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Dictionnaire de philosophie/Absurde

Un livre de Wikilivres.

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— Absurde —

A. Définitions et origines du concept

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L’étymologie : de la dissonance au non-sens

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Le terme absurde dérive du latin absurdus, dont le sens premier est « dissonant », « qui sonne faux », « qui détonne »[1]. Cette origine musicale n’est pas anodine : elle suggère d’emblée que l’absurde ne se réduit pas à une simple absence de sens, mais désigne d’abord une discordance, un désaccord profond entre des éléments qui devraient s’accorder et qui, au contraire, heurtent l’oreille ou l’intelligence.

Sur le plan étymologique, absurdus se décompose en ab- (« loin de », « à l’écart de ») et surdus (« sourd »). L’absurde est littéralement ce qui reste « inentendu », « inouï », ce qui n’entre pas dans l’harmonie attendue : ce qui est « hors de ton » et, par extension, « hors de propos »[2]. De là naît le glissement vers des acceptions plus générales : est absurde ce qui « ne tient pas debout », ce qui choque le bon sens, ce qui s’oppose à la rationalité commune.

Dès l’Antiquité romaine, chez Térence ou Cicéron, absurdus qualifie un propos, un discours, une attitude qui paraissent « saugrenus », « déplacés », « insupportables à l’oreille ». L’absurde devient ainsi ce qui résiste à l’intelligence et déroute la raison. Ce déplacement sémantique prépare la double postérité du terme : d’une part en logique, où il désigne la contradiction flagrante ; d’autre part en philosophie existentielle, où il en viendra à caractériser la disproportion entre l’homme et le monde.

L’absurde en logique : le raisonnement par l’absurde

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Avant de devenir un motif majeur de la philosophie de l’existence, l’absurde reçoit d’abord une signification logique et mathématique rigoureuse. En logique classique, le raisonnement par l’absurde (reductio ad absurdum) est une méthode démonstrative qui consiste à établir la vérité d’une proposition en montrant que sa négation conduit à une contradiction ou à une conséquence manifestement impossible.

Le schème est bien connu : pour démontrer une proposition p, on suppose provisoirement ¬p (la négation de p) et l’on montre que cette supposition, combinée à des principes admis, débouche sur une impossibilité logique ou factuelle (par exemple sur q et ¬q à la fois). L’« absurde » désigne alors ce résultat inacceptable qui viole le principe de non-contradiction. Dès lors, la supposition initiale ¬p étant réfutée, c’est p qui se trouve démontrée.

Cette méthode, déjà utilisée par les mathématiciens grecs (on pense aux démonstrations de l’irrationalité de √2 ou de l’infinité des nombres premiers), illustre une première acception du terme : l’absurde comme incohérence logique et impossibilité formelle au sens strict. Toutefois, il convient de préciser que la portée de la réduction à l’absurde dépend du cadre logique dans lequel on se place. En logique classique, fondée sur les principes du tiers exclu et de non-contradiction, cette méthode est pleinement valide[3]. En revanche, dans les logiques non classiques, comme la logique intuitionniste, qui ne reconnaît pas le tiers exclu, la reductio ad absurdum n’est pas toujours acceptée : démontrer que la négation de A conduit à une contradiction ne permet pas d’affirmer A, car la non-contradiction n’assure pas la prouvabilité constructive[4]. Le raisonnement par l’absurde, loin d’être une méthode universelle et innocente, engage donc des présupposés ontologiques et épistémologiques spécifiques au système logique adopté. Être « absurde », dans ce contexte, ce n’est pas manquer de sens existentiel, mais violer les règles élémentaires de cohérence telles que définies par un système déductif donné.

L’absurde comme dissonance existentielle

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Au XXe siècle, dans le contexte des catastrophes historiques, le mot absurde change de registre et acquiert une dimension existentielle nouvelle. Il ne renvoie plus seulement à l’« impossible logique », mais à une expérience humaine intime : celle du non-sens de l’existence, de l’impossibilité de trouver une justification, une finalité lisible ou une providence bienveillante dans la condition humaine.

