Dictionnaire de philosophie/Esthétique dans la pensée chinoise
L'esthétique dans la pensée chinoise représente un domaine complexe et profondément enraciné dans les traditions philosophiques du Confucianisme, du Taoïsme et du Bouddhisme. Contrairement à la tradition occidentale qui a développé l'esthétique comme discipline autonome à partir du XVIIIe siècle, la pensée chinoise intègre la réflexion sur le beau au sein d'une vision cosmologique et éthique globale.[1]
Origines et fondements conceptuels
[modifier | modifier le wikicode]Avant d'entrer dans le détail des notions, une précaution s'impose. Parler d'« esthétique chinoise » au sens d'une discipline constituée ne va pas de soi. Dans la Chine ancienne et médiévale, il n'existe pas de domaine du savoir équivalent à l'Ästhetik fondée par Alexander Baumgarten au XVIIIe siècle, ni de terme indigène qui en couvrirait exactement l'extension. Le mot meixue (美學, « étude du beau »), forgé pour traduire l'« esthétique » occidentale, est emprunté par les lettrés chinois au japonais bigaku à la charnière des XIXe et XXe siècles. Il se diffuse en Chine à travers les travaux de Wang Guowei (1877-1927) et de Cai Yuanpei (1868-1940), qui appellent à une « éducation par le beau » (meiyu, 美育) et permettent l'émergence rapide d'un nouveau champ de recherche.[2][3]
Ce que l'on désigne aujourd'hui comme « esthétique chinoise traditionnelle » correspond donc à une reconstruction rétrospective. Elle rassemble un ensemble de problèmes, de catégories d'appréciation et de pratiques (poésie, calligraphie, peinture de paysage, musique rituelle, art des jardins, critique littéraire) disséminés dans les classiques confucéens, les textes taoïstes, les sūtras bouddhiques, les traités poétiques et picturaux. Ces matériaux ne forment pas un système unifié, mais une constellation de discussions où les questions d'apparence, de forme, de saveur et d'agrément se trouvent étroitement liées à des questions rituelles, morales, cosmologiques, politiques et sociales. Comme le souligne Cai Zong-qi, la tradition chinoise ne dispose pas d'un terme indigène équivalant exactement à « beauté » : le mot mei n'a jamais servi à intégrer dans un tout cohérent les diverses branches de l'art, et aucun traité ancien n'a pour objet mei comme tel.[4] Haun Saussy montre quant à lui que la cohérence supposée d'une « esthétique chinoise » résulte largement d'un travail comparatiste tardif plutôt que d'une discipline indigène.[5]
L'exposé qui suit emprunte une grille de lecture proposée par Qi Zhixiang dans The Spirit of Traditional Chinese Aesthetics (2024), qui distingue cinq formes esthétiques : la saveur (味, wei), le motif culturel (文, wen), le cœur-esprit (心, xin), la Voie (道, dao) et l'adéquation à la nature (適性, shixing). Cette typologie présente une valeur pédagogique mais reste une lecture interprétative parmi d'autres : la sinologie contemporaine (Anne Cheng, François Jullien, Yolaine Escande, Stephen Owen, Haun Saussy, Ronald Egan, Susan Bush, James J. Y. Liu, Pauline Yu, Curie Virág) propose d'autres organisations possibles du champ, qui privilégient tour à tour les enjeux cosmologiques, rhétoriques, politiques, religieux ou affectifs.[6][7][8][9][10]
Enfin, les rapprochements et contrastes établis dans ce qui suit entre traditions chinoises et traditions européennes valent comme balises pédagogiques, et non comme oppositions de civilisation. La pensée européenne a connu, elle aussi, des esthétiques du goût, du plaisir, de la sensibilité corporelle et de la formation morale ; et la pensée chinoise ne se réduit pas à l'unité du beau et du moral. Les schémas qui en accentuent l'opposition gardent une fonction heuristique à condition d'en mesurer la part de simplification.
La notion de mei (美)
[modifier | modifier le wikicode]L'étymologie et la composition graphique du caractère
[modifier | modifier le wikicode]Dans la tradition chinoise ancienne, le concept central pour comprendre l'esthétique est celui de mei (美), qui désigne à la fois le beau, ce qui est agréable, et la bonté. L'étude étymologique et graphologique du caractère mei révèle des dimensions fondamentales de la conception chinoise de la beauté, enracinée dans l'expérience sensible et le plaisir.[11][12]
Selon le Shuowen Jiezi (說文解字, « Explication des caractères simples et analyse des caractères composés »), le premier dictionnaire étymologique chinois composé par Xu Shen (vers 58-148 de notre ère) et présenté à l'empereur An des Han en 121 de notre ère, le caractère mei signifie originellement « délicieux » ou « savoureux ».[13][14] L'entrée de Xu Shen, « La beauté est ce qui est délicieux » (甘也), établit dès l'origine un lien étroit entre l'esthétique et la satisfaction sensorielle, particulièrement gustative.[15][16]
La composition graphique du caractère mei renforce cette dimension sensible, selon l'interprétation traditionnelle qu'en donne le Shuowen Jiezi. Une mise en garde s'impose ici : la graphie ancienne d'un caractère éclaire un imaginaire culturel, mais elle ne livre pas à elle seule l'origine philosophique d'un concept. L'analyse qui suit relève donc d'une reconstruction sémantique, défendue par la tradition philologique chinoise, et reprise par les esthétiques modernes. Dans les écritures anciennes (écriture sur os oraculaires et écriture sigillaire), mei (美) est constitué de deux éléments : yang (羊, « mouton » ou « brebis ») et da (大, « grand »). Xu Shen explique : « Le caractère se compose des radicaux pour mouton (羊) et grand (大). Parmi les six sortes d'animaux domestiques, le mouton est une source majeure de viande ».[17][18] Cette étymologie suggère l'image d'un gros mouton, symbole d'abondance alimentaire et de satisfaction des besoins vitaux dans la Chine ancienne.[19]
Le philologue Zang Kehe note que l'explication « le mouton comme source principale de viande » apparaît probablement pour la première fois dans l'édition annotée du Shuowen Jiezi par Xu Xuan (916-991) de la dynastie Song.[20][21] Le commentateur Wang Yun (1784-1854) de la dynastie Qing précise : « Un mouton gras est agréable au goût. La nourriture est généralement appelée xiu (羞), et l'agneau est le plat principal... ainsi le mot prend le radical du mouton plutôt que celui du bœuf ».[22]
Cette lecture traditionnelle n'est pas la seule possible. Le philosophe Li Zehou propose une hypothèse étymologique alternative, fondée sur les inscriptions oraculaires et sur les bronzes anciens. L'élément inférieur du caractère mei, en apparence « grand » (大, da), représenterait à l'origine un homme debout vu de face, possiblement un prêtre ou un chef accomplissant un rôle totémique. Le caractère mei désignerait alors « un grand homme portant une coiffe de bélier, ou orné de motifs de bélier, lorsqu'il accomplit des rituels chamaniques où les cornes ou la tête de l'animal expriment son pouvoir mystique et son autorité ».[23] Le caractère pour « danse » (舞, wu) et celui pour « chaman » (巫, wu) sont d'ailleurs interchangeables dans les écritures oraculaires les plus anciennes, et les fouilles archéologiques attestent l'importance du chant et de la danse rituels dans la Chine pré-Zhou.[24] Li Zehou reconnaît le caractère spéculatif de cette hypothèse, mais souligne qu'elle permet d'articuler les deux versants du Shuowen : « lorsqu'un bélier est grand, il est beau » (beauté comme sensible) et « beauté et bonté sont synonymes » (beauté comme totémique et morale). Ces deux versants se rejoindraient ainsi dans la culture chamanique des origines, où la satisfaction des sens et la valeur communautaire des rites se trouvaient unies.[25]
La dimension psychologique : beauté et plaisir
[modifier | modifier le wikicode]Cette interprétation étymologique a souvent été comprise comme suggérant un lien ancien entre la beauté, le plaisir sensible et la valeur communautaire des rites. Plusieurs courants de la pensée chinoise abordent en effet le beau moins comme une qualité purement formelle ou contemplative que comme une expérience de plaisir (悅, yue) et de satisfaction qui engage les sens tout en gardant une portée spirituelle et morale.[26][27]
Wang Bi (226-249), philosophe néo-taoïste de l'école des Mystères (玄學, Xuanxue), établit clairement cette dimension psychologique dans ses Annotations au Daodejing de Laozi : « La beauté suscite l'appréciation, tout comme la laideur provoque le dégoût » (美者人之所欣,惡者人之所憎).[28][29] Cette définition souligne que la beauté est déterminée par les réactions affectives du sujet : elle est ce qui procure une sensation heureuse et agréable, tandis que la laideur (惡, wu) est ce qui provoque aversion et déplaisir.[30]
Le philosophe Wang Chong (27-97 de notre ère), dans son Lunheng (論衡, « Discussions pesées »), développe cette idée en distinguant différentes catégories de plaisirs sensoriels : « La délicatesse (美味, meiwei) est ce qu'un gourmet aimerait savourer. Les visions belles (美色, meise) sont différentes les unes des autres, mais elles sont toutes agréables aux yeux ».[31][32] De même, Ge Hong (283-343) affirme : « Les gammes pentatoniques varient, mais la musique plaît aux oreilles ».[33]
La relation entre mei et shan : beauté et bonté
[modifier | modifier le wikicode]Le lien étroit entre beauté et bonté constitue une autre dimension essentielle du concept de mei. Dans le Shuowen Jiezi, Xu Shen note : « La beauté (美) est la bonté (善) » (美與善同意).[34][35] Ce rapprochement est plus fortement souligné par la tradition confucéenne et les arts lettrés qui en relèvent. Il oriente une part importante de la critique poétique, picturale et calligraphique chinoise, sans qu'il faille pour autant l'attribuer uniformément à toutes les écoles : le taoïsme y opposera ses propres réserves, et le bouddhisme distinguera les apparences belles de la libération spirituelle.
Le caractère shan (善, « bon », « vertueux ») partage également une origine liée à la nourriture. Dans les inscriptions sur bronze, notamment sur le vase Shanfu Ke Ding (善父克鼎), le caractère shan est utilisé comme shan (膳), signifiant « nourriture » ou « repas ».[36][37] Dans les Rites de Zhou (周禮, Zhouli), texte confucéen classique, les deux caractères sont utilisés de manière interchangeable : le chef (善夫, shanfu) est celui qui gère les affaires de nourriture (善羞, shanxiu) pour le roi, et la nourriture préparée est appelée « bonne nourriture » (善食, shanshi) ou « belle nourriture » (美食, meishi).[38]
Le commentateur Zheng Xuan (127-200) de la dynastie Han de l'Est note : « Shan (善) se prononce de la même manière que shan (膳), et les belles choses sont également appelées zhenshan (珍膳, "mets délicieux") ».[39][40]
La valeur et la dimension spirituelle de la beauté
[modifier | modifier le wikicode]Zhixiang Qi, dans son ouvrage de synthèse The Spirit of Traditional Chinese Aesthetics (2024), définit la beauté chinoise comme « l'objet précieux du sentiment de délice » (the valuable sense of delight and its aesthetic objects).[41][42] Cette formulation souligne deux dimensions essentielles :
Premièrement, la beauté englobe à la fois le sentiment subjectif de délice (le meigan 美感, « sens de la beauté ») et les objets qui suscitent ce sentiment (le mei 美, « beauté » au sens objectif). En pratique esthétique, on distingue ainsi la sensation agréable ressentie et les objets qui l'éveillent.[43]
Deuxièmement, la valeur (valuable) associée à cette délice provient de la fonction utilitaire des objets esthétiques pour l'existence du sujet. Cependant, cette utilité n'est pas seulement matérielle ou sensuelle. Bien que les êtres humains recherchent naturellement le plaisir et évitent la souffrance, leur quête peut s'opposer à leurs valeurs spirituelles s'ils s'adonnent à un plaisir sensuel excessif, transformant ainsi la beauté en laideur.[44][45]
Zhuangzi (vers 369-286 avant notre ère), philosophe taoïste, exprime cette idée paradoxale : « Le bonheur parfait dérive de l'absence de jouissance excessive » (至樂無樂).[46] Il critique les plaisirs sensoriels excessifs : « Il y a cinq cas dans lesquels la nature innée est perdue. Premièrement, les cinq couleurs confondent les yeux et les rendent moins perçants. Deuxièmement, les cinq sons musicaux confondent les oreilles et les rendent moins aigus. Troisièmement, les cinq odeurs remplissent le nez et le bloquent. Quatrièmement, les cinq saveurs gâtent la bouche et la rendent moins sensible. Cinquièmement, les goûts et les dégoûts perturbent l'esprit et troublent la nature innée. Ces cinq cas sont tous des exemples où la nature innée est endommagée ».[47][48]
Zuo Qiuming (vers 556-452 avant notre ère), historien contemporain de Confucius, insiste sur cette même idée : « Quand la musique devient stridente ou la beauté visuelle aveuglante, leur beauté est perdue ».[49] Le Maître Lü's Spring and Autumn Annals (呂氏春秋, Lüshi Chunqiu) met en garde : « Bien que nos oreilles aient soif de sons, nos yeux de couleurs, nos nez de senteurs, nos langues de saveurs, nous devons nous arrêter quand cela s'avère contraire à l'éthique pour nos vies. Par conséquent, les sages choisissent seulement de profiter des plaisirs sensuels qui sont bons pour la nature, et s'abstiennent de ce qui est mauvais pour la nature, et c'est ainsi que l'on protège notre nature innée ».[50]
La fusion de l'esthétique et de l'éthique
[modifier | modifier le wikicode]Pour une part importante des philosophes chinois anciens, c'est le plaisir spirituel et éthique, au-delà de la jouissance sensuelle ou matérielle, qui définit le bonheur ultime associé à la beauté.[51][52] Cette orientation, particulièrement marquée dans la tradition confucéenne, se retrouve, sous des accents différents et parfois contradictoires, dans plusieurs écoles :
Le néo-confucéen Zhu Xi (1130-1200) commente que, selon Confucius, « la bonté est l'essence de la beauté » (善者美之質).[53][54] Mencius (372-289 avant notre ère) affirme : « L'accomplissement moral est la beauté elle-même » (充實之謂美).[55][56] Xunzi (vers 310-235 avant notre ère) ajoute : « Si [la moralité d'un gentleman confucéen] est imparfaite ou impure, elle ne mérite pas le nom de beauté ».[57]
Le Shangshu (尚書, Classique de l'histoire), l'un des plus anciens classiques confucéens, répudie « l'indulgence dans le plaisir et l'abandon de l'aspiration », tout en invitant chacun à « constamment améliorer sa moralité pour bien se reposer ».[58] Le Yijing (易經, Livre des Mutations) affirme : « La beauté est une affaire de l'esprit/cœur » (心, xin).[59][60]
Ces enseignements sont perpétués par les générations ultérieures. Wang Chong écrit : « La bonté et la beauté sont agréables ».[61][62] Cette tradition se poursuit jusqu'au philosophe contemporain Li Zehou (1930-2021), qui dans The Chinese Aesthetic Tradition (1989) commence son enquête par une analyse étymologique du terme mei, montrant que sa signification est « étymologiquement liée au goût délicieux et aux danseurs totémiques ».[63][64]
L'extension métaphorique : de la saveur à tous les sens
[modifier | modifier le wikicode]Un trait remarquable de plusieurs traditions chinoises, et qui les différencie d'une partie de la tradition philosophique européenne issue de Platon, d'Aristote et de Thomas d'Aquin, est que la saveur (wei, 味) y est considérée comme synonyme de beauté (mei), et que le vocabulaire gustatif s'y emploie métaphoriquement pour décrire les sensations perçues par d'autres sens, ainsi que les satisfactions intellectuelles et spirituelles. La pensée européenne n'a pas pour autant ignoré ces registres : les philosophies du goût et de la gastronomie, des moralistes du XVIIe siècle à Brillat-Savarin, en sont la preuve. La différence porte plutôt sur la place faite à la saveur dans la définition même du beau.[65][66]
Alors que dans la tradition esthétique occidentale, depuis les Grecs, la beauté est principalement associée à la vue et à l'ouïe, comme l'affirme Socrate dans le Grand Hippias : « le beau est ce qui plaît par l'ouïe et la vue »[67], l'esthétique chinoise inclut pleinement le sens du goût. Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) réitère cette exclusion : « Les sens les plus intimes sont la vision et l'audition. Nous ne louons que les paysages ou les sons comme beaux, mais n'utilisons jamais le même mot pour les objets d'autres perceptions sensorielles comme le goût et l'odorat ».[68]
Dans la langue chinoise, le terme mei est fréquemment utilisé dans la culture gastronomique, comme en témoignent les expressions : meishi (美食, « belle/délicieuse nourriture »), meijiu (美酒, « beau/délicieux vin »), xianmei (鮮美, « umami et délectable »), feimei (肥美, « riche et savoureux »), ganmei (甘美, « doux/succulent »), et tianmei (甜美, « doux/moelleux »).[69] Plus largement, wei et mei ne sont pas limités à décrire les objets de la gustation, mais s'étendent aux autres sens (visuels, olfactifs et auditifs) ainsi qu'aux satisfactions intellectuelles et spirituelles.[70][71]
Synthèse : la conception chinoise de la beauté
[modifier | modifier le wikicode]À partir des enseignements chinois anciens sur le concept de beauté, Zhixiang Qi conclut que la beauté est l'objet précieux du sentiment de délice (beauty is the valuable sense of delight and its aesthetic objects).[72] Cette définition englobe plusieurs dimensions :
- Les objets qui éveillent des sentiments sensuels agréables constituent la beauté formelle (formes, couleurs, sons, saveurs).
- Les objets qui, par un traitement cognitif, génèrent des sentiments heureux constituent la beauté intérieure (morale, spirituelle, intellectuelle).
