Dictionnaire de philosophie/Désobéissance
La désobéissance constitue l'acte par lequel un individu ou un groupe refuse délibérément de se conformer à une autorité, une loi ou une norme établie. Loin de se réduire à un simple manquement passif, la désobéissance engage une position active et consciente de refus qui soulève des questions philosophiques essentielles sur la nature de l'autorité politique, les fondements de l'obligation morale, et les limites de l'obéissance légitime. Elle traverse l'histoire de la philosophie comme une interrogation permanente : à quelles conditions précises une autorité peut-elle légitimement commander, et à quelles conditions la conscience individuelle peut-elle justifier son refus?
Fondements antiques et médiévaux
[modifier | modifier le wikicode]Antigone et la tension entre loi naturelle et loi positive
[modifier | modifier le wikicode]La tragédie Antigone de Sophocle offre l'une des premières et des plus influentes représentations philosophiques de la désobéissance[1]. Face au décret du roi Créon interdisant d'ensevelir son frère Polynice, Antigone oppose les « lois non écrites, inébranlables des dieux » (nomoi agrapta tôn theôn) aux édits humains. Cette protestation exprime bien plus qu'une simple rébellion personnelle : elle énonce une exigence morale supérieure, celle des lois divines et naturelles qui, selon Antigone, préexistent aux conventions humaines et doivent prévaloir sur elles[2].
La figure d'Antigone incarne la tension entre deux conceptions concurrentes de la justice : celle qui émane de l'autorité établie et légalement formelle (la justice positive de Créon) et celle qui s'enracine dans des principes moraux transcendants (la justice naturelle). Son acte de désobéissance affirme qu'il existe des obligations morales antérieures et supérieures aux commandements de l'État, et que dans certaines circonstances morales exceptionnelles, l'exigence éthique doit prévaloir sur l'obéissance civile mécanique. Cette figure revient constamment dans l'histoire de la philosophie : chez Hegel qui en fait un moment de la conscience tragique, chez Hölderlin, chez Hannah Arendt qui voit en elle l'emblème de la contestation morale de l'injustice légale[3].
Platon et la limite de l'obéissance
[modifier | modifier le wikicode]Dans la pensée grecque classique, la question de l'obéissance et de la désobéissance se pose de manière profondément nuancée. Le dialogue intitulé Criton met en scène Socrate refusant de s'évader de prison bien qu'il ait été injustement condamné à mort. Les Lois, personnifiées de manière allégorique, rappellent à Socrate qu'il leur doit son éducation civique et sa formation intellectuelle, et qu'il a tacitement accepté leur autorité en choisissant de demeurer à Athènes plutôt que de s'exiler[4]. Socrate reconnaît cette force de l'argument et accepte sa condamnation.
Pourtant, dans l'Apologie, le même Socrate énonce un principe qui semble contredire sa soumission finale : il déclare qu'il continuerait à philosopher et à poursuivre sa mission même si la cité le lui interdisait explicitement, car il doit « obéir à dieu plutôt qu'aux hommes »[5]. Cette tension entre deux passages du corpus platonicien révèle une limite constitutive de l'obligation politique : elle ne peut s'étendre jusqu'à exiger l'abandon de la conscience morale. L'obéissance aux lois n'est pas absolue; elle rencontre une limite morale au-delà de laquelle l'obligation de se soumettre cesse de s'appliquer.
Aristote et la distinction entre justice générale et justice particulière
[modifier | modifier le wikicode]Aristote développe une distinction importante qui ouvrira la voie à la notion de « loi naturelle ». Dans l'Éthique à Nicomaque, il distingue entre justice générale, qui consiste en l'obéissance régulière aux lois, et justice particulière, qui concerne le traitement équitable dans chaque situation spécifique[6]. Cette distinction ouvre la possibilité théorique que certaines lois, bien que formellement valides et dûment édictées par l'autorité compétente, puissent être matériellement injustes ou ne pas servir le bien commun qu'elles prétendent viser.
