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Dictionnaire de philosophie/Différence ontologique

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※ Différence ontologique ※


La notion de « différence ontologique » désigne, chez Martin Heidegger, la distinction fondamentale entre l’être (Sein) et les étants (Seiendes). Elle rappelle que, lorsque nous parlons des choses, des personnes, des nombres, des dieux, bref de « ce qui est », nous présupposons toujours déjà quelque chose de plus originaire : le fait même qu’ils sont, c’est‑à‑dire leur mode d’être. Penser la différence ontologique, c’est dégager ce plan plus profond, que Heidegger nomme « l’être de l’étant », par opposition aux étants eux‑mêmes.[1]

Heidegger soutient que la philosophie occidentale a presque toujours confondu l’être et l’étant, en traitant l’être comme un suprême étant (idée, substance, cause première, volonté, sujet, etc.). Cette confusion constitue pour lui l’« oubli de l’être » et explique que la différence ontologique soit restée implicite, voire méconnue, alors même qu’elle oriente silencieusement toute interrogation métaphysique.[2] L’entrée qui suit présente d’abord la genèse de cette distinction, puis la manière dont Heidegger la formule et l’exploite, avant d’en examiner quelques prolongements contemporains.

1. Genèse historique de la distinction entre être et étants

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1.1. Parménide : être et non‑être

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La différence ontologique ne naît pas avec Heidegger ; elle a une longue préhistoire. Chez Parménide, on trouve déjà une opposition tranchée entre l’être (to eon) et le non‑être (to mê eon). Le « chemin de la vérité » consiste à reconnaître que « l’être est, le non‑être n’est pas », et que seule cette voie est pensable et dicible.[3] Les choses sensibles, soumises à la naissance et à la mort, appartiennent au domaine de l’« opinion » (doxa), et non à celui de l’être véritable.

On peut déjà lire ici une tension entre, d’une part, ce qui est absolument, c’est‑à‑dire l’être immobile, un et nécessaire que le poème décrit comme parfaitement plein et semblable à une sphère bien ronde, et, d’autre part, ce qui apparaît et change, le monde sensible avec ses alternances de lumière et de nuit, de naissance et de disparition, que la déesse attribue au « chemin des mortels ». Parménide oppose ainsi un registre de l’intelligible, où seul l’être peut être pensé, et un registre du phénoménal, qui n’a pas de consistance ontologique au sens fort. Il ne parle pas encore de « différence ontologique » en un sens technique : il oppose plutôt l’être au non‑être qu’aux étants. La distinction entre être et choses existantes reste donc en quelque sorte enveloppée dans sa pensée, comme un effet secondaire de la grande opposition entre vérité et apparence.[4]

1.2. De Platon à la métaphysique médiévale

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Platon prolonge et complique ce schéma en distinguant plusieurs niveaux de réalité : le monde sensible (devenir, opinion), le monde des Formes (être véritable, intelligible) et, parfois, un « entre‑deux » mêlant être et non‑être pour penser, par exemple, l’image ou la copie.[5] Dans la République, la fameuse ligne divisée oppose ainsi le domaine des choses visibles, qui changent et ne sont qu’imparfaitement ce qu’elles prétendent être, au domaine des Idées, qui possèdent l’être de manière pleine et stable. Là encore, l’idée qu’il y a un écart entre ce que sont les choses et le fait qu’elles sont n’est pas thématisée comme telle : l’accent porte avant tout sur la hiérarchie des degrés de réalité plutôt que sur la différence entre être et étant.

Aristote, dans la Métaphysique, formule la célèbre thèse selon laquelle il existe une « science qui considère l’étant en tant qu’étant » (to on hê on).[6] L’« étant » (ou « ce qui est ») devient le sujet de la métaphysique, qui examine ses propriétés les plus générales : l’unité, la substance, la cause, l’acte et la puissance. Aristote ne prend pas directement pour thème l’« être » en tant que tel, distinct de tout étant ; il s’attache plutôt à classifier les genres d’étants, à travers les catégories (substance, quantité, relation, qualité, etc.), et à dégager ce qu’ils ont de commun. La distinction entre être et étants reste donc implicite, même si la multiplicité des « sens de l’être » (par analogie à la substance) prépare déjà le constat heideggérien selon lequel l’être n’est pas un simple genre parmi d’autres.

