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Dictionnaire de philosophie/Bateau de Neurath

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— - Bateau de Neurath - —

Bateau de Neurath (en allemand : Neuraths Schiff, en anglais : Neurath's boat ou Neurath's ship)

Le Bateau de Neurath est une métaphore utilisée en philosophie des sciences et en épistémologie pour illustrer une conception anti-fondationnaliste de la connaissance. Introduite par le philosophe et sociologue autrichien Otto Neurath (1882-1945), membre éminent du Cercle de Vienne, cette image compare le processus d'acquisition et de révision de nos connaissances à la réparation progressive d'un bateau en pleine mer, sans jamais pouvoir le mettre en cale sèche pour le reconstruire entièrement.

Formulation originale

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Neurath utilise cette métaphore pour la première fois en 1913 dans son texte Zur Kriegswirtschaftslehre (Problèmes de l'économie de guerre)[1], puis la reprend et l'affine dans plusieurs publications ultérieures. La formulation la plus célèbre apparaît dans son article Anti-Spengler de 1921 :

« Nous sommes comme des marins qui doivent reconstruire leur navire en pleine mer, sans jamais pouvoir le démonter dans une cale sèche et le reconstruire avec les meilleurs matériaux. Là où une poutre est enlevée, une nouvelle doit immédiatement être mise en place, et pour cela le reste du navire sert d'appui. De cette manière, en utilisant les vieilles poutres et du bois flotté, le navire peut être entièrement remodelé, mais seulement par une reconstruction progressive.[2] »

La version la plus souvent citée, issue du débat sur les phrases protocolaires de 1932-1933, précise encore davantage la portée épistémologique de la métaphore :

« Il n'existe aucun moyen d'établir des énoncés protocolaires pleinement assurés et nets comme points de départ des sciences. Il n'y a pas de tabula rasa. Nous sommes comme des marins qui doivent reconstruire leur navire en pleine mer, sans jamais pouvoir le démonter en cale sèche et le reconstruire avec les meilleurs composants. Seule la métaphysique peut disparaître sans laisser de trace. Des « agrégats verbaux » [Ballungen] imprécis font toujours partie du navire d'une manière ou d'une autre. Si l'imprécision diminue à un endroit, elle peut très bien réapparaître à un autre endroit avec une intensité accrue.[3] »

Contexte philosophique

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Le Cercle de Vienne et l'empirisme logique

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Le Bateau de Neurath émerge dans le contexte intellectuel du Cercle de Vienne (Wiener Kreis), groupe de philosophes, scientifiques et mathématiciens qui se réunissent régulièrement à Vienne entre 1924 et 1936 autour de Moritz Schlick (1882-1936)[4]. Ce groupe, dont font partie Rudolf Carnap (1891-1970), Hans Hahn (1879-1934), Kurt Gödel (1906-1978) et Otto Neurath lui-même, cherche à élaborer une conception scientifique du monde (wissenschaftliche Weltauffassung) fondée sur l'empirisme logique et la clarification du langage scientifique.

Le Cercle se distingue par son rejet de la métaphysique traditionnelle et son engagement en faveur d'une unification des sciences. Les membres partagent l'influence d'Ernst Mach (1838-1916), de la logique moderne développée par Gottlob Frege (1848-1925) et Bertrand Russell (1872-1970), ainsi que du Tractatus logico-philosophicus (1921) de Ludwig Wittgenstein (1889-1951)[5].

Le débat sur les phrases protocolaires

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La métaphore du bateau prend tout son sens dans le cadre du célèbre débat sur les phrases protocolaires (Protokollsatzdebatte) qui agite le Cercle de Vienne entre 1932 et 1934[6]. Ce débat porte sur la nature et le statut des énoncés d'observation qui sont censés fournir la base empirique de la connaissance scientifique.

Trois positions principales s'affrontent :

La position de Moritz Schlick défend un fondationnalisme strict. Pour Schlick, les phrases protocolaires doivent être des Konstatierungen (constatations) incorrigibles qui expriment directement l'expérience immédiate. Ces énoncés d'observation constituent un point d'ancrage absolu et certain pour toute connaissance empirique. Schlick écrit en 1934 : « Les constatations sont la fin absolue de la justification. Elles ne peuvent être ni confirmées ni réfutées par d'autres énoncés »[7].

