Dictionnaire de philosophie/Besoin
Le besoin désigne, dans son sens le plus courant, une exigence vitale ou sociale dont la satisfaction apparaît comme nécessaire au maintien ou au développement de l'existence humaine. Cette notion, apparemment simple, recèle en réalité une complexité philosophique majeure, dans la mesure où elle engage des questions aussi fondamentales que la distinction entre nature et culture, la définition de l'être humain, et les conditions matérielles d'une vie véritablement humaine.
I. Besoin, nécessité et désir : premiers repérages conceptuels
[modifier | modifier le wikicode]La distinction besoin/désir
[modifier | modifier le wikicode]Il convient d'emblée d'établir une distinction conceptuelle entre besoin et désir, même si cette distinction demeure instable et problématique dans l'histoire de la philosophie. Le besoin peut être défini comme une nécessité naturelle qu'il faut combler sous peine de porter atteinte à la vie ou à l'intégrité du sujet[1]. Le désir, quant à lui, relèverait davantage de la conscience subjective d'un manque et porterait sur des objets qui excèdent la simple nécessité vitale.
Cependant, cette distinction apparemment claire se brouille dès qu'on l'examine de plus près. Chez Platon, dans Le Banquet, le désir (epithumia) ne peut porter que sur ce que l'on n'a pas, ce dont on manque[2]. Le désir apparaît alors comme conscience d'un manque, ce qui le rapproche considérablement du besoin. Mais tandis que le besoin désignerait un manque objectif, d'ordre physiologique, le désir serait le sentiment ou la conscience que notre esprit a de ce besoin corporel.
Cette articulation entre besoin et désir se complique encore chez les philosophes modernes. Pour Spinoza, comme nous le verrons, le désir n'est pas un manque mais une puissance d'affirmation. Chez Marx, la distinction prend une tournure historique et sociale : les besoins ne sont pas seulement naturels, ils sont aussi créés par l'histoire et la société.
Besoin et nécessité
[modifier | modifier le wikicode]Le besoin se distingue également de la simple nécessité au sens logique ou métaphysique. La nécessité dit ce qui ne peut pas ne pas être, ce qui est contraint par les lois de la nature. Le besoin, s'il renvoie bien à une forme de nécessité (la nécessité de se nourrir, par exemple), comporte toujours une dimension subjective et existentielle : c'est pour moi, en tant qu'être vivant, que tel besoin se présente comme nécessaire à satisfaire.
Kant établit une distinction éclairante entre différents types d'impératifs. Les impératifs hypothétiques prescrivent des moyens en vue d'une fin optionnelle (impératifs de l'habileté) ou en vue du bonheur (impératifs de la prudence). L'impératif catégorique, quant à lui, commande de manière inconditionnelle[3]. Or les besoins relèvent plutôt des impératifs hypothétiques : si je veux vivre, alors je dois manger. Mais cette conditionnalité apparente ne doit pas masquer le fait que le besoin s'impose avec la force d'une contrainte quasi-absolue.
II. Les besoins dans la philosophie antique : naturel et nécessaire
[modifier | modifier le wikicode]Aristote et la finalité naturelle
[modifier | modifier le wikicode]Pour Aristote, l'être humain est défini par sa nature (phusis) et sa fin (telos). L'homme est un animal politique, c'est-à-dire un être dont la nature le destine à vivre dans la cité[4]. Cette conception téléologique entraîne une certaine vision des besoins humains.
Dans la pensée aristotélicienne, l'âme possède plusieurs fonctions. L'âme végétative, commune à tous les vivants, est responsable de la nutrition, de la croissance et de la reproduction. L'âme sensitive, partagée avec les animaux, permet la perception et le mouvement. L'âme intellective, propre à l'homme, permet la pensée et le jugement rationnel[5]. À chaque niveau d'âme correspondent des besoins spécifiques. Les besoins végétatifs (se nourrir, se reproduire) sont les plus fondamentaux, mais l'être humain possède également des besoins sensitifs (éviter la douleur, rechercher le plaisir modéré) et des besoins intellectuels (connaître, comprendre).
Ce qui est remarquable dans la conception aristotélicienne, c'est que ces besoins ne sont pas de simples contraintes mécaniques, mais des manifestations de la nature téléologique de l'être humain. L'homme désire comprendre parce que cela correspond à sa nature rationnelle. Le besoin n'est donc pas ici une pure privation, mais l'expression d'une tendance naturelle vers l'accomplissement.
