Dictionnaire de philosophie/Agnosticisme
L'agnosticisme désigne une famille de positions philosophiques relatives à la connaissance du divin. Au sens le plus courant, l'agnostique est celui qui suspend son jugement sur l'existence de Dieu ou des dieux : il ne croit ni qu'ils existent, ni qu'ils n'existent pas. Cette suspension peut s'autoriser de deux diagnostics d'inégale force, qu'il importe de ne pas confondre : tantôt le constat, en droit révisable, que les preuves disponibles sont insuffisantes dans les deux directions ; tantôt la thèse, plus ambitieuse, que l'esprit humain est incapable par principe de déterminer avec certitude l'existence ou l'inexistence du divin. Les classements de ces nuances varient du reste selon les auteurs, et l'on en présentera plusieurs au fil de l'article[1]. Cette position épistémologique se distingue à la fois du théisme, qui affirme l'existence de Dieu, et de l'athéisme qui, en son sens le plus répandu, la nie ; on verra toutefois que l'athéisme s'entend lui-même en un sens fort (croire que Dieu n'existe pas) et en un sens faible (être simplement dépourvu de croyance théiste), ce qui obligera à affiner la carte. Au cœur de l'agnosticisme se trouve une interrogation majeure sur les limites de la connaissance humaine face aux questions métaphysiques ultimes.
Origines historiques et étymologie
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Le terme « agnosticisme » est forgé en 1869 par le biologiste britannique Thomas Henry Huxley[2], à partir du grec « a- » (privatif) et « gnôsis » (connaissance). Huxley raconte lui-même la scène avec humour : lors de la fondation de la Metaphysical Society, ce club londonien où théologiens et savants croisaient le fer, chacun arrivait muni d'une étiquette, matérialiste, idéaliste, chrétien ou libre-penseur ; lui seul se sentait, comme le renard de la fable pris au piège, privé de queue. Il se forgea donc le titre d'« agnostique », par antithèse ostensible aux gnostiques de l'histoire de l'Église, ces docteurs qui prétendaient savoir précisément ce qui lui paraissait inconnaissable[3]. Huxley cherchait ainsi à nommer sa position face aux débats religieux de l'Angleterre victorienne : ni croyant ni athée militant, il se disait incapable de connaître la vérité sur l'existence divine. Cette invention répondait à un besoin conceptuel précis : distinguer le scepticisme épistémologique de la négation dogmatique. Vingt ans plus tard, sommé de s'expliquer par ses adversaires, Huxley précisera le sens de son néologisme dans une formule restée classique : « L'agnosticisme n'est pas, en fait, un credo, mais une méthode », dont l'essence tient dans l'application rigoureuse d'un seul principe[4]. Positivement, ce principe commande de suivre sa raison aussi loin qu'elle peut conduire ; négativement, il interdit de tenir pour certaines des conclusions qui ne sont ni démontrées ni démontrables[5].
Le mot fait aussitôt fortune dans l'Angleterre victorienne, où la critique biblique, la géologie et le darwinisme ébranlent alors les certitudes reçues. Son essor doit aussi beaucoup à des transformations sociales : professionnalisation des sciences, presse périodique en pleine expansion, sociétés de discussion comme la Metaphysical Society, recul de l'autorité ecclésiastique sur l'université ; autant de conditions qui rendirent la position publiquement tenable et socialement habitable. L'historien Bernard Lightman a montré que ce vocabulaire nouveau permit à toute une génération de lettrés de quitter l'orthodoxie sans rejoindre l'athéisme militant[6]. Leslie Stephen, clergyman devenu homme de lettres (et futur père de Virginia Woolf), publie dès 1876 une retentissante apologie de l'agnostique : à ses yeux, le « gnostique » est celui qui prétend savoir, l'agnostique celui qui avoue franchement que certaines questions excèdent nos forces, et cette franchise vaut mieux que toutes les théodicées[7]. En 1889 encore, répondant aux théologiens, Huxley donnera du principe agnostique une formulation « autant éthique qu'intellectuelle » : nul n'a le droit de se dire certain de la vérité objective d'une proposition s'il ne peut produire les preuves qui justifient logiquement cette certitude[8].
La constellation victorienne ne se réduit d'ailleurs pas aux libres-penseurs. Curieusement, l'un des premiers alliés que Huxley se reconnut fut un ecclésiastique en vue, Henry Longueville Mansel, dont les conférences d'Oxford de 1858, Les Limites de la pensée religieuse, soutenaient depuis la chaire que Dieu, être transcendant, excède une connaissance humaine finie : les Écritures ne nous livrent pas ce que Dieu est en lui-même, mais la manière dont il veut être conçu par nous, vérité « régulatrice » et non spéculative. Huxley lut ces conférences avec enthousiasme, y reconnaissant, dix ans avant de le baptiser, le principe de sa propre position ; Mansel, lecteur anglais de Kant, faisait ainsi passer dans la théologie même la critique des prétentions de la raison[9]. À l'autre bord, Herbert Spencer donna de l'agnosticisme une version métaphysique ample en affirmant la réalité d'un « Inconnaissable » derrière les phénomènes ; Huxley s'irrita d'être confondu avec lui et de voir l'agnosticisme se muer en quasi-religion, dotée de son Absolu et de ses articles de foi, tandis que l'Église, par la voix de Henry Wace, dénonçait au contraire dans le mot un simple masque de l'athéisme. C'est pour dissiper ce double malentendu qu'il reprit la plume en 1889[10].
Bien avant Huxley, la pensée agnostique a des racines anciennes. Dès l'Antiquité grecque, le sophiste Protagoras avait exprimé une position proto-agnostique dans son traité Sur les dieux. Sa formule célèbre affirme, à propos des dieux : « je ne peux savoir ni qu'ils sont ni qu'ils ne sont pas », ni quel est leur aspect ; beaucoup de choses, ajoute-t-il, empêchent de le savoir, à commencer par l'obscurité du sujet et la brièveté de la vie humaine[11]. On y voit déjà les deux arguments majeurs de l'agnosticisme : absence de preuves empiriques et limitations cognitives humaines.
Les précurseurs philosophiques
[modifier | modifier le wikicode]Le scepticisme pyrrhonien
[modifier | modifier le wikicode]Le scepticisme antique, notamment celui de Pyrrhon d'Élis (vers 360-275 avant J.-C.) et de Sextus Empiricus (IIe et IIIe siècles), préfigure l'agnosticisme par sa méthode de suspension du jugement (épochè). Pour les sceptiques pyrrhoniens, face à l'impossibilité de trancher entre des thèses opposées de poids égal, la seule attitude raisonnable consiste à suspendre son assentiment. Cette suspension ne vise pas seulement les questions théologiques, mais toute assertion sur « les choses obscures », c'est-à-dire ce qui échappe à l'expérience directe.
Pyrrhon et son héritage
[modifier | modifier le wikicode]Pyrrhon lui-même n'a rien écrit, mais nous connaissons sa pensée par son disciple Timon de Phlionte. Selon le témoignage d'Aristoclès de Messine transmis par Eusèbe de Césarée, celui qui veut être heureux doit considérer trois questions : quelle est la nature des choses, quelle disposition nous devons avoir envers elles, et ce qui résultera de cette disposition.
À la première question, Pyrrhon répondait que les choses sont « également indifférentes, indéterminées et indécises », et que par conséquent nos sensations et nos opinions ne sont ni vraies ni fausses. Sur la disposition à adopter, il recommandait de ne se fier à rien, de rester sans opinions, sans inclinations, en s'appuyant sur une formule qui épuise méthodiquement les combinaisons du oui et du non : nulle chose, disait-il, n'est plutôt qu'elle n'est pas ; elle est et elle n'est pas ; ni elle n'est ni elle n'est pas. De cette disposition résulte d'abord l'aphasie (le silence), ensuite l'ataraxie (l'absence de trouble).
Sextus Empiricus et la systématisation
[modifier | modifier le wikicode]Sextus Empiricus, médecin et philosophe, fut le dernier grand représentant du scepticisme pyrrhonien. Son œuvre, notamment les Esquisses pyrrhoniennes (Hypotyposes pyrrhoniennes)[12] et Contre les mathématiciens (Adversus mathematicos), propose une systématisation complète de l'argumentation sceptique.
Le sceptique pyrrhonien, selon Sextus, s'oppose tant aux dogmatiques qui prétendent avoir trouvé la vérité qu'aux académiciens qui affirment qu'elle est insaisissable. Le sceptique, lui, « continue la recherche », refusant de s'arrêter à une conclusion définitive. Cette attitude interrogative permanente anticipe la posture agnostique moderne.
La méthode sceptique : les tropes
[modifier | modifier le wikicode]Pour parvenir à la suspension du jugement (épochè), les sceptiques ont développé des procédés argumentatifs appelés tropes ou modes. Le scepticisme pyrrhonien utilise principalement trois séries de tropes :
- Les dix tropes d'Énésidème : ils montrent comment toute assertion sur la nature des choses est relative aux circonstances. Ces dix modes sont fondés sur les différences entre les animaux, entre les hommes, entre nos sens, sur les circonstances, les distances et positions, les mélanges, la composition, la relation, la fréquence et la rareté, enfin les coutumes et les lois.
- Les cinq tropes d'Agrippa : plus tardifs et plus abstraits, ils constituent une redoutable « machine dialectique » contre toute prétention à la vérité absolue. Il s'agit de la régression à l'infini (toute démonstration repose sur des prémisses qui demandent elles-mêmes à être démontrées), du désaccord ou diaphonie (les opinions divergent sur toutes choses), de la relativité (tout apparaît différemment selon les circonstances), de l'hypothèse (poser quelque chose sans démonstration), et du diallèle ou cercle vicieux (prouver une chose par une autre qui a elle-même besoin d'être prouvée par la première).
- Les deux tropes contre les causes : ils visent à montrer que toute explication causale repose sur des présupposés indémontrables[13].
Le but du scepticisme : l'ataraxie
[modifier | modifier le wikicode]Contrairement à ce que l'on pourrait croire, le scepticisme pyrrhonien n'est pas une philosophie du doute paralysant. Son but est pratique et thérapeutique : parvenir à la tranquillité de l'âme (ataraxie) par la suspension du jugement. Le sceptique observe que celui qui cherche obstinément la vérité sur les choses obscures se trouve dans un état de trouble permanent, écartelé entre des opinions contradictoires également convaincantes.
En suspendant son jugement, le sceptique découvre, de manière quasi fortuite, la paix intérieure. Sextus Empiricus compare cet événement à l'anecdote du peintre Apelle qui, désespérant de représenter l'écume d'un cheval, jeta son éponge sur la toile et obtint ainsi par hasard l'effet recherché. De même, le sceptique, renonçant à trancher entre les opinions contradictoires, trouve la sérénité qu'il cherchait[14].
Scepticisme et vie pratique
[modifier | modifier le wikicode]Une objection courante contre le scepticisme est l'accusation d''apraxie : comment peut-on agir si l'on suspend tout jugement ? Les sceptiques pyrrhoniens répondent en distinguant plusieurs niveaux. Dans la vie quotidienne, le sceptique se laisse guider par :
- Les affections naturelles (faim, soif, sensations)[15]
- Les lois et coutumes de sa cité
- L''enseignement des arts (les techniques)
- L''apparence (phantasia) des choses
Le sceptique ne nie pas les phénomènes (ce qui apparaît), il suspend seulement son jugement sur les affirmations dogmatiques concernant la nature cachée des choses. Il peut donc vivre normalement, suivant les apparences sans affirmer qu'elles correspondent à une réalité absolue.
L'influence du scepticisme pyrrhonien sur l'agnosticisme
[modifier | modifier le wikicode]Le scepticisme pyrrhonien préfigure l'agnosticisme moderne sur plusieurs points essentiels :
1. La suspension du jugement : là où les pyrrhoniens suspendaient leur jugement sur toutes les questions obscures, les agnostiques suspendent spécifiquement leur jugement sur l'existence de Dieu.
2. L'absence de dogmatisme négatif : comme les pyrrhoniens refusaient d'affirmer que la vérité est introuvable (contrairement aux Académiciens), les agnostiques refusent généralement d'affirmer que Dieu n'existe pas (ce qui les distingue des athées).
3. L'argument de l'équipollence : les pyrrhoniens montraient que pour toute thèse, on peut trouver une thèse contraire d'égale force argumentative. De même, les agnostiques observent que les arguments pour et contre l'existence de Dieu semblent s'équilibrer.
4. La recherche de la tranquillité : si les pyrrhoniens cherchaient l''ataraxie par la suspension du jugement, certains agnostiques trouvent également une forme de paix intellectuelle dans le refus des certitudes dogmatiques en matière religieuse.
Toutefois, il existe des différences notables. Les pyrrhoniens visaient une suspension généralisée du jugement, tandis que l'agnosticisme se limite généralement à la question de Dieu. De plus, la motivation n'est pas identique : les pyrrhoniens cherchaient avant tout la tranquillité d'esprit, tandis que l'agnosticisme moderne se fonde davantage sur une analyse épistémologique des limites de notre connaissance.
En résumé, le scepticisme pyrrhonien offre à l'agnosticisme une méthode et un précédent historique : l'idée qu'il est possible, voire souhaitable, de suspendre son jugement sur des questions qui dépassent notre capacité de connaissance certaine, sans pour autant tomber dans un dogmatisme négatif qui affirmerait l'impossibilité absolue de connaître.
David Hume et la critique de la métaphysique
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Le philosophe écossais David Hume (1711-1776) exerce une influence déterminante sur la pensée agnostique, bien qu'il n'ait jamais utilisé ce terme. Sa critique sans concession de la métaphysique et de la théologie naturelle constitue l'un des fondements intellectuels de l'agnosticisme moderne. Hume soumet la religion à l'examen serré de la raison empiriste et s'emploie à saper, une à une, les justifications rationnelles alléguées de la croyance en Dieu.
L'empirisme humien : impressions et idées
[modifier | modifier le wikicode]Le projet philosophique de Hume consiste à appliquer la méthode expérimentale de Newton à la science de la nature humaine. Dans son Traité de la nature humaine (1739-1740)[16], Hume établit un principe épistémologique cardinal : toutes nos idées simples dérivent d'impressions, et toute connaissance des faits repose, en dernière instance, sur l'expérience. Seules les « relations d'idées », comme les vérités logiques et mathématiques, échappent à ce tribunal[17].
Hume distingue deux types de perceptions de l'esprit : les impressions (sensations, émotions, perceptions vives et immédiates) et les idées (copies affaiblies des impressions dans la pensée et la mémoire). Le principe de base de l'empirisme humien affirme que « toutes nos idées simples [...] dérivent d'impressions simples », impressions qui leur correspondent, à leur première apparition, et qu'elles représentent exactement[18].
Cette thèse a une conséquence de grande portée pour la théologie : si toute idée doit provenir d'une impression sensible antérieure, d'où vient l'idée de Dieu ? Nous n'avons jamais eu d'impression directe de la divinité. L'idée de Dieu apparaît donc comme une construction intellectuelle complexe, formée par combinaison et amplification d'idées simples (intelligence, bonté, puissance) tirées de notre expérience humaine. Mais cette construction ne garantit en rien que son objet existe réellement dans la nature.
La critique de la causalité et du principe de raison suffisante
[modifier | modifier le wikicode]Hume s'attaque ensuite à la notion de causalité, pilier de toute démonstration métaphysique. Les preuves traditionnelles de l'existence de Dieu reposent sur le principe de raison suffisante : toute chose a une cause, donc le monde doit avoir une cause première, que nous appelons Dieu.
Or, Hume démontre que la relation causale n'est pas un fait observable, mais une habitude mentale. Quand nous disons que A cause B, nous observons seulement trois choses : la contiguïté spatiale de A et B, leur succession temporelle (A précède B), et leur conjonction constante (chaque fois que A se produit, B suit). Mais nous n'observons jamais la « connexion nécessaire » elle-même. L'idée de causalité provient de l'habitude de l'esprit qui, après avoir observé la répétition régulière de la succession A-B, s'attend à ce que B suive A et interprète cette attente comme une nécessité objective.[19]
Cette analyse ruine les fondements du principe de causalité appliqué à Dieu. Pourquoi le monde aurait-il besoin d'une cause ? Notre expérience de la causalité se limite aux objets observables dans le monde. Étendre ce principe à l'univers entier constitue un saut injustifiable. De plus, le principe invoqué demande examen. Les défenseurs classiques de l'argument, de Thomas d'Aquin à Leibniz, ne soutiennent pas que toute chose sans exception a une cause, mais que le contingent en réclame une, Dieu étant conçu comme un être nécessaire. La critique sérieuse doit donc porter sur cette distinction : le concept d'être nécessaire est-il intelligible ? et pourquoi l'univers lui-même, ou son fond, ne pourrait-il pas tenir ce rôle ?
Les Dialogues sur la religion naturelle : l'impossibilité de connaître Dieu
[modifier | modifier le wikicode]L'œuvre posthume de Hume, les Dialogues sur la religion naturelle (1779)[20], constitue son testament philosophique en matière religieuse. Dans cette œuvre dialoguée inspirée du De Natura Deorum de Cicéron, trois personnages débattent de l'existence et de la nature de Dieu :
- Déméa représente l'orthodoxie religieuse et la théologie négative : Dieu existe, mais sa nature dépasse infiniment l'entendement humain. Il convient de l'adorer dans le silence du mystère.
- Cléanthe défend la théologie naturelle et la preuve physico-théologique (ou téléologique) : l'ordre et la finalité observables dans la nature attestent l'existence d'un Dieu intelligent et provident, à la manière dont une montre suppose un horloger.
- Philon incarne le scepticisme humien : il soumet les arguments de Cléanthe à une critique méthodique, tout en maintenant une position ambiguë qui laisse planer le doute sur ses convictions réelles.
La plupart des commentateurs s'accordent aujourd'hui pour identifier Hume au personnage de Philon, dont le scepticisme épistémologique préfigure directement l'agnosticisme moderne.
La critique de la preuve téléologique
[modifier | modifier le wikicode]Cléanthe présente l'argument du dessein intelligent (design argument) : de même que l'ordre d'une maison ou d'une machine suppose un architecte ou un ingénieur, l'ordre admirable de l'univers (la structure des organismes vivants, les mouvements réguliers des astres) implique nécessairement un créateur intelligent.
Philon multiplie les objections, que les commentateurs reconstruisent volontiers ainsi :
1. L'analogie est faible : l'univers ressemble peu à une machine. Il ressemble davantage à un organisme vivant. Pourquoi ne pas en conclure qu'il est né et croît par génération, comme les plantes et les animaux ? L'hypothèse d'un univers engendré par un dieu végétal serait alors aussi légitime que celle d'un dieu architecte.
2. Le polythéisme serait plus cohérent : si l'on raisonne par analogie avec les productions humaines, on devrait conclure à l'existence de plusieurs dieux, puisque nos maisons et nos navires sont construits par de nombreux artisans coopérant.
3. Dieu serait imparfait : tout ouvrage révèle la compétence de son créateur. Or, l'univers est imparfait : il contient le mal, la souffrance, le désordre. Si l'on raisonne strictement d'après les effets observés, on ne peut conclure qu'à un dieu limité, apprenti maladroit ou vieillard sénile ayant abandonné son œuvre après l'avoir ratée.
4. L'expérience unique ne permet aucune inférence : toute inférence causale repose sur l'observation répétée de conjonctions régulières. Mais l'univers est unique ; nous n'avons jamais observé la création d'un monde. Comment alors inférer de l'effet (le monde) à sa cause (un créateur) ?
5. Une exigence d'économie, que les lecteurs contemporains formulent volontiers en termes de parcimonie ontologique : pourquoi supposer une cause extérieure au monde ? Le principe d'ordre pourrait être immanent à la matière elle-même. Poser un dieu transcendant multiplie les entités sans nécessité.
Le problème du mal
[modifier | modifier le wikicode]Dans les parties X et XI des Dialogues, Hume aborde le problème de la théodicée : comment concilier l'existence du mal avec celle d'un Dieu tout-puissant et infiniment bon ? Philon formule le dilemme classique, hérité d'Épicure : les maux que nous voyons dans le monde sont-ils compatibles avec une bonté infinie ? avec une puissance infinie ? ne trahissent-ils pas plutôt l'incompétence ou la malveillance du créateur ?
Si Dieu est tout-puissant et parfaitement bon, le mal ne devrait pas exister. S'il existe, c'est que Dieu est soit impuissant (il voudrait supprimer le mal mais ne le peut pas), soit malveillant (il pourrait supprimer le mal mais ne le veut pas), soit inexistant. Aucune théodicée, aux yeux de Philon, ne résout ce problème de manière satisfaisante, et aucune, aujourd'hui encore, ne fait l'objet d'un accord général.
L'observation impartiale du monde ne permet donc pas de conclure à l'existence d'un Dieu infiniment bon et puissant. Au mieux, elle suggère une divinité aux capacités et aux intentions limitées.
La critique des miracles
[modifier | modifier le wikicode]Dans l''Enquête sur l'entendement humain (1748), section X[21], Hume formule une critique déterminante des miracles qui sape les fondements de la foi révélée. Un miracle y est défini comme une transgression des lois de la nature. Or, notre croyance aux lois de la nature repose sur l'expérience uniforme et répétée : l'eau bout à cent degrés, les corps lourds tombent, les morts ne ressuscitent pas.
Lorsqu'un témoignage nous rapporte un miracle, deux expériences s'affrontent :
1. L'expérience uniforme de l'ordre naturel, qui rend le miracle extrêmement improbable.
2. L'expérience de la fiabilité des témoins humains, qui nous incline à les croire.
Hume énonce alors sa maxime célèbre : « aucun témoignage n'est suffisant pour établir un miracle », à moins que la fausseté de ce témoignage ne fût plus miraculeuse encore que le fait qu'il prétend établir.
En d'autres termes, le principe de parcimonie rationnelle commande de préférer l'explication la plus probable. Qu'est-ce qui est le plus vraisemblable : qu'un mort soit réellement ressuscité, ou que le témoin se trompe, exagère, ou mente ? L'erreur ou le mensonge étant des phénomènes courants, attestés par une expérience abondante, tandis que les violations des lois naturelles ne le sont pas, la raison commande de rejeter le témoignage miraculeux.
Hume ajoute des considérations psychologiques et sociologiques : les témoignages de miracles proviennent généralement de peuples ignorants et barbares, à des époques reculées ; ils servent des intérêts religieux ou politiques ; ils se contredisent d'une religion à l'autre. Tous ces facteurs diminuent encore leur crédibilité.
Conséquences pour l'agnosticisme
[modifier | modifier le wikicode]La philosophie religieuse de Hume aboutit à un constat agnostique :
1. L'idée de Dieu n'a pas de fondement empirique solide : elle ne dérive d'aucune impression directe et apparaît comme une construction mentale dont la validité objective est douteuse.
2. Les preuves rationnelles de l'existence de Dieu sont invalides : ni l'argument cosmologique (fondé sur la causalité), ni l'argument téléologique (fondé sur l'ordre du monde) ne résistent à l'examen critique.
3. L'expérience du monde ne confirme pas l'hypothèse théiste : l'existence du mal, l'imperfection de la création suggèrent au mieux un dieu limité, au pire l'absence de toute providence.
4. Les miracles ne peuvent fonder rationnellement la foi : les témoignages surnaturels sont toujours moins crédibles que les lois naturelles qu'ils prétendent violer.
Hume ne nie pas catégoriquement l'existence de Dieu. À la fin des Dialogues, Philon admet que la cause ou les causes de l'ordre dans l'univers portent probablement « quelque analogie lointaine avec l'intelligence humaine ». Mais cette concession minimale, qui ressemble davantage à une précaution rhétorique qu'à une conviction sincère, ne change rien au fond : nous ne pouvons connaître Dieu, nous ne pouvons prouver rationnellement son existence ni déterminer sa nature.
Cette position sceptique, qui suspend le jugement sur les questions théologiques faute de preuves suffisantes, annonce ce que le XIXe siècle nommera « agnosticisme », dont elle est l'antécédent le plus direct. En ce sens, David Hume peut être considéré comme le premier grand philosophe agnostique de la modernité, même s'il n'emploie pas encore le terme.
Encore faut-il se garder de durcir le trait. Les Dialogues sont une œuvre délibérément équivoque, publiée après la mort de l'auteur, où celui-ci se dissimule derrière trois personnages, et l'assimilation de Hume à Philon, quoique majoritaire chez les commentateurs, demeure une hypothèse de lecture. La concession finale sur la « lointaine analogie » est trop mince pour fonder une théologie, mais sa fonction, ironie prudente, sincérité minimale ou artifice littéraire, reste discutée. Aussi est-il plus exact de dire que Hume fournit à l'agnosticisme ses ressources majeures, tout en laissant ouverte la question de savoir si sa position propre relève de la suspension du jugement, d'un scepticisme ironique ou d'un naturalisme voisin de l'athéisme.
La religion comme phénomène naturel
[modifier | modifier le wikicode]Dans son Histoire naturelle de la religion (1757)[22], Hume complète sa critique par une explication génétique de la croyance religieuse. Plutôt que de chercher des preuves rationnelles de l'existence de Dieu, il examine les causes psychologiques et sociales qui ont produit les religions dans l'histoire humaine.
Selon Hume, les religions ne naissent pas de la contemplation rationnelle de l'ordre cosmique, mais de la peur et de l'espoir face aux événements imprévisibles de la vie. Les hommes primitifs, ignorants des causes naturelles, attribuent les phénomènes incompréhensibles (orage, maladie, guerre) à des agents invisibles dotés d'intentions. Le polythéisme primitif cède progressivement la place au monothéisme, non par progrès rationnel, mais par concentration progressive du pouvoir divin.
Cette naturalisation de la religion fragilise les prétentions de la théologie rationnelle : si la croyance religieuse peut s'expliquer par des causes psychologiques et historiques, sa genèse ne réclame aucune référence à une transcendance réelle. Encore faut-il, pour passer de la genèse à la valeur, une prémisse supplémentaire sur la fiabilité des mécanismes en cause : expliquer l'origine d'une croyance n'établit pas sa fausseté, sous peine de sophisme génétique. Hume distingue du reste expressément la question du fondement en raison de celle de l'origine dans la nature humaine[23]. La religion est un phénomène humain, trop humain, qui révèle davantage la nature de l'esprit humain que la nature de Dieu.
Emmanuel Kant et les limites de la raison
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La philosophie critique d'Emmanuel Kant (1724-1804) représente une étape majeure dans la genèse conceptuelle de l'agnosticisme. Dans la Critique de la raison pure (1781, seconde édition 1787)[24], Kant entreprend une analyse systématique des pouvoirs et des limites de la raison humaine. Son projet consiste à déterminer avec précision ce que nous pouvons connaître et ce qui échappe définitivement à notre connaissance. Cette « critique » (du grec krinein : séparer, distinguer) établit les frontières légitimes de la science et révèle l'impossibilité de toute métaphysique spéculative, y compris la théologie rationnelle.
La révolution copernicienne en philosophie
[modifier | modifier le wikicode]Kant opère ce qu'il nomme lui-même une « révolution copernicienne » dans la théorie de la connaissance. Traditionnellement, on pensait que notre connaissance devait se conformer aux objets. Kant renverse cette perspective : ce sont les objets qui doivent se conformer à notre mode de connaissance. Notre esprit n'est pas une cire molle recevant passivement les impressions du monde extérieur ; il impose activement ses propres formes a priori (antérieures à l'expérience) à tout ce qu'il connaît.
