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Dictionnaire de philosophie/Chamfort

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※ Chamfort ※


Repères biographiques : naissance, formation, entrée dans les lettres

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Une naissance substituée

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L'homme que la postérité connaît sous le nom de Chamfort est baptisé le 22 juin 1740, en l'église Saint-Genès de Clermont, sous le nom de Sébastien-Roch Nicolas, la date traditionnelle de 1741, que donne la notice d'Auguis, a été corrigée par Claude Arnaud à partir des registres paroissiaux. C'est le nom, et ce sont les prénoms, d'un enfant qui vient de mourir en bas âge chez l'épicier Nicolas ; c'est aussi le nom d'un enfant qui n'est pas celui du couple Nicolas. Sa mère biologique est Jacqueline de Cisternes de Vinzelles, dite la dame de Montrodeix, issue d'une très ancienne famille d'Auvergne de noblesse chevaleresque ; épouse depuis 1719 du procureur général Jean-François Dauphin de Leyval, seigneur de Montrodeix, mère déjà de deux filles, elle est enceinte à quarante-quatre ans des œuvres de Pierre Nicolas, chanoine semi-prébendé de la cathédrale de Clermont, parent de l'épicier. Pour étouffer le scandale, un échange de berceaux est arrangé avec la famille Nicolas, dont l'enfant légitime vient de s'éteindre. Le nouveau-né prend l'identité du mort, et l'épouse de l'épicier, Thérèse Creuzet, quarante-quatre ans elle aussi, devient sa mère officielle.

Cet épisode, dont les éléments ont été établis par le baron d'Espinchal dans des mémoires inédits et confirmés par les recherches de Claude Arnaud, ne relève pas du simple pittoresque biographique. Claude Arnaud, qui a consacré à cette question les pages les plus neuves de sa biographie, voit dans la découverte de ses origines un événement dont les répercussions sur l'œuvre sont considérables. Vers l'âge de sept ou huit ans, l'enfant apprend de Thérèse Nicolas qu'il descend d'une lignée chevaleresque par sa mère, qu'il aurait pu être un Dauphin de Leyval ou un Vinzelles, et qu'il a été privé de son rang au nom des convenances. Cette découverte laisse sur lui une blessure dont on peut penser que l'œuvre ultérieure porte la trace, tantôt comme ressentiment avoué, tantôt comme méfiance générale à l'égard des institutions sociales, même s'il faut se garder de tout ramener à cette seule clé. L'adoption fait qu'il n'est plus tout à fait de la noblesse, sans être non plus vraiment du peuple : la condition de bâtard, au sens plein, inscrit en lui une double appartenance qui ne se résoudra jamais. Sa mère biologique et son père, le chanoine, semblent être demeurés à distance ; de Pierre Nicolas, mort en 1783, il ne parlera jamais publiquement. C'est à Thérèse Nicolas seule qu'il rendra les devoirs d'un fils, avec une piété filiale qui ne s'est jamais démentie et dont témoignent ses lettres.

Le collège des Grassins

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Conduit à Paris à l'été 1750 muni d'une demi-bourse, Sébastien Nicolas entre au collège des Grassins, sur la montagne Sainte-Geneviève, l'un des établissements les plus exigeants de l'université (Arnaud, Chamfort, p. 23-25). Il s'y distingue d'abord par son caractère difficile, puis, à partir de la troisième, par des succès continus ; en rhétorique, il est présenté aux cinq épreuves du Concours général, remporte quatre prix, il manque le thème latin, puis, sur l'insistance du collège, remet ses quatre titres en jeu et l'emporte cette fois sur toute la ligne : son nom est inscrit en lettres d'or sur les cinq tableaux d'honneur du réfectoire. Ce succès, dont le souvenir ne le quittera plus quand il sera question de concours, de couronnes et d'académies, est inséparable d'une seconde formation, plus irréversible encore : la lecture des Anciens. Homère, Plutarque, Lucien, les Stoïciens nourrissent sa géographie mentale et dessinent un idéal de dignité que la société contemporaine ne cessera, à ses yeux, de démentir. Avant d'être renvoyé pour s'être opposé à son professeur de grec Lebeau, il songe un instant à partir pour l'Amérique avec son condisciple Letourneur : « Avant de faire le tour du monde, si nous faisions le tour de nous-mêmes ? » aurait-il dit à Cherbourg. Le trait est rapporté par Sélis, et le mot résume déjà une disposition dont les Maximes feront la méthode.

Il quitte alors le collège et refuse l'état ecclésiastique auquel l'habit d'abbé, porté comme la plupart des enfants pauvres formés par l'Église, semblait le destiner. « Je ne serai jamais prêtre, dit-il au principal ; j'aime trop le repos, la philosophie, les femmes, l'honneur, la vraie gloire ; et trop peu les querelles, l'hypocrisie, les honneurs et l'argent. » La déclaration est prémonitoire ; elle trace à l'avance, non sans ironie, les limites que sa vie aura voulu tenir.

Les succès académiques et mondains

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Jeté sans fortune dans la vie littéraire, Chamfort, nom qu'il se donne au début des années 1760, vit d'abord de travaux alimentaires et de sermons composés pour des prédicateurs. La reconnaissance vient par les voies convenues : la comédie avec La Jeune Indienne (1764), puis Le Marchand de Smyrne (1770) ; l'éloquence académique avec l'Épître d'un père à son fils sur la naissance d'un petit-fils, couronnée par l'Académie française, l'Éloge de Molière qui remporte en 1769 le prix de l'Académie, et l'Éloge de La Fontaine qui, en 1774, lui vaut celui de l'Académie de Marseille face à La Harpe ; la tragédie enfin avec Mustapha et Zéangir, jouée à Fontainebleau en 1776 et qui lui vaut une pension sur les menus-plaisirs ainsi que la place de secrétaire des commandements du prince de Condé, emploi dont il se déchargera bientôt, ne supportant aucune forme de dépendance. Durant ces années, il partage sa vie entre les soins que réclame une santé ruinée par des maladies vénériennes contractées jeune, Spa, Contrexéville, Barèges, et la fréquentation des salons, en particulier celui de Madame Helvétius à Auteuil, qui demeurera pour lui une seconde famille.

La réception à l'Académie française, en avril 1781, n'est obtenue qu'à la troisième tentative, après deux candidatures malheureuses et plusieurs désistements, notamment en faveur de Chabanon, qui avait menacé de se suicider en cas d'échec. Chamfort occupe le fauteuil laissé vacant par La Curne de Sainte-Palaye ; il y prononce un discours qui fit date autant par son brio que par ses ambiguïtés. Il y louait, comme il se devait, le roi, la reine, le prince de Condé et la compagnie qui le recevait, mais s'attaquait aussi, non sans audace, à la chevalerie que son prédécesseur avait étudiée, comme à une caste ayant pour vice principal la morgue et le refus de s'allier à d'autres classes, allusion à peine voilée à la noblesse de son temps. Cette dualité entre reconnaissance officielle et critique voilée, qui deviendra la marque de ses années révolutionnaires, est déjà entière dans ce discours.

