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Dictionnaire de philosophie/Divertissement

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— - Divertissement - —

Le divertissement désigne l'ensemble des activités par lesquelles l'être humain se détourne de certaines préoccupations fondamentales de son existence. Tiré du latin divertere (détourner), le concept acquiert une dimension philosophique centrale au XVIIe siècle avec Blaise Pascal, qui en fait une catégorie d'analyse de la condition humaine[1]. Loin de se limiter aux loisirs et aux amusements, le divertissement englobe pour Pascal toutes les activités humaines par lesquelles l'individu fuit la confrontation avec sa misère existentielle et sa condition de mortel.

Cette notion traverse toute l'histoire de la philosophie occidentale et permet d'interroger le rapport que l'humanité entretient avec le temps libre, le travail, la finitude et les formes contemporaines de la consommation culturelle. Elle constitue un outil critique pour penser les mécanismes d'esquive et d'oubli par lesquels les sociétés et les individus s'accommodent de leur condition, tout en révélant les structures de domination qui organisent ces pratiques.

Le divertissement pascalien : fuite devant la misère de l'homme

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La critique de la condition humaine

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Dans les Pensées, Pascal élabore une anthropologie sombre de l'existence humaine. L'homme se caractérise par sa misère constitutive : créature déchue, privée de Dieu, confrontée à sa finitude, il ne peut supporter la conscience lucide de sa condition[2]. L'ennui surgit dès que l'homme cesse de s'agiter : « Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passion, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide »[3].

Cette impossibilité de demeurer au repos dans une chambre révèle la structure existentielle du divertissement. L'homme ne supporte pas la confrontation avec lui-même, car celle-ci l'expose à l'angoisse de sa propre vacuité et à la conscience de sa mortalité. Le divertissement apparaît alors comme une nécessité anthropologique : « Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n'y point penser »[4].

La logique du désir et la quête du bonheur

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Pascal développe une analyse fine du mécanisme du divertissement à travers l'exemple du chasseur et du joueur. Ce qui importe n'est pas l'objet que l'on poursuit (le lièvre, l'argent), mais l'activité elle-même qui permet d'échapper à l'ennui. « On aime mieux la chasse que la prise » : le processus de recherche offre une occupation qui détourne l'esprit de ses maux, tandis que la possession de l'objet désiré ramène immédiatement à l'ennui[5]. Le divertissement fonctionne ainsi sur un double mensonge : l'individu se persuade qu'il recherche un objet alors qu'en réalité, il fuit sa propre condition ; et il croit trouver le bonheur dans la possession, alors que seule l'agitation le console provisoirement.

Cette analyse s'étend à toutes les conditions sociales. Les grands de ce monde, malgré leur richesse et leur pouvoir, ne sont pas moins dépendants du divertissement que les pauvres. Au contraire, leur vie entière est organisée pour qu'ils ne se retrouvent jamais seuls avec eux-mêmes : « Le roi est environné de gens qui ne pensent qu'à divertir le roi et à l'empêcher de penser à lui »[6]. La grandeur apparente masque une misère plus profonde : dès que le courtisan perd sa fonction, dès que le magistrat se retire dans ses terres, l'ennui surgit et révèle le néant de l'existence vouée au divertissement.

L'ambiguïté du divertissement

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Pascal ne condamne pas simplement le divertissement. Il en reconnaît la fonction consolatrice : « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c'est la plus grande de nos misères »[7]. Cette formule paradoxale exprime l'ambiguïté constitutive du phénomène. Le divertissement est nécessaire pour rendre l'existence supportable, mais il empêche l'homme de prendre conscience de sa condition véritable et, par conséquent, de chercher le seul remède authentique : la religion. Sans divertissement, l'homme sombrerait dans le désespoir ; mais en se divertissant, il s'éloigne de la seule vérité qui pourrait le sauver.

Cette perspective théologique distingue Pascal de la plupart des penseurs ultérieurs du divertissement. Pour l'auteur des Pensées, la misère de l'homme s'explique par sa nature corrompue depuis la chute d'Adam, et seule la grâce divine peut restaurer sa dignité perdue. Le divertissement devient alors un symptôme du péché, une fuite devant Dieu autant que devant soi-même.

