Dictionnaire de philosophie/Aporie
L'aporie (du grec ancien ἀπορία / aporía, de ἄπορος / áporos signifiant « sans passage », « impraticable », formé du préfixe privatif a- et de póros, « passage », « chemin »[1]) désigne en philosophie une difficulté d'ordre rationnel qui semble insurmontable, une impasse dans le raisonnement, un état d'embarras ou de perplexité face à une question qui admet des réponses contradictoires également défendables.
Origine et sens du terme
[modifier | modifier le wikicode]Le terme aporia possède d'abord un sens concret et spatial : il désigne l'absence de passage, l'impossibilité de progresser dans un chemin. Par extension métaphorique, il en vient à signifier dans le vocabulaire philosophique l'impossibilité de progresser dans un raisonnement, l'embarras intellectuel devant une question qui résiste à toute solution satisfaisante[2]. L'aporie n'est pas simplement une ignorance : elle surgit au contraire d'un examen attentif qui révèle des contradictions apparemment insolubles. Elle constitue donc une expérience intellectuelle positive, un moment où la pensée accède à une compréhension plus fine de sa propre limitation.
L'aporie dans la pensée présocratique
[modifier | modifier le wikicode]Si le terme d'aporie n'est pas explicitement thématisé chez les penseurs présocratiques, la démarche aporétique se trouve déjà à l'œuvre dans leurs réflexions. Les paradoxes de Zénon d'Élée (vers 490-430 av. J.-C.) en constituent l'exemple le plus fameux. Zénon formule une série d'arguments destinés à défendre la doctrine de son maître Parménide, selon laquelle le mouvement et la multiplicité sont impossibles, en montrant que l'admission du mouvement ou de la pluralité conduit à des absurdités[3].
Les quatre paradoxes sur le mouvement rapportés par Aristote — la dichotomie, Achille et la tortue, la flèche et le stade — procèdent d'une méthode aporétique : ils montrent que l'admission du mouvement conduit à des contradictions insurmontables[4]. Le paradoxe d'Achille, par exemple, démontre que si Achille poursuit une tortue qui a pris de l'avance, le temps qu'il arrive à l'endroit où était la tortue, celle-ci aura avancé, et ainsi de suite à l'infini : Achille ne devrait donc jamais rattraper la tortue[5]. Ces paradoxes ne sont pas de simples jeux d'esprit : ils révèlent des apories fondamentales concernant la nature de l'espace, du temps et du mouvement. Bien que Zénon ne nomme pas explicitement sa démarche aporétique, son objectif est clairement de produire l'embarras intellectuel chez celui qui prétend défendre la réalité du mouvement.
La méthode socratique et l'aporie
[modifier | modifier le wikicode]C'est avec Socrate (470-399 av. J.-C.) que l'aporie devient véritablement une méthode philosophique délibérée et centrale. Les dialogues de Platon nous montrent Socrate pratiquant ce qu'on appelle l'elenchus (ἔλεγχος), la réfutation, qui conduit systématiquement ses interlocuteurs à l'aporie. La démarche socratique suit généralement un schéma récurrent[6] :
- L'interlocuteur propose une définition d'une notion morale (le courage, la piété, la justice, etc.)
- Socrate demande des précisions et obtient l'accord sur d'autres prémisses apparemment évidentes
- Par un enchaînement de questions serrées, Socrate montre que ces prémisses admises conduisent logiquement à la négation de la définition initiale
- L'interlocuteur se trouve ainsi dans l'embarras (aporia), ne sachant plus que dire
Cette méthode n'est pas purement destructrice, bien qu'elle déstabilise profondément l'interlocuteur. L'aporie socratique possède une vertu purificatrice : elle débarrasse l'interlocuteur de son faux savoir (la doxa) et le place dans une disposition favorable à la recherche authentique de la vérité[7]. Comme l'énonce Socrate dans l'Apologie, « je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien »[8] : la reconnaissance de sa propre ignorance, fruit de l'aporie, constitue le début de la sagesse véritable.
