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Dictionnaire de philosophie/Démocratie

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— - Démocratie - —

La démocratie (du grec ancien dêmos, peuple, et kratos, pouvoir) désigne, au sens le plus général, un mode d'organisation politique dans lequel le pouvoir est censé émaner du peuple et être exercé en son nom. Loin de constituer un concept univoque, la démocratie a donné lieu, depuis son émergence dans la Grèce antique, à des réalisations institutionnelles diverses, à des théorisations concurrentes et à des critiques parfois radicales. Elle oscille ainsi entre une définition descriptive (forme de régime) et une définition normative (exigence de liberté et d'égalité), tension qui traverse toute son histoire.

Les origines athéniennes et leur héritage ambigu

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La démocratie athénienne naît au cours du VIe siècle avant notre ère, dans le contexte de crises sociales et politiques profondes, à la suite des réformes de Solon puis de Clisthène[1]. En 594, Solon abolit l'esclavage pour dettes, réorganise le corps civique sur la base censitaire et crée notamment l'Héliée, tribunal populaire où les citoyens peuvent contester les décisions des magistrats[2]. Clisthène, en 507, consolide ces transformations en instituant l’isonomie, c’est-à-dire l’égalité de tous les citoyens devant la loi, et en réorganisant la cité en tribus territoriales afin de briser les clientèles aristocratiques[3].

Cette démocratie repose sur trois grandes institutions : l’Assemblée du peuple (ekklêsia), où les citoyens votent les lois et les grandes décisions politiques ; le Conseil des Cinq-Cents (boulè), chargé de préparer les travaux de l’Assemblée ; et les tribunaux populaires (dont l’Héliée), qui exercent une fonction judiciaire et, de fait, politique. Le tirage au sort joue un rôle central dans la désignation de la plupart des magistrats, car il est censé prévenir la confiscation du pouvoir par une élite professionnelle et rappeler que, dans une démocratie, tout citoyen est réputé apte à gouverner[4]. Aristote résume cette idée en affirmant que « le tirage au sort est considéré comme démocratique et l’élection comme oligarchique »[5].

Cependant, cette démocratie, souvent présentée comme le berceau du gouvernement populaire, demeure étroitement limitée. Seule une minorité de la population – les hommes libres nés de parents athéniens – a accès au statut de citoyen ; les femmes, les métèques (étrangers résidents) et les esclaves en sont exclus. On estime habituellement qu’environ 10 % de la population participent effectivement à la vie politique[6]. Par ailleurs, l’essor de la puissance athénienne s’appuie sur la mise en dépendance d’autres cités au sein de la ligue de Délos, ce qui donne à cette démocratie une dimension impériale et de classe : l’autonomie et la participation politiques des citoyens athéniens reposent en partie sur le travail des esclaves et sur les tributs prélevés sur les cités dominées[7]. L’héritage athénien est ainsi double : il inaugure l’idée d’un pouvoir exercé directement par les citoyens, tout en manifestant les limites sociales, juridiques et impériales d’une démocratie qui ne bénéficie qu’à un groupe restreint.

La critique platonicienne : un regard aristocratique sur le dêmos

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Platon développe dans La République une critique radicale de la démocratie athénienne. Pour lui, il s’agit d’un régime désordonné où règnent l’ignorance, l’instabilité et la domination des passions[8]. La démocratie est décrite comme le moment où chacun prétend faire ce qu’il veut, où toutes les opinions se valent, où la cité devient une sorte de « marché » des modes de vie. Selon Platon, cette confusion des valeurs, jointe à la flatterie des démagogues, prépare presque inévitablement l’avènement de la tyrannie : un chef charismatique, issu souvent du peuple, se fait le porte-parole des frustrations populaires, élimine ses rivaux et concentre progressivement tous les pouvoirs.

Platon oppose à ce « gouvernement des opinions » la figure des philosophes-rois, seuls à même, selon lui, de connaître le Bien en soi et, par conséquent, de gouverner véritablement dans l’intérêt de la cité. Le procès et la condamnation de Socrate en 399 avant notre ère – décision d’un tribunal populaire – apparaissent comme l’emblème de l’injustice démocratique : le peuple, manipulé par les orateurs, condamne celui que Platon présente comme le plus juste des hommes[9]. La critique platonicienne inaugure ainsi une longue tradition de méfiance aristocratique à l’égard du gouvernement populaire, qui mettra l’accent sur l’incompétence supposée du dêmos et sur la nécessité d’un gouvernement des meilleurs.