- La beauté inclut tous les objets précieux qui inspirent des délices aux yeux et à l'esprit.[73]
Cette conception, enracinée dans le plaisir sensible tout en s'élevant vers le plaisir spirituel et moral, marque une inflexion sensible par rapport aux esthétiques occidentales modernes qui, depuis Kant, ont cherché à isoler le jugement de goût de l'utilité et de la moralité. Le philosophe Li Zehou propose, dans cette ligne, de caractériser la culture chinoise traditionnelle comme une « culture du plaisir » (culture of pleasure), valorisant la vie humaine terrestre, par contraste avec une « culture du péché » (culture of sin) qu'il associe au christianisme occidental.[74][75] L'historien Lao Chengwan identifie de même les formes esthétiques chinoises anciennes comme « l'étude du bonheur » (the study of happiness).[76] Ce schéma garde une valeur pédagogique, mais relève d'une lecture interprétative plus que d'une description neutre : les traditions européennes ont également connu des esthétiques du plaisir, d'Épicure à Hume, de Montaigne aux philosophies du goût du XVIIIe siècle, et le christianisme ne se réduit nullement à une « culture du péché ».[77]
Ainsi, la notion de mei ouvre l'accès aux fondements sensibles, affectifs, éthiques et spirituels d'une part importante des traditions esthétiques chinoises, où la beauté est traitée moins comme une abstraction métaphysique que comme une expérience vivante, ancrée dans le monde sensible et orientée vers la perfection morale.
Ces problèmes ne se posent pas dans un espace purement contemplatif. Les pratiques où s'élaborent les jugements de beauté (poésie shi et ci, calligraphie, peinture de paysage shanshui, musique rituelle, art des jardins, critique littéraire) appartiennent à des milieux sociaux précis : la classe lettrée des fonctionnaires-littérateurs (士大夫, shidafu), les cercles de cour, les communautés monastiques bouddhiques et taoïstes, les écoles d'examens impériaux. Ces pratiques sont liées à des aspirations politiques, à des stratégies de distinction sociale, à des critiques de la cour ou du pouvoir, à des engagements religieux. La discussion des formes y est donc inséparable d'enjeux institutionnels et politiques, sur lesquels la sinologie contemporaine, notamment les travaux de Susan Bush sur les lettrés peintres et de Ronald Egan sur la poétique des Song du Nord, a beaucoup insisté.[78][79]
Les cinq formes esthétiques fondamentales
[modifier | modifier le wikicode]Qi Zhixiang, dans la synthèse déjà citée, propose de résumer plusieurs lignes de l'esthétique chinoise traditionnelle, comprise comme la quête d'un « objet précieux du sentiment de délice » (valuable sense of delight), autour de cinq formes complémentaires : la saveur (味, wei), le motif/culture (文, wen), le cœur/esprit (心, xin), la Voie (道, dao), et l'adéquation à la nature (適性, shixing).[80] Cette typologie offre une grille de lecture pédagogique : elle agrège des thèmes dispersés dans les classiques, les traités poétiques, picturaux et calligraphiques, et permet de comparer leur traitement par les écoles confucéenne, taoïste et bouddhique. On la conserve ici à ce titre, sans la présenter comme un système strictement attesté dans les sources anciennes : il s'agit d'un outil d'exposition, parmi d'autres possibles dans la sinologie contemporaine.
Première forme : la saveur (味, wei)
[modifier | modifier le wikicode]La première forme esthétique concerne la saveur (味, wei). La saveur désigne les goûts qui procurent du réconfort aux personnes. L'appréciation de la saveur constitue la base de la tradition esthétique chinoise qui valorise le plaisir plutôt que l'ascétisme.[81]
L'analyse étymologique du caractère mei (美) a montré que la beauté est originellement associée au goût délicieux. Cette place de la saveur dans le vocabulaire esthétique chinois est remarquable lorsqu'on la compare à la philosophie issue des Grecs, qui a tendu à exclure le sens du goût de la sphère esthétique stricte, Socrate déclarant dans le Grand Hippias que « le beau est ce qui plaît par l'ouïe et la vue »[82], et saint Thomas d'Aquin (1225-1274) réitérant : « Les sens les plus intimes sont la vision et l'audition. Nous ne louons que les paysages ou les sons comme beaux, mais n'utilisons jamais le même mot pour les objets d'autres perceptions sensorielles comme le goût et l'odorat »[83]. Le contraste vaut pour cette ligne philosophique précise, et non pour toute la pensée européenne, qui a aussi connu des théories du goût et du jugement gustatif, des moralistes classiques aux philosophes du XVIIIe siècle. L'esthétique chinoise se distingue surtout par la place centrale qu'elle accorde à la saveur dans la définition même du beau.
Le terme wei désigne originellement tous les types de goûts (aigre, amer, doux, épicé, salé), mais lorsqu'il entre dans le domaine esthétique, il se réfère spécifiquement aux goûts agréables comme la douceur (甘, gan) ou les saveurs plaisantes en général.[84] La langue chinoise utilise fréquemment mei dans la culture gastronomique : meishi (美食, « belle/délicieuse nourriture »), meijiu (美酒, « beau/délicieux vin »), xianmei (鮮美, « umami et délectable »), feimei (肥美, « riche et savoureux »), ganmei (甘美, « doux/succulent »), et tianmei (甜美, « doux/moelleux »).[85]
wei et mei ne sont pas limités à décrire les objets de la gustation : ils s'étendent aux autres sens, visuels, olfactifs et auditifs, ainsi qu'aux satisfactions intellectuelles et spirituelles.[86] Le sens (意, yi) est considéré comme une sorte de saveur (wei), d'où les concepts de yiwei (意味, « sens avec saveur ») et quwei (趣味, « intérêt avec saveur »). Comme le note le Qiqi Essays on Food (齊齊食論), ouvrage sur la culture gustative du Prince Zhaoming (501-531) : « Les pêches, les jujubes et les taros réjouissent le palais et satisfont l'esprit ; ils sont les plus beaux et les plus agréables ».[87] Ici, le plaisir sensuel et la satisfaction spirituelle sont complémentaires.
Enfin, la théorie de wei mei n'indique pas que l'objectif soit d'obtenir une stimulation sensorielle plus forte. Sous l'influence des traditions taoïste et bouddhiste Chan, les philosophes chinois ont développé une appréciation pour la beauté-saveur de la fadeur (淡, dan). De la compréhension par Laozi de la fadeur (無味, wu wei) du Dao à la notion bouddhiste Chan de « saveur dans le fade » (淡中之味, dan zhong zhi wei) valorisée sous la dynastie Song du Sud, l'esthétique de la fadeur devient centrale dans la tradition chinoise.[88][89]
Deuxième forme : le motif/culture (文, wen)
[modifier | modifier le wikicode]La deuxième forme esthétique concerne wen (文), qui se réfère aux motifs, aux rituels, à l'écriture, à la littérature, à la culture et à la civilisation. Wen désigne les formes d'une bonne écriture ou d'une littérature parlée. L'écriture doit être rhétoriquement élégante, et la parole doit être habilement éloquente.[90] L'esthétique chinoise traditionnelle valorise la culture et l'ingéniosité littéraire comme moyen de délice.
Le caractère wen (文), dans les écritures sur os oraculaires et les écritures sigillaires, représente des motifs entrecroisés. Comme le note le Yijing (易經, Livre des Mutations) : « Les anciens appelaient un mélange de choses wen ».[91] Xu Shen explique que « wen, traits entrecroisés, provient de l'imitation des motifs des choses ».[92] Le sinologue James J. Y. Liu (1926-1986) note avec justesse que wen était à l'origine un pictogramme se référant aux motifs et aux marques.[93] Cai Zong-qi a montré que wen a connu une expansion sémantique progressive : sous les Zhou, le mot renvoie principalement à l'ordre moral et sociopolitique ; sous les Han, il s'applique de plus en plus à l'ordre des signes graphiques ; à l'époque des Six Dynasties, il en vient à désigner l'ordre dans les paroles, les sons, la musique et les images de la littérature et des arts.[94] Pour cette raison, Cai Zong-qi propose même que wen, plutôt que mei, soit considéré comme le concept indigène le plus proche de ce que la tradition occidentale entend par « beauté », tant sa portée embrasse les dimensions cosmologique, religieuse, sociopolitique, psychologique et artistique.[95]
Dans Wenxin Diaolong (文心雕龍, L'Esprit de la littérature et la Sculpture du dragon), Liu Xie (465-522) écrit : « L'eau, par nature, est plastique et flexible, permettant la formation d'ondulations ; il est de la nature essentielle des arbres d'être solides, supportant les fleurs sur leurs calices. Le motif ornemental d'une chose est nécessairement conditionné par sa nature essentielle ».[96][97] Ici, wen est utilisé dans son sens originel de motifs.
Wen ne désigne pas seulement des motifs visuels ou des traits. En fait, les complexités des choses peuvent être appelées wen.[98] Prenons la notion de sheng wen (聲文, « motif sonore ») comme exemple : elle exprime l'idée que la musique est créée par une combinaison de sons. Comme le note le Yueji (樂記, Record of Music) dans le Livre des Rites : « Les changements sont produits par la manière dont les sons se répondent les uns aux autres, et ces changements constituent ce que nous appelons les modulations de la voix ».[99][100]
Un autre usage de wen se trouve dans wen shi (文飾, « embellissement »), qui définit wen comme des motifs semblables à du brocart en diverses couleurs, ou des textes significatifs composés de nombreux caractères : « les textes sont comme des motifs ».[101] Wen peut signifier à la fois motif et texte, et wen shi se réfère au langage littéraire et à la beauté formelle des compositions. Comme le dit Wenxin Diaolong : « Pour exprimer adéquatement les idées, les mots doivent être combinés en formes littéraires ; les sentiments sincères doivent être incarnés dans des expressions magistrales ; ce sont les pierres de touche de la composition littéraire ».[102]
Le philologue moderne Zhang Binlin (1869-1936) explique dans ses Essais sur le patrimoine culturel national (國故論衡, Guogu Lunheng) : « 文 signifie littérature, et les textes, mots et diction sont tous appelés wen ; pourtant, ce n'est que lorsque c'est coloré et significatif que nous pouvons l'appeler littérature (wen) ».[103]
La beauté des formes diversifiées : La lecture grammatologique de wen révèle la loi de la forme esthétique, les formes diversifiées créent la beauté. Pour que la forme esthétique de wen soit présente, certaines exigences doivent être satisfaites. Premièrement, il doit y avoir des variations dans les formes. Il n'y aura pas de wen sans diversité. Le Commentaire de Zuo (左傳, Zuozhuan) enregistre les propos du ministre Yan Zi au duc Jing de Qi : « La musique est comme la saveur. Une seule saveur ne suffit pas à rendre un plat savoureux ; un seul ton ne peut créer une mélodie... Si un gentleman écoute un zither à corde unique, comment pourrait-il supporter de l'écouter ? ».[104][105] La musique, comme les motifs et la société, doit être composée de variétés.
Deuxièmement, les variations doivent être organisées. Dans les théories musicales chinoises traditionnelles, la musique doit suivre certaines règles. Le prince Jizha de l'État de Wu, invité à apprécier la musique de la dynastie Zhou dans l'État de Lu, loua les eulogies en disant : « Quand elle est directe, elle n'est pas hautaine ; quand elle est indirecte, elle ne se plie pas. Quand elle est jouée de près, elle n'est pas envahissante ; quand elle est jouée de loin, elle ne se dissipe pas ».[106] Ici, l'eulogie exemplifie l'équilibre entre variation et ordre.
La variation de wen : La variation se voit d'abord dans la structure de la composition littéraire, qui est organisée de manière équilibrée : « Les œuvres des anciens, bien que diversifiées, sont structurées par l'équilibre. Si le début est clairsemé, la fin doit être dense ; si la première moitié est ample, la seconde moitié doit être détaillée ; si un paragraphe est représentatif, le paragraphe suivant doit être abstrait ; une œuvre doit être aussi expressive qu'illustrative ».[107]
Troisième forme : le cœur/esprit (心, xin)
[modifier | modifier le wikicode]La troisième forme esthétique est le cœur/esprit (心, xin). Xin se réfère au monde intérieur de l'esprit. L'esthétique chinoise traditionnelle considère les objets matériels qui représentent la beauté intérieure comme beaux. Ainsi, « la beauté du jade provient de cinq vertus » et « l'exquis des fleurs provient de son esprit ».[108] Comme l'écrit Liu Zongyuan (773-819) : « La beauté n'est pas la beauté en soi ; elle n'est révélée que par l'esprit ».[109][110]
Le concept de xin révèle l'esprit subjectif de l'esthétique chinoise traditionnelle, sa beauté idéale et son jugement de valeur. Dans la philosophie chinoise, xin (心) se réfère à la fois au « cœur » physique et à « l'esprit ». Traduit directement, xin désigne le cœur physique, bien qu'il se réfère aussi à « l'esprit », car les anciens Chinois croyaient que le cœur était le centre de la cognition humaine.[111] Cependant, l'émotion et la raison n'étaient pas considérées comme séparées, mais plutôt comme coextensives ; xin est autant cognitif qu'émotionnel, étant simultanément associé à la pensée et au sentiment. Pour ces raisons, il est souvent traduit par « cœur-esprit » (heart-mind). Cai Zong-qi insiste sur le fait que c'est précisément le xin (heart-mind) qui, dans l'esthétique des Six Dynasties, se trouve stimulé à l'expérience du paysage peint ou du poème.[112]
La beauté est dans l'esprit : Les philosophes chinois traditionnels voient la beauté comme provenant de l'esprit-cœur (xin) ou du monde de l'esprit. Prenons deux exemples proéminents : l'appréciation du jade et des fleurs.
Liu Xiang (77-6 avant notre ère) rapporte dans son Shuoyuan (說苑), recueil d'histoires confucéennes, les « six vertus-beautés » (六美, liu mei) du jade attribuées à Confucius répondant à son disciple Zigong : « Le jade possède six vertus que les gentilshommes (君子, junzi) apprécient : vu de loin, il est doux ; en s'en approchant, il est solide ; le son qu'il émet est calme et porte loin ; il est souple mais ne cède pas ; il est exquis mais non fragile ; il a des bords mais n'est pas tranchant ; il ne cache pas ses défauts. La douceur du jade est comparable à la vertu des gentilshommes, et sa solidité à leur érudition ; le son qu'il émet est comparable à leur chevalerie, et sa souplesse sans céder à leur courage ; l'exquis du jade est comparable à la bonté des gentilshommes, et son honnêteté avec ses défauts à la fiabilité des gentilshommes ».[113] Ces vertus sont toutes des esprits humanisés du jade. L'amour du jade dans la culture chinoise traditionnelle reflète l'esprit subjectif de la tradition esthétique.
Un autre exemple est le poème de Shao Yong (1012-1077) « Sur l'appréciation des fleurs » qui voit la beauté idéale des fleurs dans l'esprit : « Ceux qui s'abandonnent à l'apparence des fleurs manquent la vraie beauté, / Ceux qui comprennent cela peuvent apprécier leur esprit. / Superficielle est leur apparence que le travail artificiel peut imiter, / La vraie merveille est l'esprit des fleurs qui n'est pas réplicable ».[114]
Le fondement culturel de la beauté de l'esprit : La culture chinoise traditionnelle voit l'esprit humain comme la substance ontologique de la beauté, qu'il s'agisse de beauté artistique ou de beauté naturelle. Cet esprit subjectif distingue la tradition esthétique chinoise de son homologue occidental.[115]
Au cœur de la culture lettrée chinoise se trouve une attention soutenue au cœur-esprit et à sa transformation. Confucianisme, taoïsme et bouddhisme accordent tous une place importante à ce travail intérieur, sans pour autant le penser dans un cadre doctrinal commun : leurs conceptions du sujet, du monde et de la fin spirituelle restent profondément différentes. Le cœur du Confucianisme est la bienveillance (仁, ren). Comme le dit Mencius : « La bienveillance concerne l'esprit humain ». L'école de la bienveillance est donc aussi l'école de l'esprit, dont le but est de cultiver le cœur qui aime les humains ainsi que soi-même.[116][117]
Le Taoïsme révère la Voie du Ciel (天道, tiandao) et préconise l'unité entre les humains et le Ciel, qui peut être atteinte en « laissant le cœur se reposer et l'esprit libre » et en préservant un cœur d'enfant. Le taoïsme invite ainsi à regarder vers l'intérieur, dans le cœur et l'esprit.[118]
Le Bouddhisme, lorsqu'il fut introduit en Chine ancienne, absorba la tendance centripète de la structure clanique familiale et développa un accent sur l'esprit-cœur. L'école de Yogācāra d'Asie de l'Est (法相宗, Faxiang Zong), la Conscience Seule, considère que « les trois royaumes sont dérivés de la source de l'esprit », et le Bouddhisme Chan soutient que « toutes choses sont dans ma propre source d'esprit ».[119]
La valeur morale, l'orientation cognitive et la tendance esthétique à regarder vers l'intérieur et à voir le cœur comme la racine des choses sont au cœur de la culture chinoise traditionnelle. L'esprit-cœur humain est le centre autour duquel tout fonctionne. L'esprit subjectif qui voit la beauté de l'esprit fait partie de cette tradition culturelle.[120]
Quatrième forme : la Voie (道, dao)
[modifier | modifier le wikicode]La quatrième forme esthétique est le Dao (道, la Voie). Dans les textes chinois, dao désigne tantôt une voie de conduite humaine, tantôt un ordre cosmique, tantôt une manière de s'accorder au cours des choses. Son usage esthétique varie selon les traditions : voie morale du gentleman confucéen, principe générateur des transformations chez les taoïstes, ou encore référence aux « principes célestes » (天理, tianli) du néoconfucianisme. Dans tous ces cas, le Dao fonctionne comme un horizon normatif au regard duquel se mesure la valeur d'une œuvre ou d'une conduite, et donne à l'idéal de beauté sa portée éthique et cosmologique.[121]
Le mot chinois dao (道) signifie une voie ou un chemin. Les Confucéens utilisaient le terme dao pour parler de la manière dont les êtres humains devraient se comporter en société.[122] Les Taoïstes, en revanche, conçoivent le Dao comme la réalité ultime et le principe cosmique qui sous-tend toutes choses.[123]
Sur la place de la moralité (道德, daode) dans la beauté, les écoles chinoises ne tiennent pas un discours uniforme. La tradition confucéenne, qui domine pour une large part la critique littéraire, picturale et calligraphique des lettrés, fait de la conduite vertueuse une dimension constitutive de la beauté humaine et sociale. Les courants taoïstes critiquent au contraire l'artifice des conduites codifiées, et opposent à la vertu rituelle la naturalité spontanée (自然, ziran) : la « voie » qu'ils valorisent ne se confond donc pas avec la moralité confucéenne. Le mohisme, de son côté, se montre réservé envers la musique cérémonielle et le luxe rituel, qu'il regarde comme des dépenses contraires à l'utilité publique.[124] Le bouddhisme, enfin, distingue le plaisir esthétique de la libération du nirvāṇa et relativise la valeur des apparences au regard du chemin spirituel.[125] Ces écoles convergent davantage sur l'idée que la beauté n'est pas une affaire purement formelle que sur le contenu de la « voie » qu'elles invoquent. C'est dans le confucianisme et les arts lettrés qui en relèvent que le rapprochement de la beauté et de la moralité est le plus systématiquement développé, et c'est principalement ce versant que les pages qui suivent décrivent.[126]
Le terme daode (moralité) consiste en deux caractères : dao (道, voie/morale) et de (德, vertu). C'est un concept étroitement lié à la beauté. Les comportements inspirés par les cinq vertus, bienveillance (仁, ren), droiture (義, yi), bienséance (禮, li), sagesse (智, zhi) et fidélité (信, xin [à distinguer de 心 xin, le cœur-esprit]), sont considérés comme beaux.[127]
Bien que Confucius lui-même n'ait pas défini le concept de « beau » (美, mei), le mot est utilisé plus de dix fois dans les Entretiens. D'après la manière dont le mot est utilisé, on peut se faire une idée de la vision esthétique de Confucius. Premièrement, la beauté est ce qui plaît aux gens et leur apporte le bonheur. Il l'exprime en disant : « L'homme supérieur cherche à parfaire les qualités admirables des hommes et ne cherche pas à parfaire leurs mauvaises qualités ».[128] Ici, le mot beauté (mei) est utilisé comme un nom, qui se réfère aux qualités vertueuses des personnes ; le mot mei est également utilisé en opposition au mal.
