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Dictionnaire de philosophie/Absolu

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— Absolu —

L’absolu désigne ce qui existe par soi-même, sans dépendance à l’égard d’autre chose. Cette notion occupe une place centrale dans l’histoire de la philosophie occidentale, du platonisme à l’idéalisme allemand, et traverse les grandes interrogations métaphysiques sur l’être, la connaissance et la perfection. On peut d’emblée distinguer, sans les séparer artificiellement, trois grands sens récurrents du terme : l’absolu comme indépendance (ce qui ne dépend de rien d’autre pour être), comme perfection (ce à quoi rien ne manque) et comme totalité (ce qui englobe ou comprend tout le reste). À l’inverse, on appellera « relatif » ce qui n’existe que sous certaines conditions, en relation avec autre chose ; par exemple une température « supportable » ou un jugement « valable dans tel contexte » sont relatifs, parce qu’ils supposent un point de vue, des paramètres, des limites.

Étymologie et définitions

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Le terme « absolu » provient du latin absolutus, participe passé du verbe absolvere, qui signifie « délier », « détacher », mais aussi « parfaire », « achever »[1]. L’absolu désigne donc, originairement, ce qui est « délié », dégagé de tout lien : ce qui est détaché de toute relation, de toute condition, de toute dépendance. Cette racine étymologique confère au concept une double signification : d’une part, l’absolu est ce qui n’a besoin de rien d’autre pour être (autonomie ontologique) ; d’autre part, il est ce qui est achevé, complet, parfait (plénitude d’être).

Dans son usage philosophique, l’absolu s’oppose au relatif[2]. Est relatif ce qui n’existe qu’en relation avec autre chose, ce qui dépend de conditions extérieures, ce qui est limité ou imparfait : par exemple la beauté d’une œuvre « pour tel public », la justice d’une décision « dans tel contexte », ou la solidité d’un bâtiment « à telle pression et à telle température ». L’absolu, au contraire, est inconditionnel, autosuffisant et sans restriction. Il ne se définit pas par référence à autre chose, mais par soi et à partir de soi.

Chez Spinoza, la notion d’absolu se laisse éclairer à partir de sa distinction entre ce qui est infini « en son genre » et ce qui est « absolument infini » : est infini en son genre ce qui n’est limité par rien d’autre dans un certain ordre déterminé ; est absolument infini ce qui « comprend en soi tout ce qui exprime une essence » sans restriction[3]. L’absolu n’est donc pas seulement ce qui est complet relativement à un certain domaine, mais ce qui, d’une manière ou d’une autre, prétend à une totalité sans reste.

On retrouve ici les trois accents signalés plus haut. L’absolu peut être conçu principalement comme :

  • indépendance radicale : il ne dépend de rien (Dieu comme causa sui, le Moi absolu chez Fichte) ;
  • perfection sans manque : il réunit toutes les perfections possibles (le Dieu cartésien, l’Acte pur aristotélicien) ;
  • totalité englobante : il est la totalité du réel pensé comme un tout (la substance unique de Spinoza, l’Esprit absolu de Hegel).

Cette opposition entre absolu et relatif permet de préciser quelques conséquences classiques, même si elles sont discutées. Premièrement, l’absolu ne se conçoit pas comme une grandeur susceptible de degrés : on peut être plus ou moins mouillé, mais non plus ou moins absolu. Deuxièmement, du point de vue de certaines traditions (notamment apophatiques), l’absolu ne peut être défini de manière positive sans risque de contradiction, puisque toute définition fixe des déterminations qui, en limitant le concept, semblent contredire ce qui, par essence, doit être sans limite[4]. D’où le recours à des voies négatives (dire ce que l’absolu n’est pas) ou analogiques. D’autres traditions, au contraire (par exemple l’idéalisme hégélien), soutiennent que l’absolu peut et doit être pensé positivement, mais au prix d’une logique spécifique (dialectique) dépassant la logique ordinaire de la détermination finie.

L’absolu dans l’Antiquité grecque

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Platon et l’Idée du Bien

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Dans la pensée platonicienne, l’absolu prend la forme de l’Idée du Bien, sommet de la hiérarchie des Formes intelligibles. Dans la République, Platon présente le Bien comme ce qui dépasse même l’être en dignité et en puissance (epekeina tês ousias)[5]. Le Bien n’est pas simplement la plus haute des Idées ; il est le principe qui confère aux autres Idées leur intelligibilité et leur être même.