La défense aristotélicienne d’un gouvernement constitutionnel

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Aristote adopte une position plus nuancée et moins radicalement hostile à la démocratie. Dans la Politique, il propose une typologie des régimes politiques en distinguant les formes « droites », qui visent l’intérêt commun (monarchie, aristocratie, politeia), et leurs déviations (tyrannie, oligarchie, dêmokratia entendue comme gouvernement des pauvres dans leur propre intérêt)[10].

Aristote défend néanmoins une idée originale, parfois qualifiée de « sagesse cumulative ». Même si chaque citoyen, pris isolément, est limité dans ses jugements, la collectivité, par l’agrégation de ses points de vue et de ses expériences, peut parvenir à des décisions plus pertinentes que celles d’un petit nombre d’experts[11]. Ce plaidoyer pour la participation populaire ne repose pas sur une idéalisation du peuple, mais sur la reconnaissance d’une forme d’intelligence collective. Dans la politeia, régime mixte qui combine des éléments démocratiques et oligarchiques, le grand nombre participe à la délibération et au jugement (par exemple dans les tribunaux), tandis que certaines magistratures exigeant des compétences particulières peuvent être confiées à des citoyens plus qualifiés[12]. Aristote esquisse ainsi une défense d’un gouvernement constitutionnel modéré, associant le peuple à la chose publique sans pour autant lui confier la totalité du pouvoir.

La longue éclipse médiévale et la renaissance moderne

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Après la chute de l’Empire romain, la démocratie disparaît comme forme de gouvernement reconnue pendant plus d’un millénaire dans l’espace européen. Le Moyen Âge occidental connaît des monarchies héréditaires, des pouvoirs seigneuriaux, des théocraties, ainsi que quelques républiques urbaines oligarchiques, mais aucun régime démocratique au sens d’un pouvoir exercé par l’ensemble des citoyens. Le terme même de « démocratie » conserve une connotation largement négative, évoquant le tumulte, la sédition et le gouvernement de la « populace »[13].

C’est au XVIIIe siècle, dans le contexte des Lumières et des révolutions américaine et française, que la démocratie réapparaît, mais sous des formes profondément transformées. Les penseurs et les acteurs politiques de cette époque se réclament d’abord du « gouvernement représentatif » ou de la « république » plutôt que de la démocratie, terme encore suspect. Montesquieu, dans De l’esprit des lois (1748), théorise la séparation des pouvoirs – législatif, exécutif et judiciaire – comme protection contre le despotisme[14]. Il ne fonde pas ce dispositif sur la souveraineté du peuple, mais sur un équilibre subtil entre les différents corps constitués (noblesse, monarchie, magistratures), propre à contenir l’arbitraire.

Les nouvelles institutions issues des révolutions atlantiques introduisent néanmoins, de fait, le principe de la souveraineté populaire, tout en le modérant par des mécanismes de représentation, de filtrage et de limitation des pouvoirs. C’est cette tension entre souveraineté populaire et gouvernement représentatif qui marquera durablement l’histoire de la démocratie moderne.

Rousseau et la volonté générale : une démocratie introuvable

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Jean-Jacques Rousseau élabore, dans Du Contrat social (1762), une théorie de la souveraineté populaire qui exercera une influence décisive sur les conceptions modernes de la démocratie. Le contrat social repose sur l’idée que « chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout »[15].

La volonté générale ne se confond ni avec la somme des volontés particulières, ni avec l’opinion d’une majorité contingente. Elle exprime l’intérêt commun, tel qu’il apparaît lorsque les citoyens délibèrent en mettant de côté leurs intérêts privés pour ne considérer que le bien public[16]. Pour Rousseau, la souveraineté, ainsi entendue, est inaliénable et indivisible : elle ne peut être déléguée à des représentants sans être dénaturée. Cette exigence conduit Rousseau à reconnaître le caractère presque irréalisable d’une démocratie au sens strict : « S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes »[17].

Rousseau dénonce en outre la confusion entre liberté politique et simple participation électorale. À propos de l’Angleterre, il écrit que le peuple « se croit libre ; il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien »[18]. La critique rousseauiste anticipe ainsi les analyses ultérieures sur l’aliénation politique dans les démocraties représentatives : un peuple qui se contente de déléguer périodiquement le pouvoir sans participer réellement à la délibération et au contrôle des gouvernants n’exerce qu’une souveraineté très limitée.