Cette révolution a des conséquences immédiates pour la théologie. Si nous ne connaissons les objets que tels qu'ils nous apparaissent, structurés par les formes de notre sensibilité (espace et temps) et de notre entendement (catégories), alors nous ne pouvons jamais atteindre les choses « en soi », indépendamment de notre mode de représentation. Or, l'idée de Dieu vise, par construction, ce qui excède toute expérience possible : elle échappe donc à une connaissance qui ne vaut que des phénomènes.
Phénomènes et noumènes : la distinction maîtresse
[modifier | modifier le wikicode]Au cœur de la philosophie kantienne se trouve la distinction entre phénomènes et noumènes. Les phénomènes désignent les choses telles qu'elles nous apparaissent, structurées par les formes a priori de notre sensibilité (l'espace et le temps) et organisées par les catégories de notre entendement (substance, causalité, unité, pluralité, etc.). Les phénomènes constituent le domaine légitime de notre connaissance scientifique.[25]
La « chose en soi » (Ding an sich) désigne l'objet considéré indépendamment des conditions de notre connaissance ; le noumène, notion voisine sans lui être strictement synonyme, est le concept problématique d'un objet non sensible. Pour Kant, le noumène est un « concept limitatif » à valeur purement négative : il marque la frontière de notre connaissance possible sans nous donner accès à ce qui se trouve au-delà. Nous pouvons penser le noumène, mais nous ne pouvons le connaître, car toute connaissance requiert que l'objet soit donné dans l'intuition sensible et subsumé sous les catégories de l'entendement.
Il faut ici prévenir un contresens fréquent. Le noumène kantien n'est pas une seconde région du réel dont nous saurions qu'elle abrite Dieu et l'âme : pris en son sens négatif, le seul que Kant juge légitime, c'est un concept limitatif, la pensée d'une chose en tant qu'elle n'est pas objet de notre intuition sensible ; pris en un sens positif, il supposerait une intuition intellectuelle dont l'être humain est dépourvu. Parler du « monde nouménal », c'est donc marquer une frontière, non décrire un arrière-monde[26].
Cette distinction ruine les prétentions de la métaphysique traditionnelle. Dieu, l'âme immortelle, la liberté absolue sont des idées de la raison qui outrepassent toute expérience possible. Mais aucune intuition sensible ne nous donne accès à ces objets, et nos catégories (qui ne s'appliquent légitimement qu'aux phénomènes) ne peuvent s'étendre jusqu'à eux. La théologie rationnelle repose donc sur une extension illégitime de notre pouvoir de connaître au-delà des limites de l'expérience possible.
La réfutation des preuves de l'existence de Dieu
[modifier | modifier le wikicode]Dans la section de la Critique de la raison pure intitulée « Dialectique transcendantale », Kant soumet à un examen critique les trois preuves traditionnelles de l'existence de Dieu : la preuve ontologique, la preuve cosmologique et la preuve physico-théologique (ou téléologique).
La preuve ontologique prétend déduire l'existence de Dieu de son seul concept. Elle remonte à Anselme de Cantorbéry et a été reformulée par Descartes : Dieu est l'être souverainement parfait ; or l'existence est une perfection ; donc Dieu existe nécessairement. Kant démontre que cet argument repose sur une confusion de fond : l'existence n'est pas un prédicat réel, c'est-à-dire une propriété qui s'ajoute au concept d'une chose.
Kant illustre cette critique par un exemple célèbre : cent thalers réels ne contiennent rien de plus, dans leur concept, que cent thalers possibles. Le concept de cent thalers possibles contient exactement les mêmes déterminations que celui de cent thalers réels. La différence entre les deux ne réside pas dans le concept, mais dans le fait que les uns existent et les autres non. L'existence n'ajoute rien au contenu conceptuel ; elle pose simplement l'objet comme réel. On ne peut donc pas déduire l'existence d'un être de son seul concept, fût-il celui de l'être le plus parfait[27].
La preuve cosmologique (ou preuve par la contingence) argumente ainsi : tout ce qui existe de manière contingente (qui aurait pu ne pas exister) requiert une cause ; or le monde existe de manière contingente ; il faut donc une cause première, nécessaire et existant par elle-même, que nous appelons Dieu. Kant montre que cette preuve repose en réalité sur la preuve ontologique. En effet, comment savons-nous que la cause première doit être Dieu (être parfait) plutôt qu'une simple nécessité aveugle ? Uniquement parce qu'on suppose qu'un être nécessaire doit posséder toutes les perfections, c'est-à-dire qu'on réintroduit subrepticement l'argument ontologique.
De plus, la preuve cosmologique applique la catégorie de causalité au-delà de son domaine légitime d'application. La causalité est une catégorie de l'entendement qui ne s'applique légitimement qu'aux phénomènes, dans le cadre de l'expérience possible. L'étendre à la totalité du monde (qui n'est pas un objet d'expérience possible) ou à un être transcendant constitue un usage illégitime.
La preuve physico-théologique part de l'ordre, de la beauté et de la finalité observables dans la nature pour conclure à l'existence d'un créateur intelligent. Kant reconnaît que cet argument est le plus ancien, le plus clair et le plus accordé à la raison humaine commune. Pourtant, il souffre de failles rédhibitoires. D'abord, il prouve au mieux l'existence d'un architecte du monde, travaillant sur une matière préexistante, mais non d'un créateur omnipotent créant la matière elle-même ex nihilo. Ensuite, cet architecte serait limité par les imperfections observables dans son œuvre. Enfin, pour passer de cet architecte limité au Dieu parfait de la théologie, on doit à nouveau recourir à la preuve ontologique.
Ainsi, les trois preuves s'effondrent. Kant conclut que l'existence de Dieu ne saurait être établie par aucune voie spéculative de la raison.
Les antinomies de la raison pure
[modifier | modifier le wikicode]Kant ne se contente pas de réfuter les preuves de l'existence de Dieu. Il montre que lorsque la raison s'aventure au-delà des limites de l'expérience possible, elle tombe inévitablement dans des conflits avec elle-même, qu'il nomme les antinomies de la raison pure ; insolubles tant que le monde est traité comme une chose en soi, ces conflits se dissipent, prétend Kant, dès que l'illusion transcendantale est dévoilée. Une antinomie oppose une thèse et une antithèse également démontrables, créant un conflit de la raison avec elle-même.
Kant présente quatre antinomies, dont voici les deux premières :
Première antinomie (sur la finitude du monde) :
- Thèse : Le monde a un commencement dans le temps et est limité dans l'espace.
- Antithèse : Le monde n'a ni commencement temporel ni limite spatiale ; il est infini.
Deuxième antinomie (sur la simplicité) :
- Thèse : Toute substance composée est constituée de parties simples (atomes indivisibles).
- Antithèse : Rien de composé n'est constitué de parties simples ; il n'existe nulle part rien de simple.
Les troisième et quatrième antinomies opposent de même la causalité libre au déterminisme intégral, puis l'existence à l'inexistence d'un être nécessaire.
Pour chacune de ces antinomies, Kant démontre que la thèse et l'antithèse sont également soutenables si l'on admet que le monde est une chose en soi connaissable. Mais précisément parce qu'elles conduisent à des contradictions, ces antinomies prouvent par l'absurde que le monde n'est pas une chose en soi, mais seulement un phénomène, c'est-à-dire une représentation structurée par nos formes a priori.
La solution kantienne n'est pas uniforme. Dans les deux premières antinomies, dites mathématiques, thèse et antithèse sont toutes deux fausses : l'une et l'autre traitent le monde comme un tout donné en soi, ce qu'il n'est pas. Dans les deux dernières, dites dynamiques, thèse et antithèse peuvent au contraire être vraies l'une et l'autre, mais sous des rapports différents : la nécessité naturelle règne sans exception dans l'ordre des phénomènes, tandis que la liberté, ou un être nécessaire, demeurent pensables sans contradiction dans l'ordre intelligible, sans pouvoir y être connus.
Ces antinomies illustrent le destin tragique de la raison lorsqu'elle prétend dépasser l'expérience : elle s'égare dans des contradictions qui révèlent son impuissance à connaître l'absolu.[28]
Les idées transcendantales : Dieu, l'âme, le monde
[modifier | modifier le wikicode]La raison humaine produit spontanément trois idées transcendantales qui prétendent unifier l'ensemble de nos connaissances : l'idée de l'âme (unité absolue du sujet pensant), l'idée du monde (unité absolue de la série des conditions des phénomènes) et l'idée de Dieu (unité absolue de la condition de tous les objets de la pensée en général).
Ces idées ont une fonction régulatrice légitime : elles orientent la recherche scientifique vers une unification toujours plus grande des connaissances. Mais elles deviennent illusoires lorsqu'on leur attribue une valeur constitutive, c'est-à-dire lorsqu'on prétend qu'elles correspondent à des objets réels connaissables. L'idée de Dieu, en particulier, ne nous donne aucune connaissance d'un être divin existant réellement ; elle représente seulement un idéal de la raison, un principe d'unification systématique de nos connaissances.
Kant appelle « idéal transcendantal » cette idée de Dieu conçue comme ens realissimum (l'être le plus réel), principe de toute réalité. Mais cet idéal, bien qu'utile pour penser l'unité systématique de nos connaissances, ne prouve en rien l'existence objective de Dieu. Confondre une idée régulatrice avec un objet constitutif de connaissance, c'est tomber dans l'« illusion transcendantale », source de toutes les erreurs de la métaphysique dogmatique.
L'agnosticisme théorique et le primat de la raison pratique
[modifier | modifier le wikicode]La conclusion de la Critique de la raison pure est claire : Dieu, en tant qu'être transcendant, échappe définitivement au domaine de la connaissance théorique. Nous ne pouvons ni prouver ni réfuter son existence par la raison spéculative. Cette position est exactement celle que le XIXe siècle nommera « agnosticisme » : la suspension du jugement sur l'existence de Dieu fondée sur l'impossibilité de principe d'une connaissance métaphysique.
Kant lui-même résume sa position dans une formule célèbre de la préface de 1787 : « J'ai dû abolir le savoir pour faire place à la foi. »[29] Cette formule ne signifie pas qu'il faut renoncer à toute rationalité en matière religieuse, mais qu'il faut distinguer rigoureusement deux domaines : celui de la connaissance théorique (où Dieu est inconnaissable) et celui de la raison pratique (où Dieu devient un postulat nécessaire).
Dans la Critique de la raison pratique (1788)[30], Kant réintroduit Dieu, non plus comme objet de connaissance, mais comme postulat de la raison pratique. Un postulat n'est pas une vérité démontrable : c'est une proposition théorique indémontrable, mais inséparablement attachée à une exigence de la raison pratique. La loi morale reste autonome ; elle ne provient pas de la volonté divine. La loi morale commande inconditionnellement : « Tu dois. » Or, ce commandement implique que la vertu doit conduire au bonheur (ce que Kant nomme le « souverain bien »). Mais dans le monde sensible, vertu et bonheur ne coïncident pas toujours. Il faut donc postuler l'existence de Dieu comme garant de l'harmonie finale entre vertu et bonheur, et l'immortalité de l'âme pour permettre le progrès moral infini.
Ces postulats ne constituent pas une connaissance. Ils relèvent de la foi rationnelle (Vernunftglaube), c'est-à-dire d'une croyance fondée en raison, mais non démontrable théoriquement. Kant distingue trois modalités de l'assentiment : le savoir (connaissance théorique justifiée), la croyance (Glauben) et l'opinion. Concernant Dieu, nous ne pouvons avoir ni savoir ni simple opinion ; nous avons une croyance pratique rationnellement fondée.
La religion dans les limites de la simple raison
[modifier | modifier le wikicode]Dans La Religion dans les limites de la simple raison (1793)[31], Kant développe sa conception d'une religion morale épurée de tout élément dogmatique ou superstitieux. La religion authentique ne repose pas sur la connaissance théorique de Dieu, mais sur le fait de considérer nos devoirs, déjà reconnus par la raison autonome, comme des commandements divins. L'essence de la religion consiste à « considérer tous nos devoirs comme des commandements divins »[32].
Cette conception religieuse est compatible avec l'agnosticisme théorique. Nous ne connaissons pas Dieu, nous ne savons pas s'il existe ni quelle est sa nature, mais nous pouvons néanmoins considérer nos devoirs, une fois reconnus par la raison autonome, comme si une volonté divine les commandait. Le « comme si » (als ob) kantien permet de maintenir une attitude religieuse sans prétendre à une connaissance métaphysique impossible.
Kant critique sévèrement les « religions statutaires » fondées sur des révélations particulières, des dogmes arbitraires et des pratiques rituelles. Ces religions historiques peuvent certes servir de « véhicule » à la religion morale rationnelle, mais elles ne constituent pas l'essence de la religiosité authentique. La religion digne de ce nom est universelle et rationnelle ; elle ne dépend d'aucune révélation historique particulière.
Les limites de la critique kantienne
[modifier | modifier le wikicode]Plusieurs objections ont été adressées à la philosophie religieuse de Kant. D'abord, la distinction entre phénomènes et noumènes pose problème : si la chose en soi est strictement inconnaissable, comment pouvons-nous même affirmer son existence ? Comment savons-nous qu'il y a quelque chose au-delà des phénomènes ? Les post-kantiens (Fichte, Hegel) reprochent à Kant d'avoir laissé subsister un résidu de « réalisme dogmatique » avec son noumène.
Ensuite, la solution pratique que Kant propose (les postulats de la raison pratique) peut sembler insatisfaisante. N'est-ce pas une manière détournée de réintroduire ce que la critique théorique a exclu ? Si Dieu n'est qu'un postulat pratique, n'est-il pas réduit à une fiction utile, vidée de toute réalité objective ? La distinction entre « croyance pratique » et « connaissance théorique » paraît trop subtile pour être convaincante.
Enfin, certains critiquent le rigorisme moral kantien qui semble faire de Dieu un simple auxiliaire de la morale. La religion ne se réduit-elle pas ainsi à la moralité ? N'y a-t-il pas dans l'expérience religieuse authentique (le sentiment du sacré, l'expérience mystique, la prière) des dimensions irréductibles à la raison pratique ?
L'héritage kantien pour l'agnosticisme
[modifier | modifier le wikicode]Malgré ces objections, l'apport de Kant à la pensée agnostique est immense, à condition de le tenir pour un antécédent majeur de l'agnosticisme théorique plutôt que pour un agnostique au sens huxleyen : Kant limite le savoir spéculatif pour ménager une foi rationnelle pratique, pouvoir que l'agnosticisme victorien n'accordera pas à la raison. Il a démontré de manière rigoureuse et systématique que :
1. La connaissance humaine est structurellement limitée : nous ne connaissons que les phénomènes, jamais les choses en soi. L'idée de Dieu vise un objet qui ne peut être donné dans aucune intuition sensible, et auquel les catégories de l'entendement ne sauraient donc être appliquées de manière constitutive.
2. Les preuves rationnelles classiques de l'existence de Dieu sont invalides aux yeux de Kant : sa critique a durablement structuré le débat, même si elle a suscité une abondante littérature de répliques et si des philosophes contemporains défendent encore, en lui répondant, des arguments ontologiques, cosmologiques ou téléologiques.
3. La métaphysique dogmatique est impossible : toute prétention à connaître l'absolu conduit à des antinomies insolubles.
4. L'agnosticisme théorique n'exclut pas une attitude pratique : on peut suspendre son jugement sur l'existence de Dieu tout en vivant comme si certaines vérités religieuses étaient fondées.
L'idéalisme transcendantal kantien a parfois été qualifié d'« idéalisme agnosticiste », précisément parce qu'il affirme l'inconnaissabilité de la réalité en soi. Thomas Henry Huxley, lorsqu'il forgera le terme « agnosticisme » en 1869, se référera explicitement à la tradition kantienne. Le philosophe néo-kantien Friedrich Albert Lange (1828-1875) développera même un « matérialisme agnostique » qui combine l'empirisme scientifique avec l'agnosticisme kantien concernant les questions métaphysiques ultimes.
En ce sens, Kant peut être considéré comme le philosophe qui a donné ses lettres de noblesse à l'agnosticisme, en montrant qu'il ne s'agit pas d'une simple position de facilité ou d'indifférence, mais de la conclusion rigoureuse d'une analyse critique des pouvoirs et des limites de la raison humaine.
Les arguments majeurs de l'agnosticisme
[modifier | modifier le wikicode]L'argument épistémologique : les limites de la connaissance
[modifier | modifier le wikicode]L'argument central de l'agnosticisme repose sur une analyse rigoureuse des conditions de possibilité de la connaissance humaine. Cette analyse épistémologique constitue le fondement philosophique le plus solide de la position agnostique : elle ne se contente pas d'affirmer que nous ne savons pas si Dieu existe, mais démontre pourquoi, structurellement, nous ne pouvons pas le savoir. Cette argumentation a été développée sous différentes formes par les grandes traditions philosophiques, de l'empirisme à l'idéalisme transcendantal, en passant par le positivisme.
Les conditions de possibilité de la connaissance
[modifier | modifier le wikicode]Toute théorie de la connaissance doit répondre à une question première : à quelles conditions un énoncé peut-il être considéré comme une connaissance authentique plutôt qu'une simple opinion, une croyance arbitraire ou une illusion ? Une tradition influente, d'inspiration empiriste, issue de Locke et durcie par le positivisme, a proposé plusieurs critères de la connaissance authentique.
Premièrement, une connaissance doit porter sur un objet déterminé, c'est-à-dire quelque chose qui peut être identifié, distingué d'autres objets, et possédant des propriétés définies. Deuxièmement, cet objet doit être accessible à l'expérience, directement (par les sens) ou indirectement (par ses effets observables). Troisièmement, les affirmations concernant cet objet doivent être justifiables, c'est-à-dire susceptibles d'être vérifiées, confirmées ou réfutées par des procédures publiques et reproductibles.
Ces critères ne font pas l'unanimité : la connaissance peut aussi prendre sa source dans la mémoire, le témoignage, l'introspection, le raisonnement, voire, pour bien des épistémologues, dans l'a priori ; la théologie naturelle, l'épistémologie réformée et les théories de l'expérience religieuse contestent précisément la prémisse empiriste. L'argument doit donc s'entendre sous forme conditionnelle : si toute connaissance d'existence doit se fonder, directement ou indirectement, sur une expérience publiquement contrôlable, alors Dieu paraît inaccessible à la connaissance. Or, Dieu, tel que le conçoivent les religions monothéistes, ne satisfait en effet aucun de ces critères empiristes. Défini comme un être transcendant, c'est-à-dire situé au-delà du monde sensible, hors de l'espace et du temps, il échappe par essence à toute expérience possible. Nous ne pouvons le voir, le toucher, l'entendre. Nous ne pouvons mesurer ses effets de manière non ambiguë, car, selon le naturalisme méthodologique qui gouverne l'enquête empirique, tout événement dans le monde est présumé admettre une explication naturelle. L'hypothèse divine n'est ni vérifiable ni réfutable empiriquement : aucune observation concevable ne pourrait trancher définitivement la question de son existence.
La critique empiriste : l'origine des idées
[modifier | modifier le wikicode]L'empirisme, courant philosophique inauguré par John Locke (1632-1704) et durci par David Hume (1711-1776), soutient que toute connaissance dérive de l'expérience sensible. Locke rejette la théorie cartésienne des idées innées et affirme que l'esprit à la naissance est une « table rase » (tabula rasa) sur laquelle l'expérience inscrit progressivement ses contenus. Pour Locke, toutes nos idées proviennent soit de la sensation (expérience externe des qualités des objets), soit de la réflexion (expérience interne de nos propres opérations mentales).
Hume pousse cette thèse empiriste à son terme en distinguant rigoureusement les impressions (perceptions vives et immédiates) et les idées (copies affaiblies des impressions dans la pensée). Son principe directeur énonce que toutes nos idées simples dérivent, à leur première apparition, d'impressions simples qui leur correspondent. Si une prétendue idée ne peut être ramenée à aucune impression antérieure, elle est vide, dénuée de contenu cognitif réel.
Appliqué à l'idée de Dieu, ce principe a des conséquences directes. D'où provient notre idée de Dieu ? Nous n'avons jamais eu d'impression directe de la divinité. Personne n'a vu Dieu, n'a perçu sa présence par les sens. L'idée de Dieu apparaît donc comme une construction mentale complexe, formée par combinaison et amplification d'idées simples tirées de notre expérience humaine : nous prenons les notions d'intelligence, de puissance et de bonté, que nous connaissons à l'échelle humaine, et nous les portons à l'infini. Mais cette opération mentale ne garantit en rien que l'objet ainsi construit existe réellement dans la nature.
Hume compare cette construction à celle d'une « montagne d'or » : nous pouvons former l'idée d'une montagne d'or en combinant deux idées simples (montagne et or), mais cela ne prouve nullement l'existence d'une telle montagne. De même, nous pouvons former l'idée d'un être infiniment intelligent, puissant et bon, sans que cette capacité conceptuelle n'implique l'existence réelle d'un tel être.
L'empirisme conduit ainsi à un agnosticisme épistémologique : si toute connaissance légitime provient de l'expérience sensible, et si Dieu échappe par principe à toute expérience sensible, alors nous ne pouvons avoir aucune connaissance de Dieu. Nous pouvons penser le mot « Dieu », manipuler ce concept dans nos raisonnements, mais ce mot ne renvoie à aucun contenu cognitif authentique.
Le problème de la transcendance : au-delà de l'expérience possible
[modifier | modifier le wikicode]La notion de transcendance pose un problème épistémologique majeur pour toute prétention à connaître Dieu. La transcendance désigne ce qui excède entièrement les limites d'un certain être ou ordre d'être, ce qui lui est à la fois séparé et supérieur. En théologie, Dieu est dit transcendant parce qu'il n'appartient pas au monde créé, qu'il existe indépendamment de l'univers et le dépasse infiniment.
Cette transcendance se distingue de l'immanence, qui désigne ce qui a son principe en soi-même, ce qui est intérieur à un être ou un ordre de réalité. Un principe immanent agit de l'intérieur, un principe transcendant agit de l'extérieur et d'en haut. Les religions monothéistes (judaïsme, christianisme, islam) affirment généralement la transcendance divine, tandis que certaines philosophies (spinozisme, panthéisme) privilégient l'immanence, identifiant Dieu à la Nature elle-même.
Or, sous les prémisses qu'on vient de rappeler, la transcendance divine rend impossible toute connaissance de Dieu. En effet, notre connaissance est structurellement limitée au domaine de l'expérience possible. Nous ne connaissons que ce qui peut nous être donné dans l'intuition sensible (chez Kant) ou ce qui peut être vérifié empiriquement (chez les positivistes). Un être transcendant, situé au-delà du monde sensible, échappe définitivement à ce domaine. Il n'est pas simplement difficile à connaître ; il est, par essence, inconnaissable.
Cette inconnaissabilité de principe ne résulte pas d'une limitation accidentelle de nos facultés cognitives (comme notre incapacité à voir les infrarouges ou à entendre les ultrasons). Elle découle de la nature même de ce que signifie « connaître » et de ce qu'est Dieu selon la théologie classique. Vouloir connaître un Dieu transcendant, c'est, dans ce cadre, prétendre connaître ce qui échappe par définition aux conditions ainsi posées. C'est une contradiction dans les termes, comparable à celle qui consisterait à vouloir voir un son ou entendre une couleur.
L'argument kantien : les limites de la raison théorique
[modifier | modifier le wikicode]Emmanuel Kant (1724-1804) a fourni l'analyse la plus systématique et la plus influente des limites structurelles de la connaissance humaine. Dans la Critique de la raison pure, il montre que toute connaissance requiert deux éléments : des intuitions (données sensibles) et des concepts (catégories de l'entendement qui organisent ces données). Sa formule célèbre résume cette thèse : des pensées sans contenu sont vides, des intuitions sans concepts, aveugles.
Kant établit que nous ne connaissons jamais les choses telles qu'elles sont « en soi » (Ding an sich), mais seulement telles qu'elles nous apparaissent (phénomènes), structurées par les formes a priori de notre sensibilité (espace et temps) et de notre entendement (catégories comme substance, causalité, unité, pluralité). Cette distinction entre le phénoménal (accessible à la connaissance) et le nouménal (inaccessible) est déterminante pour la question de Dieu.
Dieu, pensé comme transcendant, n'est pas un objet d'expérience possible, car il n'est ni dans l'espace ni dans le temps ; son idée excède tout ce que l'intuition peut donner. Or, selon Kant, les catégories de l'entendement (comme la causalité) ne s'appliquent légitimement qu'aux phénomènes, c'est-à-dire aux objets donnés dans l'expérience spatiotemporelle. Étendre ces catégories au-delà de ce domaine constitue un usage illégitime qui conduit inévitablement à des erreurs et des contradictions.
Lorsque la métaphysique traditionnelle prétend prouver l'existence de Dieu par le principe de causalité (tout effet a une cause, donc le monde a une cause première), elle commet précisément cette erreur : elle applique une catégorie (la causalité) hors de son domaine légitime d'application (les phénomènes). Cette extension illégitime ne produit pas de connaissance, mais seulement l'illusion transcendantale : une apparence de connaissance qui se dissipe dès qu'on l'examine rigoureusement.
Kant conclut que Dieu, l'âme immortelle et la liberté absolue sont des idées de la raison qui ont une fonction régulatrice légitime (elles orientent notre recherche vers l'unité systématique des connaissances), mais aucune valeur constitutive (elles ne nous donnent aucune connaissance d'objets réels). L'agnosticisme théorique s'impose donc : nous ne pouvons ni prouver ni réfuter l'existence de Dieu par la raison théorique.
Le positivisme : la science comme limite de la connaissance
[modifier | modifier le wikicode]Au XIXe siècle, Auguste Comte (1798-1857) développe une philosophie positiviste qui aiguise encore la critique des prétentions métaphysiques à connaître Dieu. Selon sa célèbre loi des trois états, l'humanité traverse successivement trois stades intellectuels : l'état théologique (où l'on explique les phénomènes par des agents surnaturels), l'état métaphysique (où l'on invoque des entités abstraites comme des essences ou des forces), et l'état positif ou scientifique (où l'on se limite à établir les lois empiriques régissant les phénomènes observables)[33].
Pour Comte, les questions théologiques et métaphysiques ne sont pas simplement sans réponse ; elles sont mal posées. La science positive ne cherche pas à connaître les causes premières, les essences cachées ou les finalités ultimes. Elle se contente d'établir des relations constantes entre phénomènes observables, exprimées sous forme de lois mathématiques. Demander pourquoi l'univers existe, quelle est sa cause ultime, quel est son but, ce sont des pseudo-questions héritées d'un stade infantile de l'évolution intellectuelle.
Cette position positiviste conduit à un agnosticisme méthodologique intransigeant : la science doit procéder comme si les questions métaphysiques n'avaient pas d'objet. Non pas parce que nous ne connaissons pas encore les réponses, mais parce que ces questions elles-mêmes reposent sur une confusion conceptuelle. Elles mélangent indûment le registre de la connaissance (qui porte sur les phénomènes observables et leurs relations) et le registre de la spéculation métaphysique (qui prétend atteindre des réalités transcendantes).
