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Dictionnaire de philosophie/Attribut

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※ Attribut ※

1. Présentation générale de la notion

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En français courant, on appelle « attribut » tout ce qu’on peut dire d'une chose : une qualité (la couleur rouge d’une pomme), une relation (être plus grand que), une propriété morale (être juste), etc. En grammaire, l’« attribut du sujet » est ce qui est affirmé du sujet par un verbe comme « être » (dans « Socrate est sage », « sage » est attribut du sujet).

En philosophie, le mot est plus technique. Il sert à penser la manière dont un sujet (une chose, une substance, un individu) possède des propriétés, la distinction entre ce qui est essentiel (sans quoi la chose ne serait plus ce qu’elle est) et ce qui est accidentel (contingent), ainsi que le rapport entre langage et réalité : ce que le langage attribue à un sujet (un prédicat) correspond‑il à quelque chose de réel (un attribut, une propriété), ou seulement à une façon de parler ?

Historiquement, la notion apparaît dans plusieurs cadres. Dans la logique aristotélicienne des catégories, elle renvoie à ce qui peut être dit d’un sujet. Dans la métaphysique et la théologie scolastiques, elle sert à décrire les « attributs de Dieu ». Chez Descartes, elle désigne ce qui constitue l’essence d’une substance. Chez Spinoza, elle indique la manière dont l’essence de la substance infinie se manifeste. Enfin, en philosophie analytique, des notions voisines — propriété, prédicat, concept — reprennent, en la précisant, l’idée générale d’attribut.

L’article suivra à grands traits ce parcours, tout en revenant sur les principaux problèmes conceptuels liés aux attributs.

2. Sens ordinaire, prédicat et qualité

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2.1. De l’usage ordinaire à la logique

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Dans le langage ordinaire, « attribuer » revient à dire quelque chose d’un sujet : « Pierre est courageux », « Cette table est en bois ». La structure grammaticale est claire : un sujet (« Pierre », « cette table ») et, en face de lui, un terme qui lui est appliqué (« courageux », « en bois »). Ce deuxième terme est précisément ce que la grammaire appelle un attribut.

La logique traditionnelle a reformulé cette structure en termes de sujet et de prédicat. Le prédicat est « ce qu’on affirme du sujet » ; la phrase « Socrate est sage » exprime que la propriété « être sage » appartient à Socrate. La question philosophique devient alors double. D’une part : ce que le prédicat exprime (sage, rouge, lourd, juste, etc.) renvoie‑t‑il à quelque chose de réel (un « attribut » au sens ontologique), ou n’est‑ce qu’une manière de dire ? D’autre part : comment penser le lien entre le sujet et ses attributs ? La chose possède‑t‑elle ses attributs comme on possède un vêtement, qu’on peut mettre ou ôter, ou bien certains attributs sont‑ils inséparables de la chose, de sorte qu’ils entrent dans sa définition même ?

Ces questions apparaissent déjà chez Aristote, même si le terme « attribut » n’est pas son vocabulaire de base.

2.2. Aristote : substance, accidents et ce qui se dit d’un sujet

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Aristote distingue ce qui est « en soi » et ce qui n’existe que « dans un autre ». La substance (par exemple cet homme concret, ce cheval particulier) existe par elle‑même, tandis que les accidents (être blanc, être assis, être chaud) existent dans la substance et ne peuvent pas subsister séparément.[1]

Dans les Catégories, Aristote propose une classification. Il nomme « substances premières » les individus singuliers (cet homme, ce cheval), qui ne se disent d’aucun sujet et ne sont en aucun sujet. Il appelle « substances secondes » les espèces et les genres (« homme », « animal »), qui se disent d’un sujet mais ne sont dans aucun sujet. Enfin, il regroupe sous le nom d’« accidents » ce qui est dans un sujet et peut ou non se dire d’un sujet (par exemple « blanc », « musicien »).[2]

On peut rapprocher les accidents aristotéliciens de ce que la métaphysique postérieure appellera des attributs : ce sont des manières d’être de la substance, que l’on peut lui affirmer ou lui refuser. La couleur blanche de Socrate, sa posture assise, ou encore le fait qu’il soit plus grand que tel autre, sont ainsi des attributs au sens large.

Aristote insiste toutefois sur un point décisif pour toute théorie des attributs : ce ne sont pas les qualités qui sont les supports ultimes, mais les substances. Les choses premières sont les substances individuelles ; les attributs viennent ensuite, comme ce qui se dit d’elles ou ce qui est en elles.[3]

Cette hiérarchie – substances premières, réalités secondes, accidents – marquera profondément la tradition, y compris lorsque le vocabulaire se déplacera vers substance et attribut.

