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Dictionnaire de philosophie/Dialectique

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※ Dialectique ※


Le mot dialectique recouvre plusieurs acceptions liées, mais nettement distinctes. Dans la philosophie grecque, il désigne d’abord un art du dialogue : une manière de conduire un entretien en ordonnant les questions et en confrontant des thèses opposées, afin de clarifier une notion et de mettre à l’épreuve les opinions des interlocuteurs. Chez Kant, la dialectique devient le nom d’une dérive interne de la raison : la tendance qu’a la raison à dépasser illégitimement les limites de l’expérience, produisant des illusions qu’il faut démasquer. Avec Hegel, puis avec le marxisme, la dialectique se transforme encore et devient une logique du développement : les réalités conceptuelles, historiques ou sociales se transforment en traversant des contradictions internes, qui ne sont pas de simples accidents, mais le moteur de leur devenir. Au XXe siècle enfin (chez Adorno, Horkheimer, Habermas, Sartre, et d’autres), la dialectique renvoie à des formes de critique de la société, de la raison ou du langage, qui entendent penser ensemble conflit, médiation et totalité.

On peut, de façon très générale, appeler « dialectique » toute méthode philosophique qui met au centre la confrontation de positions opposées, qui cherche à comprendre le lien interne entre ces oppositions — comment chaque terme dépend de l’autre et se définit par rapport à lui — et qui vise, non une simple juxtaposition de contraires, mais une transformation de la pensée (et parfois de la réalité elle‑même) par leur élucidation. En ce sens, la dialectique n’est ni un simple dialogue au sens courant, ni un relativisme où « tout se vaudrait », mais une manière exigeante de raisonner et d’interpréter le réel, attentive aux tensions, aux conflits et aux processus par lesquels ils se déploient.

I. La dialectique dans l’Antiquité

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1. La dialectique socratique : l’art du questionnement

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Chez Platon, la figure de Socrate illustre une première forme de dialectique, que l’on peut appeler élénctique (du grec elenchos, réfutation). Dans de nombreux dialogues dits « socratiques » (Euthyphron, Lachès, Gorgias), Socrate invite un interlocuteur à définir une notion morale, par exemple la piété, le courage ou la justice, puis, par une série de questions, il montre que la définition proposée entraîne des conséquences inacceptables ou contradictoires. L’interlocuteur est amené à reconnaître l’insuffisance de sa thèse, à renoncer à sa première réponse et à chercher avec Socrate une nouvelle définition, qui sera à son tour discutée et souvent mise en difficulté.

Le but n’est pas de remporter un « duel oratoire », mais de purifier progressivement l’opinion (doxa) pour s’approcher d’un savoir plus solide (epistèmè).[1] La dialectique est ici une méthode critique : en dévoilant les contradictions internes de nos croyances, elle nous oblige à les réviser, à reconnaître ce que nous ne savons pas, et à prendre au sérieux le travail sur les concepts moraux du langage courant.

2. Platon : la dialectique comme chemin vers les Idées

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Dans les dialogues dits « de maturité » (République, Phèdre, Sophiste), Platon donne à la dialectique un statut plus systématique. Elle n’est plus seulement une manière de discuter, mais la méthode proprement philosophique, supérieure à la simple opinion et même aux mathématiques. Dans le livre VI de la République, la dialectique est présentée comme l’étude qui permet à l’âme de « remonter » des objets sensibles vers les Idées, et finalement vers l’Idée du Bien, en dépassant les hypothèses admises au départ pour chercher un principe inconditionné (République VI, 509d‑511e, VII, 531d‑534e).[2] La dialectique platonicienne est ainsi orientée vers un point culminant : la contemplation du Bien, principe d’intelligibilité et de valeur de toutes choses.