Le loisir dans l'Antiquité : skholè et otium

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La conception grecque du loisir

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La notion de divertissement au sens moderne contraste fortement avec la conception antique du temps libre. Dans la Grèce ancienne, la skholè (σχολή) désigne le loisir comme condition de l'activité intellectuelle et politique la plus noble[8]. Loin d'être une fuite ou une occupation futile, le loisir représente le moment où l'homme libre peut se consacrer à la philosophie, à la contemplation et à la participation aux affaires de la cité. Le mot grec signifie littéralement « l'arrêt », le repos qui permet la réflexion, et c'est de cette racine que dérive le terme « école » (skholè), marquant ainsi le lien essentiel entre éducation et temps libéré des nécessités matérielles.

Cette valorisation du loisir repose sur une hiérarchie sociale stricte : seuls les citoyens libres, déchargés du travail productif grâce au labeur des esclaves et des métèques, peuvent accéder à cette forme supérieure d'existence. Le travail (askholia), formé avec le préfixe privatif a-, se définit négativement comme privation de loisir. L'homme véritablement libre n'est pas celui qui ne travaille pas, mais celui qui dispose du temps nécessaire pour se consacrer aux activités qui définissent l'humanité : la connaissance, la délibération politique, la contemplation du beau et du vrai[9].

L’otium romain et ses ambiguïtés

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Les Romains reprennent cette conception sous le terme d’otium, mais avec une nuance significative. Dans la Rome républicaine, l’otium s'oppose au negotium (le négoce, l'affaire, littéralement la négation de l'otium). Si l’otium conserve une valeur positive comme temps de la réflexion et de la culture, il reste subordonné aux devoirs civiques. L'idéal romain valorise l'action politique et militaire (vita activa) : l’otium n'est légitime qu'après l'accomplissement de ses obligations envers la cité[10].

Sénèque, dans ses lettres et traités, tente de réhabiliter l’otium comme condition de la sagesse stoïcienne, mais cette défense témoigne déjà d'une suspicion croissante à l'égard du loisir, perçu comme potentiellement dangereux pour l'ordre social. Avec l'Empire et la décadence des institutions républicaines, l’otium des élites se transforme progressivement en oisiveté improductive, tandis que le peuple est maintenu dans la soumission par le « pain et les jeux » (panem et circenses) dénoncés par Juvénal[11]. Cette évolution préfigure les analyses modernes du divertissement comme instrument de domination sociale.

Le divertissement à l'âge de l'industrie culturelle

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La critique marxiste de l'aliénation

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La conception du divertissement se transforme profondément avec l'avènement du capitalisme industriel. Karl Marx, bien qu'il ne traite pas directement du divertissement, fournit les outils conceptuels permettant d'en penser la fonction dans les sociétés capitalistes à travers sa théorie de l'aliénation. Dans les Manuscrits de 1844, Marx analyse comment le travail salarié dépossède le travailleur de son activité productive, qui devient une simple marchandise[12]. Le travailleur ne s'appartient plus : il n'a de contrôle ni sur le produit de son travail, ni sur le processus de production, ni même sur sa propre activité vitale.

Cette aliénation du travail engendre une séparation radicale entre le temps contraint de la production et le temps libre. Mais ce dernier n'est pas véritablement libre : il est structuré par les besoins de reconstitution de la force de travail et par les formes de consommation que le système capitaliste organise. Le divertissement devient alors une fonction nécessaire au système : il permet aux travailleurs de reconstituer leur capacité productive tout en les maintenant dans une passivité qui empêche toute remise en cause de l'ordre établi. Marx note dans Le Capital que le capitaliste cherche à extraire le maximum de plus-value en allongeant la journée de travail au-delà de la durée nécessaire à la reproduction de la force de travail[13]. Le temps libre apparaît comme un enjeu de lutte entre le capital et le travail.