Deuxièmement, entre la beauté de la forme et la beauté du contenu, Confucius considère cette dernière comme le facteur déterminant pour fixer la valeur esthétique des choses. Il l'indique en disant : « Ce sont les manières vertueuses qui constituent l'excellence (美, mei) d'un voisinage ».[129][130]
Comme le commente le néo-confucéen Zhu Xi (1130-1200), la compréhension confucéenne de la beauté est que « la bonté est l'essence de la beauté » (善者美之質).[131] Mencius (372-289 avant notre ère) affirme : « L'accomplissement moral est la beauté elle-même » (充實之謂美).[132][133] Xunzi (vers 310-235 avant notre ère) ajoute : « Si [la moralité d'un gentleman confucéen] est imparfaite ou impure, elle ne mérite pas le nom de beauté ».[134][135]
Pour le Taoïsme, l'ontologie préconise le non-être (無, wu) comme beauté. Laozi enseigne : « Le grand son est imperceptible, la grande image est sans forme » (大音希聲,大象無形).[136][137] Zhuangzi développe cette idée : « La grande beauté ne parle pas » (天地有大美而不言).[138][139]
Le Bouddhisme situe la beauté dans le nirvana (涅槃, niepan), l'état ultime de libération : « Le nirvana est appelé douce rosée » (甘露, ganlu), symbolisant la beauté essentielle au-delà des apparences.[140]
Cinquième forme : l'adéquation à la nature (適性, shixing)
[modifier | modifier le wikicode]La cinquième forme esthétique est l'adéquation à la nature ou suivre la nature (適性, shixing). Ce n'est que lorsque l'objet esthétique et le sujet se correspondent l'un à l'autre qu'il peut devenir l'objet précieux du plaisir, qu'il s'agisse de beauté formelle, spirituelle ou morale.[141]
D'une part, la substance matérielle doit être saine pour la nature biologique du sujet ; d'autre part, le sujet doit également suivre la nature dotée des matériaux. Ce n'est que lorsque les choses et les humains se correspondent les uns aux autres qu'il peut y avoir unité entre le Ciel et l'humanité (天人合一, tianren heyi), et cette beauté mutuellement bénéfique incarne l'esprit culturel de l'esthétique chinoise traditionnelle.[142]
Le concept de shixing comporte deux dimensions principales :
L'objet esthétique doit convenir à la nature humaine : Les philosophes chinois anciens soulignent que les objets de plaisir sensuel doivent être sains pour la nature humaine innée. Zuo Qiuming (vers 556-452 avant notre ère), historien contemporain de Confucius, insiste sur cette idée : « Quand la musique devient stridente ou la beauté visuelle aveuglante, leur beauté est perdue ».[143]
Le Lüshi Chunqiu (呂氏春秋, Annales du Printemps et de l'Automne de Maître Lü) met en garde : « Bien que nos oreilles aient soif de sons, nos yeux de couleurs, nos nez de senteurs, nos langues de saveurs, nous devons nous arrêter quand cela s'avère contraire à l'éthique pour nos vies. Par conséquent, les sages choisissent seulement de profiter des plaisirs sensuels qui sont bons pour la nature, et s'abstiennent de ce qui est mauvais pour la nature, et c'est ainsi que l'on protège notre nature innée ».[144]
L'état naturel d'un objet crée la beauté : Le concept taoïste de « naturalité » (自然, ziran) est central dans cette dimension de l'esthétique. Laozi enseigne que le Dao « modèle lui-même sur la naturalité » (道法自然). Ce principe influence profondément l'esthétique chinoise, où la spontanéité et l'absence d'artifice deviennent des critères de beauté.[145][146]
Le peintre Zhang Zao (dynastie Tang) formule la maxime : « Au-dehors prendre la nature pour maître, au-dedans recueillir la source du cœur-esprit » (外師造化,中得心源), exprimant l'idéal d'une correspondance harmonieuse entre la nature extérieure et la nature intérieure du sujet.[147]
Synthèse : l'interdépendance des cinq formes
[modifier | modifier le wikicode]Ces cinq formes esthétiques, la saveur, le motif/culture, le cœur/esprit, la Voie, et l'adéquation à la nature, constituent le courant principal de l'esprit esthétique traditionnel chinois, mais chacune présente des caractéristiques différentes dans les trois écoles de pensée : Confucianisme, Taoïsme et Bouddhisme. Les esthétiques confucéenne, taoïste et bouddhiste partagent des règles fondamentales mais adoptent des formes esthétiques diverses.[148]
Le Confucianisme applique le principe de « comparaison de vertu » (比德, bide) dans l'appréciation esthétique de la nature, et son appréciation du caractère humain met l'accent sur leur intégrité morale (風骨, fenggu). Le Confucianisme voit l'harmonie équilibrée (中和, zhonghe) comme l'état d'esprit idéal.[149][150]
Le Taoïsme, en revanche, préconise le non-être (無, wu) comme beauté dans son ontologie. L'esthétique taoïste apprécie la subtilité et la simplicité, la naturalité et l'absence de but de la beauté. Le Taoïsme considère que la beauté devrait être autonome, libre et suivre la nature (適性, shixing).[151]
Le Bouddhisme, quant à lui, situe sa beauté ontologique dans l'idée du nirvana, le bonheur ultime (涅槃寂樂, niepan jile). Son attitude envers la réalité est une affirmation négative : d'une part, la forme matérielle (色, rupa) n'est pas différente du vide sans forme (空, śūnyatā) ; d'autre part, toutes les choses visibles sont également différentes du vide.[152]
Cette grille permet ainsi de montrer comment plusieurs traditions chinoises relient l'expérience des formes à la saveur, à l'écriture, au cœur-esprit, à la voie et à l'accord avec les transformations naturelles. Elle ne se substitue pas aux différenciations historiques et doctrinales entre confucianisme, taoïsme et bouddhisme, mais offre un point d'entrée pour les comparer.
Le Confucianisme et l'esthétique morale
[modifier | modifier le wikicode]La bonté et la beauté
[modifier | modifier le wikicode]Dans la tradition confucéenne, la réflexion sur la beauté se développe en lien étroit avec celle sur la vertu, sans se confondre avec elle. Cette articulation, dont Confucius pose les premiers jalons et que Mencius puis Xunzi reprennent en l'infléchissant chacun à sa manière, constitue un trait durable de l'esthétique chinoise ancienne.[153][154]
Confucius : la beauté et la bonté
[modifier | modifier le wikicode]Confucius (551-479 avant notre ère) ne propose pas de définition systématique du « beau » (美, mei), mais le terme apparaît à plusieurs reprises dans les Entretiens (論語, Lunyu). Son examen permet de reconstituer une vision cohérente.[155]
Premièrement, mei désigne souvent les qualités admirables d'une personne. Confucius déclare : « L'homme accompli (君子, junzi) porte à l'achèvement les belles qualités (美, mei) d'autrui et ne porte pas à l'achèvement ses mauvaises qualités » (Entretiens 12.16). Le terme est ici employé en opposition au mal (惡, e), dans un registre éthique autant qu'esthétique.[156]
Deuxièmement, lorsqu'il s'agit de juger la qualité d'un voisinage, d'une œuvre ou d'une conduite, Confucius privilégie le contenu vertueux sur la forme : « Ce sont les manières humaines (仁, ren) qui font la beauté (美, mei) d'un voisinage » (Entretiens 4.1).[157]
L'exemple le plus net se trouve dans la comparaison entre deux musiques rituelles. Confucius dit de la musique Shao (韶, attribuée aux rois vertueux Yao et Shun) qu'elle est « parfaitement belle (美, mei) et parfaitement bonne (善, shan) », mais de la musique Wu (武, célébrant les conquêtes du roi Wu de Zhou) qu'elle est « parfaitement belle, mais pas parfaitement bonne » (Entretiens 3.25).[158] La distinction, fine, mérite attention : Confucius ne refuse pas à la musique guerrière sa perfection formelle ; il y voit une beauté incontestable que la bonté n'épuise pas. La beauté et la bonté restent donc analytiquement séparables, même lorsque la pleine excellence requiert leur conjonction.[159]
Le commentateur néo-confucéen Zhu Xi (1130-1200), dans ses Annotations rassemblées sur les Quatre Livres (四書章句集注, Sishu Zhangju Jizhu), formule la lecture qui deviendra classique en commentant précisément ce passage sur la musique : « La beauté (美, mei) est le déploiement sonore et formel ; la bonté (善, shan) est la substance de la beauté » (美者,聲容之盛 ; 善者,美之實也).[160] Il convient toutefois de noter que cette formule lapidaire, qui synthétise huit siècles de relecture confucéenne, durcit la position originelle de Confucius. Comme l'a souligné Li Zehou, l'identification pleine et entière de la beauté avec la bonté est davantage une construction Song-Ming, élaborée après l'absorption du bouddhisme Chan, qu'une thèse explicite des Entretiens.[161]
Mencius : l'accomplissement moral et la beauté forte
[modifier | modifier le wikicode]Mencius (372-289 avant notre ère) prolonge la réflexion confucéenne en l'orientant vers une anthropologie morale. Pour lui, la beauté est inséparable de l'épanouissement de la personnalité, mais elle dépasse en même temps la simple bonté.
Une fondation sensible commune. Mencius part d'une observation empirique : « Les bouches s'accordent sur les mêmes saveurs, les oreilles sur les mêmes sons, les yeux sur la même beauté. Les esprits seuls n'auraient-ils rien qu'ils approuveraient de manière commune ? Ce qu'ils approuvent en commun, ce sont les principes (理, li) de notre nature et les déterminations de la droiture (義, yi) » (Mencius 6A.7).[162] La beauté n'est donc pas seulement objet du plaisir des sens, mais aussi de l'esprit, et la jouissance morale est de la même étoffe que la jouissance esthétique : « Les principes de notre nature et les déterminations de la droiture sont agréables à mon esprit, comme la chair d'animaux nourris d'herbe et de céréales est agréable à ma bouche » (ibid.).[163]
Une échelle de la personnalité accomplie. La formulation la plus dense se trouve dans le dialogue avec Haosheng Buhai au sujet de Yuezhengzi (Mencius 7B.25). Mencius y déploie une échelle à six degrés :
« Ce qui est désirable est appelé bon (善). Avoir cela en soi-même, on l'appelle véritable (信). La plénitude est appelée belle (美). Être empli et rayonner, on l'appelle grand (大). Être grand et transformer, on l'appelle sage (聖). Être sage et insaisissable, on l'appelle divin (神). »[164]
Loin d'identifier purement et simplement le beau et le bon, Mencius distingue la beauté (« plénitude », chongshi 充實) à la fois du « bon » (le désirable) et du « véritable » (avoir le bon en soi), et la place au-dessus de ces deux niveaux. La beauté inclut la bonté, mais la transcende : être beau, c'est avoir si pleinement absorbé les principes de l'humanité (仁) et de la droiture (義) qu'ils se manifestent naturellement dans la conduite, la tenue et les manières.[165] Au-dessus de la beauté, la « grandeur » désigne le rayonnement de cette plénitude ; la « sagesse » y ajoute la puissance transformatrice ; le « divin » désigne l'accomplissement insondable, sans effort apparent. Ces niveaux, comme le note Liu Yuedi, ne sont pas purement moraux mais portent une charge esthétique et téléologique.[166]
Le qi débordant et la beauté forte. Cette plénitude trouve son support psychophysique dans ce que Mencius nomme le haoran zhi qi (浩然之氣), le « souffle débordant ». « J'excelle à cultiver mon qi débordant. […] Ce qi est immensément vaste et puissant. Nourri avec intégrité et non altéré, il emplit ciel et terre » (Mencius 2A.2).[167] Le souffle moral, accumulé par la pratique constante de la droiture, devient une force sensible. C'est ce que Li Zehou appelle la yanggang zhi mei (陽剛之美), une beauté ferme, vigoureuse et dynamique, qu'il tient pour la première grande catégorie esthétique chinoise.[168] Contrairement au sublime kantien, qui passe par la confrontation à une forme extérieure démesurée, la beauté forte mencéenne procède de la présentation directe d'une force morale subjective.[169]
Les quatre germes. L'ancrage de cette beauté morale dans la nature humaine repose sur la doctrine des « quatre germes » (四端, sì duān) : le sentiment de commisération (惻隱之心), germe de la bienveillance (仁) ; le sentiment de honte et d'aversion (羞惡之心), germe de la droiture (義) ; le sentiment de modestie et de déférence (辭讓之心), germe des rites (禮) ; le sentiment d'approbation et de désapprobation (是非之心), germe de la sagesse (智) (Mencius 2A.6).[170] Tout être humain disposant en lui-même de ces dispositions, l'éducation morale et esthétique est en principe ouverte à tous.
Le plaisir partagé. La dimension politique de cette esthétique apparaît dans le dialogue avec le roi Xuan de Qi (Mencius 1B.1). Mencius y compare trois manières de jouir de la musique : seul, avec quelques proches, ou avec le peuple. Le souverain digne, dit-il, est celui qui partage son plaisir avec ses sujets. La générosité du dirigeant et la qualité esthétique de son régime sont indissociables.[171]
La comparaison vertueuse (比德, bide)
[modifier | modifier le wikicode]La pensée pré-Qin développe une technique d'expression appelée bide (比德), « comparaison de la vertu » : les éléments naturels deviennent les supports symboliques de qualités morales. Comme l'analyse Li Zehou, cette pratique constitue un stade intermédiaire entre l'imagerie magico-religieuse archaïque et le déploiement, beaucoup plus tardif, de la métaphore proprement poétique.[172]
Confucius en offre la formulation classique : « L'homme de sagesse (智者, zhi zhe) prend plaisir aux rivières, l'homme d'humanité (仁者, ren zhe) prend plaisir aux montagnes ; l'homme de sagesse agit, l'homme d'humanité demeure tranquille ; l'homme de sagesse se réjouit, l'homme d'humanité atteint la longévité » (Entretiens 6.23). Ici, l'eau évoque la mobilité de l'intelligence, la montagne la fermeté de la conscience morale.[173] Mencius reprend ce procédé en consacrant à l'eau plusieurs développements : « Il y a un art dans la contemplation de l'eau. Il faut la regarder dans ses vagues. Le soleil et la lune sont lumineux, et leur lumière pénètre les plus infimes ouvertures. L'eau qui s'écoule ne dépasse jamais un creux sans l'avoir empli ; de même, celui qui s'attache à la voie du sage ne se précipite pas à travers les leçons, mais en achève chacune avant de passer à la suivante » (Mencius 7A.24).[174] La persévérance et la rigueur progressive deviennent des qualités lisibles dans le comportement de l'eau.
Le jade fournit un autre support privilégié. Le Liji (禮記, Livre des rites), chapitre « Pin Yi » (聘義), met dans la bouche de Confucius un développement où l'on prête au jade onze vertus (humanité, sagesse, droiture, rites, etc.) en raison de ses propriétés physiques : sa chaleur au toucher, son éclat, sa résistance sans rudesse, sa résonance claire.[175] Une formulation parallèle se trouve dans le Guanzi (管子), chapitre « Shuidi » (水地, « L'eau et la terre »), où le jade incarne neuf qualités morales par ses caractéristiques sensibles.[176]
Xunzi (vers 310-238 avant notre ère) systématise la pratique en comparant l'eau « à la vertu, à la droiture, à la voie, au courage et à la volonté ».[177] Dans un autre passage, recueilli au chapitre « Yao Wen » (堯問) du Xunzi, Confucius répond à Zigong, qui s'inquiète de devoir servir un supérieur, en lui proposant la terre comme modèle : « Servir autrui, n'est-ce pas comme la terre ? Creusez-la, vous trouverez une source ; semez-y, les cinq céréales y pousseront ; arbres et herbes s'y multiplieront, oiseaux et bêtes s'y nourriront. On y vit, on y meurt. Elle prodigue ses bienfaits sans relâche. »[178] La terre symbolise ici l'inépuisable disponibilité du subalterne fidèle.
Cette esthétique de l'analogie morale, comme le note Li Zehou, mobilise toujours la connaissance rationnelle pour appeler une résonance émotionnelle : les caractéristiques physiques d'un objet, connues par l'expérience commune, deviennent le support sensible d'une catégorie éthique.[179]
Xunzi : la perfection morale, condition de la véritable beauté
[modifier | modifier le wikicode]Plus exigeant que ses prédécesseurs sur le plan de la rectification morale, Xunzi soutient que « ce qui est imparfait et impur ne mérite pas le nom de beau » (凡不純粹者不得謂之美).[180]
Une beauté à deux niveaux. Le Xunzi reconnaît d'abord la puissance du désir sensible, que la tradition interprétative postérieure a souvent qualifié de premier niveau de beauté, sans que cette catégorisation soit explicitement formulée dans les passages eux-mêmes. La nature humaine inclut, selon lui, la recherche de cette satisfaction : « Les yeux désirent l'extrême en matière de visions, les oreilles en matière de sons, les bouches en matière de saveurs, les nez en matière d'odeurs, les corps en matière de confort. Ces cinq extrêmes, la disposition naturelle des gens ne peut éviter de les désirer » (Xunzi 11).[181] Xunzi prend acte du fait que le désir humain est sans limite naturelle et que l'éliminer serait illusoire.
