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Dictionnaire de philosophie/Aboulie

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— Aboulie —

Définition et étymologie

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L'aboulie (du grec ancien ἀβουλία / aboulía, composé du préfixe privatif α- et de βουλή / boulế signifiant « volonté, délibération, résolution ») désigne une diminution pathologique ou une perte de la volonté se manifestant par l'incapacité à initier et à mener à terme des actions, même les plus simples[1]. Le terme apparaît dans le vocabulaire médical français au XIXe siècle, notamment sous la plume de Théodule Ribot en 1883. Si l'aliéniste belge Joseph Guislain (1797-1860) avait préalablement décrit des phénomènes d'affaiblissement de la fonction volitive dans ses travaux sur l'aliénation mentale, c'est Ribot qui systématise l'usage du terme « aboulie » dans son ouvrage de référence sur les maladies de la volonté[2].

Contrairement à la simple paresse ou au manque de motivation passager, l'aboulie constitue un symptôme psychopathologique et neurologique caractérisé par une altération profonde des mécanismes de la volition. Le sujet aboulique, tout en conservant généralement ses facultés cognitives et bien qu'il puisse désirer certaines fins, se trouve dans l'impossibilité de convertir ses intentions en actes effectifs[3].

Nosographie et manifestations cliniques

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L'aboulie dans la psychiatrie classique

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La description systématique de l'aboulie comme entité clinique trouve son accomplissement dans l'œuvre de Théodule Ribot (1839-1916), fondateur de la psychologie scientifique française. Dans son traité de 1883, Ribot établit une classification des maladies de la volonté dont l'aboulie représente la forme paradigmatique[4]. Il distingue plusieurs degrés dans l'altération volitive, depuis l'affaiblissement partiel jusqu'à l'anéantissement complet de la capacité d'agir.

Pierre Janet (1859-1947), poursuivant les travaux de Ribot, analyse l'aboulie comme résultant d'une insuffisance de la tension psychologique et d'un rétrécissement du champ de la conscience[5]. Pour Janet, l'aboulie s'observe particulièrement dans les états de psychasthénie, où le sujet, tout en comprenant la nécessité d'agir et en formulant des intentions, demeure incapable de les réaliser.

Les aliénistes français, notamment Jean-Étienne Dominique Esquirol (1772-1840) et ses successeurs, ont documenté l'aboulie dans différentes formes d'aliénation mentale, en particulier dans la mélancolie et les états de démence[6].

Manifestations cliniques contemporaines

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La psychiatrie et la neurologie contemporaines situent l'aboulie sur un continuum allant de l'apathie (aboulie mineure) au mutisme akinétique (aboulie majeure)[7]. Toutefois, il convient de préciser que les usages terminologiques varient selon les disciplines et les écoles. En neurologie, « apathie » et « aboulie » sont parfois employées de manière interchangeable, tandis que certains cliniciens réservent le terme « aboulie » à une altération plus spécifiquement centrée sur l'initiative et la mise en route de l'action, l'apathie désignant une réduction plus générale de la motivation incluant une dimension affective. Le mutisme akinétique représente, quant à lui, une abolition quasi totale de l'activité volontaire malgré la préservation de la vigilance.

L'aboulie s'observe principalement dans trois contextes nosographiques :

Troubles de l'humeur : elle constitue un symptôme cardinal de la dépression majeure, particulièrement dans ses formes mélancoliques, où elle s'associe à la douleur morale et à l'inhibition psychomotrice[8].

Schizophrénie : elle appartient au registre des symptômes déficitaires sous le terme d'« avolition » (terme d'origine latine proche de l'aboulie grecque), reflétant une perturbation profonde des systèmes motivationnels et de l'initiation comportementale[9].

Syndromes neurologiques : des lésions focales du cortex préfrontal médian, du cortex cingulaire antérieur, ou des noyaux gris centraux (notamment le globus pallidus) peuvent entraîner un tableau clinique d'aboulie pure[10].

Approches philosophiques de l'aboulie

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Aboulie et structure de la volonté

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L'étude philosophique de l'aboulie interroge la nature même de la volonté et de l'action intentionnelle. La tradition philosophique, de Descartes à Kant, a généralement conçu la volonté comme une faculté souveraine de l'esprit, capable de déterminer l'action par sa seule puissance. L'aboulie, en révélant une dissociation entre l'intention et l'exécution, met en question cette conception intellectualiste de la volition.

