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Dictionnaire de philosophie/Déterminisme

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— - Déterminisme - —

Le déterminisme désigne la thèse philosophique selon laquelle chaque événement est complètement déterminé par des conditions ou des causes antérieures conformément à des lois. Dans sa formulation classique, le déterminisme soutient que l'état présent du monde, conjugué aux lois de la nature, détermine un futur unique[1]. Cette conception implique que, si l'on connaissait exhaustivement l'état actuel de l'univers et les lois qui le régissent, on pourrait en principe prédire tous les événements futurs et reconstituer tous les événements passés.

Le déterminisme se distingue du fatalisme, qui postule que les événements se produiront nécessairement indépendamment de toute action, et du nécessitarisme, qui exclut toute alternative possible[2]. Il ne faut pas non plus confondre déterminisme et prédictibilité : un système peut être déterministe sans être prévisible en pratique, comme le montrent les découvertes de la théorie du chaos[3].

Histoire du concept

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Origines antiques

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Les racines du déterminisme remontent à l'Antiquité. Les philosophes présocratiques recherchaient déjà les causes premières des phénomènes naturels. Démocrite (vers 460-370 av. J.-C.) développa un atomisme selon lequel tous les événements résultent du mouvement et de la collision des atomes dans le vide, obéissant à une stricte nécessité[4].

Le stoïcisme antique constitue la première élaboration systématique d'une doctrine déterministe. Pour les stoïciens, le fatum (destin) désigne l'enchaînement causal universel qui régit le cosmos. Zénon de Citium (334-262 av. J.-C.) et Chrysippe de Soles (280-206 av. J.-C.) défendirent l'idée que tous les événements sont liés par une chaîne causale ininterrompue[5]. Chrysippe distingua toutefois les causes antécédentes, auxiliaires et prochaines des causes principales et parfaites, nuançant ainsi le déterminisme stoïcien et permettant de préserver une forme de responsabilité morale[6].

Aristote (384-322 av. J.-C.) développa une théorie de la causalité qui structure la pensée occidentale jusqu'à l'époque moderne. Il distingue quatre types de causes : la cause matérielle (ce dont une chose est faite), la cause formelle (l'essence ou la forme de la chose), la cause efficiente (le principe du mouvement ou du changement) et la cause finale (le but en vue duquel la chose existe)[7]. Cette quadripartition enrichit considérablement la réflexion sur le déterminisme en montrant que l'explication causale ne se réduit pas à la seule causalité efficiente.

Moyen Âge et Renaissance

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Au Moyen Âge, la question du déterminisme se reformule dans le cadre de la théologie chrétienne. Comment concilier la toute-puissance et l'omniscience divines avec la liberté humaine et la contingence du monde créé ? Saint Augustin (354-430) développa une doctrine de la prédestination qui affirme que Dieu connaît de toute éternité ceux qui seront sauvés, sans pour autant nier la responsabilité morale des hommes[8].

Thomas d'Aquin (1225-1274) tenta de résoudre cette tension en distinguant la providence divine, qui ordonne toutes choses selon un plan éternel, du destin, qui désigne l'ordre des causes secondes dans le monde créé. Pour Thomas, la providence divine n'exclut pas la contingence de certains événements ni la liberté du vouloir humain[9].

L'âge classique

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Le XVIIe siècle marque un tournant décisif avec l'émergence de la science moderne. René Descartes (1596-1650) défend une conception mécaniste de la nature physique : les corps matériels obéissent à des lois strictement déterministes comparables à celles d'une machine[10]. Cependant, Descartes préserve la liberté humaine en distinguant radicalement l'âme pensante (res cogitans), douée de libre arbitre, du corps étendu (res extensa), entièrement soumis au mécanisme. Cette solution dualiste soulève toutefois la question difficile de l'interaction entre l'âme et le corps.