Platon décrit aussi la dialectique comme une méthode de collection et de division. Il s’agit, d’un côté, de rassembler en une unité conceptuelle des cas dispersés (la collection) : par exemple, reconnaître que des pratiques apparemment diverses relèvent toutes de l’art de persuader, et les subsumer sous le concept de rhétorique. De l’autre côté, il s’agit de découper un genre en espèces selon des différences pertinentes (la division) : par exemple, distinguer la véritable politique, orientée vers le bien de la cité, de la flatterie politique qui ne vise qu’à plaire aux foules. La dialectique consiste à opérer ces découpages de manière ordonnée, en respectant les articulations objectives du réel, comme on découperait un animal « selon les jointures naturelles ».[3]

La dialectique platonicienne n’est donc pas seulement une logique formelle de la discussion ; elle est indissociable d’une métaphysique des Formes. Le dialecticien doit apprendre à distinguer ce qui est vraiment — les Idées, stables et intelligibles — de ce qui n’est que flux et apparence sensibles, et à ordonner les différents niveaux de réalité et de connaissance. Elle est à la fois un art du dialogue, une méthode de classification, et un chemin vers une intuition intellectuelle du vrai.

3. Aristote : dialectique et opinions probables

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Aristote reprend le terme de dialectique, mais en le distinguant nettement de la science démonstrative. Dans les Topiques, il appelle dialectique l’art d’argumenter à partir des endoxa, c’est‑à‑dire d’opinions réputées honorables ou largement acceptées, soit par la majorité, soit par les sages.[4] La dialectique se tient sur ce terrain de l’opinion probable : elle n’atteint pas la nécessité stricte de la science, mais elle a une fonction propre.

Cette fonction est double. Sur le plan pratique, la dialectique permet de discuter de questions encore indécidées, pour lesquelles on ne dispose pas de principes premiers démontrés : il s’agit alors de confronter des arguments pour et contre, de mettre à l’épreuve des thèses admises, et d’affiner les distinctions. Sur le plan pédagogique, la dialectique est un entraînement intellectuel : en obligeant à anticiper les objections possibles et à explorer les conséquences de ses propres thèses, elle développe l’habileté à raisonner et à nuancer. Aristote distingue ainsi la dialectique de la démonstration scientifique (qui part de principes vrais et premiers, dans les Seconds Analytiques) et de la rhétorique (qui vise surtout à persuader un auditoire). Elle conserve toutefois sa forme dialogique : un problème est posé, des positions sont examinées, leurs implications sont tirées et comparées.

4. Héritages médiévaux : la disputatio scolastique

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Au Moyen Âge, la dialectique devient l’un des arts du trivium, avec la grammaire et la rhétorique, et se confond largement avec ce que nous appelons la logique. Elle se manifeste surtout dans la pratique universitaire de la disputatio (quaestio disputata), qui structure l’enseignement et la recherche théologique et philosophique. Concrètement, une question est posée (« Dieu existe‑t‑il ? », « La grâce détruit‑elle la nature ? »). On aligne alors une série d’objections, soigneusement formulées, souvent appuyées sur l’autorité des Pères de l’Église, de l’Écriture ou d’Aristote. Vient ensuite un argument en sens contraire, introduit par la formule « Sed contra » (« Au contraire »), puis la determinatio du maître, c’est‑à‑dire la solution proposée, où il expose son propre raisonnement. Enfin, il répond une à une aux objections initiales, en montrant en quel sens elles peuvent être intégrées ou doivent être refusées.

Les grandes Sommes théologiques, comme la Somme de théologie de Thomas d’Aquin, sont composées de centaines de questions structurées de cette manière.[5] La dialectique médiévale est ainsi à la fois un art de la controverse réglée, un outil de clarification doctrinale, et un cadre formel, héritier d’Aristote, pour la discussion des questions philosophiques et théologiques.

II. Kant : la dialectique transcendantale

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Avec Kant, la dialectique change de statut. Elle n’est plus l’idéal de la raison, mais le nom d’un de ses dangers internes. Dans la Critique de la raison pure (1781/1787), la Dialectique transcendantale constitue la seconde partie de la logique transcendantale, elle‑même seconde grande section de la Doctrine transcendantale des éléments (après l’Esthétique transcendantale).[6]

Kant distingue d’abord la dialectique au sens traditionnel, comme logique de l’apparence : l’art de démasquer les sophismes, ces arguments qui semblent corrects mais qui reposent sur une erreur. À ce niveau, la dialectique reste externe et formelle. Plus profondément, il introduit la dialectique transcendantale, qui ne porte plus sur des erreurs contingentes, mais sur une illusion propre à la raison elle‑même. La raison, en effet, a pour tendance naturelle de rechercher l’inconditionné : pour toute série de conditions (par exemple une chaîne de causes et d’effets), elle cherche un point d’arrêt absolu, une totalité achevée. C’est ce besoin d’achèvement qui engendre les Idées transcendantales : l’idée d’âme comme substance simple, l’idée du monde comme totalité du conditionné, et l’idée d’un être suprême.