La position de Rudolf Carnap évolue au cours du débat. Dans son Aufbau (La Construction logique du monde, 1928)[8], Carnap adopte une approche phénoménaliste cherchant à reconstruire tous les concepts scientifiques à partir d'une base expérientielle privée. Toutefois, sous l'influence de Neurath, Carnap abandonne progressivement cette perspective pour adopter le physicalisme et reconnaître que le choix d'un langage protocolaire est une décision conventionnelle plutôt qu'une question de fait. Dans son article « Über Protokollsätze » (1932), Carnap affirme : « Il ne s'agit pas de deux conceptions mutuellement incompatibles, mais plutôt de deux méthodes différentes pour structurer le langage de la science, qui sont toutes deux possibles et légitimes »[9].

La position d'Otto Neurath représente le pôle anti-fondationnaliste et holiste du débat. Neurath rejette catégoriquement l'idée qu'il puisse exister des énoncés d'observation absolument certains et incorrigibles. Pour lui, tous les énoncés, y compris les phrases protocolaires, sont faillibles et révisables. Il n'existe pas de point de départ absolu pour la connaissance scientifique, pas de tabula rasa à partir de laquelle on pourrait reconstruire l'édifice du savoir. Les phrases protocolaires elles-mêmes font partie du système de la science et doivent être évaluées en fonction de leur cohérence avec l'ensemble des autres énoncés acceptés[10].

Signification philosophique

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Anti-fondationnalisme

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Le Bateau de Neurath est l'expression métaphorique d'une position anti-fondationnaliste en épistémologie. Le fondationnalisme épistémologique, dont la formulation classique remonte à René Descartes (1596-1650) dans les Méditations métaphysiques (1641)[11], soutient que la connaissance doit être construite sur des fondements absolument certains et indubitables. Descartes emploie lui-même une métaphore architecturale : pour établir quelque chose de ferme et de permanent dans les sciences, il faut « démolir complètement » l'édifice de nos anciennes opinions et « commencer tout de nouveau dès les fondements »[12].

Neurath, au contraire, soutient qu'il n'est pas possible de démolir complètement notre système de connaissances pour le rebâtir sur des fondations neuves et absolument certaines. Nous ne pouvons jamais accéder à un point de vue extérieur, transcendant, depuis lequel nous pourrions examiner et reconstruire notre système conceptuel dans son ensemble. Comme des marins en pleine mer, nous devons travailler de l'intérieur de notre système de croyances, en révisant progressivement nos conceptions sans jamais pouvoir tout remettre en question simultanément. Cette position anticipe et illustre ce que Willard Van Orman Quine (1908-2000) appellera plus tard le naturalisme épistémologique[13].

Neurath lui-même souligne le contraste avec Descartes : « Descartes, dans son Discours de la méthode (1637), compare le développement du savoir à la construction d'une ville, pour laquelle il recommande de démolir tous les vieux bâtiments et de reconstruire selon un plan unifié. Par opposition, nous utilisons l'image du bateau »[14].

Holisme épistémologique

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La métaphore du bateau illustre également une forme de holisme épistémologique. Selon cette conception, les énoncés scientifiques ne sont pas justifiés ou testés isolément, mais seulement dans le contexte d'un système plus large de croyances. Comme chaque planche du bateau tire son support du reste de la structure, chaque énoncé tire sa justification de sa place au sein d'un réseau cohérent d'autres énoncés. Cette idée sera développée de manière systématique par Willard Van Orman Quine dans son article « Two Dogmas of Empiricism » (1951)[15] et dans son ouvrage majeur Word and Object (1960)[16].

Quine, qui popularisera la métaphore neurathienne auprès du public philosophique anglophone, écrit :

« Le philosophe se trouve plutôt, comme le dit Neurath, dans la position d'un marin qui doit reconstruire son navire en pleine mer. […] Nos mots continuent à avoir un sens acceptable grâce à la continuité du changement théorique : nous déformons l'usage progressivement pour éviter la rupture.[17] »

Quine développe cette perspective holiste en affirmant que nos énoncés sur le monde extérieur « font face au tribunal de l'expérience non pas individuellement mais en tant que corps organisé »[18]. En cas de conflit avec l'expérience, nous avons toujours le choix de réviser différentes parties de notre système de croyances, y compris nos énoncés d'observation, nos lois scientifiques ou même nos principes logiques.

