Dictionnaire de philosophie/Croyance
La croyance (du latin credere, croire) désigne un état mental dans lequel un sujet tient une proposition pour vraie, indépendamment du degré de certitude ou de justification dont il dispose. Cette notion occupe une place centrale en épistémologie depuis l'Antiquité, car elle permet de distinguer différents types de rapports cognitifs au monde : la simple opinion (doxa), la croyance justifiée et la connaissance (epistémè). Contrairement à la connaissance, la croyance ne requiert pas nécessairement de preuve ou de garantie épistémique, même si les philosophes débattent depuis Platon de la nature exacte de cette distinction[1].
La question philosophique fondamentale que soulève la notion de croyance est double : d'une part, quelle est la nature de l'acte de croire ? D'autre part, quelles conditions une croyance doit-elle remplir pour être considérée comme rationnelle ou justifiée ? Ces interrogations traversent toute l'histoire de la philosophie et donnent lieu à des réponses divergentes selon les traditions philosophiques.
La distinction platonicienne : croyance et connaissance
[modifier | modifier le wikicode]La croyance comme opinion
[modifier | modifier le wikicode]Dans le Théétète, Platon établit une distinction fondamentale entre l'opinion vraie (alethès doxa) et la connaissance (epistémè)[2]. L'opinion vraie se caractérise par le fait qu'elle atteint la vérité sans pour autant constituer une connaissance authentique. Socrate illustre ce point par l'exemple des avocats qui, par des arguments rhétoriques, persuadent un jury d'accepter une vérité sans lui transmettre pour autant la connaissance de cette vérité. La croyance vraie diffère ainsi de la connaissance en ce qu'elle ne comporte pas de logos, c'est-à-dire de justification rationnelle ou d'explication[3].
Cette distinction platonicienne établit une hiérarchie épistémique : au sommet se trouve la connaissance des Formes intelligibles, accessible par la dialectique ; en dessous, l'opinion vraie qui se rapporte aux choses sensibles ; et tout en bas, l'opinion fausse. La croyance, dans ce cadre, est un état mental intermédiaire qui peut s'avérer véridique sans pour autant constituer une saisie authentique de la réalité.
Le problème de la fausse croyance
[modifier | modifier le wikicode]Platon soulève dans le Théétète un problème redoutable : comment est-il possible de croire faussement ? Si croire que X est Y suppose une relation à X et Y, et si cette relation est fausse (X n'est pas Y), alors il semblerait qu'il n'y ait rien à quoi se rapporte la croyance, et donc qu'elle ne soit pas réellement une croyance[4]. La solution esquissée consiste à admettre que nous pouvons connaître suffisamment une chose X pour l'identifier comme sujet de discours, sans pour autant tout savoir à son propos, notamment si elle possède ou non la propriété Y.
La conception aristotélicienne : croyance et assentiment
[modifier | modifier le wikicode]Pour Aristote, la croyance (pistis) se distingue de la simple appréhension d'un concept par l'intervention d'un jugement. Appréhender une proposition n'équivaut pas à y croire : il faut un acte supplémentaire d'assentiment (kataphasis) ou de rejet (apophasis). Cette distinction sera reprise et développée par les philosophes scolastiques médiévaux, puis par Descartes[5].
Aristote considère que la croyance est toujours propositionnelle : on ne croit pas simplement "cheval", mais "le cheval est blanc" ou "il y a un cheval". Cette structure propositionnelle implique une prise de position du sujet face à un contenu représentationnel. La croyance se distingue ainsi de la simple imagination qui peut représenter sans affirmer.
La théorie cartésienne du jugement
[modifier | modifier le wikicode]Croyance, perception et volonté
[modifier | modifier le wikicode]Descartes opère une transformation décisive dans la compréhension de la croyance en distinguant radicalement deux facultés : l'entendement (intellectus), qui perçoit les idées, et la volonté (voluntas), qui donne son assentiment[6]. La croyance n'est pas un acte de l'entendement mais un acte de la volonté par lequel nous affirmons ou nions ce que l'entendement nous présente.
Cette théorie a des conséquences importantes pour la question de la responsabilité épistémique. Puisque la croyance est un acte volontaire, nous sommes responsables de nos erreurs lorsque nous donnons notre assentiment à des idées confuses ou obscures. L'erreur ne provient ni de l'entendement, qui perçoit ce qu'il perçoit, ni de la volonté en elle-même, qui est libre, mais du mauvais usage de la volonté qui consent à des perceptions inadéquates[7].