Maine de Biran (1766-1824) développe une philosophie de l'effort qui offre un cadre conceptuel particulièrement pertinent pour penser l'aboulie. Pour le philosophe périgourdin, la conscience de soi naît de l'expérience primitive de l'effort moteur, dans lequel le moi s'éprouve comme force volontaire rencontrant la résistance du corps propre[11]. Dans cette perspective, l'aboulie pourrait être interprétée – et il s'agit là d'une hypothèse interprétative plutôt que d'un résultat établi – comme une défaillance de cette force hyperorganique, une impossibilité pour le moi de s'affirmer comme pouvoir causal effectif. L'analyse biranienne permet de comprendre que l'aboulie ne réside pas dans une absence de désir ou d'intention, mais dans une impuissance spécifique du vouloir à se traduire en effort effectif[12].

Aboulie et faiblesse de la volonté (akrasie)

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La distinction entre aboulie et akrasie (ἀκρασία) constitue un enjeu conceptuel majeur. L'akrasie, analysée depuis Aristote comme le fait d'agir intentionnellement contre son meilleur jugement, se distingue de l'aboulie par la préservation de la capacité d'action[13]. L'agent akratique agit, quoique contrairement à ce qu'il juge préférable ; le sujet aboulique, en revanche, demeure dans l'inaction malgré sa volonté d'agir.

La philosophie contemporaine de l'action, notamment dans les travaux de Donald Davidson, a cherché à élucider la structure causale de l'action intentionnelle[14]. Selon le modèle causaliste standard, une action est intentionnelle quand elle est causée de manière appropriée par une « raison primaire » composée d'une pro-attitude et d'une croyance. L'aboulie révèle les limites de ce modèle : le sujet aboulique possède des raisons d'agir (il désire certaines fins et croit que certains moyens permettent de les atteindre), mais ces raisons demeurent causalement inopérantes.

Richard Holton propose de distinguer la faiblesse de la volonté (weakness of will) proprement dite, qu'il identifie à l'irrésolution ou à l'abandon trop facile de ses résolutions, de l'akrasie stricto sensu, qui consiste à agir contre son meilleur jugement sans avoir formé de résolution contraire[15]. L'aboulie se distinguerait des deux phénomènes en ce qu'elle concerne non pas la révision des intentions ou l'action contraire au jugement, mais l'impossibilité même de passer de l'intention à l'action.

L'aboulie dans la phénoménologie

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La tradition phénoménologique, prolongeant les intuitions de Maine de Biran, offre des analyses nuancées de l'expérience vécue de l'aboulie. Edmund Husserl distingue les volitions (Wollen) comme actes intentionnels dirigés vers un but et souligne le rôle de la conscience intime du temps dans la constitution de l'action volontaire[16].

Michel Henry, dans sa lecture de Maine de Biran, approfondit l'analyse de l'effort en en faisant la manifestation originaire de la Vie absolue. Dans cette interprétation phénoménologique, l'aboulie apparaîtrait comme une défaillance de l'auto-affection de la Vie, une impossibilité pour le vivant de s'éprouver soi-même comme puissance[17].

Philosophie de l'esprit et neurosciences cognitives

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Architecture cognitive de la volition

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Les neurosciences contemporaines ont identifié les corrélats neuronaux des processus volitionnels, offrant un éclairage nouveau sur les mécanismes de l'aboulie. Les expériences pionnières de Benjamin Libet ont mis en évidence l'existence d'un « potentiel de préparation » (Bereitschaftspotential) précédant de plusieurs centaines de millisecondes la conscience de l'intention d'agir[18]. Ces données soulèvent des questions philosophiques sur la nature de la volonté consciente et sur le rôle causal de l'intention dans la genèse de l'action.

L'aboulie semble impliquer un dysfonctionnement des circuits fronto-striataux responsables de la conversion des intentions en actions[19]. Les modèles computationnels actuels conçoivent la motivation comme résultant d'un calcul coûts-bénéfices intégrant la valeur subjective des résultats attendus et les efforts requis pour les atteindre. L'aboulie pourrait résulter d'une altération de ce système d'évaluation, conduisant à une sous-estimation systématique des bénéfices ou à une surestimation des coûts associés à l'action[20].