3. L’héritage scolastique : attributs divins et métaphysique médiévale

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3.1. Attributs, propriétés, accidents

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La scolastique médiévale, héritière d’Aristote, affine la terminologie. Elle distingue les accidents, qui sont des qualités contingentes (comme être assis, être bronzé), les propriétés (propria), qui sont des caractères nécessaires mais non définitoires d’une espèce (par exemple, pour l’homme, être capable de rire), et enfin les attributs de Dieu, qui désignent des perfections essentielles (simplicité, bonté, omniscience, omnipotence, etc.).

Dans ce contexte, « attribut » désigne souvent une perfection que l’on attribue à Dieu pour dire ce que Dieu est, non pas de façon accidentelle, mais en tant qu’être absolument simple et parfait. Thomas d’Aquin, par exemple, commente longuement cette question : on parle de plusieurs attributs (puissance, sagesse, bonté), mais ils ne sont pas des qualités qui s’ajouteraient à une substance divine déjà là ; ils expriment sous des angles différents une unique réalité simple.[4]

L’usage théologique du mot « attribut » met ainsi l’accent sur le caractère essentiel de certains attributs, qui disent ce qu’est un être, et non ce qui lui arrive. Il montre aussi que parler en termes d’attributs suppose une réflexion sur le rapport entre notre langage et ce qu’est la réalité – ici, la réalité divine.

3.2. Attributs de Dieu et langage analogue

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La question classique est de savoir comment des attributs finis (sagesse, bonté) peuvent convenir à un être infini. La théorie dite de l’analogie, notamment chez Thomas d’Aquin, soutient que ces prédicats ne s’appliquent ni au sens purement identique (univoque), ni dans un sens totalement différent (équivoque), mais d’une manière proportionnée : Dieu est sage d’une autre façon que l’homme, tout en gardant avec lui un certain rapport de ressemblance.[5]

Derrière cette discussion théologique se dessine une question plus générale : un même attribut linguistique (« sage ») peut‑il renvoyer à des attributs métaphysiques différents selon les sujets (Dieu, l’homme, un ange) ? Autrement dit, y a‑t‑il un lien étroit entre le vocabulaire des attributs et la structure de la réalité, ou ce lien est‑il déjà médiatisé par notre manière humaine de concevoir et de parler ?

4. La modernité : Descartes et Spinoza

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À l’époque moderne, un emploi très technique du mot attribut apparaît dans la métaphysique de la substance.

4.1. Descartes : substance, attribut, mode

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Descartes hérite de la distinction aristotélicienne entre substance et accident, mais il la retravaille en profondeur. Il définit la substance comme « une chose qui n’a besoin que de soi‑même pour exister » (définition qui ne s’applique pleinement, à strictement parler, qu’à Dieu).[6]

Il introduit alors une tripartition fameuse entre substance, attribut et mode. La substance est ce qui existe en soi, comme, pour les créatures, l’âme et les corps particuliers. L’attribut est l’essence de cette substance, ce qui la caractérise de manière principale. Le mode, enfin, est une détermination particulière de l’attribut, par exemple telle pensée précise, ou telle figure déterminée, tel mouvement d’un corps.

Pour Descartes, chaque type de substance créée a un attribut principal qui constitue son essence. La pensée est l’attribut de la substance pensante (res cogitans) : être une chose qui pense, doute, affirme, nie, veut, imagine, sent, etc. L’étendue est l’attribut de la substance étendue (res extensa) : être chose étendue en longueur, largeur et profondeur.[7]

Les modes sont alors des façons particulières pour l’attribut de se réaliser : telle idée actuelle est un mode de la pensée ; telle figure ou telle vitesse sont des modes de l’étendue.

Plusieurs conséquences s’ensuivent pour la notion d’attribut. D’abord, l’attribut est essentiel : il ne s’agit pas d’une qualité que la substance pourrait perdre tout en restant la même, mais de ce sans quoi elle ne serait pas ce qu’elle est. Un corps sans étendue est impensable. Ensuite, l’attribut est unique pour un type de substance créée : un même être ne peut pas avoir deux attributs principaux irréductibles ; il ne peut pas être à la fois, au sens strict, substance pensante et substance étendue, ce qui ouvre le problème de l’union de l’âme et du corps.