La clarté et distinction comme critère
[modifier | modifier le wikicode]Descartes établit que nous devons suspendre notre jugement (suspensio judicii) tant que nous ne percevons pas clairement et distinctement la vérité d'une proposition. Seules les idées claires et distinctes contraignent légitimement notre assentiment. Cette contrainte n'est pas une violence faite à la volonté mais au contraire l'expression de sa plus haute liberté : lorsque l'entendement perçoit clairement que quelque chose est vrai, la volonté ne peut que consentir, et ce consentement est parfaitement libre parce que parfaitement éclairé[8][9].
Cette conception introduit une norme épistémique stricte : nous avons le devoir intellectuel de ne croire que ce que nous percevons clairement et distinctement. La croyance rationnelle exige donc une discipline de la volonté et une vigilance constante contre la précipitation du jugement.
L'empirisme britannique : croyance et expérience
[modifier | modifier le wikicode]Locke et la justification des croyances
[modifier | modifier le wikicode]John Locke développe une théorie évidentaliste de la croyance dans son Essai sur l'entendement humain (1689). Selon lui, la croyance (belief) doit être proportionnée à l'évidence disponible. Nous avons un devoir épistémique de ne croire que ce qui est supporté par des preuves suffisantes, que ces preuves proviennent de l'intuition, de la démonstration ou de l'expérience sensible[10].
Locke distingue trois degrés de connaissance : la connaissance intuitive (par exemple, la conscience de notre propre existence), la connaissance démonstrative (comme les mathématiques et l'existence de Dieu) et la connaissance sensible (l'existence des choses extérieures)[11]. La croyance intervient lorsque nous n'avons pas de connaissance certaine mais seulement une probabilité basée sur l'expérience et le témoignage.
Cette position évidentaliste aura une influence considérable sur la philosophie des religions, notamment dans le débat sur la rationalité de la croyance religieuse. Locke soutient qu'accepter une révélation divine exige d'abord d'établir rationnellement que Dieu existe et qu'il a effectivement révélé la proposition en question, typiquement par des miracles attestés[12].
Hume : croyance, vivacité et causalité
[modifier | modifier le wikicode]David Hume propose une théorie radicalement différente de la croyance dans son Traité de la nature humaine (1739-1740). Pour lui, la croyance n'est pas un acte de volonté mais une "manière particulière de concevoir une idée"[13].
La différence entre une simple idée et une croyance ne réside pas dans le contenu représentationnel, mais dans la vivacité (vivacity) ou la force (force) avec laquelle l'idée est conçue. Croire que p, c'est avoir une idée de p qui est plus vive, plus ferme, plus stable qu'une simple fiction de l'imagination[14]. Cette vivacité provient du transfert de la vivacité d'une impression présente vers une idée associée par la relation de causalité.
Par exemple, lorsque je vois de la fumée (impression), l'habitude d'avoir constamment observé que la fumée est suivie du feu fait que mon idée du feu acquiert une vivacité qui la transforme en croyance. La croyance est ainsi le produit d'un mécanisme psychologique naturel plutôt que d'une délibération rationnelle[15][16].
Dans l'Appendice du Traité, Hume reconnaît que sa théorie initiale pose problème : des poèmes ou des fictions peuvent susciter des idées très vives sans pour autant constituer des croyances. Il révise alors sa théorie en distinguant deux types de vivacité : la vivacité phénoménologique (l'intensité des images mentales) et la vivacité doxastique (un sentiment sui generis qui caractérise la croyance)[17]. La croyance se caractérise par une "force", une "solidité" ou une "fermeté" qui fait que les réalités pèsent davantage dans notre pensée et influencent davantage nos actions et nos passions que les simples fictions.
Le kantisme et l'idéalisme allemand
[modifier | modifier le wikicode]Kant : opinion, croyance et savoir
[modifier | modifier le wikicode]Emmanuel Kant établit dans la Critique de la raison pure une distinction tripartite entre l'opinion (Meinen), la croyance ou foi (Glauben) et le savoir (Wissen)[18]. Ces trois attitudes se distinguent par leur rapport à la suffisance subjective et objective de la tenue-pour-vrai (Fürwahrhalten).