Ce déplacement n’efface pas la signification étymologique : il l’approfondit. L’absurde, désormais, désigne la dissonance entre deux ordres hétérogènes : d’un côté, le désir humain de clarté, de sens, de cohérence ; de l’autre, l’opaque indifférence du monde, son mutisme, son caractère irréductiblement étranger à nos attentes. Albert Camus formule cette idée de manière canonique dans Le Mythe de Sisyphe (1942) :

« L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. »[5]

L’absurde n’est donc ni dans l’homme seul, ni dans le monde pris isolément. Un monde sans conscience ne serait pas absurde : il serait simplement là, indifférent à toute question. Un homme vivant dans un univers pleinement intelligible ne connaîtrait pas l’absurde. L’absurde surgit précisément de leur coprésence, de leur confrontation : de la rencontre entre une exigence de sens et un réel qui ne répond pas.

L’absurde comme condition métaphysique de l’homme conscient

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Dans l’œuvre de Camus, l’absurde devient l’état métaphysique de l’homme conscient. Il ne s’agit ni d’un malaise passager ni d’une humeur individuelle, mais d’une structure fondamentale de l’existence à partir du moment où l’homme cesse de vivre dans l’inconscience routinière et affronte lucidement ce qu’il est et ce qu’est le monde.

Ce surgissement de l’absurde est lié à plusieurs expériences décisives, souvent banales en apparence, mais philosophiquement révélatrices :

  • La certitude de la mort : fin inéluctable qui relativise l’ensemble de nos projets et ruine l’idée d’une justification ultime de nos efforts. La mort introduit au cœur de la vie un terme absolu, qui rend dérisoires les prétentions à la totalité et à l’achèvement.
  • Le caractère machinal de l’existence : la répétition des jours, la routine du travail, la succession des gestes quotidiens peuvent soudain apparaître dans leur nudité : « se lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme », écrit Camus, avant de conclure : « un jour seulement le "pourquoi" s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement »[6].
  • L’étrangeté du monde : ce qui nous était familier se dérobe soudain ; les choses, les êtres, les institutions nous apparaissent comme étrangers, « hostiles » à nos espérances, dépourvus de toute connivence avec nos désirs.
  • L’écoulement irréversible du temps : la prise de conscience que le temps ne revient pas, que chaque instant est perdu pour toujours, et que l’ensemble de notre vie se dirige vers un point final qui n’est ordonné à aucun sens nécessaire.

Ces expériences déclenchent une lucidité douloureuse. L’absurde n’est pas un concept abstrait, mais le nom donné à cette clairvoyance brutale où l’on constate que rien, ni dans la structure du monde ni dans une quelconque providence, ne vient garantir le sens de l’existence. L’homme absurde est celui qui persiste dans cette lucidité sans se réfugier dans l’oubli, l’illusion ou la foi consolatrice.

Distinction entre absurde, nihilisme et non-sens

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Il importe de distinguer l’absurde de notions voisines avec lesquelles il est souvent confondu, en particulier le non-sens et le nihilisme.

Le non-sens désigne ce qui est dépourvu de signification intelligible. Un énoncé grammaticalement construit peut être sémantiquement vide ou incohérent (« le carré bleu est jaloux ») ; une situation peut être dite « insensée » lorsqu’elle échappe à toute interprétation cohérente. Dans ce cas, il y a simplement absence de sens, échec de la compréhension.

Le nihilisme est, lui, une position philosophique ou existentielle qui affirme l’inexistence de toute valeur objective, de toute vérité absolue, de tout fondement moral ou métaphysique. Pour le nihiliste, « rien ne vaut », aucune norme n’est plus justifiée qu’une autre ; le monde n’offre aucune hiérarchie de valeurs, seulement une égalité dans le néant.

L’absurde ne se confond ni avec le non-sens pur ni avec le nihilisme. Il suppose au contraire la coexistence de deux exigences irréductibles : d’un côté, la recherche humaine de sens, de justification, de valeur ; de l’autre, le constat que le monde ne répond pas à cette exigence. L’absurde n’est donc pas le vide de sens, mais une contradiction vécue, une antinomie maintenue entre aspiration et réalité.