Mirabeau, Sieyès, les années de la Révolution

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La rencontre décisive de la vie intellectuelle de Chamfort est celle de Mirabeau, autour de 1783-1784. Pendant près de sept ans, selon le témoignage de Ginguené (Notice, p. xliii sq.) et l'analyse qu'en donne Arnaud (Chamfort, chap. 11-17), les deux hommes se voient presque chaque jour. Chamfort sert au comte plébéien de conseiller, de conscience, de correcteur et parfois de plume : il rédige ou co-rédige des passages importants des Considérations sur l'ordre de Cincinnatus, des discours et des articles que Mirabeau publie ou prononce sous son propre nom, y compris le Discours contre les Académies que le tribun devait lire à l'Assemblée nationale en 1791 ; une fois Mirabeau mort, Chamfort publiera ce texte sous son propre nom. Cette collaboration souterraine, attestée par la correspondance et rappelée par Ginguené puis par Arnaud, place Chamfort dans une position originale : il est, selon le mot d'Arnaud, « l'éminence grise » de la première Révolution, l'homme qui parle par la bouche des autres et qui fait passer ses formules dans les discours et les journaux, refusant de paraître lui-même à la tribune comme il avait refusé de paraître au théâtre. Un collaborateur de Mirabeau, Dumont, résume : « Pendant que d'autres voulaient attaquer le colosse avec un bélier, Chamfort cherchait à le cribler de traits satiriques. »

Sa seconde amitié politique, celle de Sieyès, est de la même veine. Chamfort appelait Sieyès son « puritain » ; l'abbé lui rendait un respect qu'il accordait à peu de ses contemporains. Selon une anecdote rapportée par le comte de Lauraguais et publiée en 1802, mais contestée dès cette date par Suard (voir Arnaud, p. 186-187, et les notes afférentes),, Chamfort aurait lui-même soufflé à Sieyès, au début de 1789, le titre et la formule qui firent le succès du pamphlet le plus célèbre de la Révolution : « Qu'est-ce que le tiers état ? Tout. Qu'a-t-il ? Rien. » Sieyès y ajoutera : « Que veut-il ? Quelque chose. » Vraie ou romancée, l'anecdote dit quelque chose d'exact : dans l'hiver précédant les États généraux, Chamfort était au carrefour des réseaux qui préparèrent la transformation du tiers en Assemblée nationale, et ses formules traversaient les brochures comme les conversations. Il est probable qu'il ait eu, par ces voies obliques, un rôle dans la formulation des mots qui firent la Révolution, sans jamais apparaître en première ligne.

Devenu collaborateur du Mercure de France après 1789, Chamfort entreprend avec Pierre-Louis Ginguené, dont l'amitié sera le dernier appui de sa vie, et avec d'autres la publication des Tableaux historiques de la Révolution française, accompagnés des gravures célèbres de Prieur. Il en fournit le texte des treize premières livraisons, composées chacune de deux tableaux, avant que la maladie et les persécutions ne l'obligent à abandonner l'entreprise, continuée par Ginguené. Nommé par Roland en 1792 à l'un des postes de direction de la Bibliothèque nationale, il y demeure jusqu'à son arrestation. Rallié d'abord aux Girondins, il dirigea brièvement la Gazette de France sous la même période,, méfiant à l'égard de Robespierre et des Jacobins dès 1791, il se trouve à partir de 1793 dans la position intenable de celui qui a servi la Révolution avec ferveur et qui la voit se retourner contre lui.

L'arrestation, le suicide, la mort

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Dénoncé en juillet 1793 par un employé subalterne de la Bibliothèque, Tobiesen Duby, qui convoitait sa place et trouva dans ses propos imprudents les prétextes qu'il cherchait, Chamfort avait critiqué Marat publiquement, puis salué Charlotte Corday comme l'auteur d'une « œuvre sublime »,, Chamfort est arrêté à l'aube du 2 septembre 1793, date anniversaire des massacres de l'année précédente (le dossier du Comité de sûreté générale, Archives nationales F7 4638, est analysé par Arnaud, p. 283-292). Il passe deux jours à la prison des Madelonnettes, dans des conditions que son état de santé rendait presque intolérables : entassement, vermine, privation de soins, menace permanente du pire. Libéré sur ordre du Comité de sûreté générale, il doit vivre sous la surveillance d'un gendarme et jure qu'il ne se laissera jamais reconduire en prison. Lorsque, quelque temps plus tard, on vient lui signifier qu'il doit retourner en détention, au Luxembourg et non aux Madelonnettes, comme il l'apprendra trop tard,, il se retire dans un cabinet voisin, se tire une balle dans la tête qui lui fracasse la cloison nasale et l'œil droit sans pénétrer jusqu'au cerveau, puis, l'arme ayant failli, s'entaille à plusieurs reprises le cou, la poitrine, les cuisses et les mollets au rasoir. Les chirurgiens dénombreront vingt-deux plaies, dont plusieurs profondes, et laisseront la balle en place, jugeant son extraction mortelle.

Contre toute attente, il ne meurt pas. Pendant plus de six mois, il survit dans un état de mutilation que Ginguené décrit avec effroi, recevant ses proches, commentant la politique, dictant des notes à son biographe, travaillant même, avec Ginguené et Jean-Baptiste Say, au projet d'une revue philosophique, La Décade philosophique, qui verra le jour après sa mort. Il finit par succomber, non à ses blessures premières, mais à une erreur du chirurgien Brasdor, qui referma ses plaies sans leur ménager d'ouverture : l'humeur se répandit dans le corps et provoqua une violente inflammation de la vessie. Desault, un des plus grands chirurgiens vivants, fut appelé en renfort, mais se trompa de remède et décida trop tard une opération. Chamfort meurt le dimanche 13 avril 1794, veillé par ses derniers amis ; son enterrement, dans l'atmosphère de la Terreur, ne réunit qu'un très petit cortège, Ginguené, Sieyès, Colchen et Van Praet en tête. Son corps, jeté quelque temps plus tard parmi les restes anonymes des cimetières parisiens d'Ancien Régime, finira, selon toute vraisemblance, dans les catacombes. Ses manuscrits, pillés au moment des scellés, ne seront que partiellement retrouvés par Ginguené, qui en tirera en 1795 la première édition de ses Œuvres, celle qui a donné à Chamfort son existence posthume comme moraliste.

L'œuvre et ses formes

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L'œuvre de Chamfort, telle qu'elle nous est parvenue, est volontairement hétérogène et ne se laisse pas aisément ranger sous une étiquette unique. Les cinq volumes que rassemble l'édition Auguis en 1824-1825 juxtaposent en effet des registres que la tradition littéraire avait jusque-là tenus séparés : la dissertation académique, l'éloge, la comédie et la tragédie, les contes en vers et les épîtres, les notes sur La Fontaine et sur Racine, les articles critiques destinés au Mercure, les Tableaux historiques de la Révolution, et surtout les deux ensembles qui ont assuré sa survie, les Maximes et pensées et les Caractères et anecdotes,, tous deux recueillis après sa mort par Ginguené sur les feuillets épars que l'auteur tenait par-devers lui et ne montrait à personne. Il est essentiel, pour bien lire Chamfort, de savoir qu'il n'a jamais voulu publier ces feuillets. Un long préambule, rédigé aux alentours de 1790 et que Ginguené a placé en tête des Maximes, énumère les raisons de ce silence : dégoût du public, peur de mourir sans avoir vécu, certitude que tous les hommes célèbres qu'il a connus ont été malheureux, refus enfin de vouloir plaire encore à qui ne lui ressemble pas.

Cette dispersion formelle n'est pas un accident. Chamfort lui-même, dans le premier chapitre de ses Maximes générales, avertit que la maxime n'est qu'un abrégé qui vaut par la finesse des observations dont elle procède, et que l'esprit médiocre transforme en règle absolue ce qui, chez son auteur, n'était qu'un relevé singulier. « Les maximes, les axiômes sont, ainsi que les abrégés, l'ouvrage des gens d'esprit qui ont travaillé, ce semble, à l'usage des esprits médiocres ou paresseux. » L'homme supérieur, poursuit-il, « saisit tout d'un coup les ressemblances, les différences qui font que la maxime est plus ou moins applicable à tel ou tel cas, ou ne l'est pas du tout ». Le fragment n'est donc pas, chez Chamfort, l'expression d'une vérité synthétique, mais l'enregistrement ponctuel d'un regard : il note ce qu'il voit, comme le naturaliste qui découvre, au-delà de ses classes et de ses divisions, « l'insuffisance des divisions et des classes ». Le caractère aphoristique de son œuvre majeure n'est ainsi pas une concession à la brièveté, mais la traduction formelle d'une méthode d'observation qui se défie des systèmes.

On aurait tort, cependant, d'isoler les Maximes du reste de l'œuvre. Les Éloges de Molière et de La Fontaine, la Dissertation sur l'imitation de la nature, le Discours de réception à l'Académie, le petit traité Des Académies qu'il composa pour Mirabeau, et jusqu'aux ébauches d'une histoire du théâtre ancien et moderne conservées dans le tome IV de l'édition Auguis, forment, avec les fragments moraux, un ensemble cohérent. On y reconnaît partout la même main : celle d'un écrivain pour qui la littérature n'est pas séparable de la peinture des mœurs, et pour qui l'histoire des formes, la fable, la comédie, l'éloge, est aussi une histoire sociale. Les Tableaux historiques de la Révolution, de leur côté, prolongent pour le présent ce que les Caractères et anecdotes avaient entrepris pour la cour de Louis XV : fixer, dans une série de scènes détachées, le visage changeant d'une société qui se défait.