Le savoir requiert une suffisance tant subjective qu'objective : le sujet est convaincu et il y a des raisons objectives suffisantes. Lopinion n'est suffisante ni subjectivement ni objectivement : le sujet reconnaît que sa conviction est incertaine et qu'elle ne repose pas sur des fondements suffisants. La croyance est subjectivement suffisante mais objectivement insuffisante : le sujet est fermement convaincu, mais reconnaît que cette conviction ne peut être fondée sur des preuves théoriques contraignantes.
Kant distingue en outre trois types de croyance : la croyance pragmatique (par exemple, croire qu'un médecin peut guérir), la croyance doctrinale (croire à l'existence d'autres habitants dans l'univers) et la croyance morale (croire en Dieu et en l'immortalité de l'âme). Seule cette dernière a, selon Kant, une nécessité rationnelle, non pas théorique mais pratique : nous devons postuler l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme comme conditions de possibilité de l'accomplissement du souverain bien[19][20].
Hegel et la foi rationnelle
[modifier | modifier le wikicode]Dans sa Phénoménologie de l'esprit, Hegel critique la conception kantienne d'une foi qui serait séparée du savoir. Pour Hegel, la foi (Glaube) n'est qu'un moment dans le développement de l'esprit qui doit être dépassé dans le savoir absolu[21]. La véritable réconciliation de la foi et de la raison ne consiste pas à les maintenir séparées dans des domaines distincts, mais à comprendre que la foi authentique contient déjà implicitement le concept rationnel qu'elle devra expliciter.
La religion, pour Hegel, exprime sous forme représentative (Vorstellung) ce que la philosophie exprime sous forme conceptuelle (Begriff). La croyance religieuse n'est donc pas irrationnelle, mais elle représente une forme de rationalité encore immature qui doit s'élever au concept philosophique.
Le pragmatisme : croyance et action
[modifier | modifier le wikicode]William James et la volonté de croire
[modifier | modifier le wikicode]William James, dans La Volonté de croire (1896), défend une position controversée selon laquelle, dans certaines circonstances, nous avons le droit, voire le devoir, de croire sans preuve suffisante[22]. Lorsqu'une option est vivante (les alternatives sont psychologiquement réelles), forcée (nous ne pouvons pas suspendre notre jugement) et momentanée (l'occasion de choisir ne se représentera pas), alors nous sommes en droit de laisser notre nature passionnelle décider, plutôt que d'attendre des preuves qui pourraient ne jamais venir.
James applique particulièrement cette thèse à la croyance religieuse. Si l'existence de Dieu ne peut être ni prouvée ni réfutée de manière concluante, et si cette croyance a des conséquences pratiques importantes pour notre vie, alors nous sommes en droit de croire ou de ne pas croire en fonction de nos besoins vitaux et de nos aspirations les plus profondes.
Peirce et la fixation de la croyance
[modifier | modifier le wikicode]Charles Sanders Peirce développe une conception pragmatiste de la croyance dans son article "La Fixation de la croyance" (1877)[23]. Pour Peirce, la croyance est essentiellement une disposition à l'action : croire que p, c'est être disposé à agir comme si p était vrai. Le doute, à l'inverse, est un état d'inconfort qui suspend l'action et stimule l'enquête.
L'enquête scientifique est, selon Peirce, la méthode la plus efficace pour fixer durablement nos croyances, car elle seule est capable de corriger ses propres erreurs en confrontant continuellement nos hypothèses à l'expérience. Contrairement aux méthodes de la ténacité, de l'autorité ou de la réflexion a priori, la méthode scientifique produit des croyances qui convergent vers la vérité à long terme.
La phénoménologie : croyance et intentionnalité
[modifier | modifier le wikicode]Husserl et la thèse doxique
[modifier | modifier le wikicode]Edmund Husserl, dans ses Recherches logiques et ses Idées directrices pour une phénoménologie, analyse la croyance (Glaube) comme une modalité de la thèse doxique. Tout acte de conscience comporte une composante doxique : nous ne nous contentons pas de représenter un objet, nous le positionnons comme existant, possible, probable, douteux, etc.[24].
La croyance naturelle (natürlicher Glaube) ou thèse générale de l'attitude naturelle consiste à poser le monde comme existant. Cette thèse peut être modalisée (croyance probable, doute) ou neutralisée (mise entre parenthèses, épochè). La phénoménologie husserlienne met ainsi en évidence la structure intentionnelle de la croyance : croire, c'est toujours croire-à ou croire-que, c'est-à-dire se rapporter à un objet intentionnel sous un certain mode.