L'équilibre par la réflexion. Comment dès lors résoudre la tension entre le désir illimité et la finitude des biens disponibles ? Par l'auto-régulation : « Bien que les désirs ne puissent être éliminés, lorsque ce qui est recherché n'est pas obtenu, l'homme réfléchi régulera sa recherche » (Xunzi 22).[182] Contrairement à Mencius, Xunzi tient la nature humaine pour mauvaise au sens où ses dispositions, livrées à elles-mêmes, produisent désordre et conflit. La cultivation par les rites, l'étude et la musique est donc indispensable.[183]
La beauté du gentilhomme. La beauté véritable, supérieure à celle des sens, est celle de la personnalité morale forgée par l'étude et l'effort : « Le gentilhomme (君子) sait que tout ce qui est imparfait et impur ne mérite pas le nom de beau. Il récite donc son apprentissage pour le maîtriser, le médite pour le comprendre, se conduit pour y demeurer, écarte ce qui le menace pour le nourrir. Finalement, le pouvoir et le profit ne peuvent l'ébranler, les masses ne peuvent le déplacer, et rien sous le ciel ne peut le secouer » (Xunzi 1).[184] Cette stabilité morale, fruit d'un long travail sur soi, constitue pour Xunzi la beauté la plus haute. Elle se distingue, par sa genèse, de la beauté que Mencius rattache aux dispositions natives des « quatre germes » : pour Xunzi, la beauté du caractère n'est jamais donnée, toujours acquise par l'éducation.
L'esprit pacifié, condition de la jouissance. L'éducation morale modifie en retour la perception du monde sensible. « Si le cœur est paisible et joyeux, alors même si les visions sont inférieures à l'ordinaire, elles suffisent à nourrir les yeux ; même si les sons sont inférieurs à l'ordinaire, ils suffisent à nourrir les oreilles. Les légumes et le ragoût suffisent à nourrir le palais ; les vêtements grossiers et les chaussures de fil grossier suffisent à nourrir le corps. Une cabane de chaume, des roseaux pour literie, une table basse et un tapis suffisent à nourrir la forme physique. Ainsi, même en manquant des meilleures des dix mille choses, on peut encore nourrir sa joie » (Xunzi 22).[185] La frugalité du gentilhomme n'est pas ascèse : elle est une forme de jouissance plus profonde, libérée de la dépendance à l'objet.
Synthèse : une articulation, non une fusion
[modifier | modifier le wikicode]La tradition confucéenne pré-impériale construit donc, plutôt qu'une équivalence pure et simple de la beauté et de la bonté, une articulation soigneusement modulée :
- Dimension morale et expressive. La beauté la plus haute n'est pas une qualité formelle autonome, mais l'expression sensible d'une plénitude morale. Mencius la place toutefois au-dessus de la simple bonté, comme rayonnement de celle-ci dans le caractère intégral.[186]
- Dimension anthropologique. Pour Mencius, les dispositions morales natives (les « quatre germes ») rendent possible une beauté de l'accomplissement personnel. Pour Xunzi, c'est l'éducation des sens et des désirs, par les rites et la musique, qui rend possible la perception d'une beauté véritable. Les deux positions s'opposent sur l'origine, mais convergent sur la fonction médiatrice de la culture.[187]
- Dimension éducative. L'étude des rites (禮, li) et de la musique (樂, yue) est solidaire de la cultivation morale. Confucius énonce ainsi la séquence : « Sois éveillé par la poésie, établi par les rites, accompli par la musique » (Entretiens 8.8).[188] Cette triade restera la matrice de la pédagogie confucéenne.[189]
- Dimension symbolique. Le bide permet de lire dans les objets naturels (eau, montagne, jade, terre) le miroir de qualités morales, et de fonder ainsi une appréciation esthétique de la nature qui n'est pas purement contemplative.[190]
Cette articulation se distingue des traditions qui séparent nettement esthétique et éthique. Comme l'a observé Haun Saussy, le terme chinois mei ne recouvre pas exactement le « beau » occidental hérité de Platon et de Kant ; il désigne plutôt une impression agréable d'ordre et d'harmonie, sans qu'on ait jamais composé en Chine impériale un traité systématique consacré à mei comme catégorie autonome.[191] La pleine fusion métaphysique du beau et du bon, telle qu'elle s'exprime chez Zhu Xi, est l'aboutissement d'un long travail néo-confucéen qui intègre l'apport du Chan et du taoïsme, et que Confucius et Mencius n'avaient pas encore explicitement formulé.[192]
L'intégrité morale (風骨, fenggu)
[modifier | modifier le wikicode]La catégorie de fenggu (風骨, littéralement « vent et os ») occupe une place centrale dans la critique littéraire et artistique chinoise des Six Dynasties et au-delà. Le terme désigne à la fois l'intégrité morale d'une personnalité et la vigueur d'une œuvre, qu'il s'agisse de littérature, de calligraphie ou de peinture.[193]
Origine et composition du terme
[modifier | modifier le wikicode]Le contexte Wei-Jin. Fenggu émerge dans le vocabulaire critique sous les dynasties Wei et Jin (220-420), période marquée par l'effondrement de l'ordre confucéen Han et par l'essor du néo-taoïsme (玄學, Xuanxue). C'est l'époque où la personnalité individuelle, sa physionomie spirituelle et sa singularité d'expression deviennent objets d'attention soutenue, comme en témoigne le Shishuo Xinyu (世說新語, Nouveaux récits des propos du monde) compilé par Liu Yiqing (403-444).[194]
Composition étymologique. Le caractère feng (風, « vent ») désigne d'abord, dans les sources Wei-Jin, l'allure spirituelle et le rayonnement d'une personne. Le Shishuo Xinyu use largement de composés tels que fengshen (風神, « esprit et manière »), fengqi (風氣, « atmosphère et souffle »), fengyun (風韻, « résonance de l'allure »), fengzi (風姿, « port et tenue »). Wang Yifu se décrit lui-même comme « d'un esprit et de manières extraordinaires » (風神英俊) ; Huan Yi loue Xie An en disant que « ce jeune homme a un esprit et des manières clairs et pénétrants » (此兒風神秀徹).[195]
L'os comme support métaphorique. Le terme gu (骨, « os ») désigne la structure intérieure, la charpente. Par analogie, on parle de l'« os » d'un caractère ou d'une œuvre : ce qui en constitue l'armature et la fermeté. Gu Kaizhi (顧愷之, vers 348-409), dans son Lun Hua (論畫, Sur la peinture), parle déjà du « particulier de l'os » (骨法特奇, gufa te qi) pour qualifier la facture intérieure d'un trait.[196] Le composé fenggu unit ainsi le rayonnement perceptible (le « vent ») et l'armature interne (l'« os ») : la qualité spirituelle visible et la structure solide qui la soutient.
L'intégration confucéenne
[modifier | modifier le wikicode]Une catégorie composite. Bien que la sensibilité Wei-Jin soit marquée par le taoïsme philosophique et la recherche du détachement, fenggu ne s'oppose pas à l'éthique confucéenne. Des figures comme Xiang Xiu soutiennent que le mingjiao (名教, l'enseignement confucéen des noms) trouve son origine dans la nature, ce qui permet une intégration des deux traditions.[197] Lorsque le confucianisme retrouve sa position dominante sous les Tang, la composante éthique de fenggu devient prépondérante.
Ainsi, Wang Xizhi voit en Chen Xuanbo un homme « aux os droits » (正骨, zhenggu), terme qui condense la rectitude morale. Chen Xuanbo, fonctionnaire des Jin de l'Ouest, était connu pour son intégrité (方正, fangzheng), notion morale d'inspiration confucéenne.[198]
Liu Xie et la théorisation littéraire. La transposition systématique de fenggu dans la critique littéraire est l'œuvre de Liu Xie (vers 465-522). Dans le Wenxin Diaolong (文心雕龍, L'Esprit de la littérature et la sculpture du dragon), il consacre à cette catégorie un chapitre entier et la rattache aux poèmes feng (風) du Classique de la poésie (詩經, Shijing), où s'exprime l'idéal d'éducation morale par le chant.[199] L'ouvrage de Liu Xie, comme le note Cai Zong-qi, marque l'aboutissement d'un effort de systématisation de la pensée littéraire amorcé sous les Qi et les Liang ; il code rhétorique et tropes selon une grille héritée du Yi jing et combine philologie classique et théorisation des genres.[200]
Postérité dans la critique poétique. Lorsque le confucianisme reprend sa place centrale après les Tang, la lecture morale de fenggu prédomine. Chen Ziang (661-702) loue, dans sa Préface aux Bambous (修竹篇序), le fenggu des poètes Han et Wei ; Yin Fan, dans le Heyue Yingling Ji (河嶽英靈集), parle d'« avoir un caractère imposant » ; Yan Yu, dans le Canglang Shihua (滄浪詩話), loue « l'intégrité morale comme sous la dynastie Tang florissante ».[201]
Les dimensions de la beauté fenggu
[modifier | modifier le wikicode]Première dimension : l'engagement et l'intégrité. La beauté fenggu exprime d'abord l'engagement dans le monde et la fidélité au souverain, le souci du peuple et la responsabilité envers l'ordre politique du « monde sous le Ciel » (天下, tianxia). Elle s'incarne dans des vers comme ceux de Chen Ziang : « Sentant les temps, je pense à servir la patrie ; je tire l'épée et m'élance hors des halliers » (感時思報國,拔劍起蒿萊).[202] Ou dans ceux de Du Fu : « Toute l'année inquiet pour le peuple, mon cœur brûle au souvenir de ses souffrances » (窮年憂黎元,嘆息腸內熱).[203] La loyauté (忠, zhong) et la droiture (義, yi) sont, selon Ji Yun (1724-1805), les sources mêmes du fenggu : « La loyauté et la droiture croissent de l'esprit. L'intégrité morale croît de l'intérieur. »[204]
Deuxième dimension : l'émotion directe et passionnée. Fenggu se caractérise par des émotions sans détour, sans réserve excessive. Le poète n'enveloppe pas son sentiment, il l'expose. Du Fu écrit : « Les larmes éclaboussent quand je ressens les temps ; mon cœur est saisi à la séparation, jusqu'à craindre le chant des oiseaux » (感時花濺淚,恨別鳥驚心).[205] Cao Zhi proclame : « Prêt à mourir pour la nation, je tiens la mort pour un retour chez moi » (捐軀赴國難,視死忽如歸).[206]
À cette vigueur, le philosophe Zhu Guangqian (1897-1986) oppose l'idéal du pingdan (平淡, « fadeur ordinaire »), souvent rapproché d'une sensibilité taoïsante et lettrée, mais intégré à des milieux poétiques fort divers : « La beauté forte est dynamique ; la beauté douce est statique. »[207] Là où le pingdan aspire au détachement et à la sérénité, fenggu valorise un monde dynamique et passionné. Les poèmes de Cen Shen sur la frontière exemplifient ce monde en mouvement : « Le vent du nord souffle et brise l'herbe blanche ; en huitième mois, le ciel barbare est déjà couvert de neige. Soudain, comme une brise printanière nocturne, mille arbres, dix mille arbres, fleurissent en fleurs de poirier. »[208]
Troisième dimension : la vigueur structurelle. La beauté fenggu possède la vigueur du caractère, du trait et du timbre. Liu Xie décrit ses caractéristiques comme « solide et pratique, lumineuse et neuve » (剛健實踐,輝光日新), « pleine de vitalité » (生氣淋漓).[209] Une œuvre dépourvue de fenggu est dite « sans os » (無骨, wu gu) ; une œuvre vigoureuse possède la « force des os » (骨力, guli). Cette terminologie de la force constitue un répertoire critique stable : « os sévères » (剛骨, ganggu), « caractère puissant » (雄風, xiongfeng), « os extraordinaire » (奇骨, qigu). Liu Xie résume : fenggu désigne « des manières fraîches et des os escarpés » (風清骨峻).[210]
Personnalité et œuvre
[modifier | modifier le wikicode]Fenggu, d'abord catégorie d'évaluation de la personnalité, devient avec Liu Xie une catégorie esthétique appliquée aux œuvres. Mais comme le souligne Ye Xie (1627-1703) dans son Yuan Shi (原詩, De la poésie), « le fondement de la poésie réside dans le cœur de la personne » (詩本人心).[211] La beauté d'une œuvre demeure indissociable du caractère de son auteur. Le confucianisme classique exprime cette priorité par la formule « la voie est la racine, l'art la branche » (道本藝末).[212] Sans fondation morale, l'art se réduit à la « sculpture d'insectes » (雕蟲小技, diaochong xiaoji), virtuosité sans portée.
C'est pourquoi de nombreux critiques font de fenggu le critère principal de la poésie : « En poésie, fenggu est l'élément principal » (詩以風骨為主), écrit Li Chonghua dans ses Zhenyi Zhai Shi Shuo (貞一齋詩說).[213] Mao Xianshu (1620-1688) précise : « La poésie met l'accent sur fenggu, pas seulement sur l'élégance littéraire » (詩重風骨,不專文采).[214]
L'évaluation critique mobilise ce critère pour distinguer les œuvres d'envergure : le Chu Ci (楚辭) a « un grand fenggu », selon Liu Xizai ; les poèmes de Cao Zhi ont « un caractère extraordinairement imposant et des couleurs littéraires luxuriantes » (骨氣奇高,詞采華茂), selon Zhong Rong dans le Shipin (詩品) ; Chen Boyu écrit avec « une force d'os puissante, des images vives et un sens profond » (骨力雄健,意象鮮明,色彩絢麗,寓意深遠), juge Mao Xianshu.[215]
Le style poétique et l'effet d'ampleur
[modifier | modifier le wikicode]Au-delà de l'éthique personnelle, fenggu s'incarne dans un style. Les procédés caractéristiques sont les « mots francs » (言辭剛直, yanci gangzhi), les « pinceaux comme des os » (用筆如骨), les « pics imposants de mots » (詞鋒崢嶸). Ces moyens donnent naissance à ce que Qi Zhixiang, dans une catégorie interprétative moderne, propose d'appeler un « sublime numérique » (數字的崇高, shuzi de chonggao), c'est-à-dire un effet d'immensité produit par l'accumulation de grandeurs et d'images quantitatives.[216]
Li Bai en offre l'illustration célèbre dans Adieu au correcteur à la tour de Xie Tiao à Xuanzhou : « Les essais de Penglai ont les os de Jianan ; entre eux, le jeune Xie produit une note claire. Tous deux portent un élan tranquille et de grandes pensées qui s'envolent ; je voudrais monter au ciel bleu et saisir la lune lumineuse » (蓬萊文章建安骨,中間小謝又清發。俱懷逸興壯思飛,欲上青天攬明月).[217]
D'autres œuvres déploient cette ampleur. La chanson populaire Chilechuan (敕勒川) chante la steppe du nord : « Plaine de Chile, sous les monts Yin ; le ciel est comme une yourte qui couvre les quatre étendues sauvages. Le ciel est immense, la nature est vaste ; le vent souffle, l'herbe se courbe, on voit alors les vaches et les moutons » (敕勒川,陰山下。天似穹廬,籠蓋四野。天蒼蒼,野茫茫,風吹草低見牛羊). Wang Zhihuan, dans Le Pavillon de la Cigogne (登鸛雀樓), résume cette ambition d'élargissement : « Si l'on veut voir mille lis, il faut monter encore d'un étage » (欲窮千里目,更上一層樓).[218]
Un ensemble d'œuvres sous le signe de fenggu
[modifier | modifier le wikicode]On peut ainsi regrouper, dans une perspective critique, plusieurs œuvres et auteurs sous le signe de fenggu : les Chu Ci, les poèmes de la période Jianan (avec Cao Cao, Cao Pi, Cao Zhi et les Sept Maîtres), Zuo Si, Chen Ziang, Du Fu, Gao Shi, Cen Shen, Wang Changling, Wang Zhihuan, Lu You, Xin Qiji. Ces auteurs forment un ensemble que la critique chinoise tient pour caractérisé par la fermeté intérieure et l'ampleur extérieure, sans qu'il faille y voir une école constituée et reconnue comme telle par tous les critiques chinois.[219] Cette beauté ferme, comme l'analyse Li Zehou, prolonge sous une forme stylistique la yanggang zhi mei de Mencius : elle exprime l'idée qu'une force morale intériorisée peut se déployer dans une ampleur cosmique, sans passer par une séparation stricte entre monde humain et ordre naturel.[220]
Le Taoïsme et l'esthétique du non-être
[modifier | modifier le wikicode]Le sublime dans le non-être (無, wu)
[modifier | modifier le wikicode]Par contraste avec certaines traditions européennes qui ont privilégié la forme, la présence et la visibilité, une part importante des textes taoïstes et taoïsants valorise ce qui se dérobe, se retire ou demeure indéterminé : le silence en deçà des sons, la fadeur en deçà des saveurs, l'informe en deçà des contours. Le concept-clé en est wu (無), terme habituellement traduit par « non-être » ou « rien », mais qui désigne, dans le Laozi et le Zhuangzi, moins une absence qu'une plénitude virtuelle, une réserve d'où surgissent toutes les déterminations. Cette orientation n'est pas un bloc homogène : elle traverse des œuvres et des écoles dont les positions varient sensiblement, du Daodejing au Xuanxue des Wei-Jin, du Huainanzi à la critique picturale lettrée. Les pages qui suivent en parcourent les principales articulations.
Comme l'observe le philosophe Marcello Ghilardi, wu désigne le vide dans son rapport à la plénitude, l'absence comme corrélat d'un être-là (you) : « la vie se déploie entre l'occultation et la manifestation. Wu est à l'origine de toute forme et de toute image, c'est la matrice d'où chaque image-phénomène émerge et dans laquelle elle se dissout. Mais wu n'est pas l'origine absolue, le principe ou l'archè indépendant de toute plénitude. Il est au contraire conditionné, déterminé, relativisé par la plénitude ».[221] Le wu et le you sont co-dépendants, à la manière de l'encre et du papier, ou de la main et du cœur dans la peinture chinoise.