Aristote note également que le désir naît du défaut de quelque chose, d'un manque, ce que les Grecs nomment lendeia. Mais ce manque concerne tout être vivant mortel, et peut être très complexe : on peut désirer quelque chose que l'on possède déjà, par crainte de le perdre[6].
Épicure et la classification des désirs
[modifier | modifier le wikicode]C'est avec Épicure (341-270 av. J.-C.) que nous trouvons la classification la plus élaborée des besoins et désirs dans l'Antiquité. Dans sa Lettre à Ménécée, Épicure établit une typologie tripartite des désirs :
1. Les désirs naturels et nécessaires : ce sont les désirs indispensables soit à la vie elle-même (faim, soif, sommeil), soit à l'absence de trouble du corps (aochlèsia : protection contre le froid, les intempéries), soit au bonheur (eudaimonia : la philosophie, l'amitié)[7].
2. Les désirs naturels mais non nécessaires : ce sont les désirs qui répondent à des fonctions naturelles mais dont la non-satisfaction n'entraîne pas de douleur. Le désir sexuel en est l'exemple paradigmatique. Ces désirs peuvent être satisfaits, mais leur satisfaction ne doit pas devenir une source de dépendance ou d'inquiétude.
3. Les désirs vains (kenai epithumiai) : ce sont les désirs qui ne sont appropriés à notre nature qu'en apparence. Les désirs de richesse, de pouvoir, d'honneurs entrent dans cette catégorie. Ces désirs n'ont pas de limite naturelle et leur poursuite engendre nécessairement trouble et insatisfaction.
Cette classification épicurienne est fondamentale car elle établit un critère objectif de distinction entre les besoins authentiques et les faux besoins. Ce critère est double : d'une part, le caractère naturel ou non du désir ; d'autre part, son caractère nécessaire ou non. Seuls les désirs naturels et nécessaires méritent d'être satisfaits de manière inconditionnelle. Les désirs naturels non nécessaires peuvent être satisfaits avec modération. Les désirs vains doivent être écartés.
L'hédonisme épicurien se révèle ainsi être un ascétisme : le bonheur ne consiste pas dans la multiplication des plaisirs, mais dans la satisfaction frugale des seuls besoins naturels et nécessaires. L'ataraxie (absence de trouble de l'âme) et l'aponie (absence de douleur du corps) sont atteintes par cette restriction volontaire des désirs.
Cette approche épicurienne contient en germe une critique puissante de la société de consommation : en multipliant artificiellement les désirs, en créant des besoins factices, la société engendre l'insatisfaction perpétuelle et empêche l'accès au bonheur véritable.
III. La révolution moderne : du manque à la puissance
[modifier | modifier le wikicode]Spinoza et le conatus : le besoin comme puissance d'être
[modifier | modifier le wikicode]Avec Spinoza (1632-1677), nous assistons à un renversement complet de la conception traditionnelle du désir et, par conséquent, du besoin. Contrairement à la tradition platonicienne qui fait du désir l'expression d'un manque, d'une privation, Spinoza affirme que le désir est l'essence de l'homme[8].
Cette thèse s'inscrit dans le cadre plus large de la théorie du conatus. Spinoza écrit : « Chaque chose, autant qu'il est en elle, s'efforce de persévérer dans son être »[9]. Le conatus est donc l'effort pour persévérer dans l'être, la puissance d'exister qui caractérise tout étant. Chez l'homme, cet effort prend le nom d'appétit quand il concerne le corps, de volonté quand il concerne l'esprit, et de désir quand il est conscient.
L'innovation spinoziste est décisive : le désir ne naît pas d'un manque, mais d'une puissance positive d'affirmation. Nous ne désirons pas une chose parce qu'elle est bonne en soi ; c'est parce que nous la désirons que nous la jugeons bonne[10]. Le désir produit les valeurs, il ne les découvre pas.
Dès lors, le besoin lui-même doit être repensé. Il n'est plus simplement un manque à combler, mais l'expression d'un conatus contrarié ou diminué. Quand j'ai faim, ce n'est pas que je manque absolument de nourriture, c'est que ma puissance d'exister est momentanément diminuée et que mon conatus me pousse à rechercher ce qui restaurera cette puissance.
Cette conception entraîne une éthique de la joie : tout ce qui augmente notre puissance d'agir produit de la joie ; tout ce qui la diminue produit de la tristesse. Le bien moral se confond avec ce qui est utile à notre conatus, c'est-à-dire ce qui favorise notre persévérance dans l'être.
