affection sont les critères du choix et du refus »
- ↑ Épicure, Lettre à Hérodote, 65-66
- ↑ Jean-Marie Guyau, La Morale d'Épicure et ses rapports avec les doctrines contemporaines, Paris, Alcan, 1878, p. 145-162
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 125
- ↑ Jean Salem, Tel un dieu parmi les hommes. L'éthique d'Épicure, Paris, Vrin, 1989, p. 91-115
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 125 ; cf. Cicéron, Tusculanes, I, 82-91
- ↑ Pierre Hadot, Qu'est-ce que la philosophie antique ?, Paris, Gallimard, 1995, p. 135-138
- ↑ Lucrèce, De rerum natura, III, 830-869 : « Nil igitur mors est ad nos neque pertinet hilum »
- ↑ Lucrèce, De rerum natura, III, 323-349, 417-424
- ↑ Marcel Conche, Lucrèce et l'expérience, Paris, PUF, 2011 (1ère éd. 1967), p. 197-234
- ↑ Lucrèce, De rerum natura, III, 972-975 : « Respice item quam nil ad nos anteacta vetustas / temporis aeterni fuerit, quam nascimur ante. / Hoc igitur speculum nobis natura futuri / temporis exponit post mortem denique nostram »
- ↑ Cicéron, Tusculanes, I, 91 : « Quid enim interest inter non esse et non sentire ? »
- ↑ James Warren, Facing Death. Epicurus and His Critics, Oxford, Clarendon Press, 2004, p. 39-63
- ↑ Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation, II, ch. 41, trad. A. Burdeau revue par R. Roos, Paris, PUF, 1966, p. 548-549
- ↑ Épicure, Maxime capitale, XII : « Il est impossible de dissiper la crainte inspirée par les choses les plus importantes, si l'on ne sait ce qu'est la nature de l'univers »
- ↑ Jean Brun, L'épicurisme, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1993, p. 85-92
- ↑ Lucrèce, De rerum natura, III, 870-893
- ↑ Lucrèce, De rerum natura, III, 887-890, trad. A. Ernout
- ↑ Cicéron, De natura deorum, I, 115-124 ; Plutarque, Non posse suaviter vivi secundum Epicurum, 1104e-1105c
- ↑ Lucrèce, De rerum natura, I, 62-79, III, 1-30
- ↑ Lucrèce, De rerum natura, III, 978-1023 : « Cerberus et Furiae iam vero et lucis egestas, / Tartarus horriferos eructans faucibus aestus, / qui neque sunt usquam nec possunt esse profecto »
- ↑ Épicure, Sentence vaticane, 47 : « Pauvre est celui qui compte sur le lendemain, car demain n'arrive jamais vraiment pour lui »
- ↑ Jean-Marie Guyau, La Morale d'Épicure, op. cit., p. 148-152
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 124-125
- ↑ Pierre-Marie Morel, Épicure. La nature et la raison, Paris, Vrin, 2009, p. 145-168
- ↑ Épicure, Maxime capitale, XIV : « Quand nous possédons la sécurité provenant des hommes dans une certaine mesure, la sécurité fondée sur la tranquillité et l'isolement »
- ↑ Épicure, Maxime capitale, XIX
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 126
- ↑ Maxime capitale, XX : « La chair tient le plaisir pour illimité et croit qu'il exige un temps illimité. Mais l'intelligence, comprenant la fin et la limite de la chair, et ayant dissipé les craintes relatives à l'éternité, nous procure une vie parfaite »
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 126-127, citant Théognis, I, 425-428
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 127 : « Si en effet il le pense sérieusement, pourquoi ne se retire-t-il pas de la vie ? La chose est en son pouvoir, s'il a vraiment arrêté cela fermement »
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 126
- ↑ Norman Wentworth DeWitt, Epicurus and His Philosophy, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1954, p. 166-182
- ↑ Diogène Laërce, X, 120 : « Le sage sait quand il faut sortir de la vie » ; Sentence vaticane, 38
- ↑ Jean Salem, L'atomisme antique : Démocrite, Épicure, Lucrèce, Paris, Le Livre de Poche, 1997, p. 218-223
- ↑ Diogène Laërce, X, 15-16
- ↑ Diogène Laërce, X, 22
- ↑ Maxime capitale, IV : « Une douleur continue dans la chair ne dure pas longtemps ; à son degré extrême, elle ne dure que peu de jours ; et celle qui, dans la chair, l'emporte à peine sur le plaisir ne persiste pas de nombreux jours »
- ↑ Jean Brun, L'épicurisme, op. cit., p. 92-95
- ↑ Diogène Laërce, X, 16
- ↑ Norman Wentworth DeWitt, Epicurus and His Philosophy, op. cit., p. 322-328
- ↑ Lucrèce, De rerum natura, III, 830-1094
- ↑ Diogène d'Œnoanda, fr. NF 2-4 Smith
- ↑ Montaigne, Essais, I, 20 : « Que philosopher c'est apprendre à mourir »
- ↑ Spinoza, Éthique, IV, prop. 67 : « L'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort »
- ↑ Ludwig Feuerbach, Pensées sur la mort et l'immortalité (1830), trad. P. Osmo, Paris, Cerf, 1991
- ↑ Thomas Nagel, « Death », in Mortal Questions, Cambridge, Cambridge University Press, 1979, p. 1-10
- ↑ James Warren, Facing Death. Epicurus and His Critics, op. cit., p. 1-22
- ↑ Cicéron, Tusculanes, I, 82-93 ; Plutarque, Non posse suaviter vivi, 1104e-1105a
- ↑ Thomas Nagel, « Death », art. cit., p. 7-8 ; Fred Feldman, Confrontations with the Reaper, Oxford, Oxford University Press, 1992, p. 153-156
- ↑ Martin Heidegger, Être et temps (1927), § 46-53, trad. E. Martineau, Paris, Authentica, 1985
- ↑ Cicéron, Tusculanes, I, 87-88
- ↑ Épicure, Maxime capitale, XL : « Qui dit que tout s'accomplit par nécessité n'a rien à reprocher à celui qui dit que tout ne s'accomplit pas par nécessité, puisqu'il dit que cela même s'accomplit par nécessité » ; Sentence vaticane, 66