La scolastique médiévale, notamment Avicenne, Thomas d’Aquin et Duns Scot, introduit pourtant des distinctions décisives entre essence et existence, entre être créé et être divin. Avicenne, par exemple, explique que l’essence d’une chose (ce qu’elle est, par exemple « cheval » ou « triangle ») est distincte du fait qu’elle existe effectivement (qu’il y a ici et maintenant ce cheval‑ci ou ce triangle‑là).[7] L’essence peut être pensée sans que l’existence soit donnée ; inversement, l’existence vient « surajouter » quelque chose à l’essence. Thomas d’Aquin développera cette distinction en soutenant que, chez les créatures, l’essence et l’acte d’exister sont réellement distincts, alors qu’en Dieu, essence et existence coïncident.

Duns Scot parle d’« étant en tant qu’étant » comme d’un concept commun à Dieu et à la créature, et soutient une certaine univocité de l’« étant ». Ces distinctions préparent la thèse heideggérienne : pour dire qu’une chose est, il ne suffit pas de dire ce qu’elle est (son essence, sa nature). Mais ni Avicenne ni Thomas d’Aquin ne font de cette différence le « fait originaire » de la philosophie ; ils restent dans le cadre d’une métaphysique de l’« étant suprême » (Dieu) et d’une science de l’« étant en tant qu’étant ». La différence entre être et étants demeure subordonnée à la question de la hiérarchie des étants, plutôt qu’érigée en problème autonome.[8]

2. L’ontologie traditionnelle et l’oubli de la différence ontologique

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2.1. Confusion de l’être et de l’étant

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Dans Être et temps (Sein und Zeit, 1927), Heidegger part d’un constat paradoxal : « Nous vivons toujours déjà dans une compréhension de l’être, et pourtant le sens de l’être est enveloppé dans l’obscurité. »[9] Nous utilisons en permanence le verbe « être » (« je suis », « cela est ») sans savoir en quel sens, précisément, ce « être » est pris. Personne ne doute qu’il sache ce que signifie « être », mais, dès que l’on demande : « Que veut‑on dire, au juste, quand on dit qu’une chose est ? », la réponse devient hésitante.

Heidegger remarque que, dans l’histoire de la métaphysique, l’être a presque toujours été pensé comme un étant privilégié. Chez Platon, il prend la figure de l’Idée suprême, le Bien, dont toutes les autres Idées reçoivent lumière et intelligibilité ; chez Aristote, il s’identifie à la substance première ou à l’« acte pur » d’un dieu penseur de lui‑même ; à l’époque moderne, il devient le sujet, la conscience, l’ego, la volonté, ou encore la représentation.[10] Dans tous ces cas, la philosophie ne distingue pas clairement le plan de l’être et celui des étants : elle cherche le fondement de tout ce qui est dans un étant qui prétend se situer « au‑dessus » des autres.

Autrement dit, au lieu de distinguer l’être et les étants, on a compris l’être comme un étant très particulier, le plus élevé ou le plus fondamental. C’est précisément ce que la notion de différence ontologique entend contester. Pour Heidegger, cette confusion entre être et étant débouche sur l’« oubli de l’être » : la philosophie devient une « pensée de l’étant » (Seiendes) qui catalogue, explique, hiérarchise les choses, sans interroger le sens de l’être lui‑même.

2.2. Ontique et ontologique

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Pour préciser cette critique, Heidegger introduit une autre distinction, complémentaire : entre le plan ontique (ontisch) et le plan ontologique (ontologisch).[11] Est ontique tout ce qui porte sur des êtres déterminés, sur des faits, des propriétés, des processus : par exemple, dire que cette table est en bois, qu’un organisme croît, que la Terre tourne autour du Soleil, relève du registre ontique. Il s’agit de connaissances portant sur tel ou tel étant, ou sur des ensembles d’étants, que l’on peut décrire, mesurer, expliquer.

Est ontologique, en revanche, ce qui concerne l’être en tant que tel, c’est‑à‑dire ce qui rend possible le fait qu’il y ait des étants et qu’ils soient compris comme tels. S’interroger sur ce que signifie « exister » pour une chose, sur la différence entre le « se trouver là » d’une pierre, le « vivre » d’un animal, l’« exister » d’un humain, relève de l’ontologique. De ce point de vue, dire que « les objets physiques obéissent aux lois de la mécanique quantique » est une affirmation ontique, tandis que se demander ce que signifie pour un objet d’« être là‑bas dans l’espace » ou de « se présenter à une expérience » relève de l’ontologie.