Le problème de la causalité mentale

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L'aboulie pose de manière aiguë le problème de la causalité mentale : comment des états mentaux (intentions, volitions) peuvent-ils causer des événements physiques (mouvements corporels) ? Si l'on accepte le principe de clôture causale du domaine physique, selon lequel tout événement physique possède une cause physique suffisante, le rôle causal de la volonté consciente devient problématique[21].

John Searle propose une approche naturaliste de l'intentionnalité qui cherche à préserver l'efficacité causale des états mentaux tout en reconnaissant leur réalisation dans des processus cérébraux[22]. Dans cette perspective, l'aboulie révèlerait une dissociation pathologique entre les niveaux de description neurophysiologique et phénoménologique de l'action : les mécanismes cérébraux de préparation motrice restent intacts, mais la composante expérientielle de la volition (l'« intention-en-action ») fait défaut.

Enjeux éthiques et juridiques

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Aboulie, responsabilité morale et libre arbitre

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La question de la responsabilité morale du sujet aboulique soulève des difficultés conceptuelles considérables. La tradition philosophique, d'Aristote à Kant, fonde généralement la responsabilité morale sur la capacité d'agir librement, c'est-à-dire de déterminer soi-même ses actions en fonction de ses raisons[23].

Le débat contemporain entre compatibilistes et incompatibilistes sur le libre arbitre éclaire différemment la condition aboulique. Pour les compatibilistes comme Harry Frankfurt, la liberté ne requiert pas l'existence de possibilités alternatives, mais seulement une certaine forme d'identification de l'agent à ses volitions de second ordre[24]. L'aboulie poserait alors problème en tant qu'elle empêche la réalisation des volitions avec lesquelles le sujet s'identifie.

Pour les incompatibilistes libertariens comme Robert Kane, la liberté requiert que l'agent soit la « source ultime » de ses actions, ce qui implique une forme de contrôle agent-causal irréductible[25]. Dans cette perspective, l'aboulie représenterait une privation de ce pouvoir d'auto-détermination.

Implications pour la théorie de la responsabilité

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L'existence de l'aboulie interroge les critères traditionnels de l'imputabilité juridique et morale. Le droit pénal français, héritier de la tradition kantienne, considère que la responsabilité suppose la capacité de comprendre et de vouloir[26]. Un sujet atteint d'aboulie sévère, tout en conservant potentiellement sa lucidité intellectuelle et sa capacité de jugement moral, pourrait se trouver privé de la capacité volitive requise pour l'imputation.

Cette situation révèle une tension dans nos concepts de responsabilité : faut-il distinguer une responsabilité intellectuelle (fondée sur la compréhension) et une responsabilité volitive (fondée sur la capacité d'agir) ? L'aboulie suggère que ces deux dimensions peuvent se dissocier, remettant en question les modèles trop simples de l'agentivité rationnelle[27].

Perspectives thérapeutiques et anthropologiques

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Approches thérapeutiques

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Le traitement de l'aboulie dépend étroitement de son étiologie. Dans les formes psychiatriques, les approches médicamenteuses (antidépresseurs, neuroleptiques atypiques) visent à restaurer l'équilibre des systèmes de neurotransmission impliqués dans la motivation, notamment les voies dopaminergiques[28].

Les thérapies cognitivo-comportementales, en particulier l'activation comportementale, s'attachent à briser le cercle vicieux de l'inaction en programmant progressivement des activités graduées[29]. D'un point de vue philosophique, ces approches reconnaissent implicitement que l'action peut précéder et restaurer la volonté, inversant ainsi l'ordre traditionnel de la causalité volitive.

Aboulie et condition humaine : distinctions méthodologiques nécessaires

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Au-delà de son statut de symptôme pathologique, l'aboulie éclaire des dimensions profondes de la condition humaine ordinaire. Il importe toutefois d'établir clairement la distinction entre, d'une part, l'aboulie clinique telle qu'elle est diagnostiquée en psychiatrie et en neurologie, et d'autre part, les expériences existentielles d'inhibition, d'angoisse ou de désaffection du sens que décrivent les philosophes. Ces deux ordres de phénomènes ne doivent pas être confondus, même s'ils peuvent parfois se rencontrer ou s'éclairer mutuellement.