Faillibilisme et révision permanente

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La métaphore du bateau exprime également un faillibilisme radical. Contrairement aux conceptions fondationnalistes qui cherchent des énoncés absolument certains et à l'abri du doute, Neurath insiste sur le caractère faillible et révisable de toute connaissance, y compris des énoncés d'observation. Il n'existe pas de point fixe, d'énoncé incorrigible qui pourrait servir de fondement ultime à la science. Même les phrases protocolaires, qui rapportent directement l'observation, peuvent être mises en doute et rejetées si elles ne s'accordent pas avec le reste de nos théories bien établies.

Cette dimension faillibiliste de la pensée de Neurath s'inscrit dans une tradition pragmatiste qui remonte à Charles Sanders Peirce (1839-1914). Peirce avait lui-même utilisé une métaphore similaire pour illustrer sa conception anti-fondationnaliste de la connaissance : « Nous ne pouvons commencer par le doute complet. Il faut commencer avec tous les préjugés que nous avons réellement. […] C'est comme un homme qui marche dans un marécage : il ne fait un pas suivant que lorsque le sol sous ses pieds commence à céder »[19].

Conventionnalisme et décision

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Le Bateau de Neurath reflète aussi une dimension conventionnaliste importante. Pour Neurath, la science ne progresse pas uniquement par déduction logique ou par observation passive, mais implique nécessairement des décisions et des conventions. Face à un conflit entre théorie et observation, les scientifiques doivent décider quels énoncés réviser, quelles hypothèses maintenir, quelles observations remettre en question. Ces décisions ne sont pas arbitraires – elles sont guidées par des considérations pragmatiques, par le souci de maintenir la cohérence globale du système, par des objectifs pratiques – mais elles ne sont pas non plus uniquement déterminées par la logique ou par l'expérience.

Cette dimension décisionnelle de la science est liée à ce que Neurath appelle les « motifs auxiliaires » (Hilfsmotive), concept qu'il développe dès 1913 dans son essai « Les vagabonds égarés de Descartes et le motif auxiliaire » (sur la psychologie de la décision)[20]. Dans cet article, Neurath critique le « pseudo-rationalisme » cartésien qui prétend que la raison seule peut déterminer nos décisions. En réalité, soutient-il, face à l'incertitude et à l'information incomplète, nous devons recourir à des considérations extra-rationnelles – conventions, valeurs, et même, dans certains cas, le simple tirage au sort – pour trancher entre différentes options. Cette reconnaissance du rôle des « facteurs extra-logiques » dans la science annonce les débats contemporains sur les valeurs dans la science et sur la sous-détermination des théories par les données empiriques.

Prolongements et débats

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Quine et le naturalisme

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Willard Van Orman Quine reprend et développe la métaphore du Bateau de Neurath dans le cadre de son programme de naturalisation de l'épistémologie. Pour Quine, la philosophie ne dispose d'aucun point de vue transcendant depuis lequel elle pourrait juger la science de l'extérieur. L'épistémologie doit elle-même devenir une partie de la science naturelle, une branche de la psychologie empirique qui étudie comment nous acquérons effectivement nos connaissances. Comme l'écrit Quine : « Il est compréhensible que le philosophe cherche un point de vue transcendant, en dehors du monde qui emprisonne le scientifique naturel et le mathématicien. Il voudrait se rendre indépendant du schème conceptuel qu'il a pour tâche d'étudier et de réviser. "Donnez-moi πoυ στω" [un point d'appui], dit Archimède, "et je soulèverai le monde". Cependant, il n'existe pas un tel exil cosmique. […] Le philosophe se trouve plutôt, comme le dit Neurath, dans la position d'un marin qui doit reconstruire son navire en pleine mer »[21].

Cette appropriation quinéenne du Bateau de Neurath n'est cependant pas sans soulever des difficultés. Certains commentateurs ont souligné que le naturalisme de Quine, qui refuse toute normativité a priori et toute distinction tranchée entre questions philosophiques et questions scientifiques, va au-delà de ce que Neurath lui-même envisageait. Neurath maintenait une distinction entre la philosophie scientifique (qui clarifie les concepts et les méthodes) et la science proprement dite, même s'il rejetait toute métaphysique transcendante[22].

