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Dictionnaire de philosophie/Altérité

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— - Altérité - —

L'altérité (du latin alteritas, signifiant « différence », « changement ») désigne le caractère de ce qui est autre, de ce qui est distinct et extérieur à une réalité de référence. En philosophie, cette notion interroge la nature de la différence, les modalités de reconnaissance de l'autre dans sa spécificité, et les enjeux éthiques, ontologiques et politiques que soulève notre rapport à ce qui n'est pas nous-même.

Définition conceptuelle

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L'altérité se définit d'abord en opposition à l'identité : alors que l'identité renvoie à ce qui demeure identique à soi, l'altérité désigne ce qui est différent, ce qui se distingue du même. Dans le langage philosophique, l'altérité ne se réduit pas à une simple différence numérique ou qualitative entre des objets. Elle pose la question fondamentale de la relation à l'autre en tant qu'autre, c'est-à-dire en tant qu'irréductible à soi, à mes propres catégories de pensée ou à mon propre point de vue[1].

La notion d'altérité se distingue de celle d'autrui, bien que les deux soient étroitement liées. Autrui désigne spécifiquement l'autre personne humaine, l'autre conscience ou l'autre sujet, tandis que l'altérité peut s'appliquer à tout ce qui est autre : choses, êtres vivants non humains, cultures, idées. Autrui est ainsi un cas particulier de l'altérité, celui qui concerne la relation intersubjective entre êtres humains[2].

Origines antiques de la notion

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Platon et le Sophiste

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C'est dans la philosophie grecque que la notion d'altérité trouve ses premières formulations conceptuelles rigoureuses. Dans le Sophiste, Platon accomplit une véritable révolution philosophique en faisant de l'altérité une catégorie ontologique fondamentale. Confronté au défi éléatique qui affirmait que seul l'être est, et que le non-être ne peut être ni pensé ni dit, Platon introduit la notion d'altérité (heteron) comme l'un des cinq genres suprêmes de l'être, aux côtés de l'être, du même, du repos et du mouvement[3].

L'innovation platonicienne consiste à montrer que le non-être ne signifie pas l'absence pure et simple, mais l'altérité. Dire qu'une chose n'est pas quelque chose d'autre ne revient pas à affirmer son néant absolu, mais à reconnaître sa différence. Comme l'Étranger d'Élée l'explique dans le dialogue, « lorsque nous disons le non-être, nous ne disons pas, ce semble, quelque chose de contraire à l'être, mais seulement quelque chose d'autre »[4]. Cette distinction permet de résoudre le problème de la prédication : dire « le cheval n'est pas un homme » ne signifie pas que le cheval est néant, mais qu'il participe d'une autre forme.

L'altérité devient ainsi la condition de possibilité du discours et de la vérité. C'est parce que les formes intelligibles (les Idées) peuvent être autres les unes par rapport aux autres, tout en étant, qu'elles peuvent s'entrelacer et se séparer, rendant possible le logos véritable. L'altérité n'est donc pas un défaut ou une privation de l'être, mais une dimension constitutive de la réalité intelligible.

Aristote : l'altérité comme catégorie de la relation

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Aristote reprend et développe la réflexion sur l'altérité en la situant dans le cadre de sa théorie des catégories. Pour le Stagirite, « autre » (heteron) se dit en autant d'acceptions que « un », « même » ou « être », c'est-à-dire selon chaque catégorie[5]. L'altérité devient ainsi une notion transversale qui traverse toutes les modalités de l'être.

Aristote introduit néanmoins une distinction importante : pour lui, sont véritablement « autres » les êtres qui ont pluralité d'espèce, de matière ou de définition de leur substance. L'altérité suppose donc une certaine identité générique ou une relation d'analogie. Contrairement à Platon, Aristote ne fait pas de l'altérité une dimension interne au sujet lui-même, mais la pense davantage en termes de distinction entre des êtres ayant une certaine communauté de nature. Cette conception moins radicale de l'altérité préfigure les débats ultérieurs sur la possibilité de penser l'autre sans le ramener au même.

