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Dictionnaire de philosophie/Aristote

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— - Aristote - —

Introduction générale : Aristote, le philosophe universel

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Vie et contexte historique

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Origines familiales et contexte macédonien

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Aristote naquit en 384 av. J.-C. à Stagire[1], petite cité de la Chalcidique en Macédoine, d'où son surnom de Stagirite[2]. Son père, Nicomaque, était médecin et appartenait à la prestigieuse corporation des Asclépiadés, dont les membres prétendaient descendre du dieu de la médecine, Asclépios[3]. Nicomaque exerçait la fonction de médecin personnel et ami (philos) du roi Amyntas III de Macédoine[4][5].

Sa mère, Phæstias (ou Phaestis), originaire de Chalcis en Eubée, était sage-femme[6]. La famille d'Aristote s'inscrivait ainsi dans un milieu cultivé, marqué à la fois par la pratique médicale rationnelle et par des ascendances ioniennes[7][8].

Aristote devint orphelin à un âge précoce, perdant son père alors qu'il était encore enfant[9]. Il fut dès lors élevé par Proxène d'Atarnée, un ami de sa famille, qui était originaire d'Atarnée en Mysie[10]. En reconnaissance, Aristote adoptera plus tard Nicanor, le fils de Proxène, et lui destinera même sa propre fille Pythias par son testament[11][12].

Formation à l'Académie de Platon (367-347 av. J.-C.)

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À l'âge de dix-sept ans, en 367-366 av. J.-C., Aristote se rend à Athènes, qui demeure alors, malgré son déclin politique et économique après les Guerres du Péloponnèse, le principal foyer intellectuel et culturel du monde grec[13]. Il entre à l'Académie de Platon, l'école philosophique fondée par Platon en 387 av. J.-C. après son retour de Sicile[14]. Cette institution, véritable prototype des universités futures, dispensait un enseignement encyclopédique en mathématiques, astronomie, musique, dialectique, politique et philosophie[15].

Aristote y demeura vingt ans, jusqu'à la mort de Platon en 348-347 av. J.-C.[16]. Très rapidement, le jeune Aristote se distingua par son intelligence exceptionnelle et son ardeur à l'étude. Platon lui-même l'aurait surnommé le Liseur (anagnôstês) ou encore l'Intelligence de l'école (ho nous tês scholês)[17][18].

Contrairement à une légende tenace, probablement issue des polémiques ultérieures entre épicuriens et péripatéticiens, Aristote ne rompit jamais avec Platon de son vivant[19]. Plusieurs éléments confirment au contraire la profonde amitié et le respect mutuel qui les unirent jusqu'à la fin. Aristote composa une élégie en l'honneur de son ami Eudème de Chypre, où il célèbre magnifiquement Platon comme le maître qui ne saurait jamais être loué comme il le mériterait par des hommes méchants[20]. Dans l'Éthique à Nicomaque, Aristote écrit ces mots célèbres : « Une recherche de ce genre est rendue difficile du fait que ce sont des amis qui ont introduit la doctrine des Idées. Mais on admettra peut-être qu'il est préférable, et c'est aussi pour nous une obligation, si nous voulons du moins sauvegarder la vérité, de sacrifier même nos sentiments personnels, surtout quand on est philosophe : vérité et amitié nous sont chères l'une et l'autre, mais c'est pour nous un devoir sacré d'accorder la préférence à la vérité »[21][22].

Aristote participa activement à l'enseignement de l'Académie. On lui attribue notamment la charge du cours de rhétorique, qu'il aurait inauguré, selon certains témoignages, par cette formule provocatrice : « Il serait honteux de se taire et de laisser parler Isocrate »[23][24]. Cette période fut également celle de ses premières publications, sous forme de dialogues à la manière platonicienne, dont la plupart sont aujourd'hui perdus[25].

Voyages et maturation (348-335 av. J.-C.)

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À la mort de Platon en 347, c'est le neveu du Maître, Speusippe, qui prend la direction de l'Académie. Aristote, qui peut-être avait espéré cette succession, quitte alors Athènes. Il se rend à Atarnée et Assos, en Troade (Asie Mineure), auprès de son ami Hermias, ancien condisciple de l'Académie devenu tyran d'Atarnée[26]. Aristote y séjourne pendant trois ans (347-345), accompagné probablement de Xénocrate, autre disciple de Platon[27]. Il y fonde une sorte de succursale de l'Académie et poursuit ses recherches philosophiques et biologiques[28].

Hermias, pris dans les luttes entre la Macédoine et la Perse, fut capturé en 341 av. J.-C. par trahison sur ordre d'Artaxerxès III, le roi de Perse, torturé et finalement exécuté[29][30]. Aristote, profondément affecté par cette mort héroïque, composa un célèbre Hymne à la Vertu en son honneur et fit ériger une statue à Delphes portant une épigramme à sa mémoire[31]. Il épousa également Pythias, nièce ou fille adoptive d'Hermias, dont il aura une fille du même nom[32].

Après la mort d'Hermias, Aristote quitte Assos pour se rendre à Mytilène, sur l'île de Lesbos, en 345-344 av. J.-C. Il y poursuit pendant deux à trois ans ses observations biologiques et zoologiques, notamment sur les lagunes de Pyrrha[33].

Précepteur d'Alexandre le Grand (343-336 av. J.-C.)

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En 343-342 av. J.-C., Philippe II de Macédoine, qui avait connu Aristote dans sa jeunesse grâce à Nicomaque, appelle le philosophe à la cour de Pella pour devenir le précepteur de son fils, le jeune prince Alexandre, alors âgé de treize ans[34][35]. Aristote enseigne au prince pendant deux ou trois ans, probablement à Miéza, ville où Philippe avait installé son fils[36].

L'enseignement donné à Alexandre portait essentiellement sur la politique, l'éthique, la poésie et les lettres grecques[37][38]. Aristote composa sans doute à cette époque un traité Sur la Royauté (Peri basileias), aujourd'hui perdu, pour l'édification du jeune prince[39].

Toutefois, si les relations entre le maître et l'élève furent marquées par une affection réciproque, Alexandre ne suivit que fort peu les conseils de son précepteur. Alors qu'Aristote prêchait la modération et la distinction entre Grecs et Barbares[40], Alexandre adopta une politique d'intégration des peuples conquis et de fusion entre Grecs et Orientaux, allant jusqu'à adopter certains usages perses et prétendre à une origine divine[41]. En 335 av. J.-C., lorsque Alexandre part pour la conquête de l'Asie, Aristote propose son neveu Callisthène pour l'accompagner comme conseiller et historiographe[42]. Mais Callisthène, refusant d'adopter la proskynèse (prosternation devant le roi) exigée par Alexandre, encourut sa disgrâce et fut exécuté vers 327 av. J.-C., probablement sous l'accusation d'avoir participé à une conjuration[43].

Fondation du Lycée et enseignement à Athènes (335-323 av. J.-C.)

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En 335-334 av. J.-C., après la défaite définitive d'Athènes face à la Macédoine à Chéronée (338 av. J.-C.) et l'affermissement de l'hégémonie macédonienne sur la Grèce, Aristote retourne à Athènes. Il y fonde sa propre école, le Lycée (Lykeion), ainsi nommé parce que situé près du temple d'Apollon Lycien[44][45].

Aristote y enseigne pendant douze ou treize ans, de 335 à 323 av. J.-C., période d'intense activité intellectuelle, où il poursuit ses cours, dirige des recherches collectives et rédige la plupart de ses traités systématiques (pragmateiai) qui nous sont parvenus[46]. Son enseignement se déployait, selon les témoignages antiques, selon deux modalités : le matin, il dispensait des leçons approfondies sur la philosophie, la physique et la métaphysique, réservées aux initiés (enseignement acroamatique ou ésotérique) ; l'après-midi, il donnait des cours plus accessibles de rhétorique et de dialectique, ouverts à un public plus large (enseignement exotérique)[47].

Aristote professait en se promenant (peripatein) avec ses disciples dans les allées du gymnase, d'où le nom d'école péripatéticienne donné à son école[48]. Il constitua au Lycée une vaste bibliothèque, la première grande bibliothèque privée du monde grec, et des collections d'histoire naturelle (animaux, plantes, minéraux, cartes géographiques)[49]. Il entreprit également avec ses collaborateurs la rédaction monumentale des 158 Constitutions (Politeiai) des cités grecques et barbares, dont seule la Constitution d'Athènes nous est parvenue[50].

Exil et mort (323-322 av. J.-C.)

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À la mort d'Alexandre le Grand, survenue à Babylone en juin 323 av. J.-C., une violente réaction antimacédonienne éclate à Athènes, dirigée par le parti nationaliste de Démosthène et d'Hypéride[51]. Aristote, en tant que métèque (étranger domicilié) proche de la Macédoine, se trouve menacé[52]. Un certain Démophile, peut-être prêtre d'Éleusis, l'accuse d'impiété (asebeia), lui reprochant d'avoir composé l'Hymne à la Vertu en l'honneur d'Hermias, honneur normalement réservé aux dieux[53][54].

Sans attendre le jugement qui le condamnerait certainement, Aristote quitte précipitamment Athènes et se réfugie à Chalcis, en Eubée, ville natale de sa mère, où il possédait des biens hérités par elle[55]. Il confie la direction du Lycée à Théophraste d'Érèse, son plus fidèle disciple et collaborateur[56].

Aristote meurt à Chalcis en 322 av. J.-C., à l'âge de soixante-deux ans, très probablement des suites de la maladie d'estomac chronique dont il avait souffert toute sa vie[57][58]. Ses cendres furent inhumées à Stagire, sa ville natale, et les citoyens de Stagire érigèrent en son honneur un monument funéraire (l'Aristoteleion) qui devint un lieu de rassemblement civique[59].

Aristote laissait deux enfants : Pythias, née de son premier mariage avec Pythias, destinée à épouser Nicanor, le fils adoptif du philosophe, et Nicomaque, né de son second mariage avec Herpyllis d'Assos, qui lui donna également une fille[60][61].

L'œuvre aristotélicienne : constitution et transmission

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La question de la constitution et de la transmission de l'œuvre d'Aristote représente l'un des problèmes les plus complexes de l'histoire de la philosophie antique. Notre accès actuel à la pensée du Stagirite est le résultat d'un long processus historique marqué par des péripéties qui ont profondément affecté la forme sous laquelle nous lisons aujourd'hui ses écrits.

La double nature de l'œuvre aristotélicienne

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L'œuvre d'Aristote se composait à l'origine de deux types d'écrits bien distincts, qui correspondent à deux publics différents et à deux modes d'exposition philosophique. D'une part, les écrits exotériques (ἐξωτερικοὶ λόγοι), destinés au grand public et composés sous forme de dialogues à la manière platonicienne entre 360 et 345 av. J.-C.[62]. Ces dialogues de jeunesse, dont Cicéron vantait les qualités littéraires en qualifiant le style d'Aristote de « fleuve d'or » (flumen aureum)[63], comprenaient notamment le Gryllos ou De la rhétorique (361 av. J.-C.), l'Eudème ou De l'âme (354 av. J.-C.) sur l'immortalité de l'âme, le Protreptique (353 av. J.-C.) et le traité Sur la philosophie (348-345 av. J.-C.)[64]. Ces œuvres, mieux connues durant l'Antiquité que les traités techniques, ne nous sont malheureusement parvenues que sous forme de fragments épars.

D'autre part, les écrits acroamatiques ou ésotériques (ἀκροαματικοί, ἐσωτερικοί), réservés aux disciples avancés du Lycée et destinés à un usage interne à l'école[65]. Ces textes, qui constituent l'essentiel du corpus aristotélicien tel que nous le connaissons aujourd'hui, prenaient probablement la forme de notes de cours, de résumés ou de mémoires de recherche élaborés par Aristote et ses collaborateurs au sein du Lyce. La différence entre ces deux catégories ne portait pas tant sur les questions traitées que sur la forme et les procédés d'argumentation et d'exposition[66].

Le sort de la bibliothèque d'Aristote

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L'histoire de la transmission des œuvres d'Aristote est intimement liée au destin de sa bibliothèque personnelle, qui contenait ses propres écrits ainsi que ceux de son école. À sa mort en 322 av. J.-C., Aristote légua sa bibliothèque à son successeur à la tête du Lycée, Théophraste d'Érèse[67]. Selon le récit de Strabon, à la mort de Théophraste vers 288 av. J.-C., la bibliothèque fut léguée à Nélée de Scepsis, fils de Coriscos et disciple d'Aristote et de Théophraste[68].

Nélée, en quittant Athènes pour retourner dans sa cité natale de Scepsis en Troade, emporta avec lui les manuscrits autographes d'Aristote et de Théophraste. Ses descendants, gens peu instruits selon Strabon, auraient caché ces livres dans une cave pour éviter qu'ils ne soient confisqués par les rois Attalides de Pergame, qui cherchaient à enrichir leur célèbre bibliothèque[69]. Les ouvrages restèrent ainsi enfouis pendant près de deux siècles, dans des conditions qui endommagèrent gravement les manuscrits.

Ce n'est qu'au début du Ier siècle av. J.-C. que ces textes furent redécouverts et achetés par Apellicon de Téos, un riche bibliophile athénien[70]. Apellicon, davantage amateur de livres (φιλόβιβλος) que véritable philosophe, entreprit de restaurer les manuscrits endommagés. Cependant, en tentant de combler les lacunes et de reconstituer les passages illisibles, il commit de nombreuses erreurs qui altérèrent le texte original[71].

Le transfert à Rome et l'édition d'Andronicos

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En 86 av. J.-C., lors de la prise d'Athènes par les troupes romaines, le général Sylla s'empara de la bibliothèque d'Apellicon et la fit transporter à Rome[72]. À Rome, ces manuscrits furent confiés au grammairien Tyrannion d'Amisos, qui en fit des copies et commença un travail préliminaire d'organisation[73].

C'est finalement Andronicos de Rhodes, onzième scholarque du Lycée et philosophe péripatéticien actif vers 60 av. J.-C., qui établit la première édition systématique des œuvres d'Aristote et de Théophraste[74]. Andronicos ne se contenta pas de publier les textes : il les organisa selon un ordre thématique qui n'était probablement pas celui d'Aristote lui-même, en regroupant les traités par affinité de contenu. C'est ainsi que naquit la division traditionnelle du corpus en écrits logiques (réunis plus tard sous le titre d'Organon), physiques, biologiques, métaphysiques, éthiques et politiques[75].

C'est également à Andronicos que l'on doit le titre de Métaphysique (τὰ μετὰ τὰ φυσικά), qui signifie littéralement « ce qui vient après les [livres] physiques », titre qu'il donna à un ensemble de quatorze livres qu'il plaça après les traités de physique dans son édition[76]. Aristote lui-même n'utilisait jamais ce terme, préférant parler de « philosophie première » (πρώτη φιλοσοφία) ou de « science théologique » (θεολογική)[77].

Les conséquences pour notre accès au texte

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Cette histoire mouvementée a eu des conséquences majeures pour notre connaissance de la pensée d'Aristote. D'abord, la perte quasi-totale des écrits exotériques nous prive d'un pan entier de son œuvre, celui qui était le mieux connu dans l'Antiquité et qui témoignait probablement d'une phase plus platonicienne de sa pensée. Ensuite, l'état fragmentaire et endommagé des manuscrits retrouvés, aggravé par les restaurations maladroites d'Apellicon, a introduit de nombreuses corruptions dans le texte. Enfin, l'organisation systématique imposée par Andronicos, bien qu'elle ait permis la préservation et la diffusion de l'œuvre, ne correspond probablement pas à l'ordre de composition ni à l'organisation originelle voulue par Aristote.

Il faut également noter que contrairement à la légende propagée par certaines sources antiques, les œuvres d'Aristote n'étaient pas totalement inconnues entre la mort de Théophraste et leur « redécouverte » au Ier siècle av. J.-C. Des témoignages indiquent que certains textes circulaient et étaient étudiés, notamment à Alexandrie[78]. Les philosophes hellénistiques, notamment les stoïciens et les épicuriens, connaissaient et discutaient certaines thèses aristotéliciennes, ce qui suppose un accès au moins partiel à ses écrits[79].

Le texte d'Aristote tel que nous le connaissons aujourd'hui est donc le produit d'une longue chaîne de transmission qui a commencé avec l'édition d'Andronicos et s'est poursuivie à travers les commentateurs néoplatoniciens de l'Antiquité tardive (Alexandre d'Aphrodise, Simplicius, Philopon), la tradition arabe médiévale (Al-Fârâbî, Avicenne, Averroès), puis la redécouverte occidentale à partir du XIIIe siècle grâce aux traductions latines[80]. Chaque étape de cette transmission a laissé sa marque sur le texte et son interprétation, faisant de l'œuvre aristotélicienne un palimpseste dont il est parfois difficile de retrouver la strate originelle.

Aristote et Platon : continuité et rupture

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La relation intellectuelle entre Aristote et Platon demeure l'une des questions les plus débattues de l'histoire de la philosophie. Deux traditions interprétatives se sont longtemps affrontées. Les commentateurs néoplatoniciens, de Porphyre à Simplicius, insistaient sur l'harmonie fondamentale entre les deux philosophes[81]. À l'inverse, la tradition occidentale, depuis la Renaissance, a mis l'accent sur leurs divergences profondes, au point que le poète anglais Samuel Taylor Coleridge affirmait : « Tout homme est né aristotélicien ou platonicien »[82].

La vérité se situe entre ces deux extrêmes. Si Aristote s'oppose à Platon sur des questions ontologiques fondamentales, il demeure profondément tributaire de l'héritage platonicien et socratique. Comme il l'écrit lui-même dans un passage célèbre de l'Éthique à Nicomaque : « Une recherche de ce genre est rendue difficile du fait que ce sont des amis qui ont introduit la doctrine des Idées. Mais on admettra peut-être qu'il est préférable, et c'est aussi pour nous une obligation, si nous voulons du moins sauvegarder la vérité, de sacrifier même nos sentiments personnels, surtout quand on est philosophe : vérité et amitié nous sont chères l'une et l'autre, mais c'est pour nous un devoir sacré d'accorder la préférence à la vérité »[83].

La critique aristotélicienne des Idées platoniciennes

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Le rejet de la séparation (chôrismos)
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L'un des points de rupture les plus décisifs entre Aristote et Platon concerne le statut ontologique des Idées ou Formes (eidos). Pour Platon, les Idées constituent un monde intelligible séparé (chôristos) du monde sensible. Elles sont immuables, éternelles, et possèdent une existence autonome et transcendante. Les choses sensibles ne sont que des copies imparfaites qui participent (methexis) aux Idées ou les imitent (mimêsis)[84]. Dans le Phédon, Platon affirme ainsi que « rien d'autre ne rend belle une chose que la présence ou la communion (on ne sait comment elle se fait) avec le Beau en soi »[85].

Aristote refuse catégoriquement cette séparation des Idées. Dans la Métaphysique, il consacre plusieurs chapitres à une critique systématique et parfois virulente de la théorie platonicienne[86]. Ses objections portent sur trois points principaux.

Premièrement, l'inutilité explicative des Idées séparées. Aristote soutient que les Idées ne peuvent rendre compte ni de l'existence ni du devenir des choses sensibles. Comme il l'écrit avec ironie : « Dire que les Idées sont des paradigmes et que les autres choses y participent, c'est prononcer des mots vides et faire des métaphores poétiques »[87]. Les Idées platoniciennes, étant immobiles et éternelles, ne peuvent expliquer le mouvement et le changement que nous observons constamment dans le monde sensible. Platon n'a pas identifié la cause efficiente (archê tês kinêseôs), c'est-à-dire le principe qui déclenche effectivement le changement[88].

Deuxièmement, l'argument du « Troisième Homme ». Aristote reprend ici une objection déjà formulée dans le Parménide de Platon lui-même[89]. Si l'on postule une Idée séparée de l'Homme pour expliquer ce que plusieurs hommes ont en commun, alors on doit également postuler une troisième Idée pour expliquer ce que l'Idée de l'Homme et les hommes particuliers ont en commun, et ainsi de suite à l'infini[90]. Cette régression infinie montre l'absurdité de poser des Idées séparées comme principes explicatifs.

Troisièmement, le dédoublement inutile du monde. Postuler un monde intelligible d'Idées séparées revient à « doubler les difficultés » sans les résoudre[91]. Au lieu d'expliquer le monde sensible, on crée un second monde qui requiert lui-même une explication. Aristote estime que c'est là une violation du principe d'économie ontologique : « Les Platoniciens font exister autant de substances séparées qu'il y a de choses naturelles, comme si quelqu'un, voulant compter des objets, estimait qu'il ne le pourrait pas quand ils sont en petit nombre, et croyait y parvenir en les multipliant »[92].

L'hylémorphisme aristotélicien
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Face à la théorie platonicienne de la participation, Aristote propose une solution originale : la théorie hylémorphique. Selon cette conception, les êtres sensibles ne sont pas des copies imparfaites d'Idées transcendantes, mais des composés (sunolon) de matière (hulê) et de forme (morphê ou eidos)[93].

La forme aristotélicienne n'est pas séparée des choses sensibles : elle est immanente à la matière qu'elle informe. Par exemple, la forme du cheval n'existe pas dans un monde intelligible séparé, mais uniquement dans les chevaux individuels concrets. La forme est ce qui fait qu'une chose est ce qu'elle est, son essence (to ti ên einai, littéralement « ce qu'était le fait d'être »)[94]. Comme l'explique Aristote : « Par forme, j'entends l'essence de chaque chose et sa substance première »[95].

Cette conception hylémorphique permet à Aristote de résoudre plusieurs problèmes que posait la théorie platonicienne. D'abord, elle explique le devenir : la génération d'une substance est le passage de la puissance (dunamis) à l'acte (energeia), l'actualisation d'une forme dans une matière. La matière possède en puissance la forme qui s'actualisera en elle, et ce passage s'effectue grâce à une cause efficiente qui possède déjà cette forme en acte[96].

Ensuite, elle sauvegarde l'individualité des substances premières. Pour Aristote, les véritables réalités sont les individus concrets (tode ti, « ceci particulier »), comme « cet homme-ci » ou « ce cheval-ci »[97]. La forme n'existe que dans les individus qu'elle informe, et non dans un monde séparé.