L'empirisme logique et le critère de vérifiabilité
[modifier | modifier le wikicode]Au XXe siècle, le Cercle de Vienne pousse cette exigence à l'extrême. Selon le critère vérificationniste de la signification, un énoncé n'a de sens cognitif que s'il est analytique ou empiriquement vérifiable ; « Dieu existe », qui n'est ni l'un ni l'autre, se voit alors rejeté non comme faux, mais comme dénué de sens, relégué dans la « métaphysique » entendue péjorativement. Cette position, on le verra, dépasse l'agnosticisme plus qu'elle ne le renforce, puisqu'elle conteste jusqu'à l'existence d'une proposition sur laquelle il y aurait lieu de suspendre le jugement ; son exposé détaillé, ainsi que les objections qui ont ruiné le vérificationnisme strict, trouveront place dans la partie consacrée aux débats contemporains.
L'impossibilité de l'expérience religieuse comme preuve
[modifier | modifier le wikicode]Certains théologiens et philosophes religieux ont objecté que l'expérience religieuse ou mystique fournit une voie d'accès privilégiée à Dieu, rendant caduque la critique épistémologique agnostique. Rudolf Otto (1869-1937), dans son ouvrage Le Sacré (1917)[34], décrit l'expérience du numineux : ce sentiment de présence d'un « tout autre » transcendant, à la fois terrifiant (mysterium tremendum) et fascinant (mysterium fascinans).
Pour Otto, cette expérience du sacré constitue une catégorie sui generis, irréductible à toute autre forme d'expérience (esthétique, morale, rationnelle). Elle révèle immédiatement la présence du divin, de manière non conceptuelle et non rationnelle. Les grandes figures mystiques (Thérèse d'Avila, Jean de la Croix, al-Hallaj, Maître Eckhart) témoignent d'expériences de communion ou d'union avec Dieu qui semblent, pour eux, plus certaines et plus réelles que toute connaissance ordinaire.
Cependant, l'agnostique peut répondre que l'expérience subjective, aussi intense et convaincante soit-elle pour celui qui l'éprouve, ne constitue pas une preuve objective de l'existence de son objet. De nombreux phénomènes psychologiques (hallucinations, états modifiés de conscience, pathologies mentales) produisent des expériences subjectives extrêmement vives sans correspondre à aucune réalité extérieure. L'intensité phénoménologique d'une expérience ne garantit pas à elle seule l'existence extérieure de l'objet auquel le sujet l'attribue : rêves, illusions perceptives et états modifiés de conscience montrent qu'une expérience peut être subjectivement irrécusable tout en recevant plusieurs interprétations concurrentes.
De plus, les expériences religieuses varient grandement d'une tradition à l'autre. Encore faut-il distinguer la phénoménologie de l'expérience et la théorie religieuse à laquelle le sujet la rattache : ce sont souvent les interprétations doctrinales, plus que les expériences elles-mêmes, qui se contredisent. Les chrétiens rencontrent le Christ, les musulmans Allah, les hindous Krishna ou Shiva, les bouddhistes atteignent le nirvana. Ces expériences se contredisent mutuellement dans leurs contenus doctrinaux. Elles semblent donc davantage refléter les structures culturelles et psychologiques des croyants que révéler une réalité transcendante objective.
L'argument du désaccord : la diversité des conceptions de Dieu
[modifier | modifier le wikicode]Un argument épistémologique supplémentaire en faveur de l'agnosticisme réside dans la diversité extrême des conceptions de Dieu à travers les cultures et les époques. Si Dieu existait réellement et se révélait aux humains, on s'attendrait à un certain consensus sur sa nature et ses attributs. Or, c'est précisément le contraire qui se produit.
Les religions monothéistes affirment l'existence d'un Dieu personnel, créateur, omniscient et omnipotent. Les religions polythéistes postulent une pluralité de dieux aux pouvoirs limités et aux caractères distincts. Certaines traditions (bouddhisme théravada, jaïnisme) sont athées ou agnostiques. Les conceptions philosophiques de Dieu varient du Dieu personnel et provident du théisme classique au Dieu immanent et impersonnel de Spinoza, en passant par le Dieu-horloger du déisme ou le Dieu-processus de Whitehead.
Cette diversité suggère que les conceptions de Dieu reflètent davantage les cultures, les psychologies et les besoins humains qu'une réalité objective indépendante. Comme le note Hume dans son Histoire naturelle de la religion, les dieux ressemblent étrangement aux peuples qui les adorent : guerriers pour les peuples guerriers, paisibles pour les peuples pacifiques, jaloux et exclusifs pour les monothéistes, tolérants et pluralistes pour les polythéistes.
Conclusion : l'humilité épistémique
[modifier | modifier le wikicode]L'argument épistémologique aboutit, pour qui en accepte les prémisses, à une conclusion d'humilité intellectuelle : les limites structurelles de notre connaissance nous interdiraient de nous prononcer sur l'existence ou l'inexistence de Dieu, non par faiblesse accidentelle de nos facultés, mais en vertu de ce que serait la connaissance et de ce qu'est Dieu selon la théologie classique. Les adversaires de l'agnosticisme contestent l'une ou l'autre de ces prémisses : soit la conception empiriste de la connaissance, soit la manière dont la transcendance divine y est définie.
Reconnaître ces limites n'est pas un aveu de faiblesse, mais une marque de rigueur intellectuelle. L'agnosticisme épistémologique nous invite à distinguer soigneusement ce que nous savons de ce que nous croyons, ce qui peut être démontré de ce qui relève de la foi. Il nous met en garde contre la tentation de transformer nos espoirs, nos peurs ou nos intuitions subjectives en prétendues connaissances objectives.
Cette humilité épistémique n'interdit pas la recherche, la réflexion ou l'engagement existentiel. Elle circonscrit simplement le domaine légitime de la connaissance et nous rappelle que certaines questions, peut-être les plus importantes, pourraient dépasser durablement nos capacités cognitives.
La charge de la preuve et l'analogie de la théière de Russell
[modifier | modifier le wikicode]L'un des arguments les plus célèbres et les plus influents en faveur de l'agnosticisme est l'analogie de la « théière céleste » formulée par le philosophe et mathématicien britannique Bertrand Russell (1872-1970). Cette analogie, simple en apparence mais lourde d'implications, illustre un principe épistémologique essentiel : celui de la charge de la preuve (onus probandi). Elle entend établir qu'il n'appartient pas aux sceptiques de réfuter l'existence de Dieu, mais aux croyants de la prouver.
L'origine de l'analogie : l'article de 1952
[modifier | modifier le wikicode]Russell formule son analogie dans un article intitulé « Is There a God? » (Y a-t-il un Dieu ?), commandé en 1952 par le magazine londonien Illustrated. L'article, bien que payé, ne fut jamais publié du vivant de Russell, probablement en raison de son contenu jugé trop provocateur pour l'époque. Il ne parut qu'en 1997, dans un recueil posthume de ses écrits. Voici le raisonnement que Russell y déploie. Bien des orthodoxes, observe-t-il, parlent comme si c'était l'affaire des sceptiques de réfuter les dogmes reçus, plutôt que celle des dogmatiques de les prouver ; c'est là, bien entendu, une erreur. Supposons qu'il suggère qu'entre la Terre et Mars gravite une théière de porcelaine en orbite elliptique autour du Soleil : personne ne serait capable de réfuter son affirmation, pourvu qu'il ait pris soin d'ajouter que la théière est trop petite pour être révélée même par les télescopes les plus puissants. Mais s'il poursuivait en déclarant que, son affirmation ne pouvant être réfutée, il serait d'une intolérable présomption de la part de la raison humaine d'en douter, « on me prendrait à juste titre pour un fou ». Si toutefois l'existence d'une telle théière était affirmée dans des livres anciens, enseignée comme vérité sacrée tous les dimanches et inculquée dès l'école dans l'esprit des enfants, l'hésitation à y croire deviendrait une marque d'excentricité, qui vaudrait au sceptique les soins d'un psychiatre à une époque éclairée, ou ceux de l'inquisiteur à une époque antérieure.[35]
En 1958, répondant à la lettre d'un particulier, Russell revient sur cette analogie et précise sa position personnelle[36]. Il devrait, écrit-il, se dire agnostique ; mais, « à toutes fins pratiques, je suis athée ». L'existence du Dieu chrétien ne lui paraît pas plus probable que celle des dieux de l'Olympe ou du Valhalla ; et de même que personne ne peut prouver qu'aucune théière de porcelaine ne gravite entre la Terre et Mars, sans que quiconque juge pour autant l'hypothèse assez vraisemblable pour en tenir compte dans la pratique, de même le Dieu chrétien lui semble tout aussi improbable.
Le principe de la charge de la preuve
[modifier | modifier le wikicode]L'analogie de Russell illustre un principe logique et épistémologique de premier ordre : la charge de la preuve (onus probandi) incombe à celui qui affirme l'existence d'une entité, non à celui qui en doute ou suspend son jugement ; celui qui affirme au contraire qu'aucun dieu n'existe assume, lui aussi, une charge de preuve, car nier est encore affirmer. Ce principe, hérité du droit romain (« Onus probandi incumbit ei qui dicit, non ei qui negat » : la charge de la preuve incombe à celui qui affirme, non à celui qui nie), s'applique également à la démarche scientifique et philosophique.
Pourquoi ce principe est-il rationnel ? Pour plusieurs raisons convergentes :
Premièrement, l'argument de l'économie ontologique ou rasoir d'Occam : face à plusieurs hypothèses explicatives, il convient de privilégier la plus simple, celle qui fait le moins d'hypothèses non nécessaires. L'hypothèse « il n'y a pas de théière en orbite » est plus simple que l'hypothèse « il y a une théière en orbite », puisque la première ne postule rien de nouveau tandis que la seconde ajoute une entité supplémentaire à notre inventaire du monde. La parcimonie ne se réduit pourtant pas à un décompte d'entités : elle s'apprécie aussi au nombre de principes indépendants, à leur complexité interne et à leur portée explicative, et c'est précisément sur ce terrain que Swinburne soutient, à rebours, que le théisme est une hypothèse simple. La charge de la preuve, de même, ne dépend pas de la seule forme grammaticale d'un énoncé : elle varie selon le contexte dialectique, les connaissances d'arrière-plan et la spécificité de l'hypothèse, comme la discussion de Flew et de Le Poidevin le montrera plus loin. De même, l'hypothèse « Dieu n'existe pas » (ou plus précisément « l'univers existe sans qu'un créateur soit nécessaire ») est plus parcimonieuse que l'hypothèse « Dieu existe », qui ajoute un être aux propriétés extraordinaires.
Deuxièmement, l'argument de la prolifération des hypothèses invérifiables : si nous acceptions le principe inverse (celui qui nie doit prouver), nous devrions admettre l'existence de toute entité arbitrairement imaginée tant que personne n'a prouvé son inexistence. Or, il est infiniment plus facile d'inventer des hypothèses invérifiables que de les réfuter toutes. On pourrait postuler l'existence de licornes invisibles, de fées au fond du jardin, et ainsi de suite à l'infini. Exiger que les sceptiques réfutent chacune de ces hypothèses serait un fardeau épistémologique insupportable et improductif.
Troisièmement, l'asymétrie logique entre affirmation et négation : une affirmation d'existence (« X existe ») peut en principe être vérifiée par un seul cas positif (il suffit de trouver un exemplaire de X), tandis qu'une négation d'existence (« X n'existe pas ») exigerait une recherche exhaustive de tout l'univers pour être définitivement établie. Il est donc raisonnable d'exiger de celui qui affirme qu'il fournisse l'exemplaire positif, plutôt que d'exiger de celui qui nie qu'il prouve l'absence universelle.
La difficulté de prouver un négatif universel
[modifier | modifier le wikicode]Russell met en lumière un problème logique sérieux : dans les domaines empiriques ouverts, on ne peut généralement pas prouver une proposition négative universelle du type « X n'existe nulle part ». La restriction importe : on démontre sans peine qu'il n'existe pas de carré rond, ni d'entier entre deux entiers consécutifs, ni d'objet donné dans un domaine fini entièrement inspecté ; c'est l'ouverture du domaine, non la forme négative, qui fait la difficulté. Comment prouver qu'il n'y a pas de théière dans l'espace entre la Terre et Mars ? Il faudrait inspecter chaque centimètre cube de cet immense volume spatial, tenir compte de la possibilité que la théière soit en mouvement, ou qu'elle se cache derrière un astéroïde, ou qu'elle soit temporairement invisible pour une raison quelconque. Cette tâche est pratiquement impossible.
De même, comment prouver que Dieu n'existe pas ? S'il est défini comme transcendant (hors de l'espace et du temps), omnipotent (capable de se dissimuler à volonté), et spirituel (immatériel), alors par définition aucune investigation empirique ne peut démontrer son inexistence. Tout effort pour le détecter peut être contré par l'affirmation qu'il choisit de ne pas se manifester, ou que nos instruments sont inadéquats, ou que sa nature échappe à toute détection physique.
Cette impossibilité structurelle de prouver un négatif universel signifie que si la charge de la preuve pesait sur les athées ou les agnostiques, ceux-ci se trouveraient dans une position logiquement intenable. Ils devraient accomplir l'impossible : démontrer l'absence d'une entité qui, par définition théologique, échappe à toute vérification empirique. Le croyant, en revanche, pourrait toujours se retrancher derrière l'invérifiabilité de sa thèse pour la maintenir, quels que soient les contre-arguments.
Le renversement de la charge de la preuve : une erreur logique
[modifier | modifier le wikicode]Russell dénonce ce qu'il appelle une « erreur » commise par « bien des orthodoxes » : celle de renverser la charge de la preuve en exigeant des sceptiques qu'ils réfutent l'existence de Dieu. Cette erreur prend souvent la forme d'arguments d'un type bien connu : vous ne pouvez pas prouver que Dieu n'existe pas, donc il est raisonnable de croire qu'il existe.
Ce renversement constitue une pétition de principe (ou petitio principii), un type de raisonnement fallacieux où l'on présuppose ce qu'il faudrait démontrer. En plaçant la charge de la preuve sur les sceptiques, on présuppose implicitement que l'hypothèse théiste est la position par défaut, celle qu'il convient d'adopter tant qu'elle n'a pas été réfutée. Mais pourquoi le théisme serait-il la position par défaut plutôt que l'athéisme, l'agnosticisme ou toute autre position religieuse (polythéisme, panthéisme, déisme) ?
Ce sophisme, que les logiciens nomment argument d'ignorance (argumentum ad ignorantiam), consiste à conclure qu'une proposition est vraie du seul fait qu'elle n'a pas été prouvée fausse, ou inversement qu'elle est fausse du seul fait qu'elle n'a pas été prouvée vraie. L'ignorance (l'absence de connaissance) ne peut servir de preuve pour aucune conclusion positive. Comme le formule le « rasoir de Hitchens » (du nom du journaliste Christopher Hitchens) : « Ce qui est affirmé sans preuve peut être rejeté sans preuve. »[37]
Le rôle de la tradition et de l'éducation religieuse
[modifier | modifier le wikicode]Russell souligne un aspect sociologique crucial de l'analogie. Si la croyance en la théière céleste était consignée dans des livres anciens, enseignée comme vérité sacrée tous les dimanches et inculquée dès l'école dans l'esprit des enfants, alors le doute à son égard passerait pour de l'excentricité et exposerait le sceptique à la réprobation sociale, voire à la persécution.
Ce passage révèle la dimension idéologique et culturelle de la croyance religieuse. L'hypothèse de Dieu bénéficie d'un privilège épistémologique immérité : elle est considérée comme respectable, digne de considération sérieuse, exemptée du même niveau de scepticisme que nous appliquons spontanément à d'autres affirmations extraordinaires. Pourquoi cette asymétrie ? Uniquement en raison de l'ancienneté de la croyance, de son enracinement dans la tradition, et de son enseignement systématique aux enfants.
Russell suggère ainsi que la respectabilité sociale de la croyance en Dieu ne découle pas de sa plausibilité rationnelle, mais de facteurs historiques et sociologiques contingents. Si une théière céleste avait été vénérée pendant des millénaires, enseignée aux enfants comme une vérité sacrée, célébrée dans des rituels et des institutions, elle bénéficierait du même prestige culturel que Dieu. Mais cela ne la rendrait pas plus réelle pour autant.
Cette observation anticipe la critique sociologique de la religion développée par des penseurs comme Émile Durkheim, selon laquelle les croyances religieuses reflètent avant tout des structures sociales et des besoins collectifs, plutôt que des vérités objectives sur la nature de la réalité.
Les variantes contemporaines : licornes invisibles et monstres en spaghettis
[modifier | modifier le wikicode]L'analogie de Russell a inspiré de nombreuses variations contemporaines qui poursuivent le même objectif satirique et pédagogique. Parmi les plus célèbres figurent :
La Licorne Rose Invisible (Invisible Pink Unicorn), née en 1990 sur le forum Usenet alt.atheism, cumule à dessein deux attributs incompatibles, l'invisibilité et la couleur rose, pour parodier les attributs théologiques réputés mystérieux ; ses adeptes ironiques professent que « nous savons par la foi qu'elle est rose ». Le Monstre en spaghettis volant (Flying Spaghetti Monster), imaginé en 2005 par Bobby Henderson dans une lettre ouverte au conseil scolaire du Kansas qui voulait enseigner le dessein intelligent à parité avec l'évolution, poursuit le même but : toute doctrine invérifiable peut réclamer les mêmes égards qu'une autre, ce qui montre par l'absurde qu'aucune ne peut les exiger de l'école publique.
Le Dragon invisible dans le garage de Carl Sagan, présenté dans son ouvrage The Demon-Haunted World (1995), illustre le même principe. Sagan imagine quelqu'un affirmant qu'un dragon vit dans son garage. À chaque tentative de vérification (regarder, utiliser une caméra infrarouge, répandre de la farine pour révéler ses empreintes), l'affirmant ajoute une clause ad hoc : le dragon est invisible, il ne dégage pas de chaleur, il flotte dans les airs sans toucher le sol. Sagan demande alors ce qui distingue, au juste, un pareil dragon, invisible, incorporel, flottant, crachant un feu sans chaleur, de l'absence pure et simple de dragon[38].
Ces variations modernes de la théière de Russell remplissent la même fonction philosophique : elles exposent l'arbitraire des affirmations métaphysiques invérifiables et démontrent que l'incapacité à réfuter une hypothèse ne constitue pas une raison de la considérer comme vraie ou même probable.
Les objections philosophiques à l'analogie de Russell
[modifier | modifier le wikicode]Malgré sa popularité, l'analogie de la théière a suscité des objections de la part de philosophes religieux. Trois critiques principales méritent d'être examinées.
L'objection de la dissymétrie : Le philosophe catholique Peter van Inwagen et le philosophe réformé Alvin Plantinga ont argué que l'analogie échoue parce qu'il existe une dissymétrie importante entre la théière et Dieu. L'existence d'une théière en orbite serait un fait entièrement arbitraire, sans justification théorique ni motivation rationnelle. En revanche, l'hypothèse de Dieu répond à des questions métaphysiques de grande ampleur : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Comment expliquer l'ordre et la régularité de l'univers ? D'où vient la conscience humaine ? Pour ces philosophes, l'hypothèse théiste possède une force explicative que la théière n'a pas.
Toutefois, cette objection ne réfute pas le point central de Russell. Même si l'hypothèse théiste possède une force explicative (ce qui est contestable), cela ne dispense pas ses défenseurs de fournir des preuves positives de l'existence de Dieu. Une hypothèse peut être explicativement féconde tout en étant fausse. L'hypothèse du phlogistique expliquait jadis la combustion, mais le phlogistique n'existe pas. De plus, si l'on admet que toute hypothèse explicativement utile mérite d'être crue sans preuve, alors nous devrions également croire aux nombreuses autres hypothèses métaphysiques qui « expliquent » l'univers : le panthéisme spinoziste, le dualisme matière-esprit, l'idéalisme berkeleyien, le bouddhisme (qui nie un créateur), etc.
L'objection du témoignage et de l'expérience : Certains théologiens objectent que l'existence de Dieu bénéficie du témoignage de milliards de croyants à travers l'histoire, ainsi que d'expériences religieuses mystiques relatées dans toutes les cultures. La théière, en revanche, ne bénéficie d'aucun témoignage. L'analogie serait donc trompeuse car elle ignorerait la dimension testimoniale et expérientielle de la croyance religieuse.
Cette objection soulève la question complexe de la valeur probante du témoignage et de l'expérience subjective. Comme nous l'avons vu dans le chapitre sur Hume, le simple fait que de nombreuses personnes croient en X ou affirment avoir expérimenté X ne prouve pas que X existe objectivement. Des millions de personnes ont cru en Zeus, Odin, Vishnou, Quetzalcoatl ; ces témoignages convergents ne rendent pas ces dieux également réels. Les expériences mystiques, aussi sincères soient-elles, peuvent s'expliquer par la psychologie, la neurologie ou l'anthropologie culturelle sans requérir l'existence objective de leur objet prétendu.
L'objection de Paul Chamberlain : Le philosophe Paul Chamberlain soutient que l'analogie de Russell repose sur une distinction erronée entre affirmations positives et négatives. Selon lui, toute affirmation, qu'elle soit positive (« Dieu existe ») ou négative (« Dieu n'existe pas »), porte une charge de preuve. Il serait donc aussi fallacieux pour l'athée d'affirmer l'inexistence de Dieu sans preuve que pour le théiste d'affirmer son existence.
Cette objection méconnaît la position agnostique, qui se distingue précisément de l'athéisme dogmatique. L'agnostique ne prétend pas prouver que Dieu n'existe pas ; il se contente de suspendre son jugement faute de preuves suffisantes. La charge de la preuve pèse sur celui qui fait une affirmation d'existence, non sur celui qui suspend son jugement. L'agnosticisme ne constitue pas une affirmation négative (« je sais que Dieu n'existe pas »), mais une position épistémique neutre (« je ne sais pas si Dieu existe »).
L'usage de la théière par Richard Dawkins contre l'agnosticisme « conciliant »
[modifier | modifier le wikicode]Dans The God Delusion (2006)[39], le biologiste Richard Dawkins utilise l'analogie de Russell dans un contexte légèrement différent : non plus pour critiquer le théisme, mais pour critiquer ce qu'il nomme l'« agnosticisme de conciliation ». Certains agnostiques affirment que, puisque nous ne pouvons ni prouver ni réfuter l'existence de Dieu, nous devrions adopter une position d'indifférence parfaite, accordant 50% de probabilité à l'existence de Dieu et 50% à son inexistence.
Dawkins objecte que cette position est absurde. Si nous l'adoptions de manière cohérente, nous devrions aussi attribuer 50% de probabilité à l'existence de la théière de Russell, 50% aux licornes roses invisibles, 50% au Monstre en Spaghettis Volant, etc. Or, personne ne se dit « agnostique » au sujet de la théière : tout le monde reconnaît qu'elle est hautement improbable, même si son inexistence ne peut être rigoureusement prouvée.
Dawkins propose alors un « spectre de probabilité théiste » en sept positions :
1. Théisme fort : je sais avec certitude que Dieu existe.
2. Théisme de fait : je ne peux le prouver, mais je crois fortement en Dieu et je vis ma vie sur cette supposition.
3. Théisme faible : la probabilité de Dieu est supérieure à 50 %, mais bien inférieure à la certitude.
4. Agnosticisme pur : la probabilité de Dieu est exactement de 50 %.
5. Agnosticisme incliné vers l'athéisme : je ne sais pas si Dieu existe, mais je penche vers le scepticisme.
6. Athéisme de fait : je ne peux pas le savoir avec certitude, mais je pense que Dieu est très improbable et je vis ma vie en supposant qu'il n'existe pas.
7. Athéisme fort : je sais avec certitude que Dieu n'existe pas.
Dawkins lui-même se situe à la position 6, en soulignant que la position 4 (agnosticisme pur) est déraisonnable. De même que nous ne sommes pas « agnostiques » concernant les fées ou les lutins, nous ne devrions pas l'être concernant Dieu. L'absence de preuve définitive d'inexistence ne justifie pas une probabilité de 50%. Elle justifie au mieux une très faible probabilité, peut-être comparable à celle que nous attribuons à la théière céleste.
Dawkins distingue à cet égard deux agnosticismes : l'agnosticisme temporaire en pratique (Temporary Agnosticism in Practice, TAP), suspension provisoire en attendant que les données arrivent, et l'agnosticisme permanent par principe (Permanent Agnosticism in Principle, PAP), réservé aux questions qu'aucune donnée ne pourra jamais trancher[40]. Le premier est respectable mais provisoire ; le second, soutient-il, ne convient pas à la question de Dieu, qui relève selon lui d'une hypothèse quasi scientifique, probabilisable comme une autre.
Robin Le Poidevin a contesté ce cadrage. Si la question de Dieu relevait de l'agnosticisme permanent par principe, remarque-t-il, elle n'occuperait aucune place sur l'échelle de Dawkins : les degrés de cette échelle expriment des probabilités, et il se pourrait précisément qu'aucune probabilité, ni forte ni faible, ne puisse être assignée à l'hypothèse théiste. L'agnostique n'est alors pas celui qui parie sur un partage égal des chances, mais celui qui doute que ce partage ait ici un sens déterminable[41]. Quant à la probabilité minuscule de la théière, elle tient à l'extrême spécificité de l'hypothèse : un objet manufacturé, de porcelaine, sur telle orbite, exclut énormément d'états possibles du monde. L'hypothèse théiste, d'une tout autre généralité, ne se laisse pas mesurer au même étalon[42].
La théière de Russell et l'agnosticisme philosophique
[modifier | modifier le wikicode]Il convient de noter que l'analogie de Russell soutient parfaitement l'agnosticisme au sens strict, c'est-à-dire la suspension du jugement face à l'absence de preuves suffisantes. Russell lui-même se disait agnostique en théorie, mais athée en pratique, reconnaissant ainsi qu'une position théorique de suspension du jugement (je ne sais pas) est compatible avec une attitude pratique de rejet (je ne crois pas).
L'agnosticisme ne prétend pas que l'existence et l'inexistence de Dieu sont également probables. Il affirme simplement que nous manquons de preuves suffisantes pour trancher la question de manière définitive. Cette position est parfaitement cohérente avec l'attribution d'une très faible probabilité à l'existence de Dieu (comme Russell le fait avec sa théière), tout en reconnaissant honnêtement que cette probabilité n'est pas rigoureusement nulle.
La présomption d'athéisme en question
[modifier | modifier le wikicode]L'usage russellien de la théière a reçu une forme canonique chez Antony Flew, sous le nom de « présomption d'athéisme » : de même que l'accusé est présumé innocent tant que sa culpabilité n'est pas établie, l'athéisme, entendu comme simple absence de croyance, serait la position par défaut, et la charge de la preuve pèserait entièrement sur le théiste[43]. Si cette présomption est correcte, l'agnosticisme devient superflu : dès qu'il y a doute, et il y a toujours doute, on retombe sur l'athéisme, non sur la suspension du jugement.