La tradition du droit naturel, développée ultérieurement par les stoïciens romains (notamment Cicéron) et reprise par la scholastique médiévale, affirme l'existence de lois universelles inscrites dans la nature rationnelle de l'univers et accessibles à la raison humaine[7]. Thomas d'Aquin, synthétisant Aristote et la théologie chrétienne, affirme dans la Somme théologique qu'une loi injuste ne mérite pas véritablement le nom de loi mais constitue plutôt « un acte de violence »[8]. Cette conception théologique et philosophique ouvre explicitement la possibilité théorique d'une désobéissance légitime face aux lois qui contrediraient frontalement la loi naturelle et la justice substantielle.
La philosophie politique moderne et l'émergence du droit de résistance
[modifier | modifier le wikicode]John Locke et le contrat social fiduciaire
[modifier | modifier le wikicode]La philosophie politique moderne transforme profondément la question de la désobéissance en l'articulant au problème du contrat social et de la légitimité du pouvoir souverain. John Locke, dans son Second Traité du gouvernement civil (1689), développe une théorie cohérente et systématique du droit de résistance à l'oppression[9]. Selon Locke, les individus ne transfèrent au gouvernement qu'une portion limitée et précise de leurs droits naturels, et uniquement à titre fiduciaire (c'est-à-dire en confiance), dans le but spécifique de préserver plus efficacement leur vie, leur liberté et leurs propriétés.
Lorsque le pouvoir politique excède manifestement ses prérogatives légitimes ou menace délibérément les droits fondamentaux qu'il était contractuellement tenu de protéger, les citoyens conservent un droit de résistance, voire de révolution. Ce droit de résistance n'est pas chez Locke un simple droit individuel susceptible d'abus arbitraires, mais un droit collectif qui s'exerce lorsque le gouvernement rompt le contrat social qui le lie au peuple de manière systématique et prolongée[10]. La tradition rousseauiste et révolutionnaire française reprendra cette doctrine : la Déclaration française de 1789 inscrit explicitement « la résistance à l'oppression » parmi les droits naturels et imprescriptibles de l'homme[11].
Jean-Jacques Rousseau et la volonté générale
[modifier | modifier le wikicode]Jean-Jacques Rousseau complexifie cette analyse en introduisant une distinction conceptuelle décisive entre la volonté générale, qui vise par définition l'intérêt commun et le bien public, et la volonté de tous, simple agrégation mécanique des volontés particulières et intéressées[12]. Dans cette perspective rousseauiste, la légitimité de la désobéissance dépend entièrement de sa capacité à servir l'intérêt commun plutôt que des intérêts sectoriels ou particuliers. La désobéissance ne peut moralement se justifier que si elle tend à restaurer l'expression authentique et uncorrompue de la volonté générale lorsque celle-ci a été confisquée, dénaturée ou instrumentalisée par des factions.
La désobéissance civile : émergence d'une pratique politico-philosophique
[modifier | modifier le wikicode]Henry David Thoreau : la conscience comme dernière instance morale
[modifier | modifier le wikicode]Henry David Thoreau inaugure au XIXe siècle une forme spécifique et philosophiquement articulée de désobéissance qu'il nomme d'abord « résistance au gouvernement civil » (Resistance to Civil Government). Son essai séminal, publié en 1849 dans la revue Aesthetic Papers, puis republié en 1866 sous le titre désormais canonique Civil Disobedience, s'enracine dans son refus personnel et public de payer l'impôt fédéral de l'État du Massachusetts pour protester contre l'institution de l'esclavage, l'extermination systématique des peuples autochtones, et la guerre américaine d'agression contre le Mexique (1846-1848)[13].