Sartre : croyance et mauvaise foi
[modifier | modifier le wikicode]Jean-Paul Sartre, dans L'Être et le Néant, développe une critique phénoménologique de la croyance ordinaire. Pour Sartre, la croyance authentique est impossible car elle impliquerait une coïncidence parfaite avec soi-même que la structure de la conscience interdit[25]. Toute croyance comporte une part de non-croyance : "Croire, c'est n'être pas tout à fait sûr ; croire, c'est savoir qu'on croit, donc c'est ne plus croire tout à fait."
Cette analyse conduit Sartre à sa célèbre théorie de la mauvaise foi, qui consiste précisément à se cacher à soi-même que l'on ne croit pas vraiment ce que l'on prétend croire. La mauvaise foi est une modalité fondamentale de l'existence humaine par laquelle la conscience tente de se figer en être-en-soi tout en préservant sa liberté comme être-pour-soi.
Philosophie analytique contemporaine
[modifier | modifier le wikicode]La définition tripartite de la connaissance
[modifier | modifier le wikicode]Depuis Platon, une tradition philosophique définit la connaissance comme croyance vraie justifiée. Cette définition tripartite a été remise en question par Edmund Gettier dans un article de 1963 qui présente des contre-exemples célèbres[26]. Gettier montre qu'on peut avoir une croyance vraie justifiée sans pour autant avoir de connaissance, lorsque la vérité de la croyance est due au hasard plutôt qu'à la justification.
Ce problème a engendré une vaste littérature en épistémologie analytique, avec diverses solutions proposées : ajouter une condition de non-défaisabilité, exiger un lien causal approprié entre la croyance et le fait, ou adopter une théorie fiabiliste de la justification. Ces débats montrent que la nature exacte de la relation entre croyance et connaissance reste un problème philosophique vivant.
Le fiabilisme
[modifier | modifier le wikicode]Le fiabilisme, développé notamment par Alvin Goldman, soutient que la justification d'une croyance dépend de sa genèse causale[27]. Une croyance est justifiée si et seulement si elle est produite par un processus cognitivement fiable, c'est-à-dire un processus qui tend à produire un ratio élevé de croyances vraies par rapport aux croyances fausses.
Cette théorie est externaliste : un sujet peut avoir des croyances justifiées sans avoir accès aux facteurs qui les justifient. Cette position s'oppose aux théories internalistes qui exigent que le sujet ait un accès réflexif aux raisons de ses croyances. Le débat entre internalisme et externalisme structure une grande partie de l'épistémologie contemporaine.
Contextualisme et épistémologie des vertus
[modifier | modifier le wikicode]Le contextualisme épistémique soutient que les conditions pour attribuer une connaissance varient selon le contexte conversationnel. Dans un contexte ordinaire, nous pouvons dire que nous "savons" que nous avons des mains, mais dans un contexte philosophique où des scénarios sceptiques sont envisagés (comme l'hypothèse du cerveau dans une cuve), nous ne pouvons plus le dire[28].
L'épistémologie des vertus, développée par Ernest Sosa, Linda Zagzebski et John Greco, propose de comprendre la connaissance non pas comme croyance vraie justifiée mais comme croyance vraie provenant de l'exercice de vertus intellectuelles[29]. Cette approche met l'accent sur l'agent cognitif et ses dispositions plutôt que sur les propriétés abstraites des croyances.
Croyance et rationalité
[modifier | modifier le wikicode]L'évidentalisme
[modifier | modifier le wikicode]L'évidentalisme, défendu notamment par Locke puis par W.K. Clifford au XIXe siècle, soutient que nous avons un devoir épistémique de proportionner nos croyances à l'évidence disponible. Clifford formule cette norme de manière particulièrement stricte : "Il est mauvais, toujours, partout, et pour quiconque, de croire quoi que ce soit sur la base d'une évidence insuffisante"[30].
Cette position implique que beaucoup de nos croyances ordinaires, notamment les croyances religieuses, sont irrationnelles si elles ne sont pas appuyées par des preuves suffisantes. L'évidentalisme établit ainsi un lien étroit entre rationalité épistémique et justification probatoire.
Bayésianisme et degrés de croyance
[modifier | modifier le wikicode]Le bayésianisme épistémique modélise la croyance rationnelle en termes de degrés de confiance (credences) qui obéissent aux axiomes du calcul des probabilités[31]. Une croyance rationnelle n'est pas un simple état binaire (croire ou ne pas croire) mais un degré de confiance allant de 0 (certitude de la fausseté) à 1 (certitude de la vérité).