Les comédies et la tragédie

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La carrière théâtrale de Chamfort est brève, cinq pièces entre 1764 et 1776, et inégale, mais elle engage des questions qui resteront au cœur de sa pensée. La Jeune Indienne (1764), comédie en un acte et en vers inspirée d'un épisode du Spectator anglais, met en scène une jeune fille élevée dans l'état de nature qui découvre les convenances de la société européenne et s'en étonne ; le thème, proche du Huron de Voltaire et de l'Ingénu, est celui du regard étranger porté sur les mœurs civilisées, et l'on reconnaît déjà, dans cette confrontation entre naïveté naturelle et artifice social, une intuition que les Maximes développeront dans un tout autre registre. Le Marchand de Smyrne (1770), comédie en un acte en prose, transpose la critique sociale sur un autre plan : un marchand d'esclaves y met en vente des captifs européens, parmi lesquels un gentilhomme et un chevalier, que personne ne veut acheter et qui finissent « donnés pour rien », satire de la noblesse que Chamfort rappellera lui-même, dans sa défense de 1793, comme preuve de ses convictions républicaines.

La tragédie de Mustapha et Zéangir, représentée à Fontainebleau en 1776 devant la cour, est l'œuvre la plus ambitieuse et, au jugement d'Arnaud, la plus révélatrice de ses limites d'écrivain dramatique. Le sujet est emprunté à l'histoire ottomane, les amours et la mort de deux frères, fils de Soliman le Magnifique, et le traitement s'inscrit dans la filiation racinienne : plusieurs scènes, selon Auguis, témoignent de la profondeur avec laquelle Chamfort avait étudié la manière de Racine, et « jusqu'où il en aurait peut-être porté l'imitation ». La pièce obtint un succès de circonstance, mais elle fut plus froidement reçue par le parterre parisien. Le demi-échec marqua Chamfort. Il n'écrira plus pour le théâtre, et ce silence volontaire est à la fois un trait de caractère, il ne voulait s'exposer qu'à coup sûr, et le signe d'un déplacement vers un mode d'écriture plus personnel, plus fragmentaire, moins dépendant du jugement collectif : les Maximes. Arnaud formule ce tournant en termes forts : Chamfort « mourut ainsi, sous la Terreur, en écrivain moyen, et presque oublié. De cette vie anthume il ne reste rien, sinon sa longue agonie, perceptible dans les maximes et pensées du second Chamfort. »

La critique littéraire : les Éloges, les Notes sur La Fontaine, le Commentaire sur Racine

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Les travaux de critique littéraire de Chamfort ont été longtemps éclipsés par les Maximes, mais ils représentent une part substantielle de l'œuvre et méritent d'être considérés pour eux-mêmes. L'Éloge de Molière (1769), couronné par l'Académie française, est un morceau d'éloquence où la célébration du poète comique se double d'une réflexion sur les rapports entre la comédie et la connaissance morale. Chamfort y défend l'idée que Molière est un philosophe autant qu'un dramaturge, et que la peinture des mœurs, lorsqu'elle atteint une certaine profondeur, vaut un traité de morale. L'Éloge de La Fontaine (1774), couronné par l'Académie de Marseille aux dépens de La Harpe, prolonge cette lecture en y ajoutant une attention au détail poétique : Chamfort y analyse la fable non seulement comme un véhicule d'enseignement, mais comme une forme originale d'écriture dont la naïveté apparente est le fruit d'un art savant. Les Notes sur les Fables de La Fontaine qui accompagnent cet Éloge dans l'édition Auguis offrent un commentaire suivi, livre par livre, où Chamfort alterne observations stylistiques et réflexions morales, elles sont l'un des premiers commentaires détaillés consacrés aux Fables.

Le tome V de l'édition Auguis contient, sous le titre d'Essai d'un commentaire sur Racine, des notes sur Esther et Athalie qui témoignent d'un égal souci d'analyser le travail du poète dans le détail de son texte. La Dissertation sur l'imitation de la nature, enfin, est un essai théorique où Chamfort aborde la question du naturel dans l'art dramatique : il y distingue l'imitation servile de la nature, qui ne produit que des copies, de l'imitation créatrice, qui saisit les « traits saillants » d'un caractère et les compose en un type intelligible. La question du naturel, qui traverse toute sa réflexion, des personnages de la comédie aux maximes sur la « composition factice » de la société,, trouve ici sa formulation théorique la plus explicite.

La tradition moraliste et ses déplacements

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Chamfort au terme d'une lignée

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Chamfort appartient à la lignée des moralistes français qui, de Montaigne à Vauvenargues, ont préféré la forme brève à la construction systématique et ont fait de l'observation des conduites humaines la matière même de la philosophie morale. Il reconnaît ses prédécesseurs sans détour : « Il y a deux classes de moralistes et de politiques : ceux qui n'ont vu la nature humaine que du côté odieux ou ridicule, et c'est le plus grand nombre ; Lucien, Montaigne, La Bruyère, La Rochefoucauld, Swift, Mandeville, Helvétius, etc. ; ceux qui ne l'ont vue que du beau côté et dans ses perfections ; tels sont Shaftesbury et quelques autres. Les premiers ne connaissent pas le palais dont ils n'ont vu que les latrines ; les seconds sont des enthousiastes qui détournent leurs yeux loin de ce qui les offense, et qui n'en existe pas moins. Est in medio verum. » Cette déclaration a l'apparence d'un éclectisme modéré, mais la suite de l'œuvre révèle un parti autrement plus décidé : si la vérité est au milieu, Chamfort campe ordinairement sur le versant sévère, celui qui voit dans la société l'ennemie de la nature et dans les usages consacrés autant d'artifices dont la raison, quand elle se ressaisit, reconnaît l'inanité.

Le rapport à La Rochefoucauld est à cet égard le plus significatif. Chamfort lui doit le goût de l'antithèse courte, de la chute paradoxale, de la démystification de l'amour-propre. Mais il déplace le centre d'analyse : chez l'auteur des Maximes, l'amour-propre est une disposition universelle, une loi de la nature humaine abstraite de tout cadre social ; chez Chamfort, il est toujours situé, inscrit dans un ordre de rangs, d'emplois et de préjugés dont il faut aussi dresser l'inventaire. La critique se fait institutionnelle autant que psychologique. « La plupart des nobles rappellent leurs ancêtres, à peu près comme un Cicerone d'Italie rappelle Cicéron » : la pointe ne porte plus seulement sur un trait de caractère, mais sur un état social qui confond la gloire héritée et la gloire due. C'est en ce point que Chamfort prend congé du moraliste classique : il inscrit les maximes dans une sociologie, et il rend à la critique de l'ordre social ce que le pessimisme janséniste avait rendu à la critique de l'amour-propre.

L'ascendant des Lumières

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À la tradition moraliste s'ajoute la pression des Lumières. Chamfort a lu Helvétius et fréquenté son cercle, il s'est nourri de Rousseau et de Diderot, il connaît les physiocrates et l'Encyclopédie. De l'utilitarisme helvétien, il retient l'idée que l'intérêt bien compris gouverne les actions humaines plus sûrement qu'aucune vertu, et que la morale sociale est largement le produit des institutions ; de Rousseau, il adopte l'intuition maîtresse selon laquelle l'état social a corrompu un état antérieur plus authentique, et que la plupart des douleurs humaines sont filles de la civilisation. Mais Chamfort n'est ni systématique comme Helvétius ni enthousiaste comme Rousseau. Il ne propose aucune refondation théorique, aucun nouveau contrat social, aucune pédagogie. Son matérialisme est un scepticisme ; son rousseauisme, une nostalgie. À la fois héritier des moralistes du Grand Siècle et contemporain des philosophes, il occupe une position qu'on peut qualifier de liminaire : celle d'un moraliste des Lumières, plus proche, par la méthode, de La Bruyère que de d'Holbach, plus proche, par le jugement politique, de Condorcet que de La Rochefoucauld.