Thomas Nagel l’exprime avec précision : l’absurde, selon lui, ne vient pas seulement du fait que « le monde n’a pas de sens », mais du fait que nous pouvons, d’un même mouvement, prendre nos vies très au sérieux et les envisager d’un point de vue distancié où elles apparaissent « arbitraires, contingentes et dérisoires »[7]. L’absurde naît de cette oscillation, inhérente à la conscience humaine, entre implication passionnée et recul ironique.

Contexte historique et antécédents du concept

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Si le mot « absurde » existe depuis l’Antiquité, c’est au XXe siècle, dans le contexte des catastrophes historiques (Première Guerre mondiale, totalitarismes, Shoah, bombe atomique), que le concept acquiert sa pleine résonance philosophique et existentielle. Toutefois, il convient de rappeler les antécédents de cette thématisation moderne.

Dans la philosophie grecque antique, le terme ἄτοπον (atopon, littéralement « sans lieu », « étrange », « absurde ») qualifie déjà ce qui sort de l’ordre attendu, ce qui échappe à la rationalité commune. Platon et Aristote utilisent ce vocabulaire pour désigner ce qui est paradoxal ou contraire à la raison[8]. La pensée médiévale, quant à elle, connaît des usages de l’absurde liés à la théologie : l’absurde peut désigner ce qui contredit la foi ou ce qui échappe à la raison naturelle sans être pour autant faux. Le célèbre « Credo quia absurdum » (« Je crois parce que c’est absurde »), attribué à Tertullien, exprime l’idée que la vérité chrétienne, parce qu’elle dépasse la raison, paraît absurde aux yeux de celle-ci[9]. Cette tradition se poursuit chez des penseurs comme Nicolas de Cues ou Pascal, qui font de l’absurde apparent de la foi un motif de sa vérité.

Au XIXe siècle, des auteurs comme Schopenhauer, Kierkegaard et Nietzsche préparent le terrain à la philosophie moderne de l’absurde. Schopenhauer pose que le Vouloir-vivre, principe métaphysique de la réalité, est dépourvu de finalité et condamne l’existence à un perpétuel balancement entre souffrance et ennui[10]. Kierkegaard, de son côté, fait du « paradoxe absolu » de l’Incarnation le cœur de la foi chrétienne : Dieu s’est fait homme dans le temps, ce qui est impensable pour la raison et constitue un scandale[11]. Chez Kierkegaard, toutefois, l’absurde n’a pas le même statut que chez Camus : il est lié au paradoxe de la foi et appelle non pas le désespoir, mais le « saut » dans la foi. Il serait inexact de n’en faire qu’un exemple de « dépassement » illégitime de l’absurde au sens camusien : pour Kierkegaard, l’absurde (au sens du paradoxe de l’Incarnation) ne se « résout » pas par une explication rationnelle, mais s’assume dans la subjectivité passionnée du croyant. La différence avec Camus ne tient pas tant à un refus ou une acceptation de l’absurde qu’au type de réponse existentielle qu’il appelle : pour l’un, la foi ; pour l’autre, la révolte lucide. Nietzsche, enfin, déclare la mort de Dieu et ouvre la voie à un nihilisme que l’homme doit surmonter en créant lui-même ses valeurs[12]. Ces trois penseurs, chacun à sa manière, posent les jalons d’une réflexion sur le non-sens ou l’absence de fondement ultime de l’existence.

La littérature de l’absurde se développe dans l'entre-deux-guerres et surtout après la Seconde Guerre mondiale. Elle met en scène le désarroi de l’homme moderne, devenu « étranger » au monde, à lui-même, aux autres. Comment continuer à croire au progrès, à la rationalité de l’histoire, à la dignité de l’humanité après Verdun, Auschwitz, Hiroshima ? Comment interpréter une époque où les avancées techniques servent autant à soigner qu’à anéantir, où la rationalité s’emploie à organiser le génocide ou la destruction massive ?

Des écrivains comme Franz Kafka (La Métamorphose, Le Procès), Albert Camus (L’Étranger, Le Mythe de Sisyphe), Jean-Paul Sartre, Eugène Ionesco, Samuel Beckett donnent à l’absurde une densité littéraire inédite. Le concept devient une clé de lecture de la condition humaine moderne, marquée par le désenchantement du monde, la crise des repères religieux et moraux et la défiance à l’égard des grands récits politiques.

