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Dictionnaire de philosophie/Art et Vérité

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— - Art et Vérité - —

La problématique de la vérité dans les arts traverse l'histoire de la philosophie comme une ligne de tension irréductible. Depuis l'Antiquité grecque, penseurs et artistes se confrontent à une interrogation centrale : les arts peuvent-ils atteindre ou exprimer quelque chose qui relève du vrai ? Cette question engage plusieurs dimensions philosophiques majeures : la nature même de la vérité, le statut ontologique des œuvres d'art, la fonction cognitive ou révélatoire de l'expérience esthétique, et le rapport entre art et réalité. Loin d'être un débat clos, cette problématique se reconfigure à chaque époque, révélant des tensions fécondes entre mimesis et création, représentation et présentation, illusion et dévoilement.

La méfiance platonicienne : l'art comme double éloignement du vrai

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La philosophie occidentale inaugure sa réflexion sur l'art et la vérité avec une condamnation sans appel. Dans la République, Platon (427-347 av. J.-C.) établit une hiérarchie ontologique rigoureuse où les arts d'imitation (mimesis) occupent le rang le plus bas[1]. Sa critique repose sur une théorie métaphysique précise : le vrai réside dans les Idées ou Formes éternelles et immuables qui constituent la réalité véritable. Les objets sensibles que nous percevons dans le monde matériel ne sont déjà que des copies imparfaites de ces Formes intelligibles. Les artistes, en produisant des images de ces objets sensibles, créent donc des « copies de copies », éloignées au troisième degré de la vérité.

Cette critique n'est pas seulement ontologique mais épistémologique : l'art ne produit aucune connaissance véritable. Le peintre qui représente un lit ne connaît ni la Forme du lit (domaine du philosophe) ni même la fonction pratique du lit (domaine de l'artisan)[2]. Il manipule les apparences sans accéder à l'essence. Pire encore, la dimension éthique aggrave cette condamnation : l'art éveille et nourrit les parties irrationnelles de l'âme, stimule les passions au détriment de la raison, et menace ainsi l'équilibre de la cité juste. Les poètes doivent être bannis de la république idéale, sauf s'ils acceptent de soumettre leur production aux exigences de la vérité philosophique et de la moralité civique[3].

Toutefois, cette sévérité n'épuise pas la position platonicienne. Dans le Phèdre et le Banquet, Platon reconnaît à certaines formes d'inspiration poétique une valeur proprement spirituelle. La « folie divine » (mania) du poète peut parfois s'apparenter à la contemplation philosophique et conduire l'âme vers les réalités supérieures[4]. Cette tension dans la pensée platonicienne traverse toute l'histoire de l'esthétique : l'art est-il mensonge ou révélation ?

La réhabilitation aristotélicienne : mimesis comme connaissance

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Aristote (384-322 av. J.-C.) opère un retournement décisif en revalorisant la mimesis[5]. Dans la Poétique, l'imitation n'est plus condamnée comme éloignement du vrai mais célébrée comme activité cognitive fondamentale. Trois arguments structurent cette réhabilitation. Premièrement, l'imitation est naturelle à l'homme : nous apprenons en imitant dès l'enfance, et nous éprouvons du plaisir à reconnaître dans les représentations artistiques ce que nous connaissons dans la réalité[6]. L'art répond donc à un besoin anthropologique profond.

Deuxièmement, contrairement à l'histoire qui rapporte « ce qui est arrivé », la poésie tragique représente « ce qui pourrait arriver » selon les lois de la vraisemblance ou de la nécessité[7]. L'art ne se contente pas de reproduire le réel empirique dans sa contingence ; il en dégage les structures universelles et nécessaires. La tragédie, en représentant des actions exemplaires et leurs conséquences inévitables, révèle quelque chose de plus philosophique et de plus universel que le simple récit historique. Elle nous donne accès à une vérité générale sur la condition humaine.