Horkheimer et Adorno : l'industrie culturelle

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Max Horkheimer et Theodor W. Adorno radicalisent cette analyse dans La Dialectique de la raison (1947), où ils développent le concept d'« industrie culturelle » (Kulturindustrie). Ils montrent comment la production culturelle, soumise aux impératifs de rentabilité et de standardisation, transforme l'art et la culture en marchandises destinées à divertir les masses[14]. Le cinéma, la radio, les magazines, loin de libérer les esprits, reproduisent les schèmes de domination en offrant des produits standardisés qui ne laissent aucune place à la pensée critique.

L'industrie culturelle ne se contente pas de produire des objets de consommation : elle façonne les désirs et les besoins des individus. « Dans le capitalisme avancé, l'amusement est le prolongement du travail. Il est recherché par celui qui veut échapper au processus du travail automatisé pour être à nouveau en mesure de l'affronter »[15]. Le divertissement n'offre donc aucune échappatoire réelle : il prépare au contraire le retour au travail en maintenant les individus dans un état de régression intellectuelle. La promesse de jouissance qu'offrent les produits culturels est perpétuellement différée : le film érotique ne montre jamais l'acte sexuel, la publicité promet un bonheur qui ne sera jamais atteint par l'achat du produit. Cette frustration permanente maintient les consommateurs dans un état de désir insatisfait qui alimente la logique marchande.

Guy Debord et la société du spectacle

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Guy Debord prolonge cette critique dans La Société du spectacle (1967). Il y analyse comment le capitalisme contemporain ne se contente plus de produire des marchandises : il produit des images, des représentations qui médiatisent tous les rapports sociaux[16]. « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation »[17].

Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social médiatisé par des images. Le divertissement spectaculaire ne s'oppose pas au travail : il en est le complément nécessaire. Il maintient les individus dans une passivité contemplative qui les empêche d'agir et de transformer leurs conditions d'existence. Debord reprend explicitement la critique marxiste du fétichisme de la marchandise : le spectacle est « le stade contemporain du fétichisme de la marchandise », où les relations entre les personnes prennent la forme de relations entre des choses[18]. Le divertissement spectaculaire devient ainsi l'opium du peuple moderne, remplaçant la religion dans sa fonction d'illusion consolatrice.

Figures existentialistes du divertissement

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Kierkegaard : angoisse et désespoir

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Søren Kierkegaard, bien qu'antérieur à Marx, développe une analyse de l'existence qui permet de penser le divertissement sous un angle existentiel. Dans Le Concept de l'angoisse (1844) et La Maladie à la mort (1849), il décrit l'homme moderne comme fuyant devant lui-même à travers les distractions de la vie esthétique[19]. L'angoisse surgit lorsque l'individu prend conscience de sa liberté et de sa responsabilité. Pour échapper à cette angoisse, l'homme se perd dans la foule, se conforme aux opinions du « On », se divertit dans l'immédiat. Mais cette fuite n'abolit pas l'angoisse : elle la transforme en désespoir, cette « maladie à la mort » qui ronge l'existence inauthentique.

Kierkegaard distingue trois stades de l'existence : esthétique, éthique et religieux. Le stade esthétique, où l'individu recherche le plaisir et le divertissement, est marqué par l'instabilité et l'ennui. Don Juan, le séducteur, incarne cette existence vouée à la quête perpétuelle de nouvelles sensations qui ne comblent jamais le vide intérieur. Le passage au stade éthique, puis religieux, exige un saut qualitatif, une décision qui arrache l'individu à la dispersion du divertissement pour le confronter à sa responsabilité et à sa finitude.

Schopenhauer : entre souffrance et ennui

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Arthur Schopenhauer développe une philosophie pessimiste où l'existence oscille entre la souffrance et l'ennui. Dans Le Monde comme volonté et comme représentation (1818), il analyse la vie comme manifestation d'une Volonté aveugle et insatiable[20]. Le désir engendre nécessairement la souffrance puisqu'il est manque, et la satisfaction du désir ne procure qu'un bref apaisement avant de laisser place à l'ennui. « La vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui »[21].