Robin Le Poidevin a soumis cette présomption à un examen serré. Quel principe général, demande-t-il, ferait de l'athéisme la position par défaut ? Il en passe quatre en revue. Le terrain d'entente, d'abord : la position par défaut serait ce que les deux parties admettent déjà, et le théiste seul irait au-delà ; mais l'athée aussi dépasse ce terrain commun, puisqu'il affirme qu'il n'existe rien de plus que ce dont tous conviennent. La négativité, ensuite : seules les affirmations positives exigeraient justification ; mais ce principe, appliqué sans réserve, nous obligerait à abandonner nos croyances les plus ordinaires, celle d'avoir un corps par exemple, dès lors que le sceptique imagine un cerveau entretenu dans une cuve par quelque savant dérangé, hypothèse que rien dans l'expérience ne permet d'exclure entièrement. La majorité, encore : l'opinion majoritaire serait dispensée de preuve ; principe suspect entre tous, qui déplace la charge selon les pays, fige les opinions reçues et pénalise les minorités. La probabilité initiale, enfin : l'hypothèse la moins probable a priori porterait la charge ; mais encore faudrait-il pouvoir mesurer cette probabilité initiale, et la théière doit la sienne, presque nulle, à sa spécificité extrême, que l'hypothèse théiste ne partage pas. Aucun de ces principes ne tient, conclut Le Poidevin : il n'y a pas plus de présomption d'athéisme que de présomption de théisme, la charge de la preuve est partagée, et la position de départ est agnostique[44].
Conclusion : la leçon épistémologique de la théière
[modifier | modifier le wikicode]Pour ses partisans, l'analogie de la théière demeure l'un des arguments les plus percutants en faveur de l'agnosticisme : en remplaçant Dieu par une théière, elle rendrait sensible le traitement de faveur dont bénéficierait la croyance religieuse. La leçon épistémologique, elle, est plus modeste et plus solide : l'incapacité à réfuter une hypothèse ne constitue pas une raison de la croire, faute de quoi nous serions submergés d'hypothèses invérifiables, et la rationalité ordinaire place la charge de la preuve sur qui affirme l'existence d'une entité extraordinaire, comme nous le faisons spontanément pour les licornes ou les fantômes.
Reste la question, débattue plus haut, de savoir si l'hypothèse théiste est du même type que ces exemples : la réplique de la spécificité, chez Le Poidevin, soutient que non, et la présomption d'athéisme qui prolonge l'analogie a elle-même été contestée. La théière invite donc moins à un verdict qu'à une hygiène intellectuelle : ne pas confondre absence de réfutation et confirmation, et reconnaître dans la suspension du jugement une position philosophiquement respectable, que les uns tiennent pour la plus rationnelle et les autres pour excessivement exigeante.
L'éthique de la croyance selon Clifford
[modifier | modifier le wikicode]Le mathématicien et philosophe britannique William Kingdon Clifford (1845-1879) a développé l'une des défenses les plus influentes de l'agnosticisme, non pas sur le terrain épistémologique, mais sur le terrain éthique. Dans son célèbre essai « The Ethics of Belief » (L'éthique de la croyance), publié en 1877[45], Clifford transforme la question de la croyance religieuse d'un problème de connaissance en un problème de responsabilité morale. Son argumentation soutient que croire sans preuves suffisantes ne constitue pas seulement une erreur intellectuelle, mais une faute morale qui compromet le bien commun et l'intégrité personnelle.
La maxime de Clifford : l'impératif d'évidence
[modifier | modifier le wikicode]Clifford ouvre son essai par une maxime devenue célèbre, qui résume sa position de manière tranchante et sans compromis :
Croire quoi que ce soit sur la base d'une évidence insuffisante est mal, « toujours, partout et pour quiconque » (it is wrong always, everywhere, and for anyone, to believe anything upon insufficient evidence).
Cette maxime possède plusieurs caractéristiques notables. Premièrement, elle est universelle : elle s'applique « toujours, partout et pour quiconque », sans exception ni circonstance atténuante. Deuxièmement, elle est catégorique : elle n'admet aucun degré : croire sans évidence suffisante n'est pas simplement imprudent ou peu recommandable, c'est « mauvais » (wrong), terme qui possède une connotation morale forte. Troisièmement, elle ne se limite pas à certains domaines de la croyance : elle concerne « quoi que ce soit », incluant donc les croyances religieuses.
Cette maxime établit ce que les philosophes contemporains nomment un évidentialisme strict : la justification épistémique d'une croyance dépend exclusivement de l'évidence disponible qui la soutient, et croire en l'absence d'une telle évidence viole un devoir moral primordial. Avant d'en dérouler les conséquences, notons les questions que cette maxime laisse ouvertes et que les objections examinées plus loin reprendront : qu'est-ce qu'une évidence « suffisante » ? le seuil varie-t-il selon la gravité des enjeux ? une croyance largement involontaire peut-elle constituer une faute morale ? la culpabilité de l'armateur tient-elle à sa croyance ou à sa négligence dans l'action ? et le principe s'applique-t-il équitablement aux croyances religieuses et profanes ? L'évidentialisme de Clifford contraste vivement avec le fidéisme religieux, qui valorise la foi acceptée sans preuves, voire malgré les preuves contraires.
L'argument de l'armateur : responsabilité et croyance
[modifier | modifier le wikicode]Pour illustrer sa thèse, Clifford propose une parabole devenue célèbre : celle de l'armateur négligent. Cette illustration révèle pourquoi la formation de nos croyances engage notre responsabilité morale.
Un armateur possède un vieux navire en mauvais état. Des doutes surgissent concernant sa sécurité : il a subi de nombreuses réparations, il a mal résisté aux tempêtes précédentes, sa structure pourrait être compromise. L'armateur s'inquiète : devrait-il procéder à des inspections coûteuses ? Faire réparer le navire ? Renoncer au voyage prévu ?
Cependant, poursuit Clifford, l'armateur parvient à surmonter ces doutes « par un effort sincère et sérieux ». Il se dit qu'après tout, le navire a survécu à tant de voyages auparavant. Il se persuade que la Providence veille sur ceux qui naviguent. Il écarte ses inquiétudes comme des scrupules excessifs et acquiert ainsi la conviction, sincère et confortable, que son navire est parfaitement sûr et bon pour le voyage. Le navire part en mer avec des émigrants à son bord. Il coule au milieu de l'océan, et tous périssent.
Clifford pose alors la question centrale : que devons-nous dire de l'armateur ? Assurément, répond-il, qu'il fut bel et bien coupable de la mort de ces hommes. Pourquoi est-il coupable ? Sa croyance en la solidité du navire était pourtant sincère, authentique, nullement feinte. Mais cette sincérité ne saurait en rien l'excuser : sur la foi des indices qu'il avait devant lui, il n'avait aucun droit de croire ce qu'il croyait.
L'armateur a acquis sa croyance de manière irresponsable. Au lieu d'examiner soigneusement les faits, de consulter des experts, d'inspecter le navire, il a supprimé ses doutes par un effort de volonté et d'auto-persuasion. Il a préféré une croyance confortable à une enquête rigoureuse. Cette négligence épistémique constitue une faute morale, car elle a conduit à des conséquences désastreuses pour autrui.
Le cas où le navire ne coule pas : l'importance du processus
[modifier | modifier le wikicode]Clifford anticipe une objection naturelle : et si le navire n'avait pas coulé ? L'armateur ne serait-il pas alors innocent ? Clifford répond de manière tranchante que non, pas même dans ce cas : bien que sa croyance se fût révélée vraie, l'armateur n'y avait aucun droit, puisqu'il l'avait acquise non par un processus patient et honnête d'enquête, mais en étouffant ses doutes.
Cette réponse révèle un aspect crucial de l'éthique de la croyance : la valeur morale d'une croyance ne dépend pas de sa vérité fortuite, mais du processus par lequel elle a été acquise. Même si le navire avait survécu au voyage, l'armateur aurait été moralement coupable d'avoir cru de manière irresponsable. La chance qui fait que sa croyance s'est avérée vraie ne le disculpe pas de sa négligence initiale.
Cette insistance sur le processus plutôt que sur le résultat distingue l'éthique de la croyance de l'éthique conséquentialiste ordinaire. Nous avons le devoir de former nos croyances de manière responsable, par un « processus patient et honnête d'enquête », indépendamment de la question de savoir si ces croyances se révéleront vraies ou fausses. Le devoir porte sur la méthode d'acquisition de la croyance, non sur son contenu final.
L'extension à la croyance religieuse
[modifier | modifier le wikicode]Bien que Clifford ne mentionne pas explicitement la religion dans sa parabole initiale, l'application à la croyance religieuse est évidente et intentionnelle. De nombreux croyants forment leur foi sans enquête sérieuse, par habitude culturelle, conformisme social, espoir émotionnel ou crainte du châtiment. Ils « étouffent leurs doutes » lorsque des questions surgissent, se contentant d'autorités traditionnelles plutôt que d'examiner les preuves de manière critique.
Selon Clifford, une telle foi constitue une faute morale. Le croyant qui accepte les dogmes religieux sans les soumettre à un examen critique se rend coupable de la même négligence que l'armateur. Il n'a « aucun droit de croire » en Dieu, aux miracles, à l'immortalité de l'âme ou au salut éternel, s'il n'a pas fondé ces croyances sur une enquête rigoureuse et une évidence suffisante.
Cette position implique directement l'agnosticisme concernant Dieu. Puisque, comme nous l'avons vu dans les sections précédentes, l'évidence en faveur de l'existence de Dieu est au mieux ambiguë et insuffisante, le devoir moral commande de suspendre notre jugement. L'agnosticisme ne représente pas simplement une position épistémique prudente ; c'est une obligation morale découlant de notre responsabilité envers la vérité.
Les conséquences sociales de la croyance irresponsable
[modifier | modifier le wikicode]Clifford ne se contente pas d'un argument individualiste. Il soutient que nos croyances ont des conséquences sociales qui dépassent largement notre sphère privée. Chaque croyance acceptée sans critique contribue à façonner le climat intellectuel et moral de la société :
Aucune croyance, si forte et si sincère soit-elle, n'est une affaire purement privée, parfaitement sans conséquence pour nos semblables : nos mots, nos expressions, nos formes et nos procédures, nos actions même les mieux intentionnées, tout cela procède du fond de nos croyances.
Nos croyances informent nos actions, mais aussi nos attitudes, nos jugements et nos décisions quotidiennes. Elles influencent la manière dont nous élevons nos enfants, dont nous traitons autrui, dont nous participons à la vie civique. Une société où les individus adoptent des croyances sans examen critique devient une société intellectuellement irresponsable, vulnérable au fanatisme, à la superstition et à la manipulation.
Clifford va plus loin : les croyances héritées de nos ancêtres ne sont pas des possessions privées et isolées ; elles puisent à un patrimoine commun, à l'opinion générale, à la croyance collective de l'humanité, qu'elles augmentent en retour et par lesquelles elles infléchissent les croyances d'autrui. Nos croyances personnelles contribuent au stock commun de croyances de l'humanité. En acceptant une croyance sans justification, nous ne corrompons pas seulement notre propre intégrité intellectuelle ; nous empoisonnons le puits commun dont boivent tous les membres de la société.
Cette dimension sociale transforme la croyance en question de responsabilité collective. Nous avons des obligations non seulement envers nous-mêmes, mais envers autrui et envers les générations futures. Accepter la croyance religieuse sans critique, même si elle nous apporte personnellement du réconfort, constitue une trahison de cette responsabilité collective.
La crédulité comme habitude vicieuse
[modifier | modifier le wikicode]Clifford analyse la crédulité non comme un défaut intellectuel isolé, mais comme une habitude vicieuse qui corrompt progressivement le caractère. Celui qui cède une fois à la tentation de croire sans preuve s'affaiblit pour les occasions futures :
Celui qui laisse passer une croyance sans l'avoir soumise à l'enquête, parce qu'elle est confortable et agréable, ne pourra éviter de recommencer à la prochaine occasion ; et à force de recommencer, il finira par perdre la faculté de discriminer le vrai du faux. L'habitude de croire par désir plutôt que sur preuve s'installera si largement dans son esprit qu'il ne pourra plus se fier à aucun de ses jugements.
Cette analyse psychologique révèle un danger méconnu de la foi religieuse non critique : elle ne corrompt pas seulement cette croyance particulière, mais érode notre capacité générale de jugement critique. Celui qui accepte les dogmes religieux parce qu'ils sont réconfortants ou traditionnels, sans exiger de preuves, développe un vice épistémique qui s'étendra à d'autres domaines.
Ce vice épistémique se manifeste par une crédulité généralisée : la disposition à accepter les affirmations sur leur seule autorité, tradition ou convenance, plutôt que sur leur mérite rationnel. Une personne habituée à suspendre son esprit critique en matière religieuse le suspendra plus facilement en matière politique, sociale ou commerciale. Elle deviendra vulnérable aux propagandes, aux pseudo-sciences, aux théories du complot et aux charlataneries de toutes sortes.
Clifford conclut de manière sévère : celui qui s'autorise à se dire une chose parce qu'elle le réconforte, sans se soucier de savoir si elle est vraie ou non, détruit dans sa propre personne le modèle sur lequel une société digne de ce nom devrait se construire.
La vertu de l'enquête rigoureuse
[modifier | modifier le wikicode]Face au vice de la crédulité, Clifford oppose la vertu de l'enquête rigoureuse (honest inquiry). Cette vertu se caractérise par plusieurs dispositions intellectuelles :
1. La patience : l'enquêteur vertueux ne se précipite pas vers une conclusion, mais examine patiemment les preuves disponibles.
2. L'honnêteté : il ne dissimule ni ne minimise les preuves contraires à ses préférences ou intérêts.
3. Le courage intellectuel : il accepte les conclusions de son enquête, même si elles contredisent ses espoirs ou ses croyances antérieures.
4. L'humilité épistémique : il reconnaît les limites de son savoir et suspend son jugement lorsque l'évidence est insuffisante.
Cette vertu d'enquête ne garantit pas la vérité : nous pouvons enquêter honnêtement et néanmoins nous tromper. Mais elle garantit l'intégrité intellectuelle, la préservation de notre faculté de jugement, et la contribution responsable au patrimoine commun de connaissances de l'humanité.
L'agnosticisme, de ce point de vue, représente l'expression paradigmatique de cette vertu intellectuelle appliquée aux questions métaphysiques. L'agnostique reconnaît honnêtement que l'évidence concernant Dieu est insuffisante pour justifier une croyance ferme dans un sens ou dans l'autre. Cette reconnaissance n'est pas un aveu de faiblesse, mais une manifestation de force morale et d'intégrité intellectuelle.
Les objections à l'éthique cliffordienne de la croyance
[modifier | modifier le wikicode]L'éthique rigoriste de Clifford a suscité de nombreuses critiques, dont la plus célèbre provient de William James dans son essai « La volonté de croire » (1896).
L'objection de l'impossibilité pratique : Les critiques soutiennent que la maxime de Clifford est impossible à satisfaire dans la pratique. Nous formons constamment des croyances sur la base d'évidences insuffisantes, simplement parce que la vie quotidienne l'exige. Lorsque je décide de traverser un pont, de manger au restaurant, de faire confiance à un ami, je ne procède pas à une enquête exhaustive ; je crois sur la base d'indices limités et d'habitudes. Si nous appliquions rigoureusement la maxime de Clifford, nous serions paralysés par l'indécision.
Clifford peut répondre qu'il existe une différence entre les croyances pratiques ordinaires (où un degré raisonnable de confiance suffit) et les croyances métaphysiques extraordinaires (comme l'existence de Dieu), qui requièrent des standards de preuve plus élevés. De plus, dans les cas pratiques, nous acceptons un certain risque d'erreur comme inévitable, tandis que dans les questions religieuses, nous prétendons souvent à une certitude absolue injustifiable.
L'objection du volontarisme doxastique : Certains philosophes objectent que nous ne contrôlons pas volontairement nos croyances. Je ne peux pas décider de croire que 2+2=5 ou que je peux voler en battant des bras. Les croyances s'imposent à nous en fonction de notre constitution psychologique et de nos expériences. Si nous ne pouvons pas contrôler nos croyances, comment pourrions-nous être tenus moralement responsables de les avoir ?
Cette objection soulève le problème complexe du volontarisme doxastique : pouvons-nous choisir nos croyances ? Clifford semble présupposer que oui, au moins indirectement. Même si nous ne pouvons pas croire par simple décision, nous pouvons contrôler le processus par lequel nous formons nos croyances : chercher activement l'information, examiner les preuves contraires, soumettre nos intuitions à l'examen critique, etc. La responsabilité porte sur ces actions indirectes qui influencent nos croyances.
Graham Oppy a donné à cette objection une tournure psychologique. Relisons l'histoire de l'armateur : pour que la faute soit une faute de croyance, il faudrait que l'armateur ait pu, à volonté, se fabriquer une conviction sincère en étouffant ses soupçons. Or il est bien plus vraisemblable que sa décision d'envoyer le navire doive tout à son désir de gagner de l'argent, désir assez puissant pour l'emporter sur des doutes qui, eux, subsistaient : la faute morale réside alors dans le triomphe d'un désir indigne au moment d'agir, non dans une prétendue violation du principe évidentialiste[46]. L'exemple fondateur de l'évidentialisme, ainsi redécrit, ne prouverait pas ce qu'il est censé prouver.
L'objection des « options vivantes » de William James : William James argumente que certaines questions pratiques et existentielles, notamment religieuses, constituent des « options vivantes, forcées et capitales (momentous) » où nous devons choisir même en l'absence d'évidence suffisante. Attendre des preuves définitives pourrait nous faire perdre un bien important (le salut, la relation avec Dieu, la vie spirituelle enrichie). Dans ces cas, affirme James, nous avons le droit de « vouloir croire », c'est-à-dire de laisser nos passions et nos espoirs influencer nos croyances.
Clifford peut répondre que James confond croyance et action. Nous pouvons agir comme si Dieu existait (vivre moralement, participer à une communauté religieuse, cultiver la spiritualité) sans nécessairement croire que Dieu existe. L'agnosticisme pratique permet cette attitude : suspension du jugement théorique combinée à un engagement pratique.
L'influence de Clifford sur l'agnosticisme contemporain
[modifier | modifier le wikicode]L'éthique de la croyance de Clifford a durablement influencé la pensée agnostique contemporaine en déplaçant le débat du terrain purement épistémologique au terrain éthique. L'agnosticisme n'est plus seulement une conclusion raisonnable face à l'insuffisance des preuves ; c'est, à leurs yeux, une position moralement exigeante, qui manifeste l'intégrité intellectuelle, la lucidité dans le doute et la responsabilité sociale.
Cette dimension éthique, aux yeux de ses partisans, renforce puissamment l'agnosticisme. Face aux croyants qui accusent les agnostiques de pusillanimité ou d'indifférence spirituelle, l'éthique cliffordienne retourne l'accusation : c'est le croyant sans preuves qui manque de courage intellectuel, qui préfère le confort de la certitude à la difficile honnêteté du doute. L'agnostique, loin d'être tiède ou lâche, manifeste une vertu épistémique exemplaire.
De plus, la critique sociale de Clifford résonne fortement à notre époque de désinformation, d'infox et de crédulité généralisée. Son avertissement sur les dangers de la croyance sans critique apparaît prophétique : des sociétés où les individus acceptent les affirmations sans examen critique deviennent vulnérables au fanatisme, au populisme et à la manipulation. L'agnosticisme représente ainsi une forme de résistance intellectuelle contre la dégradation du discours public.
Clifford et l'agnosticisme comme position par défaut
[modifier | modifier le wikicode]L'éthique de Clifford suggère que l'agnosticisme devrait être la position par défaut concernant toute question pour laquelle l'évidence est insuffisante. Plutôt que de demander « Pourquoi es-tu agnostique concernant Dieu ? », nous devrions demander « Pourquoi crois-tu en Dieu malgré l'insuffisance des preuves ? ». Le fardeau de la justification ne pèse pas sur celui qui doute, mais sur celui qui affirme.
Cette inversion correspond exactement au principe de la charge de la preuve que nous avons vu avec la théière de Russell. Mais Clifford ajoute une dimension éthique : non seulement l'affirmant doit fournir des preuves (argument logique), mais il devrait le faire (impératif moral). Croire sans preuves ne viole pas simplement les normes de rationalité ; cela viole un devoir moral envers soi-même et autrui.
Conclusion : l'agnosticisme comme vertu intellectuelle
[modifier | modifier le wikicode]L'éthique de la croyance de William Kingdon Clifford transforme l'agnosticisme d'une position épistémologique prudente en une vertu intellectuelle et morale. Selon Clifford, nous avons le devoir de former nos croyances de manière responsable, par un processus patient et honnête d'enquête. Croire en Dieu sans preuves suffisantes constitue non seulement une erreur intellectuelle, mais une faute morale qui corrompt notre intégrité, affaiblit notre jugement critique, et empoisonne le patrimoine commun de croyances de l'humanité.
L'agnosticisme représente ainsi la réponse moralement appropriée à l'insuffisance des preuves concernant Dieu. Il manifeste le courage intellectuel de résister aux certitudes confortables, l'humilité épistémique de reconnaître les limites de notre savoir, et la responsabilité sociale de ne pas contribuer à la dégradation du discours rationnel.
Cette dimension éthique de l'agnosticisme enrichit substantiellement la position : il ne s'agit plus simplement de dire « je ne sais pas », mais de dire « je ne peux pas en bonne conscience prétendre savoir ce que je ne sais pas ». L'agnosticisme devient ainsi l'expression d'une conscience épistémique exigeante, d'un engagement envers la vérité et d'un refus de la complaisance intellectuelle.
Comme le conclut Clifford dans une image restée mémorable, le devoir envers l'humanité commande de ne pas laisser la croyance sans preuve se propager, telle une peste, par contagion, mais de s'efforcer de purifier l'air qui la répand. L'agnosticisme, de ce point de vue, constitue un acte de salubrité publique intellectuelle, une contribution essentielle à la santé morale et épistémique de la société. Il va de soi que cette conclusion vaut ce que vaut la prémisse évidentialiste : on verra plus loin que James lui oppose un droit de croire dans certaines conditions, et qu'Oppy conteste jusqu'à la lecture que Clifford fait de son propre exemple. La force du réquisitoire ne dispense pas d'examiner la règle.
Formes de l'agnosticisme et positions voisines
[modifier | modifier le wikicode]L'agnosticisme n'est pas une position monolithique, mais recouvre une famille de positions philosophiques distinctes qui partagent un air de famille : la reconnaissance des limites de notre connaissance concernant l'existence et la nature de Dieu. Ces différentes variétés se distinguent par leur évaluation de la permanence ou de la temporalité de notre ignorance, par leur attitude pratique face à cette ignorance, et par leur degré de confiance dans la possibilité future d'une connaissance. Examiner ces distinctions permet de saisir la richesse et la nuance de la pensée agnostique.
Les formes de l'agnosticisme
[modifier | modifier le wikicode]Les distinctions qui suivent portent sur l'agnosticisme proprement dit. Elles précisent tour à tour la force de la thèse (faible ou forte), l'attitude pratique qui l'accompagne (athée ou théiste), le statut du mot (état de fait ou thèse philosophique), sa grammaire doxastique, son objet et jusqu'à sa sémantique.
Agnosticisme faible et agnosticisme fort
[modifier | modifier le wikicode]La distinction la plus structurante oppose l'agnosticisme faible (ou temporaire, ou empirique) à l'agnosticisme fort (ou permanent, ou de principe).
L'agnosticisme faible soutient que nous ne savons pas actuellement si Dieu existe, mais que cette ignorance est potentiellement provisoire. Il est concevable qu'à l'avenir, de nouvelles preuves, de nouvelles découvertes scientifiques ou de nouveaux arguments philosophiques nous permettent de trancher la question. L'agnostique faible adopte une attitude d'attentisme épistémique : il suspend son jugement en attendant que des éléments probants se présentent.
Cette position peut, mais ne doit pas nécessairement, reposer sur l'idée que l'existence de Dieu est une question empirique en principe : l'agnostique faible peut aussi attendre de nouveaux arguments philosophiques, de nouveaux témoignages ou de nouvelles expériences, et non des seules découvertes scientifiques. Par analogie, avant l'invention du microscope, nous ne savions pas si des micro-organismes existaient ; mais cette ignorance était temporaire, liée à des limitations techniques. De même, selon l'agnostique faible, notre ignorance concernant Dieu pourrait être levée par des progrès futurs de l'investigation.
L'agnostique faible peut arguer que certains développements conceptuels ou empiriques pourraient modifier la situation épistémique. Par exemple, si une théorie physique complète expliquait l'origine de l'univers sans recourir à un créateur transcendant, cela renforcerait la position athée aux yeux de beaucoup, encore qu'une théorie physique explique des états du monde sans répondre par elle-même à la question de savoir pourquoi ces lois et cette structure existent. Inversement, si un événement extraordinaire (une manifestation divine publique, répétée et incontestable) se produisait, cela pourrait constituer une preuve déterminante de l'existence de Dieu.
L'agnosticisme fort (ou de principe), en revanche, affirme que la question de l'existence de Dieu est inconnaissable par principe, non pas accidentellement ou temporairement, mais structurellement. Les limites de notre connaissance ne sont pas des obstacles techniques provisoires, mais des frontières définitives inscrites dans la nature même de la question et dans nos facultés cognitives.
Cette position s'appuie sur l'analyse kantienne des limites de la raison : Dieu, pensé comme transcendant, échappe par définition à toute intuition sensible, donc à toute connaissance théorique au sens kantien. Notre appareil cognitif ne peut connaître que les phénomènes, c'est-à-dire ce qui nous est donné dans l'expérience spatio-temporelle. Un être hors de l'espace et du temps échappe définitivement à toute investigation possible. L'agnosticisme fort affirme donc une inconnaissabilité de principe : quels que soient les progrès futurs de la science ou de la philosophie, la question de Dieu restera indécidable.
Herbert Spencer (1820-1903), philosophe évolutionniste britannique, a défendu une version de l'agnosticisme fort en affirmant que derrière les phénomènes observables se trouve une réalité ultime (l'« Inconnaissable ») qui dépasse définitivement nos capacités cognitives. Cette réalité peut être désignée comme « Dieu », mais rien de positif ne peut être dit à son sujet. Spencer concluait à une sorte de réconciliation entre religion et science : chacune reconnaît ses limites et laisse place à un mystère commun qu'aucune ne peut pénétrer. Huxley et Stephen, pour leur part, se défiaient de cette rechute du non-savoir dans une entité positive : hypostasier l'Inconnaissable, c'était à leurs yeux réintroduire par la fenêtre le contenu même que l'agnosticisme venait de mettre à la porte[48].
Agnosticisme athée et agnosticisme théiste
[modifier | modifier le wikicode]Une autre distinction importante porte sur l'attitude pratique adoptée face à l'incertitude théorique. L'agnostique reconnaît qu'il ne sait pas si Dieu existe ; mais cette reconnaissance théorique laisse ouverte la question de savoir s'il croit en Dieu et comment il vit cette incertitude.
L'expression même d'« agnosticisme athée » suppose la définition faible de l'athéisme comme simple absence de croyance ; dans une cartographie comme celle d'Oppy, où l'athée croit qu'il n'existe pas de dieux, les deux termes s'excluent. Sous cette convention, l'agnosticisme athée (ou agnosticisme incliné vers l'athéisme) combine la suspension du jugement théorique avec une absence de croyance pratique. L'agnostique athée ne prétend pas savoir que Dieu n'existe pas, mais il ne croit pas non plus en Dieu et vit sa vie comme si Dieu n'existait pas. Sa position peut se formuler ainsi : je ne peux prouver que Dieu n'existe pas, mais, en l'absence de preuves suffisantes de son existence, je n'ai aucune raison de croire en lui.