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 124-127 ; Maximes capitales, I-II
- ↑ Diogène Laërce, X, 128 : « Le plaisir est le principe et la fin de la vie heureuse »
- ↑ Jean Salem, Tel un dieu parmi les hommes, op. cit., p. 115-128
- ↑ Épicure, Maxime capitale, II
- ↑ Pierre Hadot, Qu'est-ce que la philosophie antique ?, op. cit., p. 138-141 ; Martha Nussbaum, The Therapy of Desire. Theory and Practice in Hellenistic Ethics, Princeton, Princeton University Press, 1994, p. 192-238
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 127-128
- ↑ Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, X, 127
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 127
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 130-131
- ↑ Sentences Vaticanes, 33
- ↑ Lucrèce, De la nature, II, 16-19
- ↑ Diogène Laërce, X, 11
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 130-131
- ↑ Diogène Laërce, X, 127 ; Maximes Capitales, XXIX
- ↑ Scholie à Maxime Capitale XXIX
- ↑ Fragment de Métrodore cité dans Athénée, XII, 546e
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 129
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 130-131
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 130
- ↑ Maxime Capitale XXX
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 127
- ↑ Cicéron, Des termes extrêmes des biens et des maux, I, 44-45
- ↑ Maxime Capitale XV
- ↑ Lucrèce, De la nature, III, 59-93
- ↑ Lucrèce, De la nature, III, 1053-1075
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 132
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 129
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 129-130
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 129
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 129-130
- ↑ Diogène Laërce, II, 88-90
- ↑ Cicéron, Des termes extrêmes des biens et des maux, I, 57
- ↑ Diogène Laërce, X, 22
- ↑ Sentences Vaticanes, 55
- ↑ Maxime Capitale XXVII
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 132
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 132
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 132
- ↑ Sentences Vaticanes, 71
- ↑ Épicure, Sentences Vaticanes, 54
- ↑ Maxime Capitale III
- ↑ Maxime Capitale XVIII
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 131
- ↑ Maxime Capitale XXI
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 130
- ↑ Cicéron, Tusculanes, V, 93
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 130
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 130
- ↑ Maxime Capitale XV
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 132
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 131
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 135
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 132
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 132
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 132
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 132
- ↑ Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, X, 132
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 132
- ↑ Sextus Empiricus, Contre les savants, XI, 169
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 132
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 132
- ↑ Épicure, Maxime capitale X
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 129
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 132
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 130
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 127
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 129
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 130
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 131
- ↑ Diogène d'Œnoanda, Fragment 56
- ↑ Épicure, Maxime capitale XXXI-XXXIII
- ↑ Épicure, Maxime capitale XXXIV-XXXV
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 123-124
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 124-127
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 130
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 130
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 131
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 135
- ↑ Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, X, 22
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 135
- ↑ Épicure, Lettre à Hérodote, 35-37
- ↑ Konstan, David, A Life Worthy of the Gods, op. cit., p. 123-145
- ↑ Diogène Laërce, Vies, X, 22
- ↑ Erler, Michael, Epicurus, op. cit., p. 83-99
- ↑ Brun, Jean, L'épicurisme, op. cit., p. 92-100
- ↑ Morel, Pierre-Marie, Épicure, op. cit., p. 165-177
- ↑ Smith, Martin Ferguson, Diogenes of Oinoanda. The Epicurean Inscription, Naples, Bibliopolis, 1993
- ↑ Schmid, Wolfgang, Epikur, op. cit., col. 750-780
- ↑ Erler, Michael, Epicurus, op. cit., p. 139-142
- ↑ Morel, Pierre-Marie, Le plaisir et la nécessité, op. cit., p. 227-241
- ↑ Conche, Marcel, Sur Épicure, Villers-sur-Mer, Encre Marine, 2014
- ↑ Erler, Michael, Epicurus, op. cit., p. 22-25
- ↑ Morel, Pierre-Marie, Épicure, op. cit., p. 140-164
- ↑ Rist, John M., Epicurus, op. cit., p. 100-127
- ↑ Morel, Pierre-Marie, Le plaisir et la nécessité, op. cit., p. 169-195
- ↑ Philodème, Sur l'amitié, col. 10-12, dans l'édition de M. Gigante
- ↑ Conche, Marcel, Sur Épicure, op. cit., p. 15-35