Anthropologie : nature, passions, raison

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La nature et la « composition factice »

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La pensée anthropologique de Chamfort repose sur une distinction structurante entre la nature et la société, mais cette distinction ne prend jamais, chez lui, la forme d'un mythe des origines à la manière rousseauiste. Il ne remonte pas à un homme primitif dont il reconstituerait la figure ; il se borne à faire apparaître, par contraste, ce que la socialisation a défait. « La société n'est pas, comme on le croit d'ordinaire, le développement de la nature, mais bien sa décomposition et sa refonte entière. C'est un second édifice, bâti avec des décombres du premier. » L'image vaut d'être méditée : elle récuse le modèle progressiste d'une civilisation qui perfectionnerait la nature, mais sans verser dans l'utopie du retour ; elle suggère que la société travaille toujours avec les matériaux de ce qu'elle défait, et que l'on trouve, çà et là, les débris d'une architecture antérieure, comme ces expressions naïves d'un sentiment vrai qui, par surprise, nous émeuvent dans la conversation des grands et qui sont, dit-il, « un hommage à la nature ».

Si la civilisation est une décomposition, c'est qu'elle substitue à la spontanéité des affections primitives un système d'usages, de rangs et d'intérêts qui ne souffre plus d'y paraître. « En général, si la société n'était pas une composition factice, tout sentiment simple et vrai ne produirait pas le grand effet qu'il produit : il plairait sans étonner ; mais il étonne et il plaît. Notre surprise est la satire de la société, et notre plaisir est un hommage à la nature. » Le ressort de la critique n'est donc pas la dénonciation d'une déchéance abstraite ; c'est l'observation que la société du XVIIIe siècle a rendu extraordinaire ce qui devrait être ordinaire, et qu'elle fait de la sincérité une rareté muséale.

Passions et raison

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Le rapport entre passions et raison, qui avait occupé toute la philosophie morale du XVIIe siècle, se voit chez Chamfort notablement redistribué. Aux moralistes augustiniens qui avaient fait des passions la source de la corruption humaine, il oppose une thèse exactement inverse : « L'homme, dans l'état actuel de la société, me paraît plus corrompu par sa raison que par ses passions. Ses passions (j'entends ici celles qui appartiennent à l'homme primitif) ont conservé, dans l'ordre social, le peu de nature qu'on y retrouve encore. » C'est la raison, c'est-à-dire le calcul, l'artifice, l'intérêt social, qui a altéré l'homme ; les passions, en ce qu'elles ont d'immédiat et de naturel, en sauvent encore quelque chose. La formule n'est pas dirigée contre la raison en général, Chamfort reste un homme des Lumières, mais contre la raison sociale, c'est-à-dire contre l'instrument par lequel l'homme en société apprend à dissimuler, à ménager et à se vendre.

De cette valorisation des passions naturelles découle une manière de stoïcisme tempéré. Chamfort ne recommande ni le triomphe sur les passions ni leur libre cours ; il recommande leur authenticité. Un sentiment vrai, éprouvé à temps, vaut, dit-il, mieux que toutes les réflexions savantes : « Le moraliste qui voudrait faire taire ses passions est comme le chimiste qui voudrait éteindre son feu. » La dignité du caractère, qui donnera son titre à l'un des chapitres des Maximes, est moins une maîtrise qu'une fidélité : le refus obstiné de laisser la société défaire en soi ce qui reste de sensibilité spontanée.

Critique de la société

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Les niches et les rangs

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L'image la plus achevée qu'ait laissée Chamfort de la hiérarchie sociale est celle de l'édifice aux niches. Il faut la citer presque entièrement, car elle résume, mieux qu'aucune formule générale, sa manière d'analyser l'ordre monarchique : « On peut considérer l'édifice métaphysique de la société comme un édifice matériel qui serait composé de différentes niches ou compartiments, d'une grandeur plus ou moins considérable. Les places avec leurs prérogatives, leurs droits, etc., forment ces divers compartiments, ces différentes niches. Elles sont durables, et les hommes passent. Ceux qui les occupent sont tantôt grands, tantôt petits ; et aucun ou presque aucun n'est fait pour sa place. Là, c'est un géant courbé ou accroupi dans sa niche ; là, c'est un nain sous une arcade : rarement la niche est faite pour la statue. » L'analogie architecturale permet un renversement du principe aristocratique : les places, loin d'être l'expression des mérites qu'elles couronnent, les précèdent et les commandent ; les hommes s'y insèrent avec les disproportions qu'impose la naissance ou la faveur ; et ce qui choque, c'est moins telle inégalité particulière que la règle générale qui veut que l'instrument ne convienne jamais à son étui.

Cette image n'est pas isolée. Elle prolonge une série d'observations où Chamfort met en évidence le caractère purement conventionnel de la considération sociale. « Un sot, fier de quelque cordon, me paraît au-dessous de cet homme ridicule qui, dans ses plaisirs, se faisait mettre des plumes de paon au derrière par ses maîtresses. » La comparaison est volontairement grossière ; elle a pour fonction de rappeler que les ornements sociaux, rubans, croix, charges, décorations, ne valent pas davantage, philosophiquement, que les parures que chacun s'octroie en privé, et que l'adhésion à ces signes trahit chez qui les porte une infériorité morale que nul plumage ne rachète.

Les grands, les riches, les gens du monde

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Le chapitre III des Maximes générales, entièrement consacré « à la société, aux grands, aux riches et aux gens du monde », développe une critique qui, sous l'apparence de notes détachées, constitue une véritable sociologie de la cour et des salons. Chamfort y parle en témoin. Il a vu l'aristocratie de très près, elle l'a fêté autant qu'elle l'a humilié,, il a servi comme secrétaire du prince de Condé et comme secrétaire du Cabinet de Madame Élisabeth, sœur de Louis XVI ; il a subi la protection affectueuse du comte de Vaudreuil, favori du comte d'Artois, dont il fut proche sans jamais se laisser acquérir ; il a connu intimement Julie Careau, Marthe Buffon, Henriette de Nehra. Son regard est d'autant plus aigu que la société qu'il peint est celle où il fut à la fois admis et étranger. « La société, écrit-il, est composée de deux grandes classes : ceux qui ont plus de dînés que d'appétit, et ceux qui ont plus d'appétit que de dînés. » La formule, d'abord plaisante, est en fait une synthèse économique : l'inégalité y est ramenée à un déséquilibre de besoins et de moyens qui dérobe à ceux qui pâtissent le nécessaire et à ceux qui possèdent la capacité même d'en jouir.

À cette critique économique s'ajoute une critique morale. « On ne peut vivre dans la société, après l'âge des passions. Elle n'est tolérable que dans l'époque où l'on se sert de son estomac pour s'amuser, et de sa personne pour tuer le temps. » Ce que Chamfort dénonce n'est pas seulement le luxe ; c'est l'ennui organisé, le remplissage des heures par des plaisirs convenus, la soumission à des liturgies de politesse que rien n'anime plus. Les « gens du monde », remarque-t-il encore, « ne sont pas plutôt attroupés qu'ils se croient en société », mot qui distingue la véritable société, commerce de pensées et d'affections, de cette agrégation où chacun surveille chacun sans jamais rien échanger.

La noblesse héréditaire et les préjugés

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De toutes les institutions qu'il critique, la noblesse héréditaire est celle contre laquelle Chamfort déploie la plus grande énergie. Il y voit non seulement un abus particulier, mais le symptôme de l'impuissance propre à la pensée morale à l'égard des préjugés établis : « Veut-on avoir la preuve de la parfaite inutilité de tous les livres de morale, de sermons, etc. ? Il n'y a qu'à jeter les yeux sur le préjugé de la noblesse héréditaire. Y a-t-il un travers contre lequel les philosophes, les orateurs, les poètes aient lancé plus de traits satiriques, qui ait plus exercé les esprits de toute espèce, qui ait fait naître plus de sarcasmes ? cela a-t-il fait tomber les présentations, la fantaisie de monter dans les carrosses ? » La remarque, frappante par sa conclusion désabusée, engage une thèse générale sur l'impuissance du discours moral face aux institutions : la critique raisonnée ne détruit pas ce que le rang, la fortune et l'habitude soutiennent. Elle explique, par avance, pourquoi Chamfort accueillera avec ferveur la Révolution : seule une transformation politique, et non un supplément d'arguments, peut détruire ce que les arguments n'ont pu défaire.

