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Dictionnaire de philosophie/Absolutisme

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— Absolutisme —

L'absolutisme est une forme de gouvernement dans laquelle l'autorité du souverain n'est soumise à aucune contrainte théorique, institutionnelle ou juridique. Dans la terminologie du droit romain - qui a joué un rôle central dans toutes les théories de l'absolutisme - le souverain est legibus solutus, c'est-à-dire délié de la loi, ou plutôt délié des lois qu'il édicte lui-même. L'absolutisme désigne principalement les monarchies européennes, et en particulier celles de France, d'Espagne, de Russie et de Prusse, entre le milieu du XVIe siècle et la fin du XVIIIe siècle.[1] Toutefois, une forme d'absolutisme a existé dans presque tous les États européens jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.

Le terme « absolutisme » lui-même est une création du XIXe siècle, forgé en 1796 dans la France post-révolutionnaire pour qualifier - et surtout disqualifier - le régime politique qui avait précédé la Révolution française. Le mot ne figure dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à partir de 1878. Bien que le terme soit récent, le concept lui-même et les pratiques auxquelles il se réfère ont marqué plusieurs siècles d'histoire européenne.

La nature de l'absolutisme

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Une théorie de l'autorité législative

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Comme la plupart des termes politiques, l'absolutisme n'est pas un concept univoque. Cependant, il désigne avant tout une pratique de gouvernement et une théorie de l'autorité législative. L'absolutisme maintient que tous les souverains possèdent une autorité exécutive et législative exclusive, et que par conséquent les lois qu'ils édictent constituent une expression de leur volonté. Dans la formule utilisée par le juriste romain Ulpien et reprise sous diverses formes par tous les monarques absolus : « ce qui plaît au prince a force de loi » (quod principi placuit, legis habet vigorem).[2]

Toutes les théories de l'absolutisme affirment, en substance, que les rois modernes possèdent la même autorité - fréquemment décrite par le terme imperium - que celle autrefois exercée par les empereurs romains. Pour soutenir cette prétention, la common law, fondée sur la volonté législative de la communauté, a été progressivement remplacée en Europe aux XVIe et XVIIe siècles par le droit romain. La seule exception majeure fut l'Angleterre, où l'ambition des monarques fut contrée par l'exécution de Charles Ier en 1649.

La seule limite théorique au pouvoir législatif du monarque était constituée par les lois divines et naturelles qui, puisqu'il n'existait personne d'autre que Dieu pour les faire respecter, ne fournissaient que les contraintes les plus ténues. Les lois positives du roi pouvaient être interprétées dans certaines limites étroites - bien que tous les souverains absolus, de Justinien à Napoléon, aient tenté par la codification d'éliminer l'interprétation - mais elles étaient impératives.[3]

L'absolutisme représentait donc une tentative de renverser les théories largement contractualistes de l'autorité qui s'étaient développées après l'effondrement de l'Empire romain. Ces théories maintenaient que le roi tirait son autorité d'un contrat avec le peuple, à qui Dieu avait directement accordé le pouvoir. Les lois étaient faites par les assemblées représentatives du peuple et administrées par le roi, qui était le serviteur de son peuple et dont le rôle était celui d'un magistrat et non d'un juge. Bien qu'en pratique le peuple ait eu peu de moyens pour se débarrasser d'un souverain, il existait des garanties substantielles pour leurs droits collectifs.

L'absolutisme, en revanche, niait aux assemblées représentatives tout pouvoir législatif ou exécutif. En Espagne, les Cortes avaient été réduites à un simple organisme votant les impôts dès le milieu du XVIe siècle. En France, les États généraux tombèrent en désuétude après 1614, et en 1673 le Parlement de Paris, une institution qui se modelait sur le Sénat romain, fut privé même de son droit sacré de faire des remontrances contre les édits royaux avant de les enregistrer.