Dans les Principes de la philosophie, Descartes généralise cette idée en écrivant que « l’attribut principal de la substance créée est ce qui constitue sa nature et son essence ».[8] La notion d’attribut se trouve ainsi placée au cœur de la métaphysique de la substance.

4.2. Spinoza : attributs infinis de la substance unique

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Spinoza reprend le vocabulaire cartésien, mais il renverse la perspective. Alors que Descartes admettait plusieurs substances créées, Spinoza soutient qu’il n’existe qu’une seule substance, Dieu ou la Nature (Deus sive Natura).[9]

Il définit l’attribut ainsi : « Par attribut j’entends ce que l’entendement perçoit de la substance comme constituant son essence. »[10]

Plusieurs éléments sont ici décisifs. L’attribut appartient d’abord à la substance elle‑même (Dieu‑nature), et non à des substances finies. Il exprime ensuite l’essence de la substance, mais selon une certaine « face » ou un certain « genre » de réalité. Enfin, la substance absolument infinie possède une infinité d’attributs : « ce qui est absolument infini est ce qui consiste en une infinité d’attributs, dont chacun exprime une essence éternelle et infinie ».[11]

De cette infinité d’attributs, l’esprit humain ne connaît que deux d’entre eux : la pensée (tout ce qui relève du mental) et l’étendue (tout ce qui relève du physique). Ces deux attributs ne sont pas deux substances, mais deux manières pour l’essence unique de Dieu de se manifester. Les événements du monde physique (modes de l’étendue) et les idées (modes de la pensée) constituent ainsi deux séries parallèles de modes d’une même substance.

L’originalité de Spinoza tient aussi à l’ambiguïté possible de sa définition. L’attribut est‑il ce que les choses sont en elles‑mêmes (lecture objectiviste), ou ce que l’entendement perçoit comme constituant leur essence (lecture plus subjectiviste) ?[12] Cette difficulté montre combien la notion d’attribut se trouve ici au croisement de l’ontologie (ce qu’est la substance) et de la théorie de la connaissance (ce que nous pouvons en saisir).

5. De l’attribut à la propriété : Kant, Frege et la philosophie analytique

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À partir de Kant, et plus encore avec Frege, la réflexion se déplace : l’attention se porte sur la forme logique des jugements plutôt que sur des entités métaphysiques comme la substance et ses attributs.

5.1. Kant : prédicat logique et prédicat réel

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Kant distingue l’« attribut logique » (tout ce qui peut être prédicat d’un sujet dans un jugement) et l’« attribut réel » (ce qui ajoute quelque chose à la réalité de la chose). Dire « Dieu est tout‑puissant » attribue à Dieu une perfection réelle ; dire « Dieu est Dieu » n’ajoute rien, c’est un jugement analytique où le prédicat est déjà contenu dans le concept du sujet.[13]

Dans la célèbre critique de la preuve ontologique, Kant soutient que l’existence n’est pas un attribut réel : ajouter « existant » au concept d’une chose ne modifie pas son contenu réel, cela revient seulement à affirmer qu’un tel concept a une instance dans la réalité. Cette idée annonce déjà la distinction, reprise par Frege, entre ce qu’un prédicat exprime et ce que le quantificateur « il existe » affirme.

5.2. Frege : des attributs aux « concepts » et aux « propriétés »

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Frege, fondateur de la logique moderne, abandonne largement le vocabulaire métaphysique de l’attribut au profit de notions comme objet, concept, fonction et propriété. Il part du langage : une phrase comme « Socrate est mortel » comprend un nom propre (« Socrate »), qui désigne un objet, et un prédicat (« est mortel »), qui désigne un concept (au sens fregeen, non psychologique) sous lequel un objet peut tomber.[14]

Deux thèses sont centrales. D’une part, le concept est dit « insaturé » : il attend un objet pour donner une phrase complète (le prédicat « … est mortel » appelle un sujet). D’autre part, la relation fondamentale n’est plus « la substance a un attribut », mais « un objet tombe sous un concept ».

Dans cette perspective, ce que la métaphysique appelait des attributs (la mortalité, la sagesse, la rougeur) se laisse analyser comme des propriétés ou des concepts, qui peuvent être de premier ou de second ordre. Les concepts de premier ordre s’appliquent à des objets (« … est rouge », « … est un nombre premier »). Les concepts de second ordre s’appliquent à des concepts (« … est réalisé par au moins un objet »), ce qui correspond, chez Frege, à l’existence entendue comme propriété de concepts.