Le rapport entre opinions et institutions se laisse ainsi penser, chez Chamfort, selon une circularité qui n'est pas loin d'anticiper la critique idéologique : les opinions reçues naissent des institutions qui les soutiennent, et les institutions durent parce qu'elles sont reconduites par les opinions qu'elles ont engendrées. Chamfort cite à ce propos l'exemple de l'éducation, pour montrer que celle-ci ne peut être réformée séparément des réformes politiques et religieuses dont elle dépend. « L'éducation n'ayant d'autre objet que de conformer la raison de l'enfance à la raison publique relativement à ces trois objets [législation, religion, opinion publique], quelle instruction donner, tant que ces trois objets se combattent ? » On reconnaît là l'intuition qui sera celle, au siècle suivant, d'un certain républicanisme français : la formation des citoyens exige la transformation simultanée de toutes les sphères où se constitue leur raison.

La question de la bâtardise et du ressentiment

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Il importe, pour comprendre une part de la critique sociale chez Chamfort, de la rapporter à son expérience propre, tout en se gardant d'en faire la clé unique de l'œuvre. Claude Arnaud a proposé, dans la biographie qu'il lui a consacrée, une lecture d'ensemble articulée autour de la bâtardise et du ressentiment : « Ayant deux identités, celle, aristocratique, de sa mère ; celle, populaire, de sa famille adoptive,, il prend un surnom littéraire à l'âge de vingt ans : Chamfort. Pourtant il restera toujours aussi double que ce faux patronyme, qui commence en douceur et finit en revendication. » Cette lecture, qui a l'avantage de rendre intelligible la trajectoire dans son ensemble, du courtisan couronné au républicain pourchassé,, a le mérite de prendre au sérieux ce que Chamfort lui-même ne cessait de taire mais qui informe, de manière diffuse, la sévérité de son regard sur les distinctions de rang. Elle a toutefois été nuancée par d'autres approches : Jean Dagen, dans son édition des Maximes (GF, 1968), s'attache davantage à la filiation proprement littéraire et philosophique de la pensée de Chamfort, à son rapport aux moralistes classiques, à la logique interne de la forme fragmentaire, et refuse de tout dériver d'une clé biographique. Georges Poulet, dans La Distance intérieure (1952), lit Chamfort sous l'angle de l'expérience temporelle, la conscience d'un décalage entre le moi et le monde, sans privilégier le ressentiment. Sainte-Beuve, dans les Causeries du lundi, voyait quant à lui un cas « des plus curieux et des plus nets d'ulcération de l'esprit », formule que Nietzsche reprendra pour la retourner. Il y a donc plusieurs lectures possibles du rapport entre la vie et l'œuvre, et la plus prudente est sans doute celle qui reconnaît dans la bâtardise un facteur important sans en faire le principe explicatif exclusif.

Nietzsche a été le premier à lire Chamfort sous l'angle du ressentiment, dans un passage du Gai Savoir qui reste l'un des textes de réception les plus pénétrants qui lui aient été consacrés. Il y voyait, dans le « trop explicable ressentiment » de Chamfort, à la fois la condition de sa lucidité et la raison pour laquelle ce moraliste avait fini par se jeter dans la Révolution plutôt que de demeurer, comme Nietzsche l'eût voulu, dans une supériorité philosophique désintéressée. Dans La Généalogie de la morale (1887), Nietzsche ira plus loin en intégrant Chamfort à sa théorie du ressentiment comme acte créateur de valeurs. Là où Nietzsche diagnostique une limite, Chamfort n'a pas été « philosophe d'un degré de plus »,, on peut aussi bien voir un geste dont la cohérence est propre à Chamfort : refuser de séparer l'exercice du jugement moral de l'engagement politique. Ce débat entre lecture psychobiographique et lecture proprement philosophique reste, aujourd'hui encore, ouvert.

Amour-propre, lettres, académies

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Chamfort hérite de La Rochefoucauld la conviction que l'amour-propre est le ressort caché de la plupart des conduites humaines, mais il en déplace l'analyse du terrain strictement psychologique vers le terrain social. L'amour-propre, tel qu'il le peint, n'est pas seulement la complaisance en soi-même : c'est la dépendance où chacun se trouve du regard d'autrui, et particulièrement du regard de ceux que la société a placés au-dessus. De là cette observation aiguë : « J'ai trois sortes d'amis : mes amis qui me détestent, mes amis qui me craignent, et mes amis qui ne se soucient pas du tout de moi. » La remarque, qui a la brièveté d'un mot, contient une doctrine : l'amitié, dans le monde, n'est pas un commerce des cœurs, mais un arrangement des intérêts et des vanités.

Le chapitre qui, dans les Maximes, est consacré « aux savants et aux gens de lettres » prolonge cette analyse dans le champ particulier qui était celui de Chamfort lui-même. Il y décrit la vie littéraire comme une seconde cour, avec ses clientèles, ses jalousies et ses bassesses, et n'épargne pas ses propres pairs. Mais c'est le petit traité Des Académies, que Mirabeau devait lire à l'Assemblée en 1791 sous le titre de Rapport sur les Académies, et que Chamfort publia sous son propre nom après la mort du tribun, qui donne à cette critique sa dimension politique. Chamfort y analyse les académies comme des institutions de l'Ancien Régime, héritées d'un temps où la protection royale régissait la vie des lettres, et il y reconnaît un double vice : elles soumettent la pensée au goût du pouvoir, et elles la hiérarchisent selon les rangs plutôt que selon les talents. La suppression des académies, qu'il appelle de ses vœux, n'est donc pas un geste iconoclaste, mais la conséquence logique d'une doctrine de la liberté intellectuelle : là où la pensée reçoit ses récompenses du pouvoir, elle cesse d'être libre.

La publication de ce texte valut à Chamfort la rupture de plusieurs de ses anciens amis, et notamment de l'abbé Morellet, qui lui répondit par une brochure, De l'Académie française, ou réponse à l'écrit de M. de Chamfort (1791), rappelant avec ironie que Chamfort avait mis vingt ans à entrer à l'Académie qu'il demandait à présent de détruire, qu'il y avait prononcé en 1781 un discours où il en louait l'institution et ses protecteurs, et qu'il y avait été assidu pendant dix ans. « Courage de circonstance », concluait le vieil académicien. Le reproche n'est pas entièrement faux : la critique des académies n'est pas seulement un pamphlet contre un ordre révolu, c'est aussi une pièce dans un procès qu'il se fait à lui-même, le dernier acte d'une rupture par laquelle Chamfort renonce solennellement aux honneurs qu'il avait conquis et consent, à perte, à tout ce que la Révolution exigeait de ceux qui avaient appartenu à l'Ancien Régime. On peut lire dans cette rupture, comme l'a fait Arnaud, l'acte par lequel Chamfort solde définitivement ses comptes avec l'Ancien Régime. Morellet, en répliquant, montrait l'autre face du geste : la part d'inconséquence ou de mauvaise conscience qu'il pouvait aussi contenir. Il reste que Chamfort a renoncé sans retour aux bénéfices d'un monde dont il avait été, pendant vingt ans, l'un des ornements.

Politique : royauté, liberté, République

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La critique de la royauté

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La pensée politique de Chamfort, aussi longtemps qu'elle s'est exercée sous la monarchie, a pris la forme d'une critique de l'ordre ancien plutôt que d'une théorie positive de la liberté. Il voit dans le régime de Louis XV et de Louis XVI la perpétuation d'un système où les places, les pensions et les charges forment un réseau de dépendances qui corrompt jusqu'à ceux qui s'en défendent. « Quand les sots sortent de place, soit qu'ils aient été ministres ou premiers commis, ils conservent une morgue ou une importance ridicule » : la remarque vise moins les individus que l'institution qui leur a donné cette morgue. De même, sa critique du serment « foi de gentilhomme », « Louis XV a fait banqueroute en détail trois ou quatre fois, et on n'en jure pas moins foi de gentilhomme », n'est pas un trait contre un roi particulier, mais un exemple de la manière dont les formules consacrées résistent à l'évidence des faits.