B. Contexte historique d’émergence

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La Grande Guerre et la première crise de sens

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Le concept moderne d’absurde, tel qu’il sera thématisé par Camus et par l’existentialisme, plonge ses racines dans les bouleversements de la Première Guerre mondiale (1914-1918). La Grande Guerre inaugure un type de conflit où la violence devient industrielle et impersonnelle : mitrailleuses, gaz, artillerie lourde, bombardements massifs transforment le champ de bataille en un mécanisme d’anéantissement anonyme.

Les offensives meurtrières qui ne « gagnent » que quelques kilomètres de terrain, les millions de morts et de mutilés, la vie des tranchées faite de boue, de peur et d’attente, engendrent une expérience vécue de l’absurdité bien avant que le terme ne soit théorisé. Aux yeux de nombreux contemporains, la guerre apparaît comme un gaspillage insensé de vies humaines au service de causes mal définies ou de nationalismes aveugles.

Cette catastrophe militaire et morale ébranle profondément la confiance héritée du XIXe siècle dans le progrès, la raison et l’humanisme. Comment encore croire que l’histoire suit une marche ascendante vers la civilisation, lorsque la science et la technique se mettent au service de la destruction de masse ? Les historiens ont parlé à ce propos de brutalisation des sociétés européennes, pour désigner la diffusion durable de la violence dans les mentalités, mais aussi d’une désillusion à l’égard des valeurs qui avaient structuré le monde d’avant 1914[13].

La Grande Guerre pose à nouveaux frais la question de la Providence. Comment concilier l’idée d’un Dieu bon et tout-puissant avec l’horreur industrielle des champs de bataille ? La foi chrétienne, déjà fragilisée par la sécularisation, subit un choc supplémentaire. L'entre-deux-guerres voit ainsi se diffuser un vide métaphysique qui prépare le terrain à la philosophie de l’absurde : la certitude s’effrite, le sens traditionnel se fissure, sans que de nouveaux fondements viennent prendre le relais.

L’entre-deux-guerres : germination de l’absurde

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La période 1918-1939 est ambivalente : d’un côté, un grand élan de reconstruction et de création artistique ; de l’autre, une inquiétude sourde, faite de crises économiques, de violences politiques et d’angoisses collectives. C’est dans ce climat que se multiplient les premières expressions littéraires de ce que l’on appellera plus tard la littérature de l’absurde.

Les romans de Franz Kafka – La Métamorphose (1915), Le Procès (publié en 1925), Le Château (posthume) – mettent en scène des personnages confrontés à des situations incompréhensibles, réglées par des bureaucraties opaques, des institutions sans visage, des règles obscures. Le terme « kafkaïen » est resté pour désigner ces expériences où l’individu se heurte à un monde dont la logique lui échappe totalement. L’œuvre de Kafka anticipe, sur le mode de la parabole, l’expérience de l’absurde : sentiment d’être étranger à sa propre vie, impossibilité d’accéder à un sens lisible.

Parallèlement, les totalitarismes se mettent en place : fascisme italien, nazisme, stalinisme. Ils prétendent conférer à l’histoire un sens absolu (nation, race, classe), mais révèlent, par la terreur et la propagande, la dimension arbitraire et violente de ces pseudo-fondements. La promesse d’un sens global se renverse en expérience de l’inhumain et du mensonge systématique.

La crise économique de 1929 et la Grande Dépression ajoutent une couche de précarité et d’absurdité sociale : millions de chômeurs, faillites en chaîne, misère de masse. Le sentiment que le monde économique et politique obéit à des forces anonymes et incompréhensibles renforce l’impression que l’existence est livrée au hasard et à l’irrationalité. Le terreau sur lequel fleuriront, après 1945, la philosophie et la littérature de l’absurde est ainsi préparé.

La Seconde Guerre mondiale : consécration de l’absurde

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La Seconde Guerre mondiale (1939-1945) constitue le catalyseur décisif de la thématique de l’absurde. Par son ampleur, sa radicalité destructrice, la planification du génocide et l’usage de la bombe atomique, elle pousse à l’extrême l’expérience du non-sens.