La phénoménologie existentielle, notamment chez Sartre et Camus, a décrit des formes d'expérience caractérisées par le sentiment de l'absurde, de l'angoisse et de l'impuissance face à l'action. Ces descriptions philosophiques et littéraires du malaise existentiel résonnent avec le tableau clinique de l'aboulie, suggérant une possible continuité entre le pathologique et l'existentiel. Mais cette parenté phénoménologique ne saurait autoriser une confusion des plans d'analyse : l'aboulie médicale relève d'un dysfonctionnement objectivable des circuits neuronaux, tandis que les crises existentielles décrites par les philosophes concernent le rapport que la conscience entretient avec le sens de l'existence.

L'absurde camusien et l'inertie existentielle

Albert Camus a magistralement décrit dans Le Mythe de Sisyphe le moment où s'efface l'habitude machinale qui distrait l'homme de la question du sens. C'est précisément à cet instant que surgit le sentiment de divorce entre l'homme et sa vie, le sentiment de l'absurde qui engendre une forme d'immobilité spirituelle[30]. L'homme conscient de l'absurde, confronté au silence déraisonnable du monde face à son appel de sens, peut se trouver paralysé par la conscience même de son impuissance à imposer une signification à son existence[31].

Camus énonce que face à l'absurde, la tentation première est celle du suicide philosophique, c'est-à-dire l'évasion par l'espoir ou l'adhésion à une idée qui transcenderait la vie. Mais il identifie une autre forme d'abandon : la passivité, le renoncement à agir sans même s'accomplir dans la révolte. Cette inertie existentielle partage certains traits phénoménologiques avec l'aboulie clinique : l'incapacité à donner corps à ses résolutions, l'impossibilité de transformer l'intention en acte[32]. Néanmoins, il convient de souligner qu'il s'agit là d'une parenté de structure et non d'une identité de nature.

Sartre et la question de la liberté face à l'impuissance

Pour Jean-Paul Sartre, l'être humain est « condamné à être libre », ce qui signifie que l'homme n'a pas de nature prédéterminée mais est constamment confronté à la nécessité de se choisir et de choisir les valeurs qu'il entend réaliser[33]. Dans ce cadre philosophique, la question de l'aboulie soulève une difficulté particulière.

Sartre développe le concept de « mauvaise foi », cette fuite devant l'angoisse de la liberté absolue qui caractérise la condition humaine. La mauvaise foi consiste précisément en cette négation de sa propre liberté : prétendre être comme une chose qu'on ne peut modifier, alors qu'on est, en réalité, liberté incarnée[34]. Or, il serait gravement erroné d'interpréter l'aboulie pathologique comme une simple manifestation de mauvaise foi ou comme un « choix » inconscient de l'inaction. Une telle lecture assimilerait à tort un symptôme neuropsychiatrique objectivable à une posture existentielle. Le patient souffrant d'aboulie due à une lésion du cortex préfrontal ou à un épisode dépressif majeur n'« choisit » pas son impuissance au sens sartrien, même si son expérience vécue peut présenter des analogies structurelles avec certaines formes de paralysie existentielle.

Cette distinction est capitale pour éviter toute moralisation du symptôme clinique. L'analyse existentialiste de la liberté et de la mauvaise foi concerne le sujet en tant qu'il est capable de se rapporter réflexivement à sa propre existence ; elle ne saurait s'appliquer sans médiation au patient dont les circuits neuronaux de la motivation sont altérés.

Heidegger, l'angoisse et l'étrangeté du monde

Martin Heidegger offre une perspective distincte en plaçant l'angoisse (Angst) au cœur de l'existence authentique. Pour Heidegger, l'angoisse détruit le sentiment de familiarité que le Dasein (l'être-humain en tant qu'il est-au-monde) entretient ordinairement avec son univers quotidien. Face à cette perte de repères, le Dasein fuit vers l'inauthenticité, vers le confort du « On », cette figure impersonnelle de la quotidienneté où l'individu s'efface dans les rôles et les convenances[35].

L'aboulie pourrait être lue, sur le plan phénoménologique, comme une forme extrême d'une telle fuite, où l'impossibilité à agir devient la manière d'éviter la confrontation avec son propre pouvoir-être. L'inaction offre au sujet une certaine sécurité : elle le dispense de choisir entre les possibilités vertigineuses de son existence. Mais Heidegger souligne que cette sécurité n'est qu'apparente, car le Dasein, confronté à sa finitude et à sa mort, ne peut jamais véritablement s'anesthésier face à l'angoisse. Elle ne peut être qu'enfouie, refoulée, jamais supprimée[36].