Une conséquence importante en découle : pour Frege, l’existence n’est plus un attribut d’objet (on ne dit pas proprement « Socrate possède l’attribut existence »), mais la propriété, de second ordre, qu’a un concept d’être réalisé (il y a au moins un x tel que x tombe sous ce concept).[15]

La philosophie analytique qui suit Frege remplace donc en grande partie le vocabulaire des « attributs » par celui des propriétés et des relations, étudiées dans des théories formelles dites « de la propriété » (property theory).[16]

6. Problèmes philosophiques autour de la notion d’attribut

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Au‑delà de ces usages historiques, la notion d’attribut permet de rassembler plusieurs grands problèmes philosophiques.

6.1. Attributs essentiels et attributs accidentels

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Une distinction classique oppose les attributs essentiels et les attributs accidentels. Les attributs essentiels sont ceux sans lesquels la chose ne serait pas ce qu’elle est (par exemple, pour un triangle, avoir trois côtés). Les attributs accidentels sont ceux que la chose peut acquérir ou perdre sans cesser d’être ce qu’elle est (être rouge, être assise, porter tel vêtement).

Chez Descartes, l’étendue est un attribut essentiel du corps, la pensée un attribut essentiel de l’âme. Chez Spinoza, chaque attribut exprime l’essence de la substance infinie, tandis que les modes en sont des affections particulières. La distinction sert encore aujourd’hui à formuler des questions en métaphysique : y a‑t‑il des attributs humains vraiment essentiels (par exemple la rationalité), ou tout est‑il en principe révisable ? Comment combiner les attributs essentiels physiques (structure corporelle, cerveau) et mentaux (conscience, intériorité) dans une théorie de la personne ?

6.2. Attributs, propriétés et universaux

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Parler d’attributs revient souvent à supposer l’existence de propriétés communes à plusieurs individus : la blancheur de cette feuille et celle de ce mur semblent constituer « la même » blancheur. La question dite des universaux se laisse alors reformuler : les attributs sont‑ils des entités générales existant, d’une certaine manière, en dehors des choses particulières (réalisme des universaux), ou bien ne sont‑ils que des façons de parler, des abstractions mentales ou linguistiques, sans existence propre (nominalisme) ?

Les théories contemporaines des propriétés explorent divers compromis (réalisme modéré, conceptualisme, etc.) et modélisent les attributs en termes de propriétés, de relations, de classes, d’ensembles de tropes, selon qu’on les conçoit comme des entités abstraites partagées (universaux), des manières d’être individuelles (par exemple la rougeur de cette pomme, numériquement distincte de celle de la pomme voisine), ou encore comme des rôles fonctionnels définis par les lois de la nature.[17]

La notion traditionnelle d’« attribut » demeure ainsi utile comme terme générique pour désigner ce dont ces théories donnent des modèles plus précis.

6.3. Attributs et structure logique du jugement

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Une autre série de questions concerne le lien entre les attributs linguistiques (les prédicats) et la réalité. Depuis Frege, la logique standard traite les prédicats comme désignant des propriétés ou des relations. Dans « Socrate est sage », le prédicat « sage » correspond à une propriété qui peut valoir ou non pour tel objet. Dans « Pierre est plus grand que Paul », le prédicat « est plus grand que » correspond à une relation binaire.

On peut alors se demander si la structure sujet–attribut du langage reflète la structure de la réalité (un sujet qui porte des attributs), ou s’il ne s’agit que d’une affaire de grammaire. Certains prédicats (comme « existe », « possible », « nécessaire ») correspondent‑ils réellement à des attributs des choses, ou plutôt à la manière dont la pensée se rapporte à elles (modalité, quantification, etc.) ?

Le développement de logiques non subjectives (logiques relationnelles, logiques de prédicats sans sujet privilégié) a montré que l’on peut formaliser la pensée sans s’en tenir au schéma aristotélicien d’un sujet et d’un attribut. Mais la question métaphysique reste ouverte : la réalité elle‑même est‑elle faite de choses dotées d’attributs, ou bien de phénomènes, de processus, d’événements sans porteur au sens classique ?

6.4. Attributs de Dieu et limites du langage

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Enfin, le problème des attributs divins demeure une source de réflexion philosophique, y compris en dehors d’une perspective confessionnelle. Deux tensions se recoupent. Plus on multiplie les attributs (justice, miséricorde, omniscience, etc.), plus on risque de compliquer l’idée de Dieu et de contredire sa simplicité supposée. Mais plus on réduit les attributs à une unité pure (Dieu comme « être nécessaire » ou « acte pur »), plus il devient difficile de relier ces attributs à l’expérience humaine de la justice, de la bonté, ou du mal.