Ces idées jouent un rôle légitime de régulation : elles incitent l’entendement à poursuivre son enquête, à chercher l’unité systématique de ses connaissances. L’illusion commence lorsque la raison traite ces Idées comme si elles désignaient des objets connaissables. Elle formule alors des thèses métaphysiques qui dépassent les limites de toute expérience possible, et se heurte à des antinomies, c’est‑à‑dire à des couples de thèses contradictoires, chacune pouvant être démontrée avec une apparente rigueur (par exemple : « Le monde a un commencement dans le temps » / « Le monde est sans commencement dans le temps »).[7]

La dialectique, chez Kant, n’est donc plus une méthode à imiter, mais un phénomène à critiquer. Elle désigne la tendance inévitable de la raison à outrepasser ses droits, en transformant des principes régulateurs en connaissances illégitimes. La tâche critique consiste à expliquer l’origine de cette illusion, à en montrer la nécessité (on ne peut l’éviter par une simple mise en garde) et à discipliner la raison : non pour l’amoindrir, mais pour lui faire reconnaître ses limites, et ainsi sauver ce qu’elle a de légitime dans sa visée d’unité et de totalité.[8]

III. Hegel : la dialectique spéculative

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Avec Hegel (1770‑1831), la dialectique retrouve un rôle central, mais dans un sens profondément remanié. Elle n’est plus seulement une technique argumentative, ni un catalogue d’illusions de la raison, mais la structure même du réel et de la pensée. Dans la Science de la logique (1812‑1816) comme dans la Phénoménologie de l’esprit (1807), Hegel entend montrer que les déterminations que nous appliquons aux choses (être, quantité, cause, liberté, etc.) ne sont pas des caractères fixes qu’on pourrait juxtaposer à un substrat inerte. Chacune porte en elle des tensions internes, qui la conduisent à se transformer en une autre détermination, plus riche et plus adéquate.

On présente souvent la dialectique hégélienne comme un mouvement en trois moments. Un premier moment, dit de l’entendement (Verstand), pose une détermination de manière unilatérale : par exemple, l’être pur, pensé sans aucune autre détermination. Un second moment, négatif ou dialectique au sens strict, montre que cette détermination se renverse en son contraire : l’être pur est indiscernable du rien pur, et l’on est contraint de reconnaître leur inséparabilité. Un troisième moment, spéculatif, introduit une nouvelle détermination — le devenir — qui intègre les deux premières en les dépassant tout en les conservant.[9]

Hegel lui‑même se méfie toutefois du schéma scolaire « thèse–antithèse–synthèse », qu’il n’emploie presque jamais. Ce qui importe, pour lui, n’est pas l’application extérieure d’un triptyque formel, mais le fait que chaque notion se dépasse elle‑même à partir de son propre contenu. La « négation déterminée » (bestimmte Negation) n’est pas un simple refus : elle prend au sérieux ce qu’une détermination affirme, en suit les conséquences, en dévoile les unilatéralités, et montre ainsi la nécessité d’une détermination plus concrète. C’est pourquoi Hegel parle d’un mouvement nécessaire des déterminations : l’enchaînement n’est pas arbitraire, mais dicté par la « chose même ».

La spécificité de la dialectique hégélienne tient également à l’articulation entre logique et histoire. Le mouvement dialectique ne concerne pas seulement la pensée abstraite, mais aussi l’histoire de la conscience et des institutions. Dans la Phénoménologie de l’esprit, par exemple, la célèbre dialectique du maître et de l’esclave décrit le processus par lequel la conscience, cherchant à se faire reconnaître, entre dans un rapport de domination, puis découvre, à travers le travail de l’esclave et la médiation de l’objectivité, une forme de liberté plus haute que la simple indépendance initiale.[10] Plus largement, l’esprit se réalise en traversant des formes successives de vie collective et de conscience (monde antique, chrétienté, État moderne, etc.), chacune portant en elle des contradictions qui appellent un dépassement.