Les dialogues dits « socratiques » ou « de jeunesse » de Platon (Lachès, Charmide, Euthyphron, Hippias majeur, Ion, Lysis) sont tous caractérisés par leur nature aporétique : ils se terminent sans qu'aucune définition satisfaisante n'ait été trouvée[9]. Dans le Lachès, par exemple, après avoir examiné et réfuté plusieurs définitions du courage proposées par Lachès et Nicias, Socrate et ses interlocuteurs demeurent dans l'embarras. Le dialogue se conclut par cette constatation : il n'a pas été possible de découvrir ce qu'est véritablement le courage[10].
Cette structure aporétique n'est pas un échec du dialogue mais son accomplissement : elle manifeste que la question posée est bien plus difficile qu'on ne le pensait initialement et que la route vers la connaissance authentique est longue et semée d'embûches. L'aporie socratique est ainsi un moment nécessaire de la conversion philosophique (metanoia) : elle arrache l'âme à la confiance naïve dans les opinions reçues et l'oriente vers la recherche véritable[11].
L'aporie chez Platon : méthode dialectique et purification de l'âme
[modifier | modifier le wikicode]Si les premiers dialogues de Platon se terminent sur des apories, les dialogues de la maturité (Phédon, Banquet, Phèdre, République) intègrent l'aporie dans un mouvement dialectique plus large qui dépasse progressivement l'impasse initiale. L'aporie n'est plus le terme ultime du dialogue mais une étape constituante vers une connaissance supérieure. La dialectique ne s'arrête pas à l'aporie : elle la dépasse en montrant comment sortir de l'impasse par une analyse plus profonde.
Dans le Ménon, Platon thématise explicitement la fonction positive de l'aporie. Ménon, embarrassé par les questions de Socrate qui l'ont conduit à reconnaître son ignorance, formule ce qu'on appelle le « paradoxe de Ménon » ou « paradoxe de la recherche » : « Comment chercheras-tu, Socrate, cette chose dont tu ne sais absolument pas ce qu'elle est ? [...] Et même si tu tombais dessus, comment saurais-tu que c'est cela que tu ne connaissais pas ? »[12]. Cette objection cherche à montrer que toute recherche est aporétique : on ne peut chercher ce qu'on connaît (car on l'a déjà trouvé) ni ce qu'on ignore (car on ne sait pas quoi chercher). Socrate répond en développant la théorie de la réminiscence (anamnèsis) : l'âme, ayant contemplé les Idées avant de s'incarner, possède en elle-même la connaissance qu'elle a seulement oubliée. L'aporie et le questionnement socratique permettent à l'âme de se ressouvenir de ce qu'elle savait primitivement.
La démonstration géométrique qui suit illustre concrètement ce processus : par des questions appropriées et sans enseigner directement, Socrate amène un jeune esclave ignorant à découvrir par lui-même comment construire un carré d'aire double. Le jeune homme passe d'abord par une phase d'aporie (il croit savoir mais se trompe), puis, purifié de son faux savoir, il parvient progressivement à la solution[13]. Cette progression montre que l'aporie n'est pas une fin en soi mais le début d'un progrès vers la vérité.
Dans la République, l'aporie joue également un rôle capital dans la formation du philosophe. Socrate explique que certaines perceptions sensibles « ne provoquent pas l'intelligence à l'examen » tandis que d'autres « l'y invitent de toutes les manières, parce que la sensation ne produit rien de sain »[14]. Ce sont précisément les contradictions et les apories qui stimulent la pensée et conduisent l'âme à s'élever du sensible vers l'intelligible. Les disciplines propédeutiques (arithmétique, géométrie, astronomie, musique) que doivent étudier les gardiens de la cité les habitent à affronter ces difficultés aporétiques et à dépasser le monde des apparences contradictoires.
L'aporie chez Aristote : point de départ systématique de l'investigation philosophique
[modifier | modifier le wikicode]Aristote confère à l'aporie un statut méthodologique explicite et systématique. Dans la Métaphysique, il en fait le point de départ nécessaire de toute investigation philosophique rigoureuse. Le livre Bêta (également appelé livre II ou livre III selon les éditions et manuscrits) de la Métaphysique est entièrement consacré à l'exposition d'une série d'apories — environ quinze apories majeures — concernant la nature et la portée de la science première (protè philosophia)[15].