Tocqueville et l’égalisation des conditions

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Alexis de Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique (1835-1840), propose une analyse sociologique originale de la démocratie moderne. Pour lui, la démocratie ne désigne pas d’abord un type de régime politique, mais un « état social » caractérisé par l’« égalité des conditions »[19]. Cet état social résulte d’un long processus historique d’érosion des privilèges héréditaires et de mobilité sociale accrue, que Tocqueville considère comme irréversible.

L’égalité des conditions comporte plusieurs dimensions : l’égalité juridique (tous les citoyens sont soumis aux mêmes lois), l’ouverture des positions sociales en fonction du mérite, et l’égalité de considération, par laquelle chaque individu se perçoit comme l’égal de tout autre[20]. Cette dynamique égalitaire nourrit ce que Tocqueville nomme la « passion de l’égalité », susceptible de soutenir la liberté mais aussi de lui nuire. En effet, le désir d’égalité peut conduire à accepter un pouvoir central fort, dès lors qu’il promet une protection uniforme pour tous.

Tocqueville met ainsi en lumière la possibilité d’un « despotisme doux » ou d’une « tyrannie de la majorité ». L’égalisation des conditions risque de produire des individus isolés, repliés sur leur sphère privée, peu enclins à participer activement à la vie publique. Dans une telle situation, la majorité peut imposer ses opinions comme une norme écrasante, tandis qu’un pouvoir administratif centralisé, paternaliste, organise la vie des citoyens au nom de leur bien-être[21]. Tocqueville invite dès lors à concevoir des institutions – associations libres, autonomie communale, liberté de la presse – capables de préserver la liberté au cœur même de la société démocratique.

Marx et la critique de la démocratie bourgeoise

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Karl Marx déplace la réflexion sur la démocratie en l’inscrivant dans une analyse des rapports de production et de classe. Dans sa Critique de la philosophie du droit de Hegel (1843), il distingue l’« émancipation politique », obtenue par les révolutions bourgeoises, de l’« émancipation humaine », qui suppose la suppression des rapports d’exploitation[22].

La démocratie libérale, fondée sur l’égalité juridique et les droits formels, masque selon lui les inégalités réelles liées à la propriété privée des moyens de production. L’État moderne institue une séparation entre la sphère politique, où les individus sont reconnus comme citoyens égaux, et la sphère économique, où ils restent insérés dans des rapports d’exploitation. Cette dissociation produit une forme d’aliénation : les individus se vivent comme libres dans l’espace politique, alors même qu’ils demeurent dominés dans la production[23].

Dans Les Luttes de classes en France (1850) et dans La Guerre civile en France (1871), Marx analyse la Commune de Paris comme une expérience de « démocratie prolétarienne ». Par l’élection de délégués révocables, la fusion des fonctions législatives et exécutives, le contrôle permanent des mandataires par les mandants, la Commune incarne selon lui « la forme politique enfin trouvée sous laquelle l’émancipation économique du travail peut se réaliser »[24]. L’expression « dictature du prolétariat » désigne alors non une dictature au sens moderne, mais une phase de transition où la classe laborieuse, majoritaire, exerce le pouvoir pour abolir les conditions de sa propre domination.

Les démocraties libérales au XXe siècle : représentation et limites

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Les démocraties contemporaines se présentent principalement sous la forme de démocraties représentatives, dans lesquelles les citoyens élisent périodiquement leurs gouvernants. Bernard Manin a montré que « les démocraties contemporaines sont issues d'une forme de gouvernement que ses fondateurs opposaient à la démocratie »[25]. Les révolutionnaires américains et français ont en effet délibérément privilégié l’élection au détriment du tirage au sort, précisément parce qu’elle permet de sélectionner une élite jugée plus apte à gouverner.

L’élection tend ainsi à produire une « aristocratie élective ». Elle favorise les individus disposant de ressources économiques, culturelles et relationnelles suffisantes pour mener campagne et occuper durablement la scène politique. La professionnalisation de la politique, analysée notamment par Max Weber, renforce cette tendance : les élus deviennent des « professionnels » du pouvoir, séparés des citoyens ordinaires[26]. La démocratie représentative oscille dès lors entre deux pôles : d’un côté, la légitimation par le suffrage universel ; de l’autre, l’autonomie des représentants, qui disposent d’une large marge de manœuvre une fois élus et échappent largement au contrôle effectif de leurs électeurs.