Ce débat prolonge, sous une forme théologique, des questions fondamentales sur ce que c’est que dire de quelque chose qu’il a tel ou tel attribut, et sur la part que prennent nos concepts dans cette attribution.

7. Bilan : utilité et limites de la notion d’attribut

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La notion d’« attribut » appartient d’abord au lexique de la métaphysique classique (Aristote, Descartes, Spinoza) et de la théologie. Elle permet de penser la structure de la réalité en termes de sujets (substances) porteurs de manières d’être (attributs, propriétés, accidents, modes), de distinguer l’essentiel et l’accidentel, et d’interroger la façon dont le langage, à travers les prédicats, s’articule à cette structure.

Les développements de la logique moderne et de la philosophie analytique ont déplacé le vocabulaire vers celui des propriétés, des concepts et des relations, mais ils n’ont pas fait disparaître les questions auxquelles répondait la notion d’attribut. Ils les ont reformulées dans une grammaire plus précise, où l’on parle, par exemple, d’objets et de concepts (Frege), de propriétés et de relations (théories contemporaines des universaux), ou encore d’attributs essentiels et d’attributs accidentels (métaphysique modale).

Pour un lecteur non spécialiste, il est utile de retenir au moins trois idées. Dire qu’une chose a un attribut, c’est la présenter comme sujet de certaines propriétés. Toutes les propriétés n’ont pas le même statut : certaines définissent ce que la chose est, d’autres ne font que décrire son état contingent. Enfin, réfléchir aux attributs, c’est réfléchir à la fois à la structure de la réalité et aux formes de nos jugements.

La notion d’« attribut », même si elle est aujourd’hui moins centrale comme terme technique, demeure ainsi un bon point d’entrée pour aborder des débats classiques sur la substance, la propriété, l’essence, la qualité, et sur le rapport entre notre langage et ce qu’il prétend décrire.

  1. Aristote, Catégories, 1a24‑b9, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1990.
  2. Aristote, Catégories, 2a11‑19, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1990.
  3. Aristote, Métaphysique, Ζ, 1‑3 (1028a10‑1029a10), trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1991.
  4. Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia, q. 3 (La simplicité de Dieu), q. 13 (Les noms divins), trad. fr. par la Commission léonine, Paris, Cerf, 1984‑, vol. 4.
  5. Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia, q. 13, a. 5‑6, trad. fr., Paris, Cerf, 1984‑.
  6. René Descartes, Principes de la philosophie, I, §51‑52, dans Œuvres de Descartes, éd. Ch. Adam & P. Tannery, Paris, Vrin/CNRS, 1964‑1974, vol. VIII‑1, p. 24‑25.
  7. René Descartes, Méditations métaphysiques, IIe et VIe Méditation, dans Œuvres de Descartes, éd. Ch. Adam & P. Tannery, Paris, Vrin/CNRS, 1964‑1974, vol. VII, p. 23‑24 et 78‑80.
  8. René Descartes, Principes de la philosophie, I, §53‑54, AT VIII‑1, p. 25‑26.
  9. Baruch Spinoza, Éthique, I, déf. 6, trad. B. Pautrat, Paris, Seuil, 1999.
  10. Spinoza, Éthique, I, déf. 4, trad. B. Pautrat, Paris, Seuil, 1999.
  11. Spinoza, Éthique, I, déf. 6, trad. B. Pautrat, Paris, Seuil, 1999.
  12. Pour une présentation des débats contemporains, voir par exemple A.‑S. Borge, « Spinoza’s Theory of Attributes », European Journal of Philosophy, 32 (2024), p. 451‑474.
  13. Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, A6/B10 et B10‑11, trad. fr. A. Renaut, Paris, GF Flammarion, 2001.
  14. Gottlob Frege, « Fonction et concept » (1891) et « Concept et objet » (1892), dans Écrits logiques et philosophiques, trad. C. Imbert, Paris, Seuil, 1971.
  15. G. Frege, Fondements de l’arithmétique (1884), §46, trad. C. Imbert, Paris, Seuil, 1969.
  16. N. B. Cocchiarella, « Property Theory », dans E. Craig (dir.), Routledge Encyclopedia of Philosophy, Londres/New York, Routledge, 1998.
  17. Pour une vue d’ensemble, voir N. B. Cocchiarella, Logical Investigations of Predication Theory and the Problem of Universals, Naples, Bibliopolis, 1986.