Baruch Spinoza (1632-1677) développa un déterminisme plus rigoureux encore. Pour Spinoza, tout dans la nature découle nécessairement de l'essence de Dieu, substance unique dont toutes choses sont des modes. « Dans la nature, il n'y a rien de contingent, mais tout est déterminé par la nécessité de la nature divine à exister et à opérer d'une manière certaine »[11]. Ce déterminisme absolu n'exclut cependant pas la liberté humaine, que Spinoza redéfinit comme connaissance de la nécessité qui nous détermine. L'homme libre est celui qui comprend les causes qui l'affectent et agit selon la nécessité de sa propre nature plutôt que d'être passivement déterminé par des causes extérieures[12].

Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) proposa une position plus nuancée avec son principe de raison suffisante : « Jamais rien n'arrive sans qu'il y ait une cause, ou du moins une raison déterminante »[13]. Leibniz distingue cependant la nécessité absolue (logique) de la nécessité hypothétique ou morale. Les vérités contingentes, qui concernent le monde créé, ne sont pas logiquement nécessaires même si elles sont déterminées par des raisons suffisantes. Dieu a créé le meilleur des mondes possibles, mais d'autres mondes restaient logiquement possibles. Cette distinction permet à Leibniz de concilier déterminisme et contingence.

Le déterminisme laplacien

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L'expression la plus célèbre du déterminisme scientifique se trouve chez Pierre-Simon de Laplace (1749-1827). Dans son Essai philosophique sur les probabilités (1814), Laplace écrit : « Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux »[14].

Cette « intelligence », appelée plus tard « démon de Laplace », représente l'idéal d'un déterminisme universel fondé sur la mécanique newtonienne. Pour Laplace, les lois de Newton, qui gouvernent le mouvement des corps célestes avec une précision remarquable, s'appliquent à l'ensemble de l'univers physique. Le déterminisme laplacien repose sur plusieurs postulats : la réversibilité temporelle des lois physiques, la possibilité en principe d'une connaissance exhaustive des conditions initiales, et la calculabilité de tous les états futurs du système à partir de ces conditions[15].

Le déterminisme dans les sciences

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Physique classique et remises en question

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La mécanique classique de Newton, qui domine la physique du XVIIIe et du XIXe siècle, incarne le paradigme déterministe. Les équations du mouvement permettent en principe de calculer la trajectoire future d'un système à partir de sa position et de sa vitesse initiales. Cette réussite spectaculaire de la physique mathématique sembla confirmer l'idéal laplacien.

Toutefois, Henri Poincaré (1854-1912) découvrit à la fin du XIXe siècle que certains systèmes dynamiques, bien que strictement déterministes, manifestent une extrême sensibilité aux conditions initiales. Dans son étude du problème des trois corps en mécanique céleste, Poincaré montra qu'une modification infinitésimale de l'état initial peut conduire à des trajectoires radicalement différentes[16]. Cette découverte, qui préfigure la théorie du chaos, établit une distinction cruciale entre déterminisme et prévisibilité.

La théorie du chaos, développée dans la seconde moitié du XXe siècle, confirme et généralise les intuitions de Poincaré. Un système chaotique est déterministe – ses états futurs sont univoquement déterminés par son état présent et les lois qui le gouvernent – mais imprévisible en pratique car une incertitude infinitésimale sur les conditions initiales croît exponentiellement avec le temps[17]. Le célèbre « effet papillon » illustre cette sensibilité : le battement d'ailes d'un papillon au Brésil pourrait en principe déclencher une tornade au Texas.

Mécanique quantique et indéterminisme

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La mécanique quantique, élaborée dans les années 1920, remet plus fondamentalement en question le déterminisme classique. Werner Heisenberg (1901-1976) établit en 1927 le principe d'indétermination (ou d'incertitude) : il est impossible de mesurer simultanément et avec une précision arbitraire la position et la quantité de mouvement d'une particule[18]. Cette impossibilité n'est pas seulement technique ou épistémique mais ontologique : selon l'interprétation standard (dite de Copenhague), la particule ne possède pas simultanément une position et une vitesse précises avant la mesure.