En 1846, le shérif Sam Staples d'arrondissement de Concord invite Thoreau à payer ses impôts en retard. Thoreau refuse délibérément et publiquement, ce qui entraîne son incarcération brève mais significative. Dans son essai, Thoreau affirme que la conscience individuelle constitue l'instance morale suprême, antérieure et supérieure à toute loi positive de l'État. Il affirme avec force : « Sous un gouvernement qui emprisonne injustement quiconque, la vraie place d'un homme juste est aussi en prison[14]. »
Pour Thoreau, l'individu dispose d'une obligation morale qui transcende l'obligation légale : obéir à sa conscience morale. Il refuse vigoureusement l'idée que l'individu vertueux doive attendre qu'une majorité démocratique se forme pour s'opposer à une injustice manifeste. Il écrit à cet égard : « Une minorité n'est impuissante que lorsqu'elle se conforme à la majorité[15]. »
Cette conception profondément individualiste de la désobéissance marque la pensée politique moderne, bien qu'elle soit ultérieurement critiquée. Hannah Arendt reprochers à Thoreau de confondre la conscience privée (relevant du for intérieur personnel) avec l'opinion politique publique (relevant de l'espace politique collectif)[16]. Néanmoins, Thoreau établit plusieurs principes qui deviennent constitutifs de la théorie moderne : le caractère public et ouvert du refus, la volonté de se soumettre aux conséquences légales de son acte, et la nature explicitement non-violente de la résistance.
Mohandas K. Gandhi et la satyagraha : vérité et force
[modifier | modifier le wikicode]Mohandas K. Gandhi s'inspire directement des écrits de Thoreau pour développer sa propre philosophie de la résistance non-violente, qu'il nomme satyagraha, littéralement « force de la vérité » ou plus précisément « étreinte de la vérité »[17]. Pour Gandhi, la désobéissance civile ne constitue pas simplement un refus passif, une résistance négative, mais une forme d'action positive, créatrice et transformatrice visant à transformer profondément l'adversaire par un appel sincère à sa conscience morale et à son humanité partagée.
La satyagraha implique non seulement la non-violence physique absolue (ahimsa) mais aussi l'absence radicale de haine, de rancœur ou de malveillance envers l'oppresseur. Gandhi écrit : « Le satyagrahi doit montrer de la bonne volonté et de l'amour envers son adversaire, même face à la répression la plus brutale[18]. » Cette exigence éthique profonde n'est pas seulement morale mais stratégiquement efficace : elle maintient ouverte la possibilité d'une transformation mutuelle.
La désobéissance civile gandhienne se distingue donc par son caractère profondément transformateur et sa dimension éthique. Elle ne cherche pas seulement à empêcher une injustice ou à obtenir des concessions tactiques, mais à établir une nouvelle relation entre oppresseurs et opprimés, fondée sur la reconnaissance mutuelle de leur dignité humaine commune. Cette dimension éthique, spirituelle et humaniste, ancrée dans la philosophie hindoue et les traditions du non-violence (ahimsa), aura une influence considérable et durable sur les mouvements de libération politique du XXe siècle[19].
Martin Luther King Jr. : la distinction entre lois justes et lois injustes
[modifier | modifier le wikicode]Martin Luther King Jr. reprend et adapte de manière créative les principes gandhiens dans le contexte spécifique de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis d'Amérique. Dans sa célèbre « Lettre de la prison de Birmingham » (écrite le 16 avril 1963), King développe une distinction philosophique fondamentale entre lois justes et lois injustes, distinction qui s'inscrit explicitement dans la tradition du droit naturel aristotélicien et thomiste[20].
S'appuyant directement sur saint Augustin (qui affirme « une loi injuste n'est pas une loi ») et sur Thomas d'Aquin, King énonce sa propre formule : « Toute loi qui élève la personnalité humaine est juste. Toute loi qui abaisse la personnalité humaine est injuste. Tous les statuts de ségrégation sont injustes parce que la ségrégation distord l'âme et endommage la personnalité[21]. »
King insiste sur plusieurs caractéristiques essentielles que doivent satisfaire les actes de désobéissance civile pour être justifiés moralement : (1) elle doit être publique et ouverte, sans caractère clandestin; (2) elle doit être entreprise avec amour sincère plutôt qu'avec haine ou rage; (3) elle doit être accompagnée d'une volonté consciente et résolue d'accepter la peine légale qui s'ensuit[22]. Cette dernière exigence n'est pas masochiste mais profondément stratégique : en acceptant volontairement la punition, en restant en prison, le désobéissant manifeste son respect fondamental pour le système légal en général tout en contestant une loi particulière; il cherche ainsi à « éveiller la conscience de la communauté » face à l'injustice persistante[23].