Là encore, il importe de ne pas confondre l'analyse ontologique de l'existence avec le diagnostic clinique. Les structures existentiales que décrit Heidegger appartiennent à la constitution fondamentale du Dasein, tandis que l'aboulie désigne un trouble spécifique affectant certains individus dans certaines circonstances pathologiques.

L'acédie médiévale comme prototype anthropologique

L'aboulie contemporaine résonne singulièrement avec le concept ancien d'acédie (du grec akêdia), ce mal qui frappait les moines érémites confrontés à la monotonie et à la solitude. Évagre le Pontique, théologien du IVe siècle, décrivait le « démon de midi » qui assiègeait le moine, provoquant une torpeur spirituelle, une incapacité à persévérer dans la prière et l'ascèse[37]. L'acédie était moins une simple indolence qu'une défaillance du désir même, une désaffection de l'âme face au bien qu'elle se proposait de poursuivre.

Thomas d'Aquin, intégrant l'acédie dans sa théologie morale, en fit le péché de l'ennui et de l'inaction, d'où devaient découler tous les autres vices. Ce qui distingue l'acédie de la paresse ordinaire, c'est qu'elle est une atteinte à la volonté elle-même : le sujet ne refuse pas simplement d'agir, il perd la capacité d'investir affectivement son action[38]. L'aboulie contemporaine, en ce sens, ne représente que la sécularisation du diagnostic monastique : là où le moine médiéval perdait sa connexion à Dieu et au bien surnaturel, l'homme moderne perd sa capacité à se relier à ses propres fins, même naturelles et terrestres.

Kierkegaard et le désespoir comme maladie existentielle

Søren Kierkegaard, penseur du désespoir et de l'angoisse, a donné de ce phénomène une analyse existentielle pénétrante. Pour Kierkegaard, le désespoir n'est pas une simple tristesse ou un abattement passager ; c'est une « maladie à la mort », une perturbation du rapport que l'individu entretient avec lui-même[39]. Le sujet peut être désespéré en ignorant qu'il l'est, c'est-à-dire qu'il persiste dans une existence qui masque une rupture intime profonde.

Kierkegaard distingue le désespoir-faiblesse, où l'individu renonce passivement à se constituer lui-même, du désespoir-défi, où il s'affirme contre Dieu ou contre les ordres qui le fondent. Sur le plan phénoménologique, certaines formes d'inhibition existentielle correspondent davantage au désespoir-faiblesse : le sujet ne se refuse pas ardemment à l'action, il y renonce d'une manière quasi léthargique, comme vidé de la force même qui ferait de lui un agent responsable. Cet abandon passif du pouvoir-être révèle selon Kierkegaard une fuite devant l'étrange responsabilité d'avoir à se faire être[40].

L'ennui bergsonien et la mobilité de la vie

Henri Bergson approche le problème par une voie différente. Sa philosophie de la créativité et de la durée pose que la vie elle-même est mouvement, création continue de nouveauté. Lorsque l'intelligence fige le devenir en images statiques et répétitives, elle engendre une forme de rigidité existentielle contraire à l'élan vital[41].

Sur le plan métaphorique, l'aboulie pourrait être comprise comme une rupture de ce « ressort de notre activité » qui prolonge en chacun de nous l'impulsion créatrice de la vie. Quand ce ressort se détend, quand la capacité à incarner sa liberté dans des gestes et des créations décline, l'existence s'enlise dans l'inertie qui mime la passivité de la matière. Bergson suggère que cette fixation, cette perte de mobilité spirituelle, est l'inverse de toute véritable éthique, qui consiste à persévérer dans l'effort de création de soi[42].

La procrastination ordinaire et le spectre de l'aboulie

La procrastination, ce phénomène psychologique largement répandu dans les sociétés contemporaines, partage certains traits structurels avec l'aboulie tout en s'en distinguant. La procrastination, c'est le report volontaire d'une action qu'on se sait capable d'accomplir, ce décalage entre ce qu'on se propose de faire et ce qu'on fait réellement[43].