Au total, la dialectique est pour Hegel à la fois une méthode de pensée (la logique spéculative), une structure de la réalité (le réel est un processus où les déterminations se nient et se conservent) et une lecture de l’histoire (l’esprit se réalise en surmontant ses propres contradictions dans des formes de plus en plus riches).

IV. Marx et la dialectique matérialiste

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Karl Marx reprend à Hegel l’idée d’une dialectique comme logique du devenir, mais en renversant son point de vue. Il ne s’agit plus de suivre le déploiement de l’Idée dans l’histoire, mais d’analyser le mouvement réel des sociétés humaines. La dialectique devient matérialiste, au sens où elle se concentre sur les rapports sociaux et économiques et non sur les catégories de l’esprit.

Dans la postface à la seconde édition allemande du Capital (1873), Marx explique qu’il a « retourné » la dialectique de Hegel, en la posant « sur ses pieds ». Là où Hegel voyait le monde réel comme le développement de l’Idée, Marx considère que ce sont les rapports matériels de production, les formes de propriété, la division du travail et les luttes sociales qui constituent le moteur du devenir historique, que la pensée doit reproduire conceptuellement.[11]

La dialectique matérialiste repose sur l’idée que la société capitaliste est structurée par des contradictions internes. Les forces productives (technologies, organisation du travail, compétences) entrent en conflit avec les rapports de production (propriété privée des moyens de production, salariat, État). La marchandise, analysée au début du Capital, est elle‑même un « objet dialectique » : elle possède une double nature, valeur d’usage et valeur d’échange, qui se manifeste dans le double caractère du travail (travail concret et travail abstrait). Cette double nature ouvre à la fois la possibilité du développement illimité de la production et celle de crises périodiques, de suraccumulation, d’exploitation accrue.[12]

Engels, dans L’Anti‑Dühring (1877) et les manuscrits de la Dialectique de la nature, a vulgarisé la dialectique sous forme de « lois » générales (unité et lutte des contraires, passage de la quantité à la qualité, négation de la négation).[13] Cette systématisation a joué un grand rôle dans le marxisme du XXe siècle, mais au prix d’une certaine rigidification. Chez Marx lui‑même, la dialectique apparaît plutôt comme un mode d’exposition et une manière de saisir ensemble la cohérence d’un système social et sa tendance interne à l’auto‑transformation. Elle permet, en particulier, de montrer comment une forme sociale (le capitalisme) produit, à travers ses dynamismes et ses crises, les conditions de sa propre remise en cause.

V. La dialectique dans la théorie critique (Horkheimer, Adorno, Habermas)

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Au XXe siècle, la dialectique devient l’un des motifs centraux de la « théorie critique » développée par l’École de Francfort. Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, dans Dialectique de la raison (écrit en exil pendant la Seconde Guerre mondiale, publié en 1947), proposent une lecture dialectique de l’histoire de la rationalité occidentale.[14] L’éclaircissement (Aufklärung), qui devait libérer l’humanité du mythe, se retourne en nouveau mythe : la raison, réduite à une rationalité instrumentale et calculatrice, sert la domination technique de la nature et la domination sociale, notamment à travers l’industrie culturelle.