Laozi : le grand son est imperceptible, la grande image est sans forme
[modifier | modifier le wikicode]Le chapitre 41 du Daodejing (道德經, Livre de la Voie et de la Vertu) condense en une formule l'intuition fondamentale : dayin xisheng, daxiang wuxing (大音希聲,大象無形), « le grand son est imperceptible, la grande image est sans forme ». L'idée n'est pas, comme on le croit parfois, que la beauté véritable serait invisible et inaudible. Elle est plus subtile. Toute forme déterminée est, par définition, une limitation : un son distinct, c'est ce son-ci et non un autre ; une image arrêtée, c'est cette figure-ci à l'exclusion des autres. Le « grand son » ou la « grande image » sont ceux qui n'ont pas choisi, qui demeurent dans la matrice d'où toutes les formes peuvent surgir.
Wang Bi (王弼, 226-249), commentateur néo-taoïste du Daodejing, éclaire cette idée. Selon lui, le Dao est sans forme et sans nom : « le temps avant qu'il n'y ait aucune forme ni aucun nom est le commencement des dix mille choses [...] Le Dao, parce qu'il est sans forme et sans nom, est ce qui donne naissance et porte à l'achèvement les dix mille choses ».[222] Le wu n'est pas un néant : « on voudrait dire qu'il n'existe pas, mais les choses parviennent à l'existence grâce à lui ; on voudrait dire qu'il existe, mais nous n'en voyons pas la forme. C'est pourquoi le texte parle de "forme de ce qui n'a pas de forme, image de ce qui n'a pas d'existence sensible" ».[223]
Ce que dit Wang Bi, c'est qu'on ne doit pas confondre le non-être taoïste avec le néant absolu. Il s'agit plutôt d'un état antérieur à toute distinction, d'une virtualité féconde. Le chapitre 14 du Daodejing le décrit par trois négations : on le regarde sans le voir, on l'écoute sans l'entendre, on le palpe sans le toucher. Il échappe simultanément aux trois sens majeurs. Ces trois aspects fusionnent en une seule unité, que Laozi nomme xuan (玄), « mystérieux », et da (大), « grand », parce qu'il enveloppe toutes choses sans s'identifier à aucune.
Zhuangzi : la grande beauté du Ciel et de la Terre
[modifier | modifier le wikicode]Zhuangzi (莊子, vers 369-286 avant notre ère) approfondit l'intuition de Laozi et la prolonge dans le domaine esthétique. Le chapitre Zhibeiyou (知北遊, « La connaissance errant vers le Nord ») contient l'une des phrases les plus célèbres de l'esthétique chinoise : tiandi you damei er buyan (天地有大美而不言), « le Ciel et la Terre ont une grande beauté mais ne la disent pas ». Les quatre saisons ont des lois manifestes mais n'en discutent pas ; les dix mille choses ont des principes d'accomplissement mais ne les expliquent pas.
Cette phrase a une portée philosophique majeure, dont Li Zehou éclaire l'enjeu. Là où Xunzi, dans la tradition confucianiste, affirmait que « sans l'artifice, la nature ne pourrait s'embellir elle-même », Zhuangzi soutient la thèse inverse : c'est précisément parce que le Ciel et la Terre « ne parlent pas » qu'ils sont beaux ; c'est parce qu'aucun artifice humain ne s'y mêle qu'ils possèdent la « grande beauté ».[224] L'opposition est nette : pour les confucéens, la beauté requiert l'effort humain, le rite, la mise en forme ; pour Zhuangzi, la beauté authentique est celle qui n'a besoin de personne pour exister, celle qui est ziran, « ainsi de soi-même ».
L'idéal esthétique qui en découle modifie la notion même de sujet contemplant. Comme l'écrit Li Zehou, là où l'attitude confucianiste maintient l'homme comme maître de la nature (le sage « prend plaisir aux rivières, prend plaisir aux montagnes »), Zhuangzi inverse le rapport : la vastitude de la nature surpasse l'insignifiance du monde humain. « Combien est sans bornes la beauté de la nature, combien incertaine la vie humaine » : ce dicton chinois exprime un sentiment qui marquera durablement la sensibilité des lettrés et la poésie de paysage.[225]
Zhuangzi pousse jusqu'à ses conséquences l'idée d'une beauté indépendante du sensible. Dans le chapitre Zhile (至樂, « Le bonheur parfait »), il oppose le bonheur du monde (richesses, honneurs, plaisirs sensuels) à un bonheur d'un autre ordre : zhile wule (至樂無樂), « le bonheur ultime est non-bonheur ». La formule est paradoxale, comme souvent chez Zhuangzi, mais son sens devient clair lorsqu'on la rapproche de l'idée du « grand son imperceptible ». Le bonheur ultime n'est pas une intensification du plaisir : c'est un état où la dépendance même à l'égard du plaisir extérieur s'est dissoute. Il consiste, comme dit Zhuangzi, à « ne rien faire pour obtenir le plaisir », ce que la plupart des gens prennent pour un grand mal et ce que le sage considère comme le plus grand des biens.
Le Lüshi chunqiu et le Huainanzi : la saveur de l'insipide
[modifier | modifier le wikicode]L'idée d'une beauté du non-être se diffuse, sous les Qin et les Han, dans des œuvres syncrétiques. Le Lüshi chunqiu (呂氏春秋, Printemps et Automnes de Lü Buwei), compilé vers 239 avant notre ère sous l'égide du chancelier Lü Buwei, transpose cette esthétique dans le registre politique : seule la personne capable de « sentir l'invisible, d'entendre l'inaudible et de saisir l'indescriptible » peut être dite connaître le Dao.
Le Huainanzi (淮南子), composé sous la direction de Liu An (劉安, vers 179-122 avant notre ère), prince de Huainan, va plus loin. Le chapitre 1, Yuandao xun (原道訓, « Traité sur l'origine, le Dao »), pose que « la vie émerge du non-être, la réalité émerge du vide » (生乎無,實乎虛).[226] Les couleurs émergent de l'absence de couleur, la musique émerge du silence, les saveurs émergent de la fadeur. Le texte tire de ce principe une conséquence esthétique : la beauté de la forme est limitée, tandis que celle de l'informe ne l'est pas. Les objets sensibles du plaisir, plats raffinés, vêtements brodés, musiques touchantes, sont des supports, non des fins. « Ce qui est sans son est ce qui est véritablement audible, et ce qui est sans goût est ce qui est véritablement savoureux » (故無聲者可聽,無味者可嘗).[227]
Cette idée de la fadeur (淡, dan) comme saveur suprême connaîtra une longue postérité dans l'esthétique chinoise. Li Zehou montre comment elle devient, à partir des Tang, le critère majeur de l'appréciation poétique et picturale. Mei Yaochen (1002-1060), poète des Song, l'a résumée en une formule : « rien n'est aussi difficile, en poésie ancienne ou moderne, que le simple et le fade ». Su Shi (1037-1101) la reprend : « lorsqu'on commence à écrire, on vise l'atmosphère extraordinaire et la couleur éclatante ; mais en mûrissant on commence à viser le fade et le simple ».[228]
Le Xuanxue : l'être pensé à partir du non-être
[modifier | modifier le wikicode]Sous les Wei et les Jin (220-420), le Xuanxue (玄學, traduit habituellement par « étude du mystérieux » ou « néo-taoïsme », parfois « apprentissage abscons ») élabore une véritable métaphysique du wu. Le mouvement réunit Wang Bi (226-249), He Yan (mort en 249), Guo Xiang (mort en 312), et constitue, selon Zong-qi Cai, le cadre intellectuel central pour l'esthétique des Six Dynasties.[229]
La thèse centrale de Wang Bi peut s'énoncer ainsi : yi wu wei ben (以無為本), « prendre le non-être pour racine ». Tous les êtres dérivent du non-être ; le non-être est leur fondement. Mais Wang Bi précise aussitôt que la relation entre les deux n'est pas celle d'une création temporelle : il s'agit plutôt d'un rapport de substance (體, ti) à fonction (用, yong). Son commentaire au chapitre 11 du Daodejing fournit l'analogie classique. Lorsqu'on fabrique une roue, un récipient ou une chambre, ce qui rend l'objet utilisable n'est pas le bois, l'argile ou les murs, mais bien le vide qui s'y trouve. Comme le commente Wang Bi : « que le bois, l'argile et le mur puissent former ces trois choses [roue, vase, chambre], cela dépend dans chaque cas du fait d'atteindre la fonctionnalité à travers le rien ».[230]
L'enjeu n'est pas seulement métaphysique : il est esthétique. Si le non-être est ce qui rend possible toute fonction, alors la beauté véritable d'une œuvre d'art ne tient pas seulement à ce qu'elle montre, mais à ce qu'elle ménage de vide, à l'espace qu'elle laisse à l'imagination du spectateur. C'est cette idée qui informera, sous une forme ou une autre, toute la peinture de paysage chinoise, où les zones non peintes du rouleau jouent un rôle aussi important que les zones travaillées.
Tous les Wei-Jin ne suivent pas Wang Bi. Guo Xiang, dans son commentaire sur le Zhuangzi, conteste l'antériorité du non-être : pour lui, wu signifie simplement « rien » et ne saurait engendrer you. Les choses se génèrent elles-mêmes (zisheng, 自生) ; elles sont « ainsi de soi-même » (ziran, 自然) sans cause extérieure.[231] La controverse entre les partisans du non-être (guiwu) et ceux de l'être (chongyou), formalisée par Pei Wei (267-300) dans son Chongyou Lun (崇有論, « De la valorisation de l'être »), structurera durablement la pensée chinoise médiévale.
Les expressions artistiques du non-être
[modifier | modifier le wikicode]L'esthétique du wu n'est pas restée spéculative. Elle a informé tous les arts chinois et leur a donné certains de leurs traits les plus reconnaissables.
La beauté du silence. Là où Laozi affirmait que « le grand son est imperceptible », plusieurs lettrés des Wei-Jin ont fait du silence un objet esthétique à part entière. Ruan Ji (阮籍, 210-263), théoricien de la musique, écrit dans le Qing si fu : « les formes que l'on peut voir ne sont pas les plus belles des visions, et les notes que l'on peut entendre ne sont pas la plus fine des musiques ».[232] Le préambule poétique de Ruan Ji aboutit à une thèse précise : il faut un « mystère caché sans forme » et une « tranquillité parfaite sans bruit » pour qu'apparaisse la véritable pureté.
La légende veut que Tao Yuanming (陶淵明, 365-427) possédait une cithare guqin (古琴) sans cordes. Chaque fois qu'il avait du vin, il caressait l'instrument muet et exprimait par ses gestes ce qu'aucune corde n'aurait rendu.[233] L'anecdote suggère que la musique la plus haute réside moins dans le son produit que dans la disposition intérieure qui le rend possible.
La beauté de l'absence de forme. En peinture, l'idéal d'« aller au-delà de l'image » (象外, xiangwai) s'installe dès les Wei-Jin. Xie He (謝赫, actif vers 500-535), peintre et critique, formule dans son Guhua Pinlu (古畫品錄) les « six règles » (六法, liufa) qui deviendront le code de la critique picturale chinoise. La première de ces règles, qiyun shendong (氣韻生動), « résonance spirituelle, mouvement vivant », exige que la peinture rende le souffle vital plutôt que l'apparence extérieure.[234] L'image, ici, ne vaut pas pour ce qu'elle montre, mais pour ce qu'elle suggère au-delà d'elle-même.
Le non-agir et la beauté. Sur le plan éthique, le wuwei (無為, « non-agir » ou « agir sans intervenir ») devient un idéal de vie autant qu'un idéal artistique. Les lettrés des Wei-Jin, traumatisés par les guerres et les exécutions politiques (Ji Kang fut décapité en 262), se réfugient dans une esthétique de la retraite, du jardin, de la conversation pure (qingtan, 清談).[235] Le sage taoïste, qui « ne fait rien et tout est fait », sert de modèle à une éthique de la non-intervention qui se prolonge dans l'art : le coup de pinceau réussi est celui qui paraît être venu de lui-même, sans effort visible.
La limite du sensible et l'ouverture de l'infini
[modifier | modifier le wikicode]L'esthétique du non-être n'est pas une dévaluation du sensible. Elle pose au contraire une question subtile : comment le sensible peut-il s'ouvrir à plus que lui-même ? Zhuangzi, dans un passage célèbre du chapitre Tiandi (天地), prévient contre l'excès sensoriel : « les cinq couleurs confondent les yeux et les rendent moins perçants ; les cinq sons musicaux confondent les oreilles et les rendent moins fines ; les cinq saveurs gâtent la bouche et la rendent moins sensible ». Ce n'est pas le sensible qui est en cause, mais sa saturation. Une oreille assaillie de bruits ne distingue plus rien ; une bouche habituée aux saveurs fortes ne perçoit plus les nuances.
La proposition esthétique qui s'en dégage est précise. Pour entendre véritablement la musique, il faut savoir entendre le silence qui la borde. Pour goûter véritablement une saveur, il faut être capable d'apprécier la fadeur. Pour voir véritablement une peinture, il faut percevoir l'invisible qu'elle suggère. Le wu n'est pas l'opposé du you : il en est la condition de possibilité, l'horizon qui empêche le sensible de se refermer sur lui-même.
On peut, par analogie, parler à ce propos d'un « sublime du non-être ». La catégorie est moderne et n'appartient pas au vocabulaire chinois ancien, qui ne pense pas le sublime au sens où l'entendent Burke ou Kant ; elle sert ici à nommer une orientation où la beauté infinie du Dao se laisse pressentir dans l'absence, le silence, la fadeur et l'informe. Cette orientation a marqué durablement la peinture lettrée, la calligraphie, la poésie et l'art des jardins en Chine, et continue, par l'intermédiaire de François Cheng, François Jullien et de quelques autres, de nourrir la réflexion esthétique contemporaine.
Le mystère et la subtilité (玄妙, xuanmiao)
[modifier | modifier le wikicode]Deux notions étroitement liées, le mystère (玄, xuan) et la subtilité (妙, miao), forment ensemble le composé xuanmiao (玄妙), qui désigne l'horizon ultime de l'esthétique taoïste. Le terme est difficile à traduire : « mystérieux et subtil » en rend l'orientation générale, mais perd la richesse sémantique de l'original. Xuan évoque la profondeur obscure, la couleur sombre du ciel nocturne ; miao évoque le merveilleux qui échappe au discours. Combinés, ils désignent la qualité de ce qui est à la fois infiniment profond et ineffablement délicat.
La subtilité (妙, miao) : le merveilleux au-delà de la forme
[modifier | modifier le wikicode]Le caractère miao n'apparaît pas dans le Shuowen jiezi (說文解字), le premier dictionnaire étymologique chinois (vers 100 de notre ère). Cette absence invite à la prudence dans l'analyse étymologique : on ne peut en déduire grand-chose à elle seule. En revanche, l'usage philosophique et critique du terme se développe nettement dans les textes pré-Han et Han : Daodejing, Lüshi chunqiu, Shiji de Sima Qian, Hanshu de Ban Gu.
Le chapitre 1 du Daodejing contient l'occurrence canonique : « toujours sans désir, nous devons être trouvés si nous voulons sonder son profond mystère [妙, miao] ; mais si le désir est toujours en nous, sa frange extérieure est tout ce que nous verrons. Sous ces deux aspects, il est essentiellement le même, mais à mesure que le développement se produit, il reçoit des noms différents. Ensemble, nous les appelons le mystère [玄, xuan], et le mystère est le portail de tout ce qui est subtil et merveilleux ».[236] Le texte original (玄之又玄,眾妙之門, xuan zhi you xuan, zhong miao zhi men) établit dès le premier chapitre le lien étroit entre xuan et miao : le mystère est le portail par lequel s'ouvre l'accès à toutes les subtilités.
Le commentaire de Wang Bi précise que miao désigne « la subtilité ultime » (至妙, zhi miao), ce qui se dérobe à la saisie discursive parce que cela précède toute distinction conceptuelle. Dans la pratique du Daodejing, miao, xuan et wei (微, « subtil ») sont parfois interchangeables, et apparaissent souvent groupés dans des composés : xuanmiao, weimiao (微妙, « subtil et mystérieux »).
De l'usage philosophique à la critique esthétique
[modifier | modifier le wikicode]Sous les Han (206 avant notre ère - 220 de notre ère), miao migre du registre cosmologique vers le registre critique. Ban Gu (32-92), dans la préface qu'il rédige pour le Li Sao (離騷, « Encountering Sorrow ») de Qu Yuan, qualifie celui-ci de miaocai (妙才), « talent de subtilité ». L'expression yanyu miao tianxia (言語妙天下), « la parole subtile à travers le monde », sert à louer l'éloquence. Liu Shao, dans la Renwu Zhi (人物志, « Annales des personnages »), utilise miao pour caractériser certains individus : « les personnes particulièrement subtiles possèdent une substance intérieure exquise sans embellissement extérieur ».
Le Huainanzi conserve quant à lui un usage cosmologique du terme : « la correspondance mutuelle entre les objets est mystique et insondable, au-delà de la compréhension et de l'analyse » (萬物相應,玄妙莫測). Dong Zhongshu (董仲舒, vers 179-104 avant notre ère), théoricien du système de la résonance entre Ciel et Homme, parle d'une logique du yin et du yang qui est « subtile et exquise, sans que l'on puisse en pénétrer la raison » (陰陽之理,妙而不可知).
L'épanouissement sous les Wei et les Jin
[modifier | modifier le wikicode]C'est sous les Wei et les Jin (220-420) que miao devient pleinement une catégorie esthétique. Les milieux lettrés qui pratiquent la « conversation pure » (qingtan) et l'« étude du mystérieux » (Xuanxue) font du terme un instrument privilégié de l'appréciation. Ils l'appliquent à la peinture, à la poésie, à la calligraphie, à la musique et à la danse, mais aussi aux phénomènes naturels et aux attributs des personnes.
L'anecdote la plus célèbre concerne Gu Kaizhi (顧愷之, vers 348-409), l'un des fondateurs de la peinture chinoise de figure. Il passait, dit-on, plusieurs années avant de peindre les yeux de ses sujets. Lorsqu'on l'interrogeait sur cette lenteur, il répondait que la beauté des membres ne réside pas dans leur perfection physique mais dans leur capacité à manifester l'essence de l'âme ; et cette essence, ajoutait-il, « ne peut se transmettre par les mots ».[237] La calligraphe Wei Shuo (衛鑠, 272-349), connue sous le titre de « Madame Wei » et préceptrice du jeune Wang Xizhi, formule dans le Bi Zhen Tu (筆陣圖, « Schéma du déploiement du pinceau ») une idée parente : la calligraphie atteint son niveau le plus élevé lorsqu'elle parvient à transmettre la subtilité des formes naturelles.