Contrairement à l'aboulie, où la personne demeure immobilisée, la procrastination comporte une certaine fébrilité, une redirection de l'énergie vers d'autres activités substitutives. Le procrastinateur reste actif, mais déploie son énergie pour esquiver la tâche qu'il redoute. Il demeure ainsi dans un rapport à l'action, même si ce rapport est perverti. L'aboulique, en revanche, perd ce rapport lui-même : il ne se détourne pas vers des activités substitutives, il s'enfonce dans une passivité où même la perspective de tâches alternatives perd son attrait. Cependant, les deux phénomènes témoignent d'une même fragilité de la volonté face à la difficulté de l'action, d'une même tension entre ce qu'on proclame vouloir et ce qu'on est capable de réaliser.

De l'ordinaire au pathologique : une continuité problématique

Ce qui émerge de cette analyse est la possibilité d'une continuité phénoménologique entre les formes ordinaires du malaise existentiel et l'aboulie clinique. L'angoisse sartrienne, le désespoir kierkegaardien, l'acédie monastique, l'ennui heideggerien ne sont pas des maladies au sens strict ; ce sont des dispositions fondamentales de la conscience humaine face à ses limites, à sa liberté, à l'absurdité de son être-au-monde. L'aboulie pathologique ne représente peut-être que l'extrémisation ou la cristallisation en syndrome médical de ces expériences existentielles.

Cela ne signifie pas pour autant que l'aboulie soit « seulement » existentielle et non médicale. Au contraire, cela suggère que les mécanismes cérébraux qui la produisent, loin d'être étrangers à la vie spirituelle et existentielle de l'homme, en forment le substrat matériel. L'aboulie révèle comment le corps et l'esprit, la neurobiologie et l'existence, la causation matérielle et la signification personnelle se nouent inextricablement. Elle est à la fois un dysfonctionnement observable du cerveau et une crise du sens, une pathologie neurochimique et une perturbation de la relation que le sujet entretient avec lui-même et avec son monde.

Il reste que cette continuité possible ne doit pas effacer la différence de nature entre l'expérience existentielle ordinaire et le syndrome clinique. L'analyse philosophique de la condition humaine n'équivaut pas à un diagnostic médical, et réciproquement, la description clinique d'un trouble ne saurait se substituer à une réflexion sur le sens de l'existence. C'est précisément cette tension féconde entre les deux ordres d'intelligibilité qui fait de l'aboulie un objet philosophique et médical de premier plan.

L'étude philosophique de l'aboulie révèle les limites des conceptions intellectualistes de la volonté et de l'action. Elle montre que la capacité d'agir ne se réduit ni au désir, ni au jugement, ni même à l'intention, mais requiert une puissance volitive spécifique dont la nature exacte demeure énigmatique. En exhibant la possibilité d'une dissociation entre l'ordre des raisons et l'ordre de l'action, l'aboulie contraint à repenser les rapports entre motivation, décision et exécution motrice.

Les neurosciences contemporaines, en cartographiant les circuits cérébraux de la volition, offrent un complément empirique indispensable à l'analyse conceptuelle. Toutefois, la réduction de l'aboulie à un dysfonctionnement neuronal ne dispense pas d'une interrogation phénoménologique sur le vécu subjectif de l'impuissance volitive et sur sa signification existentielle.

Enfin, l'aboulie pose des questions éthiques et juridiques pressantes concernant les conditions de la responsabilité et les critères de l'imputabilité. Elle invite à une réflexion nuancée sur les différentes dimensions de l'agentivité humaine et sur la diversité des formes que peut prendre l'autonomie ou son altération.