Les sciences positives (physique, biologie, histoire…) sont donc ontiques : elles étudient des régions de l’étant. Elles élaborent des modèles, posent des régularités, établissent des lois à propos de ce qui est. L’ontologie fondamentale, au sens heideggérien, cherche au contraire les conditions de possibilité de toute compréhension des étants : elle interroge ce que signifie pour quelque chose « d’être » et comment un horizon de sens doit déjà être ouvert pour que la moindre observation scientifique soit possible.[12]

La différence ontologique est alors le nom de l’écart entre ces deux niveaux : d’un côté, l’être, que vise l’ontologie et qui n’est jamais un objet parmi d’autres ; de l’autre, les étants, que visent les sciences, mais aussi la métaphysique traditionnelle lorsqu’elle identifie l’être à un étant suprême. Ne pas respecter cet écart, c’est retomber dans l’oubli de l’être.

3. La différence ontologique chez Heidegger

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3.1. Être et étant : une distinction originaire

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Heidegger insiste sur la nécessité de distinguer nettement l’être de l’étant. Dans Être et temps, il note que l’usage ordinaire confond les deux, en employant « être » tantôt comme verbe (le fait d’être), tantôt comme substantif (un étant). Il propose donc de réserver le mot « être » (Sein) pour le fait d’être, et « étant » (Seiendes) pour ce qui est.[13] Une manière simple de saisir cette différence consiste à considérer une table : la table, avec sa forme, sa couleur, son poids, sa fonction, est un étant ; le fait qu’elle est, qu’elle se trouve là dans la pièce, qu’elle peut entrer dans nos usages et nos descriptions, relève de son être. L’être n’est pas une propriété de plus que l’on pourrait ajouter à la liste des caractéristiques de la table ; il est ce en quoi la table se donne comme « présente là » à notre regard et à notre pratique.

Heidegger résume cela par une formule souvent citée : « L’être de l’étant n’est pas lui‑même un autre étant. »[14] Autrement dit, on ne doit pas expliquer ce qu’est l’être en le ramenant à un étant, fût‑il très élevé (Dieu, la matière, le sujet, etc.). L’être n’est ni un objet caché derrière les objets, ni un super‑objet qui coifferait l’ensemble du réel ; il est le « il y a » (Es gibt) de l’étant, la dimension dans laquelle les choses peuvent apparaître comme ce qu’elles sont.

C’est cette « scission » entre être et étant que Heidegger appelle explicitement la différence ontologique. Dans un cours contemporain d’Être et temps, il écrit : « L’ontologie est la science de l’être. Mais l’être est toujours l’être d’un étant. De par son essence, l’être est différent de l’étant. (…) Nous désignons cette distinction comme différence ontologique, c’est‑à‑dire comme la scission entre l’être et l’étant. »[15] La tâche de la pensée devient alors de rester fidèle à cette scission, au lieu de la refermer hâtivement en identifiant l’être à un étant.

3.2. Dasein et privilège ontologique de l’existence humaine

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Pour répondre concrètement à la question du sens de l’être, Heidegger cherche un point de départ privilégié. Il le trouve dans un étant singulier : l’homme, ou plutôt ce qu’il appelle le Dasein (l’« être‑là »). Le Dasein désigne l’étant que chacun de nous est et qui, à la différence d’une pierre ou d’un arbre, a une compréhension préalable de l’être : il se soucie de son être, il se demande « qui il est », il peut perdre ou gagner son existence.[16] Un caillou ne se demande pas ce que c’est qu’« être », il ne peut pas échouer dans son être ; un être humain, lui, peut mener une vie plus ou moins authentique, manquer sa propre possibilité, vivre sur le mode de l’inauthenticité.

Le Dasein se caractérise par son être‑au‑monde : il n’est jamais une conscience enfermée dans un intérieur, séparée d’un extérieur, mais toujours déjà engagé dans un monde de significations, de tâches, d’outils, de soucis. Sa manière d’être n’est pas simplement d’« être‑là » comme une chose posée en face, mais de se projeter dans des possibilités, de se rapporter à ce qui l’entoure. C’est en analysant ces structures fondamentales de l’existence (que Heidegger appelle des « existentiaux ») — l’être‑au‑monde, l’être‑avec‑les‑autres, l’angoisse, l’être‑pour‑la‑mort, etc. — que l’on pourra accéder, selon lui, au sens de l’être en général.