Il faut souligner la dimension révolutionnaire de cette conception pour la pensée politique et sociale. Si l'essence de l'homme est le conatus, si le désir est puissance d'affirmation et non manque passif, alors la répression des désirs et des besoins apparaît comme une violence faite à l'essence même de l'humanité. Une société véritablement rationnelle devrait favoriser le déploiement des conatus individuels, dans la mesure où ceux-ci ne s'opposent pas mais convergent quand ils sont éclairés par la raison.
Le tournant critique : Rousseau et les faux besoins
[modifier | modifier le wikicode]Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) réintroduit une dimension critique dans la réflexion sur les besoins en établissant une distinction entre besoins naturels et besoins artificiels. Dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755), Rousseau décrit l'homme à l'état de nature comme un être dont les besoins sont limités et facilement satisfaits.
À l'état de nature, l'homme n'a que des besoins simples : se nourrir, se reposer, s'accoupler. Ces besoins sont en harmonie avec ses capacités de satisfaction. Mais avec l'entrée dans l'état social, une multiplication infinie des besoins se produit : besoin de propriété, de reconnaissance, de luxe, de domination. Ces nouveaux besoins sont artificiels au sens où ils ne correspondent pas à la nature originelle de l'homme, mais sont créés par la société elle-même.
Cette analyse rousseauiste contient une dimension tragique : les besoins artificiels ne peuvent jamais être pleinement satisfaits. Le besoin de reconnaissance, en particulier, est essentiellement insatiable, car il dépend du regard d'autrui. L'homme social est donc condamné à l'insatisfaction permanente.
On trouve chez Rousseau une distinction entre les désirs naturels et nécessaires (qui peuvent soulager la douleur), les désirs naturels mais non nécessaires (qui peuvent diversifier le plaisir sans éliminer la douleur), et les désirs qui ne sont pas satisfaits mais ne causent pas de douleur (qui sont inutiles)[11].
IV. Marx et la théorie des besoins : historicité et aliénation
[modifier | modifier le wikicode]Les besoins comme production historique
[modifier | modifier le wikicode]Karl Marx (1818-1883) opère une révolution dans la compréhension des besoins en introduisant systématiquement la dimension historique et sociale. Dans l'Idéologie allemande (1845) et les Manuscrits de 1844, Marx développe l'idée que les besoins humains ne sont pas simplement des données naturelles fixes, mais qu'ils sont produits historiquement par l'activité humaine elle-même.
Marx distingue deux types de besoins :
1. Les besoins naturels : ce sont les besoins nécessaires au maintien de la reproduction physiologique de l'être humain (se nourrir, se vêtir, se loger). Mais même ces besoins « naturels » possèdent toujours une dimension sociale et historique : la manière de manger, ce que l'on considère comme nourriture acceptable, la quantité jugée nécessaire, tout cela varie selon les époques et les sociétés.
2. Les besoins historiquement créés : ce sont les besoins qui naissent du développement même de la production et de la société. Marx insiste sur le fait que le développement de la production ne se contente pas de satisfaire des besoins préexistants : il crée constamment de nouveaux besoins[12].
Cette théorie comporte plusieurs implications fondamentales :
a) L'être humain se définit par ses besoins changeants : contrairement à l'animal, dont les besoins restent identiques à travers les âges, l'être humain est un être dont l'essence est de transformer continuellement ses propres besoins. L'homme ne se contente pas de satisfaire des besoins donnés : il produit de nouveaux besoins par son activité.
b) Les besoins sont liés au mode de production : chaque forme d'organisation économique et sociale engendre ses propres besoins spécifiques. Le capitalisme, en particulier, se caractérise par une production incessante de nouveaux besoins, qui deviennent autant de moyens de domination.
c) La distinction entre vrais et faux besoins prend une dimension politique : tous les besoins ne se valent pas. Certains besoins expriment l'aliénation de l'être humain, d'autres expriment sa véritable essence.
Ágnes Heller et la théorie critique des besoins
[modifier | modifier le wikicode]La philosophe hongroise Ágnes Heller (1929-2019), élève de György Lukács, a développé la théorie marxienne des besoins dans son ouvrage majeur La Théorie des besoins chez Marx[13]. Son apport est décisif pour comprendre la dimension critique de la notion de besoin.