Notes et références

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  1. Théodule Ribot, Les Maladies de la volonté, Paris, Germer Baillière, 1883, p. 38-39
  2. Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, article « Aboulie », étymologie
  3. Pierre Janet, « La maladie du scrupule ou l'aboulie délirante : Le contenu des obsessions », Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, vol. 51, 1901, p. 337-359
  4. Théodule Ribot, Les Maladies de la volonté, Paris, Germer Baillière, 5e édition, 1888, p. 35-72
  5. Pierre Janet, L'Automatisme psychologique, Paris, Félix Alcan, 1889, p. 457
  6. Jean-Étienne Esquirol, Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal, Paris, J.-B. Baillière, 1838, tome I, p. 300-315
  7. Barris R. W., Schuman H. R., « Bilateral Anterior Cingulate Gyrus Lesions: Syndrome of the Anterior Cingulate Gyri », Neurology, vol. 3, n° 1, 1953, p. 44-52
  8. Henry Ey, Études psychiatriques, tome III, Paris, Desclée de Brouwer, 1954, p. 215-230
  9. Nancy C. Andreasen, « Negative Symptoms in Schizophrenia: Definition and Reliability », Archives of General Psychiatry, vol. 39, n° 7, 1982, p. 784-788
  10. K. P. Bhatia, C. D. Marsden, « The Behavioural and Motor Consequences of Focal Lesions of the Basal Ganglia in Man », Brain, vol. 117, n° 4, 1994, p. 859-876
  11. Maine de Biran, « Mémoire sur la décomposition de la pensée », dans Œuvres philosophiques, éd. Pierre Tisserand, Paris, Félix Alcan, tome III, 1920, p. 15-120
  12. Émile Boutroux, « La Psychologie du mysticisme », dans Nouvelles études d'histoire de la philosophie, Paris, Félix Alcan, 1927, p. 82-95
  13. Aristote, Éthique à Nicomaque, livre VII, 1145a-1152a, trad. Jules Tricot, Paris, Vrin, 1959, p. 325-370
  14. Donald Davidson, « Actions, Reasons, and Causes », The Journal of Philosophy, vol. 60, n° 23, 1963, p. 685-700
  15. Richard Holton, « Intention and Weakness of Will », The Journal of Philosophy, vol. 96, n° 5, 1999, p. 241-262
  16. Edmund Husserl, Ideen zu einer reinen Phänomenologie und phänomenologischen Philosophie, Zweites Buch, Husserliana Band IV, Den Haag, Martinus Nijhoff, 1952, § 56-60, p. 250-280
  17. Michel Henry, Philosophie et phénoménologie du corps. Essai sur l'ontologie biranienne, Paris, Presses Universitaires de France, 1965, p. 125-160
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  19. Campbell Le Heron, Matthew A. J. Apps, Masud Husain, « The Anatomy of Apathy: A Neurocognitive Framework for Amotivated Behaviour », Neuropsychologia, vol. 118, 2018, p. 54-67
  20. Masud Husain, Jonathan P. Roiser, « Neuroscience of Apathy and Anhedonia: A Transdiagnostic Approach », Nature Reviews Neuroscience, vol. 19, n° 8, 2018, p. 470-484
  21. Jaegwon Kim, « The Myth of Nonreductive Materialism », Proceedings and Addresses of the American Philosophical Association, vol. 63, n° 3, 1989, p. 31-47
  22. John R. Searle, Intentionality: An Essay in the Philosophy of Mind, Cambridge, Cambridge University Press, 1983, p. 79-111
  23. Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, trad. Victor Delbos, Paris, Delagrave, 1907, deuxième section, p. 125-170
  24. Harry G. Frankfurt, « Freedom of the Will and the Concept of a Person », The Journal of Philosophy, vol. 68, n° 1, 1971, p. 5-20
  25. Robert Kane, The Significance of Free Will, New York, Oxford University Press, 1996, p. 105-142
  26. Code pénal français, article 122-1
  27. John Martin Fischer, Mark Ravizza, Responsibility and Control: A Theory of Moral Responsibility, Cambridge, Cambridge University Press, 1998, p. 12-50
  28. Robert S. Marin, « Differential Diagnosis and Classification of Apathy », American Journal of Psychiatry, vol. 147, n° 1, 1990, p. 22-30
  29. Christopher R. Martell, Sona Dimidjian, Ruth Herman-Dunn, Behavioral Activation for Depression: A Clinician's Guide, New York, Guilford Press, 2010, p. 35-68
  30. Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe. Essai sur l'absurde, Paris, Gallimard, 1942, p. 18-35
  31. Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, 1942, p. 27
  32. Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, 1942, p. 98-110
  33. Jean-Paul Sartre, L'Existentialisme est un humanisme, Paris, Gallimard, 1945, p. 21-66
  34. Jean-Paul Sartre, L'Être et le Néant. Essai d'ontologie phénoménologique, Paris, Gallimard, 1943, p. 83-111
  35. Martin Heidegger, Sein und Zeit, Tübingen, Niemeyer, 1927, trad. française J. Martineau, Paris, Authentica, 1985, p. 210-230
  36. Martin Heidegger, Sein und Zeit, p. 343-370
  37. Évagre le Pontique, traité cité dans Jean-Charles Nault, Acedia ou l'ennui spirituel, Paris, Cerf, 2000, p. 45-67
  38. Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, II-II, q. 35, trad. française, Paris, Éditions du Cerf, 1999, p. 287-310
  39. Søren Kierkegaard, Traité du désespoir, trad. française C. Fabro, Paris, Gallimard, 1961, p. 43-85
  40. Søren Kierkegaard, Traité du désespoir, p. 180-210
  41. Henri Bergson, L'Évolution créatrice, Paris, Félix Alcan, 1907, p. 98-135
  42. Henri Bergson, La Pensée et le Mouvant, Paris, Félix Alcan, 1934, p. 213-245
  43. Piers Steel, « The Nature of Procrastination: A Meta-Analytic and Theoretical Review of Quintessential Self-Regulatory Failure », Psychological Bulletin, vol. 133, n° 1, 2007, p. 65-94