L'absolutisme de droit divin et l'absolutisme contractuel

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Malgré son noyau essentiellement juridique, l'absolutisme n'était nullement une théorie unique ou unitaire. Dans sa forme la plus extrême, il maintenait que le pouvoir du souverain dérivait directement de Dieu, en tant que source de toutes les choses créées. Cette doctrine, connue sous le nom de droit divin, trouva son exposant le plus puissant en Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704). Bossuet affirmait - à partir d'un argument qu'il empruntait à Hobbes - que puisque le peuple n'avait eu aucun souverain historique avant l'institution de la royauté, les rois devaient être la création de Dieu et étaient donc responsables devant lui seul.[4]

Bossuet définit quatre caractères de l'autorité royale de droit divin. Le pouvoir royal est, premièrement, sacré : « Dieu établit les rois comme ses ministres et règne par eux sur les peuples. Les princes agissent comme ministres de Dieu et ses lieutenants sur la Terre. C'est par eux qu'il exerce son empire. Le trône royal n'est pas le trône d'un homme, mais le trône de Dieu même ».[5] Deuxièmement, le pouvoir royal est paternel : le roi est le père de ses sujets et doit gouverner pour leur bien. Troisièmement, l'autorité royale est absolue : « Il est absolu par rapport à la contrainte, n'y ayant aucune puissance capable de forcer le souverain, qui en ce sens est indépendant de toute autorité humaine ». Enfin, l'autorité royale est soumise à la raison : le roi doit gouverner selon la loi de Dieu et sa conscience chrétienne l'empêche de s'égarer vers la tyrannie.

Cependant, la plupart des théories, y compris celle de Hobbes lui-même, dépendaient d'une version de la théorie du contrat originel. Ces théories se divisaient en deux catégories principales. La première maintenait que l'autorité royale dérivait, comme le soutenaient les contractualistes, d'un accord entre le souverain et son peuple, mais que puisqu'il s'agissait d'un contrat, il impliquait un transfert irréversible de pouvoir. Le peuple pouvait être autorisé dans certaines conditions à résister à ses souverains, mais il ne possédait plus l'autorité de le remplacer.

L'exposant le plus convaincant, et certainement le plus précoce, de ces prétentions fut Jean Bodin (1530-1596), dont Les six livres de la République parut pour la première fois en 1576.[6] Pour Bodin, l'État était le gouvernement légitime de plusieurs familles. Le souverain occupait la même position vis-à-vis de la société que le père vis-à-vis des membres de sa famille, ce qui lui conférait un pouvoir absolu et incontesté sur eux. La souveraineté, qui allait devenir le terme clé dans toutes les discussions ultérieures sur l'autorité royale, pouvait ainsi être définie comme « la puissance de donner loi aux sujets en général sans leur consentement ».[7] L'autorité légale et l'État lui-même devenaient ainsi une expression de la volonté législative du roi.

La seconde théorie, dont l'exposant le plus puissant fut le théologien et juriste jésuite espagnol Francisco Suárez (1548-1617), maintenait que l'autorité de tous les souverains dérivait d'une délégation de pouvoir du peuple.[8] Bien que, comme le droit divin, cela conférait au souverain une autorité législative et exécutive absolue, cela signifiait que le peuple pouvait, en dernier recours ou si le trône devenait vacant, récupérer cette autorité. Pour cette raison, Suárez, comme la plupart des jésuites, acceptait que le tyrannicide puisse être un moyen acceptable de se débarrasser d'un souverain injuste, une opinion qui conduisit à l'autodafé public de ses écrits tant à Londres qu'à Paris.

Thomas Hobbes (1588-1679) élabora dans le Léviathan (1651) une version particulièrement rigoureuse de l'absolutisme contractuel. Pour Hobbes, les hommes vivent à l'état de nature dans une « guerre de tous contre tous » marquée par l'insécurité et la peur. Afin d'assurer leur sécurité, ils décident de passer un contrat mutuel créateur de l'État. Ce contrat est passé entre les hommes de l'état de nature - c'est un contrat inter-individuel - mais il est passé au profit d'un tiers bénéficiaire qui devient le souverain, le Léviathan, à la fois souverain, État et gouvernement.[9]