Enfin, elle unifie forme et finalité. La forme est à la fois cause formelle et cause finale, car elle est ce vers quoi tend le développement naturel de la chose. « La nature, en tant que génération, est un chemin vers la nature » au sens de forme achevée[98]. Dans la génération d'un chêne à partir d'un gland, la forme du chêne est à la fois le principe structurant qui guide le développement et la fin vers laquelle tend ce processus.

La critique de la participation et de l'imitation

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L'ambiguïté conceptuelle de la participation
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Platon utilise principalement deux concepts pour expliquer la relation entre les choses sensibles et les Idées : la participation (methexis) et l'imitation (mimêsis). Aristote critique vivement ces notions, les considérant comme métaphoriques et vides de sens explicatif[99].

La notion de participation pose en effet de redoutables problèmes conceptuels. Platon lui-même les a identifiés dans le Parménide, dialogue où le vieux Parménide soumet le jeune Socrate à un interrogatoire serré sur la théorie des Idées[100]. Comment une chose participe-t-elle d'une Idée ? Si l'Idée tout entière est présente en chaque chose qui y participe, alors l'Idée, qui est une, se trouve séparée d'elle-même. Mais si c'est seulement une partie de l'Idée qui est présente en chaque chose, alors l'Idée se divise, ce qui contredit son unité et son indivisibilité[101].

Aristote estime que Platon n'a jamais résolu ces difficultés et s'est contenté d'images poétiques. « Dire que les Idées sont des paradigmes et que les autres choses y participent, c'est ne rien dire, car participer, qu'est-ce que c'est ? »[102]. Pour Aristote, la participation n'est qu'un nom différent pour désigner le même problème : « Ce que les Pythagoriciens appelaient "imitation", les Platoniciens l'ont appelé "participation", mais tous se bornent à changer le nom sans expliquer ce que peut bien être cette participation ou cette imitation des Idées »[103].

La ressemblance par la forme immanente
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Pour Aristote, la ressemblance entre les individus d'une même espèce ne s'explique pas par la participation à une Idée transcendante, mais par la possession d'une même forme immanente. Cette forme se transmet dans la génération naturelle : « L'homme engendre l'homme » (anthrôpos anthrôpon genna), c'est-à-dire qu'un être possédant déjà la forme humaine en acte produit un autre être possédant cette même forme[104].

Dans la génération, trois facteurs interviennent : la matière (fournie par la femelle), la forme (transmise par le mâle) et la privation (l'absence initiale de la forme dans la matière)[105]. Le géniteur, possédant la forme en acte, la transmet à la matière fournie par la génitrice, qui la possédait seulement en puissance. Ainsi, la ressemblance entre père et fils s'explique par la transmission d'une même forme immanente, sans qu'il soit besoin de recourir à une Idée séparée de l'Homme.

La forme n'est donc pas un modèle extérieur que les choses imiteraient, mais un principe immanent de structuration et de développement qui se perpétue de génération en génération. Comme l'écrit Aristote : « La forme et la définition sont identiques dans les choses qui naissent les unes des autres »[106].

Substance, essence et ousia

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Les sens multiples de l'ousia
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Le terme grec ousia, traduit en latin par substantia ou essentia, possède des significations profondément différentes chez Platon et Aristote, bien que les deux philosophes l'utilisent pour désigner ce qui est véritablement réel.

Chez Platon, l’ousia désigne principalement l'Idée, la réalité véritable qui possède une existence stable, immuable et éternelle, par opposition aux choses sensibles qui sont en perpétuel devenir et ne possèdent qu'une existence dérivée et illusoire[107]. Dans le Phédon, Socrate affirme que « chaque chose qui est en soi, l'ousia, est toujours identique à elle-même de la même manière »[108]. L'ousia platonicienne est donc séparée du monde sensible et accessible uniquement par l'intellect pur.

Chez Aristote, l'ousia a plusieurs sens, mais désigne avant tout la substance première, c'est-à-dire l'individu concret qui existe réellement et par lui-même : « cet homme-ci », « ce cheval-ci »[109]. Dans les Catégories, Aristote définit la substance première comme « ce qui n'est ni affirmé d'un sujet ni dans un sujet, par exemple, l'homme individuel ou le cheval individuel »[110].

L'ousia aristotélicienne se caractérise par trois traits fondamentaux :

  1. Elle n'est pas dans un sujet : elle ne se dit pas d'autre chose mais existe par elle-même
  2. Elle est séparée (chôriston) : elle peut exister indépendamment des accidents qui l'affectent
  3. Elle est déterminée (tode ti) : elle est un « ceci particulier », un individu identifiable[111]
Substance première et substance seconde
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Aristote distingue, dans les Catégories, entre substance première et substance seconde. La substance première est l'individu concret (Socrate, Bucéphale), tandis que la substance seconde est l'espèce ou le genre auquel appartient cet individu (l'homme, l'animal)[112]. Les substances secondes sont dites substances uniquement parce qu'elles sont prédiquées des substances premières et révèlent ce qu'elles sont essentiellement.

Cette distinction marque une rupture ontologique majeure avec Platon. Pour ce dernier, l'universel (l'Idée) est la réalité première et véritable, tandis que l'individu sensible n'est qu'une ombre ou une copie imparfaite. Pour Aristote, c'est exactement l'inverse : l'individu est la substance première, et l'universel n'existe que dans les individus ou dans l'esprit qui les pense. Comme Aristote le formule catégoriquement dans la Métaphysique : « Aucun universel n'est une substance »[113].

Cette thèse a des conséquences considérables. Si seuls les individus existent véritablement, alors la science, qui porte sur l'universel, ne porte pas directement sur ce qui existe, mais sur les formes universelles abstraites à partir des individus. Aristote résout cette tension en distinguant l'ordre de l'être (où l'individu est premier) et l'ordre de la connaissance (où l'universel est premier)[114].

La forme comme substance
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Dans la Métaphysique, Aristote développe une conception plus complexe où la forme (eidos) apparaît comme le meilleur candidat au titre de substance. Cette évolution s'explique par le fait qu'Aristote cherche à identifier ce qui, dans le composé hylémorphique, mérite le plus le nom de substance[115].

Cependant, cette forme n'est pas l'Idée platonicienne. Elle s'en distingue sur trois points essentiels :

  1. Elle est immanente aux choses, non séparée. La forme du cheval n'existe que dans les chevaux individuels
  2. Elle est le principe d'unité du composé matière-forme. Elle fait que le composé est un être et non une simple agrégation
  3. Elle est l'actualité (energeia) de la chose, son essence en acte, par opposition à la matière qui est en puissance[116]

La forme aristotélicienne s'apparente davantage à la définition essentielle de la chose (logos tês ousias) qu'à une entité séparée existant par elle-même. Elle est « ce qui est signifié par la définition »[117]. Ainsi, la forme de l'homme est ce que définit la définition « animal rationnel mortel », et cette forme existe uniquement dans les hommes individuels qui la réalisent.

Éléments de continuité entre Platon et Aristote

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La primauté de la forme sur la matière
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Malgré leurs divergences ontologiques fondamentales, Platon et Aristote partagent une conviction commune : la forme (ou l'Idée) est supérieure à la matière dans l'ordre de l'intelligibilité, de la réalité et de la perfection.

Pour Platon, seules les Idées sont pleinement réelles (ontôs onta) et pleinement connaissables (epistêta), tandis que la matière, le réceptacle (chôra) du Timée, est principe d'indétermination, de multiplicité et d'altération. Elle n'est ni intelligible ni perceptible, mais saisissable seulement par un « raisonnement bâtard »[118]. C'est elle qui explique pourquoi les choses sensibles sont changeantes, multiples et imparfaites.

Pour Aristote également, la matière pure, prise en elle-même et abstraction faite de toute forme, est indéterminée (aoriston) et inconnaissable. « La matière en soi est inconnaissable »[119]. Seule la forme rend la chose intelligible et définissable. C'est elle qui fait qu'une chose est ce qu'elle est et qui la rend connaissable par la science. Comme l'écrit Aristote : « Ce que nous appelons la forme ou la substance, c'est ce dont l'énoncé est une définition »[120].

Cette primauté de la forme se manifeste aussi dans le fait que, pour les deux philosophes, la perfection d'une chose consiste dans l'actualisation complète de sa forme, et que les déficiences s'expliquent par la résistance ou les limitations de la matière. Chez Platon, les choses sensibles sont imparfaites parce qu'elles ne peuvent réaliser parfaitement les Idées à cause de leur nature matérielle. Chez Aristote, les monstres et les anomalies s'expliquent par le fait que la matière ne se laisse pas toujours informer conformément à la forme spécifique[121].

La finalité dans la nature
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Platon et Aristote partagent une vision téléologique de la nature, c'est-à-dire l'idée que les processus naturels sont orientés vers des fins et que le monde possède une structure rationnelle et ordonnée.

Dans le Timée, Platon présente le cosmos comme l'œuvre d'un Démiurge divin qui organise la matière chaotique en ayant les yeux fixés sur les Idées éternelles. Le Démiurge, « voulant que toutes choses soient bonnes et que rien ne soit mauvais dans la mesure du possible », façonne le monde sensible à l'image du monde intelligible[122]. Cette orientation vers le Bien confère au cosmos sa structure rationnelle et harmonieuse.

Aristote reprend cette conception finaliste, mais l'intériorise et la naturalise. La nature elle-même agit en vue d'une fin (hê phusis heneka tou poiei), sans qu'il soit besoin de postuler un Démiurge extérieur ou des Idées transcendantes[123]. Chaque être naturel tend vers sa forme achevée comme vers sa fin naturelle : le gland tend à devenir chêne, l'enfant tend à devenir adulte. Comme l'écrit Aristote : « La nature ne fait rien en vain, et de toutes choses elle fait toujours la meilleure possible dans chaque genre »[124].

Dans les deux cas, la finalité garantit l'intelligibilité du monde naturel et permet de le comprendre non comme un chaos de mouvements aléatoires, mais comme un ordre structuré où chaque chose a sa place et sa raison d'être. La forme est à la fois modèle et fin du développement naturel.

La connaissance par les causes
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Platon et Aristote s'accordent sur le fait que la véritable connaissance scientifique (epistêmê) consiste à connaître les causes (aitiai) des choses et non simplement à constater leur existence.

Dans le Phédon, Socrate raconte sa déception face aux philosophes de la nature présocratiques. Lorsqu'il apprit qu'Anaxagore posait l'Intelligence (Nous) comme principe du cosmos, il espéra trouver enfin des explications véritablement causales. Mais Anaxagore se contentait d'invoquer des causes mécaniques (l'air, l'éther, l'eau) sans jamais expliquer pourquoi l'Intelligence avait disposé chaque chose de la meilleure manière possible. Pour Socrate-Platon, une véritable explication doit remonter au Bien, cause finale de toute chose[125].

Aristote approuve cette exigence et la systématise dans sa doctrine des quatre causes. Toute science véritable doit expliquer non seulement que quelque chose est (hoti), mais aussi pourquoi il est (dioti). Elle doit identifier la cause matérielle (ce dont une chose est faite), la cause formelle (ce qu'elle est essentiellement), la cause efficiente (ce qui l'a produite) et la cause finale (ce en vue de quoi elle existe)[126].

Cependant, Aristote reproche à Platon de n'avoir effectivement utilisé que deux des quatre causes : la cause formelle (les Idées) et la cause matérielle (la matière ou le réceptacle). Platon aurait négligé la cause efficiente (le principe du mouvement) et la cause finale, ou du moins ne les aurait pas clairement distinguées de la cause formelle[127]. C'est ce manque qui expliquerait l'incapacité du platonisme à rendre compte du devenir et du mouvement dans la nature.

La définition et l'universel
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Platon et Aristote s'accordent sur le fait que la définition (horismos ou logos) porte sur l'universel et non sur le particulier. On ne peut définir un individu comme Socrate ou Callias, mais seulement l'espèce à laquelle il appartient (l'homme) ou le genre dont relève cette espèce (l'animal)[128].

Dans le Théétète, Platon montre que la connaissance (epistêmê) ne peut être réduite à la sensation ni à l'opinion vraie, car la sensation porte sur le particulier changeant tandis que la connaissance requiert la saisie de l'universel stable. De même, dans le Sophiste, la méthode de division dichotomique (diairesis) permet de définir une Idée en la divisant progressivement jusqu'à isoler son essence spécifique[129].

Aristote reprend cette exigence mais en tire des conclusions opposées. Pour Platon, le fait que la définition porte sur l'universel prouve que seul l'universel (l'Idée) est pleinement connaissable et réel. Pour Aristote, cela montre que la connaissance scientifique porte certes sur l'universel, mais que la réalité réside dans le particulier. La définition exprime la forme universelle (l'homme est un animal rationnel), mais cette forme n'existe qu'instanciée dans des individus concrets (Socrate, Callias, Platon)[130].

Ainsi, Aristote opère une distinction fondamentale entre l'ordre de l'être (où le particulier est premier) et l'ordre de la connaissance (où l'universel est premier). Cette distinction lui permet de concilier le réalisme (seuls les individus existent) avec l'exigence de scientificité (la science porte sur l'universel).

La dialectique et la méthode philosophique

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L'héritage socratique commun
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Platon et Aristote sont tous deux héritiers de la méthode dialectique inaugurée par Socrate. Cette méthode consiste à progresser vers la vérité par l'examen critique des opinions (doxai) et par le dialogue argumenté qui met à l'épreuve les thèses avancées[131].

Dans les dialogues platoniciens, Socrate procède systématiquement par questions et réponses (elenchus), examinant les opinions de ses interlocuteurs pour en montrer les contradictions internes et les conduire progressivement vers la vérité. Cette méthode suppose que la vérité n'est pas simplement transmise du maître à l'élève, mais découverte par l'âme elle-même à travers un processus d'examen rationnel[132].

Aristote conserve cette approche dialectique dans ses traités. Il commence presque toujours par recenser les opinions des prédécesseurs (doxographia), puis examine les difficultés (aporiai) que soulève le sujet, avant de proposer sa propre solution. Cette méthode apparaît clairement dans l'Éthique à Nicomaque : « Comme pour les autres sujets, il faut, après avoir exposé les phénomènes et d'abord parcouru les difficultés, démontrer, si possible, la vérité de toutes les opinions relatives à ces affections de l'âme, ou du moins du plus grand nombre et des plus autorisées »[133].

Cependant, la portée de la dialectique diffère chez les deux philosophes. Pour Platon, la dialectique est la méthode suprême de la philosophie, celle qui permet de s'élever jusqu'à la contemplation des Idées et du Bien. Le dialecticien est le véritable philosophe[134]. Pour Aristote, la dialectique est un outil préparatoire utile, notamment pour examiner les opinions reçues et identifier les apories, mais elle ne constitue pas une science à proprement parler, car elle ne démontre rien de façon apodictique[135]. La véritable science procède par démonstration à partir de principes premiers nécessaires et vrais.

Le rôle de l'expérience sensible
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Un point de divergence majeur concerne le rôle de l'expérience sensible (aisthêsis) dans la connaissance.

Pour Platon, les sens nous trompent et nous maintiennent dans l'ignorance (agnoia) ou au mieux dans l'opinion (doxa). La véritable connaissance (epistêmê) requiert de se détourner du sensible pour se tourner vers l'intelligible pur, accessible uniquement par l'intellect (nous). Dans le Phédon, Socrate affirme que « tant que nous aurons notre corps et que notre âme sera pétrie avec cette chose mauvaise, jamais nous ne posséderons en suffisance l'objet de notre désir. Or, cet objet, nous l'avons dit, c'est le vrai »[136]. L'allégorie de la caverne dans la République illustre dramatiquement cette dévalorisation du sensible : les prisonniers enchaînés qui contemplent les ombres sur la paroi représentent l'humanité ordinaire, prisonnière des apparences sensibles[137].

Aristote accorde au contraire une place fondamentale à l'expérience sensible. Certes, la science porte sur l'universel et les causes, mais cet universel est abstrait à partir des données sensibles par un processus d'induction (epagôgê). Comme Aristote l'affirme dans le célèbre chapitre final des Seconds Analytiques : « C'est donc évidemment par induction que nous devons connaître les principes premiers, car c'est aussi de cette façon que la sensation produit en nous l'universel »[138]. Toute connaissance commence donc par la sensation, et l'intellect ne possède rien qui ne soit d'abord passé par les sens[139].

Cette différence d'attitude se manifeste particulièrement dans leurs travaux scientifiques. Platon construit des modèles mathématiques abstraits (comme dans le Timée) sans se soucier outre mesure de leur adéquation aux observations empiriques. Aristote consacre au contraire une part immense de son œuvre à l'observation minutieuse des phénomènes naturels, notamment dans ses traités biologiques. Il reproche d'ailleurs aux Platoniciens de « négliger les faits » au profit de raisonnements abstraits : « Ceux qui, habitués aux raisonnements dialectiques, négligent les faits, après n'avoir considéré qu'un petit nombre de faits, légifèrent trop rapidement »[140].

Conclusion : rupture dans la continuité

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La relation entre Aristote et Platon illustre parfaitement cette formule célèbre, attribuée à Aristote bien qu'elle ne se trouve pas littéralement dans ses œuvres : « Platon m'est cher, mais la vérité m'est plus chère encore »[141].

Aristote rejette fondamentalement plusieurs thèses centrales du platonisme : la séparation des Idées, la participation comme mode de relation entre sensible et intelligible, la dévalorisation du monde sensible et de l'individu concret, l'autonomie ontologique de l'universel. Ces rejets ne sont pas de simples corrections de détail, mais impliquent une réorientation complète de la métaphysique.

Pourtant, Aristote conserve et approfondit certaines intuitions fondamentales de Platon : la primauté de la forme sur la matière, la finalité dans la nature, l'exigence d'expliquer par les causes, la nécessité de définir l'universel pour fonder la science. Il estime avoir sauvé ce qu'il y a de vrai dans le platonisme tout en éliminant les erreurs métaphysiques qui en compromettaient la validité.

Cette attitude n'est pas contradictoire. En ancrant la forme dans le monde sensible et en faisant de l'individu concret la substance première, Aristote pense avoir rendu compte de la structure rationnelle et intelligible du réel sans recourir à un dualisme métaphysique intenable. La forme n'est plus un modèle transcendant que les choses imiteraient imparfaitement, mais le principe immanent qui les structure et les fait être ce qu'elles sont.

La rupture est donc profonde, mais elle s'opère dans la continuité d'un même questionnement sur l'être, l'essence, la connaissance et le Bien. En ce sens, l'aristotélisme peut être compris comme une naturalisation du platonisme : la forme descend du ciel des Idées pour s'incarner dans les choses mêmes, le Bien n'est plus au-delà de l'essence mais se réalise dans l'accomplissement de la nature propre de chaque être, et la philosophie, tout en restant science de l'universel, reconnaît que seuls existent les individus concrets dans lesquels cet universel se réalise.

Cette tension créatrice entre continuité et rupture explique pourquoi la tradition philosophique ultérieure n'a jamais pu trancher définitivement entre platonisme et aristotélisme, mais a constamment oscillé entre ces deux pôles, cherchant tantôt à les concilier (comme les néoplatoniciens et Thomas d'Aquin), tantôt à radicaliser leur opposition (comme les nominalistes médiévaux ou les empiristes modernes). La querelle entre Platon et Aristote demeure ainsi l'une des plus fécondes de l'histoire de la métaphysique occidentale.

Première partie : L'Organon ou les outils de la pensée

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Chapitre I : Les Catégories – Les genres suprêmes de l'être

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La classification première de la réalité

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Au commencement de son investigation philosophique, Aristote pose une question fondamentale : comment classer et ordonner la multiplicité des choses que nous rencontrons dans le monde ? Sa réponse prend la forme d'une doctrine des catégories (katêgoriai), terme qui signifie littéralement « prédicats » ou « attributions ». Ces catégories constituent les genres suprêmes de l'être, c'est-à-dire les classes les plus générales sous lesquelles tout ce qui existe peut être rangé[142].

Dans le traité des Catégories, Aristote présente une liste canonique de dix catégories qui détermine l'ensemble des modes selon lesquels l'être se dit. « Chacun des termes qui sont dits sans aucune combinaison », écrit-il, « indique soit une substance (ousia), soit une certaine quantité (poson), soit une certaine qualité (poion), soit un rapport à quelque chose (pros ti), soit quelque part (pou), soit un certain moment (pote), soit être dans une position (keisthai), soit posséder (echein), soit faire (poiein), soit subir (paschein) »[143].

Cette énumération mérite qu'on s'y arrête. La substance, par exemple, désigne ce qu'est un être : un homme, un cheval. La quantité exprime l'extension : long de deux coudées, de trois coudées. La qualité caractérise la nature : blanc, instruit. La relation établit un rapport : double, moitié, plus grand. Le lieu situe dans l'espace : au Lycée, sur la place. Le temps inscrit dans la durée : hier, l'an dernier. La position indique l'attitude : être couché, être assis. La possession marque l'avoir : être chaussé, être armé. L'action et la passion expriment l'agir et le pâtir : couper ou être coupé, brûler ou être brûlé[144].

La primauté ontologique de la substance

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Parmi ces dix catégories, l'une occupe une place privilégiée : la substance. Aristote affirme sans ambages que « la substance est ce qui se dit proprement, premièrement et avant tout ; ce qui à la fois ne se dit pas d'un certain sujet et n'est pas dans un certain sujet ; par exemple tel homme ou tel cheval »[145]. Cette définition capitale établit la substance première (prôtê ousia) comme le fondement de toute réalité.

Pourquoi cette primauté ? Parce que toutes les autres catégories présupposent l'existence de la substance. On ne peut concevoir une couleur sans un corps coloré, une grandeur sans quelque chose de grand, une action sans un agent. « Tous les autres termes, ou bien se disent de sujets qui sont les substances premières, ou bien sont dans des sujets qui sont ces mêmes substances », explique le Stagirite[146]. Si les substances premières n'existaient pas, il serait impossible que quoi que ce soit d'autre existe. La substance est donc le substrat ultime (hypokeimenon) : ce dont tout se dit mais qui n'est dit de rien d'autre[147].