Aristote développe une véritable théorie de la méthode aporétique qui constitue un protocole rationnel d'investigation :
« Il est utile, pour la science que nous cherchons, de commencer par examiner à fond les difficultés qu'il faut d'abord soulever. Ces difficultés sont constituées par les opinions divergentes que certains philosophes ont professées sur ces matières, ainsi que par tous les points qui auraient pu être négligés. Pour ceux qui veulent résoudre une aporie avec succès, il est utile de la développer d'abord avec soin. En effet, la solution ultérieure n'est autre chose que la libération de l'esprit par rapport aux difficultés antérieurement développées ; or, on ne peut délier un nœud qu'on ne connaît pas. Mais l'aporie de la pensée fait voir le nœud dans la chose. Car, en tant qu'elle éprouve une aporie, la pensée se trouve dans une situation comparable à celle d'un homme enchaîné : dans les deux cas, il y a impossibilité d'avancer. C'est pourquoi il faut avoir considéré toutes les difficultés »[16].
L'aporie n'est donc pas un obstacle à éviter mais une étape nécessaire et productive : elle manifeste objectivement un nœud dans la réalité elle-même. La méthode aporétique aristotélicienne comporte plusieurs moments articulés :
- L'exposition (diaporein) : développer soigneusement les difficultés en présentant avec équité les arguments des deux côtés de la question
- L'examen (diaporia) : analyser les forces et faiblesses respectives de chaque position
- La résolution (euporia, lusis) : dépasser l'aporie en montrant comment sortir de l'impasse par une distinction conceptuelle ou une reformulation de la question
Le livre Bêta présente ainsi une quinzaine d'apories majeures : une seule science peut-elle étudier tous les genres de causes ? La science de l'être en tant qu'être étudie-t-elle aussi les principes de la démonstration ? Une seule science traite-t-elle de toutes les substances ou faut-il plusieurs sciences ? Doit-on chercher les principes et les causes de la substance ou ceux de toutes les catégories ? Etc.[17]. Ces apories structurent et organisent l'ensemble de l'enquête métaphysique qui occupe le reste de l'ouvrage.
Aristote utilise également la méthode aporétique dans ses autres traités majeurs. Dans l'Éthique à Nicomaque, il commence fréquemment par exposer les opinions communément admises (endoxa), notamment auprès des sages et des hommes expérimentés, ainsi que les difficultés qu'elles soulèvent avant de proposer sa propre solution nuancée[18]. Dans la Physique, l'analyse du temps débute par une série d'apories fondamentales : le temps appartient-il aux êtres ou aux non-êtres ? Comment le temps peut-il être composé d'instants qui n'existent jamais simultanément ? Le temps a-t-il un passé infini ou un commencement ? Etc.[19]. Cette pratique montre que l'aporie n'est pas une méthode accidentelle chez Aristote mais le cœur même de son approche philosophique.
L'aporie dans le scepticisme antique
[modifier | modifier le wikicode]Le scepticisme pyrrhonien, fondé par Pyrrhon d'Élis (vers 365-275 av. J.-C.) et systématisé par Sextus Empiricus (IIe-IIIe siècle ap. J.-C.), fait de l'aporie le cœur même de sa démarche philosophique et de sa conception de la vie sage. Contrairement à Socrate et à Aristote qui voient dans l'aporie une étape vers une connaissance ultérieure, les sceptiques considèrent que l'aporie doit être maintenue, approfondie et prolongée indéfiniment.
Sextus Empiricus définit le scepticisme comme « la capacité de mettre face à face, de toutes les manières possibles, les choses qui apparaissent et celles qui sont pensées, et d'où résulte, du fait de la force égale qu'il y a dans les objets et les raisonnements opposés, d'abord la suspension de l'assentiment (epochê), ensuite l'absence de trouble (ataraxia) »[20].