Pour échapper à cette oscillation, l'homme se livre au divertissement, mais celui-ci n'offre qu'un soulagement illusoire. Schopenhauer écrit : « Se divertir, c'est fuir au mieux possible l'ennui, ce n'est pas être heureux ». Le seul salut authentique réside dans l'ascèse et la contemplation esthétique, qui permettent momentanément de suspendre l'emprise de la Volonté et d'accéder à une forme de repos. Mais ces moments de grâce restent rares et fragiles face à la puissance du vouloir-vivre.

Heidegger : authenticité et quotidienneté

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Martin Heidegger, dans Être et Temps (1927), reprend et transforme ces thèmes dans le cadre de son analytique existentiale du Dasein (l'être-là, l'existence humaine)[22]. Le Dasein existe d'abord et le plus souvent sur le mode de la quotidienneté inauthentique : immergé dans le « On » (das Man), il se perd dans les préoccupations du monde environnant, fuit devant lui-même dans l'agitation et le bavardage. Cette fuite n'est pas accidentelle : elle révèle une structure ontologique fondamentale, celle de la déchéance (Verfallen).

L'angoisse peut arracher le Dasein à cette fuite en le confrontant au néant et à sa propre finitude. Dans l'angoisse, le monde familier perd sa signification rassurante et révèle son étrangeté radicale. Le Dasein découvre alors qu'il est jeté dans l'existence sans fondement, qu'il est « être-pour-la-mort ». Cette découverte peut conduire soit à un retour dans la fuite quotidienne, soit à une existence authentique où le Dasein assume sa finitude et se décide pour ses possibilités les plus propres[23]. Le divertissement apparaît ici comme la modalité ordinaire de l'existence inauthentique, tandis que la confrontation lucide avec la mort ouvre la possibilité d'une vie authentique.

Le divertissement dans la société de consommation

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La marchandisation du temps libre

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Après la Seconde Guerre mondiale, les sociétés occidentales connaissent une expansion sans précédent du temps libre et des industries du loisir. La réduction de la durée du travail, conquise par les luttes ouvrières, ouvre un nouvel espace pour la consommation. Mais ce temps libéré du travail n'est pas véritablement libre : il est colonisé par la logique marchande. Les activités de loisir deviennent des produits à consommer : tourisme de masse, spectacles sportifs, parcs d'attractions, industries du divertissement audiovisuel.

Cette marchandisation répond à une double nécessité du système capitaliste. D'une part, elle offre de nouveaux débouchés pour la production et permet la réalisation de la plus-value. D'autre part, elle maintient les individus dans un état de passivité et de consommation qui empêche toute contestation de l'ordre établi. Les critiques de la société de consommation, de Vance Packard à Jean Baudrillard, ont montré comment les besoins sont fabriqués par la publicité et le marketing, créant un désir perpétuellement insatisfait qui alimente la croissance économique[24].

Les nouvelles formes du divertissement numérique

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L'avènement d'Internet et des technologies numériques a profondément transformé les formes du divertissement. Les réseaux sociaux, les plateformes de streaming, les jeux vidéo offrent des possibilités de divertissement permanent, accessible à tout moment et en tout lieu. Cette disponibilité constante intensifie la logique du divertissement : il devient de plus en plus difficile de ne pas se divertir, de résister à la sollicitation permanente des écrans et des notifications.

Les entreprises du numérique ont mis au point des techniques sophistiquées pour capter l'attention et maintenir les utilisateurs dans un état d'absorption permanente. Les algorithmes de recommandation, le scroll infini, les notifications poussées exploitent les mécanismes psychologiques de la récompense et de l'addiction. Le « temps de cerveau disponible » que les chaînes de télévision cherchaient à vendre aux annonceurs se trouve désormais capturé avec une efficacité sans précédent. Cette captation de l'attention devient un enjeu économique majeur : l'économie de l'attention transforme le divertissement en instrument d'extraction de valeur.

Les plateformes numériques ne se contentent pas de proposer des contenus : elles collectent en permanence des données sur les comportements des utilisateurs, créant ainsi une surveillance généralisée. Le divertissement devient un mécanisme de contrôle social d'une efficacité redoutable, combinant les fonctions répressives analysées par Michel Foucault avec les mécanismes d'asservissement volontaire par la consommation.