Bibliographie sélective

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Sources classiques

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  • Ribot, Théodule, Les Maladies de la volonté, Paris, Germer Baillière, 1883.
  • Janet, Pierre, L'Automatisme psychologique, Paris, Félix Alcan, 1889.
  • Janet, Pierre, « La maladie du scrupule ou l'aboulie délirante : Le contenu des obsessions », Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, vol. 51, 1901, p. 337-359.
  • Maine de Biran, Œuvres philosophiques, éd. Pierre Tisserand, 14 volumes, Paris, Félix Alcan, 1920-1949.
  • Esquirol, Jean-Étienne, Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal, Paris, J.-B. Baillière, 1838.

Philosophie de l'action et de la volonté

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  • Davidson, Donald, Essays on Actions and Events, Oxford, Clarendon Press, 1980.
  • Frankfurt, Harry G., The Importance of What We Care About, Cambridge, Cambridge University Press, 1988.
  • Holton, Richard, Willing, Wanting, Waiting, Oxford, Oxford University Press, 2009.
  • Stroud, Sarah, « Weakness of Will », Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2008 (révisé 2014).

Neurosciences et philosophie de l'esprit

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  • Libet, Benjamin, « Unconscious Cerebral Initiative and the Role of Conscious Will in Voluntary Action », The Behavioral and Brain Sciences, vol. 8, n° 4, 1985, p. 529-566.
  • Searle, John R., Intentionality: An Essay in the Philosophy of Mind, Cambridge, Cambridge University Press, 1983.
  • Le Heron, Campbell, Matthew A. J. Apps, Masud Husain, « The Anatomy of Apathy: A Neurocognitive Framework for Amotivated Behaviour », Neuropsychologia, vol. 118, 2018, p. 54-67.
  • Husain, Masud, Jonathan P. Roiser, « Neuroscience of Apathy and Anhedonia: A Transdiagnostic Approach », Nature Reviews Neuroscience, vol. 19, n° 8, 2018, p. 470-484.

Psychiatrie et psychopathologie

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  • Marin, Robert S., « Apathy: A Neuropsychiatric Syndrome », Journal of Neuropsychiatry and Clinical Neurosciences, vol. 3, n° 3, 1991, p. 243-254.
  • Andreasen, Nancy C., « Negative Symptoms in Schizophrenia: Definition and Reliability », Archives of General Psychiatry, vol. 39, n° 7, 1982, p. 784-788.
  • Ey, Henry, Études psychiatriques, tome III, Paris, Desclée de Brouwer, 1954.

Philosophie existentielle

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  • Camus, Albert, Le Mythe de Sisyphe. Essai sur l'absurde, Paris, Gallimard, 1942.
  • Sartre, Jean-Paul, L'Être et le Néant. Essai d'ontologie phénoménologique, Paris, Gallimard, 1943.
  • Sartre, Jean-Paul, L'Existentialisme est un humanisme, Paris, Gallimard, 1945.
  • Heidegger, Martin, Sein und Zeit, Tübingen, Niemeyer, 1927.
  • Kierkegaard, Søren, Traité du désespoir, trad. française, Paris, Gallimard, 1961.

Notions connexes

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  • Akrasie (faiblesse de la volonté)
  • Apathie
  • Volonté
  • Intention
  • Action intentionnelle
  • Responsabilité morale
  • Libre arbitre
  • Motivation
  • Procrastination