Dans ce contrat, chacun renonce à sa liberté et son égalité naturelle dans l'espoir que l'État créé par eux apportera la paix et la sécurité. Le contrat créateur de l'État est irrévocable, sauf dans deux hypothèses : si l'État se trouve détruit par une grande défaite militaire ou par une guerre civile. La souveraineté de l'État est absolue : par le pacte créateur de l'État, les hommes ont transféré au Léviathan la totalité des pouvoirs et droits qu'ils détenaient de l'état de nature. Il n'y a aucune réciprocité - c'est un contrat à sens unique, car l'entité créée par le contrat ne s'engage à rien envers les cocontractants, sauf la sécurité.

La souveraineté de l'État n'est limitée par rien, ni la loi religieuse ni la loi morale. Pour Hobbes comme pour Bodin, la marque essentielle de la souveraineté est le fait de donner ou de casser les lois. Il n'y a de lois que par le consentement exprès ou tacite du souverain. Le souverain est donc maître absolu de la loi et c'est dans la loi que le souverain fixe le juste et l'injuste. Hobbes théorise ainsi un positivisme juridique total : le Droit n'existe que par l'État.

Absolutisme et despotisme

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Sur ces deux conceptions - qu'il s'agisse du droit divin ou du contractualisme - le peuple conservait certains droits en tant qu'individus, crucialement celui de l'auto-défense, et pour Bodin, le droit de propriété. Ayant abandonné, dans la formulation de Hobbes, à la fois leur volonté et leur jugement à leurs souverains, ils étaient entièrement soumis à eux, mais ils restaient des agents libres. De plus, bien que sa personne et l'État soient devenus une seule entité, le souverain n'avait pas de droits de propriété sur l'État et ne pouvait donc en aliéner aucune partie. Il existait donc une distinction, bien que des théoriciens juridiques ultérieurs comme Montesquieu la rejettent comme illusoire, entre absolutisme et despotisme. Comme même Bossuet était prêt à le concéder, le gouvernement d'un roi devrait être absolu, mais jamais, comme on pensait que celui des sultans ottomans l'était, arbitraire.[10]

En termes pratiques, cela signifiait que le roi devait, autant que possible, consulter les représentants de ses sujets, mais il n'était pas obligé de suivre leurs conseils. Le roi devait aussi se conformer à ses propres lois et respecter la coutume locale. Mais tous les absolutistes admettaient que de telles contraintes pouvaient être mises de côté en cas de nécessité. Le concept de necessitas comme dispositif par lequel l'État de droit pouvait être suspendu - étroitement associé aux théories de la raison d'État - devint ainsi un terme clé dans le vocabulaire de l'absolutisme.

Les origines et le contexte historique

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La crise de l'ordre féodal

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En tant que théorie, l'absolutisme émergea en Europe, et en particulier en France, à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle, en réponse aux longues guerres civiles entre la Couronne et la noblesse connues sous le nom de guerres de Religion. Si les origines de l'absolutisme font encore débat dans les sciences sociales, la majorité des explications situent son origine dans une crise de l'ordre féodal qui aurait pris forme à partir du XVe siècle.

Dans une première explication, l'absolutisme aurait été la réponse à une crise intellectuelle et morale. Le foisonnement intellectuel de la Renaissance, la Réforme protestante et la révolution scientifique auraient remis en question la conception du monde féodal, causant une crise de légitimation de l'autorité qui aurait à son tour contribué à l'instabilité politique et favorisé les guerres. L'absolutisme aurait alors été la réponse à cette crise intellectuelle ayant remis en question l'ordre politique féodal et ses processus de légitimation, en affirmant la nécessité d'une autorité souveraine centralisée d'origine divine.

Un deuxième type d'explication met l'accent sur une crise de l'ordre international et les impacts d'un processus de militarisation au centre de la dynamique de formation des États modernes. Dans ce modèle, les élites politiques contrôlant l'État auraient cherché à accroître leur pouvoir de taxation au détriment des nobles et des paysans en construisant un appareil militaire leur permettant de concentrer plus de ressources dans leurs mains. Ce processus aurait été favorisé par des changements importants dans les technologies militaires : l'apparition de la poudre à canon notamment aurait contribué à rendre obsolètes les fortifications qui permettaient à de petits groupes de nobles armés d'exercer un contrôle militaire et politique sur de petits États fragmentés.