La rationalité bayésienne exige que nos degrés de croyance soient cohérents (satisfaisant les axiomes de la probabilité) et que nous les mettions à jour selon la règle de Bayes lorsque nous recevons de nouvelles informations. Cette approche permet de modéliser de manière formelle le raisonnement inductif et l'apprentissage à partir de l'expérience.
Croyance religieuse et foi
[modifier | modifier le wikicode]La distinction entre foi et croyance
[modifier | modifier le wikicode]Dans le contexte religieux, il est important de distinguer la foi (fides) de la simple croyance (opinio). Thomas d'Aquin définit la foi comme "l'acte de l'intelligence qui, sous l'impulsion de la volonté mue par Dieu au moyen de la grâce, donne son assentiment aux vérités divines"[32]. La foi n'est donc pas une simple opinion incertaine, mais un assentiment ferme fondé non pas sur l'évidence intrinsèque de son objet, mais sur l'autorité de Dieu qui révèle.
Contrairement à la connaissance qui repose sur l'évidence, et à l'opinion qui demeure hésitante, la foi est à la fois certaine (en raison de l'autorité divine) et obscure (car son objet dépasse la capacité naturelle de l'intelligence humaine)[33].
Le fidéisme et ses critiques
[modifier | modifier le wikicode]Le fidéisme désigne la position selon laquelle la foi religieuse est indépendante de la raison, voire en conflit avec elle. Cette position a été défendue sous diverses formes par Tertullien (Credo quia absurdum), Pascal avec son "pari", et Kierkegaard pour qui la foi exige un "saut" par-dessus l'absurdité rationnelle[34].
Cette conception a été vivement critiquée tant par les théologiens rationalistes que par les philosophes des Lumières. Elle semble faire de la foi un acte arbitraire et immuniser les croyances religieuses contre toute critique rationnelle. Les thomistes objectent que si la foi était vraiment contraire à la raison, elle ne pourrait être ni vertueuse ni raisonnable.
La réforme réformée en épistémologie
[modifier | modifier le wikicode]Alvin Plantinga et Nicholas Wolterstorff ont développé ce qu'on appelle l'"épistémologie réformée", qui défend la rationalité de la croyance en Dieu sans argument[35]. Selon cette approche, la croyance en Dieu peut être "proprement basique" (properly basic), c'est-à-dire justifiée sans être inférée d'autres croyances, tout comme nos croyances perceptuelles ou mémorielles.
Plantinga soutient que les êtres humains possèdent un sensus divinitatis, une faculté naturelle qui, dans des circonstances appropriées, produit spontanément la croyance en Dieu. Si cette faculté fonctionne correctement, les croyances qu'elle produit constituent une connaissance authentique même en l'absence d'arguments[36].
Conclusion
[modifier | modifier le wikicode]La notion de croyance demeure au cœur des préoccupations philosophiques contemporaines, tant en épistémologie qu'en philosophie de l'esprit et en philosophie des religions. Les débats actuels prolongent et renouvellent les questions classiques : Quelle est la structure de la croyance ? En quoi diffère-t-elle de la connaissance ? Quelles normes doivent gouverner nos croyances ? Avons-un contrôle volontaire sur nos croyances ?
Ces questions ne sont pas seulement théoriques mais comportent des enjeux pratiques importants concernant la rationalité de nos engagements cognitifs, la responsabilité épistémique, et la possibilité d'un dialogue rationnel entre personnes ayant des systèmes de croyances différents. Elles montrent que la philosophie de la croyance reste un domaine vivant de la recherche philosophique, où se croisent l'héritage des grands penseurs du passé et les méthodes rigoureuses de la philosophie analytique contemporaine.