Par l’analogie du Soleil (République, livre VI), Platon montre que le Bien joue, dans le monde intelligible, le même rôle que le Soleil dans le monde sensible[6]. De même que le Soleil rend visibles les objets et rend possible la vision, le Bien rend intelligibles les réalités et rend possible la connaissance. Plus encore, le Bien est la cause de l’existence et de l’essence de toutes choses. À ce titre, il assume trois fonctions essentielles : ontologique (cause de l’être), épistémologique (condition de la connaissance) et axiologique (norme du jugement de valeur)[7].

Cette position du Bien comme principe absolu soulève pourtant une difficulté majeure : comment penser ce qui, par définition, excède l’être et l’intelligible ordinaires ? Platon lui‑même reconnaît qu’on ne peut saisir le Bien que de manière indirecte, par images, analogies et métaphores. Le Bien apparaît ainsi comme un sommet à la fois nécessaire pour rendre raison de tout, et en même temps largement rétif à la détermination conceptuelle. Cette tension entre nécessité et inaccessibilité préfigure les débats ultérieurs sur la possibilité de penser l’absolu sans le réduire.

Aristote et le Premier Moteur

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Aristote propose une autre configuration de l’absolu à travers la doctrine du Premier Moteur immobile. Dans la Métaphysique (livre Λ), il établit l’existence d’un principe premier qui meut toutes choses sans être lui‑même mû[8]. Ce Premier Moteur est pure actualité (energeia) : il ne comporte en lui aucune puissance, et par conséquent aucun devenir ni changement.

L’absoluité du Premier Moteur réside dans son autosuffisance ontologique totale. Il n’a besoin de rien d’autre pour exister ou pour agir. Sa vie consiste en une contemplation éternelle de soi, pensée de la pensée (noêsis noêseôs), qui constitue la félicité parfaite[9]. À la différence de l’Idée du Bien, qui demeure séparée et ne joue pas de rôle causal direct dans le mouvement des choses, le Premier Moteur exerce une causalité réelle sur le monde : il meut en tant qu’objet de désir et d’amour, attirant toutes choses vers lui comme fin suprême. L’absolu aristotélicien est ainsi à la fois principe d’intelligibilité et principe de mouvement, même si la comparaison avec Platon doit rester prudente : le Bien platonicien fonde déjà, d’une certaine manière, l’être et l’intelligibilité des autres Idées.

L’absolu dans la philosophie médiévale

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Thomas d’Aquin et l’Être absolu

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Thomas d’Aquin opère une transformation décisive en identifiant l’absolu à Dieu compris comme l’Être subsistant par soi (Ipsum Esse Subsistens)[10]. Cette identification s’enracine dans l’interprétation philosophique du passage de l’Exode où Dieu se révèle à Moïse sous le nom de « Celui qui est » (Ego sum qui sum, Exode 3, 14).

Pour Thomas, Dieu est l’être absolu en ce sens qu’en lui l’essence et l’existence coïncident[11]. Dans les créatures, l’essence (ce qu’une chose est) se distingue de l’existence (le fait qu’elle soit) : il est possible de définir ce qu’est un homme sans que cette définition implique nécessairement qu’un homme existe effectivement. En Dieu, au contraire, l’essence n’est rien d’autre que l’acte d’exister lui‑même. Dieu est ainsi l’Être qui existe de manière absolue et nécessaire, tandis que les créatures ne possèdent qu’un être dérivé, reçu par participation à cet Être premier[12].

Cette doctrine entraîne plusieurs conséquences métaphysiques importantes. Premièrement, Dieu est absolument simple, sans composition d’aucune sorte, car toute composition impliquerait une dépendance entre parties et une certaine potentialité[13]. Deuxièmement, Dieu possède toutes les perfections de manière éminente : tout ce qui est perfection dans les créatures (vie, intelligence, bonté) se trouve en Dieu à un degré supérieur et sans limitation. Troisièmement, Dieu est cause première de l’être de toutes choses, non seulement de leur mouvement comme chez Aristote, mais de leur existence même.

Thomas développe également une théorie de la connaissance de Dieu par analogie. L’absolu divin ne peut être connu directement dans cette vie, mais seulement indirectement, à partir de ses effets dans la création[14]. Les attributs que nous prédiquons de Dieu (bonté, sagesse, puissance) ne s’appliquent ni au même sens qu’aux créatures (univocité), ni en un sens entièrement différent (équivocité), mais analogiquement : ce sont des perfections réellement présentes en Dieu, mais selon un mode qui excède celui que nous connaissons dans les êtres finis.