Cette critique se redouble d'une observation plus profonde sur le mécanisme de la domination. Chamfort note que la servitude la plus humiliante n'est pas celle qu'on subit par contrainte, mais celle qu'on consent par intérêt ou par habitude. « J'ai vu des hommes trahir leur conscience, pour complaire à un homme qui a un mortier ou une simare : étonnez-vous ensuite de ceux qui l'échangent pour le mortier, ou pour la simare même. Tous également vils, et les premiers absurdes plus que les autres. » L'analyse du pouvoir se confond ici avec l'analyse de l'amour-propre : c'est parce que chacun cherche sa considération dans le regard des puissants que le pouvoir dure, et ce qui le soutient n'est pas la force mais la complaisance.

L'éminence grise de la première Révolution

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Lorsque la Révolution survient, Chamfort en accueille les principes avec un enthousiasme qui tranche sur le scepticisme de ses années antérieures. Son rôle, dans la préparation et les premiers temps du mouvement, est bien plus actif qu'on ne l'a longtemps supposé, comme l'ont montré les travaux de John Renwick (« Chamfort patriote en coulisse », 1980) puis la biographie d'Arnaud. Il est l'un des hommes du club des Trente, il inspire ou relit des discours de Mirabeau, il participe à la Société de 1789 aux côtés de Sieyès, Condorcet, Bailly, Talleyrand et La Fayette, il fréquente les réunions où se discute le sort de la monarchie. Il est aux côtés des députés pour le Serment du Jeu de Paume et, selon un témoignage rapporté par Arnaud, il aurait inspiré à Mirabeau la phrase célèbre : « Nous sommes ici par la volonté du peuple et nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes. » Chroniqueur de la Révolution dans les Tableaux historiques, rédacteur au Mercure, auteur de mots qui circulent de bouche en bouche, « Guerre aux châteaux, paix aux chaumières » ; la noblesse « intermédiaire entre le roi et le peuple, comme le chien de chasse est un intermédiaire entre le chasseur et les lièvres »,, Chamfort se tient, selon sa formule propre, dans l'ombre : « Pendant que d'autres voulaient attaquer le colosse avec un bélier, Chamfort cherchait à le cribler de traits satiriques. »

Son républicanisme n'est pas une doctrine abstraite ; c'est la conclusion cohérente de toutes ses critiques antérieures. Si les institutions de l'Ancien Régime corrompaient nécessairement ceux qui y entraient, et si les arguments moraux ne pouvaient les faire tomber, il fallait bien que leur chute vînt de l'action politique, et la République offrait la forme où la dignité du caractère pourrait enfin s'exercer sans se compromettre. Chamfort y a cru littéralement. Il a donné ses pensions, sacrifié son revenu, rédigé pour presque rien dans le Mercure, accepté d'être proposé pour plusieurs postes sans jamais les briguer, et s'est installé dans le rôle, ingrat mais cohérent, de celui qui sert la Révolution en la pensant.

Le républicanisme mélancolique

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Mais ce républicanisme n'a pas été sans réserves, et c'est dans le huitième chapitre des Maximes, « De l'esclavage et de la liberté en France, avant et depuis la Révolution », que s'inscrivent ces réserves. Chamfort y observe que les hommes ne passent pas, d'une société à l'autre, sans emporter avec eux les habitudes qu'ils y ont contractées. « Je ne croirai pas à la révolution, disait-il en 1792, tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets écraser les passants » : la formule met en évidence le décalage entre les institutions nouvelles et les mœurs qui les précèdent. De même, sa célèbre traduction ironique de la devise « Fraternité ou la mort », « Sois mon frère ou je te tue », n'est pas un sarcasme conservateur, c'est l'observation qu'une vertu imposée par la menace cesse d'être une vertu, et qu'une fraternité qui se maintient par la terreur détruit le principe même dont elle s'autorise.

Il faut bien mesurer la portée de ces réserves. Elles ne viennent pas d'un modéré qui regrette la monarchie ; elles viennent d'un républicain qui s'inquiète de voir la République se dégrader en ce qu'elle dénonçait. L'homme qui s'est rangé aux côtés des Girondins en 1792, qui a salué Charlotte Corday comme la « sainte » d'une cause perdue, qui a refusé, aux pires moments de la Terreur, de se dissocier publiquement de ses amis déjà frappés, n'est pas un opposant d'occasion. C'est un homme qui a tenu, jusqu'à l'épreuve, la position d'un républicain intransigeant, et dont la lucidité a fini par mesurer le prix. Chamfort appartient à cette lignée de républicains désenchantés, tel Condorcet, son contemporain, qui accueillirent la chute de l'Ancien Régime comme une nécessité morale et qui ne cessèrent de craindre que la Révolution, dans sa précipitation, ne produisît de nouveaux despotes à la place des anciens. Sa mort, qui fut la conséquence de cette position et non d'un hasard, donna à sa vie la signification d'un choix.

Les Tableaux historiques

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Le projet des Tableaux historiques de la Révolution française, pour lequel il fournit treize livraisons composées chacune de deux tableaux et ornées des gravures de Prieur, avant que la tâche ne soit poursuivie par Ginguené, mérite d'être rattaché à sa pensée politique d'ensemble. Chaque « tableau » est une scène : le Serment du Jeu de Paume, la Prise de la Bastille, la Nuit du 14 au 15 juillet, le Roi à l'hôtel de ville de Paris. La méthode est celle de ses Caractères et anecdotes transportée sur le théâtre révolutionnaire : décrire les événements comme des instants significatifs, en dégager la valeur morale, en repérer les ambiguïtés. On y voit que Chamfort n'était pas un chroniqueur au sens strict ; il concevait l'histoire comme une suite de scènes où se révélait le caractère d'un peuple, et le récit historique comme la prolongation naturelle de la peinture morale.

Morale de la retraite et dignité du caractère

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La critique incessante de la société dans laquelle il vit n'aboutit pas, chez Chamfort, à un programme positif ; elle aboutit à une morale de la retraite. Le chapitre IV des Maximes générales, « Du goût pour la retraite, et de la dignité du caractère », en porte le titre explicite. La retraite, chez Chamfort, n'a rien de la clôture religieuse ni de la méditation stoïcienne dans sa forme classique : elle est le refuge d'un esprit que la fréquentation du monde a fatigué, et la condition de possibilité d'un jugement qui ne se soit pas altéré au contact des intérêts. Il faut donc se retirer, non par haine du monde, mais par fidélité à soi-même. C'est le parti qu'il avait voulu prendre dès 1784, lorsqu'il quittait Paris pour la Provence, et qu'il reprit à plusieurs reprises par la suite.

Cette morale de la retraite a un corrélat positif, qui est la dignité du caractère. L'expression est à prendre dans un sens très concret : il s'agit, pour celui qui ne peut plus rien changer à l'ordre social, de maintenir en soi une cohérence entre ce qu'il pense et ce qu'il fait, un refus constant des petites lâchetés qu'exige la vie commune. « Un homme du peuple, un mendiant, peut se laisser mépriser, sans donner l'idée d'un homme vil, si le mépris ne paraît s'adresser qu'à son extérieur : mais ce même mendiant, qui laisserait insulter sa conscience, fût-ce par le premier souverain de l'Europe, devient alors aussi vil par sa personne que par son état. » La dignité, telle qu'elle est pensée ici, n'est pas une position sociale ni même une vertu héroïque : c'est le refus, accessible à tous, de laisser insulter sa conscience. Elle fournit le critère par lequel se distinguent les « honnêtes gens » des « fripons » : « Il faut convenir qu'il est impossible de vivre dans le monde sans jouer de temps en temps la comédie. Ce qui distingue l'honnête homme du fripon, c'est de ne la jouer que dans les cas forcés, et pour échapper au péril ; au lieu que l'autre va au-devant des occasions. »

On a souvent vu dans Chamfort un misanthrope. Le mot est trop court. La misanthropie suppose une haine générale de l'espèce ; Chamfort, à l'observer, ressentait plutôt une tristesse particulière à l'égard d'une société qu'il voyait incapable de se réformer. Lorsque la Révolution lui offrit un objet d'engagement, il s'y engagea sans réserve ; lorsque cet engagement lui-même devint douteux, il revint à la retraite, et c'est dans cet aller-retour que se lit l'unité d'une vie morale. Son geste final, refuser de rentrer vivant dans une prison, n'est pas une désespérance philosophique ; il est le prolongement extrême de cette dignité du caractère qu'il avait définie. « Je suis un homme libre, dit-il encore aux personnes présentes, jamais on ne me fera rentrer vivant dans une prison. » La déclaration, qu'il relut et signa au procès-verbal, peut être lue comme l'épitaphe de toute une vie morale : le refus, jusque dans la chair, que la société atteigne ce qui, en l'homme, ne lui appartient pas.