Substance première et substance seconde

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Aristote introduit cependant une distinction cruciale au sein même de la notion de substance. À côté de la substance première, il reconnaît l'existence de substances secondes (deuterai ousiai). « Se disent par ailleurs une seconde sorte de substances, les espèces auxquelles appartiennent les substances dites au sens premier — celles-là, et aussi les genres de ces espèces »[148].

La substance première désigne l'individu concret, singulier, unique : cet homme-ci (par exemple Socrate), ce cheval-là (par exemple Bucéphale). Elle possède une double caractéristique négative : elle n'est ni dite d'un sujet, ni dans un sujet. Socrate n'est attribué à rien d'autre — on ne dit pas qu'autre chose « est Socrate » — et il n'existe pas dans un autre être comme une propriété. Les substances premières sont des individus numériquement uns (arithmôi hen), des « ceci » (tode ti) déterminés et séparés[149].

Les substances secondes, en revanche, sont les espèces et les genres auxquels appartiennent les substances premières. L'homme (espèce) et l'animal (genre) sont des substances secondes parce qu'ils se disent des substances premières : Socrate est un homme, l'homme est un animal. Aristote précise qu'« parmi les substances secondes, l'espèce est plus substance que le genre, car elle est plus proche de la substance première »[150]. Si l'on veut rendre compte de ce qu'est Socrate, on sera plus précis en disant que c'est un homme plutôt qu'un animal.

Cette hiérarchie révèle une structure ontologique fondamentale : les substances premières sont pré supposées comme sujets par toutes les autres réalités, et ce que les substances premières sont par rapport à tout le reste, les espèces le sont par rapport aux genres[151]. Seules les espèces et les genres méritent d'être appelés substances secondes, car eux seuls, parmi tous les prédicats, indiquent la substance première de manière essentielle[152].

Les propriétés caractéristiques de la substance

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Aristote dégage plusieurs propriétés topiques qui permettent d'identifier la substance et de la distinguer des accidents. Premièrement, toute substance n'est pas dans un sujet. Cette caractéristique sépare radicalement la substance des qualités, quantités et relations qui, elles, existent nécessairement dans un substrat[153].

Deuxièmement, la substance et ses différences se disent de façon synonyme (sunônuma). Tout ce qui est attribué à partir d'une substance l'est avec le même nom et la même définition : quand on dit de Socrate qu'il est un homme et de l'homme qu'il est un animal, le terme « est » conserve le même sens fondamental[154].

Troisièmement, toute substance « indique un certain ceci » (tode ti). Les substances premières désignent indiscutablement quelque chose d'individuel et de numériquement un. Les substances secondes, bien que leur forme grammaticale suggère qu'elles indiquent également un « ceci », désignent en réalité plutôt « une certaine sorte d'objet » (poion ti) : l'homme n'est pas un individu unique mais une espèce comprenant une multiplicité de sujets[155].

Quatrièmement, la substance n'admet pas le plus ou le moins. Un homme n'est pas « plus homme » qu'un autre, ni plus homme à un moment qu'à un autre. Cette propriété distingue la substance de la qualité : un corps peut être plus ou moins blanc, mais Socrate ne peut être plus ou moins Socrate[156].

Enfin, et c'est là « ce que l'on considère surtout comme propre à la substance », celle-ci est capable de recevoir les contraires tout en restant la même et numériquement une. Un même homme, restant identique à lui-même, devient tantôt pâle tantôt bronzé, tantôt chaud tantôt froid, tantôt bon tantôt mauvais. Aucune autre catégorie ne possède cette capacité remarquable de demeurer identique tout en subissant des modifications contraires[157].

Les catégories et la structure du langage

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Cette doctrine des catégories révèle un lien profond entre l'ontologie et le langage. Les catégories ne sont pas seulement des divisions de l'être, mais aussi des types de prédication. Comme l'explique Aristote, « l'être se dit en autant de sens qu'il y a de catégories »[158]. Dire que « Socrate est un homme » (substance), que « Socrate est grand » (quantité), que « Socrate est sage » (qualité), ou que « Socrate est au Lycée » (lieu), ce sont autant de manières différentes d'attribuer l'être.

Cette correspondance entre langage et réalité n'est cependant pas fortuite. Les catégories ne découlent pas d'une analyse arbitraire du discours, mais reflètent la structure même du réel. Elles constituent les « genres de l'être » (ta genê tou ontos), c'est-à-dire les divisions fondamentales selon lesquelles la réalité s'ordonne[159]. Aristote fonde ainsi une ontologie catégoriale qui demeurera pendant des siècles la référence de la pensée occidentale.

L'unité problématique de l'être

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La doctrine des catégories soulève néanmoins une difficulté majeure : si l'être se dit en plusieurs sens irréductibles, comment préserver l'unité de son concept ? Comment parler de « l'être en tant qu'être » s'il n'y a pas un sens unique mais dix sens différents de l'être ? Aristote ne dissimule pas cette aporie. L'être n'est pas un genre au sens propre, car un genre possède une définition unique qui s'applique uniformément à toutes ses espèces[160].

La solution aristotélicienne consiste à reconnaître que l'être est dit selon une pluralité ordonnée. Bien que l'être n'ait pas un sens univoque, ses différentes acceptions ne sont pas non plus purement équivoques. Elles se rapportent toutes à un terme premier : la substance. « L'être se dit en multiples acceptions, mais toujours relativement à un terme unique, à une nature déterminée », affirme Aristote dans un passage capital de la Métaphysique[161]. De même que tout ce qui est « sain » se rapporte à la santé — tel aliment la produit, tel exercice la conserve, telle couleur l'indique — de même tout ce qui « est » se rapporte à la substance. C'est ce que la tradition appellera l'analogie de l'être : une unité relative, fondée sur une référence commune, qui préserve la diversité des sens tout en maintenant leur cohérence[162].

Ainsi, les dix catégories ne forment pas une liste hétéroclite mais un système hiérarchisé dont la substance constitue le centre. Cette architecture conceptuelle permet à Aristote d'affirmer simultanément la multiplicité des sens de l'être et l'unité de la science qui l'étudie : la philosophie première ou métaphysique, science de l'être en tant qu'être[163].

Chapitre II : Le De interpretatione – Le jugement et la proposition

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Le De interpretatione (Peri hermeneias) constitue le deuxième traité de l'Organon aristotélicien et offre une analyse minutieuse de la proposition comme lieu privilégié de la vérité et de la fausseté. Aristote y examine la structure du discours déclaratif, les conditions de possibilité du jugement et les rapports entre langage, pensée et réalité. Cette œuvre, d'une densité conceptuelle remarquable, pose les fondements de la logique propositionnelle et s'attache à déterminer comment le logos peut manifester l'être[164].

Le langage comme système symbolique

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Aristote ouvre son traité par une réflexion sur le statut du langage qui marque une rupture décisive avec les conceptions sophistiques. Les sons émis par la voix (ta en tè phonè) sont, écrit-il, les symboles (symbola) des affections de l'âme (ta en tè psychè pathèmata), et les mots écrits sont à leur tour les symboles des mots prononcés[165]. Cette conception stratifiée du signe linguistique établit trois niveaux distincts : les choses (pragmata), les affections ou états de l'âme, et les signes vocaux ou écrits.

Cette théorie sémiotique, qui sera reprise et développée par la scolastique médiévale, présente plusieurs caractéristiques essentielles. D'abord, elle affirme le caractère conventionnel (kata synthèkèn) du rapport entre le signifiant linguistique et le signifié mental : « De même que l'écriture n'est pas la même pour tous les hommes, les mots parlés ne sont pas non plus les mêmes, alors que les états de l'âme dont ces expressions sont immédiatement les signes sont identiques chez tous, comme sont identiques aussi les choses dont ces états sont les images »[166]. La diversité des langues manifeste ainsi le caractère artificiel du lien entre phone et pathèma, tandis que l'universalité des états mentaux et leur rapport de ressemblance (homoiômata) avec les choses garantit la possibilité d'une communication véridique.

Cette analyse permet à Aristote de réfuter la position sophistique, particulièrement celle de Cratyle, selon laquelle les noms seraient naturellement justes. Contre l'idée d'une adhérence immédiate entre le mot et la chose, Aristote introduit une médiation nécessaire : celle de la pensée. Le langage ne manifeste pas directement l'être, mais signifie d'abord les concepts par lesquels nous appréhendons l'être[167].

Les éléments du discours déclaratif : nom et verbe

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Avant d'examiner la proposition proprement dite, Aristote analyse ses constituants élémentaires. Le nom (onoma) est défini comme « un son vocal possédant une signification conventionnelle, sans référence au temps, et dont aucune partie, prise isolément, n'est significative par elle-même »[168]. Cette définition insiste sur quatre caractères : la nature sonore (phonè), la signification conventionnelle (kata synthèkèn), l'atemporalité, et l'absence de signification des parties considérées isolément. Ce dernier point vaut pour les noms simples ; dans les noms composés comme « Callippos », les parties (kallos, « beauté », et hippos, « cheval ») ne contribuent pas à la signification du tout[169].

Aristote précise que « rien n'est par nature un nom, mais seulement quand il devient symbole »[170]. Cette conventionnalité radicale distingue le langage humain des cris inarticulés des animaux : même lorsque ceux-ci signifient quelque chose (par exemple la douleur), ils ne constituent pas des noms car ils n'impliquent pas la médiation d'une institution symbolique. Le nom renvoie donc à une réalité doublement humaine : comme production vocale conventionnelle et comme instrument de la vie sociale et politique.

Aristote mentionne également les noms indéfinis (aoriston onoma), comme « non-homme », qui ne sont pas véritablement des noms car ils peuvent s'appliquer indifféremment à tout ce qui n'est pas homme, sans détermination positive[171]. Cette analyse des termes privatifs ou négatifs anticipe les difficultés ultérieures concernant le statut logique de la négation.

Le verbe (rhèma) se distingue du nom par deux caractères spécifiques : « Le verbe est ce qui ajoute à sa propre signification celle du temps ; aucune de ses parties n'est significative prise séparément, et il indique toujours quelque chose d'affirmé de quelque chose d'autre »[172]. La première caractéristique, la consignification du temps (prosèmainei chronon), fait du verbe l'élément qui ancre le discours dans la temporalité et permet de distinguer le présent, le passé et le futur. Mais c'est la seconde caractéristique qui importe le plus du point de vue logique : le verbe signifie toujours « quelque chose dit au sujet de quelque chose d'autre », c'est-à-dire qu'il introduit essentiellement une relation prédicative.

Cependant, Aristote ajoute une précision capitale : les verbes « dits par eux-mêmes » (kath' hauta legomena), c'est-à-dire pris isolément sans sujet explicite, « sont des noms et signifient quelque chose », mais « ils ne signifient pas encore si la chose est ou n'est pas »[173]. Ainsi, le verbe « court » ou « marche », prononcé seul, arrête certes la pensée de l'auditeur et produit un sens, mais il ne constitue pas encore un jugement, il n'affirme ni ne nie rien. Cette observation conduit à la question cruciale du rôle de la copule « être ».

Le verbe « être » occupe une position singulière dans l'analyse aristotélicienne. Pris en lui-même, « être ou ne pas être n'est pas un signe de la chose réelle, pas même si tu dis 'étant' tout court ; car en soi, ce n'est rien, mais il consignifie une certaine composition qu'on ne peut concevoir sans les composants »[174]. Cette remarque énigmatique a suscité d'innombrables commentaires. Elle suggère que le verbe « être », dans sa fonction copulative, ne possède pas de contenu sémantique autonome, mais signifie l'acte même de liaison ou de synthèse (synthesis) entre le sujet et le prédicat. Ce n'est donc ni un nom, ni vraiment un verbe au sens plein, mais le marqueur linguistique de l'opération judicative elle-même[175].

La proposition déclarative (logos apophantikos)

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Tout discours (logos) n'est pas une proposition. La prière (euchè), par exemple, est bien un discours, mais elle n'est ni vraie ni fausse, et son étude relève plutôt de la rhétorique ou de la poétique[176]. Aristote définit la proposition déclarative (logos apophantikos) comme « le discours en lequel réside le vrai ou le faux »[177]. Ce n'est donc pas n'importe quel énoncé, mais celui qui possède une valeur de vérité, celui qui « manifeste » (apophainein) un état de choses et peut être confronté à la réalité.

La proposition élémentaire se divise en affirmation (kataphasis) et négation (apophasis). L'affirmation est « la déclaration de quelque chose au sujet de quelque chose » (apophansis tinos kata tinos), tandis que la négation est « la déclaration de quelque chose séparé de quelque chose » (apophansis tinos apo tinos)[178]. Cette structure binaire – affirmer ou nier un prédicat d'un sujet – constitue la forme canonique du jugement aristotélicien. Toute proposition déclarative se ramène ultimement à la formule « S est P » (affirmation) ou « S n'est pas P » (négation).

Aristote insiste sur le fait que l'affirmation et la négation concernent nécessairement la liaison ou la séparation d'un sujet et d'un prédicat. Une proposition n'est pas une simple juxtaposition de mots, mais suppose une synthesis (dans l'affirmation) ou une diairesis (dans la négation). C'est précisément cette opération de composition ou de division qui rend possible la vérité ou la fausseté. Comme Aristote l'expliquera dans la Métaphysique, « dire que ce qui est est et que ce qui n'est pas n'est pas, c'est le vrai ; dire que ce qui est n'est pas ou que ce qui n'est pas est, c'est le faux »[179].

Cette définition de la vérité comme adéquation (ou conformité) marque un tournant décisif dans l'histoire de la philosophie. Elle établit que la vérité ne réside ni dans les choses elles-mêmes, ni dans la pensée isolée, mais dans le jugement en tant qu'il assemble ou sépare des déterminations conformément à ce qui est assemblé ou séparé dans la réalité. La vérité est donc toujours relative à une opération prédicative : elle suppose la dualité du sujet et du prédicat, et l'acte qui les relie ou les disjoint.

Quantité et qualité des propositions

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Aristote distingue les propositions selon leur quantité et leur qualité. Du point de vue de la quantité, les propositions sont universelles (katholou), particulières (en merei), singulières (portant sur un individu) ou indéterminées (aoristoi)[180]. Une proposition universelle affirme ou nie quelque chose de « tout » son sujet (pan, oudens) : « Tout homme est blanc », « Nul homme n'est blanc ». Une proposition particulière affirme ou nie quelque chose de « quelque » sujet : « Quelque homme est blanc », « Quelque homme n'est pas blanc ». Les propositions indéterminées sont celles qui ne comportent aucune marque de quantité : « L'homme est blanc », « L'homme n'est pas blanc ».

Du point de vue de la qualité, les propositions sont affirmatives ou négatives. En croisant ces deux critères, on obtient quatre formes fondamentales de propositions : l'universelle affirmative (A), l'universelle négative (E), la particulière affirmative (I), et la particulière négative (O) – désignations qui ne sont pas aristotéliciennes mais scolastiques, tirées des voyelles des mots latins Affirmo et nEgO.

Cette classification quantitative revêt une importance considérable pour la théorie du syllogisme développée dans les Premiers Analytiques. Elle permet notamment de définir les relations d'opposition entre propositions : contradiction, contrariété, subcontrariété et subalternation. Deux propositions sont contradictoires lorsqu'elles diffèrent à la fois en quantité et en qualité : « Tout homme est juste » et « Quelque homme n'est pas juste ». Elles sont contraires lorsqu'elles sont toutes deux universelles mais de qualité opposée : « Tout homme est juste » et « Nul homme n'est juste »[181].

Le problème des futurs contingents

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Le chapitre 9 du De interpretatione soulève l'une des questions les plus débattues de l'histoire de la logique et de la métaphysique : celle du statut des propositions portant sur les futurs contingents. Aristote se demande si le principe de bivalence – selon lequel toute proposition est soit vraie, soit fausse – s'applique aux propositions concernant des événements futurs qui ne sont ni nécessaires ni impossibles.

Le problème se formule ainsi : « Il y aura demain une bataille navale » et « Il n'y aura pas demain une bataille navale » sont deux propositions contradictoires. D'après le principe du tiers exclu, l'une doit être vraie et l'autre fausse. Mais si l'une est dès maintenant vraie (par exemple la première), alors il est nécessaire qu'il y ait demain une bataille navale, car « il n'est pas possible que ce qui a été dit de vrai se produise autrement »[182]. On aboutit ainsi à un fatalisme logique : tout ce qui arrivera devait nécessairement arriver, et la contingence est abolie.

La solution d'Aristote est subtile. Il maintient que, pour les propositions portant sur le présent et le passé, le principe de bivalence s'applique sans restriction : de deux contradictoires, l'une est nécessairement vraie et l'autre fausse. Mais pour les futurs contingents, il faut modifier cette règle : « Il est nécessaire que l'affirmation ou la négation soit vraie, mais non que celle-ci déterminément ou celle-là déterminément soit vraie »[183]. Autrement dit, il est nécessaire que l'une des deux propositions soit vraie et l'autre fausse, mais il n'est pas nécessaire que ce soit celle-ci plutôt que celle-là. La disjonction est nécessaire, mais chacun des disjoints reste contingent.

Cette distinction entre nécessité « divisée » et nécessité « composée » (pour reprendre la terminologie scolastique) préserve à la fois le principe logique fondamental et la réalité de la contingence dans le monde. « Les discours sont vrais de la même manière que les choses », écrit Aristote[184] : si les événements futurs sont contingents, les propositions qui les concernent ne peuvent avoir dès maintenant une vérité ou une fausseté déterminée. Cette doctrine a suscité des controverses innombrables, de l'Antiquité (les Stoïciens) au Moyen Âge (les discussions sur la prescience divine) jusqu'à la logique contemporaine (la logique modale et les logiques plurivalentes).

Les propositions modales

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Les chapitres 12 et 13 du De interpretatione examinent les propositions modales, c'est-à-dire celles qui n'affirment pas simplement que quelque chose est ou n'est pas, mais qu'il est possible, impossible, contingent ou nécessaire que quelque chose soit[185]. Aristote distingue quatre modalités fondamentales : le possible (dynaton, endechomenon), l'impossible (adynaton), le contingent (également endechomenon dans un sens plus restreint) et le nécessaire (anankaion).

L'analyse des rapports entre ces modalités pose des difficultés considérables. Aristote établit que « Il est possible que S soit P » ne se convertit pas comme une proposition assertorique : de « Il est possible que tout B soit A », on ne peut pas conclure « Il est possible que tout A soit B ». En revanche, la proposition « Il est possible que S soit P » implique « Il est possible que S ne soit pas P », car la possibilité véritable suppose l'indétermination : ce qui peut être peut aussi ne pas être[186].

Le nécessaire, au contraire, exclut la possibilité opposée : si « Il est nécessaire que S soit P », alors il est impossible que S ne soit pas P. Aristote définit le nécessaire comme « ce qui ne peut pas ne pas être » (to mè endechomenon mè einai)[187]. Cette définition sera reprise par toute la tradition scolastique et restera au centre des débats modaux jusqu'à Leibniz et au-delà.

Les propositions modales jouent un rôle essentiel dans la théorie aristotélicienne de la science exposée dans les Seconds Analytiques : la science porte sur le nécessaire, non sur le contingent. Seul ce qui est toujours ou le plus souvent peut faire l'objet d'une démonstration rigoureuse. L'accident pur, ce qui arrive parfois mais pas régulièrement, échappe à la connaissance scientifique[188].

L'unité et la multiplicité des propositions

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Le chapitre 11 examine la question de savoir ce qui fait l'unité d'une proposition. Aristote distingue les propositions véritablement unes de celles qui ne sont unes qu'en apparence. Une proposition est une si elle affirme ou nie « une seule chose d'une seule chose » (hen kata henos)[189]. Mais cette unité peut être entendue de deux manières : ou bien le prédicat constitue véritablement une unité (par exemple « animal bipède » dans « L'homme est un animal bipède »), ou bien on relie par accident plusieurs prédicats à un même sujet.

La difficulté est de déterminer dans quels cas plusieurs prédicats forment véritablement une unité. « Homme », « blanc » et « musicien » peuvent certes être attribués ensemble à Socrate (« Socrate est un homme blanc et musicien »), mais ils ne forment pas une essence unique. En revanche, « animal » et « bipède » constituent ensemble la définition de l'homme et forment donc une unité substantielle[190]. Cette distinction anticipe l'analyse des différents types de prédication (essentielle, propre, accidentelle) développée dans les Topiques et les Seconds Analytiques.

Cette réflexion sur l'unité de la proposition révèle la préoccupation constante d'Aristote : garantir que le discours ne se perde pas dans une multiplicité infinie et indéterminée, mais conserve une structure rationnelle permettant la connaissance. Le langage doit être régulé par les articulations mêmes de l'être : les genres, les espèces, les accidents par soi, etc. C'est seulement à cette condition que le logos apophantikos peut manifester véritablement ce qui est.

Portée philosophique du De interpretatione

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L'importance du De interpretatione dépasse largement le cadre d'un traité de logique formelle. Aristote y pose les bases d'une ontologie du jugement qui dominera toute la philosophie occidentale jusqu'à Kant et au-delà. En établissant que la vérité réside dans la composition et la division opérées par l'intellect, et non dans les choses elles-mêmes ni dans les concepts isolés, Aristote fait du jugement le lieu privilégié de la manifestation de l'être.

Cette doctrine a plusieurs implications majeures. D'abord, elle implique que la vérité est toujours relationnelle : elle suppose un rapport entre au moins deux termes (sujet et prédicat), et entre la pensée et la réalité. Il n'y a pas de vérité absolue et simple, mais seulement des vérités de composition. Ensuite, elle établit que l'erreur est possible : là où il y a composition, il peut y avoir fausse composition. L'erreur naît précisément de l'écart possible entre la liaison que nous posons dans le jugement et la liaison réelle dans les choses[191].

Enfin, le De interpretatione pose la question des limites du langage déclaratif. En distinguant le logos apophantikos des autres formes de discours (prière, commandement, souhait), Aristote délimite le domaine propre de la logique et de la science : celui des énoncés susceptibles d'être vrais ou faux. Mais cette délimitation implique aussi une reconnaissance : il existe des usages légitimes du langage qui échappent à la juridiction de la logique. Cette reconnaissance ouvre un espace pour la rhétorique, la poétique et, plus généralement, pour toutes les formes de discours qui ne visent pas la vérité théorique mais d'autres fins – persuader, émouvoir, prescrire, célébrer.