Plus généralement, la mécanique quantique introduit un élément probabiliste irréductible. L'équation de Schrödinger, qui décrit l'évolution de la fonction d'onde, est certes déterministe, mais la fonction d'onde ne représente que des probabilités de résultats de mesure. Le « collapse » ou réduction de la fonction d'onde lors de la mesure apparaît comme un processus fondamentalement aléatoire[19].

L'interprétation de ces phénomènes quantiques reste controversée. Albert Einstein, sceptique face à l'indéterminisme quantique, déclara : « Dieu ne joue pas aux dés »[20]. Il proposa avec Boris Podolsky et Nathan Rosen le paradoxe EPR (1935) pour montrer que la mécanique quantique était incomplète et qu'il devait exister des « variables cachées » rétablissant le déterminisme[21]. Cependant, les travaux de John Stewart Bell (1964) et les expériences d'Alain Aspect (1982) ont montré que les variables cachées locales ne peuvent pas rendre compte des corrélations quantiques, confortant l'interprétation indéterministe standard[22].

D'autres interprétations de la mécanique quantique préservent néanmoins une forme de déterminisme. L'interprétation de de Broglie-Bohm postule des variables cachées non-locales qui rendent le processus entièrement déterministe. L'interprétation des mondes multiples d'Everett suppose que tous les résultats possibles d'une mesure se réalisent dans des branches parallèles de l'univers, préservant ainsi un déterminisme global bien que chaque observateur n'expérimente qu'une branche particulière[23].

Déterminisme biologique

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En biologie, la question du déterminisme se pose sous des formes spécifiques. Le déterminisme génétique soutient que les caractères d'un organisme sont entièrement déterminés par son patrimoine génétique. Cette position, popularisée au début du XXe siècle, doit être considérablement nuancée. Si les gènes jouent un rôle crucial dans le développement et le fonctionnement des organismes, les facteurs épigénétiques, environnementaux et stochastiques interviennent également de manière déterminante[24].

Charles Darwin (1809-1882) introduisit un élément de contingence dans l'explication biologique avec sa théorie de l'évolution par sélection naturelle. Les variations sur lesquelles opère la sélection apparaissent de manière en partie aléatoire, et le cours de l'évolution dépend des circonstances environnementales changeantes. Stephen Jay Gould a souligné le rôle de la contingence historique en montrant que si l'on « rejouait le film de l'évolution », le résultat serait probablement très différent[25].

Déterminisme et libre arbitre

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La question du rapport entre déterminisme et libre arbitre constitue l'un des problèmes centraux de la philosophie morale et de la métaphysique. Si tous nos actes sont déterminés par des causes antérieures, comment pouvons-nous être tenus pour moralement responsables ? Trois positions principales structurent le débat.

Libertarianisme

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Le libertarianisme (à ne pas confondre avec la doctrine politique du même nom) soutient que le libre arbitre est incompatible avec le déterminisme et que nous possédons effectivement un libre arbitre. Cette position implique un certain indéterminisme : pour être véritablement libre, l'agent doit avoir le pouvoir de choisir entre des alternatives réelles, ce qui suppose que ses actes ne sont pas entièrement déterminés par des causes antérieures[26].

Thomas d'Aquin, dans sa doctrine du libre arbitre (liberum arbitrium), affirme que la volonté humaine n'est pas nécessitée par les objets particuliers qu'elle rencontre, bien qu'elle soit nécessairement attirée par le bien en général[27]. Descartes considère le libre arbitre comme une évidence immédiate de la conscience et comme « une des plus communes notions qui soient en nous »[28]. Il distingue cependant une « liberté d'indifférence » (le pouvoir de choisir entre des alternatives sans raison) qu'il juge inférieure, d'une liberté éclairée où l'intelligence guide la volonté vers le vrai et le bien.