Le XXe siècle voit certes l’extension progressive du suffrage universel (notamment aux femmes, dans la plupart des pays occidentaux entre 1918 et 1945) et l’édification de l’État-providence, qui élargit les droits sociaux (assurance maladie, retraite, protection contre le chômage). Mais ces conquêtes se heurtent à une limite structurelle : les décisions économiques majeures (investissements, délocalisations, orientation technologique) demeurent largement entre les mains du capital privé et des grandes entreprises, échappant au contrôle direct des citoyens et même, souvent, des Parlements[27]. La démocratie politique coexiste ainsi avec une organisation économique fondamentalement hiérarchique.

Habermas et la démocratie délibérative

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Jürgen Habermas propose, dans Droit et démocratie (1992), une théorie de la démocratie dite « délibérative », qui met l’accent sur la formation discursive de la volonté politique. Il conçoit l’espace public comme une sphère intermédiaire entre l’État et la société civile, dans laquelle se déploient débats, controverses et prises de position sur les questions d’intérêt commun[28]. La légitimité des normes juridiques dépend, selon lui, de la qualité des procédures de délibération : seules les décisions issues d’un processus argumentatif ouvert, inclusif et orienté vers la recherche d’un accord peuvent prétendre à la validité.

Habermas distingue le « pouvoir communicationnel », qui se forme dans l’espace public à travers les échanges argumentés, du « pouvoir administratif », exercé par l’appareil d’État. Une démocratie bien ordonnée suppose que le pouvoir administratif reste perméable et soumis au pouvoir communicationnel, c’est-à-dire au flux des opinions et des volontés formées dans l’espace public[29]. Cette approche met au centre la dimension discursive de la démocratie et l’importance des droits fondamentaux (liberté d’expression, de presse, d’association) comme conditions de possibilité de la délibération.

Cette théorie a suscité de nombreuses critiques. Des auteurs comme Nancy Fraser ont souligné qu’Habermas tend à idéaliser l’espace public, en sous-estimant les rapports de domination qui le traversent : inégalités d’accès à la parole, asymétries de compétences, hiérarchies de crédibilité entre locuteurs[30]. D’autres lui reprochent de négliger les dimensions agonistiques de la politique, où les conflits irréductibles d’intérêts et de valeurs ne peuvent être résolus par la seule argumentation rationnelle.

Arendt et la démocratie face au totalitarisme

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Hannah Arendt, dans Les Origines du totalitarisme (1951), analyse la naissance des régimes totalitaires au sein de sociétés marquées par la démoralisation de la vie politique et l’atomisation des individus. La démocratie de masse, lorsque les citoyens se replient sur leur vie privée et se désintéressent des affaires communes, peut paradoxalement ouvrir la voie à des mouvements totalitaires qui exploitent l’isolement et le ressentiment[31].

Pour Arendt, la démocratie authentique suppose au contraire l’existence d’un espace public où les citoyens apparaissent les uns aux autres par leurs paroles et leurs actes. Elle distingue ainsi le domaine politique, lieu de l’action et de la liberté, du simple domaine social, centré sur la satisfaction des besoins et la gestion de la vie. Les conseils révolutionnaires (soviets originaires, conseils ouvriers hongrois de 1956, formes d’auto-organisation dans les résistances) incarnent pour elle des moments privilégiés de politique démocratique, où des individus ordinaires prennent directement en charge les affaires communes[32]. La réflexion arendtienne rappelle ainsi que la démocratie ne se réduit pas à un ensemble d’institutions, mais requiert une pratique vivante de l’action commune.

Rancière et la « haine de la démocratie »

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Jacques Rancière développe, dans La Mésentente (1995) et La Haine de la démocratie (2005), une conception radicale de la démocratie. Celle-ci ne désigne ni une forme de gouvernement stabilisée, ni un type déterminé de société, mais un principe subversif : l’idée que n’importe qui est capable de gouverner[33]. La démocratie repose sur l’absence de tout titre naturel à gouverner : ni la naissance, ni la richesse, ni la compétence supposée ne peuvent fonder légitimement l’autorité politique.