L'altérité dans la pensée moderne

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Descartes et le problème d'autrui

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Avec Descartes et l'inauguration de la philosophie moderne du sujet, la question de l'altérité prend une tournure nouvelle. Le cogito cartésien établit la certitude du moi pensant comme fondement premier de toute connaissance : « je pense, donc je suis ». Mais cette découverte du sujet comme certitude première soulève immédiatement une difficulté : comment puis-je être certain de l'existence d'autres esprits que le mien ? Si je n'ai accès directement qu'à mes propres pensées, comment puis-je connaître l'intériorité d'autrui[6] ?

Ce problème, connu sous le nom de problème du solipsisme (du latin solus ipse, seul soi-même), hante la philosophie moderne. Descartes tente de le résoudre par l'idée de Dieu comme garant de la véracité de nos perceptions et de l'existence d'un monde extérieur peuplé d'autres esprits. Mais cette solution théologique laisse entière la question de l'accès à l'altérité d'autrui : même si je suis certain qu'autrui existe, comment puis-je appréhender sa différence radicale, son intériorité qui m'échappe par essence ?

Hegel et la dialectique de la reconnaissance

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C'est avec Hegel que la question de l'altérité reçoit un traitement véritablement dialectique. Dans la Phénoménologie de l'esprit (1807), Hegel consacre des pages célèbres à la dialectique du maître et de l'esclave, qui analyse le processus par lequel la conscience de soi se constitue à travers la reconnaissance d'une autre conscience[7].

Pour Hegel, la conscience de soi n'existe pas de manière isolée : elle requiert la médiation d'une autre conscience. « La conscience de soi est en soi et pour soi quand et parce qu'elle est en soi et pour soi pour une autre ; c'est-à-dire qu'elle n'est qu'en tant qu'être reconnu »[8]. Cette thèse fondamentale signifie que je ne deviens pleinement conscient de moi-même qu'à travers le regard et la reconnaissance d'autrui.

Le processus de reconnaissance passe d'abord par une lutte à mort : chaque conscience cherche à s'affirmer en niant l'autre, en refusant de le reconnaître comme sujet autonome. Cette lutte aboutit à une relation de domination : l'un devient maître, l'autre esclave. Mais cette relation est fondamentalement instable et contradictoire. Le maître, qui cherchait la reconnaissance d'un égal, ne reçoit que celle d'un être asservi, dont la reconnaissance n'a donc pas de véritable valeur. L'esclave, en revanche, à travers le travail et la transformation du monde, accède progressivement à une conscience de soi plus authentique.

Cette dialectique montre que l'altérité n'est pas un donné statique, mais un processus dynamique de différenciation et de reconnaissance mutuelle. L'autre n'est ni simplement identique à moi (auquel cas il ne serait pas vraiment autre), ni radicalement étranger (auquel cas aucune relation ne serait possible). La relation à l'altérité est un mouvement de négation, de séparation et de réunification qui structure la vie de l'esprit.

La phénoménologie et l'altérité

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Husserl et le problème de l'intersubjectivité

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Edmund Husserl, fondateur de la phénoménologie, aborde la question de l'altérité dans le cadre de sa théorie de la constitution transcendantale du sens. Dans la Cinquième méditation cartésienne (1931), Husserl se confronte à un problème crucial : comment l'ego transcendantal, qui est le foyer constituant de tout sens, peut-il constituer l'existence d'un autre ego qui, par définition, lui est radicalement étranger[9] ?

Husserl propose une solution complexe fondée sur la notion d'appresentation analogique. Lorsque je perçois le corps d'autrui, je ne perçois pas directement sa conscience, qui m'est en principe inaccessible. Mais par un transfert analogique fondé sur la similitude entre son corps et le mien, je « co-présente » ou « appresente » une conscience analogue à la mienne habitant ce corps. Je constitue ainsi autrui comme un alter ego, un autre moi-même[10].

Cette théorie a suscité de nombreuses critiques. En particulier, on lui a reproché de ne pas rendre justice à l'altérité véritable d'autrui, en le réduisant à un double de moi-même. Si autrui n'est constitué que par analogie avec mon propre ego, n'est-il pas ramené au même, privé de sa différence radicale ? Cette aporie husserlienne ouvre la voie aux philosophies de l'altérité du XXe siècle, qui chercheront à penser l'autre dans son irréductibilité.