Troisièmement, la catharsis — purification ou purgation des émotions de pitié et de crainte que provoque la tragédie — possède une dimension cognitive et éthique[8]. En vivant par procuration les épreuves des héros tragiques, le spectateur acquiert une forme de sagesse pratique (phronesis), une meilleure compréhension des passions humaines et de leurs dangers. L'art devient ainsi un instrument de formation éthique et intellectuelle. Chez Aristote, l'œuvre d'art ne se réduit jamais à l'illusion : elle construit un espace où se manifeste une vérité anthropologique fondamentale.

L'esthétique médiévale : art, symbole et théophanie

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Durant le Moyen Âge, la problématique de la vérité dans l'art s'inscrit dans un cadre théologique. L'art ne cherche pas à rivaliser avec la nature (création divine) mais à servir la révélation de vérités spirituelles. Thomas d'Aquin (1225-1274) intègre la pensée aristotélicienne dans une métaphysique chrétienne : le beau est défini par trois qualités — intégrité ou perfection (integritas), proportion harmonieuse (proportio) et clarté ou resplendissement (claritas)[9]. Cette clarté renvoie à la manifestation sensible d'une forme intelligible. L'œuvre belle, en manifestant l'harmonie et l'ordre, témoigne de la beauté divine et oriente vers la contemplation des vérités éternelles.

L'iconographie médiévale développe une conception symbolique de l'art : les images sacrées ne prétendent pas représenter directement le divin invisible, mais fonctionnent comme des « fenêtres » ou des « passages » permettant d'entrevoir les réalités spirituelles[10]. L'icône byzantine, par exemple, ne relève pas de la mimesis platonicienne mais d'une logique de présence : elle rend présent le saint ou le Christ représenté, elle participe de sa réalité spirituelle. La vérité de l'art religieux ne réside pas dans l'exactitude descriptive mais dans sa capacité à élever l'âme vers Dieu.

Renaissance et première modernité : entre imitation et invention

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La Renaissance renoue avec l'idéal antique de la mimesis tout en l'enrichissant. Leon Battista Alberti (1404-1472) définit la peinture comme « fenêtre ouverte sur le monde », soulignant la fonction représentative de l'art[11]. La perspective linéaire, théorisée par Alberti, Piero della Francesca et d'autres, prétend reproduire scientifiquement la vision humaine et donc capter la vérité visible du monde. Parallèlement, l'idée de « génie » émerge : l'artiste ne se contente pas d'imiter la nature, il possède une puissance créatrice qui peut égaler voire surpasser la nature elle-même.

Cependant, cette confiance dans le pouvoir de représentation de l'art sera profondément ébranlée par la critique moderne. René Descartes (1596-1650) et les rationalistes relèguent l'expérience esthétique hors du domaine de la connaissance véritable, qui relève exclusivement de l'entendement mathématique et de la raison pure. L'art appartient au domaine des sens trompeurs, que la méthode cartésienne invite à suspendre[12].

Kant et le tournant transcendantal : le beau sans vérité

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Emmanuel Kant (1724-1804) reconfigure entièrement le débat dans la Critique de la faculté de juger (1790)[13]. Le jugement esthétique, qui affirme qu'un objet est beau, se distingue radicalement du jugement de connaissance. Quatre caractéristiques le définissent : il est désintéressé (sans relation à un désir ou à un intérêt pratique), universel sans concept (prétendant à une validité pour tous sans pouvoir l'établir par des raisons), lié à la forme de la finalité sans fin déterminée, et nécessaire subjectivement[14].

Cette analyse entraîne une conséquence majeure : le beau n'est pas une propriété objective des choses, ni une vérité que l'art révélerait. Il est le corrélat d'un sentiment de plaisir qui naît du libre jeu harmonieux entre l'imagination et l'entendement. L'expérience esthétique n'est pas cognitive au sens strict. Pourtant, Kant ne réduit pas l'art à la subjectivité arbitraire. Le beau est « symbole du bien moral »[15] : il prépare l'esprit à la vie éthique en cultivant notre capacité à nous élever au-dessus de nos intérêts immédiats. L'art possède ainsi une vérité d'ordre pratique, non théorique : il éduque à la liberté morale.