Le De interpretatione demeure ainsi une œuvre fondatrice, non seulement pour la logique et la philosophie du langage, mais pour toute réflexion sur les rapports entre pensée, langage et réalité. Sa richesse conceptuelle et les difficultés qu'il soulève continuent de nourrir les débats contemporains en philosophie analytique, en linguistique et en logique formelle.

Chapitre III : Les Analytiques – La science démonstrative

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Les deux traités des AnalytiquesPremiers Analytiques (Analytica priora) et Seconds Analytiques (Analytica posteriora) – constituent le cœur de l'édifice logique aristotélicien et exposent la théorie de la science démonstrative. Tandis que les Premiers Analytiques s'attachent à la forme du syllogisme en général, indépendamment de la vérité des prémisses, les Seconds Analytiques traitent du syllogisme scientifique ou démonstratif (apodeixis), dont les prémisses doivent être vraies, premières et causales[192]. Cette distinction fondamentale marque la différence entre la logique formelle et l'épistémologie : les Premiers Analytiques étudient la validité formelle des raisonnements, les Seconds Analytiques examinent les conditions de la connaissance scientifique[193].

Le syllogisme : structure et figures

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Le syllogisme (syllogismos) est défini par Aristote comme « un discours dans lequel, certaines choses étant posées, quelque chose d'autre que ces données en résulte nécessairement par le seul fait de ces données »[194]. Cette définition insiste sur trois caractères essentiels : la pluralité des prémisses (au moins deux), la nécessité de la conclusion, et le fait que cette nécessité découle uniquement de la position des prémisses, sans recours à aucune autre donnée. Le syllogisme est ainsi la forme canonique du raisonnement déductif, celui qui permet de passer de propositions données à une conclusion qui en découle avec rigueur[195].

La structure minimale du syllogisme comporte trois termes : le grand extrême ou majeur (to mega akron), le petit extrême ou mineur (to mikron akron), et le moyen terme (to meson) qui assure la liaison entre les deux extrêmes sans apparaître dans la conclusion[196]. Ces trois termes entrent dans deux prémisses – la majeure et la mineure – pour produire une conclusion. Par exemple : « Tout homme est mortel » (majeure), « Or Socrate est un homme » (mineure), « Donc Socrate est mortel » (conclusion). Le moyen terme « homme » relie le prédicat « mortel » au sujet « Socrate », mais disparaît dans la conclusion.

Aristote distingue trois figures du syllogisme selon la position du moyen terme dans les prémisses. Dans la première figure, le moyen terme est sujet de la majeure et prédicat de la mineure. Dans la deuxième figure, il est prédicat dans les deux prémisses. Dans la troisième figure, il est sujet dans les deux prémisses[197]. La première figure est considérée comme la plus parfaite, car elle seule permet de conclure dans tous les modes (universelles affirmatives et négatives, particulières affirmatives et négatives), tandis que les deux autres figures ne produisent que des conclusions limitées : la deuxième ne donne que des conclusions négatives, la troisième que des conclusions particulières[198].

À l'intérieur de chaque figure, Aristote détermine les modes valables en combinant les différentes qualités (affirmative/négative) et quantités (universelle/particulière) des propositions. Dans la première figure, quatre modes sont concluants : Barbara (deux universelles affirmatives donnant une universelle affirmative), Celarent (universelle négative et universelle affirmative donnant une universelle négative), Darii et Ferio pour les particulières[199]. Les syllogismes des deuxième et troisième figures, dits « imparfaits », doivent être ramenés par conversion des prémisses aux syllogismes parfaits de la première figure pour manifester leur validité. Cette réduction opère par transformation des propositions selon les lois de conversion : l'universelle négative se convertit simplement (« Nul A n'est B » devient « Nul B n'est A »), l'universelle affirmative se convertit par accident (« Tout A est B » devient « Quelque B est A »), la particulière affirmative se convertit simplement[200].

La démonstration scientifique (apodeixis)

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Si les Premiers Analytiques étudient le syllogisme en général, abstraction faite de la vérité des prémisses, les Seconds Analytiques s'attachent au syllogisme scientifique ou démonstratif. Aristote ouvre ce traité par une déclaration solennelle : « Nous estimons posséder la science d'une chose d'une manière absolue, et non pas, à la façon des Sophistes, d'une manière purement accidentelle, quand nous croyons que nous connaissons la cause par laquelle la chose est, que nous savons que cette cause est celle de la chose, et qu'en outre il n'est pas possible que la chose soit autre qu'elle n'est »[201]. La science (epistèmè) se définit donc triplement : elle est connaissance de la cause, certitude de l'adéquation entre la cause et l'effet, et conscience de la nécessité de cette liaison[202].

La démonstration est le syllogisme qui produit la science. Elle doit partir de prémisses qui satisfont plusieurs exigences cumulatives : elles doivent être vraies (car on ne peut savoir ce qui n'est pas), premières (indémontrables, car la chaîne des démonstrations ne peut remonter à l'infini), immédiates (sans moyen terme intermédiaire), plus connues que la conclusion, antérieures à elle, et causes de celle-ci[203]. Ces conditions garantissent que la conclusion ne sera pas seulement vraie et nécessaire, mais qu'elle sera sue avec certitude comme découlant de ses causes. Sans ces conditions, on peut avoir un syllogisme valide, mais non une démonstration scientifique[204].

Le moyen terme joue dans la démonstration un rôle crucial : il n'est pas seulement l'élément logique qui relie les extrêmes, il est la cause (aitia) de l'attribution du prédicat au sujet. « Le moyen terme est la cause », écrit Aristote[205]. Par exemple, pour démontrer que la Lune subit des éclipses, on utilisera comme moyen terme « interposition de la Terre », qui n'est pas seulement un lien logique mais la cause physique du phénomène. Aristote distingue ainsi le syllogisme du fait (hoti) et le syllogisme du pourquoi (dioti) : le premier prouve que quelque chose est, le second pourquoi c'est[206]. La vraie science s'obtient par le syllogisme du pourquoi, qui exhibe la cause à travers le moyen terme[207].

Aristote précise que les causes dont traite la démonstration correspondent aux quatre types de causes exposés dans la Physique : la cause formelle (l'essence), la cause matérielle (ce dont une chose est faite), la cause efficiente (ce qui produit le changement) et la cause finale (ce en vue de quoi)[208]. Toutefois, dans les sciences théoriques comme les mathématiques, c'est surtout la cause formelle qui intervient, car les objets mathématiques ne subissent ni génération ni corruption. Dans les sciences physiques et biologiques, en revanche, les quatre causes peuvent être invoquées selon les circonstances[209].

Les principes de la science : axiomes, hypothèses et définitions

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Toute démonstration présuppose des principes (archai) qui, eux-mêmes, ne peuvent être démontrés. Aristote refuse vigoureusement l'idée d'une régression à l'infini dans la chaîne des démonstrations, de même qu'il rejette la démonstration circulaire où l'on prouverait A par B et B par A[210]. Il faut donc admettre l'existence de principes premiers, qui sont connus sans démonstration. Ces principes se divisent en trois catégories[211].

D'abord, les axiomes (axiômata) ou principes communs, qui s'appliquent à toutes les sciences. Le plus fondamental est le principe de non-contradiction : « Il est impossible que le même attribut appartienne et n'appartienne pas en même temps au même sujet et sous le même rapport »[212]. Ce principe n'est pas démontrable, car toute démonstration le présupposerait, mais il peut être défendu par réfutation de ceux qui le nient. Le principe du tiers exclu – « De deux propositions contradictoires, l'une est nécessairement vraie et l'autre fausse » – constitue un autre axiome fondamental. Ces principes, Aristote le précise dans les Seconds Analytiques, sont utilisés par toutes les sciences, mais chacune en fait l'usage que requiert son genre propre[213].

Ensuite, les hypothèses (hypotheseis) et les thèses (theseis), qui affirment l'existence ou la non-existence de certaines entités propres à chaque science. Une hypothèse suppose l'existence de l'objet d'étude (par exemple, l'arithmétique suppose l'existence de l'unité, la géométrie celle du point et de la ligne), tandis qu'une thèse affirme quelque chose sans le prouver, soit à titre de postulat contraire à l'opinion commune, soit à titre de principe accepté par l'élève[214]. Ces principes délimitent le domaine d'une science : on ne peut démontrer les propriétés des triangles sans avoir d'abord posé l'existence des figures géométriques.

Enfin, les définitions (horoi) énoncent ce qu'est une chose, son essence (ti esti). La définition n'est pas une démonstration, car elle ne prouve rien : elle se contente de manifester l'essence[215]. Cependant, elle entretient avec la démonstration des rapports complexes. Aristote examine longuement la question de savoir si l'on peut démontrer l'essence, et il conclut négativement : la définition et la démonstration sont deux opérations distinctes[216]. On ne démontre pas « ce qu'est l'homme », on le définit. Toutefois, certaines définitions peuvent découler de démonstrations : c'est le cas des définitions causales, qui expliquent pourquoi une chose a telle propriété essentielle. Par exemple, la définition du tonnerre comme « bruit dans les nuages causé par l'extinction du feu » révèle à la fois l'essence et la cause du phénomène[217].

Unité et diversité des sciences

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Un principe capital de l'épistémologie aristotélicienne est l'interdiction du passage d'un genre à un autre (metabasis eis allo genos). Chaque science se définit par son genre propre, c'est-à-dire par le domaine d'objets qu'elle étudie, et elle ne peut emprunter ses principes ou ses démonstrations à une autre science[218]. On ne peut pas, par exemple, démontrer un théorème géométrique par des principes arithmétiques, car le nombre et la grandeur constituent deux genres différents. Cette règle garantit l'autonomie des sciences et interdit toute confusion entre les domaines du savoir[219].

Aristote admet cependant trois exceptions à cette règle. D'abord, lorsque les objets d'une science tombent sous ceux d'une autre comme des espèces sous un genre commun : ainsi l'optique et la mécanique utilisent les principes de la géométrie, l'harmonique ceux de l'arithmétique[220]. On dit alors que ces sciences sont « subordonnées » (hypo) aux sciences plus générales. Ensuite, les sciences peuvent partager les axiomes communs, bien que chacune ne les utilise que dans la mesure où ils s'appliquent à son genre propre. Enfin, il existe des sciences mixtes ou « moyennes » (metaxu), comme l'astronomie mathématique, qui appliquent les principes mathématiques aux phénomènes physiques[221].

Cette théorie de l'unité et de la diversité des sciences fonde l'organisation aristotélicienne du savoir. Chaque science possède une méthode adaptée à son objet : les mathématiques procèdent par démonstration nécessaire à partir de principes évidents, la physique doit tenir compte du changement et de la contingence, la biologie observe les régularités qui se produisent « dans la plupart des cas » (hôs epi to poly), l'éthique et la politique se contentent de vérités approximatives car « le bien et le juste comportent de grandes divergences et incertitudes »[222]. Il n'y a donc pas de science unique et universelle, mais une pluralité de sciences régies par les principes que leur impose leur objet propre[223].

Le problème de la connaissance des principes : induction et intellection

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La théorie de la démonstration soulève un problème redoutable : si toute science procède de principes indémontrables, comment connaître ces principes eux-mêmes ? Aristote refuse les deux solutions extrêmes : soit dire qu'il n'y a pas de science possible puisque les principes sont inconnaissables, soit affirmer que tout est démontrable et accepter une régression à l'infini[224]. Il faut donc admettre qu'il existe un mode de connaissance des principes distinct de la démonstration[225].

Le célèbre et difficile chapitre final des Seconds Analytiques (II, 19) expose la solution d'Aristote. La connaissance des principes résulte d'un processus qui part de la sensation (aisthèsis), passe par la mémoire (mnèmè), puis par l'expérience (empeiria), pour aboutir à la saisie de l'universel. « De la sensation naît la mémoire, et de la mémoire fréquemment répétée d'une même chose naît l'expérience ; car des souvenirs en grand nombre constituent une seule expérience. De l'expérience, ou de tout universel qui s'est fixé dans l'âme, de l'un en dehors du multiple, de ce qui est identique en tous ces cas particuliers, provient alors le principe de l'art et de la science »[226].

Ce processus est appelé induction (epagôgè). L'induction n'est pas ici la simple énumération de cas particuliers conduisant à une généralisation hasardeuse, mais le mouvement naturel de l'âme qui, à partir d'une multiplicité sensible, dégage progressivement l'universel qui s'y trouve incarné. Aristote compare ce processus à une armée en déroute où, un soldat s'étant arrêté, un autre s'arrête auprès de lui, puis un autre, jusqu'à ce que l'ordre primitif soit rétabli : de même, à partir des sensations éparses, l'âme reconstitue l'unité de la forme universelle[227]. Cette métaphore suggère que l'induction n'est pas une opération purement logique, mais un mouvement ontologique de l'âme vers l'intelligible[228].

La saisie ultime des principes premiers relève d'une faculté spécifique qu'Aristote nomme intellect (nous) ou intuition intellectuelle. L'intellect est « la disposition par laquelle nous connaissons les principes »[229]. Il ne s'agit pas d'une faculté mystérieuse ou d'une illumination surnaturelle, mais de l'achèvement naturel du processus cognitif humain. Aristote affirme que nous possédons en puissance la capacité de connaître les principes, et que cette capacité s'actualise progressivement par l'exercice de la sensation et de la pensée. L'intellect est ainsi la plus haute forme de connaissance, supérieure même à la science démonstrative, car il appréhende directement et sans intermédiaire les vérités premières dont toute démonstration dépend[230].

Cette solution pose toutefois de nombreuses difficultés. Comment l'intellect peut-il être à la fois une capacité innée et le résultat d'un processus d'apprentissage ? Comment peut-il appréhender l'universel sans passer par le raisonnement ? Aristote ne répond pas clairement à ces questions, et ses successeurs – Alexandre d'Aphrodise, Avicenne, Averroès, Thomas d'Aquin – proposeront des interprétations divergentes du statut de l'intellect et de son rapport à l'expérience sensible. Ce qui demeure certain, c'est qu'Aristote refuse tout innéisme platonicien : nous ne naissons pas avec la connaissance des principes, nous l'acquérons progressivement à partir de l'expérience du monde sensible[231].

Les limites de la science démonstrative

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Aristote ne prétend pas que toute connaissance relève de la démonstration. Au contraire, il délimite soigneusement le domaine de la science démonstrative et reconnaît l'existence d'autres formes légitimes de savoir. D'abord, tout ce qui relève de l'accident pur échappe à la science : ce qui arrive parfois mais pas toujours, ce qui est contingent et irrégulier, ne peut faire l'objet d'une démonstration nécessaire[232]. La science porte sur le nécessaire ou, à défaut, sur ce qui se produit « dans la plupart des cas ».

Ensuite, il existe des propositions immédiates (amesa) qui, bien que vraies et universelles, ne peuvent être démontrées parce qu'il n'y a pas de moyen terme entre leur sujet et leur prédicat. Ces propositions constituent précisément les principes de la démonstration[233]. Les axiomes, les définitions, les hypothèses d'existence ne se démontrent pas : on les saisit par intuition intellectuelle ou on les pose comme conditions de la science[234].

Enfin, Aristote reconnaît que certaines formes de raisonnement, bien que n'étant pas des démonstrations au sens strict, jouent un rôle important dans la recherche scientifique. L'induction, comme on l'a vu, permet d'accéder aux principes. L'exemple (paradeigma), qui consiste à raisonner du particulier au particulier par l'intermédiaire d'un universel, est utile en rhétorique et en délibération politique[235]. Le raisonnement par signes (sèmeion), qui conclut de l'effet à la cause ou inversement, peut fournir des indications précieuses même s'il ne garantit pas la nécessité. Tous ces modes de raisonnement, bien qu'imparfaits du point de vue démonstratif, témoignent de la richesse et de la diversité de la pensée rationnelle.

Portée et postérité de la théorie démonstrative

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La théorie aristotélicienne de la science démonstrative a exercé une influence considérable sur toute l'histoire de la philosophie et des sciences. Elle a fourni le modèle épistémologique dominant pendant deux millénaires, de l'Antiquité grecque à la Renaissance, en passant par la scolastique médiévale. Les mathématiques d'Euclide, avec leur méthode axiomatique-déductive, constituent l'incarnation parfaite de l'idéal aristotélicien : des définitions claires, des axiomes évidents, des démonstrations rigoureuses enchaînant les théorèmes selon un ordre nécessaire[236].

Cependant, la théorie aristotélicienne a aussi fait l'objet de critiques sévères, particulièrement à partir de la révolution scientifique moderne. Descartes reproche au syllogisme de ne rien apprendre de nouveau, puisque la conclusion est déjà contenue dans les prémisses. Bacon dénonce la stérilité de la logique aristotélicienne et lui oppose sa méthode inductive fondée sur l'observation et l'expérimentation. Les sciences modernes – physique galiléenne, mécanique newtonienne, biologie darwinienne – ne se conforment pas au schéma aristotélicien : elles procèdent par hypothèses provisoires, expérimentations, inférences probabilistes, et non par démonstrations nécessaires à partir de principes évidents[237].

Ces critiques, pour fondées qu'elles soient, ne doivent pas faire oublier les apports décisifs d'Aristote. Il a établi les règles de la déduction valide, distingué clairement la forme et la matière du raisonnement, montré la nécessité des principes premiers et l'impossibilité d'une science unique et universelle. Sa théorie des causes et sa conception de l'explication scientifique comme connaissance du « pourquoi » restent fécondes. Surtout, il a compris que la science n'est pas un simple catalogue de faits, mais un système organisé de propositions reliées par des rapports logiques et causaux. Cette exigence de systématicité et de rigueur demeure au cœur de toute entreprise scientifique, même si les formes concrètes de la rationalité scientifique ont profondément évolué depuis Aristote[238].

En définitive, les Analytiques représentent l'effort le plus abouti de l'Antiquité pour penser les conditions de la connaissance véritable. Aristote y pose les questions fondamentales de toute épistémologie : qu'est-ce que savoir ? Comment passe-t-on de l'ignorance à la science ? Quels sont les rapports entre la sensation, l'expérience et la raison ? Quelle est la nature des principes premiers ? Ces questions, loin d'être résolues une fois pour toutes, continuent de nourrir la réflexion philosophique contemporaine sur la science, ses méthodes et ses fondements.

Chapitre IV : Les Topiques – L'art de la dialectique

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La dialectique et les lieux communs

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Si les Analytiques traitent de la démonstration scientifique, les Topiques concernent le raisonnement dialectique. La dialectique part de prémisses probables (endoxa), c'est-à-dire d'opinions généralement admises par tous, ou par les plus nombreux, ou par les sages[239]. Elle ne vise pas la certitude scientifique mais l'art de discuter de manière raisonnable sur toute question.

Les topoi ou lieux sont des schèmes d'argumentation valables dans de multiples domaines. Par exemple, le lieu « du plus et du moins » permet d'argumenter ainsi : si ce qui est plus susceptible d'appartenir à quelque chose ne lui appartient pas, ce qui l'est moins ne lui appartiendra pas non plus[240]. Aristote recense systématiquement ces lieux et les classe selon les catégories.

L'utilité de la dialectique

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Aristote assigne trois usages à la dialectique. D'abord, elle sert d'entraînement intellectuel, développant la capacité d'argumenter sur n'importe quel sujet. Ensuite, elle est utile dans les rencontres avec autrui, permettant de discuter à partir d'opinions communes. Enfin, et surtout, elle sert aux sciences philosophiques elles-mêmes[241].

En effet, la dialectique permet d'examiner de manière critique (peirastike) les principes des sciences, en confrontant les opinions opposées sur un sujet. Elle permet aussi de parcourir les difficultés (aporiai) et de dégager progressivement les principes véritables. C'est cette méthode dialectique qu'Aristote met systématiquement en œuvre dans ses traités, commençant par recenser les opinions des prédécesseurs, examinant les difficultés, avant de proposer sa propre solution[242].

Chapitre V : Les Réfutations sophistiques – Les paralogismes et leur réfutation

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Les sophismes et leurs types

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Les Réfutations sophistiques complètent les Topiques en examinant les raisonnements fallacieux utilisés par les sophistes. Aristote distingue treize types de sophismes, dont six dépendent du langage (l'homonymie, l'amphibologie, la composition, la division, l'accentuation, la forme de l'expression) et sept sont indépendants du langage (l'accident, le passage du qualifié à l'absolu, l'ignorance de la réfutation, la pétition de principe, le faux enchaînement, la prise de l'antécédent comme conséquent, la réunion de plusieurs questions en une)[243].

L'exemple du sophisme par accident est célèbre : « Coriskos est différent de Socrate / Or Socrate est un homme / Donc Coriskos est différent d'un homme ». Ce raisonnement est vicieux car il confond « être différent de Socrate » et « être différent d'un homme », alors que la première propriété appartient à Coriskos par accident, en tant qu'il se trouve que Socrate est l'homme en question[244].

La portée philosophique de la réfutation des sophismes

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Au-delà de son utilité pratique pour déjouer les pièges argumentatifs, cette étude des sophismes a une portée philosophique profonde. Elle montre qu'il existe des règles objectives du raisonnement correct, indépendantes de l'habileté rhétorique. Contre le relativisme sophistique, qui prétendait qu'on peut également bien défendre n'importe quelle thèse et son contraire, Aristote établit qu'il y a des critères rationnels pour distinguer le vrai du faux, le raisonnement valide de l'invalide[245].

Cette défense de la possibilité d'une vérité objective et d'une rationalité universelle contre le relativisme sophiste constitue l'un des enjeux majeurs de la philosophie aristotélicienne, qui se prolongera dans sa défense du principe de non-contradiction contre ceux qui, comme Héraclite selon Aristote, semblaient le nier[246].