Le sceptique cherche activement et systématiquement à développer des apories sur toutes les questions dogmatiques considérées comme théoriquement importantes en opposant constamment à chaque thèse un argument de force égale (isosthéneia). Cette procédure raffinée conduit nécessairement à l'impossibilité de trancher (aporia), d'où découle la suspension volontaire du jugement (epochê). Paradoxalement — et c'est là toute la sagesse du scepticisme — c'est cette incapacité délibérée à conclure qui procure la tranquillité d'âme (ataraxia) recherchée par les sceptiques[21].
Les dix modes d'Énésidème (Ier siècle av. J.-C.) et les cinq modes d'Agrippa constituent des procédures systématiques et quasi mécaniques pour produire des apories. Le mode du désaccord (diaphônia), par exemple, montre que sur toute question philosophique capitale les avis des penseurs divergent irrémédiablement sans possibilité de résolution rationnelle. Le mode de la régression à l'infini montre que toute tentative de démonstration requiert des prémisses qui elles-mêmes nécessitent une démonstration, et ainsi de suite sans fin[22]. Ces modes fonctionnent comme des instruments logiques pour révéler systématiquement les apories du dogmatisme.
L'aporie dans le néoplatonisme et la théologie négative
[modifier | modifier le wikicode]Le néoplatonisme hérite de la tradition platonicienne une conception de l'aporie comme signe et symptôme de transcendance. Plotin (204-270 ap. J.-C.) souligne que lorsque la pensée discursive rencontre une aporie insurmontable, cela manifeste qu'elle a atteint les limites du langage conceptuel et du discours rationnel devant une réalité qui les dépasse radicalement.
Dans le traité « Sur le Bien ou l'Un » (Ennéades, VI, 9), Plotin montre que le principe premier (l'Un) échappe à toute détermination et à toute prédication positive. Toute tentative de le décrire conceptuellement aboutit à des apories insurmontables : est-il l'être ou au-delà de l'être ? Est-il l'Un ou au-delà de l'un ? Peut-on dire quelque chose de lui sans le déterminer et donc le limiter, ce qui serait incompatible avec son infinitude ? Ces apories ne sont pas l'échec de la philosophie rationnelle mais l'indication de la nécessité d'un autre mode d'accès au principe : l'intuition mystique, l'extase (ékstasis) ou l'illumination[23].
Damascius (vers 462 - après 540 ap. J.-C.), le dernier scholarque de l'Académie platonicienne d'Athènes et penseur majeur du VIe siècle, pousse cette démarche aporétique à son paroxysme dans son traité Des premiers principes (Peri archôn ou De principiis). Il y multiplie les apories concernant la nature du principe premier : peut-on dire que l'Un est principe si, par définition, il doit être au-delà de l'être et donc au-delà du principe ? Le principe fait-il partie du tout dont il est principe, ou en demeure-t-il absolument séparé ? Peut-on même nommer ou penser rationnellement le principe sans le réduire et le limiter ? Comment quelque chose peut-il procéder d'une source qui ne produit rien intentionnellement ?[24]. Damascius refuse de résoudre ces apories : il les accumule comme révélation de l'impuissance radicale de la pensée conceptuelle devant l'Absolu.
Cette tradition aporétique nourrit directement la théologie négative ou apophase (apophasis) du Pseudo-Denys l'Aréopagite (Ve-VIe siècle) : l'impossibilité constitutive de dire adéquatement ce qu'est Dieu conduit à ne dire de lui que ce qu'il n'est pas. L'aporie théologique devient ici le signe et la marque véritable de la transcendance divine[25].