L'absolutisme et l'État moderne

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Malgré ses ornements archaïques, l'absolutisme était essentiellement une théorie moderne de l'autorité de l'État. Des écrivains comme Bodin, Hobbes, Suárez et Bossuet possédaient une conception reconnaissablement moderne de l'autorité législative comme moyen de protéger les intérêts de la société entière. Tous, dans différents idiomes, arguaient qu'à moins qu'une telle autorité ne soit clairement investie dans une source, aucune société ne pourrait finalement échapper au conflit interne du type qui avait affligé la France au XVIe siècle et l'Angleterre au XVIIe siècle.

De nombreux historiens ont argué que, malgré le vaste corpus de littérature théorique soutenant le gouvernement absolu, le pouvoir des monarques du début de l'époque moderne n'a jamais été en fait complet. Mais aucun pouvoir d'État ne l'est jamais. La théorie de la souveraineté absolue concernait le pouvoir de jure et non de facto. À la fin du XVIIe siècle, néanmoins, les souverains d'Espagne, de France, de Suède, de Russie et de grandes parties de l'Allemagne avaient obtenu un contrôle effectif sur toutes les forces armées et les communications à l'intérieur de leurs territoires. Leurs sujets pouvaient les défier, mais ils ne contestaient jamais systématiquement leur droit de gouverner.

L'absolutisme cherchait à établir de cette manière le pouvoir incontesté de l'État sur les nombreux intérêts factionnels et régionaux qui avaient gouverné les sociétés médiévales. Aux XVIe et XVIIe siècles, ce pouvoir était incarné dans les rois. Mais, comme le disait Hobbes, peu importait vraiment si le souverain était un ou plusieurs. Les bénéficiaires finaux de cette intuition furent les révolutionnaires français. Loin d'être la fin de l'absolutisme, la Révolution en fut l'accomplissement. Car ce furent les révolutionnaires qui, en remplaçant le monarque par une assemblée, assurèrent la transformation finale de la société française en un État parlementaire moderne - et absolu.[11]

Les limites de l'absolutisme

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Les lois fondamentales du royaume

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Contrairement à l'opinion commune et malgré les théories de ses principaux penseurs, l'absolutisme monarchique comportait dans la pratique certaines limites. La France sous la monarchie absolue était déjà, contrairement à l'idée répandue, un État de droit : le roi ne pouvait agir selon son « bon plaisir » sans tenir compte de certaines contraintes juridiques et coutumières.

Les lois fondamentales du royaume constituaient un ensemble de règles non écrites mais reconnues qui encadraient l'exercice du pouvoir royal. Ces lois, issues de la tradition et de la coutume, définissaient notamment les règles de succession au trône (loi salique excluant les femmes et leur descendance), l'inaliénabilité du domaine de la Couronne (le roi ne pouvait vendre les terres du royaume), et la catholicité du roi (le souverain devait être catholique).

Pour Bodin, une monarchie réglée était fondamentalement différente d'une monarchie tyrannique. La théorie absolutiste de Bodin indiquait que dans une monarchie réglée, le roi se devait de respecter la propriété des biens de ses sujets et les lois fondamentales. Le roi était « absolu » au sens où il ne dépendait d'aucune autorité supérieure à lui dans l'ordre temporel, mais il n'était pas pour autant délié de toute contrainte juridique ou morale.

Le droit naturel et la loi divine

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Néanmoins, le roi, soumis aux lois divines, devait se conformer au droit naturel, c'est-à-dire à l'ensemble des règles qui déterminent la nature humaine et sa place dans l'ordre de la création. Cette limite, certes théorique puisqu'aucune instance humaine ne pouvait la faire respecter, n'en était pas moins constamment rappelée par les théoriciens de l'absolutisme eux-mêmes.