Deuxième partie : La philosophie de la nature

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Chapitre I : La Physique – Les principes du mouvement et du changement

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La nature comme principe interne de mouvement

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La physique aristotélicienne n'est pas la physique au sens moderne, science mathématisée des phénomènes matériels. Elle est la science des êtres qui possèdent en eux-mêmes un principe de mouvement et de repos[247]. Un être naturel (phusei on) se distingue ainsi d'un être artificiel : une plante croît et se reproduit par sa propre nature, tandis qu'un lit, fait de bois, ne produit pas naturellement d'autres lits.

Cette définition fonde l'autonomie de la nature et de son étude. Les êtres naturels ont leurs principes en eux-mêmes et ne dépendent pas de causes extérieures pour leur mouvement essentiel. C'est pourquoi le physicien doit étudier non seulement la forme des choses, mais aussi leur matière, car la matière est le principe des mouvements naturels[248]. En cela, Aristote se distingue du platonisme, qui tendait à négliger la matière et à ramener l'explication physique aux formes intelligibles séparées.

Les quatre causes

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Pour comprendre pleinement un être naturel, il faut connaître ses quatre causes. La cause matérielle est ce dont une chose est faite (le bronze est la cause matérielle de la statue). La cause formelle est l'essence ou la définition de la chose (la forme de l'Hermès est la cause formelle de la statue d'Hermès). La cause efficiente est ce qui a produit la chose (le sculpteur est la cause efficiente de la statue). La cause finale est ce en vue de quoi la chose existe (la décoration du temple est la cause finale de la statue)[249].

Ces quatre causes ne s'excluent pas mais se complètent. Souvent même, plusieurs causes coïncident : la forme, le moteur et la fin peuvent être identiques. Dans la génération naturelle d'un homme, c'est la forme d'homme qui est à la fois dans le géniteur (cause efficiente), dans l'engendré (cause formelle), et visée comme fin du processus de génération (cause finale)[250].

Le mouvement et ses espèces

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Le mouvement (kinesis) ou changement est défini comme « l'actualité de ce qui est en puissance en tant que tel »[251]. Cette définition énigmatique signifie que le mouvement est l'acte d'un être qui n'est pas encore pleinement actualisé, mais en voie de l'être. C'est un acte imparfait, par opposition à l'acte parfait (energeia) qui est l'actualité pleine et achevée d'une chose.

Aristote distingue quatre espèces de changement selon les catégories : le changement substantiel (génération et corruption), le changement qualitatif (altération), le changement quantitatif (accroissement et diminution), et le changement local (déplacement ou translation)[252]. Parmi ces changements, le mouvement local est premier en nature et en dignité, car il peut exister sans les autres, tandis que les autres le présupposent[253].

L'infinité du mouvement et le Premier Moteur

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Le mouvement est-il éternel ou a-t-il commencé ? Aristote démontre qu'il doit être éternel, car toute génération du mouvement supposerait un mouvement antérieur[254]. Or tout ce qui est mû est mû par autre chose[255]. Il faut donc, pour éviter une régression à l'infini des moteurs, qu'existe un Premier Moteur absolument immobile qui meut éternellement.

Ce Premier Moteur meut sans être mû, à la manière dont l'objet du désir meut le désirant. Il est donc cause finale plutôt qu'efficiente du mouvement éternel du ciel[256]. Cette preuve physique du Premier Moteur prépare les développements métaphysiques du livre Λ de la Métaphysique sur Dieu comme Pensée de la Pensée.

Chapitre II : Le De caelo – Le ciel et les éléments

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La cinquième essence et l'éternité du monde

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Le traité Du ciel étudie d'abord le mouvement circulaire du ciel et sa substance. Aristote établit qu'il existe un cinquième élément, l'éther (aither), distinct des quatre éléments sublunaires, qui est animé d'un mouvement circulaire naturel et éternel[257]. Cette cinquième essence ou quintessence ne connaît ni génération ni corruption, ni accroissement ni diminution, ni altération.

Le ciel est donc éternel, sans commencement ni fin. Aristote réfute les cosmogonies qui, comme celle du Timée de Platon, faisaient naître le monde dans le temps[258]. Cette thèse de l'éternité du monde entrera en conflit, au Moyen Âge, avec le dogme chrétien de la création ex nihilo, donnant lieu à de subtiles tentatives de conciliation comme celles de Thomas d'Aquin.

La structure du cosmos

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Aristote défend une cosmologie géocentrique. La Terre, sphérique, est immobile au centre de l'univers[259]. Autour d'elle se trouvent les sphères concentriques des quatre éléments sublunaires (terre, eau, air, feu), puis les sphères célestes portant les astres. Chaque planète est portée par une sphère animée d'un mouvement circulaire uniforme, et l'ensemble de ces sphères forme un système dont le mouvement est communiqué par le Premier Moteur immobile situé à la périphérie de l'univers[260].

Cette cosmologie restera dominante jusqu'à Copernic, Kepler et Galilée. Elle repose sur la distinction ontologique entre monde supralunaire, parfait et immuable, et monde sublunaire, siège de la génération et de la corruption. Cette distinction fondamentale sera ébranlée par la découverte, au début du XVIIe siècle, des taches solaires et de la nature non éthérée des comètes.

Les quatre éléments et leurs mouvements naturels

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Dans le monde sublunaire, les quatre éléments possèdent des mouvements naturels rectilignes. La terre et l'eau, éléments lourds, se dirigent naturellement vers le bas, c'est-à-dire vers le centre de l'univers. L'air et le feu, éléments légers, se dirigent naturellement vers le haut, c'est-à-dire vers la périphérie du monde sublunaire[261].

Ces mouvements naturels expliquent la disposition concentrique des éléments : la terre au centre, recouverte par l'eau, puis l'air, puis le feu. Ils fondent aussi la dynamique aristotélicienne, selon laquelle chaque corps tend naturellement vers son lieu propre avec une vitesse proportionnelle à son poids et inversement proportionnelle à la résistance du milieu[262]. Cette physique sera critiquée par la révolution galiléenne, qui montrera que dans le vide tous les corps tombent à la même vitesse.

Chapitre III : Le De generatione et corruptione – Génération, corruption et transformation

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Les deux espèces de génération

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La génération absolue (genesis haplôs) est le passage du non-être à l'être d'une substance : un homme naît. La génération relative (genesis ti) est l'altération d'une substance qui demeure : un homme devient musicien[263]. Aristote cherche à éviter deux écueils : l'éléatisme de Parménide, qui niait tout devenir parce qu'il serait passage du non-être à l'être, et l'atomisme de Démocrite, qui réduisait toute génération à une simple agrégation d'atomes éternels.

La solution réside dans les concepts de matière et de forme. Dans toute génération, quelque chose persiste (la matière) tandis que quelque chose advient (la forme). Dans la génération absolue, la matière première indéterminée reçoit une nouvelle forme substantielle. Dans la génération relative, la substance demeure identique tandis que ses accidents changent[264].

L'action et la passion – Le contact et le mélange

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Pour qu'il y ait génération, il faut qu'un agent agisse sur un patient. Mais l'action n'est pas séparée de la passion : ce sont deux aspects d'un même changement, considéré tantôt du point de vue de l'agent, tantôt de celui du patient[265].

Le mélange (mixis) se distingue de la simple juxtaposition par le fait que les composants, tout en formant un nouveau corps homogène, peuvent être restitués par analyse. Aristote critique l'atomisme qui ramène le mélange à un simple entrelacement d'atomes indivisibles : si les composants demeuraient inchangés, il n'y aurait pas véritable mélange mais juxtaposition[266]. Dans le véritable mélange, les qualités des composants s'unissent pour former une nouvelle qualité intermédiaire.

Chapitre IV : Les Météorologiques – Les phénomènes du monde sublunaire

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Le programme de la science naturelle

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Les Météorologiques s'insèrent dans le vaste programme de la physique aristotélicienne. Après avoir traité des principes du mouvement dans la Physique, de la structure de l'univers dans le De caelo, et des transformations des éléments dans le De generatione, Aristote étudie maintenant les phénomènes qui résultent de l'action du ciel sur le monde sublunaire[267].

Le terme « météorologique » a ici un sens beaucoup plus large qu'aujourd'hui. Il désigne tous les phénomènes qui se produisent dans la région entre la surface de la terre et la sphère de la lune : non seulement les phénomènes atmosphériques (pluie, vent, tonnerre), mais aussi les comètes, la Voie Lactée, les tremblements de terre, la mer et ses marées, les fleuves et leurs crues, etc.

Les deux exhalaisons et l'explication des météores

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Le principe explicatif fondamental est celui des deux exhalaisons. Le soleil, par son mouvement et sa chaleur, produit deux sortes d'évaporations terrestres : une exhalaison humide (vapeur d'eau) et une exhalaison sèche (exhalations terrestres combustibles)[268]. Ces deux exhalaisons, s'élevant dans l'atmosphère, donnent naissance à la plupart des phénomènes météorologiques.

L'exhalaison humide, refroidie dans les régions supérieures, retombe en pluie. L'exhalaison sèche, enflammée au contact de la sphère du feu, produit les phénomènes ignés : étoiles filantes, comètes, Voie Lactée[269]. Ces explications, souvent fausses, témoignent néanmoins d'une démarche rationnelle qui cherche à rendre compte des phénomènes par des causes naturelles, sans recourir au mythe ou au surnaturel.

Chapitre V : Le De anima – L'âme, forme du corps vivant

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Définition de l'âme

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Le traité De l'âme appartient à la fois à la physique, puisque l'âme est principe de mouvement du corps vivant, et à ce que nous appellerions aujourd'hui psychologie ou philosophie de l'esprit. Après avoir réfuté les conceptions de ses prédécesseurs, Aristote définit l'âme comme « l'entéléchie première d'un corps naturel ayant la vie en puissance »[270].

Cette définition signifie que l'âme est la forme du corps vivant, son acte premier, principe de toutes ses opérations vitales. Elle n'est ni une substance séparée qui habiterait le corps comme un pilote dans son navire (critique du dualisme platonicien), ni une simple harmonie ou arrangement du corps (critique du matérialisme), mais la forme substantielle indissociable de son corps propre[271].

Les trois âmes et leurs facultés

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Il y a trois niveaux d'âme, correspondant aux trois types de vivants. L'âme nutritive, commune à tous les vivants (plantes, animaux, hommes), assure les fonctions de nutrition, croissance et reproduction. L'âme sensitive, propre aux animaux, ajoute la sensation, le désir et le mouvement local. L'âme intellective, propre à l'homme, ajoute la pensée rationnelle[272].

Ces trois âmes ne sont pas trois substances séparées dans le vivant, mais trois niveaux de capacités, les supérieures incluant les inférieures. Un animal possède toutes les capacités de la plante plus les siennes propres ; l'homme possède celles de la plante et de l'animal plus l'intelligence.

La sensation et l'intellection

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La sensation est la réception de la forme sensible sans la matière, comme la cire reçoit l'empreinte du sceau sans recevoir le fer ou l'or dont il est fait[273]. Chaque sens a son objet propre (la couleur pour la vue, le son pour l'ouïe), qu'il perçoit infailliblement. Il existe aussi un sens commun qui perçoit les sensibles communs (mouvement, repos, nombre, figure) et permet de comparer les données de différents sens[274].

L'intellect (nous) est la faculté de penser les formes intelligibles. Aristote distingue l'intellect patient, qui reçoit les formes, et l'intellect agent, qui les abstrait à partir des images sensibles[275]. Ce dernier est séparé, impassible, sans mélange avec le corps, et Aristote suggère qu'il pourrait être immortel, bien que cette thèse reste obscure et ait donné lieu à d'innombrables controverses dans la tradition commentatoriale arabe et latine.

Chapitre VI : Les Parva Naturalia – Les fonctions vitales

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Organisation et contenu des Petits traités d'histoire naturelle

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Les Parva Naturalia regroupent un ensemble de courts traités sur diverses fonctions vitales et leurs organes. Ils complètent le De anima en étudiant non plus l'âme en général mais ses opérations particulières, considérées dans leur rapport au corps[276].

Le De sensu traite des sensibles et des organes des sens. Le De memoria examine la mémoire et la réminiscence, faculté de retrouver volontairement un souvenir. Le De somno et le De insomniis étudient le sommeil et les rêves, expliqués par les mouvements qui persistent dans les organes sensoriels après la disparition des stimuli externes[277]. Le De divinatione traite de la divination dans les songes, dont Aristote nie la valeur prophétique, y voyant de simples coïncidences.

Le cœur, principe de la vie

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Aristote localise le principe vital et le sens commun dans le cœur plutôt que dans le cerveau[278]. C'est dans le cœur que réside la chaleur innée, principe de toutes les opérations vitales. Le cerveau, froid et humide, sert seulement à refroidir la chaleur excessive du cœur[279].

Cette erreur anatomique, que Galien corrigera partiellement en reconnaissant au cerveau un rôle dans les sensations et les mouvements volontaires, illustre les limites de la science aristotélicienne, tributaire des moyens techniques de son époque. Elle n'enlève rien à la valeur de la démarche méthodologique d'Aristote, qui cherche à expliquer les phénomènes vitaux par des causes naturelles observables.

Troisième partie : La biologie et la connaissance du vivant

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Chapitre I : L'Histoire des animaux – L'enquête empirique

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Méthode et organisation de l'œuvre

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L'Histoire des animaux (Peri ta zôia historiai), en dix livres dont trois sont probablement apocryphes, constitue un immense travail de collection et de description des faits concernant les animaux[280]. Le terme historia signifie ici « enquête » ou « recherche », non pas histoire au sens temporel. Il s'agit d'un exposé systématique des données empiriques qui servira de fondement aux explications causales développées dans les autres traités biologiques.

Aristote y décrit avec une précision remarquable l'anatomie externe et interne, le mode de reproduction, le régime alimentaire, les habitats, les comportements de plusieurs centaines d'espèces animales. Cette œuvre témoigne d'observations personnelles minutieuses, complétées par des témoignages de pêcheurs, chasseurs et éleveurs. C'est le premier grand ouvrage de zoologie systématique de l'histoire occidentale[281].

Principes de classification

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Aristote organise les animaux selon une classification qui prend en compte de multiples critères : mode de reproduction (vivipares, ovipares, larvipares), habitat (terrestres, aquatiques, aériens), régime alimentaire (carnivores, herbivores), présence ou absence de sang[282]. La division fondamentale oppose les animaux sanguins (en gros, les vertébrés) et les animaux non-sanguins (les invertébrés).

Contrairement à une idée reçue, Aristote ne se contente pas d'une classification dichotomique rigide. Il reconnaît que les espèces forment un continuum, avec des formes intermédiaires qui rendent difficile le tracé de frontières nettes. Ainsi, les éponges occupent-elles une position intermédiaire entre les plantes et les animaux[283]. Cette intuition d'une scala naturae, d'une échelle de la nature, influencera durablement la pensée biologique jusqu'à Lamarck et Darwin.

Chapitre II : Les Parties des animaux – La causalité finale dans le vivant

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Méthode de la biologie : de la description à l'explication

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Le traité Des parties des animaux se propose d'expliquer pourquoi les animaux possèdent telles parties avec telles configurations. Après l'Historia, qui répond à la question « qu'est-ce qui est ? », vient l'étude qui répond à « pourquoi est-ce ainsi ? »[284].

Le livre I constitue un véritable traité de méthodologie scientifique. Aristote y défend la légitimité de l'étude de la nature, même si celle-ci n'atteint pas la dignité des réalités éternelles. Il affirme qu'« il faut étudier chaque être sans dégoût, car en chacun réside quelque chose de naturel et de beau »[285]. Cette célébration de la beauté et de l'ordre de la nature, même dans ses manifestations les plus humbles, exprime l'émerveillement du savant devant l'infinie diversité du vivant.

La priorité de la cause finale

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Dans l'étude des vivants, la cause finale doit primer. C'est en vue d'une fonction déterminée que chaque organe est configuré d'une certaine manière. Les dents de devant sont tranchantes pour couper, les molaires larges et plates pour broyer, non par hasard, mais parce que telle est leur fonction dans la nutrition[286].

Aristote critique vigoureusement le mécanisme d'Empédocle et des atomistes, qui expliquaient les organes par des rencontres fortuites de particules matérielles. Comment le hasard pourrait-il produire la régularité observée dans la nature, où chaque espèce reproduit invariablement la même organisation ? La matière joue certes un rôle, par ses propriétés et ses nécessités, mais elle est toujours au service de la forme et de la fin[287].

L'unité fonctionnelle de l'organisme

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Chaque animal forme une totalité organisée dont toutes les parties coopèrent en vue de la vie de l'ensemble. Les poumons existent en vue de la respiration, qui existe en vue du refroidissement du cœur, qui existe en vue de la vie de l'animal. Réciproquement, la possession de poumons impose certaines autres caractéristiques : un animal pourvu de poumons doit avoir un sang et un cœur, doit respirer, donc doit avoir des voies aériennes, etc.[288]

Cette conception systémique de l'organisme, où chaque partie trouve sa raison d'être dans sa contribution au tout, annonce certaines perspectives de la biologie moderne, notamment l'approche fonctionnaliste. Elle fonde aussi la possibilité d'une connaissance rationnelle du vivant : malgré la complexité quasi infinie des formes de vie, on peut les comprendre en dégageant les rapports fonctionnels entre les parties et le tout.

Chapitre III : La Génération des animaux – Reproduction et hérédité

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Les modes de reproduction

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Le traité De la génération des animaux étudie la reproduction sexuée et asexuée, la formation de l'embryon, l'hérédité. Aristote distingue plusieurs modes de génération : par accouplement (la plupart des animaux), par génération spontanée (certains insectes, les anguilles qu'on croyait naître de la vase), par bourgeonnement (certaines plantes)[289].

Dans la génération sexuée, le mâle apporte la forme et le principe du mouvement (la semence), tandis que la femelle apporte la matière (les menstrues chez les vivipares, l'œuf chez les ovipares)[290]. Cette théorie, qui reflète les préjugés androcentrés de l'époque, dénie à la femelle tout rôle actif dans la génération, la réduisant à fournir le substrat matériel informé par la semence mâle.

L'embryogenèse et la formation des parties

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Aristote décrit avec précision le développement de l'embryon de poulet, qu'il a observé en ouvrant des œufs à différents stades d'incubation. Il voit d'abord se former le cœur, qui bat dès le troisième jour, puis progressivement les autres organes[291]. Cette description remarquable fonde la conception épigénétique de l'embryologie : l'embryon se construit progressivement, par différenciation graduelle, et non par simple croissance d'un organisme préformé miniature.

La cause de cette différenciation progressive est la chaleur vitale contenue dans la semence, qui cuit et façonne la matière menstruelle comme le présure fait cailler le lait[292]. Ce processus n'est pas mécanique mais finalisé : c'est en vue de telle forme déterminée (l'homme adulte, le poulet adulte) que les parties se forment dans tel ordre et avec telles caractéristiques.

L'hérédité et la ressemblance

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Pourquoi les enfants ressemblent-ils à leurs parents ? Pourquoi parfois ressemblent-ils plutôt aux grands-parents ou à des ancêtres plus lointains ? Aristote explique ces phénomènes par le plus ou moins grand degré de cuisson et de maîtrise qu'exerce la semence mâle sur la matière femelle. Si la cuisson est parfaite, l'enfant ressemble au père ; si elle est un peu moins parfaite, il ressemble à la mère ; si elle l'est encore moins, aux grands-parents, etc.[293]

Ces explications, bien que rudimentaires et souvent erronées dans le détail, témoignent d'un effort remarquable pour rendre compte rationnellement de phénomènes que d'autres cultures expliquaient par l'intervention divine ou la magie. Aristote pose les questions fondamentales de la biologie (qu'est-ce que la vie ? comment les formes se transmettent-elles ? pourquoi existe-t-il une telle diversité d'espèces ?) et invente des méthodes pour y répondre, même si les réponses devront être révisées par la science ultérieure.

Chapitre IV : Le De motu animalium et le De incessu animalium – Le mouvement animal

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Le principe du mouvement volontaire

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Le De motu animalium examine comment les animaux se meuvent localement par eux-mêmes. Aristote établit qu'un animal ne peut se mouvoir que s'il s'appuie sur quelque chose d'immobile : de même qu'on ne peut pousser un bateau depuis l'intérieur du bateau, l'animal doit prendre appui sur le sol, l'eau ou l'air pour se déplacer[294].

Le principe moteur interne est le désir, excité par la sensation ou l'imagination d'un objet désirable. Le désir entraîne un réchauffement dans la région du cœur, qui se communique aux membres et produit leur contraction ou extension[295]. Ainsi, le mouvement animal, bien que produit de l'intérieur, a toujours une cause finale externe : l'objet désiré qui meut sans être mû, comme le Premier Moteur meut le ciel.

Les modes de locomotion

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Le De incessu animalium décrit et explique les différents modes de locomotion : marche, course, vol, nage. Aristote établit des lois générales : les animaux sanguins ne peuvent avoir plus de quatre points d'appui, car la nature ne fait rien en vain, et quatre suffisent à assurer la stabilité[296]. Les oiseaux ont des ailes parce qu'ils ont le corps léger et la poitrine large et musculeuse, configurations qui rendent le vol possible[297].

Ces études, qui mêlent observations précises et raisonnements mécaniques, relèvent de ce que nous appellerions aujourd'hui biomécanique. Elles montrent qu'Aristote ne se contente pas de contempler les formes vivantes, mais cherche à en expliquer le fonctionnement par des causes physiques vérifiables, sans abandonner toutefois le cadre téléologique général qui voit partout dans la nature l'action providentielle d'une finalité immanente.

Quatrième partie : La philosophie première ou métaphysique

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Chapitre I : Objet et divisions de la métaphysique

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La science de l'être en tant qu'être

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La métaphysique, qu'Aristote nomme « philosophie première » ou « sagesse », est définie comme la science de l'être en tant qu'être (on hêi on) et de ce qui lui appartient essentiellement[298]. Cette formulation distingue la métaphysique de toutes les sciences particulières. Celles-ci étudient une partie ou un aspect de l'être : la géométrie étudie l'être en tant que continu, la biologie l'être en tant que vivant. Seule la métaphysique considère l'être dans sa totalité et sa généralité, recherchant ce qui appartient à tout être du seul fait qu'il est.