Cette égalité politique fondamentale suscite, selon Rancière, la « haine de la démocratie » des élites intellectuelles, politiques et économiques, qui dénoncent tour à tour l’« excès de démocratie », l’« individualisme démocratique » ou les « populismes » afin de justifier la concentration du pouvoir entre les mains d’une oligarchie[34]. Rancière distingue la « police », c’est-à-dire l’ordre social qui répartit les places, les fonctions et la parole, de la « politique », qui survient lorsqu’une part de ceux qui ne comptaient pas fait irruption dans l’espace public pour revendiquer son égalité. La démocratie n’est, dans cette perspective, jamais donnée une fois pour toutes : elle est l’événement toujours possible par lequel les « sans-part » contestent l’ordre établi.

L’expérience indienne : la plus grande démocratie du monde

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L’Inde offre un exemple particulièrement instructif de démocratie postcoloniale. Dès son indépendance, le 15 août 1947, le pays adopte un système parlementaire fondé sur le suffrage universel, ce qui contraste avec de nombreuses expériences postcoloniales marquées par l’autoritarisme[35]. La Constitution, promulguée le 26 janvier 1950 et rédigée sous la direction de Bhimrao Ambedkar, consacre les principes de démocratie, de laïcité et d’égalité citoyenne[36]. Texte particulièrement détaillé, elle affirme l’abolition de l’intouchabilité (article 17) et interdit toute discrimination fondée sur la religion, la caste, le sexe ou le lieu de naissance (article 15)[37].

Cette démocratie politique se déploie pourtant sur un terrain social structuré par le système des castes. Les panchayats, conseils de village qui assurent traditionnellement la gestion locale, constituaient des formes anciennes d’auto-gouvernement, mais fonctionnaient en réalité comme des institutions oligarchiques dominées par les hautes castes[38]. Gandhi a idéalisé ces panchayats dans sa vision du gram swaraj (autogouvernement villageois), concevant le village autonome comme cellule de base de la démocratie indienne[39]. Mais sa position reste ambivalente à l’égard des castes, qu’il souhaite réformer plutôt qu’abolir radicalement[40].

Nehru, Premier ministre de 1947 à 1964, défend quant à lui un projet de modernisation et d’industrialisation, inspiré du socialisme et de la planification, tout en maintenant les libertés politiques[41]. La démocratie indienne combine ainsi une égalité politique formelle (suffrage universel immédiat) avec la persistance de hiérarchies sociales rigides. Le système de « discrimination positive » (reservation), qui accorde des quotas parlementaires, administratifs et universitaires aux castes répertoriées et aux tribus, vise à corriger ces inégalités structurelles, mais tend aussi à transformer les castes en identités politiques mobilisées par les partis[42].

Ambedkar, lui-même issu d’une caste intouchable (les Mahars), formule de manière incisive la contradiction qui en résulte : « Comment pouvons-nous faire vivre ensemble égalité politique et inégalité sociale ? »[43]. À ses yeux, la démocratie requiert non seulement des institutions représentatives, mais aussi la destruction des structures sociales hiérarchiques qui minent l’égalité. Son analyse éclaire les difficultés communes à de nombreuses démocraties postcoloniales : les institutions empruntées à l’Occident se greffent sur des sociétés profondément stratifiées, ce qui limite leur potentiel émancipateur.

Depuis les années 1990, l’Inde connaît ce que certains auteurs ont qualifié de « révolution silencieuse » : les basses castes et les groupes longtemps dominés s’organisent politiquement, créent leurs propres partis et accèdent aux postes de pouvoir dans plusieurs États fédérés[44]. Cette évolution montre que la démocratie électorale peut devenir un instrument de transformation pour les opprimés, à condition qu’ils s’en saisissent activement. L’expérience indienne souligne aussi que la démocratie est moins un état stable qu’un processus conflictuel dans lequel s’affrontent des projets antagonistes de société.

Les expérimentations contemporaines : tirage au sort et démocratie participative

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Face à la crise de confiance envers les institutions représentatives et à la montée de l’abstention, de nouvelles pratiques démocratiques émergent depuis les années 1990. Le tirage au sort, longtemps oublié dans les traditions occidentales modernes, connaît un regain d’intérêt à travers les jurys citoyens, les conférences de consensus, les assemblées tirées au sort et les conventions citoyennes[45]. Ces dispositifs, parfois appelés « mini-publics », visent à associer des citoyens ordinaires, sélectionnés de manière aléatoire, à la délibération sur des questions complexe (climat, bioéthique, aménagement du territoire).