Heidegger et l'être-avec

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Martin Heidegger, dans Être et temps (1927), propose une approche différente de l'altérité à travers la notion d'être-avec (Mitsein). Pour Heidegger, le Dasein (l'être-là, c'est-à-dire l'existence humaine) n'est pas d'abord un sujet isolé qui aurait ensuite à découvrir l'existence d'autres sujets. L'être-avec est une structure existentiale constitutive du Dasein : nous sommes toujours déjà dans un monde partagé avec d'autres[11].

Cette thèse signifie que l'altérité n'est pas un problème à résoudre (comme chez Descartes ou Husserl), mais une dimension originaire de notre être. Nous ne sommes jamais seuls, même dans la solitude : notre monde est toujours déjà structuré par la présence effective ou possible des autres. Les outils que j'utilise, les chemins que j'emprunte, les œuvres que je lis renvoient toujours à d'autres, à ceux qui les ont fabriqués, tracés, écrits.

Cependant, Heidegger souligne aussi le danger d'une altérité inauthentique. Dans le mode d'être quotidien, le Dasein se perd dans le On (das Man), cette instance impersonnelle et anonyme qui dicte les normes et les comportements. Le On représente une altérité niveleuse qui efface les différences individuelles : « on pense », « on dit », « on fait » comme tout le monde. L'authenticité requiert au contraire que le Dasein s'arrache à cette dictature du On pour assumer sa propre existence singulière, notamment face à la mort, cette possibilité la plus propre et inaliénable.

Sartre : le regard et la conflictualité

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Jean-Paul Sartre, dans L'être et le néant (1943), développe une phénoménologie du regard qui met en évidence la dimension fondamentalement conflictuelle de la relation à autrui. Pour Sartre, l'expérience originaire d'autrui n'est pas la perception de son corps ou l'appresentation analogique de sa conscience, mais l'épreuve d'être vu par lui[12].

Sartre illustre cette expérience par le célèbre exemple de la honte. Imaginons que je regarde par le trou d'une serrure, absorbé par ma curiosité. Soudain, j'entends un pas dans le couloir : quelqu'un me voit. À cet instant, je me découvre comme objet sous le regard d'autrui. Ma subjectivité libre et fluide se fige en une essence : je suis ce « voyeur », ce « curieux », cet « indiscret ». Le regard d'autrui m'objective, il fait de moi un objet dans son monde, me privant de ma liberté et de ma transcendance[13].

Cette objectivation est vécue comme une menace fondamentale. Autrui, en me regardant, vole mon monde et ma liberté. Il me constitue à partir de son propre projet, selon des catégories et des valeurs qui sont les siennes, non les miennes. D'où la formule célèbre de Huis clos : « L'enfer, c'est les autres ». Cette phrase ne signifie pas simplement que les autres nous rendent malheureux, mais qu'ils représentent une menace ontologique permanente pour notre liberté.

Sartre en conclut que « l'essence des rapports entre consciences n'est pas le Mitsein, c'est le conflit »[14]. La relation à autrui est fondamentalement une lutte dans laquelle chacun tente alternativement d'objectiver l'autre (par le regard, le désir, la possession) ou d'échapper à sa propre objectivation. Cette vision tragique de l'intersubjectivité contraste fortement avec les philosophies du dialogue et de la reconnaissance.

Emmanuel Levinas : l'altérité comme éthique première

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Le visage d'autrui

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Emmanuel Levinas (1906-1995) opère un renversement complet dans la façon de penser l'altérité. Contre toute la tradition philosophique occidentale qui, selon lui, ramène l'autre au même en cherchant à le comprendre et à le maîtriser, Levinas pose l'altérité d'autrui comme ce qui échappe par principe à toute emprise, à toute totalisation[15].

Au centre de la pensée lévinassienne se trouve la notion de visage (visage en français, panim en hébreu). Le visage n'est pas le visage plastique, l'ensemble des traits physiques que je peux percevoir et objectiver. Le visage au sens lévinassien est l'épiphanie de l'autre dans sa nudité et sa vulnérabilité, c'est la manifestation de son altérité absolue qui résiste à toute emprise thématisante. Comme Levinas l'écrit : « Le visage est ce qu'on ne peut tuer, ou du moins ce dont le sens consiste à dire : "tu ne tueras point" »[16].