L’absolu dans la philosophie moderne

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Descartes et la perfection divine

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Descartes réintroduit la question de l’absolu dans le cadre de sa recherche de fondements certains pour la connaissance. Dans les Méditations métaphysiques, Dieu apparaît comme l’être absolument parfait, dont l’existence est démontrée à partir de l’idée d’infini que nous trouvons en nous[15].

L’argument cartésien repose sur le principe de causalité appliqué aux idées : il doit y avoir au moins autant de réalité dans la cause que dans l’effet. L’idée d’un être infini et parfait que je découvre en moi ne peut avoir été causée par moi‑même, être fini et imparfait. Elle doit donc avoir été « mise en moi » par un être qui possède effectivement la perfection infinie, c’est‑à‑dire par Dieu lui‑même. Cette perfection absolue inclut nécessairement l’existence, ce qui fonde la version cartésienne de l’argument ontologique : Dieu, être souverainement parfait, ne peut manquer d’exister[16].

La perfection divine joue un rôle décisif dans l’édifice cartésien. C’est elle qui garantit la fiabilité de nos idées claires et distinctes et nous permet de sortir du doute hyperbolique. Un Dieu parfaitement bon ne peut être trompeur, car la tromperie implique une forme d’imperfection[17]. L’absolu divin fonde ainsi la possibilité même d’une connaissance certaine du monde.

Spinoza et la substance unique

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Spinoza propose une conception moniste de l’absolu en l’identifiant à l’unique substance, qu’il nomme indifféremment Dieu ou Nature (Deus sive Natura)[18]. Dans l’Éthique, il définit Dieu comme « une substance constituée par une infinité d’attributs, dont chacun exprime une essence éternelle et infinie »[19].

Cette substance absolue a plusieurs traits caractéristiques. Elle est cause de soi (causa sui), c’est‑à‑dire que son essence enveloppe nécessairement son existence[20]. Elle est absolument infinie, non pas seulement « en son genre », mais de manière illimitée. Elle est enfin cause immanente de toutes choses : les modes (les choses particulières finies) ne sont pas des réalités créées à côté de Dieu, mais des affections, des manières d’être de l’unique substance[21].

L’absoluité de la substance spinoziste implique un déterminisme universel : tout ce qui existe découle nécessairement de la nature divine selon des lois éternelles[22]. Il n’y a pas de contingence au sens strict dans la Nature, mais seulement des choses qui nous semblent contingentes parce que nous ignorons leurs causes. L’absolu spinoziste se présente ainsi comme un système nécessaire et complet, où chaque chose a sa raison d’être.

Cette conception soulève cependant une difficulté classique : comment concilier l’infinité absolue de la substance avec la réalité des choses singulières et finies ? Si Dieu est absolument infini, comment peut‑il se déterminer en modes finis sans perdre son infinité ? Spinoza soutient que la finitude des modes n’affecte pas l’infinité de la substance : les choses singulières expriment l’essence divine selon un certain degré de réalité, mais n’en constituent jamais la mesure ni la limite[23].

Kant et les limites de la raison

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Kant rompt de façon décisive avec les métaphysiques de l’absolu au sens classique, en contestant la possibilité même d’une connaissance théorique de l’absolu. Dans la Critique de la raison pure, il établit que notre connaissance est limitée au domaine des phénomènes, c’est‑à‑dire aux objets tels qu’ils nous apparaissent dans les formes a priori de la sensibilité (espace et temps) et selon les catégories de l’entendement[24].

La chose en soi (Ding an sich), c’est‑à‑dire la réalité telle qu’elle est indépendamment de nos conditions de connaissance, demeure inconnaissable pour la raison théorique[25]. Elle n’est pas un objet possible d’expérience, mais un concept‑limite qui indique les bornes de notre savoir. Kant critique ainsi les prétentions de la métaphysique traditionnelle à connaître l’absolu (l’âme, le monde comme totalité, Dieu) par la seule raison spéculative.

Pour autant, l’idée d’absolu n’est pas sans fonction. Dans la Dialectique transcendantale, Kant montre que les Idées de la raison (âme, monde, Dieu) jouent un rôle régulateur essentiel : elles orientent la recherche de l’entendement vers une unité systématique toujours plus grande, sans jamais pouvoir elles‑mêmes devenir objets de connaissance[26]. Par ailleurs, dans la philosophie pratique, les idées de Dieu, de liberté et d’immortalité de l’âme trouvent une nouvelle légitimité comme postulats de la raison pratique, nécessaires pour penser la cohérence du devoir moral et la possibilité du souverain bien[27].