Bossuet insistait sur le fait que le pouvoir absolu n'était pas le despotisme : « Le gouvernement est absolu, mais il n'est pas arbitraire ». Le roi devait gouverner selon la loi de Dieu et sa conscience chrétienne l'empêchait de s'égarer vers la tyrannie. Bossuet utilisait la métaphore paternelle pour envisager le pouvoir royal : le roi, en tant que père de ses sujets, devait veiller à leur salut et à leur bien-être. Il devait respecter les propriétés de ses sujets ainsi que l'ordre juridique dont il était lui-même une source.

Dans la tradition scolastique espagnole, représentée notamment par Suárez, la limitation du pouvoir royal par le droit naturel était encore plus marquée. Bien que le pouvoir provienne de Dieu, il passe par le peuple qui le délègue au roi. Le monarque exerce donc une fonction au service du bien commun et son autorité trouve sa limite dans la loi naturelle qui s'impose à tous les hommes, y compris aux souverains.

L'écart entre théorie et pratique

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L'historiographie contemporaine a souligné l'écart important qui pouvait exister entre le discours que la monarchie tenait sur elle-même et le fonctionnement effectif de l'État. Plutôt que de parler d'un absolutisme monarchique, il conviendrait ainsi de reconnaître la pratique d'une collégialité dans la direction des affaires provinciales et le maintien de nombreux corps intermédiaires.[12]

Le fonctionnement complexe de l'État absolutiste impliquait, de la part du roi, de composer en permanence avec des pouvoirs en place. La centralisation était sinueuse plutôt que linéaire. L'envoi d'intendants, agents par excellence du renforcement du pouvoir royal, apparaît certes comme un outil efficace - leur mission extraordinaire sous Louis XIII devient ordinaire avec Colbert. Mais doit-on opposer strictement officiers et commissaires ? Ils sont issus du même milieu et avec les pouvoirs locaux, la monarchie joue sur deux plans : modernisateur/autoritaire et traditionnel/conciliant.

La critique de l'absolutisme et son déclin

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Les philosophes des Lumières

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Au XVIIIe siècle, l'absolutisme commence à être critiqué de manière systématique par les philosophes des Lumières. Ces penseurs remettent en cause les fondements théologiques et juridiques de l'absolutisme au nom de la raison, de la liberté et des droits naturels de l'homme.

John Locke (1632-1704), dans ses Deux traités du gouvernement civil (vers 1680), propose une alternative libérale à l'absolutisme hobbesien. Pour Locke, les hommes possèdent à l'état de nature des droits naturels inaliénables - la vie, la liberté et la propriété - que le contrat social a pour fonction de protéger et non d'abolir. Le pouvoir politique légitime est donc nécessairement limité par ces droits fondamentaux. Locke affirme explicitement un droit de résistance lorsque le gouvernement viole de manière manifeste les droits des citoyens.[13]

Montesquieu (1689-1755), dans De l'Esprit des lois (1748), élabore la théorie de la séparation des pouvoirs qui constitue l'une des critiques les plus influentes de l'absolutisme. Il récuse l'absolutisme de Louis XIV qui consiste, selon lui, en la centralisation et la concentration de tous les pouvoirs dans les mains d'un seul. Son analyse l'amène à justifier un modèle de société où les nobles, comme lui, retrouveraient un plus grand rôle politique. Le but de la séparation des pouvoirs est d'empêcher qu'une seule personne ou un groupe restreint de personnes concentre excessivement en leurs mains tous les pouvoirs de l'État : « C'est une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu'à ce qu'il trouve des limites ».[14]

Voltaire (1694-1778), tout en défendant paradoxalement le despotisme éclairé, critique vigoureusement le fanatisme religieux et l'intolérance qui accompagnent l'absolutisme. Il plaide pour la tolérance, la liberté d'expression et la séparation entre l'Église et l'État. Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), de son côté, bien qu'il préconise dans Du Contrat social (1762) une forme de souveraineté populaire absolue qui peut paradoxalement conduire à un nouveau despotisme, affirme néanmoins que la légitimité politique ne peut provenir que de la volonté générale du peuple et non de la volonté arbitraire d'un monarque.[15]