Le visage d'autrui m'interpelle, m'assigne à responsabilité avant toute délibération ou décision de ma part. C'est une assignation pré-originaire : je suis responsable d'autrui avant même d'avoir choisi de l'être, et cette responsabilité ne trouve pas son origine dans ma liberté mais dans la vulnérabilité même d'autrui. Le visage me commande éthiquement, il m'enjoint de ne pas rester indifférent à sa détresse.

L'éthique comme philosophie première

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Cette conception de l'altérité conduit Levinas à affirmer que l'éthique, et non l'ontologie (la science de l'être), est la philosophie première. La relation à autrui n'est pas un problème théorique à résoudre, elle n'est pas une question de connaissance : elle est d'emblée une relation éthique de responsabilité. Comme il l'écrit dans Autrement qu'être ou au-delà de l'essence (1974), la subjectivité se constitue dans la responsabilité pour autrui, elle est « otage » d'autrui, exposée à lui sans défense[17].

Cette responsabilité est asymétrique et infinie. Asymétrique parce qu'elle ne requiert pas la réciprocité : je suis responsable d'autrui même si autrui n'est pas responsable de moi. Infinie parce qu'elle ne connaît pas de limites : je ne peux jamais me dire « quitte » envers autrui, ma responsabilité ne s'épuise jamais. Elle va même jusqu'à la substitution : je réponds d'autrui au point de me substituer à lui, de prendre sa place.

Cette pensée de l'altérité radicale a eu une influence considérable sur la philosophie contemporaine, l'éthique, la théologie, et même les sciences humaines. Elle offre un contrepoint puissant aux philosophies de l'identité, de la totalité et de la maîtrise, en rappelant que l'autre n'est pas un objet à connaître ou à dominer, mais un appel à la responsabilité qui me précède et me constitue.

Autres approches philosophiques de l'altérité

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Martin Buber et le dialogue Je-Tu

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Le philosophe et théologien juif Martin Buber (1878-1965) propose, dans son œuvre Je et Tu (1923), une philosophie de la relation fondée sur la distinction entre deux types de rapports au monde[18].

La relation Je-Cela (Ich-Es) est une relation objectivante : le Cela est un objet que je connais, que j'utilise, que j'analyse selon mes besoins et mes catégories. C'est la relation de la science, de la technique, de l'usage. Elle est nécessaire à la vie pratique, mais elle réduit l'autre à un moyen, à un objet parmi d'autres dans mon monde.

La relation Je-Tu (Ich-Du) est, au contraire, une relation de présence totale et réciproque. Le Tu n'est pas un objet que je thématise, mais une présence qui m'interpelle dans mon être entier. Cette relation ne peut être instrumentalisée : elle est gratuite, immédiate, sans médiation conceptuelle. « Toute vie véritable est rencontre », écrit Buber[19]. Dans la rencontre authentique du Je-Tu, l'altérité de l'autre est pleinement respectée et accueillie.

Buber souligne que cette relation Je-Tu ne peut être permanente : elle est fugitive, fragile, toujours menacée de retomber dans la relation Je-Cela. Mais c'est elle qui donne sens et plénitude à l'existence humaine. De plus, pour Buber, toute relation Je-Tu renvoie ultimement à la relation avec le Tu éternel, Dieu, qui seul ne peut jamais devenir un Cela.

Merleau-Ponty et l'intercorporéité

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Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) aborde la question de l'altérité à partir d'une phénoménologie du corps vécu. Dans Phénoménologie de la perception (1945), il critique la conception intellectualiste d'autrui et propose une approche fondée sur l'expérience corporelle[20].

Pour Merleau-Ponty, je ne constitue pas autrui par un raisonnement analogique à partir de mon propre corps. La compréhension d'autrui se fait d'abord au niveau pré-réflexif, par une sorte de sympathie ou de résonance corporelle. Mon corps et celui d'autrui sont pris dans un même tissu sensible, ce que Merleau-Ponty appelle la chair du monde. Il existe une intercorporéité originaire qui fonde la possibilité de la communication et de la compréhension mutuelle[21].