King développe également le concept d'« amour agressif » (aggressive love), qui articule la fermeté inflexible de l'action directe non-violente avec le refus total de la violence physique et de la haine personnelle. La désobéissance civile, dans cette perspective kingienne, n'est pas seulement un moyen tactique pour obtenir des concessions, mais l'expression d'un engagement éthique profond envers la dignité humaine[24].
Hannah Arendt et la dimension collective de la désobéissance
[modifier | modifier le wikicode]Hannah Arendt propose dans son essai « On Civil Disobedience » (1970) une analyse qui effectue une rupture consciente avec l'individualisme de Thoreau et offre une perspective fondamentalement nouvelle et collective[25]. Pour Arendt, la désobéissance civile ne procède pas de la conscience individuelle, mais constitue essentiellement un phénomène collectif, public et politique. Elle critique explicitement la conception thoreauvienne qui fonde la désobéissance sur la conscience personnelle : la conscience, selon Arendt, relève du domaine intérieur de la conscience privée et reste, en tant que telle, apolitique[26].
La désobéissance civile authentique procède non de la conviction de conscience privée, mais d'opinions partagées publiquement et débattues au sein de groupes organisés et de minorités politiques. Arendt distingue clairement la désobéissance civile des actions criminelles ordinaires : tandis que le criminel agit habituellement dans l'ombre, en dissimulant son action, et que ses motivations sont généralement égoïstes et privées, le désobéissant civil agit publiquement et ouvertement, au nom de principes moraux qu'il partage explicitement avec d'autres citoyens, et en vue du bien commun[27].
La désobéissance civile remplit selon Arendt une fonction politique essentielle et même constitutive dans les démocraties modernes : elle constitue un contre-pouvoir effectif face aux défaillances et dérives du système représentatif et du système judiciaire. Elle envisage même la possibilité philosophique d'institutionnaliser partiellement la désobéissance civile à travers des « groupes de pression » organisés qui permettraient aux minorités politiques de faire effectivement entendre leur voix[28].
Perspectives non-occidentales
[modifier | modifier le wikicode]La pensée confucéenne : Mencius et le mandat du ciel
[modifier | modifier le wikicode]Dans la tradition confucéenne classique, la question de la désobéissance se formule en termes distincts de ceux de la philosophie politique occidentale. Mencius (IVe siècle av. J.-C.), principal développeur de la pensée confucéenne, articule l'idée que le souverain qui gouverne de manière tyranniquement injuste perd le « mandat du ciel » (tianming)[29]. Il affirme explicitement que les tyrans anciens comme l'empereur Jie et le roi Zhou méritaient légitimement d'être destitués et renversés car, par leur maltraitance systématique du peuple, ils avaient effectivement cessé d'être de véritables souverains légitimes[30].
Cette conception confucéenne diffère fondamentalement du droit occidental de résistance : elle s'inscrit dans une vision hiérarchique et cosmique de l'ordre social où la légitimité procède de l'accord harmoniex entre le Ciel, le souverain et le peuple. Là où la théorie occidentale moderne insiste sur les droits individuels et le contrat social, la théorie confucéenne insiste sur les devoirs éthiques et l'harmonie cosmique. Le confucianisme met fortement l'accent sur le devoir de remontrance loyale (jian) : les conseillers, ministres et fonctionnaires ont l'obligation morale absolue d'avertir le souverain de ses erreurs et écarts éthiques, même au péril de leur propre vie[31]. Cette tradition d'une critique loyale et courageuse reconnaît une forme de désobéissance au nom de principes éthiques transcendants, tout en maintenant le cadre général du respect des hiérarchies et de la piété filiale.