Kant, dans la Critique de la raison pratique (1788), défend une forme sophistiquée de libertarianisme. Il distingue le monde phénoménal, où règne la causalité naturelle déterministe, du monde nouménal des choses en soi. En tant qu'être nouménal, l'homme possède une causalité par liberté qui échappe au déterminisme naturel. Cette liberté transcendantale est la condition de possibilité de la moralité : « Tu dois, donc tu peux »[29].

La difficulté principale du libertarianisme réside dans l'intelligibilité d'une causalité libre. Comment concevoir une cause qui ne soit pas elle-même déterminée par des causes antérieures ? Un acte purement indéterminé ne serait-il pas simplement aléatoire plutôt que libre ?

Déterminisme dur

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Le déterminisme dur (ou incompatibilisme déterministe) affirme que le déterminisme est vrai et que, par conséquent, le libre arbitre est une illusion. Cette position fut défendue par le Baron d'Holbach (1723-1789) dans son Système de la nature (1770). D'Holbach soutient que l'homme, comme toute chose dans la nature, est entièrement soumis aux lois du mouvement et de la nécessité. L'impression de liberté résulte simplement de notre ignorance des causes qui nous déterminent[30].

À l'époque contemporaine, certains neuroscientifiques comme Benjamin Libet ont mené des expériences suggérant que les décisions conscientes sont précédées d'une activité cérébrale inconsciente qui les détermine. Ces résultats ont été interprétés par certains comme une preuve empirique de l'absence de libre arbitre[31].

Le déterminisme dur fait face à de sérieuses objections. D'un point de vue pratique, il semble impossible de vivre en ne se considérant pas comme responsable de ses actes. D'un point de vue théorique, la thèse même du déterminisme dur paraît auto-réfutante : si nos croyances sont entièrement déterminées par des processus causaux, pourquoi accorder plus de crédit à la croyance dans le déterminisme qu'à la croyance dans le libre arbitre ?

Compatibilisme

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Le compatibilisme soutient que libre arbitre et déterminisme sont compatibles. Cette position, défendue notamment par Thomas Hobbes, John Locke et David Hume, définit la liberté non pas comme l'absence de détermination causale, mais comme l'absence de contrainte externe et la conformité de l'action à la volonté de l'agent[32].

Pour Hobbes, un homme est libre lorsqu'il agit selon ses désirs sans être empêché par des obstacles extérieurs, même si ses désirs eux-mêmes sont déterminés par des causes antérieures[33]. Hume distingue la liberté (liberty), qui consiste à agir selon sa volonté, de la nécessité (necessity), qui désigne l'uniformité causale dans la nature. La liberté humaine ne contredit pas cette nécessité mais en est même la condition : c'est parce que les actions humaines sont régulières et prévisibles qu'elles peuvent manifester le caractère de l'agent et fonder la responsabilité morale.

Le compatibilisme contemporain a développé des analyses plus sophistiquées. Harry Frankfurt distingue les désirs de premier ordre (désirer quelque chose) des désirs de second ordre (désirer avoir ou ne pas avoir un certain désir). La liberté consisterait à agir selon des désirs de premier ordre que l'on s'approprie réflexivement par des désirs de second ordre[34].

Peter van Inwagen a cependant formulé l'« argument de la conséquence » contre le compatibilisme : si le déterminisme est vrai, nos actions sont les conséquences nécessaires du passé lointain et des lois de la nature ; or nous n'avons aucun pouvoir sur le passé ni sur les lois de la nature ; donc nous n'avons aucun pouvoir sur nos actions[35]. Cet argument, bien que contesté, continue de nourrir le débat.

Autres formes de déterminisme

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Déterminisme psychologique

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Le déterminisme psychologique soutient que nos états mentaux, nos décisions et nos actions sont déterminés par des processus psychiques antérieurs selon des lois psychologiques. Sigmund Freud (1856-1939) développa une forme de déterminisme psychique en affirmant que les actes manqués, les rêves et les symptômes névrotiques, loin d'être accidentels, sont déterminés par des contenus psychiques inconscients[36]. Pour Freud, « rien dans l'esprit n'est arbitraire ou indéterminé » : tout phénomène psychique a une cause.