Cette science est « première » en deux sens : elle porte sur ce qui est premier dans l'ordre de l'être (les principes et causes premiers), et elle fonde toutes les autres sciences en étudiant les principes communs à toutes, comme le principe de non-contradiction[299]. Elle est aussi la plus divine des sciences, car elle porte sur ce qu'il y a de plus divin, Dieu comme Premier Moteur immobile[300].

La question de l'unité de la métaphysique

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Comment la métaphysique peut-elle être à la fois ontologie générale, étude de l'être en tant qu'être, et théologie, étude d'un être particulier, Dieu ? Cette apparente tension a donné lieu à deux interprétations dans l'histoire de la philosophie. Pour certains, il y aurait deux métaphysiques chez Aristote, l'une générale, l'autre spéciale, maladroitement juxtaposées. Pour d'autres, dont Thomas d'Aquin[301], l'unité est assurée par le fait que Dieu est principe de tout être, de sorte qu'en étudiant Dieu on étudie la cause première de tout ce qui est.

Une troisième solution reconnaît que l'être se dit en plusieurs sens (substance, qualité, quantité, etc.), mais que tous ces sens se rapportent à un sens premier, la substance. Et parmi les substances, la substance divine est première. Ainsi, la métaphysique étudie-t-elle l'être en étudiant ce qui est premier dans l'être : la substance, et plus particulièrement la substance immobile séparée[302].

Les apories de la métaphysique

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Le livre Β de la Métaphysique expose méthodiquement les apories, les difficultés que rencontre toute tentative de construire une science de l'être et des principes premiers. Y a-t-il une science unique de toutes les causes, ou plusieurs sciences ? La science de l'être porte-t-elle aussi sur les principes de la démonstration ? Y a-t-il seulement des substances sensibles, ou existe-t-il aussi des substances séparées immobiles ? Les principes sont-ils universels ou particuliers ? Sont-ils en acte ou en puissance ?[303]

Cette méthode aporétique, qui consiste à commencer par rassembler les difficultés et à examiner les arguments dans les deux sens avant de proposer une solution, est caractéristique de la démarche aristotélicienne. Elle empêche le dogmatisme et oblige à prendre en compte toute la complexité des problèmes. « Il faut, pour bien rechercher, avoir auparavant développé les apories »[304].

Chapitre II : La substance (livres Z-H)

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Qu'est-ce que la substance ?

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Si l'être se dit en plusieurs sens, et si la substance est le sens premier de l'être, la question centrale de la métaphysique devient : qu'est-ce que la substance (ousia) ?[305] Quatre candidats se présentent : l'essence (to ti ên einai), l'universel (to katholou), le genre (to genos), et le substrat (to hupokeimenon). Ce dernier peut être entendu en trois sens : la matière, la forme, ou le composé des deux.

Aristote élimine d'abord l'universel et le genre comme candidats à la substantialité. Ils ne peuvent être substances parce qu'ils se prédiquent de plusieurs choses, alors que la substance de chaque chose lui est propre[306]. Cette exclusion vise clairement la théorie platonicienne des Idées, qui faisait de l'Homme en soi, universel, la véritable substance dont les hommes particuliers n'étaient que des copies.

La forme, substance première

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Le substrat a plus de titres à être appelé substance, puisqu'il est ce dont tout le reste se dit. Mais si l'on identifiait la substance à la matière pure, support ultime de toutes les déterminations, on aboutirait au paradoxe qu'une substance pourrait exister sans aucune détermination, ce qui est absurde[307].

C'est donc la forme (morphê, eidos) qui est substance au sens le plus propre. La forme est ce qui fait qu'une chose est ce qu'elle est, son essence. Elle est aussi acte (energeia) par opposition à la matière qui est puissance (dynamis). Un morceau d'airain est en puissance une statue ; quand le sculpteur lui a donné la forme de l'Hermès, il est en acte une statue. La forme actualise la matière et lui confère l'être déterminé[308].

Le composé de matière et de forme

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La substance concrète, l'individu réel, n'est ni la matière seule ni la forme seule, mais leur composé (synolon). Callias n'est ni simplement de la chair et des os, ni simplement la forme de l'homme, mais cet homme-ci composé de cette chair-ci et de ces os-ci structurés selon la forme humaine[309].

Toutefois, la forme demeure première en un sens, car c'est elle qui confère l'unité au composé. Sans la forme, la matière ne serait qu'un amas d'éléments disparates. C'est l'âme, forme du corps vivant, qui fait que ce corps est un organisme uni et non un simple agrégat. Dans l'ordre de la connaissance aussi, c'est par la forme qu'on définit et connaît la substance : on définit l'homme par sa forme (animal rationnel), non par sa matière (chair et os)[310].

Chapitre III : Puissance et acte (livre Θ)

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La distinction de la puissance et de l'acte

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La distinction entre puissance (dynamis) et acte (energeia, entelecheia) est l'une des contributions majeures d'Aristote à la philosophie. Elle permet de résoudre les apories de Parménide et de Platon concernant le devenir et la participation. Comment une chose peut-elle devenir ce qu'elle n'est pas ? En étant en puissance ce qu'elle devient en acte. Le bronze n'est pas une statue, mais il est en puissance une statue, de sorte qu'il peut le devenir sans passer du non-être à l'être[311].

Une chose en puissance n'a pas encore telle propriété, mais elle a la capacité de l'acquérir. La capacité n'est ni l'absence pure (le bronze ne peut pas devenir homme), ni la présence actuelle (ce qui est actuellement chaud n'a plus la capacité de le devenir). Elle est un mode d'être intermédiaire[312].

La priorité de l'acte sur la puissance

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Aristote établit que l'acte est antérieur à la puissance en plusieurs sens. Dans l'ordre de la définition, car on définit la puissance par l'acte correspondant (ce qui peut voir est ce qui peut exercer l'acte de la vision). Dans l'ordre de la connaissance, car on connaît la puissance en connaissant son actualisation. Dans l'ordre de l'essence et du temps, car l'acte est la fin de la puissance[313].

Plus profondément encore, ce qui est éternellement en acte est antérieur à ce qui peut être tantôt en acte, tantôt en puissance. Or les substances divines sont éternellement en acte, tandis que les substances sensibles passent de la puissance à l'acte et de l'acte à la puissance. Les substances immobiles éternelles sont donc absolument premières[314]. Ce raisonnement fonde métaphysiquement la primauté de la théologie dans la philosophie première.

Chapitre IV : L'Un et le Multiple (livres I-K)

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L'un se dit en plusieurs sens

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Parallèlement à l'être, l'un aussi se dit en plusieurs sens. Il y a l'un par accident (le musicien et l'homme sont un quand le musicien est homme). Il y a l'un par soi, qui se divise en un par continuité (une route), un par indivisibilité en espèce (tout homme est un par l'espèce), un par le concept et la définition (être et un sont convertibles)[315].

Les pythagoriciens et Platon avaient fait de l'Un un principe suprême, antérieur même à l'être. Aristote critique cette position : l'un n'est pas une substance séparée, mais une propriété convertible avec l'être[316]. Dire qu'une chose est et dire qu'elle est une, c'est la même chose. L'un n'ajoute rien à l'être, il exprime simplement son indivisibilité.

La pluralité et le nombre

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La pluralité s'oppose à l'un comme le divisible à l'indivisible. Le nombre est une pluralité mesurée par l'un[317]. Mais qu'est-ce que cette unité qui mesure ? Dans les nombres arithmétiques, c'est l'unité absolument indivisible. Dans les choses sensibles, c'est une unité relative à un genre : pour mesurer des longueurs, on prend une longueur comme unité ; pour mesurer des poids, un poids.

Cette analyse du nombre et de la mesure fonde la possibilité des mathématiques et des sciences quantitatives. Elle montre aussi qu'il ne peut y avoir de science mathématique absolument universelle, puisque chaque genre de grandeur requiert sa propre unité de mesure.

Chapitre V : Le Premier Moteur immobile (livre Λ)

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La démonstration de l'existence du Premier Moteur

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Le livre Λ de la Métaphysique constitue le sommet de la philosophie première aristotélicienne. Après avoir établi que les substances sont premières parmi les êtres, Aristote examine quelles substances existent. Il y a évidemment les substances sensibles, soumises au changement. Mais existe-t-il aussi une substance éternelle immobile ?[318]

La démonstration procède à partir du mouvement. Il existe du mouvement, cela est manifeste. Or tout ce qui est mû est mû par autre chose. Ou bien il y a un premier moteur immobile, ou bien la série des moteurs remonte à l'infini. Mais une série infinie de causes ne peut rien expliquer, car en l'absence d'un premier il n'y aurait ni intermédiaire ni dernier[319]. Il doit donc exister un premier moteur qui meut sans être mû.

La nature du Premier Moteur

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Ce Premier Moteur est substance, acte pur, éternel, sans parties, sans grandeur. Il meut comme objet de désir et d'intellection : l'intellect désire le bien et se meut vers lui. Le Premier Moteur, étant le bien suprême et l'intelligible suprême, attire vers lui le premier ciel qui l'imite par son mouvement circulaire éternel[320].

Quelle est la vie de ce Premier Moteur ? Il est Pensée, mais que pense-t-il ? Il doit penser ce qu'il y a de plus excellent, donc lui-même. Il est donc Pensée de la Pensée (noêsis noêseôs noêsis), intellection qui se pense elle-même dans une contemplation éternellement bienheureuse[321]. Cette vie divine est la plus haute qui soit, et la vie philosophique est bienheureuse dans la mesure où elle participe à cette activité contemplative.

Les moteurs des sphères

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Le mouvement complexe des astres requiert, outre le Premier Moteur qui meut la sphère des fixes, une pluralité de moteurs immobiles pour les sphères des planètes. Aristote, se fondant sur l'astronomie d'Eudoxe et de Callippe, compte cinquante-cinq sphères, donc cinquante-cinq moteurs[322]. Ces moteurs ne sont pas subordonnés les uns aux autres comme dans une hiérarchie, mais chacun meut directement sa sphère.

Cette prolifération de dieux cosmiques, nécessaire pour sauver les phénomènes astronomiques, contredit-elle le monothéisme du Premier Moteur unique ? La tradition péripatéticienne et la scolastique médiévale tenteront de concilier l'unité divine avec la pluralité des intelligences motrices, en faisant de celles-ci des substances secondes subordonnées au Premier Moteur.

Chapitre VI : Critique de la théorie platonicienne des Idées (livres M-N)

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Les arguments contre les Idées séparées

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Les livres M et N de la Métaphysique reprennent et développent la critique de la théorie platonicienne des Idées, déjà amorcée dans le livre A. Aristote reconnaît à Platon le mérite d'avoir affirmé l'existence de réalités intelligibles éternelles, condition de toute science. Mais il lui reproche d'avoir séparé ces formes intelligibles des choses sensibles et d'en avoir fait des substances subsistant par elles-mêmes[323].

Cette séparation est inutile et impossible. Inutile, car les Idées ne servent ni à la connaissance des sensibles (puisqu'elles sont séparées d'eux), ni à leur existence (puisqu'elles ne sont pas en eux), ni à leur devenir (puisqu'elles sont immobiles)[324]. Impossible, car elle conduit à des apories insolubles, comme l'argument du Troisième Homme : si Socrate ressemble à l'Homme en soi, il faut une troisième Idée pour fonder cette ressemblance, et ainsi à l'infini[325].

Le statut des êtres mathématiques

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Platon situait les êtres mathématiques (nombres, figures) dans un plan intermédiaire entre les Idées et les sensibles. Aristote refuse cette ontologie tripartite. Les objets mathématiques n'existent pas séparément, mais par abstraction[326]. Le mathématicien considère les sensibles non en tant que sensibles mais en tant que continus ou quantifiés, faisant abstraction de leurs autres propriétés. Il n'étudie pas des êtres qui existeraient dans un monde séparé, mais des aspects abstraits des êtres sensibles.

Cette solution préserve l'objectivité des mathématiques sans multiplier les êtres. Les vérités mathématiques sont nécessaires et universelles parce qu'elles portent sur des propriétés que les choses sensibles possèdent nécessairement, même si ces propriétés ne sont jamais réalisées dans les sensibles avec la perfection qu'étudie le mathématicien[327].

Cinquième partie : La philosophie pratique

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Chapitre I : L'Éthique à Nicomaque – La vie bonne

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Le souverain bien et le bonheur

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L'Éthique à Nicomaque s'ouvre sur l'affirmation que toute action et toute recherche vise un bien. Parmi les biens, il y en a un qui est visé pour lui-même et en vue duquel tous les autres sont poursuivis : c'est le souverain bien, que tous appellent bonheur (eudaimonia)[328].

Mais en quoi consiste le bonheur ? Les hommes en donnent des définitions différentes : le plaisir, les honneurs, la richesse. Pour déterminer le bonheur véritable, Aristote recourt à la notion de fonction (ergon) : le bien pour chaque être réside dans l'accomplissement de sa fonction propre. La fonction propre de l'homme est l'activité de l'âme rationnelle selon l'excellence. Le bonheur est donc « une activité de l'âme selon la vertu parfaite, dans une vie complète »[329].

Les vertus éthiques et la doctrine du juste milieu

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Aristote distingue les vertus intellectuelles (sagesse théorique, prudence) des vertus éthiques ou morales (courage, tempérance, justice). Les vertus morales sont des dispositions acquises par l'habitude à choisir le juste milieu entre deux extrêmes vicieux[330].

Ainsi, le courage est le juste milieu entre la lâcheté (défaut de crainte) et la témérité (excès d'audace). La tempérance est le milieu entre l'insensibilité et l'intempérance. La libéralité est le milieu entre l'avarice et la prodigalité[331]. Ce milieu n'est pas arithmétique mais relatif à nous : il dépend des circonstances et de l'agent. Toute l'œuvre de la vertu consiste à trouver ce milieu, guidée par la droite raison (orthos logos) qu'incarne la prudence[332].

Cette doctrine du juste milieu a connu une fortune considérable, devenant l'un des principes les plus populaires de la philosophie morale. Elle exprime une sagesse pratique qui fuit les extrêmes et recherche l'équilibre, tout en reconnaissant la complexité du jugement moral qui doit tenir compte de la situation concrète.

Les livres VIII et IX de l'Éthique à Nicomaque traitent de l'amitié (philia), vertu sociale essentielle. Aristote distingue trois espèces d'amitié : l'amitié utile, fondée sur l'intérêt réciproque ; l'amitié agréable, fondée sur le plaisir ; et l'amitié parfaite, celle des hommes vertueux qui s'aiment pour eux-mêmes[333].

Seule la dernière est véritablement amitié, car elle est durable et réciproque. Les deux premières sont instables, car elles cessent quand cesse l'utilité ou le plaisir. L'amitié parfaite requiert du temps et de l'intimité : on ne peut être ami de beaucoup, car l'amitié véritable exige une vie partagée[334].

L'amitié n'est pas seulement agréable, elle est nécessaire à la vie bonne. L'homme est un animal politique qui ne peut s'accomplir dans l'isolement. L'ami est un autre soi-même : en conversant avec lui, en partageant ses joies et ses peines, nous nous connaissons et nous accomplissons nous-mêmes[335].

La vie contemplative

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Le livre X couronne l'éthique en montrant que le bonheur suprême réside dans la vie contemplative. L'activité théorétique de l'intellect est la plus haute et la plus autosuffisante. Elle nous apparente aux dieux, qui passent l'éternité dans la contemplation[336].

Certes, cette vie purement intellectuelle dépasse les forces humaines prises isolément. Mais dans la mesure où il y a en nous quelque chose de divin, l'intellect, nous devons tendre vers cette vie divine[337]. La vie selon les vertus morales est bonne et humaine, mais la vie selon l'intellect est divine. Le sage qui la mène est le plus heureux des hommes, celui que les dieux aiment le plus.

Chapitre II : Les Politiques – La cité et les constitutions

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L'homme, animal politique

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Les Politiques commencent par affirmer que la cité (polis) existe par nature et que l'homme est par nature un animal politique[338]. Cette affirmation s'oppose à la fois aux sophistes, qui faisaient de la société une convention artificielle, et aux cyniques, qui prônaient l'autarcie individuelle.

L'homme ne peut vivre ni bien vivre en dehors de la cité, car il a besoin des autres pour satisfaire ses besoins matériels et pour actualiser sa nature rationnelle et morale. La cité n'est pas une simple alliance défensive ou commerciale, mais une communauté de vie bonne, ayant pour fin le bonheur de ses membres[339].

Les formes de constitution

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Aristote distingue six formes de constitution, selon deux critères : le nombre de gouvernants (un seul, quelques-uns, la multitude) et la fin poursuivie (l'intérêt commun ou l'intérêt privé des gouvernants). Les formes droites sont la royauté (gouvernement d'un seul pour le bien commun), l'aristocratie (gouvernement de quelques-uns pour le bien commun), et la république ou politeia (gouvernement de la multitude pour le bien commun). Les formes déviées sont la tyrannie, l'oligarchie et la démocratie (au sens péjoratif de démagogie)[340].

Aucune de ces constitutions n'est absolument la meilleure en tout lieu et en tout temps. La meilleure constitution pour une cité donnée dépend des circonstances : étendue du territoire, richesses, mœurs des habitants, etc. Aristote fait preuve ici d'un réalisme politique qui contraste avec l'utopisme de la République de Platon.

La constitution mixte et la classe moyenne

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La constitution la plus stable est celle qui mêle des éléments oligarchiques et démocratiques, donnant le pouvoir à la classe moyenne[341]. Les classes moyennes ne sont ni assez pauvres pour envier les riches, ni assez riches pour mépriser les pauvres. Elles recherchent la stabilité et l'égalité plutôt que les révolutions.

Cette théorie de la classe moyenne et de la constitution mixte influencera durablement la pensée politique occidentale, de Polybe à Montesquieu. Elle exprime un idéal de modération et d'équilibre, caractéristique de la sagesse pratique aristotélicienne.

Les derniers livres des Politiques sont consacrés à l'éducation. Celle-ci ne peut être laissée aux familles privées, car la cité a pour fin de rendre les citoyens vertueux. Il doit donc y avoir une éducation publique commune, qui forme le caractère et l'intelligence des jeunes en vue de la vie civique et de la vie bonne[342].

Cette éducation comprend la gymnastique pour le corps, la musique pour l'âme, les lettres pour l'usage pratique, et le dessin pour apprécier la beauté des œuvres. Mais son but ultime n'est pas l'utilité mais le loisir bien employé (scholê), c'est-à-dire l'activité libre de l'esprit dans la contemplation et les arts libéraux[343].

Chapitre III : La Rhétorique – L'art de persuader

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La rhétorique comme art

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La Rhétorique étudie les moyens de persuasion dans tous les genres de discours. Elle est l'homologue (antistrophos) de la dialectique : de même que la dialectique enseigne à raisonner sur toute question à partir de prémisses probables, la rhétorique enseigne à persuader tout auditoire sur tout sujet[344].

Aristote défend la rhétorique contre les attaques de Platon qui, dans le Gorgias, en faisait une simple flatterie. Bien utilisée, elle est un art (technê) légitime et utile. Elle sert à défendre la vérité et la justice, car il serait absurde que l'incapacité de se servir de ses forces corporelles soit honteuse, mais non l'incapacité de se servir de la parole[345].

Les trois genres rhétoriques et leurs topiques

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Aristote distingue trois genres de rhétorique. Le genre délibératif conseille ou dissuade concernant l'avenir (devons-nous faire la guerre ?). Le genre judiciaire accuse ou défend concernant le passé (X a-t-il commis ce crime ?). Le genre épidictique loue ou blâme concernant le présent (célébrons la vertu du héros)[346].

Chaque genre a ses lieux propres. Le délibératif porte sur l'utile et le nuisible, recourant aux arguments sur les conséquences. Le judiciaire porte sur le juste et l'injuste, s'appuyant sur les lois et les témoignages. L'épidictique porte sur le beau et le laid moral, utilisant l'amplification[347].

Les preuves rhétoriques : ethos, pathos, logos

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Aristote distingue trois moyens de persuasion : l'ethos (le caractère de l'orateur), le pathos (les émotions de l'auditoire), et le logos (le raisonnement lui-même)[348].

L'ethos persuade en inspirant confiance : l'orateur doit paraître prudent, vertueux et bienveillant. Le pathos persuade en suscitant des émotions favorables à la thèse défendue. Le livre II étudie systématiquement les émotions (colère, pitié, crainte, envie, etc.), leurs causes et leurs manifestations. Le logos persuade par les raisonnements, notamment l'enthymème (syllogisme rhétorique à partir de prémisses probables) et l'exemple (induction rhétorique)[349].

Cette analyse des moyens de persuasion fonde la rhétorique comme discipline rationnelle et systématique, loin de l'empirisme des sophistes. Elle restera la base de l'enseignement rhétorique jusqu'à l'époque moderne.

Chapitre IV : La Potique – La création artistique

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La mimêsis et la catharsis

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La Poétique étudie l'art poétique, principalement la tragédie et l'épopée. La poésie, comme tous les arts, est imitation (mimêsis). Mais elle n'imite pas les choses telles qu'elles sont (c'est le rôle de l'histoire), mais telles qu'elles pourraient ou devraient être selon la vraisemblance ou la nécessité[350]. C'est pourquoi la poésie est plus philosophique que l'histoire : elle dit l'universel, alors que l'histoire dit le particulier.

La tragédie représente une action sérieuse et complète, en suscitant pitié et crainte, pour opérer la purification (catharsis) de ces émotions[351]. Cette doctrine de la catharsis, qui répond à l'accusation platonicienne selon laquelle la tragédie corrompt l'âme en excitant les passions, est demeurée énigmatique. Peut-être Aristote veut-il dire que la tragédie, en permettant de ressentir ces émotions dans un cadre fictif, les évacue ou les modère, préparant ainsi le spectateur à mieux les gérer dans la vie réelle.

La structure de la tragédie

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Aristote analyse avec précision la structure de la tragédie. Celle-ci doit former un tout avec commencement, milieu et fin. L'intrigue (mythos) est l'âme de la tragédie, plus importante que les caractères. L'intrigue idéale comprend une péripétie (peripeteia), renversement de l'action en sens contraire, et une reconnaissance (anagnôrisis), passage de l'ignorance à la connaissance[352].