L’absolu dans l’idéalisme allemand

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Fichte et le Moi absolu

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Fichte inaugure l’idéalisme allemand en posant le Moi absolu comme principe premier et inconditionné de toute réalité. Dans la Doctrine de la science (1794), il affirme que le Moi se pose lui‑même (Das Ich setzt sich selbst) dans un acte originaire qui fonde à la fois son existence et celle du monde[28].

Le Moi absolu n’est pas le moi empirique de la conscience individuelle, mais le principe transcendantal qui rend possible toute expérience et toute connaissance. Il est absolu en ce qu’il est inconditionné (il ne dépend de rien d’extérieur), infini (il n’est limité par rien d’originaire) et libre (il se détermine par sa propre activité)[29].

La philosophie fichtéenne se déploie selon une dialectique ternaire : le Moi se pose, pose un Non‑Moi (le monde objectif) comme opposé à lui, puis opère une synthèse dans le Moi fini, qui se sait à la fois limité par le Non‑Moi et originairement libre[30]. La limitation du Moi par le Non‑Moi n’est pas une contrainte étrangère, mais le résultat de l’activité du Moi lui‑même qui, pour se connaître, doit se donner un objet. L’absoluité du Moi se manifeste ultimement dans la liberté : le Moi est libre parce qu’il est la source de toute détermination véritable, et cette liberté trouve son expression la plus haute dans la loi morale que le Moi rationnel se donne à lui‑même[31].

Schelling et l’identité absolue

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Schelling développe ensuite une philosophie de l’identité absolue qui cherche à dépasser l’opposition fichtéenne entre le Moi et la Nature, entre l’idéalisme et le réalisme. Dans le Système de l’idéalisme transcendantal (1800) et dans Bruno ou du principe divin et naturel des choses (1802), il soutient que l’absolu est l’identité originaire du subjectif et de l’objectif, de l’idéal et du réel[32].

L’absolu schellingien n’est ni esprit ni nature pris isolément, mais leur unité indifférenciée. Il est cette identité où toutes les oppositions sont suspendues, où les contraires coïncident dans une unité plus haute[33]. Cette identité n’est toutefois pas statique : elle est le processus par lequel l’absolu se manifeste dans la Nature et dans l’Esprit. La Nature est ainsi comprise comme « esprit inconscient », tandis que l’Esprit est la Nature devenue consciente d’elle‑même[34].

La connaissance de l’absolu ne peut, selon Schelling, se faire simplement par concepts, car tout concept détermine et oppose. Elle requiert une intuition intellectuelle, faculté de saisir immédiatement l’unité originaire. Dans ses écrits ultérieurs, Schelling accordera une place privilégiée à l’art comme révélation de l’absolu : l’œuvre d’art réalise en effet l’union singulière du conscient et de l’inconscient, de la liberté de la création et de la nécessité interne de la forme[35].

Hegel et l’Esprit absolu

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Hegel offre la construction la plus systématique de l’absolu. L’absolu hégélien n’est ni une substance figée ni un sujet isolé, mais le processus dialectique par lequel l’Esprit se réalise en se différenciant et en revenant à soi[36].

Dans la Phénoménologie de l’Esprit (1807), Hegel décrit le parcours par lequel la conscience s’élève progressivement du savoir sensible immédiat jusqu’au savoir absolu, c’est‑à‑dire jusqu’à la compréhension de la totalité comme processus rationnel[37]. Le savoir absolu n’est pas une information supplémentaire qui viendrait s’ajouter au terme de l’histoire, mais la compréhension rétrospective de la nécessité de l’ensemble du développement de l’Esprit.

Dans l’Encyclopédie des sciences philosophiques, Hegel articule son système en trois moments : la Logique (science de l’Idée en soi), la Philosophie de la Nature (science de l’Idée dans son extériorisation) et la Philosophie de l’Esprit (science de l’Idée revenue à soi)[38]. L’Esprit absolu désigne le moment où l’Esprit se saisit lui‑même comme totalité, ce qui se réalise au plus haut degré dans l’art, la religion et la philosophie[39].