Le behaviorisme radical de Burrhus Frederic Skinner (1904-1990) poussa le déterminisme psychologique plus loin encore en réduisant le comportement humain à des réponses conditionnées par l'environnement et les renforcements. Pour Skinner, la notion même de liberté intérieure est une fiction qu'il faut abandonner[37].

Déterminisme social et historique

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Le déterminisme social affirme que les pensées et les comportements des individus sont largement déterminés par leur appartenance sociale, leur milieu et leur éducation. Émile Durkheim (1858-1917) défendit l'idée que les faits sociaux possèdent une réalité propre et exercent une contrainte sur les individus. Le taux de suicide, par exemple, ne s'explique pas principalement par des facteurs psychologiques individuels mais par le degré d'intégration et de régulation sociales[38].

Pierre Bourdieu (1930-2002) développa le concept d'« habitus » pour désigner les dispositions durables et transposables qu'acquièrent les individus par leur socialisation et qui orientent leurs pratiques. L'habitus fonctionne comme un « système de dispositions durables et transposables » qui structure les actions sans les déterminer de manière strictement mécanique[39].

Karl Marx (1818-1883) formula un déterminisme historique en soutenant que l'histoire humaine est gouvernée par des lois objectives liées aux modes de production économique. « Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience »[40]. Cependant, Marx n'excluait pas l'action révolutionnaire consciente, et son déterminisme laissait place à la praxis transformatrice.

Critiques et limites du déterminisme

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Le déterminisme a fait l'objet de nombreuses critiques philosophiques. Henri Bergson (1859-1941) contesta le déterminisme au nom de la durée vécue et de la liberté créatrice. Dans l'Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), Bergson montre que le déterminisme applique au temps vécu les catégories de l'espace et mécanise artificiellement la vie psychique[41]. L'acte libre, pour Bergson, émane de la personnalité tout entière et ne peut être prédit car il crée du nouveau.

Jean-Paul Sartre (1905-1980) affirma plus radicalement encore la liberté humaine : « L'homme est condamné à être libre »[42]. Pour Sartre, l'existence précède l'essence, ce qui signifie que l'être humain n'a pas de nature déterminée mais se définit par ses choix. Toute forme de déterminisme constitue une forme de « mauvaise foi », une tentative illusoire d'échapper à la responsabilité de nos choix.

Karl Popper (1902-1994) critiqua le déterminisme scientifique en montrant que même dans un univers strictement déterministe, certains systèmes sont en principe imprévisibles. De plus, Popper argumenta que le déterminisme universel est auto-réfutant car il rendrait impossible toute argumentation rationnelle : si nos croyances sont entièrement déterminées par des processus physiques, elles ne peuvent prétendre à la vérité[43].

Enjeux contemporains

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Le déterminisme reste une question vive dans plusieurs domaines contemporains. En neurosciences cognitives, les avancées dans la compréhension des mécanismes cérébraux soulèvent la question de savoir si nos décisions conscientes ne sont pas simplement des épiphénomènes de processus neuronaux déterministes. Cette interrogation a des implications pour le droit pénal et la notion de responsabilité[44].

En intelligence artificielle et en éthique des algorithmes, le développement de systèmes déterministes capables de prendre des décisions complexes pose la question de leur responsabilité et de leur contrôle. Les systèmes d'apprentissage automatique, bien que déterministes en principe, peuvent manifester des comportements imprévisibles et difficilement interprétables.

La question écologique contemporaine réactive également le débat sur le déterminisme. Les modèles climatiques, bien que fondés sur des équations déterministes, révèlent la complexité et la sensibilité du système climatique. Le débat sur l'anthropocène interroge la capacité humaine à infléchir les déterminismes naturels et sociaux qui conduisent au réchauffement climatique.