Le héros tragique ne doit être ni parfaitement vertueux ni complètement vicieux, mais occuper une position intermédiaire. Son malheur doit résulter non d'un vice mais d'une erreur (hamartia)[353]. Ainsi Œdipe qui, sans le savoir, tue son père et épouse sa mère, inspire-t-il pitié plutôt que répulsion, parce que son crime procède de l'ignorance et non de la méchanceté.

Ces analyses ont profondément influencé la théorie littéraire occidentale, de la Renaissance (avec la redécouverte de la Poétique et son influence sur le théâtre classique français) jusqu'à nos jours.

Conclusion : L'héritage d'Aristote

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La transmission et l'influence historique

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L'influence d'Aristote sur l'histoire de la pensée occidentale et orientale est sans égale. Dans l'Antiquité tardive, les commentateurs néoplatoniciens (Porphyre, Alexandre d'Aphrodise, Simplicius, Philopon) étudient et expliquent ses œuvres, souvent en tentant de les harmoniser avec le platonisme.

Au IXe siècle, les philosophes arabes traduisent Aristote en syriaque puis en arabe. Al-Fârâbî (872-950), Avicenne (980-1037) et surtout Averroès (1126-1198), surnommé « le Commentateur », développent un aristotélisme islamique qui influencera en retour l'Occident latin. À partir du XIIe siècle, les œuvres d'Aristote, accompagnées des commentaires arabes, sont traduites en latin. Elles révolutionnent l'université médiévale.

Albert le Grand (1200-1280) et surtout Thomas d'Aquin (1225-1274) christianisent Aristote, montrant la compatibilité de sa philosophie avec la foi chrétienne. Le thomisme devient la philosophie officielle de l'Église catholique. Mais cette domination scolastique d'Aristote provoque aussi, à la Renaissance et à l'époque moderne, un puissant mouvement de rejet. La science moderne, de Galilée à Newton, se construit explicitement contre la physique aristotélicienne.

La pertinence contemporaine d'Aristote

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Après trois siècles d'éclipse relative, le XXe siècle voit un remarquable renouveau de l'intérêt pour Aristote. En éthique, l'éthique des vertus revient au premier plan après la domination du kantisme et de l'utilitarisme, grâce aux travaux d'Anscombe, MacIntyre, Nussbaum. En philosophie de l'esprit, on redécouvre la pertinence du hylémorphisme aristotélicien face aux apories du dualisme cartésien et du matérialisme réductionniste.

En métaphysique, Aristote inspire un renouveau de l'ontologie réaliste, attentive aux structures catégorielles de la réalité. En philosophie de la biologie, sa téléologie immanente et sa conception de l'organisme comme totalité fonctionnelle retrouvent une actualité face aux limites du mécanisme et du réductionnisme génétique.

Plus largement, Aristote demeure une référence incontournable pour quiconque s'interroge sur les grandes questions philosophiques : qu'est-ce que l'être ? qu'est-ce que la connaissance ? comment vivre bien ? quelle est la meilleure constitution politique ? Son œuvre, par sa richesse, sa rigueur et son ampleur encyclopédique, continue de nourrir la réflexion philosophique contemporaine.