Le tirage au sort présente plusieurs avantages théoriques. Il assure une égalité formelle de chance d’être appelé à participer, permet une représentation plus fidèle de la diversité sociologique (âge, sexe, catégories sociales, territoires) et limite la formation d’une classe politique professionnelle[46]. Ces assemblées tirées au sort peuvent, lorsqu’elles sont bien conçues, favoriser une délibération moins stratégique et moins soumise aux intérêts partisans.

Cependant, dans la plupart des expériences actuelles, ces dispositifs demeurent consultatifs. L’ordre du jour, le cadrage des questions, la sélection des experts et l’usage effectif des recommandations restent largement contrôlés par les gouvernements et les institutions existantes[47]. Le renouveau du tirage au sort pose ainsi une question plus large : s’agit-il d’un complément marginal destiné à améliorer l’acceptabilité des décisions, ou bien d’un levier potentiel pour reconfigurer en profondeur la distribution du pouvoir politique ?

Perspectives critiques : vers une démocratisation de la démocratie

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Une réflexion critique sur la démocratie ne peut se borner à constater l’écart entre les institutions existantes et leurs idéaux proclamés ; elle doit interroger les conditions structurelles qui limitent l’exercice effectif du pouvoir populaire. Les démocraties libérales contemporaines combinent le suffrage universel avec le maintien de structures économiques profondément inégalitaires et de rapports de domination qui échappent à la délibération publique.

Dans la tradition socialiste et marxiste, l’approfondissement de la démocratie passe par l’extension du principe démocratique à la sphère économique : socialisation des principaux moyens de production, gestion collective des entreprises, contrôle des grandes orientations d’investissement, formes d’autogestion ouvrière[48]. L’idée directrice est que l’on ne peut parler de démocratie réelle tant que le lieu décisif du pouvoir – le contrôle de l’économie – reste concentré entre les mains d’une minorité.

D’autres propositions visent à transformer les procédures politiques elles-mêmes : usage plus systématique du tirage au sort pour certaines fonctions, mandats courts et strictement non renouvelables, révocabilité effective des élus, multiplication d’instances de démocratie directe (assemblées de quartier, conseils d’usine, référendums d’initiative citoyenne). Le développement de contre-pouvoirs populaires – syndicats, mouvements sociaux, collectifs territorialisés – apparaît également comme une condition essentielle pour que les gouvernés puissent contrôler en permanence les gouvernants.

Ces pistes supposent de remettre en question la séparation rigide entre représentants et représentés, entre « experts » et profanes, entre ceux qui décident et ceux qui subissent. Elles rejoignent l’intuition formulée par Marx selon laquelle « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes »[49]. Dans cette perspective, la démocratie ne peut s’accomplir pleinement dans une société structurée par des classes antagonistes et par l’exploitation : elle implique une transformation en profondeur des rapports sociaux.

L’histoire de la démocratie témoigne d’une tension constante entre un idéal d’égalité politique et de participation des citoyens, et des pratiques institutionnelles qui tendent à restreindre, filtrer ou confisquer le pouvoir populaire. De la cité athénienne aux démocraties représentatives contemporaines, en passant par les expériences révolutionnaires, les critiques de la « démocratie bourgeoise » ou les formes nouvelles de démocratie participative, ce qui se joue est moins l’existence ou non d’institutions formellement démocratiques que la réalité du pouvoir exercé par ceux qui sont censés être le dêmos.

Dans une perspective exigeante, la démocratie ne se réduit pas à des procédures électorales périodiques ni à la proclamation abstraite de l’égalité des droits. Elle implique la participation active des citoyens à la délibération, au contrôle et, autant que possible, à la décision sur les affaires communes ; elle suppose aussi un travail continu de réduction des inégalités sociales, économiques et symboliques qui vident de leur substance l’égalité politique. La « démocratisation de la démocratie » désignerait alors moins l’extension d’un modèle institutionnel donné que la poursuite, toujours inachevée, d’un processus d’émancipation, où les dominés contestent leur subordination et cherchent à instituer des formes de vie réellement communes.