L'aporie médiévale : la question disputée
[modifier | modifier le wikicode]La philosophie médiévale, particulièrement la scolastique, hérite de la méthode aporétique aristotélicienne à travers la pratique formalisée et institutionnalisée de la quaestio disputata (question disputée). Cette forme d'enseignement scolastique, qui s'épanouit particulièrement au XIIIe siècle dans les universités émergentes, procède selon un schéma rigoureux et délibérément inspiré de la méthode aporétique aristotélicienne[26] :
- Énoncé de la question en forme dichotomique (quaestio)
- Présentation des arguments en faveur de la thèse adverse (sed contra)
- Exposé détaillé des arguments principaux appuyant la position défendue (respondeo)
- Réponse du maître articulant la solution (respondeo dicendum)
- Résolution systématique des objections levées (ad objecta)
La Somme théologique de Thomas d'Aquin (1225-1274) est entièrement structurée selon ce modèle aporétique. Chacune des 3.320 questions qu'elle contient commence par exposer les difficultés apparentes et les arguments contradictoires avant de proposer une résolution rationnelle et théologiquement justifiée[27]. Cette méthode permet de prendre au sérieux les apories authentiques tout en montrant qu'elles peuvent être dépassées et résolues par une analyse conceptuelle rigoureuse et une analyse théologique appropriée.
Albert le Grand (vers 1200-1280), en commentant le livre Bêta de la Métaphysique d'Aristote, souligne explicitement que « celui qui veut savoir doit d'abord douter »[28]. Sans l'expérience vive de l'aporie, la pensée ne mesure pas véritablement la difficulté profonde des problèmes qu'elle prétend résoudre. La méthode scolastique devient ainsi une pratique pédagogique visant à cultiver la capacité du penseur à affronter et dépasser les apories.
L'aporie moderne : doute et critique
[modifier | modifier le wikicode]À l'époque moderne, la notion d'aporie se transforme significativement. Le doute méthodique de René Descartes, exposé dans les Méditations métaphysiques (1641), peut être vu comme une radicalisation systématique et volontaire de la démarche aporétique : il s'agit de soumettre délibérément toutes les croyances traditionnelles à un doute hyperbolique et généralisé pour trouver un fondement absolutement certain et indubitable[29]. Cependant, contrairement à l'aporie grecque et sceptique qui reconnaissait ou maintenait l'égale force des arguments contraires, le doute cartésien est un instrument provisoire et volontairement destructeur destiné à être entièrement dissipé et dépassé par la découverte du cogito, ergo sum, le fondement absolument indubitable.
Emmanuel Kant, dans la Critique de la raison pure (1781/1787), réhabilite véritablement l'aporie sous la forme explicite de l'« antinomie de la raison pure ». Il montre de manière systématique que la raison théorique, lorsqu'elle dépasse les limites de l'expérience possible et s'aventure dans la métaphysique dogmatique, produit nécessairement des contradictions insolubles et irréconciliables : le monde a-t-il un commencement dans le temps ou est-il éternel ? Existe-t-il une liberté causale ou tout obéit-il au déterminisme causal universel ? Y a-t-il un être nécessaire ou tout est-il contingent ? etc.[30]. Ces antinomies révèlent les illusions transcendantales auxquelles la métaphysique dogmatique est naturellement et inévitablement exposée. Kant résout ces apories transcendantales en distinguant rigoureusement le monde phénoménal (accessible à la connaissance empirique) du monde nouménal (pensable conceptuellement mais inconnaissable en lui-même).
L'aporie contemporaine : déconstruction et herméneutique
[modifier | modifier le wikicode]La philosophie contemporaine a vigoureusement renoué avec une approche résolument aporétique, particulièrement dans le courant de la déconstruction. Jacques Derrida fait de l'aporie une figure centrale et constitutive de sa pensée. Dans Apories (1996), il analyse la notion même d'aporie non seulement comme une difficulté intellectuelle mais comme le « non-passage » fondamental et structurel : l'aporie n'est pas seulement une difficulté rencontrée par la pensée, mais l'expérience même de l'impossible, de ce qui résiste radicalement à toute appropriation conceptuelle et à toute récupération rationnelle[31].
Pour Derrida, certaines notions fondamentales et apparemment centrales pour l'éthique et la politique (la justice, le don, l'hospitalité, le pardon, la responsabilité, la mort) sont structurellement et radicalement aporétiques : elles exigent et commandent l'impossible. L'hospitalité inconditionnelle, par exemple, devrait accueillir l'autre absolu, l'étranger, le suppliant, sans conditions préalables ni questions, mais une telle hospitalité absolue détruirait paradoxalement la demeure même qui accueille. Ces apories ne sont pas des défauts ou des insuffisances qu'il faudrait corriger et dépasser mais la structure éthique même de l'existence humaine face à l'altérité radicale[32].