Bertrand Russell incarnait cette position. Dans sa lettre de 1958, il se disait agnostique en toute rigueur, mais athée à toutes fins pratiques, jugeant l'existence du Dieu chrétien aussi peu probable que celle des dieux de l'Olympe ou du Valhalla. Pour Russell, l'agnosticisme théorique (« je ne peux prouver l'inexistence de Dieu ») se combine avec l'athéisme pratique (« je vis comme si Dieu n'existait pas »).
Le philosophe Michael Martin a donné un cadre à cette combinaison en distinguant deux athéismes. L'athéisme négatif, fidèle à l'étymologie grecque, désigne la simple absence de croyance en Dieu ; l'athéisme positif y ajoute la croyance qu'il n'existe pas de dieu. Tout athée positif est par définition athée négatif, mais l'inverse ne vaut pas[49]. L'agnostique athée occupe exactement cette zone intermédiaire : dépourvu de croyance théiste, il s'abstient pourtant d'affirmer l'inexistence divine. La formule de Russell, agnostique en théorie, athée en pratique, trouve ici sa grammaire conceptuelle.
Cette position repose sur le principe que l'absence de preuve constitue une raison suffisante pour l'absence de croyance. Face à l'infinité des propositions possibles (la théière de Russell, les licornes invisibles, Zeus, Brahma, etc.), nous ne pouvons adopter une attitude de croyance neutre envers toutes. Nous suspendons par défaut notre croyance jusqu'à ce que des preuves suffisantes se présentent. L'agnostique athée applique ce principe à Dieu.
L'agnosticisme théiste (parfois appelé fidéisme agnostique) adopte la position inverse : suspension du jugement théorique combinée avec une croyance pratique en Dieu. L'agnostique théiste reconnaît honnêtement qu'il ne possède pas de preuves rationnelles suffisantes de l'existence de Dieu, mais il choisit néanmoins de croire en Dieu et d'orienter sa vie selon cette croyance.
La possibilité même d'une telle « croyance agnostique » fait aujourd'hui l'objet d'un débat serré. Yuval Avnur distingue ainsi l'agnosticisme comme simple suspension du jugement de l'agnosticisme comme verdict philosophique sur l'insuffisance des preuves, et se demande si l'on peut, sans irrationalité, croire ce que l'on tient soi-même pour philosophiquement indémontré[50].
On invoque souvent ici Søren Kierkegaard (1813-1855), quoique cette annexion demande des précautions sur lesquelles on reviendra. Pour Kierkegaard, la foi authentique ne repose jamais sur des preuves rationnelles ou des certitudes objectives. Au contraire, la foi requiert un saut par-delà la raison, une décision existentielle prise dans l'incertitude et le risque. Kierkegaard écrit dans Crainte et tremblement : « La foi commence précisément là où la pensée s'arrête. »[51]
Dans ses Miettes philosophiques, Kierkegaard développe le concept de paradoxe absolu : l'incarnation de Dieu en Christ représente une contradiction logique pour la raison (l'éternel devenant temporel, l'infini se faisant fini). Face à ce paradoxe, deux attitudes sont possibles : le scandale (le rejet indigné de ce qui offense la raison) ou la foi (l'acceptation par un acte de volonté de ce qui dépasse la raison). La foi n'est pas un savoir, mais un choix existentiel engageant toute la personne.
Le classement de Kierkegaard parmi les agnostiques théistes demande cependant de la prudence. Kierkegaard est un penseur chrétien : il ne suspend pas son jugement sur l'existence de Dieu, il affirme la nécessité d'un engagement fondé sur la révélation, le paradoxe et la subjectivité[52], et il récuse moins la connaissance de Dieu qu'il ne méprise la prétention d'établir le christianisme par preuves. Son cas illustre en réalité une leçon de méthode : admettre la thèse agnostique sur les pouvoirs de la raison (nul ne peut démontrer Dieu) ne suffit pas à faire de quelqu'un un agnostique, puisqu'on peut joindre à cette thèse une foi entière. Le fidéisme et l'agnosticisme théiste se touchent donc sans se confondre : le premier est une doctrine de la foi, le second une manière de vivre la suspension du jugement.
L'agnosticisme théiste affirme donc : je ne sais pas si Dieu existe, mais je crois sans prétendre savoir, et je m'engage religieusement malgré l'incertitude. Cette position peut sembler paradoxale (comment croire ce qu'on ne sait pas ?), mais elle repose sur une distinction entre connaissance objective et engagement subjectif. La connaissance objective demeure impossible, mais l'engagement subjectif reste légitime si la question revêt une importance existentielle suffisante.
Agnosticisme comme état et agnosticisme comme thèse
[modifier | modifier le wikicode]Une autre distinction, transversale aux précédentes, sépare deux emplois du mot. En un premier sens, purement descriptif, l'agnosticisme désigne un état doxastique : le fait, pour un esprit, de ne croire ni à l'existence ni à l'inexistence de Dieu. En un second sens, normatif, il désigne une thèse philosophique : la thèse que la suspension du jugement est ici l'attitude requise, soit parce que les preuves disponibles sont insuffisantes, soit, plus fortement, parce que la connaissance en cette matière est impossible. Yuval Avnur a souligné l'importance de cette distinction dans les débats contemporains : autre chose est de se trouver sans croyance, autre chose de prononcer un verdict réfléchi sur l'insuffisance des raisons[53].
L'état d'absence de croyance se contente d'une position négative : l'absence de croyance tant en l'existence qu'en l'inexistence de Dieu. Cet état ne requiert par lui-même aucune justification positive ; il se constate, découlant simplement du manque de preuves ressenties comme suffisantes dans les deux directions, et il peut d'ailleurs, on l'a vu avec Oppy, se rencontrer aussi bien chez l'innocent qui n'a jamais croisé la question.
La thèse agnostique, en revanche, affirme quelque chose, dans sa version forte l'impossibilité même de la connaissance, et cette affirmation requiert une justification : pourquoi serait-il impossible de connaître l'existence ou l'inexistence de Dieu ? L'agnostique qui soutient la thèse doit fournir des arguments (comme l'analyse kantienne des limites de la raison, ou le principe humien de l'empirisme) pour soutenir son diagnostic d'inconnaissabilité.
La cartographie contemporaine : croire, nier, suspendre
[modifier | modifier le wikicode]La philosophie analytique récente a entrepris de mettre de l'ordre dans ce vocabulaire. Graham Oppy propose des définitions strictement doxastiques, c'est-à-dire formulées en termes de croyance. Le théiste croit qu'il existe au moins un dieu ; l'athée croit qu'il n'existe pas de dieux ; l'agnostique, ayant considéré la question, suspend son jugement et ne croit ni l'un ni l'autre. À ces trois figures, Oppy en ajoute une quatrième, souvent oubliée : l'innocent, qui ne croit ni ne rejette, non parce qu'il a examiné la question, mais parce qu'il ne l'a jamais rencontrée, faute de posséder le concept même de dieu. Le nourrisson d'un mois, le chimpanzé, la personne atteinte de démence avancée sont des innocents, non des agnostiques[54]. La distinction est instructive : elle rappelle que l'agnosticisme est une position, le résultat d'un examen, et non une simple vacance de l'esprit.
Ce cadre permet aussi de situer l'agnostique sur l'échelle des degrés de conviction. Si l'on décrit les esprits en termes de crédences, ces probabilités subjectives que chacun assigne aux propositions, l'athée peut loger n'importe où au-dessus de la moitié de conviction que les dieux n'existent pas, du doute prépondérant jusqu'à la certitude ; l'agnostique, lui, se tient au point d'équilibre, quoique avec plus ou moins de fermeté dans cette position d'équilibre même[55]. Cette représentation par probabilités précises a d'ailleurs ses limites : suspendre son jugement n'oblige pas à assigner exactement une chance sur deux ; on peut refuser toute valeur précise, s'en tenir à un intervalle, ou raisonner par seuils au-dessous desquels on ne croit ni la proposition ni sa négation. Oppy note enfin que si l'on exigeait, pour croire, une preuve au sens des sciences formelles, une dérivation à partir de prémisses faisant l'objet d'un consensus universel des experts, alors quiconque n'est pas un innocent devrait être agnostique : c'est dire que la question se joue ailleurs, dans l'évaluation d'indices qui ne sont jamais des démonstrations[56].
L'agnosticisme élargi : l'ultimisme de Schellenberg
[modifier | modifier le wikicode]John L. Schellenberg a proposé d'élargir l'objet même de la suspension. L'agnosticisme classique se définit par rapport au théisme occidental, c'est-à-dire à une conception locale et déterminée du divin. Schellenberg lui substitue ce qu'il nomme l'ultimisme (ultimism) : la proposition qu'il existe une réalité ultime sur les plans métaphysique, axiologique et sotériologique, autrement dit une réalité qui serait à la fois le fond de l'être, la source de la valeur et le lieu du salut. Sur cette proposition très générale, soutient-il, l'humanité en est encore aux premiers âges de son enquête : nous ne sommes pas en position de savoir si elle est vraie ou fausse, et la suspension du jugement s'impose[57]. Ce nouvel agnosticisme ne débouche pourtant pas sur la pure abstention : Schellenberg défend la possibilité d'une foi non doxastique, engagement imaginatif et pratique envers l'ultime qui ne requiert pas la croyance. Le même auteur est du reste à l'origine de l'argument de la dissimulation divine (divine hiddenness) : si un Dieu parfaitement aimant existait, il ne laisserait pas subsister d'incroyance non résistante, c'est-à-dire de personnes ouvertes à la relation divine et pourtant privées de toute évidence suffisante ; or cette incroyance existe[58]. L'argument vise l'athéisme comme conclusion ; mais son matériau, le silence apparent de Dieu envers des chercheurs sincères, est aussi l'expérience dont se nourrit l'agnosticisme vécu.
Le « nouvel agnosticisme » sémantique de Le Poidevin
[modifier | modifier le wikicode]Robin Le Poidevin a proposé, dans un sens différent, d'étendre l'agnosticisme du plan de l'existence au plan du sens. L'agnosticisme classique est existentiel (nous ignorons si Dieu existe) et, par voie de conséquence, aléthique (nous ignorons si telle ou telle proposition religieuse est vraie) ; mais il présuppose une sémantique réaliste, selon laquelle les énoncés théologiques sont vrais ou faux en vertu d'une réalité transcendante indépendante de nous. Or la philosophie de la religion du XXe siècle a vu fleurir des lectures rivales du discours religieux : l'expressivisme, pour lequel ce discours exprime des sentiments et des engagements plutôt qu'il ne décrit ; le positivisme religieux, pour lequel son sens réel est d'ordre moral ; le fictionnalisme, pour lequel ses énoncés sont vrais dans la fiction religieuse comme il est vrai, dans la pièce de Shakespeare, que Lear partagea son royaume entre ses filles aînées[59]. L'agnostique sémantique suspend son jugement sur la question de savoir laquelle de ces sémantiques est la bonne. La conséquence est inattendue : on peut alors adhérer aux propositions religieuses, les affirmer, les pratiquer, tout en demeurant agnostique sur le régime de vérité qui les gouverne. À la différence de l'ignosticisme, qui déclare le discours théologique dépourvu de sens, ce « nouvel agnosticisme » le tient pour sensé de plusieurs manières possibles, entre lesquelles il ne tranche pas ; il rend ainsi pensable une vie religieuse authentiquement agnostique[60].
Positions voisines de l'agnosticisme
[modifier | modifier le wikicode]Les positions suivantes sont souvent rangées parmi les agnosticismes ; il est plus exact d'y voir des positions voisines, qui croisent l'agnosticisme sans s'y réduire. La théologie apophatique affirme le plus souvent que Dieu existe, tout en tenant son essence pour au-delà de nos concepts : c'est une doctrine théiste de l'inconnaissabilité divine, non une suspension du jugement sur l'existence. L'ignosticisme conteste que la question soit déjà formulée avec assez de précision pour qu'on puisse suspendre son jugement entre deux propositions intelligibles. L'apatheïsme, enfin, ne porte pas sur la connaissance mais sur l'importance : on peut être apathéiste et théiste, athée ou agnostique. Les présenter ici, ce n'est donc pas les confondre avec l'agnosticisme, mais cartographier son voisinage.
La théologie apophatique
[modifier | modifier le wikicode]Ce qu'on appelle parfois agnosticisme apophatique s'enracine dans une longue tradition théologique et mystique : la théologie négative ou théologie apophatique (du grec apophasis, « négation »). Cette tradition, présente dans le christianisme oriental, le judaïsme (notamment chez Maïmonide) et l'islam soufi, soutient que Dieu est rigoureusement transcendant et donc indicible. Toute affirmation positive concernant Dieu (« Dieu est bon », « Dieu est puissant ») déforme nécessairement sa nature, car elle applique des concepts humains finis à une réalité divine infinie.
La théologie négative procède donc par négations : nous ne pouvons dire ce que Dieu est, mais seulement ce qu'il n'est pas. Dieu n'est pas un corps, n'est pas dans l'espace, n'est pas dans le temps, n'est pas limité, n'est pas multiple. Cette méthode s'inspire de la philosophie néoplatonicienne (Plotin, Proclus) qui affirmait que l'Un transcende toute détermination et toute conceptualisation.
Le Pseudo-Denys l'Aréopagite (Ve et VIe siècles), figure majeure de cette tradition, distingue trois voies théologiques : la voie affirmative ou cataphatique (affirmer des attributs de Dieu), la voie négative ou apophatique (nier les attributs inadéquats), et la voie d'éminence (attribuer à Dieu les qualités en un degré suprême). Mais selon Denys, la voie négative est supérieure aux deux autres, car elle seule respecte la transcendance absolue du divin.
Thomas d'Aquin reprend cette idée dans la Somme théologique : « De Dieu, nous ne pouvons savoir ce qu'il est, mais seulement ce qu'il n'est pas. »[61] Cette position thomiste combine théologie négative et analogie : nous ne connaissons Dieu que par analogie avec les créatures, mais toute analogie demeure infiniment inadéquate.
L'agnosticisme apophatique se distingue de l'agnosticisme ordinaire par son contexte religieux et mystique. L'agnostique ordinaire suspend son jugement faute de preuves suffisantes et peut vivre cette suspension avec indifférence. L'agnostique apophatique, lui, affirme l'inconnaissabilité de Dieu tout en maintenant une relation religieuse intense avec ce Dieu inconnaissable. Paradoxalement, les plus grands mystiques (Maître Eckhart, Jean de la Croix, Grégoire de Nysse) sont apophatiques au sens strict : ils tiennent que Dieu existe, mais qu'il dépasse infiniment tout ce que nous pouvons penser ou dire de lui ; c'est l'essence divine, non l'existence, qui échappe à la connaissance.
Un hymne transmis sous le nom de Grégoire de Nazianze (IVe siècle), et dont l'authenticité est discutée, s'ouvre sur l'invocation « Ô Toi, l'au-delà de tout »[62] : quel nom pourrait le désigner, quelle hymne le célébrer, quelle intelligence le saisir, puisque tout ce qui se dit et tout ce qui se pense est sorti de lui ? Cette prière exprime la conscience mystique que Dieu échappe de part en part à toute conceptualisation humaine.
Ignosticisme et igthéisme
[modifier | modifier le wikicode]L'ignosticisme (également appelé igthéisme) représente une position encore plus tranchée. Plutôt que de suspendre le jugement sur l'existence de Dieu, l'ignostique soutient que la question même « Dieu existe-t-il ? » est dénuée de sens tant qu'aucune définition claire et cohérente de « Dieu » n'a été fournie.
Cette position s'inspire du critère de signification de l'empirisme logique. Pour qu'une question ait un sens, il faut que les termes qu'elle emploie soient clairement définis. Or, le mot « Dieu » recouvre des significations extrêmement diverses : le Dieu personnel du théisme, le Dieu impersonnel de Spinoza, la Nature déifiée du panthéisme, le Premier Moteur aristotélicien, le Brahman de l'hindouisme, le Tao du taoïsme. Ces conceptions sont parfois mutuellement incompatibles. Tant que l'interlocuteur n'a pas précisé ce qu'il entend par « Dieu », la question de son existence reste indéterminée.
L'ignostique demande donc : « Que veux-tu dire par "Dieu" ? » Selon la réponse, sa position changera. Si « Dieu » désigne simplement les lois de la nature, alors « Dieu » existe trivialement, mais ce n'est plus le Dieu des religions. Si « Dieu » désigne un être omnipotent, omniscient et omnibenevolent, alors l'ignostique demandera comment ces attributs peuvent être cohérents entre eux et avec l'expérience du monde (problème du mal).
L'ignosticisme se rapproche du non-cognitivisme théologique, position selon laquelle les énoncés religieux n'ont pas de contenu cognitif, mais expriment seulement des attitudes émotives ou des engagements pratiques. Dire « Dieu existe » ne serait pas une affirmation factuelle susceptible d'être vraie ou fausse, mais une expression d'engagement religieux comparable à « Vive la République ! » ou « Hourra pour notre équipe ! ».
L'apatheïsme
[modifier | modifier le wikicode]L'agnosticisme apathique (ou apatheïsme, du grec apathos, « sans passion ») désigne l'attitude de ceux qui considèrent que la question de l'existence de Dieu est non seulement indécidable, mais aussi pragmatiquement sans importance. Qu'importe que Dieu existe ou non, cela ne change rien à la manière dont nous devons vivre, aux valeurs morales que nous devons adopter, ou aux questions pratiques qui se posent à nous.
Cette position s'énonce ainsi : « Je ne sais pas si Dieu existe, et cela m'est égal. » L'agnostique apathique ne souffre d'aucune angoisse métaphysique concernant les questions ultimes. Il considère que l'éthique, le sens de la vie, le bonheur peuvent être fondés sur des bases purement humaines, sans référence à une transcendance hypothétique.
Denis Diderot (1713-1784), dans une lettre à Voltaire du 11 juin 1749 écrite au moment de la polémique suscitée par sa Lettre sur les aveugles, suggère une forme d'agnosticisme apathique : il importe fort, note-t-il à propos de la ciguë et du persil, de ne pas confondre le poison et le condiment, « mais nullement de croire ou de ne pas croire en Dieu »[63]. Pour Diderot, les questions théologiques sont des spéculations oiseuses qui détournent l'attention des urgences morales effectives et sociales.
L'apatheïsme contemporain reflète souvent une sécularisation avancée où les questions religieuses ont perdu leur centralité culturelle. Dans les sociétés fortement sécularisées (Scandinavie, Japon, Europe occidentale), beaucoup de personnes vivent sans jamais se poser sérieusement la question de Dieu[64]. Ce n'est pas qu'ils ont examiné les arguments et conclu à l'impossibilité de savoir ; c'est que la question ne se pose tout simplement pas à eux comme pertinente.
Tableau récapitulatif des formes et des positions voisines
[modifier | modifier le wikicode]Pour clarifier ces distinctions, voici un tableau synoptique :
| Position | Affirmation centrale | Attitude pratique |
|---|---|---|
| Agnosticisme faible | Nous ne savons pas actuellement | Attente de preuves futures |
| Agnosticisme fort | Nous ne pouvons pas savoir par principe | Reconnaissance définitive de l'ignorance |
| Agnosticisme athée | Je ne sais pas, donc je ne crois pas | Vie sans référence à Dieu |
| Agnosticisme théiste | Je ne sais pas, mais je crois | Engagement religieux malgré l'incertitude |
| Agnosticisme élargi (ultimisme) | Suspension sur toute réalité ultime, au-delà du seul théisme | Foi non doxastique possible |
| Agnosticisme sémantique (Le Poidevin) | On ignore quel régime de vérité gouverne le discours religieux | Pratique religieuse compatible avec la suspension |
| Positions voisines | ||
| Théologie apophatique | Dieu existe, mais son essence est inconnaissable | Spiritualité négative, voie mystique |
| Ignosticisme | La question manque encore de sens déterminé | Demande de clarification conceptuelle |
| Apatheïsme | La question n'a pas d'importance (quelle que soit la réponse) | Indifférence pratique ; combinable avec le théisme, l'athéisme ou l'agnosticisme |
La pertinence contemporaine de ces distinctions
[modifier | modifier le wikicode]Ces distinctions ne sont pas de simples subtilités académiques. Elles reflètent des attitudes existentielles nettement différentes face à l'incertitude métaphysique. Reconnaître la diversité des agnosticismes permet d'éviter les caricatures simplistes (« l'agnostique est quelqu'un qui ne veut pas se mouiller ») et de saisir la richesse philosophique et spirituelle de ces positions.
De plus, ces distinctions ont des implications pratiques significatives pour le dialogue interreligieux et la vie en société pluraliste. Un agnostique apathique et un agnostique théiste kierkegaardien n'auront pas les mêmes attitudes envers les institutions religieuses, l'éducation religieuse des enfants, ou la place de la religion dans l'espace public.
Enfin, ces variétés montrent que l'agnosticisme n'est pas une position de facilité, un refuge confortable pour éviter l'engagement. C'est une famille de positions réfléchies, nuancées, qui tentent de répondre honnêtement à la question : comment vivre et penser face à l'incertitude ultime concernant les fondements de la réalité ?
Certaines de ces positions (l'agnosticisme fort, l'agnosticisme apophatique) exigent un courage intellectuel peu commun : accepter que certaines questions essentielles resteront à jamais sans réponse, et néanmoins continuer à vivre de manière sensée et engagée. D'autres (l'agnosticisme théiste) requièrent le courage existentiel de s'engager sans garanties rationnelles, de parier sur le sens malgré l'absence de certitude. D'autres encore (l'ignosticisme) demandent la rigueur analytique de déconstruire les présupposés conceptuels cachés dans nos questions les plus familières.
Cette diversité témoigne de la vitalité philosophique de l'agnosticisme, qui n'est pas une doctrine figée, mais un questionnement vivant sur les limites de notre connaissance et les possibilités de notre existence face à l'inconnu.
Objections à l'agnosticisme
[modifier | modifier le wikicode]L'agnosticisme, malgré sa rigueur philosophique apparente, n'est pas à l'abri de critiques. Théologiens, philosophes religieux et même certains athées ont formulé des objections substantielles contre la position agnostique. Ces objections proviennent de perspectives diverses et touchent aux fondements épistémologiques, éthiques et existentiels de l'agnosticisme. Examiner ces critiques permet non seulement de tester la solidité de l'agnosticisme, mais aussi d'en affiner la compréhension.
L'objection pascalienne : l'impossibilité de la neutralité
[modifier | modifier le wikicode]La critique la plus célèbre et peut-être la plus puissante contre l'agnosticisme provient de Blaise Pascal (1623-1662) et de son fameux « pari », formulé dans les Pensées (1670).
La structure du pari
[modifier | modifier le wikicode]Pascal soutient qu'en matière de croyance religieuse, la neutralité est impossible. « Vous êtes embarqué », déclare-t-il[65] : que nous le voulions ou non, nous vivons d'une manière qui implique un choix pratique concernant Dieu. Même l'agnostique qui suspend théoriquement son jugement vit nécessairement soit comme si Dieu existait, soit comme si Dieu n'existait pas. L'abstention théorique ne dispense pas du choix pratique.
Pascal formule alors le problème en termes de théorie de la décision, anticipant ainsi le calcul des probabilités qu'il contribua lui-même à fonder. Nous faisons face à une matrice de décision :
| Dieu existe | Dieu n'existe pas | |
|---|---|---|
| Parier pour Dieu | Gain infini (salut éternel) | Perte finie (plaisirs terrestres sacrifiés) |
| Parier contre Dieu | Perte infinie (damnation éternelle) | Gain fini (plaisirs terrestres conservés) |
L'analyse de cette matrice demande un peu de soin. Contrairement à une présentation répandue, parier pour Dieu ne domine pas strictement l'alternative au sens des théoriciens de la décision : une stratégie n'est strictement dominante que si elle fait mieux dans tous les états du monde possibles ; or, si Dieu n'existe pas, l'incroyant conserve un avantage fini, celui des plaisirs et des libertés que le croyant sacrifie. L'argument de Pascal repose en réalité sur l'espérance de gain : dès qu'on accorde à l'existence de Dieu une probabilité positive, si petite soit-elle, l'espérance du pari croyant, produit d'un gain infini par une probabilité non nulle, est infinie et excède toute espérance finie. La rationalité prudente commanderait donc de parier sur l'existence de Dieu, indépendamment de la probabilité précise qu'on lui attribue (pourvu qu'elle ne soit pas exactement nulle).
Les réponses agnostiques au pari
[modifier | modifier le wikicode]L'agnostique peut répondre à Pascal sur plusieurs plans.
Premièrement, le pari confond croyance authentique et profession de foi stratégique. Pascal lui-même reconnaît ce problème : comment acquérir une croyance sincère par simple calcul d'intérêt ? Il répond en recommandant de « prendre de l'eau bénite, faire dire des messes », c'est-à-dire d'adopter les comportements des croyants jusqu'à ce que la croyance vienne. Mais cette solution soulève une question morale : Dieu ne serait-il pas capable de distinguer la foi authentique de la foi calculatrice ? Une croyance adoptée pour ses bénéfices escomptés plutôt que pour sa vérité n'est-elle pas une forme d'hypocrisie qui devrait déplaire à un Dieu omniscient ?
Deuxièmement, l'objection des révélations incompatibles : Pascal présuppose le Dieu chrétien, mais le pari s'applique également à d'autres conceptions divines mutuellement exclusives. Le musulman pourrait formuler le même pari pour Allah, l'hindou pour Vishnou, le païen pour Zeus. Si nous prenons au sérieux le pari, nous devrions croire simultanément en toutes les divinités possibles, ce qui est logiquement impossible lorsque ces divinités se contredisent. Face à cette multiplicité, l'agnosticisme redevient rationnel : suspendre son jugement entre des options incompatibles dont aucune ne se distingue épistémiquement des autres.
Troisièmement, Pascal suppose que Dieu, s'il existe, récompense la croyance et punit l'incroyance. Mais cette supposition n'est pas évidente. On peut concevoir un Dieu qui valorise l'honnêteté intellectuelle et l'humilité épistémique de l'agnostique plutôt que la foi sans preuves. Un « Dieu des philosophes » pourrait préférer celui qui dit honnêtement « je ne sais pas » à celui qui prétend savoir ce qu'il ne sait pas. Dans ce cas, l'agnosticisme serait la position à parier, non le théisme.
Quatrièmement, même si nous acceptions la logique du pari, celui-ci justifierait au mieux un théisme minimal et prudentiel, non l'adhésion à une religion particulière avec ses dogmes spécifiques. Or, Pascal veut nous conduire au catholicisme. Le passage du théisme général aux doctrines spécifiques (Trinité, incarnation, transsubstantiation) requiert des arguments supplémentaires que le pari ne fournit pas.
L'objection thomiste : l'existence de Dieu est démontrable
[modifier | modifier le wikicode]La tradition scolastique, notamment Thomas d'Aquin (1225-1274), soutient que l'existence de Dieu n'est pas une question indécidable, mais peut être démontrée rationnellement par la philosophie naturelle.
Les cinq voies de Thomas d'Aquin
[modifier | modifier le wikicode]Dans la Somme théologique (I, q. 2, a. 3), Thomas propose cinq démonstrations de l'existence de Dieu, partant de faits d'expérience pour remonter à leur cause ultime :
1. L'argument du mouvement : tout ce qui est mû est mû par un autre ; or, dans une série de moteurs ordonnée par soi, où chaque intermédiaire ne meut que parce qu'il est actuellement mû par un autre, on ne peut remonter à l'infini, car sans premier terme rien ne serait mû ; il faut donc un Premier Moteur immobile, que tous reconnaissent comme Dieu. Thomas ne vise pas d'abord une série temporelle remontant dans le passé (il tient l'éternité du monde pour philosophiquement indémontrable), mais une dépendance actuelle et hiérarchique.