Par ailleurs, Kant introduit le concept d'« idée esthétique » : une représentation de l'imagination qui donne « beaucoup à penser » sans qu'aucun concept déterminé ne lui corresponde[16]. Le génie artistique produit ces idées esthétiques qui, sans être des connaissances au sens strict, enrichissent infiniment notre expérience intellectuelle et sensible. L'art ouvre un domaine de sens qui échappe aux catégories de la vérité propositionnelle.

Hegel : l'art comme moment de l'Esprit absolu

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Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) réintègre l'art dans le mouvement dialectique de l'Esprit absolu se manifestant à lui-même[17]. L'art, aux côtés de la religion et de la philosophie, constitue une forme de connaissance absolue par laquelle l'Esprit prend conscience de lui-même. L'œuvre d'art est « apparition sensible de l'Idée »[18] : elle incarne dans une matière sensible particulière une vérité universelle et spirituelle.

Hegel distingue trois moments historiques de l'art : l'art symbolique (principalement oriental), où le contenu spirituel excède la forme sensible ; l'art classique (grec), qui réalise l'équilibre parfait entre forme et contenu dans la sculpture du corps humain divinisé ; et l'art romantique (chrétien et moderne), où la spiritualité intérieure déborde la représentation sensible[19]. Cette périodisation téléologique culmine dans une thèse célèbre et controversée : l'art, dans la modernité, a atteint son terme, il est devenu « chose du passé ». Non qu'il n'y ait plus d'œuvres produites, mais l'art ne constitue plus la forme suprême de la vérité : la philosophie l'a relayé en pensant conceptuellement ce que l'art ne pouvait qu'incarner sensuellement[20].

Malgré cette « fin de l'art », Hegel reconnaît pleinement la dimension de vérité de l'art : les grandes œuvres expriment l'esprit d'un peuple, les valeurs et les conflits d'une époque. L'Antigone de Sophocle, par exemple, manifeste la collision tragique entre deux principes éthiques également légitimes (la loi de la famille et la loi de la cité), révélant ainsi une vérité essentielle sur la condition humaine et l'historicité de l'éthique[21].

Schopenhauer : l'art comme contemplation des Idées

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Arthur Schopenhauer (1788-1860) propose une esthétique radicalement différente dans Le Monde comme volonté et comme représentation[22]. Pour lui, le monde phénoménal que nous percevons ordinairement est soumis au principe de raison suffisante (causalité, espace, temps) et asservi à la Volonté aveugle qui constitue l'essence ultime du réel. Cette Volonté, insatiable et douloureuse, condamne l'existence à la souffrance perpétuelle.

L'art offre une libération temporaire. Dans l'expérience esthétique, le sujet s'arrache à la servitude de la Volonté et devient « pur sujet connaissant »[23]. Il contemple alors les Idées platoniciennes — archétypes éternels qui se situent hors du temps et de la causalité. La peinture de paysage révèle l'Idée de la nature, la sculpture celle du corps humain, la tragédie celle de la souffrance humaine. La musique occupe un statut privilégié : elle n'imite pas les Idées mais exprime directement la Volonté elle-même, dans ses mouvements d'aspiration et de frustration[24].

L'art dit donc une vérité métaphysique profonde : il arrache momentanément l'homme à l'illusion du principe d'individuation et à la tyrannie du vouloir-vivre. Cette vérité est cependant tragique : elle révèle la vanité de toute existence individuelle et la nature fondamentalement douloureuse du réel. L'art ne console pas mais éclaire, dévoilant l'essence du monde derrière les apparences.

Nietzsche : art, illusion et affirmation de la vie

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Friedrich Nietzsche (1844-1900) renverse les termes du problème. Dès La Naissance de la tragédie (1872), il affirme : « Nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité »[25]. La vérité, loin d'être la valeur suprême, peut s'avérer mortifère lorsqu'elle dévoile le caractère absurde et insupportable de l'existence. L'art constitue alors une « illusion nécessaire », un voile protecteur qui nous permet de supporter la vie.