L'usage critique de miao atteste, selon Li Zehou, une transformation majeure de la sensibilité esthétique chinoise : le glissement de la beauté formelle, fondée sur la régularité et le décorum confucéens, vers une beauté de la suggestion, de l'au-delà des formes, qui sera caractéristique de tout l'art lettré ultérieur.[238]
La critique calligraphique sous les Tang
[modifier | modifier le wikicode]Sous les Tang (618-907), le terme miao acquiert sa systématicité de catégorie critique. Yu Shinan (虞世南, 558-638), au début de la dynastie, consacre dans son Bisui Lun (筆髓論, « De l'essence du pinceau ») une section intitulée Qi miao (契妙, « Saisir la subtilité »). Il y affirme que « le Dao de la calligraphie réside dans le royaume du mystérieux et du subtil [玄妙], qui ne peut être atteint que par un dévouement concentré et une compréhension profonde des subtilités de l'art ».[239]
Mais c'est Zhang Huaiguan (張懷瓘, actif vers 713-741) qui systématise l'usage. Dans son Shuduan (書斷, « Évaluation de la calligraphie »), il distingue trois rangs pour les œuvres de première classe : les œuvres divines (神品, shenpin), les œuvres profondes (妙品, miaopin), et les œuvres habiles (能品, nengpin). La hiérarchie n'est pas indifférente : shenpin désigne ce qui semble fait par les dieux, au-delà de toute règle ; miaopin désigne ce qui, tout en restant accessible à l'analyse, atteint un degré de subtilité qui échappe à la compréhension ordinaire ; nengpin désigne la maîtrise technique sans la profondeur.[240]
Zhang précise ce qu'il entend par miaopin : « les chefs-d'œuvre profonds en calligraphie et en littérature doivent contenir des implications profondes. Les idées profondes [玄妙] ne dérivent pas de la surface des sujets mais d'une source plus enfouie. Comment pourrait-on les expliquer ou les prédire par la rationalité commune ou le savoir mondain ? Seuls ceux qui possèdent une perspicacité et une vision exceptionnelles peuvent en apprécier la profondeur dans les éléments sans son et sans forme ».
Discutant le travail du pinceau de Wang Xizhi (王羲之, 303-361), Zhang note la capacité de Wang à imprégner chaque trait d'intention et à transmettre un sens de transcendance : « l'essence sublime de la calligraphie émerge à travers le sans-forme et l'intangible. Le miao est imprévisible. Il provient des manifestations extérieures tout en se cachant dans les intervalles entre les choses ». Le miao artistique exige donc autre chose que la maîtrise méticuleuse de la technique : il suppose ce que l'on pourrait appeler, en termes occidentaux, une intuition créatrice, une saisie immédiate qui ne se laisse pas réduire à la procédure.
Transformations successives : Song, Yuan, Ming et Qing
[modifier | modifier le wikicode]Il importe ici d'éviter une lecture continuiste : miao n'a pas exactement la même fonction dans le Daodejing, dans la critique calligraphique des Tang, dans la peinture de paysage des Song ou dans les traités Ming-Qing. Sous les Song (960-1279) et les Yuan (1271-1368), le terme se déplace vers la critique picturale et poétique. Huang Xiufu, dans les Yizhou minghua lu (益州名畫錄), introduit la catégorie miao ge (妙格, « classe profonde ») pour désigner les peintures de premier ordre, où la coordination entre le cœur de l'artiste et son habileté se révèle dans la perfection du trait et le maniement de l'encre. Le poète Jiang Kui (姜夔, 1155-1221) identifie quatre aspects du gao miao (高妙, « haut et subtil ») en poésie : le raisonnement, la signification, l'imagination et la naturalité (ziran), terme par lequel le miao rejoint l'idée d'un advenir sans effort apparent.
Su Shi (蘇軾, 1037-1101), poète, peintre et calligraphe, formule la dimension dialectique du miao : « capturer l'essence des choses, c'est comme attraper l'ombre du vent ». La métaphore est exacte : on ne saisit pas l'ombre, on l'effleure. Le miao n'est pas dans l'objet mais dans la qualité de la rencontre qui le révèle. Su Shi précise les conditions de cette rencontre : « pour créer la beauté poétique, on doit pacifier l'esprit et apaiser l'environnement, car la tranquillité connaît tout mouvement, et le vide accueille tout paysage ».
Guo Xi (郭熙, vers 1020-1090), le grand peintre paysagiste, donne dans le Linquan gaozhi (林泉高致, « Hautes aspirations des forêts et des sources ») une description précise de l'effet miao en peinture : « dans les peintures, les routes couvertes par les brumes matinales rappellent au spectateur qu'il est un passant matinal ; le soleil couchant à l'horizon fait penser au spectateur de regarder le coucher de soleil ; les habitants des montagnes donnent au spectateur l'impression d'y habiter ; les falaises, les rochers et les sources invitent le spectateur à voyager. Voir des peintures, c'est penser à certaines choses et sentir comme si l'on était littéralement dans la scène. C'est le mystère surprenant [妙] des peintures ».[241] L'analyse est instructive : le miao ne tient pas à la fidélité de la représentation, mais à la capacité de la peinture à transporter le spectateur dans la scène.
Sous les Ming (1368-1644) et les Qing (1644-1912), le terme se déplace à nouveau, vers une réflexion sur le rapport entre règle et liberté. Xiang Mu (項穆, vers 1550-1600), dans le Shufa yayan (書法雅言, « Mots élégants sur la calligraphie »), résume bien l'orientation : « il y a des méthodes que l'on peut apprendre, mais la subtilité réside dans l'absence d'intention » (雖有法可學,妙在無意). On reconnaît l'écho lointain du Cuisinier Ding de Zhuangzi, qui découpait son bœuf sans effort parce qu'il « ne le voyait plus avec les yeux ». Liu Xizai (劉熙載, 1813-1881), théoricien littéraire des Qing, en propose une formulation dialectique à propos de Zhuangzi lui-même : « la subtilité [妙] des histoires de Zhuangzi réside dans son usage de la fantaisie pour saisir la vérité, et du réel pour saisir le mystère » (莊子之妙,在以幻寫真,以真寫玄).
Le mystère (玄, xuan) : explorer la profondeur
[modifier | modifier le wikicode]Le terme xuan désignait à l'origine la couleur sombre, presque noire, teintée de jaune, du ciel nocturne, parfois nommée xuanming (玄冥, « mystérieuse et obscure »). Le taoïsme l'a chargé d'une signification cosmologique : parce que le Dao engendre toutes choses dans un état initial de chaos et d'obscurité, xuanse (玄色, « couleur du mystère ») devient la couleur-mère, et xuan est associé au yin.
Le chapitre 6 du Daodejing désigne le Dao comme « la porte du mystérieux » (玄牝, xuanpin), racine du Ciel et de la Terre. Le chapitre 1, déjà cité, fait du « mystère du mystère » (玄之又玄) le portail de toutes les subtilités. Yang Xiong (揚雄, 53 avant notre ère - 18 de notre ère) écrit dans le Taixuan Jing (太玄經, « Classique du Grand Mystère ») : « xuan désigne la profondeur cachée et sans forme qui existe parmi toutes les choses » (玄者,幽隱無形之妙也).
Parce que xuan désigne la couleur la plus riche, celle qui contient toutes les autres en puissance, il informe directement la pratique de la peinture à l'encre de lavis (水墨, shuimo). Le poète et peintre Wang Wei (王維, 701-761), reconnu comme l'un des fondateurs de cette technique, écrit dans le Shanshui Jue (山水訣, « Secrets du paysage », attribué) : « dans l'art de la peinture, l'encre de lavis est la plus haute. Elle capture naturellement l'essence et crée l'univers ». Zhang Yanyuan (張彥遠, vers 815-877), dans le Lidai Minghua Ji (歷代名畫記, « Notes sur les peintures célèbres des dynasties »), formule la doctrine pleinement : « les herbes et les arbres fleurissent sans avoir besoin du rouge ; la neige et les nuages flottent sans avoir besoin du blanc ; les montagnes n'ont pas besoin du bleu pour être vertes, ni les phénix des cinq couleurs pour être resplendissants. Lorsque l'encre est utilisée et que les cinq couleurs sont présentes, on dit que c'est réussi. Si l'accent est mis sur les couleurs, l'image de l'objet sera déformée ».[242]
L'idée est inattendue et féconde. L'encre noire, déposée sur le papier blanc en valeurs nuancées, suffit à rendre l'univers entier. La couleur, en peinture chinoise classique, n'est pas un manque mais un excès qui obscurcirait la « vraie » apparence des choses. Cette doctrine, conjuguée à l'idée du miao qui suggère plus qu'il ne montre, a engendré la grande peinture monochrome de paysage des Song et des Yuan, dont les œuvres de Ma Yuan, Xia Gui, Ni Zan (1301-1374) ou Huang Gongwang (1269-1354) restent les sommets.
Xuanmiao comme horizon esthétique
[modifier | modifier le wikicode]Le composé xuanmiao réunit la profondeur du xuan et la délicatesse du miao. Il désigne une beauté qui transcende toute forme sensible sans toutefois la dévaluer, qui échappe à toute définition conceptuelle sans pour autant verser dans l'irrationnel, qui réside dans le jeu entre l'être et le non-être, le vide et la plénitude.
Comme l'écrit Marcello Ghilardi en commentant la pensée chinoise de l'image, « sans forme déterminée, l'image vraie ou grande peut rester libre et donner naissance à différentes perspectives, à plusieurs interprétations. Elle ne s'inscrit dans aucun schéma ni aucune figuration fixe. L'image parfaite ou grande est ainsi un flux, un processus qui laisse advenir quelque chose. Elle est un système de variations, entre apparition et entrave, excluant toute figuration statique ».[243] Le xuanmiao n'est donc pas un mysticisme : c'est une manière précise de penser le rapport de l'œuvre d'art à ce qui la déborde. L'œuvre vaut moins par ce qu'elle dit que par ce qu'elle laisse à dire, moins par ce qu'elle montre que par ce qu'elle suggère.
Cette conception structure encore aujourd'hui une part importante de la sensibilité esthétique chinoise. Elle vaut la peine d'être pensée par-delà sa source : elle propose, dans une langue différente de la nôtre, des questions que notre propre tradition esthétique a parfois oubliées.
La souplesse et le naturel (自然, ziran)
[modifier | modifier le wikicode]Le terme ziran (自然) se traduit difficilement par un seul mot français. Composé de zi (« soi-même ») et ran (« ainsi », « de cette manière »), il signifie littéralement « ainsi de soi-même », ou « ce qui est de soi-même ainsi ». Les traductions usuelles, « nature », « spontanéité », « naturalité », n'en rendent qu'un aspect. L'idée centrale est celle d'une auto-coïncidence : ce qui est ziran n'a pas besoin de cause extérieure, n'est pas produit par une intention étrangère à lui-même, advient « tout seul ». Avec le wu et le wuwei, ziran constitue l'un des piliers conceptuels de la pensée taoïste, et probablement le plus durablement influent sur la sensibilité esthétique chinoise.
Laozi et la loi naturelle du Dao
[modifier | modifier le wikicode]Le Daodejing inscrit ziran dans une hiérarchie cosmologique. Le chapitre 25 affirme : « l'homme prend la Terre pour modèle ; la Terre prend le Ciel pour modèle ; le Ciel prend le Dao pour modèle ; le Dao prend ziran pour modèle » (人法地,地法天,天法道,道法自然, ren fa di, di fa tian, tian fa dao, dao fa ziran). La formule est délicate. Que le Dao prenne ziran pour modèle peut sembler étrange si l'on traduit ziran par « nature », car alors la nature précéderait le Dao. Mais ziran n'est pas un être : c'est la manière dont le Dao se déploie, sa façon d'être lui-même sans contrainte extérieure. Le Dao ne suit pas de loi qui lui serait imposée du dehors ; il est sa propre loi, et cette loi est ziran.
Le chapitre 51 ajoute une nuance importante : « l'honneur dont jouit le Dao et l'élévation de son action ne sont pas le résultat d'une ordination : c'est toujours un hommage spontané ». Le Dao engendre toutes choses sans intention créatrice. Ziran fait partie du processus par lequel cette génération s'opère. C'est pourquoi le Dao est dit agir sans agir (wuwei), produire sans posséder, accomplir sans s'attribuer le mérite.
Cette ontologie a des conséquences politiques que Laozi développe largement. Le sage gouverneur n'intervient pas, ou intervient le moins possible : « lorsque le succès est atteint et que le peuple dit "c'est naturel", c'est le succès ultime ». Le chapitre 57 explicite la doctrine du gouvernement par non-intervention : « je ne ferai rien dans un but, et le peuple se transformera de lui-même ; je serai attaché à garder le silence, et le peuple deviendra correct de lui-même ; je ne me donnerai aucun trouble, et le peuple deviendra riche de lui-même ; je ne manifesterai aucune ambition, et le peuple aspirera à la simplicité primitive de lui-même ». À l'inverse, la multiplication des lois et l'agitation administrative engendrent le désordre : « plus les lois et les ordres sont rendus visibles, plus il y aura de voleurs et de brigands ».
Cette doctrine politique est inséparable de l'intuition esthétique. Comme l'analyse Li Zehou, le ziran taoïste s'oppose terme à terme à la conception confucianiste de la beauté, qui repose sur le wei (為, l'action intentionnelle, l'effort, l'artifice). Pour Xunzi (vers 313-238 avant notre ère), figure confucianiste majeure, « sans l'artifice, la nature ne pourrait s'embellir elle-même » : la beauté requiert le rite, l'éducation, le travail de la forme. Pour Laozi et Zhuangzi, à l'inverse, c'est précisément l'artifice qui dégrade le beau ; la beauté véritable est celle qui n'a besoin de personne.[244]
Zhuangzi et le naturel non délibéré
[modifier | modifier le wikicode]Zhuangzi pousse l'intuition de ziran jusqu'à ses conséquences anthropologiques. Là où la tradition pré-Qin dominante voyait dans l'homme un animal raisonnable et volontaire, Zhuangzi propose une vision différente : l'homme, en tant qu'il naît du Dao, possède originellement les qualités du non-désir, du non-savoir, d'une spontanéité non réfléchie. C'est l'éducation sociale qui a recouvert ces qualités d'intelligence, de désirs et d'émotions calculées.
Le chapitre Mati (馬蹄, « Le sabot du cheval ») décrit l'âge primitif : « également sans connaissance, ils ne quittaient pas le chemin de leur vertu naturelle ; également libres de désirs, ils étaient dans l'état de simplicité pure. Dans cet état de simplicité pure, la nature du peuple était ce qu'elle devait être ».[245]
L'idéal éthique qui s'ensuit n'est pas celui d'un retour effectif à l'âge primitif (Zhuangzi ne cultive pas le primitivisme), mais celui d'une recoïncidence intérieure avec ce que le sage taoïste appelle « la simplicité primordiale » (樸素, pusu). Le mot pusu est composé de deux caractères significatifs : pu (樸) désigne le bois non sculpté, su (素) désigne la soie non teinte. La beauté véritable est celle qui n'a pas encore subi le travail de la transformation, ou plutôt celle qui, ayant traversé ce travail, a su revenir à l'état non-travaillé.
C'est sur cette base que Zhuangzi peut affirmer la supériorité esthétique de la nature sur l'artifice humain. Le chapitre Tiandao (天道, « La Voie du Ciel ») le dit : « dans leur simplicité primordiale, personne au monde ne peut rivaliser avec eux pour l'excellence » (樸素而天下莫能與之爭美). Le sage taoïste, lorsqu'il agit, agit en sorte que son action paraisse n'avoir pas eu lieu, comme un coup de pinceau ne laissant pas voir la main qui l'a tracé.
Cette esthétique du non-agir ne propose pas la même image de l'artiste que certaines conceptions modernes européennes. L'artiste ziran n'est pas un créateur souverain qui impose sa forme à la matière ; il est un médium qui se laisse traverser par la nature des choses. La célèbre anecdote du Cuisinier Ding, dans le chapitre Yangshengzhu (養生主), en donne l'illustration. Ding débite un bœuf devant son seigneur Wenhui, et sa lame ne rencontre jamais d'obstacle. « Ce que j'aime, dit-il, c'est le Dao, ce qui va au-delà de toute technique. Quand j'ai commencé à dépecer des bœufs, je ne voyais que le bœuf entier. Trois ans plus tard, je ne le voyais plus comme un tout. Aujourd'hui, je le rencontre avec mon esprit, je ne le regarde plus avec mes yeux ».[246]
Le ziran du Cuisinier Ding n'est pas une spontanéité naïve : il est l'aboutissement d'un long apprentissage. C'est précisément ce que Li Zehou souligne : l'idéal de spontanéité issu de Laozi et Zhuangzi n'exclut pas la maîtrise, il la suppose. Le coup de pinceau qui paraît jaillir sans effort est celui qui a été préparé par dix mille coups d'exercice. La beauté ziran n'est pas l'absence d'art ; c'est un art parvenu à effacer ses propres traces.[247]
Les Han : du naturel au luxe
[modifier | modifier le wikicode]Sous les Han occidentaux (206 avant notre ère - 9 de notre ère), l'idée taoïsante de naturel a connu une période de faveur officielle. Témoins du désastre causé par les ambitions impériales du Qin (221-207 avant notre ère), les hommes d'État du début des Han ont vu dans la tranquillité et le non-agir une politique de reconstruction. Le Huainanzi fait de la sérénité et de la simplicité les méthodes adéquates pour nourrir la nature humaine ; il enjoint de se conformer à l'état naturel sans interférer.
Cette orientation de retenue fut progressivement concurrencée par l'expansion impériale, le luxe de cour et une culture lettrée de la magnificence. Sous l'empereur Wu de Han (r. 141-87 avant notre ère), la cosmologie corrélative, le ritualisme impérial, l'administration légiste et le confucianisme institutionnel coexistent avec des motifs taoïsants, sans qu'aucun ne s'impose exclusivement. Les fu (賦, longs poèmes en prose rythmée) du I^er siècle, par exemple le Shanglin fu (上林賦, « Ode à la forêt supérieure ») de Sima Xiangru (vers 179-117 avant notre ère) ou le Xidu fu (西都賦, « Ode à la capitale occidentale ») de Ban Gu, déploient une rhétorique de l'abondance et de l'ostentation : les marchés, les palais, les parcs de chasse y sont décrits avec une minutie qui célèbre la magnificence impériale.