Le Dasein est donc ontologiquement privilégié : il est l’étant pour lequel, et par lequel, la question de l’être se pose. Il est ontique en ce sens qu’il est un vivant parmi d’autres, soumis à la naissance, à la maladie, à la mort ; mais il est ontologique en ce que sa manière d’être consiste précisément à se comprendre lui‑même et à comprendre l’être des autres étants. C’est pourquoi Heidegger qualifie son projet d’« ontologie fondamentale » : il ne s’agit pas d’ajouter une nouvelle science de l’homme à côté des autres, mais de clarifier les structures de l’existence à partir desquelles toute ontologie régionale (physique, biologie, psychologie, etc.) devient possible.[17]

3.3. Ontologique / ontique : conséquences pour les sciences

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La différence ontologique entraîne une réévaluation du statut des sciences. Pour Heidegger, les sciences « positives » (physique, biologie, psychologie, histoire…) produisent des connaissances rigoureuses, mais elles restent ontiques : elles analysent des régions déterminées de l’étant (corps, organismes, faits sociaux…).[18] Elles s’installent dans un horizon de sens déjà ouvert : elles présupposent que le monde est tel qu’il peut être mesuré, calculé, décrit, mais elles ne s’interrogent pas sur ce qui rend possible cette objectivation.

Or toute science, pour pouvoir identifier et étudier ses objets, présuppose déjà une certaine compréhension de l’être : la physique suppose que l’on comprenne ce que veut dire « un corps existe », l’histoire ce que veut dire « un événement a eu lieu », la biologie ce que veut dire « vivre ». Ces présuppositions ne sont pas thématisées par les sciences elles‑mêmes ; elles relèvent de l’ontologie. Loin d’être une discipline concurrente des sciences, l’ontologie fondamentale cherche à expliciter ce que les sciences supposent sans le dire.

Heidegger ne dévalorise pas les sciences, mais il rappelle qu’elles reposent sur un sol plus originaire, que seule une interrogation ontologique peut éclairer. La différence ontologique fonctionne ici comme un garde‑fou : elle interdit de réduire l’être aux modèles scientifiques en vigueur (par exemple à ce que la physique conçoit comme « réalité »), et empêche de transformer sans s’en rendre compte un paradigme scientifique en vision exhaustive de l’être.

3.4. Temporalité et horizon de l’être

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Dans Être et temps, Heidegger soutient que l’on ne peut comprendre l’être que depuis le temps. La thèse directrice est que « le temps constitue l’horizon possible de toute compréhension de l’être ».[19] Cela ne signifie pas que l’être se réduise au temps chronologique, mesuré par les horloges, mais que la structure temporelle de l’existence humaine conditionne toute manière, pour des étants, de « se montrer » comme ce qu’ils sont.

Le Dasein se projette vers l’avenir, reprend son passé, se tient dans un présent qui n’est jamais qu’un entrelacs de ce qui vient et de ce qui a été. Il se comprend à partir de possibilités : être tel type de professionnel, vivre telle relation, accomplir telle œuvre. La mort, en particulier, joue un rôle décisif dans cette analyse : en tant qu’« être‑pour‑la‑mort », le Dasein est un étant qui doit assumer la possibilité de ne plus pouvoir être, possibilité qui lui est la plus propre et que personne ne peut prendre à sa place. C’est en se laissant affecter par cette possibilité extrême, dans l’angoisse, qu’il peut accéder à une compréhension plus authentique de son être.

La temporalité originaire du Dasein — cette unité dynamique d’avenir, de passé et de présent — constitue l’horizon à partir duquel l’être des étants peut être compris. La différence ontologique se noue alors avec une autre différence : entre le temps vécu comme temporalité du Dasein et le temps objectif des sciences, qui découpe la durée en instants mesurables. Comprendre l’être, ce n’est pas assigner à chaque chose une date ou une durée, mais saisir comment, dans l’horizon temporel de l’existence humaine, les choses peuvent apparaître comme disponibles, menaçantes, indifférentes, urgentes, etc. L’ontologie fondamentale vise ainsi à dégager comment, à partir de la temporalité du Dasein, l’être des étants se donne.

3.5. Le « tournant » et le destin de la différence ontologique

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Après Être et temps, Heidegger infléchit son questionnement dans ce qu’on appelle souvent le tournant (Kehre). Il ne se centre plus autant sur l’analytique du Dasein, mais sur l’histoire de l’être lui‑même, qu’il pense désormais comme « événement appropriant » (Ereignis).[20] L’être n’est plus seulement envisagé comme horizon de compréhension, mais comme ce qui, à travers l’histoire, « envoie » des configurations de sens (par exemple l’époque grecque de la physis, l’époque moderne de la subjectivité, l’âge technique de l’arraisonnement).