La maxime comme forme philosophique

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La question de la forme ne saurait être disjointe, chez Chamfort, de la question de la pensée. Il a réfléchi lui-même à ce que c'est qu'une maxime, et l'on a vu qu'il la considérait avec quelque méfiance, comme l'outil commode des esprits paresseux. Pourquoi, alors, a-t-il choisi cette forme ? Parce qu'elle permet, mieux qu'aucune autre, de restituer ce qu'il appelle les « mille observations fines dont l'amour-propre n'ose faire confidence à personne ». La maxime, chez lui, n'est pas la règle d'une morale ; elle est la trace écrite d'une observation particulière, susceptible de corrections et de démentis, qui ne prétend valoir que par sa vérité occasionnelle. Ses maximes, souligne-t-il dès le premier fragment de ses Produits, n'ont pas valeur universelle : elles doivent être lues et interprétées, comme l'a montré Claude Arnaud, en fonction du trajet qui a mené à leur naissance, avertissement méthodologique capital, et qui commande toute l'herméneutique de son œuvre.

Cette conception a une conséquence formelle que l'on reconnaît aisément dans les Maximes et pensées : les fragments y sont souvent introduits par un « j'ai vu », par un « M*** me disait », par un « quelqu'un disait », qui rappellent que la pensée procède toujours d'un cas. La vérité morale, telle que Chamfort l'entend, n'a pas la généralité abstraite d'un principe ; elle s'attache à un contexte, à une scène, à une personne, et ne s'étend au-delà que par la ressemblance que le lecteur consent à reconnaître. Les Caractères et anecdotes en sont, plus encore que les Maximes, la mise en œuvre exemplaire. Chaque anecdote est un petit récit qui ne dispense aucune leçon formulée, mais qui laisse au lecteur le soin de tirer, ou non, la vérité qu'elle contient.

Il en résulte une poétique de la pensée que l'on peut comparer à celle des Essais de Montaigne ou des Caractères de La Bruyère, mais qui s'en distingue par une ironie plus aiguisée et par une économie de moyens plus stricte. Là où Montaigne développe et où La Bruyère dresse le portrait, Chamfort frappe et passe. Son style, qui fut l'un des plus loués du XVIIIe siècle français, n'est pas un ornement ajouté à la pensée : il en est la condition. La brièveté, le paradoxe, la chute inattendue ne sont pas des effets de surface, mais la manière dont la pensée saisit son objet, en sachant qu'elle ne le tient qu'un instant. Sainte-Beuve a pu dire de Chamfort qu'il écrivait « comme on grave » ; la formule est juste, à condition d'ajouter que l'outil était aussi un instrument de connaissance.

Postérité et lectures

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La postérité de Chamfort est sinueuse. Publié posthumément par Ginguené en l'an III (1795) sous le titre de Produits de la civilisation perfectionnée, son corpus fragmentaire fut lu avec gravité par les hommes du Directoire et du premier Empire, qui y cherchaient un jugement sur le monde disparu. Les républicains y reconnurent un des leurs ; les royalistes, un esprit trop libre pour être rangé dans un camp. Le fidèle Ginguené poursuivit son travail d'éditeur malgré la disparition de la majeure partie des manuscrits, pillés au moment des scellés. Les premières Œuvres complètes, celles d'Auguis en 1824, ont joué un rôle important dans cette réception : elles rassemblaient pour la première fois l'ensemble des textes, des éloges académiques aux Tableaux historiques, et elles ont fixé l'image d'un moraliste complet.

Stendhal, qui reconnaissait en Chamfort l'un de ses maîtres de prose, en a absorbé le style et les préoccupations au point qu'on a pu lire les Caractères et anecdotes comme une préfiguration de la manière stendhalienne, même économie de moyens, même goût pour le détail révélateur, même ironie retenue. Chateaubriand, qui avait connu Chamfort personnellement et l'avait fréquenté dans les derniers mois de l'Ancien Régime, lui a consacré dans son Essai sur les révolutions un portrait resté célèbre, dont la phrase, « son œil bleu, souvent froid et couvert dans le repos, lançait l'éclair quand il venait à s'animer », fixa pour longtemps l'image physique de l'homme. Balzac, selon Pierre Citron, fut un lecteur attentif des Maximes. Sainte-Beuve, dans les Causeries du lundi, en fit le sujet de l'une de ses études les plus longues, y voyant un cas « des plus curieux et des plus nets d'ulcération de l'esprit ».

C'est Nietzsche qui lui a rendu l'hommage à la fois le plus appuyé et le plus complexe, principalement dans Le Gai Savoir (1881-1882), dans la préface de Humain, trop humain (1886) et dans ses Fragments posthumes. Il voyait en Chamfort « le plus malicieux de tous les moralistes » et « un La Rochefoucauld du XVIIIe siècle, mais plus noble et plus philosophe » ; il saluait dans ses Maximes une œuvre possédant « à l'extrême une force de poisson-torpille ». Nietzsche reconnaissait surtout dans Chamfort le portrait d'une intelligence double, tiraillée entre la lucidité de l'observateur et la ferveur du partisan, et à qui son « trop explicable ressentiment » avait fait manquer sa pleine philosophie. « À supposer que Chamfort fût alors demeuré plus philosophe d'un degré, écrit-il dans Le Gai Savoir, la Révolution eût perdu de son tragique mordant et eût été privée de son aiguillon le plus acéré : elle passerait pour un événement beaucoup plus stupide et n'exercerait pas une telle séduction sur les esprits. » Le propos, plus tard nuancé dans La Généalogie de la morale où Nietzsche intégrera Chamfort à sa théorie du ressentiment, signale à la fois une parenté reconnue, Nietzsche se reconnaissait dans ce moraliste « riche en profondeurs et en arrière-fonds de l'âme, sombre, douloureux, ardent », et une distance : Chamfort, à la différence de Nietzsche, n'a pas voulu se retirer dans la seule supériorité intellectuelle, il a préféré payer de sa personne, et c'est cela même qui lui donne, aux yeux du philosophe allemand, sa singularité tragique.

Au XXe siècle, Chamfort a été lu principalement dans la tradition française du moralisme, à côté de La Rochefoucauld, La Bruyère et Vauvenargues ; Albert Camus, dans une préface souvent citée de 1944, l'a présenté comme un écrivain de la lucidité et du refus, et a contribué à le réintroduire dans le canon moderne. Cioran, à sa suite, l'a placé parmi ses moralistes d'élection. Les éditions modernes, celle de Jean Dagen dans la collection GF (1968), celle de Claude Roy, plus récemment l'anthologie La Pensée console de tout présentée par Claude Arnaud (2014), ont progressivement rendu disponibles les parties de l'œuvre qui avaient été négligées, notamment les écrits politiques et les Tableaux historiques. La biographie qu'a consacrée à Chamfort le même Claude Arnaud en 1988 a, de son côté, renouvelé en profondeur la connaissance de sa vie : en éclairant la question de la naissance, les réseaux de l'amitié avec Mirabeau et Sieyès, le rôle politique de « l'éminence grise » de la première Révolution, elle a permis de lire enfin Chamfort comme un auteur dont la cohérence n'est pas d'abord celle d'un recueil, mais celle d'une trajectoire.