Cette tension entre naturel et magnificence prépare, à la chute des Han au IIe siècle, le retour aux textes de Laozi et de Zhuangzi et l'élaboration du Xuanxue sous les Wei-Jin.
Wei-Jin : transcender les normes, suivre la voie naturelle
[modifier | modifier le wikicode]Sous les Wei et les Jin (220-420), le Xuanxue (玄學) opère une revalorisation systématique du naturel. Wang Bi expose la doctrine en trois propositions, dans son commentaire au Daodejing : « le Ciel et la Terre suivent la voie naturelle sans agir, et toutes les choses se gouvernent elles-mêmes » ; « les signes de la nature peuvent être vus mais non saisis, et sa signification peut être perçue mais non capturée » ; « ceux qui suivent la loi de la nature se conforment au carré lorsque les choses doivent être carrées, et à la rondeur lorsque les choses doivent être rondes ».[248]
La beauté de la nature, pour Wang Bi, tient à ceci qu'elle peut être influencée mais non manipulée, comprise mais non saisie. Le sage taoïste suit la pente des choses, il ne la force pas. Cette doctrine, appliquée à l'éthique politique, débouche sur une critique des rituels confucianistes : Wang Bi y voit des contraintes artificielles imposées à une nature humaine qui n'en a pas besoin.
Ruan Ji (210-263) et Ji Kang (223-262) durcissent cette critique. Ruan Ji écrit que « la nature a donné naissance au Ciel et à la Terre, qui ont donné naissance à toutes les choses » ; il oppose à l'hypocrisie des rituels confucianistes l'idée d'une vie conforme au Dao. Dans la Daren Xiansheng Zhuan (大人先生傳, « Légende de Monsieur la Grande Personne »), il professe sa hostilité aux conventions sociales et fait l'éloge d'une existence libre, mobile, échappant aux contraintes du protocole.
Ji Kang, dans Shi Si Lun (釋私論, « Discutant de l'égoïsme »), affirme : « ceux qu'on appelle individus nobles sont ceux dont les cœurs ne sont pas perturbés par les jugements du bien et du mal, et dont les actions ne vont pas à l'encontre du Dao [...] Si l'on agit selon la nature, il n'y aura aucune déviation du Dao. En embrassant l'unité sans perturbation, il n'y aura ni bien ni mal. Ainsi, on agit selon les conditions de la beauté ultime ». Ce qu'écrit Ji Kang n'est pas un amoralisme : c'est l'idée qu'au-delà des dichotomies imposées par le rituel social, une coïncidence avec la nature permet d'agir justement sans avoir à délibérer du juste.
Cette éthique a un revers tragique. Ji Kang sera exécuté en 262, et l'élite culturelle des Jin se réfugiera dans une « conversation pure » (qingtan) souvent décrite comme évasive ou décadente.[249] Mais cette retraite intellectuelle a aussi une fécondité esthétique considérable : la poésie de paysage, la peinture à l'encre, l'art du jardin, la théorie calligraphique se développent dans ce milieu.
Dynasties du Sud : le lotus de l'eau claire
[modifier | modifier le wikicode]Sous les dynasties du Sud (420-589), deux tendances esthétiques coexistent et parfois s'affrontent. D'un côté, une littérature ornée fleurit : poésie de paysage très travaillée, poésie de cour, prose appariée aux rythmes complexes. De l'autre, dans la lignée de Laozi et Zhuangzi, une poésie de la simplicité et du retrait prend forme, qui célèbre la tranquillité, l'effacement, la naturalité.
Liu Xie (劉勰, vers 465-522), dans le Wenxin Diaolong (文心雕龍, L'Esprit de la littérature et la Sculpture du dragon), formule une synthèse d'envergure. Le premier chapitre, Yuandao (原道, « De l'origine, du Dao »), pose une équivalence subtile : le monde dans sa forme merveilleuse est le wen du Dao (道之文, dao zhi wen) ; à son tour, le wen littéraire est la manifestation de l'esprit humain (心, xin). Comme l'explicite Marcello Ghilardi, Liu Xie joue sur la polysémie du caractère wen, qui signifie à la fois « écriture, littérature », « motif, ornement, pattern » et « culture, civilisation ».[250] Le travail littéraire ne s'oppose pas à la nature : il en est le prolongement humain, à condition de demeurer fidèle à l'ordre que le Dao manifeste dans le cosmos.
Liu Xie tire de cette doctrine un précepte normatif : la création littéraire doit suivre un processus naturel d'expression des sentiments, sans embellissement excessif ni prétention. Sa critique vise les excès de l'ornementation contemporaine, sans pour autant rejeter le travail de la forme.
Zhong Rong (鍾嶸, vers 469-518), dans la préface aux Shipin (詩品, Jugements poétiques), va plus loin. Il s'en prend explicitement aux inventeurs de la poésie en vers régulés (Shen Yue, 441-513, et son école), dont les contraintes formelles, à ses yeux, étouffent la beauté véritable. Sa proposition est claire : « l'écriture littéraire doit être propice à la récitation et ne doit pas être contrainte excessivement. Il suffit de la faire couler en douceur et harmonieusement ».
Le contraste entre la beauté naturelle et la beauté ornementée a trouvé son image dans une opposition devenue proverbiale. Le critique Tang Huixiu, contemporain des dynasties du Sud, comparait les poèmes de Xie Lingyun (謝靈運, 385-433) à un « lotus émergeant de l'eau » (出水芙蓉, chushui furong) et ceux de Yan Yanzhi (顏延之, 386-456) à de l'« or finement incrusté » (錯彩鏤金, cuocai loujin). Bao Zhao (鮑照, vers 414-466) reprend la comparaison, à l'avantage du lotus : « les poèmes pentasyllabiques de Xie Lingyun sont comme un lotus fraîchement éclos, naturellement charmant ; les poèmes de Yan Yanzhi sont comme une beauté brodée remplie de motifs incrustés ».
Le philosophe et historien de l'esthétique Zong Baihua (1897-1986), commentant ce passage, y voit l'attestation d'une transition décisive dans la sensibilité chinoise : l'idéal de la « beauté ornée » cède le pas à celui de la « beauté naturelle ». L'expression « lotus fraîchement éclos » devient l'emblème d'une catégorie esthétique supérieure à celle de l'« or incrusté ».[251]
Tang et Song : la beauté naturelle au-dessus de l'embellissement
[modifier | modifier le wikicode]Sous les Tang (618-907) et les Song (960-1279), la doctrine de la beauté naturelle devient un lieu commun de la critique. Les théoriciens admettent que l'art est un produit humain, mais soutiennent qu'il doit dissimuler sa propre artificialité, s'aligner sur le mode d'opération de la nature.
Le grand poète Li Bai (李白, 701-762) résume l'idéal en deux vers : « d'une eau claire émerge le lotus, qui est naturellement dépourvu d'embellissement » (清水出芙蓉,天然去雕飾). Han Yu (韓愈, 768-824), dans le Shigu Ge (石鼓歌, « Chant des tambours de pierre »), exprime un sentiment analogue : « les trésors précieux ne nécessitent aucun embellissement ; leur nature divine refuse la cultivation artificielle ».
Pei Du (765-839), dans sa lettre à Li Ao, écrit : « la vraie distinction dans la littérature réside dans l'élévation de son esprit et la profondeur de ses pensées, non dans la complexité de sa formulation ou sa rime ». Sikong Tu (司空圖, 837-908), dans ses Vingt-quatre catégories de poésie (二十四詩品, Ershisi Shipin), formule le précepte qui résume toute l'époque : « la subtilité dérive de la nature » (妙造自然, miao zao ziran).
L'évolution la plus nette se produit dans la critique picturale. Zhang Yanyuan, dans le Lidai Minghua Ji, établit une hiérarchie qui place la naturalité (ziran) au-dessus de la divinité (shen) et de la subtilité (miao). C'est un renversement notable : la catégorie suprême devient celle de l'œuvre qui paraît n'avoir pas été faite, qui s'est dépouillée de toute trace d'effort.
Sous les Song, la nouvelle catégorie critique de yi pin (逸品, « œuvre d'aisance ») devient le sommet de l'évaluation picturale. Comme l'expose Li Zehou : « le "yi pin" est, dans la peinture, le plus difficile à atteindre. En défi des règles conventionnelles de composition, dédaignant le raffinement de la couleur et du trait, avec des coups simples qui saisissent la forme, il atteint le naturel, l'inimitable et l'inattendu ».[252] Un autre critique exprime la même idée : « bien que l'œuvre divine soit considérée comme la plus haute réalisation pour un peintre, certains placent l'œuvre d'aisance au-dessus d'elle, disant que c'est au prix du naturel que la divinité est atteinte ».[253]
Ming et Qing : la beauté de la nature humaine
[modifier | modifier le wikicode]Sous les Ming (1368-1644) et les Qing (1644-1912), la doctrine du ziran connaît une inflexion nouvelle. L'orthodoxie néo-confucianiste, dominante depuis Zhu Xi (1130-1200), avait subordonné les émotions et les désirs naturels au Principe céleste (天理, tianli). Une rébellion intellectuelle, à la fin des Ming, conteste cette subordination et revalorise les passions humaines comme part intégrante de la nature.
La figure centrale de cette rébellion est Li Zhi (李贄, 1527-1602), penseur hétérodoxe et hardi. Sa doctrine du « cœur d'enfant » (童心, tongxin) affirme la dignité du sentiment spontané, non encore corrompu par l'éducation rituelle. Li Zhi va jusqu'à défendre ouvertement l'« égoïsme » (私, si) et le « profit » (利, li) comme expressions légitimes de la nature humaine : « l'égoïsme est le cœur de l'homme. Une personne doit avoir de l'égoïsme pour que son esprit devienne manifeste. C'est comme si sans égoïsme il ne pouvait y avoir d'esprit ».[254]
L'enjeu esthétique est considérable. Si la nature humaine inclut légitimement les désirs, les passions, les sentiments sensuels, alors la littérature et l'art peuvent les exprimer sans honte. Le théâtre de Tang Xianzu (湯顯祖, 1550-1616), les romans de mœurs comme le Jin Ping Mei, la peinture iconoclaste de Xu Wei (徐渭, 1521-1593) et plus tard de Shitao (石濤, 1642-1707) ou de Bada Shanren (1626-1705), s'inscrivent dans cette inflexion. Le ziran n'est plus seulement le naturel cosmique ou la spontanéité du sage taoïste : c'est aussi la vérité du cœur humain, dans toute sa complexité, ses contradictions, ses excès.
Yuan Mei (袁枚, 1716-1798), critique et poète des Qing, formule cette doctrine sous une forme plus modérée mais non moins ferme. Il rejette l'orthodoxie de la « douceur et de la sincérité » (溫柔敦厚, wenrou dunhou) qui demandait à la poésie d'être édifiante : « la "douceur et la sincérité" ne sont qu'une extrémité du spectre poétique. Il n'est pas nécessaire de la rechercher avant tout [...] J'accepte le commentaire de Confucius selon lequel la poésie doit refléter les sentiments des gens du peuple. Ce que je n'accepte pas, c'est l'idée qu'elle doit être douce et sincère ».[255]
Ziran comme idéal esthétique
[modifier | modifier le wikicode]Au terme de ce parcours, ziran apparaît moins comme un concept que comme une orientation, une polarité régulatrice de l'expérience esthétique chinoise. Plusieurs traits méritent d'être soulignés.
Le ziran n'est pas l'anti-art. Il ne s'agit pas, pour le peintre ou le poète, de renoncer à toute discipline pour produire des œuvres spontanées au sens naïf du terme. La spontanéité ziran suppose au contraire un long travail de l'art sur lui-même, par lequel il en vient à effacer ses propres traces. Le Cuisinier Ding apprend pendant trois ans avant de « ne plus voir » le bœuf entier.
Le ziran ne s'oppose pas frontalement à la culture. Il y a, dans la tradition chinoise, une dialectique constante entre ziran et wen (文, « culture, civilisation, motif »), entre le donné naturel et l'élaboration humaine. L'idéal n'est pas l'un sans l'autre, mais un certain équilibre où la culture, parvenue à maturité, recoïncide avec la nature qu'elle avait d'abord transformée. C'est ce que Liu Xie disait à sa manière dans le Wenxin Diaolong : le wen littéraire est, ou doit être, le prolongement humain du wen cosmique.
Le ziran privilégie la souplesse sur la rigidité. C'est le second sens du titre que nous avons donné à cette section. Le Daodejing fait constamment l'éloge de l'eau, qui ne combat pas mais finit par creuser la pierre, du nourrisson dont les os sont mous mais l'étreinte ferme, du rameau souple qui ploie et ne se brise pas. Cette esthétique de la souplesse informe la calligraphie (où le coup de pinceau doit garder sa fluidité), la peinture (où les traits doivent rester vivants), la poésie (où les vers doivent éviter la raideur métrique).
Le ziran ouvre enfin un horizon où l'opposition entre sujet et objet, entre intérieur et extérieur, perd de son tranchant. L'œuvre vraiment ziran n'est pas exactement produite par un sujet souverain : elle advient à la rencontre du peintre et du paysage, du poète et de la chose, du calligraphe et du pinceau. Cette manière de penser la création se distingue de certaines figures européennes modernes du génie souverain ; étant entendu que le romantisme européen connaît aussi, à sa façon, des modèles de l'inspiration, de la passivité créatrice et de l'accord avec la nature, parfois proches à certains égards. Cette dimension demeure l'un des apports les plus précieux des courants taoïsants à la réflexion esthétique générale.
Le bouddhisme et l'esthétique du vide
[modifier | modifier le wikicode]Le bouddhisme arrive en Chine depuis l'Inde au tournant de l'ère commune et se sinise progressivement par un long travail de traduction, de syncrétisme et d'élaboration. Trois étapes peuvent en résumer le mouvement : du Ier au IVe siècle, l'effort de traduction des sūtras indiens et la mise au point d'une terminologie chinoise empruntée pour partie au vocabulaire taoïste ; du Ve au VIe siècle, la propagation rapide de la doctrine et son intrication avec le Xuanxue des Wei-Jin ; du VIIe au Xe siècle, l'efflorescence des écoles spécifiquement chinoises, parmi lesquelles le Tiantai (天台), le Huayan (華嚴), le Sanlun (三論) et surtout le Chan (禪), qui devait exercer une influence considérable sur la poésie et la peinture lettrées.[256] Présenter le bouddhisme comme un bloc homogène serait inexact : les positions doctrinales et esthétiques varient sensiblement d'une école à l'autre, et l'on doit distinguer la littérature de la Prajñāpāramitā, l'école Madhyamaka, le bouddhisme dévotionnel de la Terre pure et la tradition Chan.
Les pages qui suivent se concentrent sur deux articulations majeures : la doctrine selon laquelle « la forme est vide » (色即是空), héritée de la littérature de la Perfection de la Sagesse et reformulée en Chine par Sengzhao, puis l'esthétique du Chan, dont la notion de « vide subtil » (空靈, kong ling) devait durablement nourrir la poésie et la peinture lettrées.
La forme est vide (色即是空, se ji shi kong)
[modifier | modifier le wikicode]La Perfection de la Sagesse et le Sūtra du Cœur
[modifier | modifier le wikicode]La formule « la forme est vide, le vide est forme » appartient à la vaste littérature de la Prajñāpāramitā (般若波羅蜜多, « Perfection de la Sagesse »), dont la composition s'étend, en Inde, du Ier siècle avant notre ère au IVe siècle de notre ère. Le Sūtra du Cœur (般若波羅蜜多心經, Prajñāpāramitā-hṛdaya-sūtra), bref texte d'une page environ, en condense les thèses principales et devient, en Asie orientale, l'un des textes bouddhiques les plus récités. La question de l'origine indienne ou chinoise du Sūtra du Cœur demeure discutée : Jan Nattier a défendu l'hypothèse selon laquelle le texte aurait été compilé en Chine, à partir de passages de la grande Prajñāpāramitā, avant d'être retraduit en sanskrit.[257] Quel que soit le verdict sur ce point, le bodhisattva Avalokiteśvara y déclare à Śāriputra : « La forme est vide, le vide est forme. La forme n'est pas différente du vide, le vide n'est pas différent de la forme » (色即是空,空即是色,色不異空,空不異色).[258]
La formule s'applique non seulement à la « forme » (色, rūpa), mais aux cinq agrégats (五蘊, pañca-skandha) qui composent l'expérience : forme, sensations (受, vedanā), perceptions (想, saṃjñā), formations volitionnelles (行, saṃskāra) et conscience (識, vijñāna). Toute composante de l'existence est dite « vide » au sens où elle ne possède pas d'existence propre, indépendante, fixe.
Nāgārjuna et la coproduction conditionnée
[modifier | modifier le wikicode]Le concept de vide (空, śūnyatā) reçoit son élaboration philosophique la plus poussée chez Nāgārjuna (龍樹, vers 150-250 de notre ère), figure tutélaire de l'école Madhyamaka (中觀派, « école de la Voie médiane »). Dans les Mūlamadhyamakakārikā (中論, « Stances fondamentales sur la Voie médiane »), Nāgārjuna identifie le vide à la coproduction conditionnée (緣起, pratītya-samutpāda) : un phénomène est dit vide non parce qu'il n'existe pas, mais parce qu'il n'existe qu'en dépendance d'autres phénomènes. La stance 18 du chapitre 24, devenue canonique, résume la doctrine : « Ce qui surgit en coproduction conditionnée, nous le qualifions de vide. Cette désignation est tributaire ; elle est elle-même la voie médiane » (眾因緣生法,我說即是空,亦為是假名,亦是中道義).[259]
Le vide ainsi compris n'est ni une substance, ni un néant. Il est une caractéristique formelle de tout phénomène : être en dépendance, ne pas posséder d'essence propre. La Voie médiane consiste à éviter les deux extrêmes du substantialisme et du nihilisme. Cette formulation indienne, qui paraît à première lecture purement métaphysique, devait recevoir en Chine des reformulations où le vocabulaire de Laozi et de Zhuangzi joua un rôle considérable.