La tradition juridique et politique islamique
[modifier | modifier le wikicode]Dans la pensée politique islamique classique et contemporaine, la question de l'obéissance au gouvernant s'énonce selon le principe fondamental quranique : « Pas d'obéissance à une créature dans la désobéissance au Créateur »[32]. Les juristes musulmans (fuqaha) des différentes écoles juridiques (madhabs) ont développé une doctrine complexe et sophistiquée concernant les droits et obligations envers les gouvernants injustes.
Le consensus majoritaire parmi les juristes stipule que les musulmans doivent obéir aux dirigeants musulmans (wali) même s'ils commettent des péchés personnels, tant qu'ils ne manifestent pas de mécréance flagrante (kufr ash-sharih) ou n'ordonnent pas explicitement de violer les commandements divins essentiels (haram sharih)[33]. Cette position conservatrice s'explique historiquement par la crainte que la rébellion contre le pouvoir établi n'engendre davantage de mal que de bien, provoquant des guerres civiles (fitna) et une effusion de sang massifs[34].
Cependant, les musulmans conservent le devoir moral absolu de désobéir à tout ordre explicite qui contreviendrait directement à la loi divine (sharia) ou commanderait un péché grave. La désobéissance civile légitime se limite ainsi aux situations où l'autorité gouvernementale commande explicitement de commettre un péché ou un acte illicite (haram), auquel cas chaque musulman doit refuser publiquement.
Enjeux philosophiques contemporains
[modifier | modifier le wikicode]Rawls et les critères de la désobéissance civile justifiée
[modifier | modifier le wikicode]La théorie philosophique contemporaine s'efforce de définir avec précision les critères permettant de distinguer la désobéissance civile moralement justifiée de la simple criminalité ordinaire ou du nihilisme anarchique. John Rawls, dans sa Théorie de la justice (1971), propose une conception que certains penseurs jugent restrictive ou insuffisamment sensible aux contextes d'oppression systémique[35].
Selon Rawls, la désobéissance civile se justifie moralement uniquement dans les sociétés « presque justes » (nearly just societies) face à des violations manifestes et persistantes des principes fondamentaux de justice, et seulement après épuisement complet et démonstratif des voies légales normales[36]. Elle doit rester strictement non-violente, publique et transparente, et manifester un respect général et sincère pour le système légal. Rawls définit la désobéissance civile comme « un acte public, non-violent et conscientieux de rupture avec la loi, entrepris dans le but d'amener un changement dans les lois ou dans la politique gouvernementale »[37].
D'autres penseurs contemporains contestent ces restrictions rawlsiennes comme trop étroites. Ils soulignent que les conditions posées par Rawls risquent d'exclure ou de délégitimer les formes de désobéissance justifiées dans les contextes d'oppression systémique prolongée où les voies légales sont délibérément obstruées par les dominants. La question de la légitimité morale de formes plus « inciviles » de désobéissance (destruction sélective de propriété publique, perturbation économique coordonnée, occupation de terres, etc.) reste un objet de débat vif et philosophiquement sérieux dans la littérature académique contemporaine[38].
Désobéissance et légitimité démocratique
[modifier | modifier le wikicode]Un problème philosophique central concerne la relation profonde entre désobéissance civile et légitimité démocratique. Comment justifier moralement la désobéissance dans un régime démocratique où les citoyens disposent déjà théoriquement de moyens légaux pour contester les lois (vote démocratique, manifestations autorisées, recours juridiques, pétitions)? Plusieurs réponses philosophiquement articulées s'offrent.
D'une part, les limites structurelles du système représentatif et électoral : les minorités politiques stables (sur la base de la race, du genre, de la religion, ou de la classe) risquent d'être systématiquement ignorées ou marginalisées par la règle majoritaire, particulièrement lorsqu'elles constituent des « minorités discrètes » sans pouvoir de marchandage politique[39]. D'autre part, la lenteur intrinsèque des processus démocratiques, législatifs et judiciaires face à l'urgence existentielle de certaines injustices graves (discrimination raciale systémique, crise écologique) rend la désobéissance éthiquement requise plutôt que simplement permise.