Leur démarche est dialectique à un double titre. Sur le plan historique, ils montrent comment l’émancipation promise par la science, le droit, le marché se transforme en nouvelle forme d’aliénation, sans pour autant abolir totalement les acquis de l’Aufklärung. Sur le plan méthodologique, ils réemploient et déplacent certaines figures hégéliennes (comme la dialectique du maître et de l’esclave) pour analyser les rapports entre raison et nature, mythe et éclaircissement, individu et société.[15]

Adorno, en particulier, dans Dialectique négative (1966), redéfinit la dialectique comme pensée de la non‑identité. La pensée conceptuelle, selon lui, a une tendance spontanée à « identifier » les objets, à les réduire à ce que le concept en saisit et à oublier ce qui excède cette saisie. La dialectique négative consiste à laisser parler ce reste, à pousser les concepts jusqu’au point où ils révèlent ce qu’ils ne parviennent pas à intégrer. Il s’agit d’une dialectique sans synthèse finale : le mouvement de négation ne doit pas être « réconcilié » dans une totalité harmonieuse, car une telle réconciliation risquerait d’avaliser un monde où les victimes et les singularités sont sacrifiées au nom du tout.[16] La dialectique devient ici un exercice critique de vigilance conceptuelle, qui vise à faire apparaître les contradictions et les souffrances refoulées par les formes de rationalité dominantes (par exemple, dans la culture de masse, dans la logique de la marchandise, dans la technicisation du monde).

Habermas, héritier et critique d’Adorno et de Horkheimer, estime que cette radicalisation de la dialectique court le risque de saper les bases mêmes de la critique. Si toute raison est instrumentale et liée à la domination, sur quel fondement peut‑on encore porter un jugement sur la société ?[17] Habermas propose alors de déplacer le centre de gravité : plutôt qu’une grande dialectique historique de la raison et de la société, il développe une théorie de l’agir communicationnel et une éthique de la discussion. Selon lui, la raison n’est pas exclusivement instrumentale ; elle est aussi communicationnelle : dans de nombreuses situations sociales, les acteurs cherchent un accord sur des prétentions à la validité (vérité, justesse normative, sincérité), en s’exposant à la critique des autres. Le conflit et la critique ne disparaissent pas, mais ils sont encadrés par des procédures discursives (idéal de discussion libre, principe d’universalisation des normes, etc.), plutôt que par une logique unique de la contradiction historique.[18]

On peut dire, en simplifiant, que Habermas conserve un motif dialectique — l’idée que les oppositions peuvent être travaillées et transformées — mais qu’il l’inscrit dans une pragmatique du dialogue, attentive aux conditions concrètes de l’argumentation, plutôt que dans une métaphysique ou une philosophie de l’histoire de la contradiction.

VI. Concepts structurants de la dialectique

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Au‑delà des auteurs particuliers, il est possible de dégager quelques traits communs à la plupart des conceptions philosophiques de la dialectique.

Le premier est l’importance accordée à la contradiction et aux tensions internes. Penser dialectiquement, c’est prendre au sérieux les conflits : conflits logiques (thèses incompatibles), tensions internes à une notion (par exemple la liberté, qui suppose des conditions sociales qu’elle ne maîtrise pas entièrement), antagonismes sociaux (luttes d’intérêts, oppositions de classes). L’enjeu n’est pas seulement de repérer des incohérences pour les éliminer, mais de voir dans ces contradictions l’expression de quelque chose de constitutif : la liberté ne se comprend qu’en relation avec la dépendance, l’individu avec la société, l’autonomie avec les liens qui nous portent.

Un second trait est le rôle de la négation. Dans la perspective dialectique, nier une thèse ne signifie pas seulement l’ abolir : la négation déterminée consiste à faire apparaître ce que la thèse affirmait de valable, en montrer les conditions de possibilité, les limites, et ouvrir ainsi la voie à une détermination plus adéquate. Chez Hegel, ce mouvement est le moteur du développement des concepts : chaque détermination se définit aussi par ce qu’elle exclut, et c’est en rencontrant ce qu’elle ne peut penser qu’elle s’ouvre à une autre. Chez Adorno, la négation garde un caractère plus ouvertement critique : elle doit empêcher les concepts de se fermer sur eux‑mêmes et de se prendre pour le tout de la chose.

Un troisième motif est l’importance des médiations et de la totalité. La dialectique invite à ne pas considérer les phénomènes isolément, mais à les rapporter à un ensemble de relations. Un prix de marché, par exemple, ne s’explique pas seulement par la rencontre d’une offre et d’une demande à un instant donné, mais renvoie à l’ensemble des rapports de production, des institutions, des habitudes de consommation, des techniques. Comprendre une chose, c’est la situer dans une totalité structurée : un système de catégories, une forme de société, une histoire déterminée. Cette notion de totalité est ambivalente : elle peut servir à justifier des visions fermées et autoritaires, où le « tout » absorbe toutes les différences ; mais elle peut aussi fournir un point de vue critique, en montrant comment un détail apparemment anodin exprime une contradiction plus large.

