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Dictionnaire de philosophie/Abduction

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— Abduction —

L'abduction est un mode de raisonnement introduit et développé sous ce nom par le philosophe et logicien américain Charles Sanders Peirce (1839-1914). Au sein de l'œuvre de ce fondateur du pragmatisme, ce type d'inférence occupe une place centrale pour définir la logique de la découverte scientifique[1].

Il convient d'emblée de dissiper une confusion fréquente. Si Peirce conçoit l'abduction comme le processus de génération d'hypothèses nouvelles face à un fait surprenant, la philosophie contemporaine utilise souvent ce terme, ou celui d'« inférence à la meilleure explication » (IBE), pour désigner le processus de sélection ou de justification de l'hypothèse la plus robuste. Bien que liés, ces deux usages ne se recouvrent pas parfaitement : le premier insiste sur l'imagination créatrice, le second sur les critères de choix théorique.

Définition et nature

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L'abduction désigne le processus par lequel, confronté à un fait inexpliqué, l'esprit formule une hypothèse susceptible d'en rendre raison. Peirce la caractérise par la forme suivante[2] :

« Le fait surprenant B est observé ; mais si A était vrai, alors B s'en suivrait ; donc il y a une raison de soupçonner que A est vrai. »

Ce raisonnement remonte de l'effet observé vers une cause possible. Contrairement à la perception directe, l'abduction infère quelque chose de différent de ce qui est observé, souvent un élément inobservable directement[3]. C'est l'opération mentale qu'effectue un médecin lorsqu'il pose un diagnostic à partir de symptômes, ou un détective lorsqu'il reconstruit le déroulement d'un crime à partir d'indices disparates.

Antécédents historiques : l'héritage d'Aristote

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Si Peirce a donné à l'abduction son nom moderne et sa portée logique, il ne l'a pas créée ex nihilo. Il a explicitement relié sa conception à l'apagôgè (ἀπαγωγή) décrite par Aristote dans les Premiers Analytiques (II, 25)[4]. Pour le Stagirite, ce raisonnement intervient lorsque la relation entre le terme moyen et le terme majeur est certaine, mais que celle entre le dernier terme et le moyen terme n'est que probable. Bien que l'interprétation d'Aristote par Peirce soit parfois contestée par les historiens de la logique, cette filiation permet d'ancrer l'abduction dans une longue tradition de réflexion sur les inférences qui ne relèvent pas de la déduction nécessaire[5].

Structure logique et distinction des inférences

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Pour bien saisir la spécificité de l'abduction, il faut la confronter aux deux autres modes d'inférence classiques.

  • La déduction applique une règle générale à un cas pour obtenir un résultat certain. Elle n'apporte aucune information nouvelle qui ne soit déjà contenue dans les prémisses.
  • L'induction part de l'accumulation de cas singuliers pour tenter d'établir une règle générale. Elle généralise, mais n'explique pas.

L'abduction, elle, part d'un résultat curieux et cherche une règle qui pourrait l'expliquer. L'exemple des haricots, cher à Peirce, éclaire ces distinctions[6]. Imaginez des sacs de haricots.

  1. Déduction : Je sais que ce sac ne contient que des haricots blancs (Règle). Je tire une poignée de ce sac (Cas). Donc, ces haricots sont blancs (Résultat).
  2. Induction : Je tire une poignée de ce sac, ils sont blancs. Je tire une autre poignée, ils sont blancs (Cas + Résultat). Donc, tous les haricots de ce sac sont blancs (Règle probable).
  3. Abduction : Je trouve des haricots blancs posés sur la table (Résultat). Or, je sais que ce sac contient des haricots blancs (Règle). Donc, je fais l'hypothèse que ces haricots proviennent de ce sac (Cas hypothétique).

Statut épistémologique

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L'abduction présente trois caractéristiques fondamentales qui définissent son statut dans la théorie de la connaissance.

Premièrement, elle est créative et ampliative. Contrairement à la déduction, l'abduction ajoute de l'information. Peirce va jusqu'à affirmer qu'elle est « la seule opération logique qui introduit une idée nouvelle »[7]. Sans elle, la science ne serait qu'un classement de données ou un calcul de conséquences, sans jamais produire de théories explicatives.