L'herméneutique philosophique, notamment chez Hans-Georg Gadamer, reconnaît également l'importance constitutive des apories du comprendre et de l'interprétation. Toute compréhension se déploie dans ce qu'il appelle le « cercle herméneutique » : pour comprendre le tout, il faut d'abord comprendre les parties, mais pour comprendre adéquatement les parties, il faut déjà avoir une pré-compréhension du tout[33]. Cette circularité, qui semble apparemment aporétique au premier abord, est en réalité la condition de possibilité, non pas un obstacle, de toute compréhension authentique et de toute interprétation vivante.
Signification philosophique de l'aporie
[modifier | modifier le wikicode]L'aporie manifeste les limites foncières de la pensée discursive, rationnelle et conceptuelle. Elle surgit caractéristiquement lorsque la raison, confrontée à certaines questions réputées fondamentales, produit des arguments également valables, rigoureux mais contradictoires. Loin d'être un simple échec ou une stérilité intellectuelle, l'aporie possède plusieurs fonctions philosophiques essentielles et positives :
Fonction critique et purificatrice : l'aporie délivre la pensée des illusions dogmatiques et des faux savoirs. En montrant l'insuffisance de nos concepts ordinaires et de nos définitions reçues, elle nous rend humbles et attentifs à la complexité réelle du réel.
Fonction heuristique et productive : l'aporie stimule et relance la recherche philosophique. Comme l'écrit Aristote magistralement, « l'aporie de la pensée fait voir le nœud dans la chose ». C'est précisément en prenant conscience d'une difficulté authentique qu'on est motivé à chercher de nouveaux concepts et à établir de nouvelles distinctions conceptuelles pour la résoudre.
Fonction dialectique et médiatrice : l'aporie oblige à dépasser le niveau superficiel des opinions immédiates (doxa) et à s'engager dans un examen rationnel approfondi et exigeant. Elle est le moteur de la dialectique ascendante qui conduit progressivement de l'opinion (doxa) à la science (epistémè).
Fonction éthique et transformatrice : l'expérience existentielle de l'aporie transforme le sujet philosophe lui-même. Comme le montrent éloquemment les dialogues socratiques, être conduit à l'aporie n'est pas un simple exercice ou un jeu intellectuel abstrait mais une épreuve existentielle profonde qui implique un changement de vie et une conversion du regard. Le vrai philosophe est celui qui accepte courageusement de demeurer dans l'aporie et l'incertitude plutôt que de se réfugier confortablement dans de fausses certitudes.
Fonction ontologique et révélatrice : l'aporie peut révéler une inadéquation essentielle entre la pensée conceptuelle et son objet, entre le discours et l'être. Certaines réalités fondamentales (le temps, l'infini, l'Un transcendant, la liberté, la mort, l'altérité radicale) résistent structurellement à la conceptualisation exhaustive et à l'objectivation rationnelle. L'aporie témoigne alors non d'une faiblesse constitutive de notre raison mais plutôt de la transcendance et de l'inexhaustibilité de son objet.
Aporie et paradoxe : distinction nécessaire
[modifier | modifier le wikicode]Il convient de distinguer soigneusement l'aporie du paradoxe, bien que les deux notions soient souvent confondues dans l'usage courant. Le paradoxe (du grec para, « contre », et doxa, « opinion ») est une proposition ou un raisonnement qui contredit directement l'opinion commune établie tout en semblant logiquement valide, voire en l'étant effectivement. Certains paradoxes célèbres, comme ceux de Zénon, sont véritablement des apories : ils révèlent une difficulté apparemment insurmontable et profonde dans nos concepts fondamentaux. D'autres paradoxes, comme le paradoxe du menteur (« je mens » : cette affirmation est-elle vraie ou fausse ?), relèvent davantage de difficultés logiques ou sémantiques spécifiques qui peuvent être résolues par une analyse logique rigoureuse[34].