  1. Moses I. Finley, Démocratie antique et démocratie moderne, Paris, Payot, 1976, p. 38-42.
  2. Claude Mossé, Histoire d'une démocratie : Athènes. Des origines à la conquête macédonienne, Paris, Seuil, 1971, p. 25.
  3. Pierre Lévêque et Pierre Vidal-Naquet, Clisthène l'Athénien, Paris, Les Belles Lettres, 1964, p. 89.
  4. Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Paris, Calmann-Lévy, 1995, p. 28-31.
  5. Aristote, Politique, livre IV, chapitre 9, 1294b, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1962.
  6. Josiah Ober, Mass and Elite in Democratic Athens, Princeton, Princeton University Press, 1989, p. 4.
  7. Moses I. Finley, L'économie antique, Paris, Éditions de Minuit, 1975, p. 102-106.
  8. Platon, La République, livre VIII, 557a-564a, trad. R. Baccou, Paris, GF-Flammarion, 1966.
  9. I. F. Stone, Le procès de Socrate, Paris, Odile Jacob, 1990, p. 198.
  10. Aristote, Politique, livre III, chapitre 7, 1279a-b, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1962.
  11. Aristote, Politique, livre III, chapitre 11, 1281a-b.
  12. Francis Wolff, Aristote et la politique, Paris, PUF, 1991, p. 67-71.
  13. John Dunn, Democracy: A History, New York, Atlantic Monthly Press, 2005, p. 31-33.
  14. Montesquieu, De l'esprit des lois, livre XI, chapitre 6, Paris, GF-Flammarion, 1979, p. 293-294.
  15. Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social, livre I, chapitre 6, Paris, GF-Flammarion, 1966, p. 56.
  16. Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social, livre II, chapitre 3, p. 67.
  17. Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social, livre III, chapitre 4, p. 92.
  18. Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social, livre III, chapitre 15, p. 122.
  19. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome I, Introduction, Paris, GF-Flammarion, 1981, p. 37.
  20. Pierre Manent, Tocqueville et la nature de la démocratie, Paris, Julliard, 1982, p. 58-60.
  21. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome I, deuxième partie, chapitre 7, p. 290-300.
  22. Karl Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel, Introduction, dans Œuvres III, Philosophie, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1982, p. 382-397.
  23. Miguel Abensour, La démocratie contre l'État. Marx et le moment machiavélien, Paris, Le Félin, 2004, p. 89-92.
  24. Karl Marx, La Guerre civile en France, Paris, Éditions sociales, 1968, p. 46-48 et p. 62.
  25. Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, op. cit., p. 11.
  26. Max Weber, Le savant et le politique, Paris, Plon, 1959, p. 100-110.
  27. Charles Lindblom, Politique et marchés, Paris, Economica, 1977, p. 203-207.
  28. Jürgen Habermas, Droit et démocratie. Entre faits et normes, Paris, Gallimard, 1997, p. 332.
  29. Jürgen Habermas, L'espace public et démocratie délibérative : un tournant, Paris, Gallimard, 2023, p. 56-58.
  30. Nancy Fraser, « Repenser l'espace public », dans Hermès, n° 31, 2001, p. 107-142.
  31. Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, tome III, Le système totalitaire, Paris, Seuil, 1972, p. 179-185.
  32. Hannah Arendt, La crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972, p. 261-265.
  33. Jacques Rancière, La Haine de la démocratie, Paris, La Fabrique, 2005, p. 55.
  34. Jacques Rancière, La Haine de la démocratie, op. cit., p. 13-15.
  35. Christophe Jaffrelot, La démocratie en Inde. Religion, caste et politique, Paris, Fayard, 1998, p. 15-18.
  36. Granville Austin, The Indian Constitution: Cornerstone of a Nation, Oxford, Oxford University Press, 1966, p. 50.
  37. B. R. Ambedkar, Writings and Speeches, vol. 13, Bombay, Government of Maharashtra, 1994, p. 57-60.
  38. John Harriss, « Local Government Reform and Democratisation in India », Oxford Development Studies, vol. 28, 2000, p. 235-238.
  39. M. K. Gandhi, Hind Swaraj, 1909, rééd. Cambridge University Press, 1997, p. 67-71.
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  41. Jawaharlal Nehru, The Discovery of India, 1946, rééd. Penguin Books, 2004, p. 512-515.
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