Cohérentisme et fondationnalisme

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Le Bateau de Neurath est devenu une référence centrale dans les débats épistémologiques contemporains sur la justification des croyances. Ces débats opposent principalement deux positions :

Le fondationnalisme soutient qu'il existe une classe de croyances de base (basic beliefs) qui sont justifiées de manière non inférentielle – c'est-à-dire sans recourir à d'autres croyances comme prémisses – et qui servent de fondement à toutes nos autres croyances, lesquelles sont justifiées par inférence à partir des croyances de base. Cette structure de justification ressemble à une pyramide : les croyances fondamentales constituent la base, et les croyances dérivées forment la superstructure. Moritz Schlick illustrait cette conception par la métaphore de la « pyramide de Schlick » (Schlick's pyramid), image souvent opposée au Bateau de Neurath[23].

Le cohérentisme, à l'inverse, nie qu'il existe des croyances de base jouissant d'un statut épistémologique privilégié. Selon cette conception, une croyance est justifiée en vertu de sa place au sein d'un système cohérent de croyances qui se soutiennent mutuellement. La justification n'a pas de structure linéaire ou hiérarchique, mais une structure holistique et circulaire (au sens non vicieux du terme). Le Bateau de Neurath est souvent invoqué pour illustrer et défendre cette position cohérentiste : comme chaque planche du bateau tire son support du reste de la structure, chaque croyance tire sa justification de son intégration dans un ensemble cohérent[24].

Laurence BonJour, dans son ouvrage classique The Structure of Empirical Knowledge (1985)[25], développe une défense sophistiquée du cohérentisme en s'appuyant explicitement sur la métaphore neurathienne. Il soutient que la cohérence d'un système de croyances augmente la probabilité que ces croyances soient vraies, car il serait hautement improbable qu'un ensemble vaste et cohérent de croyances soit entièrement faux.

L'équilibre réflexif de Rawls

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Dans le domaine de la philosophie morale et politique, la métaphore du Bateau de Neurath trouve un écho dans la méthode de l'équilibre réflexif (reflective equilibrium) développée par John Rawls (1921-2002) dans sa Théorie de la justice (1971)[26]. Cette méthode, que Rawls emprunte à Nelson Goodman qui l'avait lui-même développée pour justifier les principes d'inférence inductive[27], consiste à ajuster mutuellement nos jugements moraux particuliers et nos principes moraux généraux jusqu'à atteindre un état de cohérence et d'équilibre.

Tout comme les marins de Neurath ne peuvent reconstruire leur bateau qu'en s'appuyant sur les parties qu'ils ne remplacent pas à un moment donné, nous ne pouvons réviser nos convictions morales qu'en partant des autres convictions que nous maintenons provisoirement. Il n'existe pas de point de vue moral absolument neutre ou transcendant depuis lequel nous pourrions juger l'ensemble de nos intuitions morales. L'équilibre réflexif, comme le Bateau de Neurath, représente donc un processus continu d'ajustement et de révision, jamais achevé, qui procède de l'intérieur de notre système de convictions[28].

Critiques et reformulations

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La métaphore du Bateau de Neurath a suscité diverses critiques et reformulations.

Paul Lorenzen (1915-1994), philosophe et logicien allemand, propose en 1968 de remplacer le bateau par un radeau (raft) et conteste la prémisse anti-fondationnaliste de Neurath. Selon Lorenzen, il est possible, contrairement à ce qu'affirme Neurath, de « sauter à l'eau » et de construire un nouveau radeau pendant qu'on nage – c'est-à-dire de repartir de zéro et de reconstruire un nouveau système de connaissance depuis les fondements. Cette modification reflète l'engagement de Lorenzen en faveur d'une approche constructiviste et opératoire en mathématiques et en logique[29].

Susan Haack reprend également la métaphore en la remplaçant par un radeau dans le cadre de son fondherentisme (foundherentism), une position intermédiaire entre fondationnalisme et cohérentisme qu'elle développe dans Evidence and Inquiry (1993)[30]. Haack utilise plutôt l'analogie du mots croisés (crossword puzzle) pour illustrer sa position : résoudre un mot croisé nécessite à la fois de s'appuyer sur les indices (équivalent des données fondationnelles) et de vérifier la cohérence avec les autres mots déjà placés (équivalent de la cohérence). Le fondherentisme cherche ainsi à préserver les intuitions à la fois du fondationnalisme (le rôle de l'expérience) et du cohérentisme (le soutien mutuel entre croyances)[31].