Enfin, la dialectique est presque toujours liée à une pensée de l’historicité. Même chez Platon, elle est associée à un mouvement de l’âme qui s’élève vers le vrai. Chez Hegel, elle coïncide avec l’histoire du monde : l’esprit se réalise dans et par les événements historiques. Chez Marx, elle est au cœur de l’analyse des modes de production et des luttes de classes. Chez de nombreux penseurs contemporains, elle permet de concevoir que les formes sociales et culturelles (le droit, la famille, la science, l’art) ne sont pas fixes, mais traversées de tensions qui peuvent les transformer. Penser dialectiquement, c’est donc se méfier des essences intemporelles et chercher les processus par lesquels les choses deviennent ce qu’elles sont.

VII. Usages et critiques contemporains

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Le terme dialectique a été très employé, parfois de façon vague, notamment dans les discours politiques du XXe siècle, où il a pu servir de slogan plus que de concept précis. Dans la philosophie récente, son usage est plus mesuré, mais plusieurs lignes de force demeurent.

On retrouve d’abord des héritages et des réélaborations du motif dialectique dans certains courants marxistes et post‑marxistes. Sartre, par exemple, dans la Critique de la raison dialectique, tente d’articuler la dialectique historique des ensembles sociaux (les classes, les institutions) et l’analyse des pratiques individuelles, dans une perspective qui veut éviter aussi bien l’idéalisme hégélien que le positivisme sociologique. Par ailleurs, des logiciens et des philosophes comme Graham Priest ont défendu des logiques dites dialéthéistes, qui admettent la possibilité de contradictions vraies, en s’inspirant partiellement d’une relecture de Hegel et de la notion de contradiction dialectique.[19] Dans un autre registre, des auteurs comme John McDowell ou Robert Brandom, tout en s’inscrivant dans la philosophie analytique, mobilisent des thèmes hégéliens (la dépendance des concepts à l’égard de leurs usages, la dimension sociale de la normativité) qui relèvent d’une sensibilité dialectique.[20]

La dialectique a aussi fait l’objet de critiques. On lui reproche, chez Hegel, de tendre à absorber la différence dans une synthèse totalisante, où toute opposition se trouve en fin de compte intégrée dans un système qui prétend dire la vérité du Tout. À l’inverse, certains ont reproché à Adorno une complaisance pour la négativité et l’aporie, conduisant à une position où la critique semble condamnée à tourner en rond sans jamais indiquer positivement des voies de transformation. Des philosophes comme Karl Popper ont accusé la dialectique hégéliano‑marxiste de justifier rétrospectivement n’importe quel événement historique comme « nécessaire », ce qui ferait obstacle à la critique empirique et à la réfutation scientifique. D’autres, comme Deleuze, ont cherché à promouvoir une pensée de la différence qui ne passe plus par la contradiction dialectique, mais par des multiplicités, des écarts irréductibles, des lignes de fuite.

Malgré ces critiques, la dialectique conserve plusieurs intérêts philosophiques. Elle rappelle que la pensée ne progresse pas seulement en accumulant des données, mais aussi en mettant en question les cadres dans lesquels elle se meut, comme on le voit déjà chez Platon. Elle offre des outils pour analyser des réalités traversées de conflits internes — institutions, identités, normes — sans les réduire à des oppositions purement externes. Elle permet enfin d’articuler l’analyse conceptuelle et la dynamique historique, la logique et la critique sociale. Pour un lecteur non spécialiste, on peut dire, pour conclure, que la dialectique n’est ni un mot magique, ni un simple synonyme de « dialogue », ni l’affirmation que « tout est relatif », mais le nom d’un ensemble de pratiques philosophiques qui prennent au sérieux les conflits — dans la pensée, dans la société, dans l’histoire — pour tenter de les comprendre et, parfois, de les transformer.