La désobéissance civile peut aussi enrichir et approfondir la démocratie substantive en constituant une forme élargie de participation citoyenne, un moyen pour les citoyens ordinaires d'exercer un pouvoir de contestation effectif au-delà des canaux institutionnels habituels limités. Dans cette perspective, elle ne mine pas le système démocratique mais le complète en maintenant vivante la possibilité d'une critique fondamentale des institutions établies[40].
Désobéissance épistémique et justice cognitive
[modifier | modifier le wikicode]Récemment, certains philosophes ont considérablement étendu le concept de désobéissance au domaine épistémique et cognitif. Le penseur décolonial Walter D. Mignolo parle de « désobéissance épistémique » pour désigner le refus conscient et structuré de se conformer aux systèmes de production et de validation de la connaissance dominants, notamment ceux hérités de la modernité coloniale occidentale[41]. Cette forme de désobéissance ne concerne pas directement les lois politiques ou civiles mais les cadres intellectuels profonds, les régimes de vérité, et les hiérarchies épistémiques qui structurent notre compréhension même du monde.
La désobéissance épistémique vise à décoloniser la pensée philosophique, scientifique et politique, et à revendiquer la légitimité épistémique et la dignité intellectuelle de savoirs marginalisés, occultés ou systématiquement disqualifiés par la domination épistémique occidentale[42]. C'est une forme de résistance qui opère sur le plan de la production de vérité et de sens.
Conclusion
[modifier | modifier le wikicode]La désobéissance, loin d'être un simple refus négatif de l'autorité ou un manquement passif à l'ordre établi, se révèle être un concept philosophique profondément complexe qui engage des questions centrales sur la nature de l'autorité politique, les sources de sa légitimité, et les limites morales du pouvoir. De la figure tragique d'Antigone aux mouvements contemporains de justice climatique et de justice raciale, la pensée de la désobéissance traverse l'histoire de la philosophie politique comme une interrogation permanente sur les conditions auxquelles une autorité peut légitimement commander et les conditions auxquelles les citoyens et les peuples peuvent justifier leur refus.
La diversité des traditions philosophiques occidentales et non-occidentales montre clairement qu'il n'existe pas de réponse univoque, définitive ou universelle à la question de savoir quand précisément la désobéissance est justifiée. Néanmoins, plusieurs exigences morales reviennent constamment à travers ces traditions diverses : l'appel à des principes éthiques qui transcendent et surpassent les lois positives ordinaires; la dimension publique, collective et communicative de l'acte de désobéissance; et la nécessité philosophique de maintenir un lien, même tendu et critique, avec la communauté politique dont on conteste légitimement certaines décisions. La désobéissance civile, dans ses formes les plus élaborées et éthiquement réfléchies, ne vise pas à détruire ou à nier l'ordre juridique mais plutôt à le transformer de manière fondamentale, en rappelant constamment que toute autorité, tout pouvoir, doit ultimement se justifier devant l'exigence incontournable de justice, d'égale dignité humaine et de reconnaissance mutuelle.