Heller établit d'abord que tous les besoins sont réels. On ne peut pas diviser les besoins en « réels » et « imaginaires ». Si quelqu'un ressent un besoin, ce besoin existe effectivement. Le problème n'est donc pas de distinguer entre besoins réels et irréels, mais d'introduire un critère moral pour distinguer entre besoins légitimes et illégitimes.
Le critère proposé par Heller est le suivant : sont illégitimes les besoins dont la satisfaction fait d'autrui un simple moyen. Ainsi, le besoin d'opprimer, d'exploiter, d'humilier est certes un besoin réel, mais il est moralement condamnable car sa satisfaction transforme l'autre en instrument[14].
Heller introduit également la notion cruciale de besoins radicaux. Ces besoins radicaux sont ceux qui ne peuvent être satisfaits dans le cadre de la société capitaliste et qui, par conséquent, portent en eux une exigence de transformation sociale. Le besoin d'une vie non aliénée, le besoin d'activité créatrice libre, le besoin d'une reconnaissance authentique sont des besoins radicaux. Leur satisfaction requiert un dépassement du capitalisme.
Selon Marx, les acteurs du dépassement de la société basée sur la subordination sont ceux qui sont porteurs de besoins radicaux. Ces besoins ne s'articulent pas à une classe sociale déterminée de manière mécanique, mais émergent des contradictions de la société elle-même.
Heller distingue trois aspects dans la question des « vrais » et « faux » besoins :
1. L'opposition besoins réels/besoins imaginaires : cette opposition doit être rejetée. Tous les besoins conscients sont réels.
2. L'opposition besoins bons/besoins mauvais : cette opposition est légitime, sur la base d'un critère moral (ne pas faire d'autrui un simple moyen).
3. La question des besoins inconscients ou latents : il est possible que des groupes entiers aient des besoins dont ils ne sont pas encore pleinement conscients, et dont la prise de conscience transformerait leur système de besoins. C'est ici qu'intervient la notion de besoins radicaux.
La manipulation des besoins sous le capitalisme
[modifier | modifier le wikicode]La critique marxiste met en lumière un phénomène central de la société capitaliste : la production systématique de besoins artificiels comme moyen de domination. Le capitalisme ne se contente pas de produire des marchandises pour satisfaire des besoins préexistants ; il produit les besoins eux-mêmes comme condition de la reproduction du système.
Cette critique a été approfondie par l'École de Francfort, notamment par Herbert Marcuse dans L'Homme unidimensionnel (1964). Marcuse introduit la notion de faux besoins : ce sont les besoins « qui sont imposés à l'individu par des intérêts sociaux particuliers cherchant à le réprimer ». Ces faux besoins perpétuent « la peine, l'agressivité, la misère et l'injustice »[15].
Les faux besoins se caractérisent par le fait qu'ils aliènent l'individu au lieu de favoriser son émancipation. Le besoin de consommer toujours plus, de posséder les derniers objets technologiques, de se conformer aux normes sociales dominantes, sont autant de faux besoins créés par le système. Leur satisfaction procure peut-être un plaisir momentané, mais elle ne contribue pas au développement véritable de l'individu.
Cette analyse soulève évidemment la question : qui peut distinguer les vrais des faux besoins ? Marcuse répond que, en dernière instance, c'est l'individu lui-même qui doit pouvoir en décider, mais seulement dans des conditions de liberté véritable, c'est-à-dire libéré des manipulations idéologiques et publicitaires. Dans les conditions actuelles d'aliénation, l'individu est souvent incapable de reconnaître que ses propres besoins lui ont été imposés de l'extérieur.
V. Besoins et politique : enjeux contemporains
[modifier | modifier le wikicode]La question des besoins fondamentaux
[modifier | modifier le wikicode]La réflexion contemporaine sur les besoins a pris une tournure pratique et politique avec les théories des besoins fondamentaux (basic needs). Ces théories, développées notamment dans le cadre de l'économie du développement et de la philosophie politique, cherchent à identifier quels sont les besoins dont la satisfaction est nécessaire pour qu'un être humain puisse mener une vie digne.
Abraham Maslow a proposé en 1943 une hiérarchie des besoins, représentée sous forme de pyramide. À la base se trouvent les besoins physiologiques (faim, soif, sommeil), puis viennent les besoins de sécurité, les besoins d'appartenance et d'amour, les besoins d'estime, et au sommet le besoin d'accomplissement de soi (self-actualization)[16].