Deuxièmement, elle est faillible. Sa conclusion n'est jamais certaine, seulement plausible. Du point de vue de la logique formelle stricte, l'abduction est invalide : elle correspond au sophisme de l'affirmation du conséquent (« Si P alors Q ; or Q ; donc P »). Ce qui est une faute en logique déductive devient ici une heuristique féconde, à condition de garder à l'esprit que l'hypothèse demande à être testée.

Troisièmement, elle guide l'enquête. L'abduction ne se suffit pas à elle-même ; elle est le premier moment d'une boucle récursive. L'abduction suggère une hypothèse ; la déduction explicite les conséquences observables de cette hypothèse ; enfin, l'induction vérifie si ces conséquences se réalisent dans l'expérience[8].

L'abduction dans le pragmatisme

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Pour Peirce, l'abduction est indissociable de sa maxime pragmatiste, qui lie le sens d'une idée à ses conséquences pratiques concevables[9]. Face à une surprise qui brise nos habitudes d'action ou de pensée, l'abduction propose une explication dont la fonction première est de nous permettre de reprendre le cours de l'expérience.

Peirce n'hésite pas à naturaliser cette capacité en la qualifiant d'« instinct rationnel »[10]. Il s'étonne que l'esprit humain, malgré l'infinité des hypothèses possibles, parvienne si souvent à deviner la bonne explication en un nombre limité d'essais. Il rapproche cette faculté du lume naturale (lumière naturelle) évoqué par Galilée, suggérant une affinité naturelle entre l'esprit humain et les lois de l'univers[11].

Débats contemporains et postérité

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Si la logique peircéenne est restée longtemps confidentielle, la notion d'abduction connaît un vif regain d'intérêt depuis la seconde moitié du XXe siècle, au prix parfois de glissements sémantiques.

L'inférence à la meilleure explication (IBE)

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Dans le débat sur le réalisme scientifique, l'abduction est souvent assimilée à l'Inférence à la meilleure explication. Des auteurs comme Gilbert Harman soutiennent que si une théorie explique les phénomènes mieux que ses rivales (par sa simplicité, sa cohérence, son pouvoir unificateur), nous sommes justifiés à la croire vraie[12]. C'est l'argument principal du réalisme scientifique : il serait miraculeux que nos meilleures théories scientifiques fonctionnent si bien tout en étant fausses.

Cependant, des critiques comme Bas van Fraassen objectent que la « meilleure » explication disponible n'est peut-être que la meilleure d'un mauvais lot (« the best of a bad lot »)[13]. Rien ne garantit que la vérité figure parmi les hypothèses que nous avons imaginées. Ici, on s'éloigne de l'abduction peircéenne (invention) pour toucher aux critères de justification.

Intelligence artificielle et bayésianisme

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L'abduction est également devenue un concept clé en intelligence artificielle pour modéliser les raisonnements dits « non monotones » (c'est-à-dire des raisonnements où l'ajout de nouvelles informations peut invalider les conclusions précédentes, contrairement à ce qui se produit en logique classique déductive). Cette capacité est essentielle pour des systèmes de diagnostic ou de détection d'anomalies[14]. Les systèmes experts, notamment en diagnostic médical, fonctionnent sur des moteurs d'inférence abductive où une hypothèse initialement acceptée peut être révisée à la lumière de nouvelles observations.

Enfin, des épistémologues contemporains tentent d'articuler l'abduction avec le probabilisme bayésien (théorie mathématique calculant la probabilité d'une cause en fonction de nouveaux événements). La question est de savoir si le pouvoir explicatif d'une hypothèse doit augmenter sa probabilité a priori ou si l'abduction n'est qu'une approximation heuristique du raisonnement bayésien rigoureux[15].