Cette position se radicalise dans les écrits ultérieurs. Dans Vérité et mensonge au sens extra-moral (1873, posthume), Nietzsche déconstruit le concept même de vérité[26]. Ce que nous appelons « vérité » n'est qu'un ensemble de métaphores solidifiées, de fictions langagières dont nous avons oublié l'origine créatrice. Il n'existe pas de correspondance entre nos concepts et une supposée « réalité en soi » : toute connaissance est interprétation, toute vérité est perspectiviste.

L'art assume pleinement cette dimension créatrice et illusoire que la philosophie traditionnelle s'efforce de nier. L'artiste façonne des apparences sans prétendre à une vérité objective, et c'est précisément cette honnêteté dans l'illusion qui fait sa supériorité sur la métaphysique. Nietzsche valorise particulièrement l'art tragique grec (celui d'Eschyle et de Sophocle), qui conjugue l'ivresse dionysiaque (dissolution de l'individu, affirmation du flux vital) et la beauté apollinienne (forme, mesure, individuation)[27]. Cet art ne cherche pas à échapper à la terrible vérité de l'existence ; au contraire, il la transfigure en spectacle esthétique, permettant ainsi une affirmation joyeuse de la vie malgré sa cruauté.

Dans sa philosophie de la maturité, Nietzsche développe une « métaphysique d'artiste » : l'existence n'est justifiable qu'en tant que phénomène esthétique. La vérité ultime, s'il en est une, réside dans la volonté de puissance qui crée perpétuellement de nouvelles formes, de nouvelles valeurs, de nouvelles interprétations. L'art devient le paradigme de toute activité humaine authentique : créer plutôt que contempler, affirmer plutôt que subir, inventer des perspectives plutôt que découvrir des vérités immuables.

Heidegger : l'œuvre d'art et la mise en œuvre de la vérité

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Martin Heidegger (1889-1976) réinterroge radicalement la notion de vérité dans L'Origine de l'œuvre d'art (1935-1936)[28]. Rompant avec la conception traditionnelle de la vérité comme adéquation (adaequatio intellectus et rei), il ressaisit le sens grec originel de l'alètheia, comprise comme dé-voilement, sortie du retrait, manifestation de ce qui était caché. La vérité n'est pas une propriété des jugements mais un événement : le surgissement de l'étant dans l'ouvert.

L'œuvre d'art n'imite pas le réel, elle « instaure un monde » et « met en œuvre la vérité de l'étant »[29]. Heidegger analyse le tableau de Van Gogh représentant une paire de souliers de paysan : l'œuvre ne reproduit pas simplement l'apparence visuelle de ces chaussures, elle révèle leur être-ustensile, leur appartenance à un monde de travail, de terre, de fatigue. Elle fait apparaître ce qui ordinairement reste dissimulé dans l'usage quotidien. De même, un temple grec ne représente rien : il « dresse » un monde, organise un espace sacré, ouvre une demeure pour les dieux et les hommes.

L'œuvre d'art accomplit un « combat » (Streit) entre le « monde » (espace de significations, d'ouverture, de lumière) et la « terre » (réserve obscure, matérialité opaque qui se refuse à toute objectivation)[30]. Ce conflit n'est pas une opposition stérile mais une tension productive : c'est en elle que la vérité advient, que l'être se manifeste. L'art n'est donc pas secondaire par rapport à la connaissance philosophique ou scientifique ; il constitue un mode propre et originaire de révélation de l'être.

Cette conception s'oppose diamétralement à l'esthétique moderne qui, depuis l'époque des Lumières, a réduit l'art à un objet de contemplation subjective, à une source de plaisir désintéressé. Pour Heidegger, cette « subjectivation » de l'art occulte sa véritable essence : être une forme de dévoilement ontologique, une parole inaugurale qui fonde historiquement l'habitation humaine dans le monde.