La différence ontologique demeure toutefois au cœur de cette pensée ultérieure. Dans Identité et différence, Heidegger la décrit comme le fait originaire : « Partout et toujours, “être” veut dire : être de l’étant ; c’est dans la scission (Dif-ferenz) entre être et étant que se décide la tâche de la pensée. »[21] Penser, ce n’est plus produire des systèmes ou des doctrines, c’est se tenir dans cet écart, laisser jouer la différence entre ce qui donne l’être et ce qui est donné comme étant.

Certains commentateurs soutiennent que, dans ses derniers écrits, Heidegger « abandonne » ou dépasse la différence ontologique, en la réinterprétant comme un mode de l’« événement » où être et étant ne sont plus séparés par un simple écart mais réunis dans un jeu de donation et de retrait.[22] D’autres, au contraire, estiment qu’il la radicalise en la pensant comme la condition de toute apparition de l’étant, y compris dans l’époque de la technique. Quoi qu’il en soit, la différence ontologique cesse d’être un simple outil conceptuel : elle devient chez Heidegger le nom du plus originaire, ce par quoi l’être se distingue des étants tout en ne se donnant qu’en eux.

4. Comparaisons et prolongements contemporains

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4.1. Différence ontologique, différence catégoriale, pluralisme ontologique

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On ne doit pas confondre la différence ontologique (entre être et étants) avec de simples différences catégoriales (entre types d’êtres) : par exemple, entre objets matériels, événements, nombres, personnes, œuvres d’art. Dire que les nombres sont abstraits et les tables concrètes, ou que les personnes sont des substances et les événements des processus, relève d’une « géographie de l’étant », non de la différence entre l’être et l’étant. Ce sont des distinctions internes au domaine de ce qui est, non l’écart entre ce domaine et la dimension plus originaire de l’être.

Certains métaphysiciens contemporains parlent néanmoins de « différences ontologiques » entre entités de sorte différente : par exemple, entre existants actuels et possibles, ou entre objets concrets et abstraits, qu’ils conçoivent comme différents « modes d’être » ou « façons d’exister » (ontological pluralism).[23] Selon ces auteurs, dire « il existe des tables, des nombres et des valeurs morales » ne revient pas à attribuer exactement le même type d’être à ces différents domaines ; il y aurait des manières distinctes d’« avoir de l’être ».

Une telle extension du vocabulaire risque d’estomper l’accent heideggérien : chez Heidegger, la différence ontologique ne sépare pas des genres d’étants, mais l’être comme tel et les étants quels qu’ils soient. Cependant, le débat contemporain sur les « modes d’être » (par exemple être concret, être abstrait, être actuel, être possible) demeure influencé en profondeur par l’idée qu’il y a un écart entre le fait d’« être quelque chose » et la manière dont ce quelque chose existe, écart que la distinction heideggérienne a contribué à mettre en lumière.

4.2. Derrida, Deleuze, Laruelle, Levinas : variations sur la différence

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Plusieurs penseurs du XXᵉ siècle reprennent à leur manière la question inaugurée par la différence ontologique et la déplacent dans d’autres registres. Jacques Derrida, par exemple, développe la notion de différance, qui croise et déplace la différence ontologique : la différance n’est ni un étant ni l’être, mais le mouvement de différer et de renvoyer à autre chose qui rend possible tout sens et toute présence. Elle désigne à la fois un écart dans le temps (ce qui vient toujours un peu plus tard) et un écart dans l’espace (le renvoi d’un signe à un autre). Derrida radicalise ainsi la critique heideggérienne de la « métaphysique de la présence », en montrant que jamais l’être ne se donne comme présence pleine, mais toujours comme trace et jeu de différences.[24]

Gilles Deleuze, dans Différence et répétition, se réclame explicitement d’une « philosophie de la différence ». Il reprend à sa façon la critique heideggérienne de la métaphysique de l’identité, tout en substituant à la différence ontologique une conception de la différence « en soi », immanente, qui traverse les séries d’étants sans se rapporter à un horizon d’être unifié. Pour Deleuze, il ne s’agit plus de distinguer l’être et les étants, mais de penser un être purement différentiel, qui ne se laisse pas réduire à l’identité ni à la représentation. Il voit chez Heidegger un grand allié pour sortir de la logique de l’analogie et de la hiérarchie des genres, tout en lui reprochant de conserver, sous une forme transformée, un certain privilège de l’Un.[25]

François Laruelle distingue, dans une perspective critique, trois niveaux de différence : ontique (différences empiriques entre choses), ontologique (différence être/étant au sens heideggérien) et « transcendantale » (une différence plus radicale qui excède toute ontologie). Il entend ainsi dépasser la philosophie de la différence, y compris heideggérienne, par une « non‑philosophie » qui ne reconduit pas, selon lui, le primat de l’être sur le réel.[26] La différence ontologique apparaît alors comme une étape intermédiaire dans une histoire plus vaste de la pensée de la différence.