Notes et références

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  1. Stagire, l'actuelle Stavro, était une colonie grecque de la Chalcidique de Thrace, située sur la côte septentrionale de la mer Égée, à proximité de la Macédoine. Voir Werner Jaeger, Aristote. Fondements pour une histoire de son évolution, trad. fr. O. Sedeyn, Paris, L'Éclat, 1997 (1923), p. 103-104.
  2. Ce patronyme sera employé tout au long de l'Antiquité pour le désigner. Cf. Ingemar Düring, Aristotle in the Ancient Biographical Tradition, Göteborg, Almqvist & Wiksell, 1957, p. 253-257.
  3. Les Asclépiadés formaient une famille sacerdotale de médecins héritiers d'une longue tradition hippocratique. Voir Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, V, 1, trad. sous la dir. de M.-O. Goulet-Cazé, Paris, Le Livre de Poche, 1999, p. 573.
  4. Cette position à la cour macédonienne conférait à la famille d'Aristote un statut privilégié et des relations influentes avec la maison royale. Voir Jean Brun, Aristote et le Lycée, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 1961, p. 7-8.
  5. Diogène Laërce, Vies, V, 1, op. cit., p. 573.
  6. Certaines sources antiques indiquent qu'elle descendait d'une famille chalcidienne de notables. Voir Ingemar Düring, Aristotle in the Ancient Biographical Tradition, op. cit., p. 259.
  7. Ces origines ioniennes expliqueraient en partie son goût pour l'investigation scientifique de la nature (physis), caractéristique des premiers Physiciens d'Ionie. Voir Werner Jaeger, Aristote, op. cit., p. 105-106.
  8. Ernest Barker, The Politics of Aristotle, Oxford, Clarendon Press, 1946, Introduction, p. XI.
  9. Sa mère mourut également jeune, laissant Aristote orphelin de ses deux parents avant ses dix-sept ans. Voir Werner Jaeger, Aristote, op. cit., p. 104.
  10. Atarnée était une cité située en Asie Mineure, en Troade. Diogène Laërce, Vies, V, 3, op. cit., p. 574.
  11. Le testament d'Aristote, conservé par Diogène Laërce (V, 11-16), témoigne de ces liens familiaux durables. Voir l'édition dans Pierre Pellegrin (dir.), Aristote. Œuvres complètes, Paris, Flammarion, 2014, p. 2597-2600.
  12. Ces nouvelles attaches familiales constitueront les premiers rapports qu'Aristote entretiendra avec la région d'Atarnée, où il rencontrera plus tard Hermias, le futur tyran du lieu. Voir Ingemar Düring, Aristotle in the Ancient Biographical Tradition, op. cit., p. 272-277.
  13. Sous l'archontat de Polyzélos (selon Denys d'Halicarnasse) ou de Nausigénès (selon d'autres sources). Apollodore d'Athènes, cité par Diogène Laërce, V, 9, op. cit., p. 577.
  14. L'Académie tirait son nom du gymnase d'Académos, situé dans un faubourg d'Athènes. Voir Harold Cherniss, The Riddle of the Early Academy, Berkeley, University of California Press, 1945, p. 1-72.
  15. Léon Robin, Aristote, Paris, PUF, 1944, p. 3.
  16. Apollodore d'Athènes, cité par Diogène Laërce (V, 9-10), fournit cette chronologie précise. Voir Diogène Laërce, Vies, op. cit., p. 577-578.
  17. Ces surnoms témoignent de la reconnaissance par le Maître des dons hors du commun de son élève. Voir Ingemar Düring, Aristotle in the Ancient Biographical Tradition, op. cit., p. 325-327.
  18. Vita Marciana, dans Valentin Rose, Aristoteles Pseudepigraphus, Leipzig, Teubner, 1863, p. 428 ; Jean Philopon, dans Proclus, De aeternitate mundi, VI, 27, éd. Hugo Rabe, Leipzig, Teubner, 1899, p. 145.
  19. Les récits de Diogène Laërce évoquant une rupture violente sont aujourd'hui considérés comme des médisances sans fondement historique. Voir Werner Jaeger, Aristote, op. cit., p. 113-128.
  20. Fragment 623 (Rose), conservé par Olympiodore. Voir Valentin Rose, Aristotelis qui ferebantur librorum fragmenta, Leipzig, Teubner, 1886, p. 42-43.
  21. Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 4, 1096 a 12-17, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1959, p. 44.
  22. Cette phrase a été traduite en latin par l'adage Amicus Plato, sed magis amica veritas : « ami de Platon, mais plus encore ami de la vérité ». Voir Ammonius, In Categorias, éd. Busse, Berlin, Reimer, 1895, p. 79.
  23. Cette boutade visait Isocrate, le rival de Platon en matière d'enseignement rhétorique. Voir Werner Jaeger, Aristote, op. cit., p. 180-182.
  24. Philodème, Volumina rhetorica, II, 36, 3-5, éd. Siegfried Sudhaus, Leipzig, Teubner, 1892-1896, vol. II, p. 50 ; Cicéron, De Oratore, III, 35, 141 ; Quintilien, Institutio oratoria, III, 1, 14.
  25. Cicéron loua plus tard la beauté littéraire de ces dialogues, parlant d'un flumen orationis aureum : « un fleuve d'or de paroles ». Cicéron, Academica priora, II, 38, 119.
  26. Hermias avait été esclave, puis affranchi, avant de devenir maître d'Atarnée et d'Assos. Voir Ingemar Düring, Aristotle in the Ancient Biographical Tradition, op. cit., p. 272-277.
  27. Strabon, Géographie, XIII, 1, 57, trad. F. Lasserre, Paris, Les Belles Lettres, 1981, p. 84-85.
  28. C'est durant ce séjour qu'Aristote aurait entrepris d'importantes observations sur la faune marine de la côte d'Asie Mineure, dont témoignent l'Histoire des Animaux et d'autres traités zoologiques. Voir David M. Balme, « The Place of Biology in Aristotle's Philosophy », dans Allan Gotthelf & James G. Lennox (éd.), Philosophical Issues in Aristotle's Biology, Cambridge, Cambridge University Press, 1987, p. 9-20.
  29. Malgré les tortures, Hermias refusa de trahir ses liens avec Philippe II de Macédoine. Voir Werner Jaeger, Aristote, op. cit., p. 138-142.
  30. Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, XVI, 52, trad. P. Goukowsky, Paris, Les Belles Lettres, 1976, p. 164-165.
  31. Fragments 624 et 625 (Rose), conservés par Diogène Laërce (V, 7-8) et Athénée (Deipnosophistes, XV, 696 a-c). Voir Valentin Rose, Aristotelis qui ferebantur librorum fragmenta, op. cit., p. 43-44.
  32. Dans son testament, Aristote prescrit que ses cendres soient mêlées à celles de Pythias, témoignant de l'attachement profond qu'il lui porta. Diogène Laërce, Vies, V, 16, op. cit., p. 582.
  33. De nombreuses observations précises de l'Histoire des Animaux se rapportent à la faune de Lesbos. Voir Pierre Louis, « Introduction », dans Aristote, Histoire des Animaux, tome I, Paris, Les Belles Lettres, 1964, p. XIV-XVIII.
  34. Le choix d'Aristote par Philippe s'explique à la fois par leurs relations antérieures et par la réputation encyclopédique qu'avait acquise le philosophe. Voir Werner Jaeger, Aristote, op. cit., p. 145-148.
  35. Plutarque, Vie d'Alexandre, 7-8, trad. R. Flacelière & É. Chambry, Paris, Les Belles Lettres, 1975, p. 33-34.
  36. Miéza était située à l'ouest de Pella, dans un environnement champêtre propice aux études. Voir Jean Brun, Aristote et le Lycée, op. cit., p. 15-16.
  37. Aristote aurait fait connaître à Alexandre une édition annotée de l'Iliade d'Homère, que le conquérant emportera dans toutes ses expéditions. Plutarque, Vie d'Alexandre, 8, op. cit., p. 34.
  38. Plutarque rapporte qu'Alexandre disait aimer Aristote autant que son père car, disait-il, « si je dois la vie à l'un, je dois à l'autre de savoir bien vivre ». Plutarque, Vie d'Alexandre, 8, op. cit., p. 34.
  39. Ce traité devait exposer la conception aristotélicienne du bon gouvernement monarchique. Voir Paul Moraux, Les listes anciennes des ouvrages d'Aristote, Louvain, Éditions universitaires, 1951, p. 157-158.
  40. Aristote considérait les Barbares comme naturellement faits pour être gouvernés par les Grecs. Aristote, Politique, I, 2, 1252 b 5-9, trad. J. Aubonnet, Paris, Les Belles Lettres, 1960, p. 10-11.
  41. Ces orientations politiques d'Alexandre furent en contradiction complète avec la pensée politique d'Aristote. Voir Werner Jaeger, Aristote, op. cit., p. 148-152.
  42. Callisthène, fils de Damastos et neveu d'Aristote, avait collaboré avec le philosophe pour l'établissement de la liste des vainqueurs aux Jeux Pythiques de Delphes. Voir Felix Jacoby, Die Fragmente der griechischen Historiker, Berlin, Weidmann, 1923-1958, 124 F 1.
  43. Diogène Laërce (V, 5) et Plutarque (Vie d'Alexandre, 55) rapportent cette fin tragique. Voir Diogène Laërce, Vies, op. cit., p. 575-576 ; Plutarque, Vie d'Alexandre, op. cit., p. 81-83.
  44. Le Lycée était un gymnase entouré de jardins et de promenoirs couverts (peripatoi), d'où le nom d'« école péripatéticienne » donné aux disciples d'Aristote. Voir Jean Brun, Aristote et le Lycée, op. cit., p. 21-24.
  45. Le site archéologique du Lycée fut découvert fortuitement en 1996 lors de travaux au centre d'Athènes et ouvert au public en 2014. Voir Effi Lygouri, « The Lyceum of Aristotle in Athens », dans Acta Musei Nationalis Pragae. Series A – Historia, 60, 1-2, 2006, p. 47-52.
  46. Ces traités, dits « acroamatiques » ou « ésotériques », étaient destinés à l'enseignement interne, par opposition aux dialogues « exotériques » écrits pour un large public. Voir Paul Moraux, Les listes anciennes des ouvrages d'Aristote, op. cit., p. 3-85.
  47. Aulu-Gelle, Nuits attiques, XX, 5, trad. R. Marache, Paris, Les Belles Lettres, 1978, tome IV, p. 185-186.
  48. Diogène Laërce, Vies, V, 2, op. cit., p. 574.
  49. Alexandre aurait aidé financièrement son ancien maître en lui envoyant d'Asie des spécimens zoologiques et botaniques. Pline l'Ancien, Histoire naturelle, VIII, 17, trad. A. Ernout, Paris, Les Belles Lettres, 1952, p. 23.
  50. Cette œuvre colossale de recherche historique et politique fut probablement un travail collectif sous la direction d'Aristote. Voir Mortimer Chambers, « Aristotle's Forms of Democracy », dans Transactions and Proceedings of the American Philological Association, 92, 1961, p. 20-36.
  51. Cette réaction avait été préparée pendant la captivité de Démosthène et éclata au grand jour à la nouvelle de la mort d'Alexandre. Voir Werner Jaeger, Aristote, op. cit., p. 387-390.
  52. En tant que métèque, Aristote n'avait jamais eu le droit de cité athénien ni le droit de participer à la vie publique. Voir Jean Brun, Aristote et le Lycée, op. cit., p. 32-33.
  53. Cette accusation d'impiété rappelait évidemment le procès de Socrate en 399 av. J.-C. Voir Ingemar Düring, Aristotle in the Ancient Biographical Tradition, op. cit., p. 346-350.
  54. Diogène Laërce, Vies, V, 5-6, op. cit., p. 575-576.
  55. En partant, Aristote aurait déclaré, selon Aulu-Gelle, vouloir « empêcher les Athéniens de commettre un second crime contre la philosophie », allusion évidente au procès de Socrate. Aulu-Gelle, Nuits attiques, III, 3, 10, op. cit., tome I, p. 151.
  56. Théophraste dirigera le Lycée pendant trente-cinq ans, jusqu'en 288-287 av. J.-C., poursuivant l'œuvre encyclopédique de son maître. Voir Diogène Laërce, Vies, V, 36-57, op. cit., p. 590-601.
  57. La légende d'un suicide par absorption de ciguë, rapportée par certaines sources tardives, est rejetée par les historiens modernes. Voir Ingemar Düring, Aristotle in the Ancient Biographical Tradition, op. cit., p. 350-355.
  58. Son testament, conservé intégralement par Diogène Laërce (V, 11-16), témoigne de sa sollicitude envers tous les membres de sa maisonnée, esclaves compris, et prescrit que ses cendres soient mêlées à celles de sa première épouse Pythias. Voir Diogène Laërce, Vies, op. cit., p. 579-582.
  59. Les habitants de Stagire instituèrent également des fêtes annuelles en l'honneur de leur illustre concitoyen. Voir Ingemar Düring, Aristotle in the Ancient Biographical Tradition, op. cit., p. 355-358.
  60. Nicomaque mourut jeune, mais c'est à lui que fut dédiée l'Éthique à Nicomaque, peut-être publiée après sa mort par Nicomaque lui-même ou par un disciple. Voir Jean Brun, Aristote et le Lycée, op. cit., p. 35-36.
  61. Dans son testament, Aristote témoigne d'une grande reconnaissance envers Herpyllis, la mère de Nicomaque, lui assurant des moyens d'existence confortables et la recommandant aux bons soins de ses amis. Diogène Laërce, Vies, V, 12-13, op. cit., p. 580.
  62. Voir Aristote, Œuvres, éd. Firmin-Didot, Paris, 1854-1869 ; cf. aussi Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, V, 22-27
  63. Cicéron, Academica, II, 38, 119
  64. Fragments rassemblés dans V. Rose, Aristotelis qui ferebantur librorum fragmenta, Leipzig, Teubner, 1886
  65. Sur cette distinction, voir Aulu-Gelle, Nuits attiques, XX, 5 ; Plutarque, Vie d'Alexandre, 7
  66. Simplicius, In Physica, CAG IX, p. 8, 15-23
  67. Diogène Laërce, Vies, V, 51-52
  68. Strabon, Géographie, XIII, 1, 54 (608-609 C) ; voir aussi Plutarque, Sylla, 26, 1-3
  69. Strabon, Géographie, XIII, 1, 54 : « Lorsqu'ils vinrent à savoir quelle ardeur mettaient les Attalides, auxquels leur ville obéissait, à assembler des livres pour la bibliothèque de Pergame, ils cachèrent les leurs sous terre, dans une cave, où ils furent gâtés par l'humidité et par les vers »
  70. Athénée, Deipnosophistes, V, 214d = Posidonios, FGrHist 87 F 36
  71. Strabon, Géographie, XIII, 1, 54 : « Apellicon était un amoureux des livres plutôt qu'un philosophe ; c'est pourquoi, en cherchant à réparer les dégâts, il fit de nouvelles copies en comblant mal les lacunes, et publia les livres pleins d'erreurs »
  72. Plutarque, Sylla, 26, 2 ; Strabon, Géographie, XIII, 1, 54
  73. Strabon, Géographie, XIII, 1, 54 ; Cicéron, Lettres à Atticus, IV, 10, 1
  74. Porphyre, Vie de Plotin, 24 : « Andronicos divisa les œuvres d'Aristote et de Théophraste en traités, rassemblant les matériaux connexes au même endroit » ; voir aussi David l'Arménien, Prolégomènes, CAG XVIII, 2, p. 32-33
  75. Voir Simplicius, In Categorias, CAG VIII, p. 4, 28-5, 4 ; Alexandre d'Aphrodise, In Metaphysica, CAG I, p. 171, 5-8
  76. Voir Métaphysique, éd. W.D. Ross, Oxford, Clarendon Press, 1924, vol. I, p. XXXII-XLIII ; bien que le terme apparaisse déjà chez Théophraste, c'est l'édition d'Andronicos qui l'a consacré
  77. Aristote, Métaphysique, E (VI), 1, 1026a19-23 ; K (XI), 7, 1064b1-3
  78. Athénée, Deipnosophistes, I, 3a-b, affirme que Ptolémée II Philadelphe aurait acheté de Nélée les livres d'Aristote et de Théophraste pour la bibliothèque d'Alexandrie, contredisant ainsi Strabon
  79. Voir P. Moraux, Der Aristotelismus bei den Griechen, vol. I, Berlin-New York, De Gruyter, 1973, p. 3-31
  80. Pour l'histoire de la transmission médiévale, voir F.E. Peters, Aristoteles Arabus, Leiden, Brill, 1968 ; L. Minio-Paluello, Opuscula. The Latin Aristotle, Amsterdam, Hakkert, 1972
  81. Simplicius, In Categorias, CAG VIII, éd. K. Kalbfleisch, Berlin, Reimer, 1907, p. 7, 23-32
  82. Samuel Taylor Coleridge, Table Talk, 2 juillet 1830, dans The Table Talk and Omniana of Samuel Taylor Coleridge, Londres, Oxford University Press, 1917, p. 90
  83. Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 4, 1096a11-17, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1959, p. 44
  84. Platon, Phédon, 74a-75d, 100c-102a ; République, VI, 509d-511e, trad. É. Chambry, Paris, Les Belles Lettres, 1932-1934
  85. Platon, Phédon, 100d, trad. M. Dixsaut, Paris, Flammarion, 1991, p. 315
  86. Aristote, Métaphysique, A, 6, 987a29-988a17 ; A, 9, 990a34-993a10 ; M, 4-5, 1078b7-1080a11 ; N, 2, 1088b35-1090a2
  87. Aristote, Métaphysique, A, 9, 991a20-22, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1953, t. I, p. 61
  88. Aristote, Métaphysique, A, 9, 992a24-29
  89. Platon, Parménide, 132a-b
  90. Aristote, Métaphysique, A, 9, 990b15-17 ; Z, 13, 1039a2-3 ; De la Sophistique, 22, 178b36-179a10
  91. Aristote, Métaphysique, A, 9, 990b1-4
  92. Aristote, Métaphysique, A, 9, 990b4-8, trad. J. Tricot, op. cit., p. 60
  93. Aristote, Métaphysique, Z, 3, 1029a1-7 ; H, 1-3, 1042a24-1043b23 ; Physique, II, 1-2, 192b8-194a12
  94. Aristote, Métaphysique, Z, 4-6, 1029b13-1031b14 ; Z, 7, 1032b1-2
  95. Aristote, Métaphysique, Z, 7, 1032b1-2, trad. J. Tricot, op. cit., t. I, p. 372
  96. Aristote, Métaphysique, Θ, 6-8, 1048a25-1050b6 ; Physique, III, 1, 201a10-11
  97. Aristote, Catégories, 5, 2a11-19 ; Métaphysique, Z, 13, 1038b23-1039a3
  98. Aristote, Physique, II, 1, 193b12-13 ; II, 7, 198a24-27
  99. Aristote, Métaphysique, A, 9, 991a20-22 ; M, 5, 1079b24-26
  100. Platon, Parménide, 130e-134e
  101. Platon, Parménide, 131a-e
  102. Aristote, Métaphysique, A, 9, 991a20-21
  103. Aristote, Métaphysique, A, 6, 987b10-13, trad. J. Tricot, op. cit., t. I, p. 49
  104. Aristote, Métaphysique, Z, 7, 1032a25 ; Z, 8, 1033b32-1034a2 ; Λ, 3, 1070a8
  105. Aristote, Physique, I, 7, 190b10-191a7 ; De la Génération des Animaux, I, 20-21, 729a9-730a32
  106. Aristote, Métaphysique, Z, 8, 1034a5-8, trad. J. Tricot, op. cit., t. I, p. 385
  107. Platon, Phédon, 78c-d ; République, V, 477a-478e ; VI, 484b-486d
  108. Platon, Phédon, 78d, trad. M. Dixsaut, op. cit., p. 293
  109. Aristote, Catégories, 5, 2a11-19 ; Métaphysique, Z, 3, 1028b33-1029a7
  110. Aristote, Catégories, 5, 2a11-13, trad. F. Ildefonse & J. Lallot, Paris, Seuil, 2002, p. 15
  111. Aristote, Métaphysique, Z, 3, 1029a27-28 ; Δ, 8, 1017b23-26
  112. Aristote, Catégories, 5, 2a11-19, 2b7-29
  113. Aristote, Métaphysique, Z, 13, 1038b8-16 ; Z, 16, 1040b23-1041a5 ; M, 10, 1086b14-1087a25
  114. Aristote, Métaphysique, Z, 3, 1029b3-12 ; Seconds Analytiques, I, 2, 71b33-72a5
  115. Aristote, Métaphysique, Z, 3, 1028b33-1029a7 ; Z, 7, 1032b1-2 ; Z, 17, 1041b7-9
  116. Aristote, Métaphysique, H, 2, 1042b9-11 ; Θ, 8, 1050a15-16
  117. Aristote, Métaphysique, Z, 4, 1029b19-20 ; Z, 10, 1035b31-1036a12
  118. Platon, Timée, 49a-52d ; 51a-52a
  119. Aristote, Métaphysique, Z, 10, 1036a8-9 ; cf. Z, 3, 1029a20-26
  120. Aristote, Métaphysique, Z, 7, 1032b1-2, trad. J. Tricot, op. cit., t. I, p. 372
  121. Aristote, De la Génération des Animaux, IV, 3, 767b5-15 ; 768b15-25
  122. Platon, Timée, 28a-30c ; 29d-30a
  123. Aristote, Physique, II, 8, 198b10-199a8 ; Des Parties des Animaux, I, 1, 639b14-640a9
  124. Aristote, Du Ciel, II, 5, 288a2-3 ; cf. Des Parties des Animaux, III, 1, 661b23-24
  125. Platon, Phédon, 96a-99d ; 97b-99c
  126. Aristote, Physique, II, 3, 194b16-195b30 ; Seconds Analytiques, I, 13, 78a22-b4 ; Métaphysique, A, 3, 983a24-b6
  127. Aristote, Métaphysique, A, 6, 988a8-17 ; A, 9, 992a24-29 ; Λ, 10, 1075b37-1076a4
  128. Platon, Théétète, 201c-210b ; Sophiste, 218b-221c ; Aristote, Métaphysique, Z, 15, 1039b27-1040a7 ; Seconds Analytiques, II, 13, 97b26-98a17
  129. Platon, Sophiste, 218b-221c ; 264c-268d
  130. Aristote, Métaphysique, Z, 13, 1038b8-16 ; Z, 15, 1039b27-1040a7 ; M, 10, 1086b14-1087a25
  131. Platon, République, VII, 533c-534e ; Sophiste, 253b-254b ; Aristote, Topiques, I, 1-2, 100a18-101b4
  132. Platon, Ménon, 81a-86c ; Théétète, 148e-151d
  133. Aristote, Éthique à Nicomaque, VII, 1, 1145b2-7, trad. J. Tricot, op. cit., p. 317
  134. Platon, République, VII, 532a-535a ; 537c-539d
  135. Aristote, Topiques, I, 2, 101a25-b4 ; Métaphysique, Γ, 2, 1004b17-26 ; B, 1, 995a24-b4
  136. Platon, Phédon, 66b, trad. M. Dixsaut, op. cit., p. 251
  137. Platon, République, VII, 514a-517c
  138. Aristote, Seconds Analytiques, II, 19, 100b3-5, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1947, p. 242
  139. Aristote, De l'Âme, III, 8, 432a3-10
  140. Aristote, De la Génération et de la Corruption, I, 2, 316a5-14, trad. C. Mugler, Paris, Les Belles Lettres, 1966, p. 6
  141. Cette formule résume l'esprit du passage d'Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 6, 1096a11-17, traduit librement en latin par l'adage Amicus Plato, sed magis amica veritas
  142. Aristote, Catégories, 4, 1b25-2a4, dans Œuvres complètes, dir. P. Pellegrin, Flammarion, Paris, 2014
  143. Aristote, Catégories, 4, 1b25-27, trad. R. Bodéüs, Les Belles Lettres, Paris, 2001
  144. Aristote, Catégories, 4, 1b25-2a10, dans P. Pellegrin dir., Dictionnaire Aristote, Ellipses, Paris, 2007, p. 176-178
  145. Aristote, Catégories, 5, 2a11-14, trad. R. Bodéüs, op. cit.
  146. Aristote, Catégories, 5, 2a34-2b6
  147. Aristote, Métaphysique, Z, 3, 1028b36-37, trad. J. Tricot, Vrin, Paris, 1953
  148. Aristote, Catégories, 5, 2a14-17
  149. J. Brun, Aristote et le Lycée, PUF, « Que sais-je ? », Paris, 1961, p. 95-96
  150. Aristote, Catégories, 5, 2b7-8
  151. Aristote, Catégories, 5, 2b15-22
  152. S. Bassu, Aristote, Ellipses, Paris, 2016, p. 62-63
  153. Aristote, Catégories, 5, 3a7-21
  154. Aristote, Catégories, 5, 3a33-3b9
  155. Aristote, Catégories, 5, 3b10-21, dans F. Stirn, Aristote, Armand Colin, Paris, 1999, p. 91-95
  156. Aristote, Catégories, 5, 3b33-4a9
  157. Aristote, Catégories, 5, 4a10-21
  158. Aristote, Métaphysique, Δ, 7, 1017a22-24
  159. R. Bodéüs, Introduction aux Catégories, Les Belles Lettres, Paris, 2001, p. CXVIII-CXXV
  160. Aristote, Métaphysique, B, 3, 998b22
  161. Aristote, Métaphysique, Γ, 2, 1003a33-b10
  162. P. Aubenque, Le problème de l'être chez Aristote, PUF, Paris, 1962, p. 178-195
  163. Aristote, Métaphysique, Γ, 1, 1003a20-32, dans C. Cerami dir., Génération et substance : Aristote et Averroès, De Gruyter, Berlin, 2015, p. 167-172
  164. Aristote, De l'interprétation, 1, 16a3-8, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1969, p. 77
  165. Aristote, De l'interprétation, 1, 16a3-8
  166. Ibid., 16a5-8
  167. Voir Pierre Aubenque, Le problème de l'être chez Aristote, Paris, PUF, 1962, p. 100-110
  168. Aristote, De l'interprétation, 2, 16a19-21
  169. Ibid., 16a21-29
  170. Ibid., 16a27-28
  171. Ibid., 2, 16a30-32
  172. Ibid., 3, 16b6-8
  173. Ibid., 16b19-22
  174. Ibid., 3, 16b22-25
  175. Voir Octave Hamelin, Le système d'Aristote, Paris, Vrin, 1920, p. 159-160
  176. Aristote, De l'interprétation, 4, 17a2-7
  177. Ibid., 17a2-3
  178. Ibid., 5, 17a25-26
  179. Aristote, Métaphysique, Γ (IV), 7, 1011b26-27
  180. Aristote, De l'interprétation, 7, 17a38-17b12
  181. Ibid., 7, 17b16-26
  182. Aristote, De l'interprétation, 9, 18b9-16
  183. Ibid., 19a36-39
  184. Ibid., 9, 19a33
  185. Aristote, De l'interprétation, 12-13, 21a34-23a26
  186. Ibid., 13, 22a14-23
  187. Ibid., 12, 21b35-36
  188. Aristote, Seconds Analytiques, I, 30, 87b19-27
  189. Aristote, De l'interprétation, 11, 20b12-13
  190. Ibid., 11, 20b31-21a7
  191. Aristote, Métaphysique, Θ (IX), 10, 1051b1-9
  192. Aristote, Seconds Analytiques, I, 2, 71 b 9-16
  193. Jonathan Barnes, Aristotle's Posterior Analytics, 2e éd., Oxford, Clarendon Press, 1993, p. xviii-xix
  194. Aristote, Premiers Analytiques, I, 1, 24 b 18-20
  195. David Bronstein, Aristotle on Knowledge and Learning: The Posterior Analytics, Oxford, Oxford University Press, 2016, p. 31-32
  196. Aristote, Premiers Analytiques, I, 4, 25 b 32-36
  197. Aristote, Premiers Analytiques, I, 4-6, 25 b 26-28 b 14
  198. Aristote, Premiers Analytiques, I, 7, 29 a 30 ; I, 14, 32 b 38-33 a 5
  199. Aristote, Premiers Analytiques, I, 4, 25 b 37-26 b 34
  200. Aristote, Premiers Analytiques, I, 2-3, 25 a 1-26
  201. Aristote, Seconds Analytiques, I, 2, 71 b 9-12
  202. Jonathan Barnes, Aristotle's Posterior Analytics, op. cit., p. 90-93
  203. Aristote, Seconds Analytiques, I, 2, 71 b 20-25
  204. David Bronstein, Aristotle on Knowledge and Learning, op. cit., p. 35-42
  205. Aristote, Seconds Analytiques, II, 2, 90 a 6
  206. Aristote, Seconds Analytiques, I, 13, 78 a 22-b 13
  207. Jonathan Barnes, Aristotle's Posterior Analytics, op. cit., p. 214-220
  208. Aristote, Seconds Analytiques, II, 11, 94 a 20-24 ; cf. Physique, II, 3, 194 b 23-195 b 30
  209. Christopher Shields (éd.), The Oxford Handbook of Aristotle, Oxford, Oxford University Press, 2012, p. 176-180
  210. Aristote, Seconds Analytiques, I, 3, 72 b 5-18
  211. Jonathan Barnes, Aristotle's Posterior Analytics, op. cit., p. 94-99
  212. Aristote, Métaphysique, Γ (IV), 3, 1005 b 19-20
  213. Aristote, Seconds Analytiques, I, 11, 77 a 26-31
  214. Aristote, Seconds Analytiques, I, 2, 72 a 14-24 ; I, 10, 76 b 23-34
  215. Aristote, Seconds Analytiques, II, 3, 90 b 24-27
  216. Aristote, Seconds Analytiques, II, 4, 91 a 35-b 11
  217. Aristote, Seconds Analytiques, II, 8, 93 b 7-14
  218. Aristote, Seconds Analytiques, I, 7, 75 a 38-b 2
  219. David Bronstein, Aristotle on Knowledge and Learning, op. cit., p. 177-183
  220. Aristote, Seconds Analytiques, I, 7, 75 b 14-17
  221. Aristote, Physique, II, 2, 194 a 7-12
  222. Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 3, 1094 b 14-16
  223. Christopher Shields (éd.), The Oxford Handbook of Aristotle, op. cit., p. 173-176
  224. Aristote, Seconds Analytiques, I, 3, 72 b 5-18
  225. Jonathan Barnes, Aristotle's Posterior Analytics, op. cit., p. 259-267
  226. Aristote, Seconds Analytiques, II, 19, 100 a 3-9
  227. Aristote, Seconds Analytiques, II, 19, 100 a 12-14
  228. David Bronstein, Aristotle on Knowledge and Learning, op. cit., p. 225-247
  229. Aristote, Seconds Analytiques, II, 19, 100 b 12
  230. Aristote, Éthique à Nicomaque, VI, 6, 1141 a 7-8
  231. Orna Harari, Knowledge and Demonstration: Aristotle's Posterior Analytics, Dordrecht, Springer, 2004, p. 26-31
  232. Aristote, Seconds Analytiques, I, 30, 87 b 19-27
  233. Aristote, Seconds Analytiques, I, 2, 72 a 7-8
  234. Jonathan Barnes, Aristotle's Posterior Analytics, op. cit., p. 179-182
  235. Aristote, Premiers Analytiques, II, 24, 68 b 38-69 a 19
  236. David Bronstein, Aristotle on Knowledge and Learning, op. cit., p. 3-10
  237. Jonathan Barnes, Aristotle's Posterior Analytics, op. cit., p. xviii-xix
  238. Christopher Shields (éd.), The Oxford Handbook of Aristotle, op. cit., p. 169-202
  239. Aristote, Topiques, I, 1, 100a29-b23
  240. Aristote, Topiques, II, 10, 114b37-115a3
  241. Aristote, Topiques, I, 2, 101a25-b4
  242. Aristote, Éthique à Nicomaque, VII, 1, 1145b2-7
  243. Aristote, Réfutations sophistiques, 4, 165b23-166b19
  244. Aristote, Réfutations sophistiques, 5, 166b28-36
  245. Aristote, Réfutations sophistiques, 11, 171b34-172a7
  246. Aristote, Métaphysique, Γ, 3-4, 1005b19-1008b31
  247. Aristote, Physique, II, 1, 192b13-23
  248. Aristote, Physique, II, 2, 194a12-27
  249. Aristote, Physique, II, 3, 194b23-195a3
  250. Aristote, Physique, II, 7, 198a24-27
  251. Aristote, Physique, III, 1, 201a10-11
  252. Aristote, Physique, V, 1, 225a34-225b9
  253. Aristote, Physique, VIII, 7, 260a26-260b7
  254. Aristote, Physique, VIII, 1, 251a8-252b6
  255. Aristote, Physique, VII, 1, 241b24-242a15
  256. Aristote, Physique, VIII, 6, 259b20-260a19
  257. Aristote, Du ciel, I, 2, 269a2-269b17
  258. Aristote, Du ciel, I, 10-12, 279b4-284a35
  259. Aristote, Du ciel, II, 14, 296b6-297b21
  260. Aristote, Du ciel, II, 12, 292a14-293a11
  261. Aristote, Du ciel, IV, 4, 311a15-312a21
  262. Aristote, Du ciel, I, 8, 277a27-277b8
  263. Aristote, De la génération et la corruption, I, 3, 317a17-b18
  264. Aristote, De la génération et la corruption, I, 4, 319b6-320a7
  265. Aristote, De la génération et la corruption, I, 7, 323b18-324a19
  266. Aristote, De la génération et la corruption, I, 10, 327a30-328a5
  267. Aristote, Météorologiques, I, 1, 338a20-339a5
  268. Aristote, Météorologiques, I, 3, 340b19-341a12
  269. Aristote, Météorologiques, I, 4-8, 341b6-346a34
  270. Aristote, De l'âme, II, 1, 412a27-28
  271. Aristote, De l'âme, II, 1, 413a3-10
  272. Aristote, De l'âme, II, 2-3, 413a20-414b28
  273. Aristote, De l'âme, II, 12, 424a17-21
  274. Aristote, De l'âme, III, 1-2, 425a13-427a16
  275. Aristote, De l'âme, III, 5, 430a10-25
  276. Aristote, De la sensation, 1, 436a1-17
  277. Aristote, Du sommeil, 2, 455a12-455b2
  278. Aristote, Des parties des animaux, III, 4, 666a11-18
  279. Aristote, Des parties des animaux, II, 7, 652a24-652b34
  280. Aristote, Histoire des animaux, I, 6, 491a7-14
  281. D'Arcy Wentworth Thompson, introduction à sa traduction de l'Histoire des animaux, Oxford, 1910
  282. Aristote, Histoire des animaux, I, 6, 490b7-491a6
  283. Aristote, Histoire des animaux, I, 1, 487b6-10
  284. Aristote, Des parties des animaux, I, 1, 639b7-640a9
  285. Aristote, Des parties des animaux, I, 5, 645a15-17
  286. Aristote, Des parties des animaux, III, 1, 661b23-662a8
  287. Aristote, Des parties des animaux, I, 1, 639b11-640a9
  288. Aristote, Des parties des animaux, III, 6, 668b33-669a13
  289. Aristote, De la génération des animaux, I, 1, 715a1-18
  290. Aristote, De la génération des animaux, I, 20, 729a9-b21
  291. Aristote, Histoire des animaux, VI, 3, 561a4-561b13
  292. Aristote, De la génération des animaux, II, 4, 739b20-740a4
  293. Aristote, De la génération des animaux, IV, 3, 767b15-768a14
  294. Aristote, Du mouvement des animaux, 2, 698b7-699a11
  295. Aristote, Du mouvement des animaux, 10, 703a4-b2
  296. Aristote, De la marche des animaux, 8, 708a9-708b9
  297. Aristote, De la marche des animaux, 10, 710a10-710b7
  298. Aristote, Métaphysique, Γ, 1, 1003a21-22
  299. Aristote, Métaphysique, Γ, 3, 1005a19-b8
  300. Aristote, Métaphysique, Α, 2, 983a5-10
  301. Thomas d'Aquin, In Metaphysicam Aristotelis Commentaria, Prooemium
  302. Aristote, Métaphysique, Ε, 1, 1026a23-32
  303. Aristote, Métaphysique, Β, 1, 995b4-996a17
  304. Aristote, Métaphysique, Β, 1, 995a24-27
  305. Aristote, Métaphysique, Ζ, 1, 1028a10-1028b2
  306. Aristote, Métaphysique, Ζ, 13, 1038b8-16
  307. Aristote, Métaphysique, Ζ, 3, 1029a10-26
  308. Aristote, Métaphysique, Η, 2, 1042b9-1043a28
  309. Aristote, Métaphysique, Ζ, 10, 1035b14-27
  310. Aristote, Métaphysique, Ζ, 11, 1037a21-33
  311. Aristote, Métaphysique, Θ, 6, 1048a30-1048b17
  312. Aristote, Métaphysique, Θ, 7, 1049a1-18
  313. Aristote, Métaphysique, Θ, 8, 1049b10-1050a3
  314. Aristote, Métaphysique, Θ, 8, 1050b6-28
  315. Aristote, Métaphysique, Ι, 1, 1052a15-1052b14
  316. Aristote, Métaphysique, Ι, 2, 1053b16-1054a13
  317. Aristote, Métaphysique, Ι, 1, 1053a18-24
  318. Aristote, Métaphysique, Λ, 6, 1071b3-5
  319. Aristote, Métaphysique, Λ, 7, 1072a19-1072b4
  320. Aristote, Métaphysique, Λ, 7, 1072a23-1072b4
  321. Aristote, Métaphysique, Λ, 9, 1074b33-35
  322. Aristote, Métaphysique, Λ, 8, 1073a14-1074b14
  323. Aristote, Métaphysique, Μ, 4-5, 1078b7-1080a8
  324. Aristote, Métaphysique, Α, 9, 991a8-991b9
  325. Aristote, Métaphysique, Α, 9, 990b17-991a8
  326. Aristote, Métaphysique, Μ, 3, 1078a21-31
  327. Aristote, Métaphysique, Μ, 2, 1077a9-1077b17
  328. Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 4, 1095a14-26
  329. Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 7, 1098a16-18
  330. Aristote, Éthique à Nicomaque, II, 6, 1106b36-1107a2
  331. Aristote, Éthique à Nicomaque, II, 7, 1107a33-1108b10
  332. Aristote, Éthique à Nicomaque, II, 6, 1107a1-2
  333. Aristote, Éthique à Nicomaque, VIII, 3, 1156a6-1156b7
  334. Aristote, Éthique à Nicomaque, VIII, 6, 1158a10-15
  335. Aristote, Éthique à Nicomaque, IX, 9, 1169b16-1170a4
  336. Aristote, Éthique à Nicomaque, X, 7, 1177a12-18
  337. Aristote, Éthique à Nicomaque, X, 7, 1177b30-34
  338. Aristote, Politiques, I, 2, 1252b27-1253a3
  339. Aristote, Politiques, III, 9, 1280b39-1281a4
  340. Aristote, Politiques, III, 7, 1279a22-1279b10
  341. Aristote, Politiques, IV, 11, 1295a25-1295b1
  342. Aristote, Politiques, VIII, 1, 1337a11-21
  343. Aristote, Politiques, VIII, 3, 1337b28-1338a13
  344. Aristote, Rhétorique, I, 1, 1354a1-11
  345. Aristote, Rhétorique, I, 1, 1355a20-24
  346. Aristote, Rhétorique, I, 3, 1358b2-29
  347. Aristote, Rhétorique, I, 3, 1358b29-1359a5
  348. Aristote, Rhétorique, I, 2, 1356a1-13
  349. Aristote, Rhétorique, I, 2, 1356a35-1356b5
  350. Aristote, Poétique, 9, 1451a36-1451b5
  351. Aristote, Poétique, 6, 1449b24-28
  352. Aristote, Poétique, 11, 1452a15-32
  353. Aristote, Poétique, 13, 1453a7-10

Éditions de référence :

  • Pierre Pellegrin (dir.), Aristote. Œuvres complètes, Paris, Flammarion, 2014
  • Bekker, Immanuel (éd.), Aristotelis Opera, Berlin, Reimer, 1831-1870

Études générales :

  • Pierre Aubenque, Le problème de l'être chez Aristote, Paris, PUF, 1962
  • Jonathan Barnes (éd.), The Cambridge Companion to Aristotle, Cambridge, Cambridge University Press, 1995
  • Werner Jaeger, Aristote. Fondements pour une histoire de son évolution, trad. fr. O. Sedeyn, Paris, L'Éclat, 1997 (1923)
  • Pierre Pellegrin, Aristote, Paris, Bordas, 1990

Études spécialisées :

  • Richard Bodéüs, Aristote et la théologie des vivants immortels, Montréal-Paris, Bellarmin-Les Belles Lettres, 1992
  • Pierre-Marie Morel, Aristote. Une philosophie de l'activité, Paris, Flammarion, 2003
  • David Ross, Aristotle, London, Methuen, 1923