Ernest Sosa utilise également la métaphore du radeau dans son article « The Raft and the Pyramid » (1980)[32], où il oppose explicitement le radeau cohérentiste à la pyramide fondationnaliste, et développe sa propre position, le virtue epistemology, qui cherche à dépasser cette opposition.

Certains critiques ont souligné les limites pratiques de la métaphore. Dans un article provocateur de 2024, les philosophes Jure Zovko et Ivana Renić arguent que « le principal problème avec la métaphore du bateau de Neurath est qu'elle est complètement étrangère au mode de vie des marins, voire en contradiction flagrante avec celui-ci ». En effet, des experts en construction navale confirment que le remplacement planche par planche n'est possible qu'en cale sèche et jamais en pleine mer, où retirer une seule planche provoquerait rapidement l'entrée d'eau et le naufrage. Selon ces auteurs, cette métaphore reflète davantage une « philosophie en fauteuil » (armchair philosophy) abstraite qu'une véritable prise en compte du monde pratique et empirique[33]. Cette critique, bien qu'intéressante d'un point de vue littéral, manque peut-être la dimension essentiellement métaphorique et heuristique de l'image neurathienne.

Références antérieures et postérité

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Bien que Neurath soit le premier à formuler explicitement cette métaphore nautique dans le contexte de l'épistémologie contemporaine, on peut trouver des précédents dans l'histoire de la philosophie. Le Navire de Thésée (Ship of Theseus), paradoxe attribué à Plutarque, pose la question de l'identité à travers le changement : si l'on remplace progressivement toutes les planches du navire de Thésée, est-ce toujours le même navire ? Toutefois, ce paradoxe ancien concerne des questions d'identité et de persistance dans le temps, non des questions épistémologiques, et le navire de Thésée est réparé au port, non en mer[34].

Charles Sanders Peirce, comme mentionné précédemment, avait utilisé la métaphore du marécage (bog) pour exprimer une idée similaire : nous devançons dans un marécage et ne pouvons faire un pas suivant que lorsque le terrain sous nos pieds commence à céder. Cette image exprime, comme celle de Neurath, l'impossibilité d'un doute hyperbolique à la Descartes et la nécessité de procéder graduellement dans la révision de nos croyances[35].

Le Bateau de Neurath a profondément marqué la philosophie analytique du XXe siècle et continue d'influencer les débats épistémologiques contemporains. Il est devenu une image canonique pour exprimer les positions anti-fondationnalistes, holistes et naturalistes en théorie de la connaissance. On trouve des références au Bateau de Neurath dans des domaines aussi variés que l'épistémologie des sciences[36], la philosophie des sciences cognitives[37], l'éthique[38] et même la théorie juridique[39].