L'aporie se caractérise précisément par l'égale validité apparente de deux ou plusieurs positions contradictoires : elle manifeste un véritable embarras profond de la raison, une situation où l'on ne sait plus que penser et où chaque position semble aussi bien justifiée que sa contradictoire. Le paradoxe, en revanche, peut surprendre ou provoquer l'esprit, mais il ne conduit pas nécessairement à cet état d'impasse caractéristique de l'aporie authentique. Un paradoxe peut souvent être résolu par une clarification logique ou sémantique, alors qu'une aporie véritable indique une limite objective de la pensée conceptuelle.
Conclusion
[modifier | modifier le wikicode]L'aporie traverse toute l'histoire de la philosophie occidentale comme une notion à la fois profondément problématique et extraordinairement féconde. D'obstacle apparemment insurmontable et stérile, elle se révèle souvent être une porte ouverte vers une pensée plus profonde, plus nuancée et plus honnête intellectuellement. Les grandes apories philosophiques — celles du mouvement et du temps, de la liberté et du déterminisme, de l'infini, de la mort, de l'altérité radicale — ne cessent de solliciter et de relancer la réflexion philosophique à travers les siècles, témoignant ainsi de leur caractère fondamental et de leur inépuisabilité.
Loin d'être l'échec ou l'impuissance de la philosophie, l'aporie en manifeste peut-être l'essence même : philosopher authentiquement, c'est accepter volontairement de se tenir dans cet espace d'interrogation permanente où les réponses faciles et convenues sont écartées sans qu'une solution définitive et satisfaisante soit jamais entièrement trouvée. L'aporie nous rappelle que la philosophie n'est pas d'abord un ensemble de doctrines et de thèses fixes à mémoriser mais une pratique vivante, un exercice exigeant de la pensée qui transforme radicalement celui qui s'y engage authentiquement. Comme l'écrivait Pierre Hadot, « la philosophie antique n'était pas une construction de système, mais un choix de vie, une pratique destinée à transformer tout l'être de l'homme »[35] : l'aporie est précisément le foyer et le lieu véritable de cette transformation existentielle et spirituelle.
Notes et références
[modifier | modifier le wikicode]- ↑ Pierre Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, Klincksieck, 1968-1980.
- ↑ Liddell, Henry George & Scott, Robert, A Greek-English Lexicon, Oxford, Clarendon Press, 1940.
- ↑ Aristote, Physique, VI, 9, 239 b 9-240 a 18.
- ↑ Simplicius, Commentaire sur la Physique d'Aristote, 1013, 4 sq.
- ↑ Aristote, Physique, VI, 9, 239 b 14-18.
- ↑ Gregory Vlastos, « The Socratic Elenchus », Oxford Studies in Ancient Philosophy, vol. 1, 1983, p. 27-58.
- ↑ Platon, Sophiste, 230 b-d.
- ↑ Platon, Apologie de Socrate, 21 d.
- ↑ Francisco Gonzalez, « Dialectic as 'Philosophical Method' in Plato's Dialogues », in Francisco Gonzalez (dir.), The Third Way. New Directions in Platonic Studies, Lanham, Rowman & Littlefield, 1995, p. 115-134.
- ↑ Platon, Lachès, 199 e - 201 a.
- ↑ Pierre Hadot, Qu'est-ce que la philosophie antique ?, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 1995, p. 51-63.
- ↑ Platon, Ménon, 80 d.
- ↑ Platon, Ménon, 82 b-85 b.
- ↑ Platon, République, VII, 523 a-b.
- ↑ Aristote, Métaphysique, B (III), 995 a 24 - 996 b 26.
- ↑ Aristote, Métaphysique, B (III), 1, 995 a 24 - b 4 ; trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1953, t. I, p. 137.
- ↑ Aristote, Métaphysique, B (III), 1, 995 b 4 - 1000 a 9.
- ↑ Aristote, Éthique à Nicomaque, VII, 1-3, 1145 a 15 - 1146 b 8.