Au cœur de cette catastrophe, la Shoah – l’extermination systématique de six millions de Juifs d’Europe – remet en question jusqu’aux catégories morales et esthétiques traditionnelles. Theodor W. Adorno pourra écrire, dans une formule célèbre, que « rédiger un poème après Auschwitz est barbare », tant l’horreur subvertit les cadres habituels de la culture et de la pensée[14]. Comment continuer à parler de progrès moral, de civilisation ou de sens de l’histoire après les camps ?

L’explosion des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki (août 1945) ajoute une dimension nouvelle : l’humanité découvre qu’elle possède désormais les moyens techniques de s’anéantir elle-même. L'ère atomique est aussi l’ère où le progrès scientifique devient explicitement ambigu : source de confort, mais aussi de menace globale. La possibilité de la fin de l’espèce humaine par sa propre main nourrit une angoisse inédite, qui renforce le sentiment d’absurdité.

Dans ce contexte, les œuvres de Camus (L’Étranger, Le Mythe de Sisyphe en 1942) et de Sartre (L’Être et le Néant, 1943) trouvent un écho considérable. Elles donnent une forme philosophique et littéraire à un malaise largement partagé : comment vivre, agir, juger dans un monde où les repères traditionnels ont volé en éclats ?

L’après-guerre et le triomphe de l’existentialisme

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À la Libération, la France connaît une effervescence intellectuelle intense. Le quartier de Saint-Germain-des-Prés devient le lieu emblématique où se cristallisent les débats existentialistes et la réflexion sur l’absurde. Dans les cafés, dans les revues, au théâtre, on discute de liberté, d’engagement, de responsabilité, de non-sens de l’existence.

En octobre 1945, Jean-Paul Sartre prononce sa conférence L’existentialisme est un humanisme devant un public nombreux et passionné. L’événement consacre l’existentialisme comme mouvement intellectuel de premier plan. Sartre y résume quelques thèses centrales : « l’existence précède l’essence », « l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait », « nous sommes condamnés à être libres ». Ces formules, largement reprises, popularisent l’idée que l’homme, livré à une liberté sans garantie et à un monde dépourvu de sens préétabli, doit inventer lui-même sa propre voie.

L’existentialisme déborde alors le cadre strictement philosophique pour devenir un phénomène culturel : on parle de « mode existentialiste », de « caves existentialistes », où se mêlent jazz, discussions métaphysiques et interrogation sur la liberté. Au-delà de la caricature, cette diffusion témoigne d’une angoisse diffuse : comment habiter un monde où Dieu semble absent, où les valeurs s’effondrent, où l’absurde menace sans cesse ?

Le théâtre de l’absurde et la poursuite du mouvement

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Dans les années 1950, le questionnement sur l’absurde trouve une expression privilégiée au théâtre. Le critique Martin Esslin parlera, en 1961, de « théâtre de l’absurde » pour désigner un ensemble d’auteurs – au premier rang desquels Samuel Beckett et Eugène Ionesco – qui rompent avec les conventions dramatiques classiques pour mettre en scène la vacuité du langage, l’inefficacité de la communication, l’opacité du monde[15].

Dans En attendant Godot (1953), Beckett montre deux personnages qui remplissent le vide de leur existence par des paroles et des gestes dérisoires, dans l’attente d’un Godot qui ne vient jamais. La pièce est devenue l’emblème de la condition absurde : attendre un sens qui ne vient pas, persévérer pourtant, sans autre raison que l’habitude ou la peur du vide.

Chez Ionesco, La Cantatrice chauve (1950) expose la décomposition du langage ordinaire en clichés et en non-sens ; Rhinocéros (1959) met en scène la métamorphose des habitants d’une ville en animaux massifs, image de la contagion du conformisme et de l’adhésion aux puissances totalitaires. Dans ces œuvres, l’absurde n’est pas seulement un thème : il devient une forme, une manière de faire craquer les cadres du théâtre réaliste et psychologique.