L’absoluité de l’Esprit hégélien se manifeste dans sa capacité à intégrer toutes les déterminations et toutes les contradictions en un mouvement cohérent. L’absolu n’est pas au‑delà des différences et des oppositions, il est le processus même par lequel celles‑ci sont produites, mises en tension, puis dépassées (Aufhebung)[40]. « Le vrai est le tout », écrit Hegel, mais ce tout n’est vrai que comme résultat de son propre devenir[41].

La conception hégélienne implique ainsi une historicisation de l’absolu. L’Esprit absolu ne préexiste pas, tout formé, à ses manifestations historiques ; il se constitue à travers elles. L’histoire de la philosophie, l’histoire de l’art, l’histoire politique ne sont pas de simples approximations d’une vérité intemporelle, mais les moments nécessaires à travers lesquels l’absolu vient à lui‑même[42].

L’absolu dans la philosophie contemporaine

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Critiques de l’absolu

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La notion d’absolu a fait l’objet de critiques importantes dans la philosophie moderne et contemporaine. Dès le XIXe siècle, Schopenhauer conteste l’idée d’un absolu rationnel en posant la Volonté comme chose en soi irrationnelle et aveugle[43]. La Volonté schopenhauerienne est absolue en ce sens qu’elle est inconditionnée et ne dépend d’aucune raison suffisante, mais cette absoluité est celle d’une force dépourvue de finalité et de sens, étrangère à toute téléologie rationnelle.

Au XXe siècle, la critique de l’absolu prend des formes variées. La phénoménologie husserlienne, tout en poursuivant le projet d’une fondation rigoureuse du savoir, met en lumière la corrélation essentielle entre conscience et monde : toute prétention à l’« absolu » doit être repensée à partir de la structure intentionnelle de la conscience, ce qui relativise l’idée d’un point de vue surplombant totalement indépendant de toute subjectivité[44]. L’existentialisme sartrien affirme que l’existence précède l’essence et qu’il n’y a pas de « nature humaine » préalablement fixée dans un absolu métaphysique[45].

Du côté de la philosophie dite « analytique », plusieurs auteurs du début du XXe siècle – en particulier Russell et Moore – ont pris pour cible l’idéalisme absolu dominant dans l’université britannique, notamment chez Bradley et McTaggart. Bradley interprétait la réalité ultime comme un Absolu unique auquel se ramènent, en dernière analyse, les relations et les jugements, ce qui l’amenait à minimiser la réalité des individus et des faits particuliers[46]. Russell et Moore défendent au contraire un réalisme pluraliste : ils soutiennent l’existence d’individus et de faits particuliers, dotés de relations externes, et refusent de réduire ces relations au sein d’un Tout unique[47]. La métaphysique des « atomes logiques » et le souci d’analyse deviennent ainsi, chez eux, des moyens de s’opposer aux constructions globales de l’Absolu.

Résurgences contemporaines et ouvertures interculturelles

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Malgré ces critiques, l’idée d’absolu ne disparaît pas ; elle se transforme et resurgit sous d’autres formes. Dès la fin du XIXe siècle, l’idéalisme britannique de Francis Herbert Bradley (1846‑1924) développe une conception de l’Absolu comme « expérience totale » indifférenciée, au‑delà des distinctions et relations du monde de l’apparence[48]. Plus près de nous, divers courants néo‑hégéliens ou « idéalistes spéculatifs » revendiquent l’idée d’une rationalité immanente au réel, contre les philosophies de la fragmentation ou du pur hasard[49].

Certains représentants du réalisme spéculatif, notamment Quentin Meillassoux, entreprennent de penser un « absolu » non corrélationniste, c’est‑à‑dire une réalité qui existe indépendamment de toute relation à la pensée et dont certaines propriétés (par exemple la contingence des lois de la nature) peuvent, selon eux, être connues a priori[50].

Sans assimiler hâtivement des traditions très diverses à la métaphysique occidentale de l’absolu, on peut signaler, avec prudence, l’existence de concepts qui jouent, dans d’autres contextes, le rôle de principe ultime ou de réalité suprême. Dans certaines formes de pensée indienne, le brahman est présenté comme la réalité ultime, indifférenciée, au‑delà de toute qualification, à laquelle peut être identifié le âtman, le « Soi » le plus intime[51]. Dans certaines interprétations du bouddhisme, le nirvāṇa est décrit comme un « au‑delà » de la souffrance et de l’enchaînement des renaissances, parfois compris comme une réalité ultime qui échappe aux catégories ordinaires[52]. Ces comparaisons ne doivent pas faire oublier que les structures conceptuelles, les problèmes et les styles de pensée sont très différents : parler d’« analogies » signifie seulement que certaines traditions ont éprouvé le besoin de nommer ce qui, pour elles, vaut comme ultime ou inconditionné, sans postuler pour autant l’identité de ces notions.