Chamfort occupe, dans l'histoire de la philosophie morale française, une position qui ne se laisse rattacher à aucune école. Héritier des moralistes classiques par la forme qu'il donne à ses pensées, contemporain des Lumières par la confiance qu'il accorde à l'observation et par sa critique des préjugés, républicain de la première heure par conviction plus que par doctrine, il articule ces héritages avec une indépendance qui lui est propre. Sa critique sociale, l'une des plus incisives de sa génération, ne débouche ni sur un système ni sur une utopie : elle s'appuie sur la conviction simple qu'il existe, par-dessous les compositions factices de la vie commune, une nature humaine qu'il est possible de respecter si l'on ne consent pas à s'en laisser dépouiller.

Cette position l'expose à une forme de tragique propre, que les interprètes ont diversement qualifiée, « ulcération de l'esprit » selon Sainte-Beuve, « ressentiment » selon Nietzsche, « bâtardise » selon Arnaud, et dont aucune formule ne rend compte à elle seule. Né en marge, il a porté sa vie entière la marque d'une double appartenance sociale, et c'est sans doute de là que venait une part de sa lucidité et de son besoin de ne jamais s'établir. Mais d'autres facteurs, la maladie chronique, les échecs littéraires, la fréquentation prolongée d'un monde dont il voyait les artifices, ont contribué à façonner un regard que l'on aurait tort de dériver d'une seule cause. La société, chez lui, n'a jamais été simplement l'objet d'une critique extérieure : elle a été, en même temps, le lieu de son humiliation et de son triomphe, un ordre qu'il observait de l'intérieur parce qu'il n'y avait eu sa place que par effraction, mais aussi par talent, par séduction et par un effort de volonté dont il ne faut pas sous-estimer l'étendue.

Si la société corrompt par ses institutions ce que la nature avait donné de meilleur, et si la réforme politique elle-même ne peut s'accomplir qu'au prix de nouvelles violences, que reste-t-il à l'homme qui pense ? La réponse de Chamfort, celle qu'il a donnée par ses Maximes et qu'il a scellée par sa mort, est que reste du moins le devoir de ne pas mentir à soi-même. C'est peu ; c'est aussi beaucoup, puisque c'est le seul terrain sur lequel la dignité du caractère, sa seule morale, demeure intégralement entre les mains de celui qui la pratique. On comprend alors que ses Maximes, en dépit de leur apparente dispersion, forment une œuvre : elles sont l'inventaire des occasions dans lesquelles cette dignité s'exerce ou se manque, et c'est à cet inventaire que Chamfort a consacré les observations de toute une vie.

Ce qui survit ainsi de lui n'est pas une doctrine, mais une figure et un ton. Figure d'un écrivain qui a refusé toutes les complaisances, et dont les contemporains disaient déjà qu'il écrivait « comme on grave » ; ton d'une ironie qui n'est jamais pure cruauté, parce qu'elle s'applique d'abord à celui qui la formule. Ce ton, la postérité l'a reconnu chez Stendhal, chez Nietzsche, chez tous ceux qui, sans fonder d'école, ont fait de la brièveté et de l'acuité les instruments d'une pensée morale sans illusions. Chamfort est de cette famille : celle des moralistes qui, pour avoir regardé le monde d'assez près, ont conclu qu'il valait mieux le dire que l'expliquer, et dont l'œuvre, précisément parce qu'elle ne se clôt sur aucun système, continue d'être utile à quiconque veut, à son tour, ne pas mentir.

Indications bibliographiques

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Sources primaires

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  • Chamfort (dir. et aut.), Œuvres de Chamfort, t. 4 vol., Paris, Imprimerie des Sciences et Arts, an iii (1795)
Première publication posthume, à laquelle on doit l'essentiel de ce que nous lisons aujourd'hui sous le nom de Maximes et pensées et de Caractères et anecdotes. Ginguené y a accompli un travail d'établissement dans des conditions difficiles, une grande partie des manuscrits ayant été volée au moment de la pose des scellés.
  • Chamfort (dir. et aut.), Œuvres complètes de Chamfort : recueillies et publiées avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur, t. 5 vol., Paris, Chaumerot jeune, 1824-1825
Édition rassemblant les œuvres littéraires, critiques, politiques et morales. C'est à elle que renvoient la plupart des citations du présent travail. La notice d'Auguis, fondée sur les papiers de Ginguené, est le premier récit continu de la vie de Chamfort. Réédition en fac-similé par Slatkine.
  • Chamfort (dir.), Maximes et pensées, caractères et anecdotes, Paris, Garnier-Flammarion, (rééd. 2013).
Édition de référence en format courant, avec introduction, notes et établissement philologique solide des fragments ; c'est celle qui s'est imposée dans l'usage universitaire.
  • Chamfort (préf. Albert Camus), Maximes et pensées, caractères et anecdotes, Monaco, Éditions du Rocher,
Préface historiquement importante qui a contribué à la redécouverte de Chamfort au XXe siècle et qui ouvre toute la réception contemporaine.
  • Chamfort (dir.), La Pensée console de tout, Paris, Flammarion, coll. « GF »,
Anthologie récente accompagnée d'un appareil critique à jour et d'une présentation qui prolonge le travail biographique de 1988.
  • Claude Arnaud, Chamfort. Biographie : suivie de soixante-dix maximes, anecdotes, mots et dialogues inédits ou jamais réédités, Paris, Robert Laffont, coll. « Les hommes et l'histoire », (rééd. Gallimard, coll. « Tel », 2003).
Biographie de référence, fondée sur un dépouillement systématique des sources d'archives. Arnaud a établi, en s'appuyant sur les mémoires inédits du baron d'Espinchal, les circonstances de la naissance de Chamfort ; il a reconstitué son rôle politique aux côtés de Mirabeau et de Sieyès ; il a proposé une lecture d'ensemble articulée autour de la bâtardise et du ressentiment. L'ouvrage publie en annexe soixante-dix fragments inédits et une enquête sur le vol des manuscrits.
  • John Renwick (dir.), Chamfort and the French Revolution, Oxford, Voltaire Foundation, coll. « Studies on Voltaire and the Eighteenth Century »,
Voir aussi, du même auteur : « Chamfort patriote en coulisse », Studies on Voltaire and the 18th century, vol. 183, 1980, p. 165 sq. Travaux qui, sur la base de documents d'archives inédits, ont établi le rôle politique de Chamfort au cours des années 1789-1793 et publié plusieurs lettres inconnues.
  • Jean Dagen, « Chamfort moraliste », dans Revue d'histoire littéraire de la France, 1968 
Étude préparatoire à l'édition GF qui établit les principales filiations (Montaigne, La Rochefoucauld, La Bruyère, Vauvenargues) et propose une lecture interne de la forme fragmentaire.
  • Louis Van Delft, Le Moraliste classique. Essai de définition et de typologie, Genève, Droz,
Ouvrage de référence sur la tradition moraliste française, dans lequel la place de Chamfort est discutée à la lumière de ses prédécesseurs et de ses successeurs directs.
  • Maurice Pellisson, Chamfort, étude sur sa vie, son caractère, ses écrits, Paris, (rééd. Slatkine, 1970).
Première étude érudite importante consacrée à Chamfort après Sainte-Beuve ; elle demeure utile malgré les corrections qu'a imposées la biographie d'Arnaud.
  • Émile Doucet, Chamfort et son temps, Paris, Fasquelle, (rééd. Volcans, 1974).
  • Julien Teppe (préf. Jean Rostand), Chamfort, sa vie, son œuvre, sa pensée, Paris, Pierre Clairac,
Deux monographies de la première moitié du XXe siècle qui ont accompagné la redécouverte du moraliste.
Lieux essentiels de la réception allemande, où Nietzsche fait de Chamfort son moraliste d'élection et reconnaît en lui un frère en pensée.
Étude parmi les plus pénétrantes du XIXe siècle, qui voit dans Chamfort « un des plus curieux et des plus nets cas d'ulcération de l'esprit » et qui a longtemps déterminé la lecture du moraliste.
  • Pierre Citron, « Balzac, lecteur de Chamfort », dans L'Année balzacienne, 1969 
Article qui montre, à partir de relevés précis, la présence diffuse mais réelle de Chamfort dans l'œuvre de Balzac.
Lecture phénoménologique qui, sous l'angle de la distance et du retrait, dégage l'expérience temporelle propre au moraliste.
Ouvrage qui replace la trajectoire de Chamfort dans une histoire plus large des institutions lettrées de l'Ancien Régime.