Emmanuel Levinas, enfin, renverse la hiérarchie ontologique en plaçant au‑dessus de l’ontologie la relation éthique à autrui. La « différence » décisive n’est plus, pour lui, celle de l’être et des étants, mais celle de l’Autre irréductible à la totalité de l’être. Toute ontologie, y compris heideggérienne, risquerait de réduire l’autre à un élément du même, à un moment de l’histoire de l’être. Levinas affirme au contraire la priorité du visage d’autrui, qui m’ordonne « Tu ne tueras point » et qui échappe à toute saisie ontologique.[27] On voit comment la différence ontologique sert ici de point de départ à une critique éthique de la primauté de l’être.

Ces réélaborations ne reprennent pas toujours le vocabulaire de la « différence ontologique », mais elles montrent l’ampleur du champ qu’ouvre la mise en question heideggérienne de la métaphysique traditionnelle. Chacune, à sa manière, interroge le rapport entre l’être, la différence et l’altérité.

4.3. Usages extra‑phénoménologiques

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On rencontre parfois l’expression « différence ontologique » dans des domaines éloignés de Heidegger (philosophie de la race, du genre, anthropologie, études postcoloniales) pour désigner une différence de statut d’être entre groupes ou entités. On parle ainsi de différence ontologique entre humain et non‑humain pour souligner une rupture dans la manière d’« être au monde », ou entre personnes et choses pour marquer que les premières ne peuvent être traitées comme de simples objets. Dans certains contextes, l’expression sert à décrire des hiérarchies injustes, lorsqu’un groupe est implicitement traité comme s’il « n’existait pas vraiment » ou pas au même titre que d’autres.

Ces usages métaphoriques peuvent être éclairants, car ils font ressortir la dimension normative de nos attributions d’être (qui compte, qui ne compte pas, qui est « réel » ou « insignifiant » dans un ordre social donné). Ils ne coïncident toutefois pas nécessairement avec la signification stricte du terme dans la pensée heideggérienne, où il s’agit toujours de la différence entre être et étants, et non entre types d’étants. Ils témoignent néanmoins de la fécondité de cette distinction lorsqu’elle est déplacée vers des problématiques politiques, sociales ou écologiques.

5. Enjeux philosophiques de la différence ontologique

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5.1. Critique de la métaphysique et de la « pensée de l’étant »

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Pour Heidegger, ne pas respecter la différence ontologique, c’est ramener l’être à l’étant, et donc ne plus penser que des choses (fût‑ce la chose suprême, Dieu ou le sujet). La métaphysique occidentale apparaît dès lors comme une longue histoire de cette réduction : l’être y est pensé tour à tour comme idée, substance, cause, valeur, volonté, subjectivité, énergie, sans que soit interrogé ce qui rend possible, pour ces figures successives, d’« être » ce qu’elles sont.[28]

La différence ontologique fonctionne alors comme un principe critique. Elle empêche, d’un côté, d’identifier purement et simplement l’être à ce que telle science ou telle époque tient pour réel : ce n’est pas parce que la physique moderne décrit le monde comme un ensemble de particules ou de champs que l’être se réduit à ce modèle. Elle invite, de l’autre, à interroger les présupposés implicites de nos discours (scientifiques, religieux, politiques) sur « ce qui est » : que considérons‑nous comme réel, comme existant vraiment, et que reléguons‑nous au rang de simple apparence ou d’« irréalité » ?

En ce sens, la différence ontologique n’est pas une curiosité érudite ; elle engage une manière de résister aux absolutisations de l’époque, qu’il s’agisse du triomphe de la technique, de l’économisme ou de certaines formes de scientisme. Elle rappelle que l’être ne se laisse jamais enfermer dans une seule figure de l’étant.