Cette approche permet de penser l'altérité sans la réduire ni à l'identité (autrui n'est pas simplement un double de moi), ni à l'étrangeté absolue (autrui n'est pas un mystère impénétrable). Il y a une parenté charnelle entre les corps, un entrelacement qui rend possible la reconnaissance de l'autre comme autre sans supprimer sa différence.

Enjeux contemporains de l'altérité

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Altérité culturelle et reconnaissance

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Dans le contexte contemporain marqué par la mondialisation et les rencontres interculturelles, la question de l'altérité prend une dimension politique et sociale cruciale. Comment reconnaître et respecter l'altérité culturelle sans tomber dans le relativisme ? Comment articuler l'universel et le particulier, le commun et le différent[22] ?

Le philosophe canadien Charles Taylor a développé une politique de la reconnaissance qui vise à concilier l'exigence d'égalité (tous les êtres humains méritent le même respect) et l'exigence de différence (chaque culture, chaque identité a droit à la reconnaissance de sa spécificité). La non-reconnaissance ou la mésestime peut causer des blessures identitaires profondes et générer des conflits sociaux[23].

Altérité et exclusion

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L'altérité peut aussi être instrumentalisée pour justifier l'exclusion, la discrimination ou la domination. L'histoire montre comment la désignation de l'autre comme radicalement différent (le « barbare », l'« infidèle », le « primitif ») a servi à légitimer la colonisation, l'esclavage et les génocides. L'altérisation (le processus par lequel on rend l'autre étranger et menaçant) est un mécanisme social et politique qui peut conduire à la déshumanisation.

Les sciences sociales contemporaines ont mis en évidence les processus de construction de l'altérité dans les discours et les pratiques sociales. L'autre n'est pas simplement donné, il est produit par des catégorisations, des stéréotypes, des frontières symboliques. La critique de ces processus est essentielle pour promouvoir une société plus inclusive et respectueuse de la diversité.

Altérité et éthique animale

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Récemment, la question de l'altérité s'est étendue au-delà de l'humanité pour interroger notre rapport aux animaux non humains et, plus généralement, au vivant. Les philosophes de l'éthique animale questionnent la légitimité de la frontière que nous traçons entre l'humain et l'animal, et plaident pour une reconnaissance de l'altérité animale qui implique des devoirs moraux envers les êtres sensibles[24].

Cette extension de la problématique de l'altérité oblige à repenser les catégories traditionnelles de la philosophie morale et politique, et à imaginer de nouvelles formes de communauté qui incluent des êtres radicalement différents de nous.

La notion d'altérité traverse l'histoire de la philosophie occidentale comme un fil rouge, prenant des significations et des enjeux différents selon les époques et les auteurs. D'abord conçue comme une catégorie ontologique par Platon, permettant de penser la relation et la différence au sein de l'être lui-même, l'altérité devient avec la modernité une question épistémologique (comment connaître l'autre ?) et existentielle (comment exister avec l'autre ?).

Les philosophies contemporaines de l'altérité, de Levinas à Derrida en passant par les penseurs postcoloniaux et féministes, ont montré que l'autre ne peut être réduit au même, assimilé à mes catégories ou absorbé dans une totalité englobante. L'altérité résiste, elle excède, elle déborde. Cette irréductibilité de l'autre est à la fois un défi théorique (comment penser ce qui échappe à la pensée ?) et un appel éthique (comment répondre de l'autre dans sa vulnérabilité ?).

Dans un monde marqué par les rencontres interculturelles, les migrations, les inégalités et les conflits, la question de l'altérité reste plus que jamais d'actualité. Elle nous invite à penser ensemble l'unité de l'humanité et la diversité irréductible des cultures, des identités, des expériences. Elle nous rappelle que vivre ensemble ne signifie pas effacer les différences, mais apprendre à les accueillir dans le respect et la responsabilité mutuelle.