Une rupture avec les valeurs traditionnelles

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Plus largement, l’émergence de la philosophie de l’absurde s’inscrit dans une crise globale des valeurs qui avaient structuré la civilisation européenne. Trois « foi » traditionnelles vacillent simultanément :

  • La foi religieuse : le christianisme ne parvient plus à structurer l’horizon de sens des sociétés occidentales comme il l’avait fait pendant des siècles. La sécularisation, les sciences historiques et critiques, l’expérience des guerres minent la représentation d’un monde gouverné par une Providence juste et bienveillante.
  • La foi dans le progrès : l’idée, héritée des Lumières, selon laquelle la science, la technique et la raison conduiraient nécessairement à un mieux moral et politique se trouve réfutée par les faits. Le progrès apparaît désormais comme ambivalent : porteur de confort et de destruction, d’émancipation et de domination.
  • La foi en l’homme : l’humanisme optimiste, qui plaçait sa confiance dans la rationalité et la bonté humaines, est mis à mal par l’expérience des camps, des génocides, des violences de masse. La capacité de l’homme à commettre le pire contraint à repenser de fond en comble l’idée même d’« humanité ».

Dans ce contexte d’effondrement des certitudes, la philosophie de l’absurde ne propose pas un nouveau système de consolation. Elle invite plutôt à affronter lucidement la condition humaine sans se réfugier dans des illusions rassurantes. L’absurde devient alors la catégorie par laquelle se pense une existence privée de garanties transcendantes, mais ouverte à une révolte, à une liberté et à une créativité nouvelles.

C. Problématique générale

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La philosophie de l’absurde ne se contente pas de décrire une situation historique ou un sentiment diffus : elle pose des questions qui touchent au cœur de l’existence humaine. Où se loge l’absurde ? Comment y répondre ? Conduit-il à la destruction des valeurs ou à une forme nouvelle de liberté ?

Trois grandes problématiques structurent le débat.

L’absurde est-il dans le monde ou dans l’homme ?

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La première question est ontologique : où situer l’absurde ? Est-il une propriété du monde, une disposition de l’esprit, ou le produit d’une relation particulière entre les deux ?

Pour Camus, l’absurde n’est « ni dans l’homme, ni dans le monde, mais dans leur présence commune ». Il écrit :

« L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. »[16]

Et il précise :

« L’absurde dépend autant de l’homme que du monde. Il est pour le moment leur seul lien. »[17]

L’absurde est ainsi essentiellement relationnel. Il ne se confond pas avec l’irrationalité du monde : le monde est « déraisonnable » en ce sens qu’il ne répond pas à nos catégories, mais il n’est pas par lui-même absurde. Il ne se réduit pas non plus à un état d’âme subjectif : ce n’est pas parce que je suis mélancolique que le monde devient absurde. L’absurde apparaît lorsque se rencontrent une exigence de sens et un silence.

Thomas Nagel, de son côté, tend à intérioriser davantage la source de l’absurde. Selon lui, l’absurde vient de la capacité spécifiquement humaine à adopter deux points de vue incompatibles sur sa propre existence : le point de vue engagé, à partir duquel nous prenons nos projets très au sérieux, et le point de vue distancié, quasi cosmique, à partir duquel ces mêmes projets apparaissent contingents et dérisoires[18]. L’absurde est alors moins un conflit entre l’homme et le monde qu’une tension interne à la conscience humaine, déchirée entre implication et recul.

Ces analyses ne s’excluent pas : elles soulignent deux faces d’une même structure. Dans tous les cas, l’absurde résulte d’une dualité irréductible : nous ne pouvons cesser ni de désirer du sens, ni de constater l’absence de fondement ultime ; nous ne pouvons renoncer ni à vivre nos engagements, ni à voir leur fragilité.

Peut-on vivre avec l’absurde ou doit-on le résoudre ?

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Une fois l’absurde reconnu, se pose la question de la réponse existentielle. Faut-il tenter de le supprimer, de le contourner, ou peut-on vivre avec lui de manière lucide ?

Le suicide physique : refuser de vivre l’absurde

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Camus ouvre Le Mythe de Sisyphe par une formule devenue célèbre :

« Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. »[19]

Si la vie est dépourvue de sens, si l’existence est absurde, la tentation est grande de conclure qu’elle ne mérite pas d’être poursuivie. Le suicide apparaît alors comme une issue logique. Pourtant, Camus le refuse explicitement : pour lui, le suicide est une démission, un consentement à l’absurde. Se tuer, c’est reconnaître que l’on est vaincu par la contradiction, c’est renoncer à la lutte, c’est transformer le constat de l’absurde en renoncement à vivre.