2. L'argument de la cause efficiente procède de même : dans une série de causes essentiellement ordonnées, supprimer la cause première serait supprimer l'effet ; il faut donc une Cause première incausée.
3. L'argument de la contingence : Les êtres du monde sont contingents (ils auraient pu ne pas exister). Or, si tout était contingent, rien n'existerait. Il faut donc un Être nécessaire, qui est Dieu.
4. L'argument des degrés de perfection : Nous constatons des degrés de bonté, de vérité, de beauté dans les choses. Ces degrés impliquent un maximum absolu qui est leur cause, à savoir Dieu.
5. L'argument téléologique : Les êtres naturels dépourvus de connaissance agissent en vue d'une fin, ce qui suppose une Intelligence ordonnatrice.
Pour Thomas, ces arguments établissent rationnellement non seulement qu'un Dieu existe, mais qu'il possède certains attributs (nécessité, perfection, intelligence). L'agnosticisme serait donc une position déraisonnable, refusant d'accepter des conclusions pourtant démonstrées.
Les réponses agnostiques à Thomas
[modifier | modifier le wikicode]L'agnostique peut contester chacune de ces « voies ».
Concernant les trois premières (mouvement, causalité, contingence), la critique kantienne objecte qu'elles appliquent les catégories de l'entendement (causalité, nécessité) au-delà du domaine de l'expérience possible. La réplique doit toutefois viser la bonne cible : puisque Thomas parle de séries ordonnées par soi, la question n'est pas de savoir pourquoi une succession temporelle devrait avoir commencé, mais si une chaîne où chaque maillon ne tient son pouvoir causal que d'un autre peut se passer de premier terme. Le débat porte alors sur la causalité instrumentale : pourquoi une infinité d'instruments sans agent premier serait-elle impossible ? et l'idée d'un être qui possède par soi son acte est-elle intelligible ? De plus, même si nous admettions un Premier Moteur, une Cause première ou un Être nécessaire, il resterait à établir qu'il s'agit du Dieu personnel des religions plutôt que d'un principe métaphysique impersonnel.
L'argument des degrés de perfection repose sur une métaphysique platonicienne contestable : l'existence de degrés implique-t-elle nécessairement un maximum absolu ? Nous constatons des degrés de chaleur sans postuler une Chaleur maximale absolue. L'argument confond peut-être des échelles relatives avec des perfections absolues.
L'argument téléologique (également critiqué par Hume et Darwin) suppose que l'ordre naturel requiert une explication intentionnelle. Mais les sciences modernes expliquent l'apparence de finalité par des mécanismes aveugles (sélection naturelle en biologie, lois physiques en cosmologie) sans recourir à une Intelligence ordonnatrice.
Au fond, même si ces arguments établissaient l'existence d'un principe métaphysique ultime, ils ne prouveraient pas le Dieu des religions : un être personnel, provident, accessible à la prière, source de révélations. Le fossé entre le « Dieu des philosophes » et le « Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob » (pour reprendre la distinction pascalienne) reste, aux yeux de l'agnostique, bien difficile à franchir par la seule raison naturelle. Il serait pourtant inexact de dire que Thomas l'ignore : les questions suivantes de la Somme s'emploient précisément à dériver du premier principe les attributs divins (unité, perfection, intelligence, volonté). On peut juger la dérivation infructueuse ; elle n'est pas inexistante.
L'objection de l'épistémologie réformée : la croyance proprement basique
[modifier | modifier le wikicode]Au XXe siècle, le philosophe Alvin Plantinga a développé une critique sophistiquée de l'évidentialisme et de l'agnosticisme dans le cadre de ce qu'on appelle l'épistémologie réformée (Reformed Epistemology).[66]
La thèse de Plantinga
[modifier | modifier le wikicode]Plantinga soutient que la croyance en Dieu peut être proprement basique (properly basic), c'est-à-dire rationnellement justifiée sans reposer sur d'autres croyances ou sur des preuves. De même que nous tenons pour justifiées certaines croyances perceptuelles (« je vois un arbre »), mémorielles (« j'ai mangé ce matin ») ou introspectives (« j'ai mal ») sans les dériver d'arguments, la croyance en Dieu pourrait être directement justifiée par une expérience immédiate du divin.
Plantinga s'inspire de Jean Calvin, qui postulait un sensus divinitatis, une capacité cognitive innée nous permettant de percevoir Dieu dans certaines circonstances (contemplation de la nature, sentiment de culpabilité, gratitude). Cette faculté, si elle fonctionne correctement, produit des croyances théistes justifiées sans médiation argumentative.
Plantinga développe une théorie de la garantie (warrant), ce qui distingue une croyance simplement vraie d'une connaissance : une croyance est garantie si elle est produite par des facultés cognitives fonctionnant correctement, dans un environnement approprié, selon un plan de conception orienté vers la vérité. Une croyance n'est donc pas garantie du seul fait qu'elle serait vraie et basique ; tout tient à sa provenance. Si Dieu existe et a implanté en nous un sensus divinitatis en bon état de marche, alors les croyances théistes issues de cette faculté sont garanties, même sans preuves. Plantinga en tire une conséquence assumée : la question de jure (cette croyance est-elle rationnelle ?) ne peut être tranchée indépendamment de la question de facto (Dieu existe-t-il ?)[67].
Les réponses agnostiques à Plantinga
[modifier | modifier le wikicode]L'agnostique peut objecter à plusieurs niveaux.
Premièrement, on lui a reproché sa circularité : le modèle suppose que Dieu existe pour établir que la croyance en Dieu est garantie. Le reproche doit toutefois viser juste : Plantinga ne présente pas son modèle comme une démonstration de l'existence de Dieu, mais comme une réfutation de l'objection selon laquelle une croyance théiste sans argument serait nécessairement irrationnelle. Plantinga répond que ce n'est pas problématique : il ne prétend pas prouver que la croyance en Dieu est justifiée, mais seulement montrer que si Dieu existe, alors la croyance en lui peut être justifiée. Mais cette conditionnelle ne résout pas le problème de l'agnostique, qui demande précisément : comment savons-nous que Dieu existe ?
Deuxièmement, le critère de Plantinga (fonctionnement propre des facultés cognitives) est trop permissif. Un musulman pourrait affirmer que sa croyance en Allah est proprement basique, un hindou sa croyance en Brahman, un polythéiste sa croyance en Zeus. Si toutes ces croyances mutuellement incompatibles peuvent être « proprement basiques », le concept perd toute force normative. Plantinga répond qu'une seule de ces croyances peut être vraie, et que seule celle qui est vraie sera également justifiée (si produite par un sensus divinitatis authentique). Mais cela ramène au problème initial : comment distinguer l'authentique sensus divinitatis des illusions ou des facultés défaillantes ?
Troisièmement, l'épistémologie réformée ne fournit aucun critère public et intersubjectif pour évaluer les croyances religieuses. La science et la philosophie progressent précisément parce qu'elles reposent sur des méthodes partageables, des preuves vérifiables, des arguments évaluables par tous. En faisant de la croyance religieuse une affaire de « fonctionnement propre » d'une faculté interne, Plantinga privatise la justification et rend impossible le dialogue rationnel entre croyants et non-croyants.
L'objection du réglage fin : un argument téléologique contemporain
[modifier | modifier le wikicode]Les avancées récentes en cosmologie et en physique ont donné naissance à une nouvelle version de l'argument téléologique : l'argument du réglage fin (fine-tuning) de l'univers.
La structure de l'argument
[modifier | modifier le wikicode]Les grandes constantes de la physique (constante gravitationnelle, charge de l'électron, constante cosmologique, etc.) semblent ajustées avec une précision extraordinaire pour permettre l'existence de la vie. Si ces constantes différaient même très légèrement de leurs valeurs actuelles, l'univers ne pourrait contenir ni atomes, ni étoiles, ni planètes, ni vie. Par exemple, une force gravitationnelle à peine plus intense aurait précipité l'effondrement de l'univers sur lui-même en quelques instants ; à peine plus faible, elle aurait interdit la formation des étoiles et des galaxies. Les estimations courantes chiffrent ces marges de tolérance en fractions infinitésimales des valeurs observées[68].
Les théistes argumentent que ce réglage fin extrême est hautement improbable sous l'hypothèse naturaliste (hasard aveugle), mais prévisible sous l'hypothèse théiste (dessein intelligent). Donc, par inférence à la meilleure explication, le réglage fin constitue une preuve de l'existence d'un Créateur intelligent[69].
Les réponses agnostiques au réglage fin
[modifier | modifier le wikicode]L'agnostique dispose de plusieurs ripostes.
Premièrement, l'argument du principe anthropique : nous ne pouvons observer que des univers compatibles avec notre existence. Si l'univers n'était pas « réglé » pour la vie, nous ne serions pas là pour nous en étonner. L'objection a toutefois ses limites, que l'exemple du peloton d'exécution fait voir : le condamné qui survit à la salve de douze tireurs d'élite sait que sa survie est la condition même de son étonnement, et il a pourtant d'excellentes raisons de s'étonner encore et de chercher une explication (les tireurs ont-ils reçu l'ordre de manquer ?). L'effet de sélection observationnelle explique pourquoi nous n'observons qu'un univers habitable ; il n'explique pas, à lui seul, pourquoi il en existe un. L'agnostique en conclut prudemment que le principe anthropique affaiblit l'inférence théiste sans la dissoudre.
Deuxièmement, l'hypothèse du multivers : si un nombre immense (voire infini) d'univers existent avec des constantes physiques différentes, il n'est pas surprenant qu'au moins un soit compatible avec la vie ; et nous nous trouvons nécessairement dans celui-là. Cette hypothèse, bien que spéculative, trouve un appui dans certaines théories cosmologiques, au premier chef l'inflation éternelle ; l'interprétation d'Everett, dite des mondes multiples, relève en revanche d'un autre registre et n'implique pas par elle-même que les constantes varient d'une branche à l'autre.
Troisièmement, l'objection de l'anthropocentrisme : pourquoi l'univers devrait-il être « réglé » pour produire spécifiquement la vie humaine ? Si un Créateur tout-puissant voulait créer des êtres conscients, pourquoi choisir une méthode aussi indirecte et gaspilleuse (milliards d'années, milliards de galaxies, pour produire une seule planète habitée) ? Le réglage fin pourrait tout aussi bien être une contrainte physique nécessaire dont nous ignorons la raison, plutôt qu'une preuve de dessein.
Quatrièmement, même si nous acceptions que le réglage fin requiert une explication, l'hypothèse « Dieu » ne fait que déplacer le problème : qui a « réglé » Dieu pour qu'il ait les attributs précis (intelligence, créativité, volonté) permettant de créer un univers ? Si Dieu peut exister sans explication, pourquoi l'univers ne le pourrait-il pas ? Les défenseurs de l'argument répondent que celui-ci ne prétend pas que toute chose exige une explication, mais que le contingent en demande une, Dieu étant conçu comme un être nécessaire ; le débat se déplace alors sur la légitimité de ce concept d'être nécessaire, et l'agnostique peut y voir une raison supplémentaire de suspendre son jugement plutôt que de trancher.
L'objection probabiliste : le théisme inductif de Swinburne
[modifier | modifier le wikicode]Une objection d'une autre nature vient de Richard Swinburne, qui récuse le terrain même sur lequel l'agnostique aime à se placer : celui du tout ou rien démonstratif. Nul argument, concède-t-il, ne prouve Dieu à la manière d'un théorème. Mais la connaissance ordinaire et la science elles-mêmes ne procèdent pas autrement que par accumulation d'indices. Swinburne distingue ainsi deux familles d'arguments corrects : un argument P-inductif rend sa conclusion plus probable qu'improbable, un argument C-inductif se contente d'en accroître la probabilité[70]. Sa stratégie consiste alors à cumuler les arguments classiques, cosmologique, téléologique, arguments de la conscience et de l'expérience religieuse, non comme autant de preuves isolées et faillibles, mais comme les pièces convergentes d'un même dossier, à la manière dont l'historien ou le détective établissent une hypothèse. La simplicité de l'hypothèse théiste, un unique être doté de propriétés sans bornes, lui vaudrait en outre une probabilité initiale appréciable ; et le principe de crédulité (principle of credulity), selon lequel les choses sont probablement telles qu'elles nous semblent être, sauf indication contraire, confère aux expériences religieuses une valeur probante par défaut[71]. Au terme du calcul, Swinburne conclut que, sur l'ensemble des données disponibles, le théisme est plus probable qu'improbable[72]. Si ce bilan est correct, la suspension du jugement cesse d'être la position rationnelle par défaut : l'agnostique ressemblerait à un juré qui refuse de conclure alors que le faisceau d'indices suffit.
La réplique agnostique s'exerce sur chaque maillon de la chaîne. Les probabilités initiales, d'abord : pourquoi la simplicité, à supposer que le théisme soit simple, serait-elle un guide vers le vrai en métaphysique ? Les probabilités conditionnelles, ensuite : à chaque étape, l'évaluation des chances repose sur des jugements que des philosophes également compétents apprécient en sens contraires. Swinburne lui-même en convient : « il est impossible de donner des valeurs numériques exactes aux probabilités en jeu »[73], et un calcul dont aucun facteur n'est mesurable ressemble moins à une pesée qu'à l'expression chiffrée d'intuitions préalables. Graham Oppy en tire la leçon la plus générale : l'examen systématique des arguments théistes et athées, y compris dans leurs versions cumulatives, ne livre aucun argument qui devrait faire changer d'avis un interlocuteur raisonnable, et le désaccord persistant des experts en est le symptôme[74]. Le dossier de Swinburne établit peut-être que le théisme est une hypothèse rationnellement tenable ; il n'établit pas que l'agnosticisme cesse de l'être.
L'objection existentialiste : l'agnosticisme comme fuite devant l'engagement
[modifier | modifier le wikicode]Certains philosophes existentialistes ont critiqué l'agnosticisme non pas pour des raisons épistémologiques, mais pour des raisons existentielles et éthiques.
Une critique d'inspiration kierkegaardienne
[modifier | modifier le wikicode]Kierkegaard n'a pas discuté l'agnosticisme moderne sous ce nom ; mais on reconstruit volontiers, à partir de ses textes, l'objection suivante : l'agnosticisme représenterait une forme de dérobade existentielle, un refus de s'engager authentiquement face à la question qui définit notre existence. La vie humaine ne tolère pas la neutralité : ne pas choisir, c'est déjà choisir (choisir de vivre sans Dieu). L'agnostique qui suspend son jugement se berce de l'illusion qu'il peut rester spectateur impartial, alors qu'il est nécessairement acteur embarqué dans le drame de l'existence.
Pour Kierkegaard, la foi n'est pas une conclusion rationnelle à laquelle on parvient après examen des preuves, mais un saut dans l'incertitude, un engagement passionné malgré l'absence de garanties objectives. L'agnosticisme, en demandant des certitudes avant de s'engager, manifeste une incompréhension de la nature même de la foi et de l'existence humaine. C'est vouloir traverser la mer sans se mouiller.
Réponse agnostique
[modifier | modifier le wikicode]L'agnostique peut rétorquer que confondre prudence épistémique et dérobade existentielle est un sophisme rhétorique. Reconnaître honnêtement qu'on ne sait pas n'est pas fuir l'engagement, mais refuser l'engagement dogmatique injustifié. On peut vivre une existence pleinement engagée, moralement riche et existentiellement authentique sans prétendre connaître ce qu'on ne connaît pas.
De plus, la critique kierkegaardienne suppose que la question de Dieu est la question existentielle par excellence. Mais pourquoi ? Pour un agnostique, les questions morales, les relations humaines, la création de sens dans un univers potentiellement indifférent peuvent être tout aussi existentiellement significatives sans référence à une transcendance hypothétique. L'héroïsme existentiel peut consister précisément à assumer l'incertitude sans se réfugier dans des certitudes illusoires.
L'objection pragmatiste : les conséquences de la croyance
[modifier | modifier le wikicode]William James, dans La volonté de croire (1896), critique l'agnosticisme cliffordien en soutenant que dans certaines situations, nous avons le droit de croire même sans preuves suffisantes.
L'argument de James
[modifier | modifier le wikicode]James distingue les « options » (choix) selon trois critères :
1. Vivante ou morte : une option est vivante si elle représente une possibilité réelle pour le sujet.
2. Forcée ou évitable : une option est forcée si ne pas choisir équivaut à choisir.
3. Momentanée ou triviale : une option est momentanée si la décision ne peut être remise à plus tard sans perte irréparable.
La question religieuse, selon James, constitue une option vivante, forcée et momentanée pour beaucoup de personnes. Dans ces conditions, suspendre indéfiniment son jugement (position agnostique) revient pratiquement à choisir l'athéisme, avec tous les coûts potentiels associés (perte de la consolation religieuse, du sens, de la communauté, et peut-être du salut). James argumente que lorsqu'une question présente ces caractéristiques et que les preuves intellectuelles sont insuffisantes, nous avons le droit de laisser nos « passions » (désirs, espoirs, besoins) influencer notre croyance.
Réponse agnostique
[modifier | modifier le wikicode]L'agnostique peut objecter que James confond croyance et action. Nous pouvons agir comme si une hypothèse était vraie (par exemple, vivre moralement, participer à une communauté religieuse) sans croire fermement qu'elle est vraie. L'agnosticisme pratique permet cette attitude.
De plus, James présuppose que la croyance en Dieu apporte nécessairement des bénéfices psychologiques et existentiels. Mais cela dépend de la personnalité et des circonstances. Pour certains, la croyance religieuse génère anxiété (peur de l'enfer), culpabilité (péché), ou conflit cognitif (dissonance entre foi et raison). Dans ces cas, l'agnosticisme peut être psychologiquement libérateur plutôt qu'appauvrissant.
Enfin, on objecte que la méthode jamesienne ouvrirait la porte à la pensée magique. La réplique doit toutefois se faire sur le terrain même de James, dont l'argument ne donne aucun droit général de croire ce qui réconforte : il vaut seulement pour les options vivantes, forcées et capitales que l'intellect ne peut trancher. La critique sérieuse consiste alors à montrer que l'option religieuse ne remplit pas ces conditions (est-elle vraiment forcée, quand l'agnosticisme pratique semble une troisième voie viable ? vraiment intranchable, si des raisons pèsent d'un côté ?), ou que la volonté ne saurait légitimement influencer l'assentiment sans corrompre son rapport à la vérité. Faute de quoi, réduire la thèse de James à une porte ouverte aux superstitions manque sa cible, puisque ses restrictions visent justement à la fermer.
Conclusion : l'agnosticisme face à ses critiques
[modifier | modifier le wikicode]Ces objections révèlent les tensions inhérentes à l'agnosticisme. La position agnostique doit naviguer entre plusieurs écueils : l'intransigeance évidentialiste qui exigerait des preuves impossibles, et le laxisme épistémique qui justifierait n'importe quelle croyance ; la sécheresse intellectuelle de la pure suspension du jugement, et l'engagement existentiel dans un monde incertain ; la cohérence logique, et la pertinence existentielle.
Aucune de ces objections n'est fatale prise isolément, mais ensemble elles obligent l'agnostique à affiner sa position. L'agnosticisme mature reconnaît ses limites : il ne prétend pas résoudre toutes les questions existentielles ni fournir une recette pour vivre. Il offre simplement une position épistémique honnête face à l'incertitude ultime, laissant chacun libre de déterminer comment vivre sous l'horizon de cette incertitude.
L'agnosticisme et la pensée contemporaine
[modifier | modifier le wikicode]L'agnosticisme n'appartient pas qu'à l'histoire de la philosophie ; il reste une position vivante et pertinente dans le paysage intellectuel contemporain. Les développements récents de la philosophie analytique, de l'épistémologie, des sciences cognitives et de la sociologie ont enrichi et complexifié le débat sur l'agnosticisme. Cette section examine comment la pensée des XXe et XXIe siècles a transformé, critiqué et parfois réhabilité la position agnostique.
Le falsificationnisme de Popper et l'agnosticisme méthodologique
[modifier | modifier le wikicode]Karl Popper (1902-1994) a fortement marqué la manière dont nous concevons les limites entre science et métaphysique, avec des implications directes pour l'agnosticisme.
Le critère de falsifiabilité
[modifier | modifier le wikicode]Dans La Logique de la découverte scientifique (1934)[75], Popper propose son célèbre critère de démarcation entre énoncés scientifiques et énoncés métaphysiques. Un énoncé est scientifique si, et seulement si, il est falsifiable (falsifiable, non falsifié), c'est-à-dire s'il existe des observations empiriques possibles qui, si elles se produisaient, réfuteraient l'énoncé.
Par exemple, l'énoncé « tous les cygnes sont blancs » est scientifique car falsifiable : l'observation d'un seul cygne noir le réfuterait. En revanche, l'énoncé « Dieu existe » n'est pas falsifiable : aucune observation concevable ne pourrait le réfuter définitivement, car on peut toujours réinterpréter les données pour les rendre compatibles avec l'existence divine. De même, « Dieu n'existe pas » n'est pas falsifiable. Par conséquent, selon Popper, la question de l'existence de Dieu n'appartient pas au domaine de la science, mais à celui de la métaphysique.
L'agnosticisme méthodologique de la science
[modifier | modifier le wikicode]Cette position implique ce qu'on peut appeler un agnosticisme méthodologique : la science, en tant que discipline, doit procéder comme si les questions métaphysiques (dont celle de Dieu) étaient hors de son ressort. Ce n'est pas que ces questions soient dénuées de sens ou d'importance, mais elles n'appartiennent pas au domaine du savoir scientifique proprement dit.
Popper lui-même n'était pas agnostique au sens religieux. Il se considérait comme rationaliste et rejetait le dogmatisme sous toutes ses formes, qu'il soit religieux ou scientiste. Mais son critère de falsifiabilité établit une forme d'agnosticisme épistémologique concernant toute question qui échappe structurellement à la méthode scientifique. Deux précisions s'imposent toutefois, pour ne pas solliciter Popper au-delà de ce qu'il dit. La falsifiabilité est un critère de démarcation entre science et non-science, non un critère de sens : un énoncé métaphysique peut être parfaitement intelligible sans être scientifique. Et Popper soutient, contre le Cercle de Vienne, que des idées métaphysiques, l'atomisme antique par exemple, ont pu guider et féconder la recherche scientifique elle-même[76]. Le falsificationnisme n'établit donc pas que la question de Dieu soit indécidable ; il établit seulement qu'elle n'est pas scientifique, ce qui laisse entier le débat philosophique.
Cette perspective est parfois rapprochée de la doctrine des « magistères non recouvrants » de Stephen Jay Gould, qui assigne à la science le domaine des faits et à la religion celui des valeurs ; le rapprochement demande pourtant de la prudence, car la démarcation poppérienne n'établit pas que les deux domaines soient rigoureusement disjoints, et certaines religions avancent des affirmations historiques ou cosmologiques susceptibles d'entrer en conflit avec les connaissances scientifiques[77]. La science peut dire que l'univers a 13,8 milliards d'années, que la vie a évolué par sélection naturelle, que l'activité cérébrale conditionne étroitement la conscience ; mais elle ne peut pas dire si un Créateur transcendant existe au-delà de la nature observable. Sur cette question ultime, la science se tait, méthodologiquement ; encore ce silence d'une méthode ne doit-il pas être confondu avec l'agnosticisme d'une personne, qui est une position doxastique que le scientifique, comme tout un chacun, reste libre d'adopter ou non.
Le faillibilisme poppérien
[modifier | modifier le wikicode]Popper développe également une philosophie générale du savoir qu'il nomme faillibilisme : toute notre connaissance est conjecturale et provisoire ; nous ne possédons jamais de certitudes absolues, seulement des théories qui ont jusqu'ici résisté aux tentatives de réfutation. Cette perspective peut être invoquée en faveur de l'agnosticisme : si même nos meilleures théories scientifiques restent conjecturales, à plus forte raison nos croyances métaphysiques doivent-elles demeurer hypothétiques.
Le faillibilisme poppérien suggère une attitude épistémique générale d'humilité et d'ouverture à la révision. L'agnosticisme représente l'application de cette attitude à la question de Dieu : reconnaître que nous ne possédons pas de connaissance certaine, que nos arguments sont provisoires, que la vérité pourrait être différente de ce que nous croyons.
Le néo-positivisme et l'hypothèse théologique
[modifier | modifier le wikicode]Le Cercle de Vienne (années 1920-1930) et l'empirisme logique ont adopté une position encore plus abrupte que Popper concernant les énoncés métaphysiques.
Le principe de vérification et ses conséquences
[modifier | modifier le wikicode]Pour les néo-positivistes comme Rudolf Carnap, Moritz Schlick et A.J. Ayer, un énoncé n'a de signification cognitive que s'il est soit analytique (vrai par définition), soit vérifiable empiriquement. Un énoncé qui ne satisfait aucun de ces critères est littéralement dénué de sens (sinnlos), comparable aux sons d'un instrument de musique : grammaticalement correct mais sémantiquement vide.
Appliqué à la théologie, ce critère frappe de plein fouet. L'énoncé « Dieu existe » n'est ni analytique (car l'existence n'est pas contenue dans le concept de Dieu, comme l'a montré Kant), ni vérifiable empiriquement (aucune observation ne peut confirmer ou infirmer définitivement l'existence d'un être transcendant). Donc, selon les néo-positivistes, cet énoncé est dénué de signification. Il n'est ni vrai ni faux ; il n'appartient pas au domaine des propositions ayant un contenu informatif sur la réalité.
Cette position dépasse l'agnosticisme classique. Là où l'agnostique suspend son jugement sur une question qu'il considère comme significative mais indécidable, le néo-positiviste rejette la question elle-même comme mal formée. La question « Dieu existe-t-il ? » n'appelle pas de réponse ; elle appelle une dissolution par clarification conceptuelle. À strictement parler, le positivisme logique ne représente donc pas la version la plus ferme de l'agnosticisme ; il en conteste un présupposé, à savoir qu'il existe bien, entre théisme et athéisme, une proposition douée de sens sur laquelle il y aurait lieu de suspendre son jugement.
L'échec du vérificationnisme strict
[modifier | modifier le wikicode]Toutefois, le principe de vérification s'est heurté à des objections dirimantes. Premièrement, il est auto-réfutant : l'énoncé « seuls les énoncés vérifiables ont un sens » n'est lui-même ni analytique ni vérifiable empiriquement ; il devrait donc être dénué de sens selon ses propres critères. Les vérificationnistes ont répondu que leur principe se voulait une proposition méthodologique, une recommandation linguistique plutôt qu'un énoncé empirique ; mais la difficulté principale était ailleurs. Deuxièmement, en effet, nul n'est parvenu à calibrer un critère assez strict pour exclure la métaphysique sans exclure du même coup les lois universelles et les termes théoriques de la science : les énoncés portant sur des entités non observables (quarks, trous noirs, dimensions supplémentaires de la théorie des cordes) ne sont pas strictement vérifiables, sans être pour autant dénués de sens.
Ces difficultés ont conduit la plupart des philosophes à abandonner le vérificationnisme strict. Mais l'intuition sous-jacente demeure : les énoncés théologiques posent des problèmes sémantiques et épistémologiques spécifiques qui justifient une attitude agnostique.