Adorno et la dialectique négative de l'art moderne

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Theodor W. Adorno (1903-1969) élabore une esthétique complexe et paradoxale dans sa Théorie esthétique (posthume, 1970)[31]. Héritier critique de la dialectique hégélienne et du marxisme, Adorno pense l'art moderne comme porteur d'un « contenu de vérité » (Wahrheitsgehalt) irréductible à toute autre forme de connaissance[32]. Mais cette vérité est essentiellement négative : l'art authentique ne propose pas une vision réconciliée du monde, il manifeste au contraire les contradictions et les souffrances de la société moderne.

L'autonomie de l'art — sa séparation d'avec la praxis sociale immédiate — constitue simultanément sa faiblesse et sa force. D'une part, cette autonomie témoigne de l'aliénation caractéristique de la société capitaliste, où les domaines de l'existence humaine sont fragmentés et réifiés. D'autre part, c'est précisément cette distance qui permet à l'art de critiquer la société existante. Les œuvres d'art authentiques (Adorno pense à Schönberg, Beckett, Kafka) résistent à l'« industrie culturelle » qui transforme toute production artistique en marchandise divertissante[33].

La vérité de l'art réside dans sa « forme », non dans un « contenu » idéologique explicite. La construction formelle rigoureuse d'une œuvre — l'atonalité chez Schönberg, la structure narrative disloquée chez Kafka — cristallise objectivement les contradictions historiques et sociales. L'art dit le vrai en manifestant sensuellement ce que le discours conceptuel ne peut qu'indiquer abstraitement. Il est une « écriture inconsciente de l'histoire »[34], un sismographe enregistrant les traumatismes de la modernité.

Cependant, cette vérité demeure énigmatique : l'œuvre d'art résiste à l'interprétation définitive, elle garde un noyau opaque. La critique esthétique peut certes éclairer le contenu de vérité d'une œuvre, mais jamais l'épuiser. L'art maintient ainsi une tension irrésolue entre apparence (Schein) et vérité, entre autonomie et engagement, entre forme et contenu. C'est dans cette tension que réside sa dignité philosophique.

Rancière : le partage du sensible et la vérité politique de l'art

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Jacques Rancière (né en 1940) propose une approche originale qui articule esthétique et politique[35]. Le « partage du sensible » désigne la distribution des places, des rôles et des compétences qui structure une société : qui a le droit de parler, d'être vu, d'être entendu ? Cette distribution est à la fois matérielle et symbolique, elle organise l'expérience commune tout en la divisant.

L'art intervient dans ce partage en reconfigurant les frontières entre le visible et l'invisible, le dicible et l'indicible. Il ne traduit pas en images une idéologie préexistante ; il opère directement sur le tissu sensible de l'expérience collective. Rancière distingue trois « régimes » historiques de l'art : le régime éthique (art subordonné à des fins morales et religieuses), le régime représentatif ou poétique (fondé sur la mimesis réglée, dominant de l'Antiquité classique au XVIIIe siècle), et le régime esthétique (inauguré par le romantisme, caractérisé par l'abolition des hiérarchies entre sujets nobles et vulgaires, et par l'affirmation de l'autonomie de l'art)[36].

Dans le régime esthétique, l'art possède une efficacité politique propre, distincte de l'engagement idéologique direct. Il crée du « dissensus » : il perturbe l'ordre établi des significations, fait surgir des sujets et des paroles qui n'avaient pas droit de cité, redistribue les compétences sensorielles et cognitives. La vérité de l'art réside dans cette capacité à déstabiliser les évidences perceptives et conceptuelles qui fondent la domination. L'art émancipateur ne dicte pas ce qu'il faut penser mais ouvre un espace où le spectateur peut exercer librement ses facultés, échappant ainsi à la logique de l'explication pédagogique et de la représentation politique traditionnelle[37].