Notes et références

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  1. Neurath, Otto (1913). Zur Kriegswirtschaftslehre, dans Gesammelte philosophische und methodologische Schriften, Vienne.
  2. Neurath, Otto (1921). Anti-Spengler, traduction dans Gesammelte philosophische und methodologische Schriften, Vienne.
  3. Neurath, Otto (1932). « Protokollsätze », Erkenntnis, vol. 3, p. 204-214, citation p. 206. Traduction anglaise dans Neurath (1983), Philosophical Papers 1913-1946, Dordrecht, Reidel, p. 92.
  4. Stadler, Friedrich (2001). The Vienna Circle: Studies in the Origins, Development, and Influence of Logical Empiricism, Vienne/New York, Springer, p. 201-287.
  5. Carnap, Rudolf, Hahn, Hans, et Neurath, Otto (1929). Wissenschaftliche Weltauffassung: Der Wiener Kreis, Vienne, Artur Wolf Verlag. Traduction française dans Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits (2010), Paris, Vrin.
  6. Uebel, Thomas (2007). Empiricism at the Crossroads: The Vienna Circle's Protocol-Sentence Debate, Chicago/La Salle, Open Court, p. 1-45.
  7. Schlick, Moritz (1934). « Über das Fundament der Erkenntnis », Erkenntnis, vol. 4, p. 79-99. Traduction anglaise : « The Foundation of Knowledge » dans Schlick (1979), Philosophical Papers, vol. 2, Dordrecht, Reidel, p. 370-387.
  8. Carnap, Rudolf (1928). Der logische Aufbau der Welt, Berlin, Weltkreis-Verlag. Traduction anglaise : The Logical Structure of the World (1967), Berkeley, University of California Press.
  9. Carnap, Rudolf (1932). « Über Protokollsätze », Erkenntnis, vol. 3, p. 215-228. Traduction anglaise dans Carnap (1987), « On Protocol Sentences », Noûs, vol. 21, n° 4, p. 457-470.
  10. Neurath, Otto (1932). « Protokollsätze », Erkenntnis, vol. 3, p. 204-214.
  11. Descartes, René (1641). Meditationes de prima philosophia, Paris. Traduction française : Méditations métaphysiques (1647), Paris, rééd. Vrin (2011).
  12. Descartes, René (1641). Méditations métaphysiques, Première Méditation, AT VII, p. 17-18.
  13. Quine, W.V.O. (1969). « Epistemology Naturalized » dans Ontological Relativity and Other Essays, New York, Columbia University Press, p. 69-90.
  14. Neurath, Otto (1932). « Protokollsätze », Erkenntnis, vol. 3, p. 206, note de bas de page.
  15. Quine, W.V.O. (1951). « Two Dogmas of Empiricism », The Philosophical Review, vol. 60, n° 1, p. 20-43. Réédité dans From a Logical Point of View (1953), Cambridge, Harvard University Press, p. 20-46.
  16. Quine, W.V.O. (1960). Word and Object, Cambridge, MIT Press, p. 3-4.
  17. Quine, W.V.O. (1960). Word and Object, Cambridge, MIT Press, p. 3.
  18. Quine, W.V.O. (1951). « Two Dogmas of Empiricism », p. 41.
  19. Peirce, Charles Sanders (1868). « Some Consequences of Four Incapacities », Journal of Speculative Philosophy, vol. 2, p. 140-157. Réédité dans Peirce (1931-1958), Collected Papers, vol. 5, Cambridge, Harvard University Press, §589.
  20. Neurath, Otto (1913). « Die Verirrten des Cartesius und das Auxiliarmotiv (Zur Psychologie des Entschlusses) », Jahrbuch der Philosophischen Gesellschaft an der Universität zu Wien, p. 45-59. Réédité dans Neurath (1981), Gesammelte philosophische und methodologische Schriften, vol. 1, Vienne, Hölder-Pichler-Tempsky, p. 57-67.
  21. Quine, W.V.O. (1944). Notes manuscrites pour Sign and Object, 5 novembre, Harvard Houghton Library, W.V. Quine Papers. Cité dans Verhaegh, Sander (2018), Working from Within: The Nature and Development of Quine's Naturalism, Oxford, Oxford University Press, p. iii.
  22. Uebel, Thomas (2007). Empiricism at the Crossroads, p. 389-421.
  23. Haack, Susan (1993). Evidence and Inquiry: Towards Reconstruction in Epistemology, Oxford, Blackwell, p. 14-18.
  24. Drayson, Zoe (2021). « Neurath's Boat » dans Pritchard, Duncan (ed.), Oxford Bibliographies in Philosophy, Oxford, Oxford University Press, p. 1-3.
  25. BonJour, Laurence (1985). The Structure of Empirical Knowledge, Cambridge, Harvard University Press, p. 87-110.
  26. Rawls, John (1971). A Theory of Justice, Cambridge, Harvard University Press. Traduction française : Théorie de la justice (1987), Paris, Seuil, p. 47-53.
  27. Goodman, Nelson (1955). Fact, Fiction, and Forecast, Cambridge, Harvard University Press, p. 62-66.
  28. Daniels, Norman (1979). « Wide Reflective Equilibrium and Theory Acceptance in Ethics », The Journal of Philosophy, vol. 76, n° 5, p. 256-282.
  29. Lorenzen, Paul (1968). Methodisches Denken, Frankfurt am Main, Suhrkamp, p. 15-18.
  30. Haack, Susan (1993). Evidence and Inquiry: Towards Reconstruction in Epistemology, Oxford, Blackwell, p. 19-24.
  31. Haack, Susan (1993), p. 80-87.
  32. Sosa, Ernest (1980). « The Raft and the Pyramid: Coherence versus Foundations in the Theory of Knowledge », Midwest Studies in Philosophy, vol. 5, n° 1, p. 3-26.
  33. Zovko, Jure et Renić, Ivana (2024). « Neurath's Ship Metaphor », Epistemological Studies, vol. 61, n° 1, p. 75-93.
  34. Plutarque, Vies parallèles, Thésée, 23, 1. Édition des Belles Lettres (1957), Paris, p. 22-24.
  35. Peirce, Charles Sanders (1868). « Some Consequences of Four Incapacities », Collected Papers, vol. 5, §589.
  36. Thagard, Paul (1988). Computational Philosophy of Science, Cambridge, MIT Press, p. 127-130.
  37. Griffiths, Thomas L., Kemp, Charles et Tenenbaum, Joshua B. (2008). « Bayesian Models of Cognition » dans Sun, Ron (ed.), Cambridge Handbook of Computational Psychology, Cambridge, Cambridge University Press, p. 59-100.
  38. DePaul, Michael R. (1993). Balance and Refinement: Beyond Coherence Methods of Moral Inquiry, Londres, Routledge, p. 16-23.
  39. Verheij, Bart (1996). Rules, Reasons, Arguments: Formal Studies of Argumentation and Defeat, thèse de doctorat, Université de Maastricht, p. 45-48.