Cette théorie a été largement critiquée pour son caractère trop rigide et trop individualiste. Elle suppose une progression linéaire des besoins (il faudrait satisfaire les besoins inférieurs avant de pouvoir accéder aux supérieurs), ce qui est démenti par l'expérience : on peut avoir des besoins spirituels ou esthétiques même dans des situations de précarité matérielle.
Des approches plus récentes, comme celle d'Amartya Sen avec la théorie des capabilités (capabilities), déplacent l'accent des besoins vers les libertés réelles dont disposent les individus. Ce qui importe n'est pas seulement que certains besoins soient satisfaits, mais que les individus aient la capacité effective de vivre le type de vie qu'ils ont des raisons de valoriser[17].
Besoins et justice sociale
[modifier | modifier le wikicode]La question des besoins est au cœur des théories contemporaines de la justice sociale. Faut-il organiser la société de manière à garantir la satisfaction des besoins fondamentaux de tous ? Quels besoins doivent être considérés comme fondamentaux ?
Certains philosophes, comme les partisans de l'égalitarisme des ressources, estiment qu'une société juste doit garantir à chacun un accès égal aux ressources permettant de satisfaire ses besoins fondamentaux. D'autres, comme les partisans de l'égalitarisme du bien-être, considèrent qu'il faut viser l'égalité dans la satisfaction effective des besoins, ce qui peut requérir une distribution inégale des ressources (puisque certaines personnes ont des besoins plus importants que d'autres).
La perspective marxiste apporte ici une contribution spécifique : une société véritablement juste ne se contente pas de satisfaire les besoins existants, elle crée les conditions pour que se développent des besoins véritablement humains, c'est-à-dire des besoins qui correspondent au développement plein et entier des capacités humaines, et non à leur aliénation.
Le principe communiste énoncé par Marx, « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins »[18], ne signifie pas simplement une redistribution des ressources en fonction des besoins. Il implique une transformation complète du système des besoins lui-même : dans une société véritablement émancipée, les besoins ne seraient plus ceux, aliénés, créés par le capitalisme, mais des besoins authentiquement humains.
La crise écologique et la redéfinition des besoins
[modifier | modifier le wikicode]La crise écologique contemporaine impose une réévaluation radicale de notre compréhension des besoins. Le modèle de développement capitaliste repose sur une expansion illimitée des besoins, qui se heurte désormais aux limites physiques de la planète. La question devient : comment distinguer les besoins légitimes des besoins dont il faut apprendre à se passer ?
Cette question renvoie directement à la distinction épicurienne entre besoins naturels nécessaires, besoins naturels non nécessaires, et besoins vains. Face à l'urgence climatique, il devient impératif de réduire drastiquement nos besoins matériels, en particulier dans les pays riches. Mais cette réduction ne peut se faire de manière émancipatrice que si elle s'accompagne d'un développement des besoins véritablement humains : besoins de relations sociales riches, d'activité créatrice, de participation politique, de contemplation esthétique, etc.
Ágnes Heller note que la question des besoins est essentielle à notre époque : « Aucune politique sociale et écologique crédible ne peut se faire sans s'attacher à une compréhension le plus large possible de la construction sociale des besoins. Les notions de sobriété, de croissance, de marché ou de planification reposent sur des conceptions précises, quoique souvent implicites, de la nature et de la formation des besoins »[19].
La notion de sobriété ou de décroissance ne doit pas être comprise comme une régression, un retour en arrière, mais comme un déplacement qualitatif des besoins : moins de besoins matériels aliénés, plus de besoins relationnels et créatifs. C'est ici que la distinction entre besoins quantitatifs (toujours insatiables) et besoins qualitatifs (susceptibles de satisfaction durable) devient cruciale.
Conclusion : Pour une politique des besoins émancipatrice
[modifier | modifier le wikicode]La notion de besoin, loin d'être une simple donnée naturelle ou psychologique, se révèle être un concept philosophique et politique de première importance. L'histoire de la philosophie nous montre que les besoins humains ne sont ni purement naturels ni purement culturels : ils sont historiquement produits par l'activité humaine elle-même.