Le despotisme éclairé

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À la fin du XVIIIe siècle, certains souverains européens tentèrent de concilier le maintien du pouvoir absolu avec les idées des Lumières. Cette forme de gouvernement, connue sous le nom de despotisme éclairé, représentait une tentative de réformer l'absolutisme de l'intérieur. Les principaux despotes éclairés - Frédéric II de Prusse, Catherine II de Russie, Joseph II d'Autriche - entretenaient une correspondance suivie avec les philosophes des Lumières et mettaient en œuvre certaines réformes inspirées de leurs idées : amélioration de l'éducation, tolérance religieuse relative, codification des lois, modernisation de l'administration.

Cependant, la structure même du pouvoir politique et de la société n'était pas modifiée par ces régimes qui se rapprochaient des autres absolutismes de l'époque.

De l'absolutisme monarchique à l'absolutisme révolutionnaire

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Paradoxalement, la Révolution française, loin d'être la fin de l'absolutisme, en représenta sous certains aspects l'accomplissement. Les révolutionnaires, en remplaçant le monarque par une assemblée représentant la nation, assurèrent la transformation de la société française en un État moderne dont la souveraineté, désormais populaire, n'en demeurait pas moins absolue dans son principe. La Révolution consacra ainsi le triomphe définitif de l'idée de souveraineté absolue et indivisible, mais transférée du roi à la nation.

Comme l'a montré Tocqueville dans L'Ancien Régime et la Révolution (1856), la centralisation administrative et la concentration du pouvoir, loin d'être abolies par la Révolution, furent en réalité renforcées. L'État révolutionnaire puis napoléonien hérita des instruments de pouvoir forgés par la monarchie absolue et les perfectionna. En ce sens, il y eut une continuité profonde entre l'absolutisme monarchique et l'absolutisme d'État qui caractérisa la France moderne.[16]

L'absolutisme dans l'histoire de la pensée politique

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L'absolutisme occupe une place singulière dans l'histoire de la pensée politique. Il représente à la fois l'aboutissement d'une longue réflexion sur la souveraineté et la puissance publique, et le point de départ des théories modernes de l'État. En affirmant l'existence d'un pouvoir suprême, indivisible et perpétuel, les théoriciens de l'absolutisme ont posé les fondements conceptuels de l'État moderne, tout en suscitant les critiques qui conduiront au constitutionnalisme et au libéralisme politique.

Du point de vue d'une philosophie critique, l'absolutisme apparaît comme une idéologie au service d'une classe dominante cherchant à légitimer sa domination. Les théories du droit divin, du contrat social absolutiste ou de la raison d'État constituent autant de justifications intellectuelles d'un rapport de forces favorable à la monarchie et à la noblesse de cour. Cependant, il serait réducteur de ne voir dans l'absolutisme qu'une simple mystification idéologique. Les théoriciens de l'absolutisme ont dû répondre à des problèmes politiques réels - la nécessité de l'ordre public, la coordination des actions collectives, la résolution des conflits - et leurs solutions, aussi critiquables soient-elles du point de vue de la liberté et de l'égalité, ont contribué à la formation de l'État moderne.

L'héritage de l'absolutisme demeure ambivalent. D'un côté, il a permis la construction d'États centralisés capables d'assurer un certain ordre social et de développer des administrations efficaces. De l'autre, il a légitimé la concentration du pouvoir et étouffé les libertés individuelles et collectives. Les démocraties modernes se sont construites en partie contre l'absolutisme, mais elles ont aussi hérité de certaines de ses structures - la centralisation administrative, l'idée d'une souveraineté indivisible, la primauté de la loi - qu'elles ont dû adapter au principe de la souveraineté populaire et de l'État de droit.