Références
[modifier | modifier le wikicode]- ↑ Platon, Théétète, 201c-210b, trad. M. Narcy, Paris, Flammarion, 1995, p. 234-278
- ↑ Platon, Théétète, 201c-d
- ↑ Platon, Théétète, 201d-202c
- ↑ Platon, Théétète, 187d-200d
- ↑ Aristote, De l'âme, III, 3, 427b-428a, trad. R. Bodéüs, Paris, Flammarion, 1993, p. 212-215
- ↑ Descartes, René, Méditations métaphysiques, IV, AT VII 56-57, trad. M. Beyssade et J.-M. Beyssade, Paris, Flammarion, 1979, p. 147-151
- ↑ Descartes, Méditations, IV, AT VII 58-62
- ↑ Descartes, Méditations, IV, AT VII 58-59
- ↑ Jayasekera, Marie de Marneffe, "Responsibility in Descartes's Theory of Judgment", Ergo, vol. 3, n° 12, 2016, p. 319-347
- ↑ Locke, John, Essai sur l'entendement humain, Livre IV, chap. XV-XIX, trad. J.-M. Vienne, Paris, Vrin, 2001, p. 743-841
- ↑ Locke, Essai, Livre IV, chap. II
- ↑ Locke, Essai, Livre IV, chap. XVIII-XIX
- ↑ Hume, David, Traité de la nature humaine, Livre I, partie III, section VII, trad. P. Baranger et P. Saltel, Paris, Flammarion, 1995, p. 173-179
- ↑ Hume, Traité, I, III, VII, §5
- ↑ Hume, Traité, I, III, VIII
- ↑ Hume, David, Enquête sur l'entendement humain, section V, trad. A. Leroy, Paris, Flammarion, 1983, p. 91-115
- ↑ Hume, Traité, Appendice, §7-10
- ↑ Kant, Emmanuel, Critique de la raison pure, "Doctrine transcendantale de la méthode", chap. II, section III, trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud, Paris, PUF, 1944, A820-831/B848-859
- ↑ Kant, Critique de la raison pure, A828-829/B856-857
- ↑ Kant, Emmanuel, Critique de la raison pratique, "Dialectique", trad. F. Picavet, Paris, PUF, 1943, p. 124-148
- ↑ Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, Phénoménologie de l'esprit, trad. J. Hyppolite, Paris, Aubier, 1941, tome II, p. 227-241
- ↑ James, William, La Volonté de croire, trad. L. Moulin, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2005
- ↑ Peirce, Charles Sanders, "The Fixation of Belief", Popular Science Monthly, vol. 12, 1877, p. 1-15
- ↑ Husserl, Edmund, Idées directrices pour une phénoménologie, §§103-114, trad. P. Ricœur, Paris, Gallimard, 1950, p. 349-379
- ↑ Sartre, Jean-Paul, L'Être et le Néant, Paris, Gallimard, 1943, p. 107-111
- ↑ Gettier, Edmund, "Is Justified True Belief Knowledge?", Analysis, vol. 23, n° 6, 1963, p. 121-123
- ↑ Goldman, Alvin, "What Is Justified Belief?", in George Pappas (dir.), Justification and Knowledge, Dordrecht, Reidel, 1979, p. 1-23
- ↑ DeRose, Keith, "Contextualism and Knowledge Attributions", Philosophy and Phenomenological Research, vol. 52, n° 4, 1992, p. 913-929
- ↑ Sosa, Ernest, A Virtue Epistemology: Apt Belief and Reflective Knowledge, vol. I, Oxford, Clarendon Press, 2007
- ↑ Clifford, William Kingdon, "The Ethics of Belief", Contemporary Review, vol. 29, 1877, p. 289-309
- ↑ Ramsey, Frank P., "Truth and Probability" (1926), in D.H. Mellor (dir.), Philosophical Papers, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, p. 52-94
- ↑ Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 2, a. 9, trad. A.-M. Roguet, Paris, Cerf, 1985, tome 2, p. 133
- ↑ Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 1-7
- ↑ Kierkegaard, Søren, Crainte et tremblement, trad. P.-H. Tisseau et E.-M. Jacquet-Tisseau, Paris, Payot, 2000
- ↑ Plantinga, Alvin et Wolterstorff, Nicholas (dir.), Faith and Rationality, Notre Dame, University of Notre Dame Press, 1983
- ↑ Plantinga, Alvin, Warranted Christian Belief, Oxford, Oxford University Press, 2000
Bibliographie
[modifier | modifier le wikicode]- Engel, Pascal, La Dispute : une introduction à la philosophie analytique, Paris, Minuit, 1997
- Pouivet, Roger, Qu'est-ce que croire ?, Paris, Vrin, 2003
- Swinburne, Richard, Faith and Reason, 2e éd., Oxford, Clarendon Press, 2005
- BonJour, Laurence, The Structure of Empirical Knowledge, Cambridge, Harvard University Press, 1985
- Alston, William P., Epistemic Justification, Ithaca, Cornell University Press, 1989
- Zagzebski, Linda, Virtues of the Mind, Cambridge, Cambridge University Press, 1996