Critiques et dépassements

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Les limites de la critique du divertissement

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La critique du divertissement, sous toutes ses formes, présente certaines limites qu'il convient de reconnaître. D'abord, elle peut dériver vers une forme d'élitisme culturel qui méprise les pratiques populaires de loisir au nom d'une conception étroite de la culture légitime. Les analyses d'Adorno sur le jazz ou la musique populaire témoignent de ce risque : elles reconduisent une hiérarchie culturelle qui sert les intérêts des classes dominantes en disqualifiant les cultures populaires comme simples produits abêtissants de l'industrie culturelle.

Ensuite, la critique du divertissement tend parfois à sous-estimer la capacité d'agir des individus et à les réduire au statut de consommateurs passifs manipulés par l'industrie culturelle. Les études de réception ont montré que les publics ne sont pas de simples réceptacles des messages médiatiques, mais qu'ils pratiquent des formes de braconnage, d'appropriation créative et de résistance face aux produits culturels. Il existe des marges de manœuvre, des pratiques de détournement qui ne se réduisent pas à l'aliénation totale.

Enfin, la critique du divertissement peut conduire à une posture de dénonciation stérile qui ne propose aucune alternative concrète. Si toute forme de loisir est suspecte, si le temps libre n'est que la reconduction de la domination sous d'autres formes, que reste-t-il comme possibilité d'existence émancipée ? Cette question exige de penser des formes de loisir qui ne seraient pas soumises à la logique marchande et qui permettraient l'épanouissement authentique des individus.

Vers un loisir émancipateur

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Plusieurs penseurs ont tenté de définir les conditions d'un loisir véritablement libérateur. André Gorz, dans sa Critique de la division du travail et ses écrits ultérieurs, défend l'idée d'une réduction massive du temps de travail qui permettrait aux individus de développer des activités autonomes, non marchandes, échappant à la logique de l'emploi salarié[25]. Il distingue le temps contraint (travail hétéronome), le temps libre marchandisé (consommation de loisirs) et le temps libéré où s'exercent des activités autonomes choisies pour elles-mêmes.

Cette perspective rejoint les réflexions contemporaines sur le revenu universel et la réappropriation du temps. Si le travail salarié occupe une place démesurée dans l'existence, réduisant le temps libre à une parenthèse de reconstitution de la force de travail, alors la libération exige de transformer radicalement le rapport au travail. Le loisir émancipateur ne peut advenir que dans une société où le temps ne serait plus mesuré et contrôlé par les impératifs de la production capitaliste.

Les expériences d'éducation populaire, de création collective, d'organisation coopérative du temps libre offrent des exemples de ce que pourrait être un loisir authentiquement libérateur. Elles reposent sur des principes d'autogestion, de gratuité, de non-marchandisation qui permettent aux individus de développer leurs capacités sans être soumis à la logique du profit. Ces pratiques, certes marginales, esquissent la possibilité d'un dépassement du divertissement aliéné vers des formes d'activité où l'individu se réalise effectivement dans la création et le partage.

Le concept de divertissement traverse l'histoire de la philosophie comme un analyseur des rapports complexes que l'humanité entretient avec sa propre existence. De la fuite pascalienne devant la misère de la condition humaine à la captation contemporaine de l'attention par les plateformes numériques, le divertissement révèle les mécanismes par lesquels les individus et les sociétés esquivent certaines questions fondamentales tout en reproduisant les structures de domination qui les oppressent.

La critique du divertissement n'implique pas le rejet de toute forme de loisir ou de plaisir. Elle invite à distinguer entre le divertissement comme fuite et oubli de soi, instrument de domination sociale, et le loisir comme condition de l'épanouissement humain, espace d'autonomie et de création. Cette distinction exige une transformation profonde des rapports sociaux de production et de consommation, ainsi qu'un réexamen critique de nos modes de vie. À l'heure où l'industrie du divertissement colonise tous les aspects de l'existence, la reconquête d'un temps véritablement libre constitue un enjeu politique majeur pour toute perspective d'émancipation.