Conclusion : l’irréductibilité de la question

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Parcourir l'histoire de la philosophie à travers le prisme du rapport entre vérité et arts révèle moins une progression linéaire vers une solution définitive qu'une constellation de positions irréductibles les unes aux autres. Platon condamne l'art au nom d'une vérité transcendante ; Aristote le réhabilite comme accès à l'universel ; l'esthétique médiévale en fait un chemin vers le divin ; Kant lui dénie tout contenu de vérité au sens cognitif ; Hegel l'inscrit dans le déploiement de l'Esprit absolu ; Schopenhauer y voit la contemplation métaphysique ; Nietzsche en fait l'antidote vital à une vérité mortifère ; Heidegger le pense comme événement de dévoilement ; Adorno comme critique dialectique de la société ; Rancière comme redistribution politique du sensible.

Ces divergences ne signalent pas l'échec de la philosophie mais la richesse inépuisable de la problématique. Elles attestent que les arts ne peuvent être subsumés sous aucune catégorie philosophique préexistante : ni la vérité comme correspondance, ni la vérité comme cohérence, ni la vérité comme dévoilement ne suffit à saisir l'œuvre d'art dans sa singularité. Peut-être faut-il reconnaître que l'art possède son mode propre de vérité — irréductible à la vérité scientifique, distincte de la vérité philosophique — qui réside précisément dans sa capacité à maintenir ouverte la tension entre le sensible et l'intelligible, le particulier et l'universel, l'apparence et l'être. L'art ne résout pas cette tension ; il l'expose, la donne à sentir, la rend féconde.

Dans un monde dominé par la rationalité technique et l'économie de marché, où la vérité tend à se réduire à l'utilité calculable ou à l'opinion majoritaire, l'art conserve peut-être sa fonction critique essentielle : rappeler l'excès du réel sur toute conceptualisation, manifester l'inépuisable richesse de l'expérience humaine, maintenir vivante la question du sens. Non pas en proposant des réponses définitives, mais en renouvelant incessamment les questions, en déplaçant les perspectives, en ouvrant des possibles inédits. C'est en cela que l'art continue, aujourd'hui encore, à nous « donner à penser » — pour reprendre l'expression kantienne — et à révéler des vérités que nul autre discours ne saurait énoncer.