Le suicide philosophique : le refuge dans la transcendance

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À côté du suicide physique, Camus dénonce ce qu’il appelle le suicide philosophique : toutes les tentatives théoriques qui, après avoir posé l’absurde, s’empressent de le « dépasser » en invoquant une transcendance (Dieu, l’Absolu, l’Esprit, l’Histoire, etc.). Le saut religieux de Kierkegaard ou certaines philosophies qui font de l’absurde un simple moment dialectique rapidement surmonté par une réconciliation supérieure illustrent, selon Camus, cette tentation.

Le reproche camusien est clair : expliquer l’absurde, le réinscrire dans un ordre supérieur de sens, c’est précisément l’abolir. Or, ce qui caractérise l’absurde est de demeurer sans solution : toute tentative de le résoudre par un recours à la transcendance revient à escamoter la difficulté, à supprimer la contradiction au lieu de la supporter.

Vivre l’absurde : révolte, liberté, passion

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Camus propose une troisième voie : vivre avec l’absurde en maintenant la tension, sans succomber ni au suicide, ni au refuge consolateur. Cette attitude comporte trois dimensions solidaires :

  • La révolte : persévérer dans la confrontation, refuser de baisser les yeux, ne jamais consentir à ce que l’absurde soit une raison de renoncer à vivre.
  • La liberté : libéré des promesses illusoires d’un au-delà du monde, l’homme absurde conquiert une liberté nouvelle. Ne comptant plus sur une justification ultime, il se sait responsable, ici et maintenant, de ses choix et de ses valeurs.
  • La passion : vivre « le plus possible », multiplier les expériences, ne rien sacrifier au nom d’un futur hypothétique. Là où la morale traditionnelle hiérarchise les vies selon leur conformité à des normes transcendantes, l’homme absurde valorise l’intensité du vivre plutôt que la conformité à un modèle.

Cette attitude culmine dans la figure de Sisyphe : éternellement condamné à rouler son rocher, il incarne l’absurde à l’état pur. Pourtant, écrit Camus, « il faut imaginer Sisyphe heureux » : non pas parce qu’il aurait trouvé un sens caché à sa tâche, mais parce qu’il assume pleinement sa condition et fait de sa lucidité même une victoire sur son destin.

L’absurde conduit-il au nihilisme ou à une forme de liberté ?

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Reste la question des conséquences éthiques : l’absurde mène-t-il nécessairement au nihilisme ou peut-il ouvrir à une éthique et à une liberté positives ?

La tentation nihiliste

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Si rien n’a de sens objectif, si le monde ne fournit aucun fondement ultime, il est tentant de conclure que tout se vaut et que rien ne vaut. Dostoïevski fait dire à Ivan Karamazov que, si Dieu n’existe pas, « tout est permis ». Le risque est alors de basculer dans l’indifférence morale, la violence arbitraire ou le cynisme désabusé.

Certains personnages de la littérature moderne semblent incarner cette dérive. Meursault, dans L’Étranger de Camus, vit dans une forme d’indifférence aux normes sociales et morales ; son acte meurtrier paraît dénué de motifs, comme s’il n’y avait plus de critères pour distinguer le grave du trivial, le tragique du banal.

Absurde n’est pas nihilisme

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Camus insiste cependant sur le fait que reconnaître l’absurde ne revient pas à nier toute valeur. Le nihilisme affirme qu’il n’y a rien à affirmer ; l’absurde, au contraire, maintient l’exigence de valeur tout en refusant de la fonder sur un absolu. L’homme absurde ne renonce pas à juger, il renonce à fonder ses jugements sur une métaphysique consolatrice.

Dans L’Homme révolté, Camus cherchera à penser une éthique de la révolte : à partir de l’expérience commune de la souffrance et de l’injustice, il tente de dégager des valeurs (la mesure, la solidarité, la limite) qui ne soient ni arbitraires ni transcendantes[20]. L’absurde n’abolit pas l’exigence de justice ; il oblige à la refonder sans recours à des garanties ultimes.