La distinction entre vrais et faux besoins, besoins authentiques et besoins aliénés, n'est pas une distinction académique : elle engage notre compréhension de ce qu'est une vie véritablement humaine et émancipée. Contre le relativisme qui considère que tous les besoins se valent, et contre le paternalisme qui prétend décider à la place des individus quels sont leurs « vrais » besoins, il faut maintenir qu'il existe un critère objectif de distinction : sont légitimes les besoins dont la satisfaction ne fait pas d'autrui un simple moyen, et favorise le développement des capacités humaines ; sont illégitimes les besoins dont la satisfaction perpétue l'aliénation et l'exploitation.
La crise écologique actuelle rend cette distinction plus urgente que jamais. Il ne s'agit pas de prôner une austérité mortifère, mais de promouvoir un déplacement qualitatif des besoins : de la consommation matérielle illimitée vers des formes de vie sociale, créative et contemplative plus riches. Cette transformation ne peut être imposée de l'extérieur : elle doit naître de la prise de conscience collective des besoins radicaux, ceux dont la satisfaction exige un dépassement du système actuel.
Comme l'écrivait Marx, l'émancipation humaine ne consiste pas seulement à satisfaire les besoins existants, mais à créer les conditions d'une libre production des besoins eux-mêmes. Une société véritablement libre serait une société où les individus, libérés des contraintes de la survie immédiate et des manipulations idéologiques, pourraient déterminer collectivement et démocratiquement quels besoins méritent d'être développés, et quels besoins doivent être dépassés.
Notes et références
[modifier | modifier le wikicode]- ↑ Cette définition correspond à l'approche traditionnelle que l'on trouve notamment chez Épicure
- ↑ Platon, Le Banquet, 199d-200e
- ↑ Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785
- ↑ Aristote, Politique, I, 2, 1253a
- ↑ Aristote, De l'âme (Peri psychès)
- ↑ Voir l'analyse d'Anne Merker sur Aristote et le désir
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, 127-128
- ↑ Spinoza, Éthique, III, proposition 9, scolie
- ↑ Spinoza, Éthique, III, proposition 6
- ↑ Spinoza, Éthique, III, proposition 9, scolie
- ↑ Rousseau, repris dans la tradition épicurienne
- ↑ Marx et Engels, L'Idéologie allemande, 1845
- ↑ Ágnes Heller, La Théorie des besoins chez Marx, Éditions sociales, réédition 2008
- ↑ Ágnes Heller, « Les "vrais" et les "faux" besoins », Mouvements n°54, 2008
- ↑ Herbert Marcuse, L'Homme unidimensionnel, 1964
- ↑ Abraham Maslow, "A Theory of Human Motivation", 1943
- ↑ Amartya Sen, Development as Freedom, 1999
- ↑ Marx, Critique du programme de Gotha, 1875
- ↑ Introduction à la réédition de La Théorie des besoins chez Marx, 2024
Références bibliographiques
[modifier | modifier le wikicode]Textes classiques :
- Platon, Le Banquet, trad. fr. Luc Brisson, GF Flammarion, 1998
- Aristote, De l'âme (Peri psychès), trad. fr. Richard Bodéüs, GF Flammarion, 1993
- Aristote, Politique, trad. fr. Pierre Pellegrin, GF Flammarion, 1990
- Épicure, Lettres, maximes et autres textes, trad. fr. Pierre-Marie Morel, GF Flammarion, 2011
- Spinoza, Éthique, trad. fr. Bernard Pautrat, Seuil, 1988
- Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, GF Flammarion, 1992
Textes modernes et contemporains :
- Marx, Karl et Engels, Friedrich, L'Idéologie allemande, Éditions sociales, 2012
- Marx, Karl, Critique du programme de Gotha, in Œuvres. Économie I, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1965
- Marcuse, Herbert, L'Homme unidimensionnel, trad. fr. Monique Wittig et l'auteur, Minuit, 1968
- Heller, Ágnes, La Théorie des besoins chez Marx, trad. fr., Éditions sociales, 1978, réédition 2024
- Heller, Ágnes, « Les "vrais" et les "faux" besoins », Mouvements, n°54, juin-août 2008
Études contemporaines :
- Maslow, Abraham, « A Theory of Human Motivation », Psychological Review, vol. 50, n°4, 1943, p. 370-396
- Sen, Amartya, Development as Freedom, Oxford University Press, 1999
- Nussbaum, Martha, Creating Capabilities. The Human Development Approach, Harvard University Press, 2011
- Soper, Kate, « Alternative Hedonism and the Citizen-Consumer », in Citizenship and Consumption, éd. Frank Trentmann, Palgrave Macmillan, 2007