Notes et références

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  1. Platon, Euthyphron, 10a‑11b, 15c‑e, dans Œuvres complètes, t. I, trad. L. Brisson et al., Paris, Flammarion, 2008.
  2. Platon, République, VI, 509d‑511e et VII, 531d‑534e, trad. G. Leroux, Paris, GF Flammarion, 2002.
  3. Platon, Phèdre, 265c‑266c ; Sophiste, 253d‑259d, dans Œuvres complètes, op. cit. Voir aussi F. Fronterotta, « Dialectique et division dans les dialogues tardifs de Platon », in M. Dixsaut (dir.), Platon. Les formes du savoir, Paris, Vrin, 2001, p. 199‑222.
  4. Aristote, Topiques, I, 1, 100a18‑b21, éd. et trad. J. Brunschwig, Paris, Les Belles Lettres, 1967.
  5. M.-D. Chenu, Introduction à l’étude de saint Thomas d’Aquin, Paris, Vrin, 1954, chap. 3.
  6. I. Kant, Critique de la raison pure, trad. A. Renaut, Paris, GF Flammarion, 2006, « Table des divisions ».
  7. I. Kant, Critique de la raison pure, Dialectique transcendantale, livre II, « Les antinomies de la raison pure », A405/B432 sqq.
  8. Pour une lecture récente, voir M. Willaschek, Kant on the Sources of Metaphysics. The Dialectic of Pure Reason, Cambridge, Cambridge University Press, 2018, et G. Gava, Kant’s Critique of Pure Reason and the Method of Metaphysics, Cambridge, Cambridge University Press, 2023.
  9. G. W. F. Hegel, Science de la logique, Livre I, « Être », trad. G. Jarczyk et P.-J. Labarrière, Paris, Aubier, 1972, chap. 1‑2. Voir aussi J. E. Maybee, « Hegel’s Dialectics », Stanford Encyclopedia of Philosophy, éd. 2016.
  10. Hegel, Phénoménologie de l’esprit, IV, A, « Indépendance et dépendance de la conscience de soi », trad. J. Hyppolite, Paris, Aubier, 1939.
  11. K. Marx, Le Capital, livre I, « Postface à la seconde édition allemande » (1873), dans Le Capital, t. I, trad. J.-P. Lefebvre, Paris, PUF, 1993, p. 21‑29.
  12. Pour un commentaire systématique, voir T. Andréani, Historical Materialism. Revisiting the Fundamental Concepts, Londres, Routledge, 2026, chap. 1‑2.
  13. F. Engels, Monsieur Eugène Dühring bouleverse la science (L’Anti‑Dühring), trad. R. Dangeville, Paris, Éditions sociales, 1950.
  14. M. Horkheimer & Th. W. Adorno, Dialectique de la raison. Fragments philosophiques, trad. É. Kaufholz, Paris, Gallimard, 1974.
  15. J. M. Bernstein, « Negative Dialectic as Fate », in T. Huhn (dir.), The Cambridge Companion to Adorno, Cambridge, Cambridge University Press, 2004, p. 19‑50.
  16. Th. W. Adorno, Dialectique négative, trad. coll. « Philosophie en cours », Paris, Payot, 1978 (éd. orig. 1966), p. 15‑18 et 150‑153.
  17. J. Habermas, Le discours philosophique de la modernité, trad. C. Bouchindhomme, Paris, Gallimard, 1988, chap. 5.
  18. J. Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, 2 vol., trad. J.-M. Ferry, Paris, Fayard, 1987 ; Morale et communication. Conscience morale et activité communicationnelle, trad. C. Bouchindhomme, Paris, Cerf, 1987.
  19. G. Priest, In Contradiction. A Study of the Transconsistent, 2e éd., Oxford, Oxford University Press, 2006 ; E. Ficara, « Dialectic and Dialetheism », History and Philosophy of Logic, 33(3), 2012, p. 227‑245.
  20. J. Lemanski, « Dialectic and Reductionism in McDowell and Fichte », Edukacja Filozoficzna, 69, 2020, p. 61‑80.