- ↑ Aristote, Physique, IV, 10, 217 b 29 - 218 a 30.
- ↑ Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 8 ; trad. P. Pellegrin, Paris, Seuil, 1997, p. 55.
- ↑ Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 25-30.
- ↑ Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 164-177 ; trad. P. Pellegrin, op. cit., p. 142-148.
- ↑ Plotin, Ennéades, VI, 9, 3-4 ; trad. É. Bréhier, Paris, Les Belles Lettres, 1938.
- ↑ Damascius, Traité des premiers principes, I, 1-5 ; éd. et trad. L. G. Westerink et J. Combès, Paris, Les Belles Lettres, 1986, t. I, p. 1-12.
- ↑ Pseudo-Denys l'Aréopagite, La Théologie mystique, V ; trad. M. de Gandillac, in Œuvres complètes, Paris, Aubier, 1943.
- ↑ Olga Weijers, La « disputatio » à la Faculté des arts de Paris (1200-1350 environ). Esquisse d'une typologie, Turnhout, Brepols, 1995.
- ↑ Thomas d'Aquin, Somme théologique ; trad. A.-M. Roguet et al., Paris, Cerf, 1984-1986.
- ↑ Albert le Grand, Metaphysica, lib. III, tr. 1, cap. 1 ; Opera Omnia, éd. B. Geyer, Münster, Aschendorff, vol. XVI/1, 1960, p. 122.
- ↑ René Descartes, Méditations métaphysiques, Méditation première ; éd. J.-M. Beyssade et M. Beyssade, Paris, GF-Flammarion, 1979, p. 55-63.
- ↑ Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, Dialectique transcendantale, IIe livre, IIe section ; trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 1944, p. 337-443.
- ↑ Jacques Derrida, Apories. Mourir – s'attendre aux « limites de la vérité », Paris, Galilée, 1996.
- ↑ Jacques Derrida, De l'hospitalité, Paris, Calmann-Lévy, 1997.
- ↑ Hans-Georg Gadamer, Vérité et Méthode. Les grandes lignes d'une herméneutique philosophique, trad. P. Fruchon, J. Grondin et G. Merlio, Paris, Seuil, 1996, p. 286-312.
- ↑ Roy Sorensen, A Brief History of the Paradox. Philosophy and the Labyrinths of the Mind, Oxford, Oxford University Press, 2003.
- ↑ Pierre Hadot, Qu'est-ce que la philosophie antique ?, op. cit., p. 270.
Bibliographie
[modifier | modifier le wikicode]- Textes antiques
- Platon, Lachès, Charmide, Euthyphron, Ménon, trad. Louis-André Dorion et al., Paris, GF-Flammarion.
- Aristote, Métaphysique, livre Bêta, trad. Jules Tricot, Paris, Vrin, 1953, t. I.
- Aristote, Physique, trad. Pierre Pellegrin, Paris, GF-Flammarion, 2000.
- Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, trad. Pierre Pellegrin, Paris, Seuil, 1997.
- Plotin, Ennéades, trad. Émile Bréhier, Paris, Les Belles Lettres, 1938-1954.
- Damascius, Traité des premiers principes, trad. L. G. Westerink et J. Combès, Paris, Les Belles Lettres, 1986-1991.
- Études modernes essentielles
- Pierre Hadot, Qu'est-ce que la philosophie antique ?, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 1995.
- Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, Paris, Albin Michel, coll. « Bibliothèque de l'Évolution de l'Humanité », 2002.
- Victor Goldschmidt, Les dialogues de Platon. Structure et méthode dialectique, Paris, PUF, 1947.
- Gregory Vlastos, Socrates. Ironist and Moral Philosopher, Cambridge, Cambridge University Press, 1991.
- Nicholas Rescher, Aporetics. Rational Deliberation in the Face of Inconsistency, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 2009.
- Jacques Derrida, Apories. Mourir – s'attendre aux « limites de la vérité », Paris, Galilée, 1996.
- Monique Canto-Sperber (dir.), Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2004, article « Aporie ».
- Michel Narcy, « Apories et Aporétique », Encyclopedia Universalis, Paris, 2012.