  1. Anthony Pagden, Absolutism, in Edward Craig (ed.), Routledge Encyclopedia of Philosophy, Volume 1, London and New York, Routledge, 1998, p. 28-32
  2. Anthony Pagden, art. cit., p. 28
  3. Anthony Pagden, art. cit., p. 29
  4. Jacques-Bénigne Bossuet, Politique tirée des propres paroles de l'Écriture Sainte, édition critique avec introduction et notes par Jacques Le Brun, Genève, Droz, 1967 [posthume 1709]
  5. Bossuet, Politique tirée de l'Écriture sainte, livre III, article 2, édition Le Brun, op. cit.
  6. Jean Bodin, Les six livres de la République, Paris, Jacques du Puys, 1576. Édition critique bilingue par Mario Turchetti, texte établi par Nicolas de Araujo, Paris, Classiques Garnier, 2013 pour le Livre premier
  7. Bodin, Les six livres de la République, livre I, chapitre 8
  8. Francisco Suárez, Tractatus de legibus ac deo legislatore, Coimbra, 1612
  9. Thomas Hobbes, Leviathan, London, 1651. Édition de référence : Richard Tuck (ed.), Leviathan, Cambridge, Cambridge University Press, 1996
  10. Anthony Pagden, art. cit., p. 30
  11. Anthony Pagden, art. cit., p. 31
  12. Fanny Cosandey et Robert Descimon, L'Absolutisme en France. Histoire et historiographie, Paris, Seuil, collection « Points Histoire », 2002
  13. John Locke, Two Treatises of Government, London, circa 1680, publié en 1689. Édition critique : Peter Laslett (ed.), Cambridge, Cambridge University Press, 1988
  14. Montesquieu, De l'Esprit des lois, Genève, Barrillot & Fils, 1748, livre XI, chapitre 4
  15. Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social ou Principes du droit politique, Amsterdam, Marc Michel Rey, 1762
  16. Alexis de Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution, Paris, Michel Lévy frères, 1856

Sources primaires

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  • Jean Bodin, Les six livres de la République, Paris, Jacques du Puys, 1576 ; édition critique bilingue par Mario Turchetti, texte établi par Nicolas de Araujo, Paris, Classiques Garnier, 2013 (Livre premier)
  • Thomas Hobbes, Leviathan, London, 1651 ; édition critique : Richard Tuck (ed.), Cambridge, Cambridge University Press, 1996
  • Jacques-Bénigne Bossuet, Politique tirée des propres paroles de l'Écriture Sainte, posthume, 1709 ; édition critique avec introduction et notes par Jacques Le Brun, Genève, Droz, 1967
  • Francisco Suárez, Tractatus de legibus ac deo legislatore, Coimbra, 1612
  • Montesquieu, De l'Esprit des lois, Genève, Barrillot & Fils, 1748
  • John Locke, Two Treatises of Government, London, 1689 ; édition critique : Peter Laslett (ed.), Cambridge, Cambridge University Press, 1988
  • Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social ou Principes du droit politique, Amsterdam, Marc Michel Rey, 1762

Études contemporaines

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  • Perry Anderson, Lineages of the Absolutist State, London, New Left Books, 1974 ; rééd. Verso, 2013
  • Fanny Cosandey et Robert Descimon, L'Absolutisme en France. Histoire et historiographie, Paris, Seuil, collection « Points Histoire », 2002
  • Quentin Skinner, The Foundations of Modern Political Thought, 2 volumes, Cambridge, Cambridge University Press, 1978
  • Anthony Pagden, « Absolutism », in Edward Craig (ed.), Routledge Encyclopedia of Philosophy, Volume 1, London and New York, Routledge, 1998, p. 28-32
  • Joël Cornette, Le Roi de guerre. Essai sur la souveraineté dans la France du Grand Siècle, Paris, Payot, 1993
  • Arlette Jouanna, Le Prince absolu. Apogée et déclin de l'imaginaire monarchique, Paris, Gallimard, 2014
  • Alain Milhou, Pouvoir royal et absolutisme dans l'Espagne du XVIe siècle, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1999
  • Souveraineté
  • État
  • Monarchie
  • Contrat social
  • Droit divin
  • Despotisme éclairé
  • Lumières
  • Raison d'État