  1. Platon, République, Livre X, 595a-608b, trad. Émile Chambry, Paris, Les Belles Lettres, 1934
  2. Platon, République, X, 596b-598d
  3. Platon, République, X, 607a-608b
  4. Platon, Phèdre, 244a-245c, trad. Luc Brisson, Paris, Flammarion, 1989
  5. Aristote, Poétique, trad. Pierre Destrée, Paris, Flammarion, 2021, 1447a-1462b
  6. Aristote, Poétique, 1448b
  7. Aristote, Poétique, 1451a-1451b
  8. Aristote, Poétique, 1449b. Sur l'interprétation de la catharsis, voir Pierre Destrée (dir.), Aristote: Poétique, Paris, Flammarion, 2021, Introduction, p. 22-25
  9. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia, q. 39, art. 8, trad. A.-M. Roguet, Paris, Cerf, 1984
  10. Sur la théologie de l'image au Moyen Âge, voir Marie-José Mondzain, Image, icône, économie. Les sources byzantines de l'imaginaire contemporain, Paris, Seuil, 1996
  11. Leon Battista Alberti, De la peinture / De pictura (1435), trad. Jean-Louis Schefer, Paris, Macula, 1992
  12. René Descartes, Méditations métaphysiques (1641), Méditation Première, Paris, Garnier-Flammarion, 1979
  13. Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, trad. Alain Renaut, Paris, Flammarion, 2015
  14. Kant, Critique de la faculté de juger, §§ 1-22, « Analytique du beau »
  15. Kant, Critique de la faculté de juger, § 59
  16. Kant, Critique de la faculté de juger, § 49
  17. G.W.F. Hegel, Cours d'esthétique, 3 vol., trad. J.-P. Lefebvre et V. von Schenck, Paris, Aubier, 1995
  18. Hegel, Cours d'esthétique, tome I, p. 17
  19. Hegel, Cours d'esthétique, tome I, p. 104-113
  20. Hegel, Cours d'esthétique, tome I, p. 26-27
  21. Hegel, Phénoménologie de l'Esprit, chap. VI, section A, « L'esprit vrai. L'éthicité », trad. Jean Hyppolite, Paris, Aubier, 1941
  22. Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, trad. Auguste Burdeau, Paris, PUF, 1966
  23. Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, Livre III, § 34
  24. Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, Livre III, § 52
  25. Friedrich Nietzsche, La Naissance de la tragédie, trad. Michel Haar, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Paris, Gallimard, 1977
  26. Friedrich Nietzsche, Vérité et mensonge au sens extra-moral, trad. Nils Gascuel, in Œuvres philosophiques complètes, tome I, Paris, Gallimard, 1975
  27. Nietzsche, La Naissance de la tragédie, sections 1-10
  28. Martin Heidegger, L'Origine de l'œuvre d'art, in Chemins qui ne mènent nulle part, trad. Wolfgang Brokmeier, Paris, Gallimard, 1962
  29. Heidegger, L'Origine de l'œuvre d'art, p. 35-36
  30. Heidegger, L'Origine de l'œuvre d'art, p. 41-50
  31. Theodor W. Adorno, Théorie esthétique, trad. Marc Jimenez, Paris, Klincksieck, 1989
  32. Adorno, Théorie esthétique, p. 201-205
  33. Adorno et Max Horkheimer, La Dialectique de la Raison, trad. Éliane Kaufholz, Paris, Gallimard, 1974, chapitre « La production industrielle de biens culturels »
  34. Adorno, Théorie esthétique, p. 389
  35. Jacques Rancière, Le Partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000
  36. Rancière, Le Partage du sensible, p. 28-32
  37. Jacques Rancière, Le Spectateur émancipé, Paris, La Fabrique, 2008

Bibliographie sélective

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Sources antiques et médiévales

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  • Platon, République, Livres III et X, trad. Émile Chambry, Paris, Les Belles Lettres, 1934
  • Platon, Phèdre, trad. Luc Brisson, Paris, Flammarion, 1989
  • Aristote, Poétique, trad. Pierre Destrée, Paris, Flammarion, 2021
  • Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia, q. 39, art. 8, Paris, Cerf, 1984

Philosophie moderne

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  • Kant, Emmanuel, Critique de la faculté de juger, trad. Alain Renaut, Paris, Flammarion, 2015
  • Hegel, G.W.F., Cours d'esthétique, 3 vol., trad. J.-P. Lefebvre et V. von Schenck, Paris, Aubier, 1995
  • Schopenhauer, Arthur, Le Monde comme volonté et comme représentation, trad. Auguste Burdeau, Paris, PUF, 1966

Philosophie contemporaine

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  • Nietzsche, Friedrich, La Naissance de la tragédie, trad. Michel Haar, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Paris, Gallimard, 1977
  • Heidegger, Martin, Chemins qui ne mènent nulle part, trad. Wolfgang Brokmeier, Paris, Gallimard, 1962
  • Adorno, Theodor W., Théorie esthétique, trad. Marc Jimenez, Paris, Klincksieck, 1989
  • Rancière, Jacques, Le Partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000
  • Rancière, Jacques, Le Spectateur émancipé, Paris, La Fabrique, 2008

Études critiques

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  • Destrée, Pierre et Layne, Danielle A. (dir.), What is Mimesis?, Academia Verlag, 2014
  • Jimenez, Marc, Qu'est-ce que l'esthétique ?, Paris, Gallimard, « Folio essais », 1997
  • Ricoeur, Paul, Temps et récit, tome I, Paris, Seuil, 1983
  • Jauss, Hans Robert, Pour une esthétique de la réception, trad. Claude Maillard, Paris, Gallimard, 1978