Dans le champ de la philosophie politique, la question de l’absolu resurgit parfois à propos de l’universalisme, des droits humains ou de la souveraineté. La tension entre relativisme culturel et revendication de normes universelles conduit à s’interroger sur la possibilité de principes véritablement absolus, c’est‑à‑dire valables indépendamment de tout contexte historique ou culturel. Ces débats, qui excèdent le cadre de cet article, portent moins sur un « Absolu » métaphysique que sur le statut de certaines valeurs tenues pour inconditionnelles.

Enjeux et difficultés

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La notion d’absolu soulève, tout au long de son histoire, plusieurs difficultés philosophiques majeures.

En premier lieu se pose le problème de la définition : comment définir l’absolu sans le limiter ? Toute définition implique une détermination, donc une exclusion : définir, c’est tracer une frontière. Or l’absolu, par essence, est conçu comme illimité. D’où la tentation, déjà visible dans la théologie négative, de recourir à des approches apophatiques (dire ce que l’absolu n’est pas) ou analogiques, plutôt qu’à des définitions strictement positives.

En second lieu, se pose le problème de la connaissance : comment un esprit fini peut‑il connaître l’infini ? Si l’absolu est pensé comme transcendant, il semble échapper à toute prise conceptuelle directe. S’il est pensé comme immanent, se pose la question de son distinctif : en quoi diffère‑t‑il alors du monde fini lui‑même ? Les réponses oscillent entre un rationalisme confiant (l’absolu est connaissable rationnellement) et un recours à des formes d’intuition, d’expérience mystique ou artistique censées donner accès à une dimension autrement inatteignable.

En troisième lieu apparaît le problème du rapport de l’absolu au monde : comment ce qui est parfait, complet et inconditionné peut‑il être la source d’un monde marqué par l’imperfection, la finitude et le mal ? La théologie classique affronte ce problème à travers la question du mal et des modalités de la création ; les métaphysiques de l’émanation ou de la manifestation (Plotin, certaines formes de mystique, l’idéalisme allemand) y répondent par l’image d’une dérivation graduelle du multiple à partir de l’Un. Mais aucune de ces réponses n’est exempte de difficultés.

En quatrième lieu enfin, se pose le problème de l’un et du multiple : l’absolu doit‑il être pensé comme un principe unique (monisme), ou peut‑on concevoir une pluralité d’absolus (par exemple dans certaines formes de polythéisme ou de relativisme de valeurs ultimes) ? Le monisme risque de rendre énigmatique la diversité réelle du monde ; le pluralisme, s’il multiplie les « absolus », semble menacer le concept même d’absolu en le relativisant.

La notion d’absolu occupe une place paradoxale dans l’histoire de la philosophie. D’un côté, elle représente l’horizon ultime de la pensée métaphysique, ce vers quoi tend toute recherche de fondements inconditionnés et de vérités dernières. De l’autre, elle ne cesse de mettre la raison en difficulté, en l’obligeant à se confronter à ses propres limites.

Les grandes philosophies de l’absolu (Platon, Thomas d’Aquin, Spinoza, Hegel) constituent autant de tentatives marquantes pour penser la totalité du réel à partir d’un principe unitaire. Elles témoignent d’une exigence de rationalité intégrale qui refuse de se contenter d’explications partielles ou fragmentaires. Les critiques de l’absolu (Kant, Schopenhauer, certaines formes de phénoménologie et d’existentialisme, plusieurs courants de la philosophie analytique) rappellent, quant à elles, les risques d’une métaphysique trop ambitieuse et la nécessité de reconnaître la finitude de notre raison.

Au‑delà des débats techniques, la question de l’absolu touche à des interrogations existentielles décisives : y a‑t‑il un fondement ultime qui donne sens et valeur à notre vie ? Sommes‑nous en droit d’espérer un savoir définitif, ou devons‑nous accepter que notre pensée demeure toujours en deçà d’un réel qui la dépasse ? L’histoire philosophique de l’absolu suggère peut‑être que ces questions, même si elles ne reçoivent jamais de solution pleinement satisfaisante, demeurent constitutives de l’effort philosophique lui‑même : elles en marquent à la fois l’ambition et la limite.