Notes et références

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  1. Pascal, Blaise, Pensées, 1670, fragment Lafuma 133 (Brunschvicg 168)
  2. Pascal, Blaise, Pensées, fragment Lafuma 168 (Brunschvicg 139)
  3. Pascal, Blaise, Pensées, fragment Lafuma 622
  4. Pascal, Blaise, Pensées, fragment Lafuma 133
  5. Pascal, Blaise, Pensées, fragment Lafuma 136
  6. Pascal, Blaise, Pensées, fragment Lafuma 142
  7. Pascal, Blaise, Pensées, fragment Lafuma 171
  8. Aristote, Politique, VIII, 3, 1337b-1338a
  9. Aristote, Éthique à Nicomaque, X, 7, 1177a-1178a
  10. Cicéron, De Officiis, I, 69-71
  11. Juvénal, Satires, X, 77-81
  12. Marx, Karl, Manuscrits économico-philosophiques de 1844, in Œuvres, t. II, Économie, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1968, p. 57-65
  13. Marx, Karl, Le Capital, Livre I, chapitre VIII, « La journée de travail », Paris, PUF, coll. « Quadrige », 1993 , p. 257-354
  14. Horkheimer, Max et Adorno, Theodor W., La Dialectique de la raison. Fragments philosophiques, trad. Éliane Kaufholz, Paris, Gallimard, 1974 , p. 129-176
  15. Horkheimer et Adorno, op. cit., p. 150
  16. Debord, Guy, La Société du spectacle, Paris, Buchet-Chastel, 1967, thèse 4
  17. Debord, op. cit., thèse 1
  18. Debord, op. cit., thèse 215
  19. Kierkegaard, Søren, La Maladie à la mort, trad. Paul-Henri Tisseau et Else-Marie Jacquet-Tisseau, in Œuvres complètes, t. XVI, Paris, Éditions de l'Orante, 1971 , p. 167-303
  20. Schopenhauer, Arthur, Le Monde comme volonté et comme représentation, trad. Auguste Burdeau revue par Richard Roos, Paris, PUF, 1966 , § 56-59, p. 387-410
  21. Schopenhauer, op. cit., § 57, p. 394
  22. Heidegger, Martin, Être et Temps, trad. François Vezin, Paris, Gallimard, 1986 , § 35-38, p. 223-258
  23. Heidegger, op. cit., § 52-53, p. 327-348
  24. Baudrillard, Jean, La Société de consommation. Ses mythes, ses structures, Paris, Denoël, 1970
  25. Gorz, André, Métamorphoses du travail. Critique de la raison économique, Paris, Galilée, 1988
  • Adorno, Theodor W., Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée, trad. Éliane Kaufholz et Jean-René Ladmiral, Paris, Payot, 1980
  • Arendt, Hannah, Condition de l'homme moderne, trad. Georges Fradier, Paris, Calmann-Lévy, 1961
  • Baudrillard, Jean, La Société de consommation. Ses mythes, ses structures, Paris, Denoël, 1970
  • Debord, Guy, La Société du spectacle, Paris, Buchet-Chastel, 1967
  • Gorz, André, Métamorphoses du travail. Critique de la raison économique, Paris, Galilée, 1988
  • Heidegger, Martin, Être et Temps, trad. François Vezin, Paris, Gallimard, 1986
  • Horkheimer, Max et Adorno, Theodor W., La Dialectique de la raison. Fragments philosophiques, trad. Éliane Kaufholz, Paris, Gallimard, 1974
  • Kierkegaard, Søren, La Maladie à la mort, in Œuvres complètes, t. XVI, Paris, Éditions de l'Orante, 1971
  • Marx, Karl, Le Capital. Critique de l'économie politique, Livre I, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 1993
  • Marx, Karl, Manuscrits économico-philosophiques de 1844, in Œuvres, t. II, Économie, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1968
  • Pascal, Blaise, Pensées, éd. Philippe Sellier, Paris, Classiques Garnier, 2010
  • Schopenhauer, Arthur, Le Monde comme volonté et comme représentation, trad. Auguste Burdeau revue par Richard Roos, Paris, PUF, 1966