Notes et références

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  1. Angelo Turco et Jacques Lévy, « Dictionnaire de la géographie et de l'espace des sociétés », Belin, 2013
  2. Jean-Paul Sartre, « L'être et le néant », Gallimard, 1943
  3. Platon, « Le Sophiste », 254d-259d, trad. Nestor Cordero, Flammarion, 1993
  4. Platon, « Le Sophiste », 257b
  5. Aristote, « Métaphysique », Livre Delta, 1018a, trad. J. Tricot, Vrin, 1991
  6. René Descartes, « Méditations métaphysiques », Méditation seconde et sixième, 1641
  7. Georg Wilhelm Friedrich Hegel, « Phénoménologie de l'esprit », trad. Jean Hyppolite, Aubier-Montaigne, 1941, tome I, p. 155-166
  8. Hegel, « Phénoménologie de l'esprit », chapitre IV, section A
  9. Edmund Husserl, « Méditations cartésiennes », trad. Gabrielle Peiffer et Emmanuel Levinas, Vrin, 1947, Méditation V
  10. Husserl, « Méditations cartésiennes », §50-52
  11. Martin Heidegger, « Être et temps », trad. François Vezin, Gallimard, 1986, §26-27
  12. Jean-Paul Sartre, « L'être et le néant », Gallimard, collection Tel, 1943, partie III, chapitre I
  13. Sartre, « L'être et le néant », p. 310-320
  14. Sartre, « L'être et le néant », p. 470
  15. Emmanuel Levinas, « Totalité et infini. Essai sur l'extériorité », Martinus Nijhoff, La Haye, 1961
  16. Levinas, « Éthique et Infini. Dialogues avec Philippe Nemo », Fayard/France Culture, 1982, p. 80
  17. Emmanuel Levinas, « Autrement qu'être ou au-delà de l'essence », Martinus Nijhoff, La Haye, 1974
  18. Martin Buber, « Je et Tu », trad. G. Bianquis, Aubier-Montaigne, 1969
  19. Buber, « Je et Tu », p. 62
  20. Maurice Merleau-Ponty, « Phénoménologie de la perception », Gallimard, 1945
  21. Maurice Merleau-Ponty, « Le visible et l'invisible », Gallimard, 1964
  22. Charles Taylor, « Multiculturalisme. Différence et démocratie », Aubier, 1994
  23. Axel Honneth, « La lutte pour la reconnaissance », trad. Pierre Rusch, Cerf, 2000
  24. Peter Singer, « La libération animale », Grasset, 1993 ; Jacques Derrida, « L'animal que donc je suis », Galilée, 2006

Bibliographie sélective

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Textes classiques :

  • Platon, Le Sophiste, trad. Nestor Cordero, Flammarion, 1993
  • Aristote, Métaphysique, trad. J. Tricot, Vrin, 1991
  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Phénoménologie de l'esprit, trad. Jean Hyppolite, Aubier-Montaigne, 1941
  • Edmund Husserl, Méditations cartésiennes, trad. Gabrielle Peiffer et Emmanuel Levinas, Vrin, 1947
  • Martin Heidegger, Être et temps, trad. François Vezin, Gallimard, 1986
  • Jean-Paul Sartre, L'être et le néant, Gallimard, 1943
  • Martin Buber, Je et Tu, trad. G. Bianquis, Aubier-Montaigne, 1969
  • Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945

Emmanuel Levinas :

  • Totalité et infini. Essai sur l'extériorité, Martinus Nijhoff, La Haye, 1961 ; réédition Le Livre de Poche, 1990
  • Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, Martinus Nijhoff, La Haye, 1974 ; réédition Le Livre de Poche, 2001
  • Éthique et Infini. Dialogues avec Philippe Nemo, Fayard/France Culture, 1982
  • Altérité et transcendance, Fata Morgana, 1995

Études contemporaines :

  • Robert Legros, Levinas. Une philosophie de l'altérité, Ellipses, 2017
  • Simone Plourde, Emmanuel Lévinas. Altérité et responsabilité, Cerf, 1996
  • Charles Taylor, Multiculturalisme. Différence et démocratie, Aubier, 1994
  • Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, trad. Pierre Rusch, Cerf, 2000
  • Tzvetan Todorov, La conquête de l'Amérique. La question de l'autre, Seuil, 1982
  • Edward Saïd, L'Orientalisme. L'Orient créé par l'Occident, Seuil, 1980