Notes et références

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  1. Ramond, Charles, Le vocabulaire de Spinoza, Paris, Ellipses, 1999, p. 10.
  2. Larousse, « Absolu », dans Encyclopédie philosophique, Paris, Larousse, 1996.
  3. Spinoza, Baruch, Éthique, I, déf. 6, trad. Charles Appuhn, Paris, Garnier-Flammarion, 1965, p. 22.
  4. Larousse, « Absolu », dans Encyclopédie philosophique, Paris, Larousse, 1996.
  5. Platon, République, VI, 509b, trad. Georges Leroux, Paris, GF‑Flammarion, 2002, p. 339.
  6. Platon, République, VI, 508a‑509c, trad. Georges Leroux, Paris, GF‑Flammarion, 2002, p. 338‑340.
  7. Ferrari, Franco, « L’Idée du Bien chez Platon », dans Laval théologique et philosophique, vol. 62, nᵒ 2, 2006, p. 229‑241.
  8. Aristote, Métaphysique, Λ, 7, 1072a‑1073a, trad. Jules Tricot, Paris, Vrin, 1991, p. 655‑662.
  9. Aristote, Métaphysique, Λ, 7, 1072b, trad. Jules Tricot, Paris, Vrin, 1991, p. 656.
  10. Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia, q. 3, a. 4, trad. A.‑M. Roguet, Paris, Cerf, 1984, vol. 1, p. 178‑181.
  11. Thomas d’Aquin, De ente et essentia, chap. 4, trad. Alain de Libera et Cyrille Michon, Paris, Vrin, 1996, p. 56‑58.
  12. Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia, q. 4, a. 2, trad. A.‑M. Roguet, Paris, Cerf, 1984, vol. 1, p. 193‑195.
  13. Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia, q. 3, a. 7, trad. A.‑M. Roguet, Paris, Cerf, 1984, vol. 1, p. 186‑188.
  14. Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia, q. 13, a. 5, trad. A.‑M. Roguet, Paris, Cerf, 1984, vol. 1, p. 267‑270.
  15. Descartes, René, Méditations métaphysiques, Méditation III, AT VII 40‑45, trad. Michelle et Jean‑Marie Beyssade, Paris, GF‑Flammarion, 1992, p. 95‑105.
  16. Descartes, René, Méditations métaphysiques, Méditation V, AT VII 65‑66, trad. Michelle et Jean‑Marie Beyssade, Paris, GF‑Flammarion, 1992, p. 135‑137.
  17. Descartes, René, Méditations métaphysiques, Méditation IV, AT VII 53, trad. Michelle et Jean‑Marie Beyssade, Paris, GF‑Flammarion, 1992, p. 116.
  18. Spinoza, Baruch, Éthique, IV, Préface, trad. Bernard Pautrat, Paris, Seuil, 1988, p. 331.
  19. Spinoza, Baruch, Éthique, I, déf. 6, trad. Bernard Pautrat, Paris, Seuil, 1988, p. 19.
  20. Spinoza, Baruch, Éthique, I, déf. 1, trad. Bernard Pautrat, Paris, Seuil, 1988, p. 17.
  21. Spinoza, Baruch, Éthique, I, prop. 18, trad. Bernard Pautrat, Paris, Seuil, 1988, p. 47.
  22. Spinoza, Baruch, Éthique, I, prop. 29, trad. Bernard Pautrat, Paris, Seuil, 1988, p. 59.
  23. Spinoza, Baruch, Éthique, I, prop. 8, scholie 2, trad. Bernard Pautrat, Paris, Seuil, 1988, p. 35‑37.
  24. Kant, Emmanuel, Critique de la raison pure, Préface de la seconde édition (B), trad. Alain Renaut, Paris, GF‑Flammarion, 2006, p. 73‑87.
  25. Kant, Emmanuel, Critique de la raison pure, B XXVI‑XXVIII, trad. Alain Renaut, Paris, GF‑Flammarion, 2006, p. 81‑82.
  26. Kant, Emmanuel, Critique de la raison pure, A642‑643/B670‑671, trad. Alain Renaut, Paris, GF‑Flammarion, 2006, p. 632‑633.
  27. Kant, Emmanuel, Critique de la raison pratique, Dialectique, chap. II, trad. François Picavet, Paris, PUF, 1943, p. 125‑148.
  28. Fichte, Johann Gottlieb, La Doctrine de la science (1794), § 1, trad. Isabelle Thomas‑Fogiel, Paris, LGF, 1999, p. 58‑62.
  29. Fichte, Johann Gottlieb, Fondement du droit naturel selon les principes de la Doctrine de la science, Introduction, trad. Alain Renaut, Paris, PUF, 1984, p. 41‑54.