Le tournant linguistique et l'analyse du langage religieux
[modifier | modifier le wikicode]Le tournant linguistique de la philosophie au XXe siècle, inauguré par Wittgenstein, Carnap et les philosophes du langage ordinaire (Austin, Ryle), a transformé la manière d'aborder les questions théologiques.
Le second Wittgenstein, dans les Recherches philosophiques (1953)[78], propose une approche toute différente du langage. Plutôt que de chercher la signification d'un terme, il faut examiner ses usages dans différents « jeux de langage ». Certains philosophes wittgensteiniens de la religion, D. Z. Phillips en tête, en ont tiré que le langage religieux ne fonctionne pas comme le langage scientifique : il n'aurait pas pour fonction principale de décrire des faits, mais d'exprimer des attitudes, de constituer une forme de vie, de créer du sens existentiel[79]. Cette lecture non cognitiviste est discutée : les Recherches n'énoncent rien de tel expressément, et bien des croyants entendent leurs énoncés comme des descriptions.
Cette analyse conduit à une forme sophistiquée d'ignosticisme ou de non-cognitivisme théologique : les énoncés religieux (« Dieu existe », « Dieu est amour ») ne sont peut-être pas des affirmations factuelles susceptibles d'être vraies ou fausses, mais des expressions d'engagement existentiel, comparables à « Vive la République ! » ou « J'accepte de t'épouser ». Si tel est le cas, la question « Dieu existe-t-il vraiment ? » repose sur une confusion de catégories, comme si l'on demandait « L'enthousiasme existe-t-il vraiment ? » en réponse à « Vive la République ! ».
L'agnosticisme et les sciences cognitives de la religion
[modifier | modifier le wikicode]Les dernières décennies ont vu l'émergence d'un champ interdisciplinaire : les sciences cognitives de la religion (SCR), qui étudient les bases psychologiques et évolutives des croyances religieuses.
Les explications naturalistes de la croyance religieuse
[modifier | modifier le wikicode]Des chercheurs comme Pascal Boyer, Scott Atran, Justin Barrett et Ara Norenzayan soutiennent que les croyances religieuses (agents surnaturels, vie après la mort, rituels, morale cosmique) sont des sous-produits (by-products) de mécanismes cognitifs qui ont évolué pour d'autres raisons[80].
Par exemple, nous possédons un détecteur d'agents hyperactif (hyperactive agency detection device, HADD) qui nous fait percevoir des intentions et des agents même là où il n'y en a peut-être pas. Ce mécanisme a une valeur de survie : mieux vaut percevoir un prédateur qui n'existe pas que manquer un prédateur qui existe. Mais ce même mécanisme nous dispose à percevoir des agents invisibles (esprits, dieux, ancêtres) derrière les événements naturels.
De même, notre théorie de l'esprit (capacité à attribuer des états mentaux à autrui) s'applique spontanément aux phénomènes naturels (« le volcan est en colère ») et nous prédispose à concevoir des esprits désincarnés. Notre dualisme intuitif (distinction spontanée entre corps et esprit) rend naturelle l'idée d'âmes immortelles et de divinités immatérielles.
Implications pour l'agnosticisme
[modifier | modifier le wikicode]Ces découvertes renforcent l'agnosticisme de plusieurs manières. Premièrement, elles proposent des modèles naturalistes de plusieurs mécanismes qui contribuent à la formation et à la transmission des croyances religieuses (psychologie évolutive, structures cognitives, besoins sociaux), sans qu'il soit nécessaire, pour expliquer cette genèse, de postuler une réalité transcendante objective ; une explication « entière » du fait religieux, qui recouvre aussi des institutions, des récits et des histoires, reste hors de leur portée actuelle. La croyance en Dieu pourrait être une illusion adaptative, utile pour la survie et la cohésion sociale, mais néanmoins illusoire.
Deuxièmement, elles suggèrent que nos intuitions religieuses ne sont pas des perceptions fiables d'une réalité divine, mais des artefacts de notre architecture cognitive façonnée par la sélection naturelle. De même que nos illusions d'optique ne révèlent pas la réalité physique mais les limites de notre système visuel, nos intuitions théistes pourraient ne révéler que les biais de notre cognition religieuse.
Troisièmement, la grande diversité des croyances religieuses à travers les cultures s'explique par des variations culturelles dans l'expression de dispositions cognitives universelles. Cette diversité rend encore plus improbable l'idée qu'une de ces croyances soit une perception véridique du divin.
Les objections à l'argument des sciences cognitives de la religion
[modifier | modifier le wikicode]Les théistes objectent que ces explications naturalistes commettent le sophisme génétique : expliquer l'origine d'une croyance n'en détermine pas la valeur de vérité. De même qu'expliquer neurologiquement nos croyances mathématiques ne les invalide pas, expliquer évolutivement nos croyances religieuses ne prouve pas qu'elles sont fausses.
Cette objection est sérieuse : les SCR établissent que la croyance religieuse est naturelle et explicable, non qu'elle est fausse. Pour en tirer une conclusion sceptique, il faut une prémisse supplémentaire : que les mécanismes décrits soient insensibles à la vérité de leur objet ou systématiquement peu fiables, à la manière des illusions d'optique. C'est cette prémisse que défendent certains naturalistes et que contestent les épistémologues religieux ; selon qu'on l'accepte ou non, les intuitions religieuses perdent beaucoup de leur force probante, ou n'en perdent guère. Si ces mécanismes sont indépendants de la vérité des croyances qu'ils produisent et suffisamment peu fiables, ils constituent une raison de diminuer la confiance accordée aux intuitions religieuses, et l'agnosticisme s'en trouve conforté ; cette interprétation est contestée par les épistémologues religieux. Sous cette réserve, nos intuitions religieuses ne constituant pas à elles seules une preuve fiable, nous devrions suspendre notre jugement.
Le Nouvel Athéisme et l'agnosticisme militant
[modifier | modifier le wikicode]Au début du XXIe siècle, un mouvement intellectuel appelé le Nouvel Athéisme a revitalisé le débat public sur la religion. Ses figures principales (Richard Dawkins, Daniel Dennett, Sam Harris, Christopher Hitchens) adoptent généralement une position intermédiaire entre athéisme et agnosticisme.
Dawkins et le spectre de probabilité théiste
[modifier | modifier le wikicode]Dans Pour en finir avec Dieu (The God Delusion, 2006), Richard Dawkins propose un « spectre de probabilité théiste » en sept niveaux, allant du théisme fort (certitude absolue de l'existence de Dieu) à l'athéisme fort (certitude absolue de l'inexistence de Dieu). Dawkins lui-même se situe au niveau 6 sur 7, l'« athéisme de facto » : Dieu est très improbable, mais son inexistence ne peut être prouvée avec certitude.
Cette position est techniquement agnostique (Dawkins ne prétend pas savoir que Dieu n'existe pas), mais pratiquement athée (il vit comme si Dieu n'existait pas et estime la probabilité de son existence infime). Dawkins critique l'« agnosticisme de conciliation » (position 4 sur son spectre : 50% de probabilité) comme déraisonnable : de même que nous ne sommes pas « agnostiques » concernant les fées ou la théière de Russell, nous ne devrions pas l'être concernant Dieu.
Cette distinction entre agnosticisme théorique et athéisme pratique caractérise de nombreux intellectuels contemporains. Ils reconnaissent l'impossibilité logique de prouver l'inexistence de Dieu, mais estiment cette existence suffisamment improbable pour justifier une attitude pratique d'athéisme.
Dennett et l'athéisme évolutionnaire
[modifier | modifier le wikicode]Daniel Dennett, dans Breaking the Spell (2006), adopte l'approche des sciences cognitives pour « briser le charme » de la religion. Il argumente que comprendre les origines naturelles de la religion permet de la démystifier et de réduire son emprise psychologique.
Dennett se considère comme un athée lumineux (bright), quelqu'un dont la vision du monde est naturaliste et ne requiert aucune entité surnaturelle. Cependant, il reconnaît que l'athéisme dogmatique (affirmer avec certitude que Dieu n'existe pas) n'est pas justifié. La position rationnelle est un agnosticisme fortement incliné vers l'athéisme.
Les critiques de l'agnosticisme "mou"
[modifier | modifier le wikicode]Le Nouvel Athéisme critique souvent l'agnosticisme comme une position de complaisance intellectuelle, un refus de tirer les conclusions logiques des prémisses acceptées. Si nous n'avons aucune preuve de l'existence de Dieu, si les arguments théistes échouent tous, si les explications naturalistes suffisent pour tout ce que nous observons, pourquoi maintenir même une probabilité significative pour l'hypothèse théiste ?
Cette critique vise particulièrement ce que Stephen Jay Gould appelait les « magistères non-overlappants » (non-overlapping magisteria, NOMA) : l'idée que science et religion s'occupent de domaines distincts et ne peuvent se contredire. Pour le Nouvel Athéisme, cette position est intellectuellement malhonnête : si la religion fait des affirmations sur la réalité (Dieu a créé l'univers, Jésus est ressuscité, les prières sont exaucées), ces affirmations entrent en conflit avec la science et peuvent être évaluées empiriquement. L'agnosticisme respectueux qui refuse d'examiner ces affirmations trahit les exigences de la rationalité.
L'agnosticisme dans la société sécularisée
[modifier | modifier le wikicode]Les sociologues de la religion observent depuis plusieurs décennies un processus de sécularisation dans les sociétés occidentales, particulièrement en Europe. Ce processus ne se traduit pas tant par une montée de l'athéisme militant que par une diffusion de l'agnosticisme pratique et de l'indifférence religieuse.
Les « nones » : l'agnosticisme sociologique
[modifier | modifier le wikicode]Les enquêtes sociologiques révèlent une croissance marquée, dans les sociétés occidentales, de la catégorie des « nones » (« aucune affiliation religieuse ») dans les sociétés occidentales. Selon la série harmonisée publiée par le Pew Research Center en 2025, les personnes sans affiliation religieuse formaient déjà en 2010 le troisième groupe mondial derrière les chrétiens et les musulmans, avec 23,3 % de la population du globe, part montée à 24,2 % en 2020 : la progression mondiale est modérée (moins d'un point), mais elle recouvre de fortes disparités régionales. Le rapport antérieur de 2012, construit sur d'autres méthodes, estimait cette part à environ 16 % pour 2010 ; les deux séries ne sont pas comparables entre elles. Une dizaine de pays ou territoires, dont les Pays-Bas, la République tchèque et le Japon, comptent désormais une majorité de personnes sans religion, et la progression est rapide aux États-Unis, où les enquêtes du même institut font passer leur part de 16 % en 2007 à environ 29 % en 2021.[81]
Ces « nones » ne sont pas majoritairement des athées militants. Beaucoup se décrivent comme « spirituels mais non religieux », agnostiques, ou simplement indifférents aux questions religieuses. On parle parfois, par analogie, d'agnosticisme sociologique : un mode de vie où les questions métaphysiques ultimes ne jouent plus de rôle central dans l'identité, les valeurs ou les décisions. L'analogie ne doit pas masquer l'hétérogénéité de la catégorie, qui mêle athées, agnostiques, croyants sans appartenance, indifférents et pratiquants occasionnels.
Le post-sécularisme et le retour du religieux
[modifier | modifier le wikicode]Toutefois, certains penseurs, Jürgen Habermas en tête, parlent d'une société post-séculière : non pas un retour aux institutions religieuses, mais une société demeurée séculière qui prend acte de la persistance publique de la religion et doit repenser les conditions de la traduction et de la coopération entre citoyens religieux et non religieux ; s'y ajoutent de nouvelles formes de spiritualité et de quête de sens. Dans ce contexte, l'agnosticisme représente non pas une station finale vers l'athéisme, mais une position stable, une manière moderne d'habiter l'incertitude métaphysique sans abandonner la recherche de sens.
L'agnosticisme contemporain s'accommode souvent d'une spiritualité séculière : méditation, expériences esthétiques intenses, sentiment de connexion avec la nature ou l'humanité, sans référence à un Dieu transcendant personnel. Cette spiritualité agnostique reconnaît la dimension de mystère et d'émerveillement de l'existence sans prétendre la résoudre par des doctrines théologiques.
L'agnosticisme et le pluralisme religieux
[modifier | modifier le wikicode]La conscience croissante de la diversité religieuse mondiale renforce l'agnosticisme d'une manière que les philosophes des siècles précédents ne pouvaient anticiper.
L'argument de l'exclusivisme religieux
[modifier | modifier le wikicode]Face à la multiplicité des religions mutuellement incompatibles (christianisme, islam, hindouisme, bouddhisme, judaïsme, etc.), trois grandes positions sont classiquement distinguées, auxquelles l'agnostique en ajoutera une quatrième :
1. Exclusivisme : ma religion est vraie, les autres sont fausses.
2. Inclusivisme : ma religion est vraie, les autres contiennent des vérités partielles ou sont des chemins détournés vers la même vérité.
3. Pluralisme : toutes les religions sont des réponses culturelles diverses à une réalité transcendante indicible.
Chacune de ces positions pose des problèmes. L'exclusivisme semble arbitraire (pourquoi ma religion serait-elle la seule vraie, alors que les autres croyants sont tout aussi convaincus ?). L'inclusivisme est condescendant (il impose ses propres catégories aux autres traditions). Le pluralisme naïf paraît incohérent (comment des doctrines contradictoires seraient-elles toutes vraies ?) ; ses versions réfléchies, chez John Hick notamment, échappent à ce reproche en distinguant les constructions doctrinales de la réalité ultime qu'elles tentent d'interpréter, au prix toutefois d'un déplacement : les doctrines n'y sont plus vraies au sens où leurs fidèles l'entendent[82].
L'agnosticisme offre une quatrième voie : suspendre son jugement sur ces prétentions conflictuelles et reconnaître que la vérité, si elle existe, nous échappe. Cette position respecte la sincérité de tous les croyants sans accepter leurs affirmations mutuellement exclusives.
L'épistémologie des désaccords entre pairs
[modifier | modifier le wikicode]L'épistémologie contemporaine a développé une réflexion sur les désaccords entre pairs (peer disagreement) : que devons-nous penser lorsque des individus également intelligents, également informés et également rationnels arrivent à des conclusions opposées ?
En matière religieuse, nous observons précisément cette situation : des théologiens brillants, des philosophes rigoureux, des mystiques sincères adhèrent à des religions mutuellement exclusives. Cette situation suggère que la vérité religieuse, si elle existe, n'est pas accessible de manière fiable par les facultés humaines. Sinon, comment expliquer ces désaccords persistants entre pairs ?
Encore cette conclusion engage-t-elle une position déterminée en épistémologie du désaccord, dite conciliationniste : lorsque des pairs épistémiques divergent, chacun devrait réviser sa confiance. Les tenants des positions dites fermes soutiennent au contraire qu'un sujet peut rationnellement maintenir sa croyance malgré le désaccord d'un pair[83]. Le constat du désaccord ne livre donc pas mécaniquement l'agnosticisme ; il ouvre un débat, dans lequel l'agnostique fait valoir que, face à des désaccords aussi persistants entre pairs, la suspension du jugement est la réponse la plus plausible.
Graham Oppy a tiré de ce constat une conclusion d'ensemble sur les débats théistes. Au terme d'un examen systématique des arguments pour et contre l'existence de dieux conçus selon le monothéisme orthodoxe, il soutient qu'aucun d'entre eux n'est « réussi » au sens fort : aucun ne devrait convaincre de changer d'avis un interlocuteur raisonnable et informé qui ne partage pas déjà sa conclusion. Le fait massif du désaccord persistant entre théistes, athées et agnostiques également sincères, réfléchis, intelligents et bien informés suffirait à le montrer : si de tels arguments existaient, ce désaccord aurait cédé depuis longtemps[84]. Cette conclusion ne tranche pas entre les trois positions ; elle établit seulement qu'un large éventail de positions demeure raisonnable, ce qui est précisément l'espace où l'agnosticisme respire.
Conclusion : l'agnosticisme à l'ère de l'incertitude
[modifier | modifier le wikicode]L'agnosticisme contemporain se distingue de ses formes classiques par plusieurs caractéristiques :
1. Intégration des sciences : il s'appuie sur les découvertes en cosmologie, biologie évolutive, neurosciences et sciences cognitives qui offrent des explications naturalistes de phénomènes jadis attribués au divin.
2. Conscience du pluralisme : il reconnaît la diversité irréductible des croyances religieuses comme un fait qui requiert explication.
3. Sophistication épistémologique : il bénéficie des développements de l'épistémologie contemporaine (faillibilisme, bayésianisme, épistémologie sociale).
4. Compatibilité avec la spiritualité : il se distingue de l'athéisme matérialiste en maintenant une ouverture au mystère, à l'émerveillement, à la quête de sens.
5. Pertinence sociale : dans des sociétés pluralistes et sécularisées, il offre une base commune pour le dialogue entre croyants et non-croyants.
L'agnosticisme n'est pas une position de faiblesse ou d'indécision, mais une reconnaissance mature des limites de notre connaissance face aux questions ultimes. Dans un monde où les certitudes dogmatiques, religieuses ou scientistes, alimentent les conflits et les exclusions, l'humilité épistémique agnostique représente peut-être la sagesse dont nous avons le plus besoin.
Conclusion générale
[modifier | modifier le wikicode]L'agnosticisme, au terme de ce parcours, apparaît comme une position philosophique élaborée plutôt que comme une tiédeur : des origines antiques à la philosophie critique, des controverses victoriennes aux débats analytiques contemporains, il n'a cessé de préciser son objet, ses degrés et ses justifications. Il en existe plusieurs formes (faible ou fort, athée ou théiste, comme état ou comme thèse, élargi à l'ultime ou porté sur la sémantique) et, à leur voisinage, des positions apparentées qu'il faut en distinguer : théologie apophatique, ignosticisme, apatheïsme.
Sur le plan épistémologique, ses défenseurs le présentent comme le constat des limites de la raison : des catégories kantiennes au critère de démarcation poppérien, la question de Dieu ne relèverait pas du même régime de connaissance que les hypothèses empiriques, et il serait rationnel de suspendre le jugement là où l'investigation s'arrête, par principe ou faute de preuves suffisantes. Leurs adversaires répondent que ces limites sont tracées par des théories de la connaissance elles-mêmes discutables, et que la rationalité n'exige pas partout la démonstration.
Le versant éthique concentre le même désaccord : l'évidentialisme de Clifford fait de la croyance sans preuve une faute qui engage notre responsabilité envers la vérité et la société ; James, l'épistémologie réformée et bien des théologiens lui opposent d'autres normes de l'assentiment. Que la suspension du jugement soit une vertu épistémique ou une exigence excessive est précisément l'un des points en litige.
Dans ses modalités contemporaines, l'agnosticisme dialogue avec les sciences cognitives de la religion, qui éclairent certains mécanismes de formation des croyances sans en trancher la validité, et avec le constat pluraliste né de la mondialisation, qui conduit les uns à la suspension du jugement, les autres à des théologies élargies. Les objections majeures, pari pascalien, théisme inductif, croyance proprement basique, réglage fin, défi existentiel, n'ont pas clos le débat ; elles ont contraint la position agnostique à se préciser, comme celle-ci a contraint ses adversaires à affiner leurs normes de preuve.
Sur le plan pratique, beaucoup voient dans l'agnosticisme un cadre de coexistence pour les sociétés pluralistes, un socle de dialogue entre croyants, athées, spiritualistes et indifférents ; d'autres rappellent qu'un tel cadre n'exige pas la suspension du jugement, la tolérance étant compatible avec la conviction ferme. Le débat, on le voit, porte autant sur les normes de la croyance et la définition de la connaissance que sur l'existence de Dieu elle-même.
En définitive, un dictionnaire n'a pas à conclure à la place du débat. Pour ses défenseurs, l'agnosticisme allie rigueur intellectuelle, ouverture d'esprit, conscience de nos limites et sens du dialogue ; son acceptation de l'incertitude n'est pas résignation, mais courage devant le mystère et fidélité à l'exigence de vérité qui fonde la philosophie. Ses adversaires lui opposent des reproches symétriques : les uns jugent qu'il exige des preuves plus fortes que celles dont dispose aucune de nos connaissances ordinaires, et qu'il confond rationalité et démonstration ; les athées affirmatifs estiment qu'il ne tire pas les conséquences de l'échec allégué des arguments théistes ; d'autres enfin rappellent qu'une croyance peut se tenir pour probable, raisonnable ou pratiquement justifiée sans se prétendre certaine, si bien que croire n'est pas nécessairement dogmatiser, ni suspendre son jugement toujours faire preuve de courage : la suspension peut aussi procéder d'une exigence excessive, d'une indécision ou d'un refus de peser des explications simplement probables. Dans un monde traversé par des certitudes opposées et des extrémismes, l'agnosticisme demeure du moins ce qu'il fut chez Huxley : moins une doctrine qu'une méthode, invitant à une posture d'humilité qui pourrait bien être, à long terme, une des bases d'une sagesse commune et d'un vivre-ensemble éclairé ; mais la valeur d'une méthode se mesure, comme toujours en philosophie, à l'examen.
Notes et références
[modifier | modifier le wikicode]- ↑ Pour des cartographies divergentes, voir Robin Le Poidevin, Agnosticism: A Very Short Introduction, Oxford, Oxford University Press, 2010, chap. 1, et Graham Oppy, Atheism and Agnosticism, Cambridge, Cambridge University Press, 2018, p. 3-7.
- ↑ Huxley raconte lui-même la naissance du mot dans « Agnosticism » (1889), in Collected Essays, vol. V (Science and Christian Tradition), Londres, Macmillan, 1894, p. 209-262 (le récit de l'invention figure aux p. 239-240). Dès 1860, sa lettre du 23 septembre à Charles Kingsley exposait la position sans encore la nommer : Leonard Huxley, Life and Letters of Thomas Henry Huxley, vol. I, Londres, Macmillan, 1900, p. 217-219.
- ↑ Thomas Henry Huxley, « Agnosticism » (1889), in Collected Essays, vol. V, Londres, Macmillan, 1894, p. 239-240. Le mot fut lancé dans le public par le journaliste Richard Holt Hutton, qui l'avait entendu à la Metaphysical Society : R. H. Hutton, « Pope Huxley », The Spectator, vol. 43, janvier 1870, p. 135-136.
- ↑ Thomas Henry Huxley, « Agnosticism », art. cité, p. 245.
- ↑ Thomas Henry Huxley, « Agnosticism », art. cité, p. 246.
- ↑ Bernard Lightman, The Origins of Agnosticism: Victorian Unbelief and the Limits of Knowledge, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1987.
- ↑ Leslie Stephen, « An Agnostic's Apology », The Fortnightly Review, juin 1876 ; repris in An Agnostic's Apology and Other Essays, Londres, Smith, Elder and Co., 1893.
- ↑ Thomas Henry Huxley, « Agnosticism and Christianity » (1889), in Collected Essays, vol. V, Londres, Macmillan, 1894, p. 310.
- ↑ Robin Le Poidevin, Agnosticism: A Very Short Introduction, chap. 2, qui suit Bernard Lightman, The Origins of Agnosticism, 1987 ; Henry Longueville Mansel, The Limits of Religious Thought (Bampton Lectures pour 1858), Londres, John Murray, 1858.
- ↑ Robin Le Poidevin, Agnosticism: A Very Short Introduction, chap. 2. Sur la doctrine de l'Inconnaissable : Herbert Spencer, First Principles, Londres, Williams and Norgate, 1862, première partie (« The Unknowable »).
- ↑ Protagoras, fragment DK 80 B4 = Diels-Kranz, Die Fragmente der Vorsokratiker, 6e éd., Berlin, Weidmann, 1951-1952, vol. II, p. 265 ; trad. Jean-Paul Dumont, Les Présocratiques, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1988, p. 991.
- ↑ Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, trad. Pierre Pellegrin, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1997, 415 p.
- ↑ Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 164-177 (cinq tropes d'Agrippa) et I, 178-179 (deux tropes contre les explications causales), trad. Pierre Pellegrin, Paris, Seuil, 1997.
- ↑ Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 28-29, trad. P. Pellegrin, Paris, Seuil, 1997, p. 80-81.
- ↑ Eusèbe de Césarée, Préparation évangélique, XIV, 18, 1-5, citant Aristoclès de Messine ; voir Jean-Paul Dumont, Les Sceptiques grecs, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2001, p. 50-53.
- ↑ David Hume, A Treatise of Human Nature, Londres, John Noon, 1739-1740 ; trad. Philippe Saltel, Traité de la nature humaine, Paris, Flammarion, coll. « GF », 1995, 2 vol.
- ↑ Sur la distinction entre relations d'idées et questions de fait : David Hume, Enquête sur l'entendement humain, section IV, première partie.
- ↑ David Hume, Traité de la nature humaine, Livre I, partie I, section 1, « De l'origine de nos idées », trad. Ph. Saltel, Paris, Flammarion, 1995, vol. I, p. 79-82.
- ↑ David Hume, Traité de la nature humaine, Livre I, partie III, sections 2-6 et 14, trad. Ph. Saltel, Paris, Flammarion, 1995, vol. I, p. 116-148 et 204-223 ; Enquête sur l'entendement humain, section VII, « De l'idée de connexion nécessaire », trad. A. Leroy, Paris, Flammarion, 1983, p. 109-134.
- ↑ David Hume, Dialogues Concerning Natural Religion, Londres, posthume, 1779 ; trad. Michel Malherbe, Dialogues sur la religion naturelle, Paris, Vrin, coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », 1997, 262 p.
- ↑ David Hume, An Enquiry Concerning Human Understanding, Londres, A. Millar, 1748 ; trad. André Leroy, Enquête sur l'entendement humain, Paris, Flammarion, coll. « GF », 1983, section X « Des miracles », p. 163-193.
- ↑ David Hume, The Natural History of Religion, Londres, A. Millar, 1757 ; trad. Michel Malherbe, Histoire naturelle de la religion, Paris, Vrin, coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », 1980, 158 p.
- ↑ David Hume, Histoire naturelle de la religion, introduction.
- ↑ Emmanuel Kant, Kritik der reinen Vernunft, Riga, Johann Friedrich Hartknoch, 1re éd. 1781 (A), 2e éd. 1787 (B) ; trad. Alain Renaut, Critique de la raison pure, Paris, Aubier, coll. « Bibliothèque philosophique », 1997, 749 p. ; trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 1944, réimpr. 2012.
- ↑ Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, « Analytique transcendantale », Livre II, chap. III, « Du principe de la distinction de tous les objets en général en phénomènes et en noumènes », trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud, Paris, PUF, 1944, p. 225-259.
- ↑ Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, « Du principe de la distinction de tous les objets en général en phénomènes et en noumènes », B 306-312, trad. Alain Renaut, Paris, Aubier, 1997.
- ↑ Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, « Dialectique transcendantale », Livre II, chap. III, section IV, « De l'impossibilité d'une preuve ontologique de l'existence de Dieu », trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud, Paris, PUF, 1944, p. 429-434 (A592-602/B620-630).
- ↑ Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, « Dialectique transcendantale », Livre II, chap. II, « L'antinomie de la raison pure », sections I-IX, trad. A. Renaut, Paris, Aubier, 1997, p. 555-625.
- ↑ Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, préface de la seconde édition (1787), B XXX, trad. Alain Renaut, Paris, Aubier, 1997.
- ↑ Emmanuel Kant, Kritik der praktischen Vernunft, Riga, Johann Friedrich Hartknoch, 1788 ; trad. Jean-Pierre Fussler, Critique de la raison pratique, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2003, 286 p.