Notes et références
[modifier | modifier le wikicode]- ↑ Sophocle, Antigone, trad. P. Mazon, Paris, Les Belles Lettres, 1958, vers 450-460
- ↑ Sophocle, Antigone, vers 454-455
- ↑ Hannah Arendt, « On Civil Disobedience », dans Crises of the Republic, New York, Harcourt Brace, 1970, p. 44-55
- ↑ Platon, Criton, trad. L. Brisson, Paris, Flammarion, 1997, 50a-54d
- ↑ Platon, Apologie de Socrate, trad. L. Brisson, Paris, Flammarion, 1997, 29d
- ↑ Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre V, chap. 7-10, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1990
- ↑ Cicéron, De officiis, Livre I, 4, trad. M. Testard, Paris, Les Belles Lettres, 1965
- ↑ Thomas d'Aquin, Somme théologique, I-II, Questions 90-97, particulièrement Q. 92 art. 1, trad. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1925
- ↑ John Locke, Two Treatises of Government, Cambridge University Press, 1988 (édition critique de P. Laslett), Second Treatise, chapitre XIX, « Of the Dissolution of Government »
- ↑ Locke, Second Treatise, §222-243
- ↑ Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, 26 août 1789, article 2
- ↑ Rousseau, Du contrat social, Livre II, chapitre 3, Paris, Flammarion, 2001, p. 54-56
- ↑ Thoreau, Henry David, « Resistance to Civil Government », Aesthetic Papers, 1849, republié sous le titre « Civil Disobedience »
- ↑ Thoreau, Civil Disobedience, édition Penguin, p. 10
- ↑ Thoreau, Civil Disobedience, standard edition, p. 12
- ↑ Arendt, « Civil Disobedience », 1970, p. 44-45
- ↑ Gandhi, Mohandas K., The Essential Gandhi: His Life, Work, and Ideas, trad. Louis Fischer, New York, Vintage, 2002, p. 142-165
- ↑ Gandhi, Non-violence in Peace and War, Ahmedabad, Navajivan Press, 1948, vol. 1, p. 3-8
- ↑ Sharp, Gene, The Politics of Nonviolent Action, Boston, Porter Sargent, 1973, vol. 1, p. 109-145
- ↑ King, Martin Luther Jr., « Letter from a Birmingham Jail », avril 1963, publié dans Why We Can't Wait, New York, Harper & Row, 1964, p. 76-95
- ↑ King, « Letter from Birmingham Jail », p. 78-79
- ↑ King, « Letter from Birmingham Jail », p. 91-93
- ↑ King, « Letter from Birmingham Jail », p. 82
- ↑ Livingston, Alexander G., « Martin Luther King Jr.'s Late Theory of Civil Disobedience », The Journal of Politics, vol. 82, no 2, 2020, p. 704-706
- ↑ Hannah Arendt, « Civil Disobedience », dans Crises of the Republic, New York, Harcourt Brace, 1970
- ↑ Arendt, « Civil Disobedience », p. 49
- ↑ Arendt, « Civil Disobedience », p. 50-51
- ↑ Arendt, « Civil Disobedience », p. 102-103
- ↑ Mencius, trad. D.C. Lau, Penguin Classics, 1970, Livre I, Part A, sections 7-8
- ↑ Mencius, Livre II, Part B, sections 8-9
- ↑ Political Authority and Resistance to Injustice: A Confucian Perspective, article académique, 2022, p. 8-12
- ↑ Formule rapportée dans les recueils de hadith Sahih Bukhari et Sunan ibn Majah, trad. M.M. Khan et B.A. Siddiqi, Islamic University of Madinah
- ↑ al-Mawardi, Al-Ahkam as-Sultaniyyah (Les lois du gouvernement), trad. anglaise par Wafaa H. Wahba, Garnet Publishing, 1996, p. 12-45
- ↑ Ibn Qayyim al-Jawziyyah, I'lam al-Muwaqqi'in 'an Rabb al-'Alamin (Les informations du Juriste inspiré par le Seigneur du Monde), édition Dar al-Jil, 1973
- ↑ Rawls, John, A Theory of Justice, Cambridge, Harvard University Press, 1971, sections 55-59, révisé 1999
- ↑ Rawls, Théorie de la justice, trad. C. Audard, Paris, Seuil, 1987, sections 55-59
- ↑ Rawls, Political Liberalism, New York, Columbia University Press, 1993, p. 336
- ↑ Brownlee, Kimberley, Conscience and Conviction: The Case for Civil Disobedience, Oxford, Oxford University Press, 2012, ch. 1-2
- ↑ Delmas, Candice, A Duty to Resist: When Disobedience Should Be Uncivil, Oxford, Oxford University Press, 2018, p. 45-78
- ↑ Arendt, Crises of the Republic, 1970, p. 100-110
- ↑ Mignolo, Walter D., The Darker Side of Western Modernity: Global Futures, Decolonial Options, Durham, Duke University Press, 2011, p. 75-102
- ↑ Lugones, María, « Toward a Decolonial Feminism », Hypatia, vol. 25, no 4, 2010, p. 742-759
Bibliographie
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