  30. Fichte, Johann Gottlieb, La Doctrine de la science (1794), § 3, trad. Isabelle Thomas‑Fogiel, Paris, LGF, 1999, p. 78‑89.
  31. Fichte, Johann Gottlieb, Le Système de l’éthique selon les principes de la Doctrine de la science (1798), trad. Paul Naulin, Paris, PUF, 1986, p. 102‑115.
  32. Schelling, Friedrich Wilhelm Joseph, Système de l’idéalisme transcendantal, Introduction, trad. Christian Dubois, Paris, Allia, 2023, p. 21‑35.
  33. Veto, Miklos, « L’absolu et la philosophie de Schelling », dans Laval théologique et philosophique, vol. 41, nᵒ 2, 1985, p. 157‑170.
  34. Schelling, Friedrich Wilhelm Joseph, Idées pour une philosophie de la nature, trad. François‑Xavier Chenet et Emmanuel Martineau, Paris, Vrin, 2000, p. 45‑67.
  35. Schelling, Friedrich Wilhelm Joseph, Système de l’idéalisme transcendantal, § 6, trad. Christian Dubois, Paris, Allia, 2023, p. 289‑315.
  36. Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, Phénoménologie de l’Esprit, Préface, trad. Jean‑Pierre Lefebvre, Paris, Aubier, 1991, p. 55‑73.
  37. Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, Phénoménologie de l’Esprit, VIII, « Le savoir absolu », trad. Jean‑Pierre Lefebvre, Paris, Aubier, 1991, p. 645‑662.
  38. Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, Encyclopédie des sciences philosophiques, Introduction, § 18, trad. Bernard Bourgeois, Paris, Vrin, 1970, p. 281‑285.
  39. Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, Encyclopédie des sciences philosophiques, III, § 553‑577, trad. Bernard Bourgeois, Paris, Vrin, 1988, p. 321‑360.
  40. Baum, Manfred, « Absolu (Absolut/das Absolute) », dans Bernard Mabille (dir.), Hegel. Lexique, Paris, Ellipses, 2016, p. 21‑26.
  41. Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, Phénoménologie de l’Esprit, Préface, § 20, trad. Jean‑Pierre Lefebvre, Paris, Aubier, 1991, p. 63.
  42. Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, Leçons sur l’histoire de la philosophie, Introduction, trad. Jean Gibelin, Paris, Gallimard, 1954, p. 33‑58.
  43. Schopenhauer, Arthur, Le Monde comme volonté et comme représentation, livre II, § 23‑29, trad. Auguste Burdeau, Paris, PUF, 1966, p. 133‑170.
  44. Husserl, Edmund, Méditations cartésiennes, § 8‑9, trad. Gabrielle Peiffer et Emmanuel Levinas, Paris, Vrin, 1953, p. 26‑32.
  45. Sartre, Jean‑Paul, L’existentialisme est un humanisme, Paris, Nagel, 1946, p. 17‑19.
  46. Bradley, Francis Herbert, Appearance and Reality. A Metaphysical Essay, Oxford, Clarendon Press, 1893, chap. XIII‑XIV.
  47. Philosophie analytique (A), Encyclo‑philo, en ligne : section sur Russell et Moore.
  48. Bradley, Francis Herbert, Appearance and Reality. A Metaphysical Essay, Oxford, Clarendon Press, 1893, chap. XIII‑XIV.
  49. Voir, par exemple, L’idéalisme britannique : histoire et actualité, Philosophiques, vol. 36, nᵒ 1, 2009.
  50. Meillassoux, Quentin, Après la finitude. Essai sur la nécessité de la contingence, Paris, Seuil, 2006, p. 35‑58.
  51. Sur l’advaita‑vedānta, voir par exemple La philosophie indienne, site Les‑philosophes.fr, section « Âtman et Brahman ».
  52. Voir, par exemple, F. Chenet, « Approches indiennes du non‑être, du néant et de la vacuité », Cahiers de philosophie de l’Université de Caen, 43, 2006.

Être, Essence, Existence, Dieu, Infini, Substance, Idéalisme, Monisme, Transcendance