L’absurde comme libération

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Pour Camus comme pour Nagel, la lucidité devant l’absurde peut aussi être une source de liberté. Libéré de l’espoir et de la peur d’un jugement ultime, l’homme absurde peut cesser de vivre pour un au-delà ou pour un idéal abstrait, et se concentrer sur la seule réalité qui lui soit donnée : cette vie-ci, cette terre, cette communauté humaine. La liberté n’est plus définie par l’obéissance à une loi absolue, mais par la capacité à assumer ses choix en connaissance de cause.

Nagel, de son côté, propose une tonalité différente : l’humour et l’ironie comme manières de vivre l’absurde. Puisque nous ne pouvons ni renoncer à prendre nos vies au sérieux, ni oublier qu’elles sont contingentes et fragiles, la meilleure réponse pourrait être une double conscience : continuer à agir, aimer, créer, tout en sachant que, du point de vue le plus vaste, tout cela n’a pas de justification ultime. L’ironie permet alors de tenir ensemble l’engagement et la distance, la gravité et le sourire.

Une question toujours ouverte

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Loin de se clore sur un système achevé, la philosophie de l’absurde laisse ouvertes ces questions : où situer l’absurde ? jusqu’où le supporter ? comment inventer des valeurs sans illusion ? Elle ne propose pas de solution définitive, mais une expérience de pensée et de vie : reconnaître qu’il n’y a pas de réponse totale, et apprendre malgré tout à habiter un monde sans garantie.

En ce sens, l’absurde n’est pas seulement un thème historique lié au traumatisme du XXe siècle. Il demeure une manière de formuler une question qui traverse les époques : comment vivre lorsque l’on renonce à tout fondement absolu, mais que l’on refuse pourtant de désespérer de l’homme ?

Notes et références

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  1. Cicéron, De oratore, III, 39.
  2. Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL), article « absurde ».
  3. Voir par exemple Aristote, Premiers Analytiques, II, 14, 62b 29-40, pour l’usage de la démonstration par l’impossible.
  4. Arend Heyting, « Die formalen Regeln der intuitionistischen Logik », Sitzungsberichte der Preussischen Akademie der Wissenschaften, Physikalisch-mathematische Klasse, 1930, p. 42-56.
  5. Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, 1942 ; repris in Essais, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1965, p. 113.
  6. Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, in Essais, op. cit., p. 107.
  7. Thomas Nagel, « The Absurd », The Journal of Philosophy, vol. 68, no 20, 1971, p. 718-727.
  8. Voir par exemple Platon, Parménide, 128d, où le paradoxe de l’Un est qualifié d’ἄτοπον ; et Aristote, Métaphysique, Λ 10, 1075b, où certaines positions présocratiques sont dites absurdes (ἄτοπον).
  9. Formule attribuée à Tertullien, inspirée de son traité De carne Christi, V, 4, où il écrit : « Crucifixus est Dei Filius ; non pudet, quia pudendum est. Et mortuus est Dei Filius ; prorsus credibile est, quia ineptum est. Et sepultus resurrexit ; certum est, quia impossibile » (« Le Fils de Dieu a été crucifié ; je n’en ai pas honte, parce que c’est honteux. Et le Fils de Dieu est mort ; c’est tout à fait croyable, parce que c’est insensé. Et, enseveli, il est ressuscité ; c’est certain, parce que c’est impossible »).
  10. Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, trad. A. Burdeau, rév. R. Roos, Paris, PUF, 1966, livre IV.
  11. Søren Kierkegaard, Miettes philosophiques, in Œuvres complètes, trad. P.-H. Tisseau et E.-M. Jacquet-Tisseau, Paris, L’Orante, t. 7, 1973, p. 53-59.
  12. Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, § 125 (« L’insensé »), trad. P. Wotling, Paris, GF-Flammarion, 1997, p. 177-179.
  13. George L. Mosse, De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, trad. C. Terrier, Paris, Hachette, 1999.
  14. Theodor W. Adorno, Prismes. Critique de la culture et société, trad. G. et R. Rochlitz, Paris, Payot, 1986, p. 27.
  15. Martin Esslin, The Theatre of the Absurd, New York, Anchor Books, 1961.
  16. Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, 1942.
  17. Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, in Essais, op. cit., p. 114.
  18. Thomas Nagel, « The Absurd », art. cit.
  19. Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, op. cit., p. 15.
  20. Albert Camus, L’Homme révolté, Paris, Gallimard, 1951.