5.2. Rapport aux sciences et à la technique

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En rappelant que les sciences sont ontquement puissantes mais ontologiquement silencieuses, la différence ontologique ouvre un espace de réflexion sur les limites du regard objectivant. Elle rend possible une critique de la technologie moderne, lorsque celle‑ci traite tout étant comme un « fonds » exploitable (Heidegger parle de Gestell, « arraisonnement »), en oubliant la question du sens de l’être.[29] Dans l’analyse fameuse du barrage sur le Rhin, Heidegger montre ainsi comment le fleuve cesse d’être un « cours d’eau » pour devenir un simple « réservoir de force hydro‑électrique » : il n’est plus d’abord ce qui se montre, dans sa puissance et sa beauté, mais ce qui est « mis en demeure » de livrer de l’énergie.

Cette critique ne vise pas les sciences en tant que telles, ni la technique comme simple ensemble de moyens, mais la tentation de faire de leur image du monde l’ultime mesure de ce qui est, en négligeant l’horizon ontologique dans lequel cette image prend sens. La différence ontologique rappelle qu’il y a toujours, en‑deçà de nos dispositifs techniques et de nos modèles scientifiques, un « il y a » de l’étant qui ne se laisse pas entièrement réduire à l’utile ni au calculable. Elle ouvre ainsi la possibilité d’un rapport plus libre et plus réfléchi à la technique.

5.3. Ontologie, herméneutique, théologie

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La différence ontologique a également des conséquences importantes pour la théologie et pour l’herméneutique. Sur le plan théologique, elle interdit de comprendre Dieu comme un « super‑étant » parmi d’autres (même suprême). Dieu, s’il est, ne peut être pensé simplement dans les catégories de l’« étant » que la métaphysique applique à tous les objets. De nombreux théologiens contemporains, à la suite de Heidegger, cherchent ainsi à penser une « théologie de l’être » qui ne reconduise pas l’erreur consistant à traiter Dieu comme un objet localisable dans l’espace des étants.[30]

Sur le plan herméneutique, la différence ontologique signifie que toute compréhension (de soi, du monde, des textes) est déjà portée par une certaine compréhension de l’être. Interpréter, ce n’est pas seulement appliquer une méthode ; c’est toujours déjà habiter un horizon ontologique — une manière de se rapporter à l’être — qui conditionne ce qui peut apparaître comme significatif. L’herméneutique philosophique, notamment chez Hans‑Georg Gadamer, développera à sa manière cette intuition : la compréhension n’est jamais pure réception d’un donné neutre, mais participation à une histoire de l’être, où des manières de comprendre se transmettent, se transformaient et se discutent.[31]

5.4. Une tâche plutôt qu’une doctrine

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Enfin, la différence ontologique ne doit pas être comprise comme une simple thèse de manuel à ajouter à la liste des doctrines métaphysiques. Elle est plutôt, chez Heidegger, la tâche permanente de la pensée : garder ouvert l’écart entre être et étants, et ainsi résister à la tendance récurrente de la philosophie à « ontifier » l’être, à le traiter comme une chose. Penser à partir de la différence ontologique, c’est accepter que l’être ne soit jamais un objet de connaissance parmi d’autres, mais toujours ce qui se donne et se retire dans le jeu des apparitions.

De ce point de vue, la différence ontologique ne se laisse pas simplement « définir » une fois pour toutes : elle se manifeste chaque fois que quelqu’un se surprend non seulement à s’interroger sur ce qui est, à classer, expliquer, prévoir, mais sur le fait, plus énigmatique encore, que l’étant est. Chaque fois que cette question s’ouvre, la pensée sort du pur registre ontique pour entrer, fût‑ce un instant, dans l’espace de l’ontologie.