  • Aristote, Physique, livres I-II, traduction par Pierre Pellegrin, Paris, Flammarion, 2000
  • Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, Félix Alcan, 1889
  • Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980
  • Cicéron, De fato, texte établi et traduit par Albert Yon, Paris, Les Belles Lettres, 1950
  • René Descartes, Principes de la philosophie, Paris, Adam et Tannery, tome IX, 1904
  • Émile Durkheim, Le Suicide. Étude de sociologie, Paris, Félix Alcan, 1897
  • Victor Goldschmidt, Le système stoïcien et l'idée de temps, Paris, Vrin, 1953
  • Stephen Jay Gould, La vie est belle. Les surprises de l'évolution, Paris, Seuil, 1991
  • David Hume, Enquête sur l'entendement humain, section VIII, traduction par André Leroy, Paris, Aubier, 1947
  • Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique, traduction par François Picavet, Paris, Presses Universitaires de France, 1943
  • Pierre-Simon de Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, Paris, Courcier, 1814
  • Richard Lewontin, La triple hélice. Les gènes, l'organisme, l'environnement, Paris, Seuil, 2003
  • Karl Marx, Contribution à la critique de l'économie politique, in Œuvres. Économie, tome I, Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque de la Pléiade », 1965
  • Henri Poincaré, Science et méthode, Paris, Flammarion, 1908
  • Karl Popper, L'univers irrésolu. Plaidoyer pour l'indéterminisme, Paris, Hermann, 1984
  • Jean-Paul Sartre, L'existentialisme est un humanisme, Paris, Nagel, 1946
  • Baruch Spinoza, Éthique, traduction par Charles Appuhn, Paris, Garnier-Flammarion, 1965
  • Thomas d'Aquin, Somme théologique, traduction par Albert Raulin, Paris, Éditions du Cerf, 1984
  • Peter van Inwagen, An Essay on Free Will, Oxford, Clarendon Press, 1983