- ↑ Emmanuel Kant, Die Religion innerhalb der Grenzen der bloßen Vernunft, Königsberg, Friedrich Nicolovius, 1793 ; trad. Jean Gibelin, La Religion dans les limites de la simple raison, Paris, Vrin, coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », 1943, réimpr. 2018, 288 p.
- ↑ Emmanuel Kant, La Religion dans les limites de la simple raison (1793), quatrième partie (AK VI, 153), trad. Jean Gibelin, Paris, Vrin, 1994.
- ↑ Auguste Comte, Cours de philosophie positive, Paris, Rouen frères, 1830-1842, 6 vol. ; réimpr. Paris, Hermann, 1975 ; leçon 1, « Loi des trois états », vol. I, p. 20-25.
- ↑ Rudolf Otto, Das Heilige, Breslau, Trewendt und Granier, 1917 ; trad. André Jundt, Le Sacré, Paris, Payot, 1929.
- ↑ Bertrand Russell, "Is There a God?", article commandé en 1952 par Illustrated Magazine (non publié du vivant de l'auteur), in The Collected Papers of Bertrand Russell, vol. 11: Last Philosophical Testament, 1943-68, éd. John G. Slater et Peter Köllner, Londres, Routledge, 1997, p. 542-548 (le passage de la théière figure aux p. 547-548).
- ↑ Bertrand Russell, lettre à M. Major (1958), in Dear Bertrand Russell. A Selection of his Correspondence with the General Public, 1950-1968, éd. Barry Feinberg et Ronald Kasrils, Londres, George Allen and Unwin, 1969.
- ↑ Christopher Hitchens, God Is Not Great: How Religion Poisons Everything, New York, Twelve, 2007, p. 150 ; trad. fr. Dieu n'est pas grand, Paris, Belfond, 2009.
- ↑ Carl Sagan, The Demon-Haunted World: Science as a Candle in the Dark (1995), chap. 10 (« The Dragon in My Garage »), Londres, Headline, 1997, p. 171.
- ↑ Richard Dawkins, The God Delusion, Londres, Bantam Press, 2006 ; trad. Marie-France Desjeux, Pour en finir avec Dieu, Paris, Robert Laffont, 2008, 432 p.
- ↑ Richard Dawkins, The God Delusion, Londres, Black Swan, 2006, p. 69-73 ; trad. fr. Pour en finir avec Dieu, Paris, Robert Laffont, 2008.
- ↑ Robin Le Poidevin, Agnosticism: A Very Short Introduction, Oxford, Oxford University Press, 2010, chap. 1. L'édition électronique consultée ne comporte pas de pagination continue ; les renvois se font par chapitre.
- ↑ Robin Le Poidevin, Agnosticism: A Very Short Introduction, chap. 3.
- ↑ Antony Flew, « The Presumption of Atheism », Canadian Journal of Philosophy, vol. 2, n° 1, 1972, p. 29-46 ; repris in The Presumption of Atheism and Other Philosophical Essays on God, Freedom and Immortality, Londres, Elek/Pemberton, 1976.
- ↑ Robin Le Poidevin, Agnosticism: A Very Short Introduction, chap. 3 (sections consacrées à la théière céleste et à la présomption d'athéisme).
- ↑ William Kingdon Clifford, "The Ethics of Belief", Contemporary Review, vol. 29, janvier 1877, p. 289-309 ; repris in Lectures and Essays, éd. Leslie Stephen et Frederick Pollock, Londres, Macmillan, 1879, vol. II, p. 177-211.
- ↑ Graham Oppy, Arguing About Gods, Cambridge, Cambridge University Press, 2006, p. 418-419.
- ↑ William James, "The Will to Believe", in The Will to Believe and Other Essays in Popular Philosophy, New York, Longmans, Green & Co., 1897, p. 1-31 ; trad. Loÿs Moulin, La Volonté de croire, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2005.
- ↑ Robin Le Poidevin, Agnosticism: A Very Short Introduction, chap. 2.
- ↑ Michael Martin, Atheism: A Philosophical Justification, Philadelphie, Temple University Press, 1990, p. 463-464 (appendice « Atheism Defined and Contrasted »).
- ↑ Yuval Avnur, « What is Wrong with Agnostic Belief? », in Francis Fallon et Gavin Hyman (dir.), Agnosticism: Explorations in Philosophy and Religious Thought, Oxford, Oxford University Press, 2020, p. 47-80.
- ↑ Søren Kierkegaard, Crainte et tremblement (1843), « Épanchement préliminaire », trad. Charles Le Blanc, Paris, Payot et Rivages, 2000.
- ↑ Søren Kierkegaard, Post-scriptum définitif et non scientifique aux Miettes philosophiques (1846), trad. Paul Petit, Paris, Gallimard, 1949.
- ↑ Yuval Avnur, « What is Wrong with Agnostic Belief? », in Fallon et Hyman (dir.), Agnosticism, 2020, p. 47-80 (distinction liminaire entre les deux agnosticismes).
- ↑ Graham Oppy, Atheism and Agnosticism, Cambridge, Cambridge University Press, 2018, p. 3-4.
- ↑ Graham Oppy, Atheism and Agnosticism, 2018, p. 6-7.
- ↑ Graham Oppy, Atheism and Agnosticism, 2018, p. 11-12.
- ↑ John L. Schellenberg, The Hiddenness Argument: Philosophy's New Challenge to Belief in God, Oxford, Oxford University Press, 2015 ; voir la présentation de David Leech, « "New Agnosticism", Imaginative Challenge, and Religious Experience », in Fallon et Hyman (dir.), Agnosticism, 2020, p. 107-139.
- ↑ John L. Schellenberg, Divine Hiddenness and Human Reason, Ithaca, Cornell University Press, 1993.
- ↑ Robin Le Poidevin, « The New Agnosticism », in Fallon et Hyman (dir.), Agnosticism, Oxford, Oxford University Press, 2020, p. 29-46 (la typologie des agnosticismes existentiel, aléthique et sémantique figure aux p. 33-35).
- ↑ Francis Fallon et Gavin Hyman, « Introduction », in Agnosticism, 2020, p. 14-15.
- ↑ Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia, question 3, prologue, trad. A.-M. Roguet, Paris, Cerf, 1984.
- ↑ Grégoire de Nazianze (attribué à), Poèmes dogmatiques, I, 1, 29, in Patrologie grecque, t. 37, col. 507-508. L'authenticité de cet hymne, longtemps attribué aussi à Grégoire de Nysse, est débattue par la critique.
- ↑ Denis Diderot, lettre à Voltaire du 11 juin 1749, in Œuvres complètes, éd. Jules Assézat et Maurice Tourneux, t. XIX (Correspondance générale), Paris, Garnier frères, 1876.
- ↑ Phil Zuckerman, Society without God: What the Least Religious Nations Can Tell Us About Contentment, New York, New York University Press, 2008.
- ↑ Blaise Pascal, Pensées, fragment 680 de l'édition Sellier (418 Lafuma), éd. Philippe Sellier, Paris, Classiques Garnier, 2010.
- ↑ Alvin Plantinga, "Reason and Belief in God", in Alvin Plantinga et Nicholas Wolterstorff (éd.), Faith and Rationality: Reason and Belief in God, Notre Dame, University of Notre Dame Press, 1983, p. 16-93 ; Warranted Christian Belief, Oxford, Oxford University Press, 2000, 528 p.
- ↑ Alvin Plantinga, Warranted Christian Belief, New York, Oxford University Press, 2000.
- ↑ Pour une présentation accessible de ces estimations : Martin Rees, Just Six Numbers: The Deep Forces that Shape the Universe, Londres, Weidenfeld and Nicolson, 1999.
- ↑ Pour le débat philosophique : Neil A. Manson (dir.), God and Design: The Teleological Argument and Modern Science, Londres, Routledge, 2003.
- ↑ Richard Swinburne, The Existence of God, 2e éd., Oxford, Clarendon Press, 2004, p. 5-6.
- ↑ Richard Swinburne, The Existence of God, 2004, p. 303.
- ↑ Richard Swinburne, The Existence of God, 2004, p. 342.
- ↑ Richard Swinburne, The Existence of God, 2004, p. 341.
- ↑ Graham Oppy, Arguing About Gods, 2006, préface (p. xv) et « Concluding Remarks », p. 414-425.
- ↑ Karl Popper, Logik der Forschung, Vienne, Julius Springer, 1934 ; trad. Nicole Thyssen-Rutten et Philippe Devaux, La Logique de la découverte scientifique, Paris, Payot, 1973, 480 p.
- ↑ Karl Popper, Conjectures et réfutations. La croissance du savoir scientifique (1963), trad. Michelle-Irène et Marc B. de Launay, Paris, Payot, 1985.
- ↑ Stephen Jay Gould, Rocks of Ages: Science and Religion in the Fullness of Life, New York, Ballantine, 1999 ; trad. fr. Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! », Paris, Seuil, 2000.
- ↑ Ludwig Wittgenstein, Philosophische Untersuchungen (1953), trad. Françoise Dastur, Maurice Élie, Jean-Luc Gautero, Dominique Janicaud et Élisabeth Rigal, Recherches philosophiques, Paris, Gallimard, 2004.
- ↑ D. Z. Phillips, Religion Without Explanation, Oxford, Basil Blackwell, 1976.
- ↑ Pascal Boyer, Et l'homme créa les dieux. Comment expliquer la religion, Paris, Robert Laffont, 2001 ; Scott Atran, In Gods We Trust: The Evolutionary Landscape of Religion, Oxford, Oxford University Press, 2002 ; Justin L. Barrett, Why Would Anyone Believe in God?, Walnut Creek, AltaMira Press, 2004 ; Ara Norenzayan, Big Gods: How Religion Transformed Cooperation and Conflict, Princeton, Princeton University Press, 2013.
- ↑ Pew Research Center, How the Global Religious Landscape Changed From 2010 to 2020, juin 2025 (série harmonisée) ; The Global Religious Landscape, décembre 2012 (méthodologie antérieure) ; sur les États-Unis, Pew Research Center, About Three-in-Ten U.S. Adults Are Now Religiously Unaffiliated, décembre 2021.
- ↑ John Hick, An Interpretation of Religion: Human Responses to the Transcendent, Londres, Macmillan, 1989.
- ↑ Pour une vue d'ensemble du débat : David Christensen, « Epistemology of Disagreement: The Good News », The Philosophical Review, vol. 116, n° 2, 2007, p. 187-217.
- ↑ Graham Oppy, Arguing About Gods, Cambridge, Cambridge University Press, 2006, préface (p. xv) et « Concluding Remarks », p. 414-415.
Bibliographie
[modifier | modifier le wikicode]Sources antiques
[modifier | modifier le wikicode]Philosophie grecque
[modifier | modifier le wikicode]- Platon, Œuvres complètes, trad. Léon Robin, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1950.
- Apologie de Socrate (pour le non-savoir socratique, que la tradition rapprochera de la « docta ignorantia » de Nicolas de Cues)
- République, livres VI-VII (pour l'allégorie de la caverne et les limites de la connaissance)
- Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, trad. Pierre Pellegrin, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1997.
- Exposition systématique du scepticisme pyrrhonien et de la suspension du jugement (épochè)
- Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, trad. sous la direction de Marie-Odile Goulet-Cazé, Paris, Le Livre de Poche, coll. « La Pochothèque », 1999.
- Livre IX (sur Pyrrhon et les sceptiques)
- Cicéron, De natura deorum (La nature des dieux), trad. Clara Auvray-Assayas, Paris, Les Belles Lettres, 2002.
- Discussion des arguments pour et contre l'existence des dieux
Fragments présocratiques
[modifier | modifier le wikicode]- Diels, Hermann & Kranz, Walther (éd.), Die Fragmente der Vorsokratiker, 3 vol., Berlin, Weidmann, 1951-1952.
- Fragment de Protagoras sur l'incertitude concernant les dieux
- Dumont, Jean-Paul (éd.), Les Présocratiques, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1988.
- Édition française avec fragments et témoignages
Philosophie moderne
[modifier | modifier le wikicode]David Hume
[modifier | modifier le wikicode]- Hume, David, Enquête sur l'entendement humain [1748], trad. André Leroy, Paris, Flammarion, coll. « GF », 1983.
- Section X : « Des miracles » ; Section XI : « D'une providence particulière et d'un état futur »
- Hume, David, Dialogues sur la religion naturelle [1779], trad. Michel Malherbe, Paris, Vrin, 1997.
- Critique systématique des arguments théistes, notamment l'argument du dessein
- Hume, David, Histoire naturelle de la religion [1757], trad. Michel Malherbe, Paris, Vrin, 1980.
- Explication naturaliste de l'origine des croyances religieuses
Emmanuel Kant
[modifier | modifier le wikicode]- Kant, Emmanuel, Critique de la raison pure [1781/1787], trad. Alain Renaut, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2006.
- « Dialectique transcendantale », livre II, chapitre III : « L'idéal de la raison pure » (critique des preuves de l'existence de Dieu)
- « Analytique transcendantale » : distinction phénomènes/noumènes
- Kant, Emmanuel, Critique de la raison pratique [1788], trad. François Picavet, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2012.
- Les postulats de la raison pratique (immortalité de l'âme, existence de Dieu)
- Kant, Emmanuel, Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science [1783], trad. Louis Guillermit, Paris, Vrin, 1986.
Fondateurs de l'agnosticisme
[modifier | modifier le wikicode]Henry Longueville Mansel
[modifier | modifier le wikicode]- Mansel, Henry Longueville, The Limits of Religious Thought (Bampton Lectures), Londres, John Murray, 1858.
- Les conférences d'Oxford qui enthousiasmèrent Huxley
Thomas Henry Huxley
[modifier | modifier le wikicode]- Huxley, Thomas Henry, Collected Essays, 9 vol., Londres, Macmillan, 1893-1894.
- Vol. V : Science and Christian Tradition (contient « Agnosticism » et « Agnosticism and Christianity »)
- Vol. I : Method and Results (contient « On the Physical Basis of Life »)
- Huxley, Thomas Henry, « Agnosticism » [1889], dans The Nineteenth Century, vol. 25, 1889, p. 169-194.
- Récit rétrospectif de l'invention du mot (1869) et défense de la méthode agnostique
- Huxley, Thomas Henry, « Agnosticism : A Rejoinder » [1889], dans The Nineteenth Century, vol. 25, 1889, p. 481-503.
Herbert Spencer
[modifier | modifier le wikicode]- Spencer, Herbert, First Principles [1862], Londres, Williams & Norgate, 6e éd., 1900.
- Développement de la doctrine de l'« Inconnaissable »
Leslie Stephen
[modifier | modifier le wikicode]- Stephen, Leslie, An Agnostic's Apology and Other Essays, Londres, Smith, Elder & Co., 1893.
- Recueil dont l'essai-titre parut dans la Fortnightly Review en juin 1876
Philosophie analytique et épistémologie
[modifier | modifier le wikicode]Bertrand Russell
[modifier | modifier le wikicode]- Russell, Bertrand, « Is There a God? » [1952], dans The Collected Papers of Bertrand Russell, vol. 11, Londres, Routledge, 1997, p. 542-548.
- Article contenant l'analogie de la théière céleste
- Russell, Bertrand, Dear Bertrand Russell. A Selection of his Correspondence with the General Public, 1950-1968, éd. Barry Feinberg & Ronald Kasrils, Londres, George Allen & Unwin, 1969.
- Contient la lettre de 1958 sur la théière et l'athéisme pratique
- Russell, Bertrand, Pourquoi je ne suis pas chrétien [Why I Am Not a Christian, 1927], trad. Guy Le Clec'h, Paris, 10/18, 2011.
- Recueil d'essais critiquant les arguments religieux
- Russell, Bertrand, « Am I an Atheist or an Agnostic? A Plea for Tolerance in the Face of New Dogmas » [1947], dans Bertrand Russell on God and Religion, éd. Al Seckel, New York, Prometheus Books, 1986.
- Russell, Bertrand, Histoire de mes idées philosophiques [My Philosophical Development, 1959], trad. Georges Auclair, Paris, Gallimard, 1961.
William Kingdon Clifford
[modifier | modifier le wikicode]- Clifford, William Kingdon, « The Ethics of Belief » [1877], dans Lectures and Essays, éd. Leslie Stephen & Frederick Pollock, Londres, Macmillan, 1879, vol. 2, p. 163-205.
- Texte fondateur de l'évidentialisme et de l'éthique de la croyance
- Clifford, William Kingdon, « The Ethics of Religion » [1877], dans Lectures and Essays, vol. 2, p. 206-231.
William James
[modifier | modifier le wikicode]- James, William, « La volonté de croire » [« The Will to Believe », 1896], dans La volonté de croire, trad. Loÿs Moulin, Paris, Flammarion, 1916 ; rééd. Les Empêcheurs de penser en rond, 2005.
- Réponse à Clifford défendant le droit de croire sans preuves dans certaines circonstances
- James, William, Les variétés de l'expérience religieuse [The Varieties of Religious Experience, 1902], trad. Frank Abauzit, Paris, Alcan, 1906 ; rééd. Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2007.
Théologie et mystique
[modifier | modifier le wikicode]Théologie apophatique
[modifier | modifier le wikicode]- Pseudo-Denys l'Aréopagite, Œuvres complètes, trad. Maurice de Gandillac, Paris, Aubier, 1943.
- La théologie mystique (théologie négative chrétienne)
- Grégoire de Nysse, La vie de Moïse, trad. Jean Daniélou, Paris, Cerf, coll. « Sources chrétiennes », n° 1, 1955.
- Théologie de l'obscurité divine et de l'inconnaissabilité de Dieu
- Maître Eckhart, Sermons, trad. Gwendoline Jarczyk & Pierre-Jean Labarrière, 3 vol., Paris, Albin Michel, 1998-2015.
- Thomas d'Aquin, Somme théologique, trad. A.-M. Roguet, Paris, Cerf, 1984-1986.
- Ia, q. 2-3 (sur la connaissance de Dieu et ses limites)
Philosophie religieuse
[modifier | modifier le wikicode]- Kierkegaard, Søren, Miettes philosophiques [Philosophiske Smuler, 1844], trad. Paul Petit, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1990.
- Le paradoxe absolu de la foi
- Kierkegaard, Søren, Crainte et tremblement [Frygt og Bæven, 1843], trad. Charles Le Blanc, Paris, Payot & Rivages, 2000.
- La foi d'Abraham comme saut par-delà la raison
- Schellenberg, John L., Divine Hiddenness and Human Reason, Ithaca, Cornell University Press, 1993.
- Formulation de l'argument de la dissimulation divine
- Schellenberg, John L., The Hiddenness Argument: Philosophy's New Challenge to Belief in God, Oxford, Oxford University Press, 2015.
- Présentation accessible de l'argument et de l'« ultimisme »
- Hick, John, An Interpretation of Religion: Human Responses to the Transcendent, Londres, Macmillan, 1989.
- Le pluralisme religieux distinguant doctrines et réalité ultime
- Gould, Stephen Jay, Rocks of Ages: Science and Religion in the Fullness of Life, New York, Ballantine, 1999 ; trad. fr. Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! », Paris, Seuil, 2000.
- La doctrine des « magistères non recouvrants » (NOMA)
- Pascal, Blaise, Pensées [1670], éd. Philippe Sellier, Paris, Classiques Garnier, 2010.
- Fragment 680 (édition Sellier) : le pari de Pascal
Philosophie contemporaine
[modifier | modifier le wikicode]Karl Popper et falsificationnisme
[modifier | modifier le wikicode]- Popper, Karl, La logique de la découverte scientifique [Logik der Forschung, 1934], trad. Nicole Thyssen-Rutten & Philippe Devaux, Paris, Payot, 1973.
- Critère de falsifiabilité et démarcation science/métaphysique
- Popper, Karl, Conjectures et réfutations [Conjectures and Refutations, 1963], trad. Michelle-Irène & Marc B. de Launay, Paris, Payot, 1985.
- Développement du faillibilisme
Empirisme logique
[modifier | modifier le wikicode]- Ayer, Alfred Jules, Langage, vérité et logique [Language, Truth and Logic, 1936], trad. J. Ohana, Paris, Flammarion, 1956.
- Exposé du principe de vérification et critique de la métaphysique
- Carnap, Rudolf, « Le dépassement de la métaphysique par l'analyse logique du langage » [« Überwindung der Metaphysik durch logische Analyse der Sprache », 1932], trad. dans Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits, Paris, PUF, 1985.
- Wittgenstein, Ludwig, Recherches philosophiques [Philosophische Untersuchungen, 1953], trad. Françoise Dastur et al., Paris, Gallimard, 2004.
- Théorie des jeux de langage
Nouvel athéisme
[modifier | modifier le wikicode]- Dawkins, Richard, Pour en finir avec Dieu [The God Delusion, 2006], trad. Marie-France Desjeux, Paris, Robert Laffont, 2008.
- Spectre de probabilité théiste ; critique de l'agnosticisme « conciliant »
- Dennett, Daniel C., Breaking the Spell: Religion as a Natural Phenomenon, New York, Viking, 2006.
- Approche naturaliste de la religion
- Harris, Sam, The End of Faith: Religion, Terror, and the Future of Reason, New York, W. W. Norton, 2004.
- Hitchens, Christopher, Dieu n'est pas grand : Comment la religion empoisonne tout [God Is Not Great, 2007], trad. Anatole Muchnik, Paris, Belfond, 2009.
Épistémologie réformée
[modifier | modifier le wikicode]- Plantinga, Alvin, « Reason and Belief in God », dans Alvin Plantinga & Nicholas Wolterstorff (éd.), Faith and Rationality, Notre Dame, University of Notre Dame Press, 1983, p. 16-93.
- Exposition de l'épistémologie réformée
- Plantinga, Alvin, Warranted Christian Belief, New York, Oxford University Press, 2000.
- Développement complet du sensus divinitatis
- Plantinga, Alvin, God and Other Minds: A Study of the Rational Justification of Belief in God, Ithaca, Cornell University Press, 1967.
Sciences cognitives de la religion
[modifier | modifier le wikicode]- Boyer, Pascal, Et l'homme créa les dieux : Comment expliquer la religion [Religion Explained, 2001], trad. Jean-Baptiste Rautureau, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2003.
- Explication évolutionniste et cognitive des croyances religieuses
- Atran, Scott, In Gods We Trust: The Evolutionary Landscape of Religion, Oxford, Oxford University Press, 2002.
- Barrett, Justin L., Why Would Anyone Believe in God?, Walnut Creek (CA), AltaMira Press, 2004.
- Concept du HADD (Hyperactive Agency Detection Device)
- Norenzayan, Ara, Big Gods: How Religion Transformed Cooperation and Conflict, Princeton, Princeton University Press, 2013.
Études contemporaines sur l'agnosticisme
[modifier | modifier le wikicode]Monographies
[modifier | modifier le wikicode]- Le Poidevin, Robin, Agnosticism: A Very Short Introduction, Oxford, Oxford University Press, 2010.
- Introduction concise et accessible
- Oppy, Graham, Arguing About Gods, Cambridge, Cambridge University Press, 2006.
- Analyse philosophique rigoureuse des arguments pour et contre l'existence de Dieu
- Oppy, Graham, Atheism and Agnosticism, Cambridge, Cambridge University Press, coll. « Elements in the Philosophy of Religion », 2018.
- Définitions doxastiques du théisme, de l'athéisme, de l'agnosticisme et de l'innocence
- Fallon, Francis & Hyman, Gavin (dir.), Agnosticism: Explorations in Philosophy and Religious Thought, Oxford, Oxford University Press, 2020.
- Volume collectif sur le « nouvel agnosticisme » (Le Poidevin, Avnur, Leech)
- Lightman, Bernard, The Origins of Agnosticism: Victorian Unbelief and the Limits of Knowledge, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1987.
- Histoire intellectuelle de l'agnosticisme victorien
- Sagan, Carl, The Demon-Haunted World: Science as a Candle in the Dark, New York, Random House, 1995.
- Le dragon invisible dans le garage et la charge de la preuve
- Martin, Michael, Atheism: A Philosophical Justification, Philadelphie, Temple University Press, 1990.
- Défense de l'athéisme négatif et de l'agnosticisme athée
- Swinburne, Richard, The Existence of God, 2e éd., Oxford, Clarendon Press, 2004.
- Défense théiste avec discussion de l'agnosticisme
Articles et chapitres
[modifier | modifier le wikicode]- Draper, Paul, « Agnosticism », dans The Oxford Handbook of Atheism, éd. Stephen Bullivant & Michael Ruse, Oxford, Oxford University Press, 2013, p. 170-186.
- Flew, Antony, « The Presumption of Atheism », Canadian Journal of Philosophy, vol. 2, n° 1, 1972, p. 29-46.
- Défense de l'athéisme négatif comme position par défaut
- Schellenberg, J. L., « Agnosticism », dans The Routledge Companion to Philosophy of Religion, 2e éd., éd. Chad Meister & Paul Copan, Londres, Routledge, 2012, p. 31-40.
- van Inwagen, Peter, « Is it Wrong, Everywhere, Always, for Anyone, to Believe Anything on Insufficient Evidence? », dans Jeff Jordan & Daniel Howard-Snyder (éd.), Faith, Freedom and Rationality, Lanham (MD), Rowman & Littlefield, 1996, p. 137-153.
- Critique de la maxime de Clifford
Sociologie de la religion et sécularisation
[modifier | modifier le wikicode]- Taylor, Charles, L'âge séculier [A Secular Age, 2007], trad. Patrick Savidan, Paris, Seuil, 2011.
- Analyse du processus de sécularisation en Occident
- Pew Research Center, The Global Religious Landscape, Washington, 2012 ; How the Global Religious Landscape Changed From 2010 to 2020, Washington, 2025.
- Recensements mondiaux des personnes sans affiliation religieuse
- Berger, Peter L., La religion dans la conscience moderne [The Sacred Canopy, 1967], trad. J. Feisthauer, Paris, Centurion, 1971.
- Habermas, Jürgen & Ratzinger, Joseph, Raison et religion : La dialectique de la sécularisation, trad. Christian Bouchindhomme & Frédéric Joly, Paris, Salvator, 2010.
- Pew Research Center, « The Global Religious Landscape », décembre 2012 (rapport sur les « nones »).
Encyclopédies et dictionnaires spécialisés
[modifier | modifier le wikicode]- Bullivant, Stephen & Ruse, Michael (éd.), The Oxford Handbook of Atheism, Oxford, Oxford University Press, 2013.
- Meister, Chad & Copan, Paul (éd.), The Routledge Companion to Philosophy of Religion, 2e éd., Londres, Routledge, 2012.
- Craig, Edward (éd.), Routledge Encyclopedia of Philosophy, 10 vol., Londres, Routledge, 1998.
- Article « Agnosticism »
- Zalta, Edward N. (éd.), Stanford Encyclopedia of Philosophy, Stanford University, en ligne : https://plato.stanford.edu/
- Articles : « Agnosticism », « Religious Epistemology », « Pascal's Wager », « Reformed Epistemology »
Ressources en ligne
[modifier | modifier le wikicode]- Internet Encyclopedia of Philosophy : https://iep.utm.edu/
- Articles : « Agnosticism », « Religious Epistemology », « William Kingdon Clifford »
- PhilPapers (bibliographie spécialisée en philosophie) : https://philpapers.org/
- Section « Philosophy of Religion » et « Epistemology of Religion »