  1. Martin Heidegger, « Lettre sur l’humanisme », dans Chemins qui ne mènent nulle part, trad. W. Brokmeier, Paris, Gallimard, 1962, p. 255‑260.
  2. Martin Heidegger, Identité et différence, trad. A. Préau, Paris, PUF, 1957, p. 47‑52.
  3. Parménide, Poème, fr. 2, dans W. K. C. Guthrie, A History of Greek Philosophy, vol. II : The Presocratic Tradition from Parmenides to Democritus, Cambridge, Cambridge University Press, 1965, p. 7‑10.
  4. W. K. C. Guthrie, A History of Greek Philosophy, vol. II, op. cit., p. 72‑76.
  5. Platon, République, VI, 508d‑509d, trad. L. Brisson, Paris, GF‑Flammarion, 2002.
  6. Aristote, Métaphysique, Γ, 1, 1003a21‑24, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1991.
  7. Ontologie (A), L’Encyclopédie philosophique, 2021, § 3 : « L’existence comme propriété ».
  8. Jean‑François Courtine, Suárez et le système de la métaphysique, Paris, PUF, 1990, p. 45‑80.
  9. Martin Heidegger, Être et temps, trad. F. Vezin, Paris, Gallimard, 1986, § 1‑2.
  10. Martin Heidegger, Introduction à la métaphysique, trad. G. Kahn, Paris, Gallimard, 1958, chap. 1.
  11. Martin Heidegger, Être et temps, op. cit., § 3‑4.
  12. Sur cette distinction, voir Fundamental ontology, Wikipedia (consulté via Stanford Encyclopedia of Philosophy), qui résume la position de Heidegger.
  13. Martin Heidegger, Être et temps, op. cit., § 2, p. 27
  14. Martin Heidegger, Être et temps, op. cit., § 2, p. 27.
  15. Martin Heidegger, Les Problèmes fondamentaux de la phénoménologie (1927), trad. J.‑F. Courtine, Paris, Gallimard, 2011, § 3
  16. Martin Heidegger, Être et temps, op. cit., § 12‑13.
  17. Martin Heidegger, Être et temps, op. cit., § 4‑5.
  18. Martin Heidegger, Être et temps, op. cit., § 3 ; voir aussi l’article Martin Heidegger, Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2025.
  19. Martin Heidegger, Être et temps, op. cit., § 5 ; voir aussi Martin Heidegger, Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2025.
  20. Martin Heidegger, Contributions à la philosophie (De l’événement), trad. F. Fédier, Paris, Gallimard, 2013.
  21. Martin Heidegger, Identité et différence, op. cit., p. 47‑50.
  22. E. De Smet, « For the Time Being : Heidegger’s Final Words in ‘‘Vorläufiges I‑IV’’ », Diakrisis, 14/2, 2023.
  23. Kris McDaniel, The Fragmentation of Being, Oxford, Oxford University Press, 2017 ; voir aussi N. Fisher, « Ontological Pluralism and the Generic Conception of Being », Philosophical Studies, 175, 2018.
  24. Jacques Derrida, La Voix et le phénomène, Paris, PUF, 1967.
  25. Henry Somers‑Hall, « Heidegger and the Question of Being », dans D. W. Smith & H. Somers‑Hall (dir.), The Cambridge Companion to Deleuze, Cambridge, Cambridge University Press, 2012, p. 340‑347.
  26. E. Imafidon, « Exploring African Philosophy of Difference », dans E. Imafidon (dir.), Handbook of African Philosophy of Difference, Springer, 2019, p. 17‑21.
  27. Emmanuel Levinas, Totalité et infini. Essai sur l’extériorité, La Haye, Nijhoff, 1961.
  28. Martin Heidegger, Introduction à la métaphysique, op. cit., chap. 1‑2.
  29. Martin Heidegger, « La question de la technique », dans Essais et conférences, trad. A. Préau, Paris, Gallimard, 1958.
  30. Jean‑Yves Lacoste, Expérience et absolu. Questions disputées sur l’humanité de l’homme, Paris, PUF, 1994.
  31. Hans‑Georg Gadamer, Vérité et méthode, trad. P. Fruchon, Paris, Seuil, 1996.

Bibliographie sélective

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Œuvres de Heidegger
Heidegger, Martin, Être et temps (Sein und Zeit, 1927), trad. F. Vezin, Paris, Gallimard, 1986.
Heidegger, Martin, Les Problèmes fondamentaux de la phénoménologie (cours de 1927), trad. J.‑F. Courtine, Paris, Gallimard, 2011.
Heidegger, Martin, Identité et différence (conférences de 1957), trad. A. Préau, Paris, PUF, 1957.
Heidegger, Martin, Introduction à la métaphysique, trad. G. Kahn, Paris, Gallimard, 1958.
Heidegger, Martin, Contributions à la philosophie (De l’événement), trad. F. Fédier, Paris, Gallimard, 2013.
Commentaires
Dastur, Françoise, Heidegger et la question du temps, Paris, PUF, 1990.
Greisch, Jean, L’Arbre de vie et l’arbre du savoir. Les racines phénoménologiques de l’herméneutique heideggérienne, Paris, Cerf, 2000.
Mulhall, Stephen, Heidegger and Being and Time, 2ᵉ éd., London, Routledge, 2005.
Olafson, Frederick, Heidegger and the Philosophy of Mind, New Haven, Yale University Press, 1987.
Martin Heidegger, Stanford Encyclopedia of Philosophy (version 2025).