Notes et références

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  1. Pierre-Simon de Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, Paris, Courcier, 1814, p. 2-3
  2. Gilles Deleuze, Spinoza et le problème de l'expression, Paris, Minuit, 1968, p. 97-115
  3. Henri Poincaré, Science et méthode, Paris, Flammarion, 1908, p. 68-72
  4. Jean-Paul Dumont, Les Présocratiques, Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque de la Pléiade », 1988, p. 821-823
  5. Victor Goldschmidt, Le système stoïcien et l'idée de temps, Paris, Vrin, 1953, p. 89-112
  6. Cicéron, De fato, § 41-43, texte établi et traduit par Albert Yon, Paris, Les Belles Lettres, 1950
  7. Aristote, Physique, II, 3, 194b16-195b30, traduction par Pierre Pellegrin, Paris, Flammarion, 2000
  8. Augustin d'Hippone, De libero arbitrio, livres I-III, vers 391-395, traduction par François-Joseph Thonnard, Paris, Desclée de Brouwer, 1952
  9. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia, q. 22-23, traduction par Albert Raulin, Paris, Éditions du Cerf, 1984
  10. René Descartes, Principes de la philosophie, IV, articles 188-203, Paris, Adam et Tannery, tome IX, 1904
  11. Baruch Spinoza, Éthique, I, proposition 29, traduction par Charles Appuhn, Paris, Garnier-Flammarion, 1965
  12. Spinoza, Éthique, IV, préface et propositions 66-73
  13. Leibniz, Monadologie, § 32, in Principes de la nature et de la grâce, édition par André Robinet, Paris, Presses Universitaires de France, 1954
  14. Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, op. cit., p. 2-3
  15. Émile Meyerson, Identité et réalité, Paris, Vrin, 1908, p. 241-267
  16. Poincaré, Les méthodes nouvelles de la mécanique céleste, tome III, Paris, Gauthier-Villars, 1899, p. 389-394
  17. Edward Lorenz, « Deterministic Nonperiodic Flow », Journal of the Atmospheric Sciences, vol. 20, 1963, p. 130-141
  18. Werner Heisenberg, « Über den anschaulichen Inhalt der quantentheoretischen Kinematik und Mechanik », Zeitschrift für Physik, vol. 43, 1927, p. 172-198
  19. Erwin Schrödinger, « Die gegenwärtige Situation in der Quantenmechanik », Naturwissenschaften, vol. 23, 1935, p. 807-812, 823-828, 844-849
  20. Max Born, Physique atomique, Paris, Dunod, 1962, p. 346
  21. Albert Einstein, Boris Podolsky et Nathan Rosen, « Can Quantum-Mechanical Description of Physical Reality Be Considered Complete? », Physical Review, vol. 47, 1935, p. 777-780
  22. Alain Aspect, Philippe Grangier et Gérard Roger, « Experimental Realization of Einstein-Podolsky-Rosen-Bohm Gedankenexperiment: A New Violation of Bell's Inequalities », Physical Review Letters, vol. 49, 1982, p. 91-94
  23. Hugh Everett III, « 'Relative State' Formulation of Quantum Mechanics », Reviews of Modern Physics, vol. 29, 1957, p. 454-462
  24. Richard Lewontin, La triple hélice. Les gènes, l'organisme, l'environnement, Paris, Seuil, 2003, p. 45-78
  25. Stephen Jay Gould, La vie est belle. Les surprises de l'évolution, Paris, Seuil, 1991, p. 51-82
  26. Roderick Chisholm, « Freedom and Action », in Keith Lehrer (dir.), Freedom and Determinism, New York, Random House, 1966, p. 11-44
  27. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia-IIae, q. 10, a. 1-2
  28. Descartes, Principes de la philosophie, I, article 39
  29. Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique, Ak. V, 30, traduction par François Picavet, Paris, Presses Universitaires de France, 1943
  30. Paul-Henri Thiry d'Holbach, Système de la nature, partie I, chapitre XI, Londres, 1770
  31. Benjamin Libet, « Do We Have Free Will? », Journal of Consciousness Studies, vol. 6, n° 8-9, 1999, p. 47-57
  32. David Hume, Enquête sur l'entendement humain, section VIII, traduction par André Leroy, Paris, Aubier, 1947, p. 115-148
  33. Thomas Hobbes, Léviathan, chapitre XXI, traduction par François Tricaud, Paris, Sirey, 1971
  34. Harry Frankfurt, « Freedom of the Will and the Concept of a Person », The Journal of Philosophy, vol. 68, n° 1, 1971, p. 5-20
  35. Peter van Inwagen, An Essay on Free Will, Oxford, Clarendon Press, 1983, p. 55-105
  36. Sigmund Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, chapitre XII, traduction par Samuel Jankélévitch, Paris, Payot, 1922
  37. B.F. Skinner, Par-delà la liberté et la dignité, Paris, Robert Laffont, 1972, p. 31-58
  38. Émile Durkheim, Le Suicide. Étude de sociologie, Paris, Félix Alcan, 1897, livre II, chapitres II-VI
  39. Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980, p. 88-89
  40. Karl Marx, Contribution à la critique de l'économie politique, préface de 1859, in Œuvres. Économie, tome I, Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque de la Pléiade », 1965, p. 273
  41. Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, Félix Alcan, 1889, chapitre III
  42. Jean-Paul Sartre, L'existentialisme est un humanisme, Paris, Nagel, 1946, p. 37
  43. Karl Popper, L'univers irrésolu. Plaidoyer pour l'indéterminisme, Paris, Hermann, 1984, p. 87-129
  44. Michael Gazzaniga, Le libre arbitre et la science du cerveau, Paris, Odile Jacob, 2013, p. 158-201

Articles connexes

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  • Causalité
  • Chaos (théorie du)
  • Compatibilisme
  • Contingence
  • Fatalisme
  • Indéterminisme
  • Libre arbitre
  • Mécanique quantique
  • Nécessité
  • Responsabilité morale
  • Stoïcisme