Notes et références

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  1. Charles Sanders Peirce, « The Fixation of Belief », Popular Science Monthly, vol. 12, novembre 1877, p. 1-15.
  2. Charles Sanders Peirce, Collected Papers, vol. 5, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 1934, § 5.189.
  3. Stathis Psillos, « Peirce on Abduction », dans Dov M. Gabbay et John Woods (éd.), Handbook of the History of Logic, vol. 10 : Inductive Logic, Amsterdam, Elsevier, 2011, p. 119-152.
  4. Peirce écrit notamment en 1891-92 : « There are in science three fundamentally different kinds of reasoning, Deduction (called by Aristotle συναγωγή or συλλογισμός), Induction (Aristotle's ἐπαγωγή), and Reduction (Aristotle's ἀπαγωγή), but misunderstood because of corrupt text, and as misunderstood usually translated abduction. » (Collected Papers, vol. 1, § 1.65). Peirce revient longuement sur ce lien dans son traité « The Logic of Drawing History from Ancient Documents » (1901), vol. 7, § 7.163-7.253, où il argumente que le texte d'Aristote a été corrompu par Apellicon. Voir aussi William Paul Haas, « C.S. Peirce's Abduction from the Prior Analytics », Community Scholar Publications, Providence College, 1996, qui documente précisément l'interprétation peircéenne d'Aristote.
  5. Sur la distinction entre le sens aristotélicien et le sens peircéen, voir Christian Plantin, « Abduction », dans Dictionnaire de l'argumentation, Lyon, ENS Éditions, 2021.
  6. Charles Sanders Peirce, Collected Papers, vol. 2, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 1932, § 2.623.
  7. Charles Sanders Peirce, Collected Papers, vol. 5, § 5.171.
  8. K. T. Fann, Peirce's Theory of Abduction, La Haye, Martinus Nijhoff, 1970, p. 9-10.
  9. Charles Sanders Peirce, « How to Make Our Ideas Clear », Popular Science Monthly, vol. 12, janvier 1878.
  10. Charles Sanders Peirce, Collected Papers, vol. 6, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 1935, § 6.530.
  11. Jaime Nubiola, « Il Lume Naturale: Abduction and God », Semiotiche, vol. 1, n° 2, 2004, p. 91-102.
  12. Gilbert Harman, « The Inference to the Best Explanation », The Philosophical Review, vol. 74, n° 1, 1965, p. 88-95.
  13. Bas van Fraassen, Laws and Symmetry, Oxford, Clarendon Press, 1989, p. 142-143.
  14. Antonis C. Kakas, Robert A. Kowalski et Francesca Toni, « Abductive Logic Programming », Journal of Logic and Computation, vol. 2, n° 6, 1992, p. 719-770.
  15. Sur ces débats, voir Igor Douven, « Abduction », The Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2021, sections 3-4.

Textes de référence

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  • Charles Hartshorne et Paul Weiss (éd.), Collected Papers of Charles Sanders Peirce, vol. 1-6, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 1931-1935.
  • Charles S. Peirce, Écrits sur le signe, rassemblés et commentés par Gérard Deledalle, Paris, Seuil, 1978.
  • Charles S. Peirce, Pragmatisme et pragmaticisme, trad. C. Tiercelin et P. Thibaud, Paris, Cerf, 2002.

Études et commentaires

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  • Jean-Marie Chevalier, Peirce ou l'invention de l'épistémologie, Paris, Vrin, 2022.
  • K. T. Fann, Peirce's Theory of Abduction, La Haye, Martinus Nijhoff, 1970.
  • Stathis Psillos, « Peirce on Abduction », dans Handbook of the History of Logic, vol. 10, Amsterdam, Elsevier, 2011.
  • Claudine Tiercelin, C. S. Peirce et le pragmatisme, Paris, PUF, 1993.
  • William Paul Haas, « C.S. Peirce's Abduction from the Prior Analytics », Community Scholar Publications, Providence College, 1996.

Sur les débats contemporains

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  • Peter Lipton, Inference to the Best Explanation, Londres, Routledge, 2004.
  • Umberto Eco et Thomas Sebeok (éd.), The Sign of Three: Dupin, Holmes, Peirce, Bloomington, Indiana University Press, 1983.