Sources primaires

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  • Carnap, Rudolf (1928). Der logische Aufbau der Welt, Berlin, Weltkreis-Verlag. Traduction anglaise : The Logical Structure of the World (1967), Berkeley, University of California Press.
  • Carnap, Rudolf (1932). « Über Protokollsätze », Erkenntnis, vol. 3, p. 215-228. Traduction anglaise : « On Protocol Sentences », Noûs, vol. 21, n° 4 (1987), p. 457-470.
  • Descartes, René (1641). Meditationes de prima philosophia. Traduction française : Méditations métaphysiques, Paris, Vrin (2011).
  • Neurath, Otto (1913). « Die Verirrten des Cartesius und das Auxiliarmotiv (Zur Psychologie des Entschlusses) », Jahrbuch der Philosophischen Gesellschaft an der Universität zu Wien, p. 45-59.
  • Neurath, Otto (1921). Anti-Spengler, Munich, Georg D. W. Callwey.
  • Neurath, Otto (1932). « Protokollsätze », Erkenntnis, vol. 3, p. 204-214.
  • Neurath, Otto (1983). Philosophical Papers 1913-1946, éd. Robert S. Cohen et Marie Neurath, Dordrecht, Reidel, p. 91-99.
  • Peirce, Charles Sanders (1868). « Some Consequences of Four Incapacities », Journal of Speculative Philosophy, vol. 2, p. 140-157. Réédité dans Collected Papers (1931-1958), vol. 5, Cambridge, Harvard University Press, §564-589.
  • Quine, Willard Van Orman (1951). « Two Dogmas of Empiricism », The Philosophical Review, vol. 60, n° 1, p. 20-43.
  • Quine, Willard Van Orman (1960). Word and Object, Cambridge, MIT Press.
  • Quine, Willard Van Orman (1969). « Epistemology Naturalized » dans Ontological Relativity and Other Essays, New York, Columbia University Press, p. 69-90.
  • Rawls, John (1971). A Theory of Justice, Cambridge, Harvard University Press. Traduction française : Théorie de la justice (1987), Paris, Seuil.
  • Schlick, Moritz (1934). « Über das Fundament der Erkenntnis », Erkenntnis, vol. 4, p. 79-99.

Études secondaires

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  • BonJour, Laurence (1985). The Structure of Empirical Knowledge, Cambridge, Harvard University Press.
  • Cartwright, Nancy, Cat, Jordi, Fleck, Lola et Uebel, Thomas E. (1996). Otto Neurath: Philosophy between Science and Politics, Cambridge, Cambridge University Press.
  • Cat, Jordi (2024). « Otto Neurath » dans Zalta, Edward N. (ed.), Stanford Encyclopedia of Philosophy, Stanford, Stanford University, URL : https://plato.stanford.edu/entries/neurath/ (version du 1er mars 2024).
  • Daniels, Norman (1979). « Wide Reflective Equilibrium and Theory Acceptance in Ethics », The Journal of Philosophy, vol. 76, n° 5, p. 256-282.
  • DePaul, Michael R. (1993). Balance and Refinement: Beyond Coherence Methods of Moral Inquiry, Londres, Routledge.
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