Sengzhao et l'irréalité du vide
[modifier | modifier le wikicode]L'œuvre de Sengzhao (僧肇, 374-414) marque la première grande appropriation chinoise de la pensée Madhyamaka. Disciple de Kumārajīva (鳩摩羅什, 344-413), grand traducteur d'origine kuchéenne arrivé à Chang'an en 401, Sengzhao a participé à la traduction des principaux traités de Nāgārjuna et d'Āryadeva en chinois. Ses propres écrits, réunis sous le titre Zhao Lun (肇論, « Traités de Zhao »), comprennent quatre essais aujourd'hui distingués : le Wu buqian lun (物不遷論, « Traité de l'immutabilité des choses »), le Bu zhenkong lun (不真空論, « Traité de l'irréalité du vide »), le Bore wuzhi lun (般若無知論, « Traité sur l'absence de connaissance de la prajñā ») et le Niepan wuming lun (涅槃無名論, « Traité sur l'absence de nom du nirvāṇa »).[260] La notice antérieure de l'article qui regroupait sous le titre « Wubuqian kong lun » deux traités distincts résultait d'une confusion : ce titre n'existe pas dans le canon.
Le Bu zhenkong lun développe la position centrale de Sengzhao : les choses ne sont ni véritablement existantes ni purement inexistantes, et le vide n'est pas un néant qui s'opposerait à l'existence. Sengzhao critique trois interprétations défectueuses qui circulaient à son époque, regroupées sous le nom des « trois sortes de vide » (三家義) : l'interprétation qui réduit le vide à l'absence des objets dans un esprit pacifié, celle qui l'identifie à la matérialité, celle qui le pose comme néant. Contre ces lectures, Sengzhao soutient que le vide désigne le mode même selon lequel les choses sont : irréelles en tant qu'on les considère comme existant en soi, irréelles également en tant qu'on les nie purement et simplement. Le vide est l'envers exact de l'apparition conditionnée. Ses formulations frappantes (« les dix mille choses sont vides dès le commencement », 萬物自虛) ouvrent la voie à une terminologie spécifiquement chinoise du vide.[261]
Sengzhao opère cette élaboration en empruntant largement au vocabulaire du Laozi et du Zhuangzi. Le vide est dit xu (虛), wu (無), zikong (自空, « auto-vide »), termes qui circulaient déjà dans la pensée taoïste et le Xuanxue. Cette continuité lexicale n'est pas une concession syncrétique : elle traduit le fait que les commentateurs chinois disposaient, avant l'arrivée du bouddhisme, d'un appareil conceptuel pour penser le vide comme matrice plutôt que comme néant. Sengzhao réoriente ce matériau dans le cadre d'une analyse Madhyamaka rigoureuse, et son écriture, élégante et paradoxale, en fait l'un des grands prosateurs philosophiques de la tradition chinoise.
Du vide doctrinal au vide esthétique
[modifier | modifier le wikicode]La doctrine du vide n'est pas, en elle-même, une théorie esthétique. Sa réception en Chine produit néanmoins un déplacement notable : la notion de kong (空), qui désignait initialement le vide ontologique des phénomènes, devient progressivement, à partir des Six Dynasties, une catégorie de la perception sensible et de la composition picturale. Ce déplacement n'est pas immédiat ; il suppose l'élaboration d'un milieu lettré bouddhiste laïc, des écoles syncrétiques et un long travail de la poésie et de la peinture.
Sous les Six Dynasties, le bouddhisme laïc se diffuse dans l'élite lettrée. Dans certains milieux, la prise des cinq préceptes et l'idéal du laïc Vimalakīrti, modèle du jushi (居士, upāsaka), deviennent des marques de distinction religieuse et culturelle.[262] Shen Yue (沈約, 441-513), à la fois prolifique écrivain bouddhiste et tenant du « nouveau mouvement » poétique, ou Xiao Gang (蕭綱, 503-551), prince patron de monastères et auteur prolifique de poésie courtoise, illustrent la coexistence, parfois tendue, d'une religion du détachement et d'une culture de la cour sensible aux plaisirs. C'est dans ce milieu que des poètes comme Zhi Dun (支遁, 314-366), Xie Lingyun (謝靈運, 385-433) et Wang Wei (王維, 701-761) explorent une poésie où le « vide » et la « tranquillité » deviennent des qualités sensibles autant que des prédicats métaphysiques.[263]
Marcello Ghilardi note que la peinture chinoise classique élabore une véritable interaction entre wu (無, absence, non-être, vide) et you (有, présence, être, plein), qui doit autant au Laozi qu'aux développements bouddhistes. Le critère lettré des « quatre qualités » de la pierre du lac Tai (瘦, shou, minceur ; 皺, zhou, texture ridée ; 漏, lou, canaux ; 透, tou, perforation) résume la sensibilité d'époque Tang à la pierre comme jeu de plein et de vide. Ji Cheng cite à ce propos un vers du poète et peintre bouddhiste Wang Wei : « le déploiement des montagnes se tient entre l'être et le non-être ».[264] Le couplet, repris par d'innombrables critiques, condense la position : la beauté apparaît à la lisière entre quelque chose et rien, dans l'oscillation entre détermination et indétermination.
Rhétorique monastique et critique de l'attachement
[modifier | modifier le wikicode]Le bouddhisme indien, ainsi que les écoles monastiques qui s'en réclament, développe une littérature spirituelle où la dépréciation de la beauté sensible joue un rôle pratique : il s'agit, pour le moine engagé dans la voie de la libération, de défaire l'attachement aux objets désirables, dont le corps des autres et le sien propre. Cette littérature comprend notamment la pratique de la « contemplation de l'impureté » (不淨觀, aśubha-bhāvanā), exposée dans l'Abhidharmakośa de Vasubandhu et dans le Da zhidu lun (大智度論, Mahāprajñāpāramitopadeśa, traité attribué à Nāgārjuna et traduit par Kumārajīva), qui invite à observer le corps comme composé d'éléments répugnants ou comme passant par les étapes de la décomposition cadavérique.
La portée de ces textes mérite d'être bien située. Il s'agit de méditations-antidotes destinées à un public monastique, conçues comme contrepoids ascétique à la pulsion sensible. Elles ne constituent pas une théorie esthétique bouddhiste générale et l'on ne peut, sans grave anachronisme, en tirer une position du « bouddhisme » sur la beauté. La rhétorique anti-féminine que l'on trouve chez certains auteurs monastiques, dont Yongjia Xuanjue (永嘉玄覺, 665-713), appartient à ce registre d'exhortation ascétique adressée aux moines. Présentée hors contexte, comme caractéristique de l'esthétique bouddhiste, elle donne une image fausse de cette tradition, qui comprend également des sūtras tels que le Saddharmapuṇḍarīka-sūtra (法華經, « Sūtra du Lotus ») où l'éveil est explicitement accessible à toutes et à tous, y compris à la fille du roi-nāga qui atteint l'éveil dans un de ses chapitres les plus commentés, même si cet épisode demeure marqué par les représentations genrées de son époque, puisqu'il passe par une transformation masculine préalable.
Ce qui passe de cette littérature monastique dans l'esthétique chinoise lettrée n'est pas la dépréciation de la beauté féminine, mais une conscience aiguë de l'impermanence (無常, anitya) et de la souffrance liée à l'attachement. Cette conscience traverse la poésie des Tang et des Song, et trouve une expression non répulsive dans le motif de la fleur qui tombe, du miroir vide, du nuage qui se dissipe. Les similes du Vimalakīrti-nirdeśa-sūtra (維摩詰所說經, « Sūtra de l'enseignement de Vimalakīrti ») sur le corps comme « amas d'écume », « bulle d'eau », « mirage », « bananier sans cœur », « rêve », « écho », « ombre », « nuage », « éclair »[265] ont nourri, au-delà du strict cadre monastique, une rhétorique poétique de la transience qui se confond difficilement avec une condamnation de l'art.
L'école Chan et l'esthétique du vide
[modifier | modifier le wikicode]L'école Chan (禪宗, Chan zong), connue en Asie orientale sous ses formes coréenne (Sŏn), japonaise (Zen) et vietnamienne (Thiền), constitue l'aboutissement chinois le plus original de la sinisation du bouddhisme. Sa formation et sa légitimation se jouent du VIe au VIIIe siècle ; à partir de la fin des Tang et surtout sous les Song, elle devient l'un des interlocuteurs bouddhiques majeurs de la culture lettrée et marque durablement la peinture, la poésie, la calligraphie et l'art des jardins.
Origines : tradition légendaire et formation historique
[modifier | modifier le wikicode]La tradition Chan se réclame d'une transmission ininterrompue depuis le Bouddha Śākyamuni. Selon le récit hagiographique, le Bouddha aurait, lors d'un sermon sur le mont des Vautours, brandi une fleur sans rien dire ; seul Mahākāśyapa aurait souri en comprenant, recevant ainsi du Bouddha la transmission directe, sans paroles, de « l'œil du trésor de la vraie Loi » (正法眼藏, zheng fa yan zang). De Mahākāśyapa, la transmission se serait poursuivie jusqu'à un vingt-huitième patriarche indien, Bodhidharma (菩提達摩, dates traditionnelles vers 470-543), qui aurait apporté l'enseignement en Chine vers 520 et serait devenu le premier patriarche de la lignée chinoise.[266]
Les recherches historiques contemporaines ont fortement nuancé ce récit. La figure de Bodhidharma reste largement légendaire ; sa biographie est reconstruite tardivement, principalement à partir de matériaux des VIIIe et IXe siècles, et la lignée des vingt-huit patriarches indiens apparaît comme une construction rétrospective destinée à fonder l'autorité du Chan dans une généalogie ininterrompue depuis le Bouddha.[267] Les véritables prémices d'une pensée Chan se trouvent au IVe siècle, en amont de la lignée légendaire, chez des auteurs comme Daosheng et chez Sengzhao lui-même, dont les écrits préparent le terrain conceptuel à la doctrine de l'éveil subit.
Daosheng et l'illumination subite
[modifier | modifier le wikicode]Daosheng (道生, vers 355-434), disciple de Huiyuan (慧遠, 334-416), est généralement reconnu comme le premier théoricien chinois de l'éveil subit (頓悟, dunwu). Sa thèse découle d'un raisonnement précis : si le principe (理, li) est indivisible, et si la nature de Bouddha (佛性, foxing) est présente en chaque être, alors l'éveil ne peut être divisible en étapes graduelles. L'éveil est total ou il n'est pas. Daosheng soutient également la thèse, audacieuse pour son époque, que les icchantika (一闡提, êtres réputés irrémédiablement perdus dans certaines lectures) eux-mêmes possèdent la nature de Bouddha.[268] Cette thèse, d'abord rejetée, fut confirmée par la traduction ultérieure d'une version complète du Mahāparinirvāṇa-sūtra (大般涅槃經) et conféra à Daosheng une autorité posthume considérable.
Daosheng emprunte au Zhuangzi la métaphore du piège : une fois le poisson pris, on peut oublier la nasse ; une fois le sens saisi, on peut oublier les mots. Cette image, qui sera abondamment reprise par le Chan ultérieur, articule deux thèses essentielles : la primauté de la compréhension directe sur la médiation textuelle, et la disponibilité immédiate de la vérité à qui sait la voir.
Hongren, Shenxiu, Huineng : le récit hagiographique de la transmission
[modifier | modifier le wikicode]L'école Chan se constitue effectivement aux VIIe et VIIIe siècles. Le cinquième patriarche Hongren (弘忍, 602-674), au monastère de Huangmei, élabore un enseignement que la tradition du Chan du Sud associera fortement au Sūtra du Diamant (金剛經, Jingang jing), même si les débuts du Chan se rattachent également à d'autres corpus, notamment au Laṅkāvatāra-sūtra (楞伽經). Sa succession donne lieu, en 734, à une controverse mémorable, conduite par Shenhui (神會, 670-760), prêcheur méridional et ami de Wang Wei et de Du Fu, qui conteste la légitimité de Shenxiu (神秀, vers 605-705), chef du « Chan du Nord », et soutient que la véritable succession est revenue secrètement à Huineng (慧能, 638-713), futur fondateur du « Chan du Sud ».[269]
Le récit, codifié dans le Sūtra de l'Estrade du sixième patriarche (六祖壇經, Liuzu Tan jing), oppose deux gāthās. Shenxiu, présumé successeur, aurait proposé :
« Le corps est l'arbre de l'Éveil,
l'esprit, comme un miroir clair :
sans cesse on doit l'essuyer
afin qu'il reste sans poussière. »
Huineng, alors humble pileur de riz illettré, aurait répliqué :
« L'Éveil n'a pas d'arbre,
le miroir clair n'a pas non plus de monture ;
dans l'origine il n'y a rien :
où la poussière pourrait-elle se poser ? »[270]
Hongren aurait reconnu dans la seconde stance la véritable compréhension et transmis la robe patriarcale à Huineng. Il faut souligner que ce récit appartient au registre hagiographique : il sert à fonder rétrospectivement la primauté du Chan du Sud sur le Chan du Nord, dans un contexte de rivalité doctrinale entre les deux courants. Les recherches modernes ont montré que la version reçue du Sūtra de l'Estrade a été composée bien après les événements qu'elle prétend rapporter, et que l'opposition entre éveil graduel (漸悟, jianwu, attribué à Shenxiu) et éveil subit (頓悟, dunwu, attribué à Huineng) doit être lue comme une polémique d'école plus que comme une distinction biographique nette.[271]
Les méthodes Chan
[modifier | modifier le wikicode]Sous les Tang et les Song, le Chan se diffracte en plusieurs maisons (五家, wu jia, les « cinq maisons »), qui développent chacune des méthodes spécifiques d'enseignement.
L'école Hongzhou (洪州), animée par Mazu Daoyi (馬祖道一, 709-788), promeut la formule « l'esprit même est Bouddha » (即心即佛, ji xin ji fo). Le maître Linji Yixuan (臨濟義玄, mort en 866), fondateur de l'école Linji, recourt à des chocs verbaux et physiques (cris, coups de bâton, formules paradoxales) destinés à interrompre brusquement le travail discursif de l'esprit du disciple. Sa déclaration la plus célèbre, qu'il convient de comprendre comme une figure rhétorique et non comme un programme : « Si vous rencontrez un Bouddha, tuez le Bouddha. Si vous rencontrez un patriarche, tuez le patriarche... C'est le moyen de la délivrance ».[272] Toute attache, fût-elle au Bouddha ou au patriarche, est encore un attachement, donc un obstacle.
L'école Caodong (曹洞), au contraire, privilégie la méditation assise silencieuse (默照禪, mozhao chan, « Chan de l'illumination silencieuse ») et trouve un prolongement important au Japon dans la lignée Sōtō.
Les gong'an (公案, japonais kōan), qui prennent leur essor sous les Song, sont de brèves anecdotes ou questions paradoxales servant de support à la méditation : « De quoi a l'air le Bouddha ? D'un bâton de fumier séché. » « Quel est le bruit d'une seule main qui applaudit ? » Ces énoncés ne sont pas des énigmes à résoudre intellectuellement, mais des instruments destinés à épuiser la prétention discursive de la pensée jusqu'à ce qu'elle s'ouvre à une compréhension non médiée.[273]
Le Chan et la survie après la persécution de 845
[modifier | modifier le wikicode]La grande persécution du bouddhisme conduite sous l'empereur Wuzong des Tang (武宗) en 845, qui détruisit des milliers de monastères et força au retour à la vie laïque plus de deux cent cinquante mille moines et nonnes, affecta gravement le bouddhisme institutionnel. Le Chan en sortit comparativement renforcé, pour plusieurs raisons que résume Anne Cheng : il était ressenti comme « proprement chinois » ; il ne présentait pas, à la différence des écoles dévotionnelles, un appareil rituel coûteux susceptible de provoquer l'hostilité confucéenne ; ses moines, tenus par la règle de l'école Hongzhou aux travaux manuels quotidiens (« un jour sans travail, un jour sans nourriture », formule attribuée à Baizhang Huaihai, 749-814), échappaient à l'accusation de parasitisme.[274] Sous les Song, le Chan s'institutionnalise, codifie ses méthodes et s'impose comme l'interlocuteur bouddhique privilégié de la culture lettrée néo-confucéenne.
L'esthétique du Chan
[modifier | modifier le wikicode]Le Chan n'est pas une école d'art, mais il a durablement informé la pratique artistique et la réflexion esthétique chinoise. Wang Keping propose de regrouper sa contribution sous quatre traits cardinaux : la sagesse poétique (issue de la gāthā), l'éveil subit, le « sens Chan » (禪意, chan yi) et le « vide subtil » (空靈, kong ling).[275]
Sagesse poétique et gāthā
[modifier | modifier le wikicode]Une gāthā est, dans la tradition bouddhique, une brève stance destinée à condenser une réalisation spirituelle. La stance de Huineng citée plus haut en est l'exemple paradigmatique. Sa forme, courte et paradoxale, vise à transmettre l'apparition immédiate de la vérité plutôt qu'à l'expliquer. Cette pratique a produit, en marge ou en prolongement du Chan, une poésie philosophique de l'éclat soudain qui se distingue tant de la poésie de remontrance morale (courant confucéen) que de la poésie d'évasion vers la nature (courant taoïste).
L'éveil subit et le « miao wu »
[modifier | modifier le wikicode]L'éveil subit (頓悟) est, dans son emploi esthétique, parfois nommé « éveil subtil » (妙悟, miao wu). Le terme fait pendant esthétique au dunwu doctrinal : il désigne l'apparition non discursive d'une compréhension complète, mystérieuse, ineffable. Yan Yu (嚴羽, XIIIe siècle), critique poétique des Song du Sud, fait du miao wu la qualité essentielle de la grande poésie dans son Canglang shihua (滄浪詩話, « Propos sur la poésie de Canglang ») : la grande poésie ne s'apprend pas, elle survient ; elle ne se prouve pas, elle se reconnaît.[276]
Cette esthétique du miao wu ne s'oppose pas à la discipline. Comme l'a souligné Li Zehou, l'éveil subtil suppose une longue préparation et une lente sédimentation des règles dans le geste artistique. Il s'apparente à ce point au ziran du Cuisinier Ding de Zhuangzi, autre figure d'un acquis devenu invisible.
Le sens Chan (chan yi, 禪意)
[modifier | modifier le wikicode]Le chan yi désigne une qualité d'attention et de réceptivité, dans laquelle l'esprit, selon la lecture de Li Zehou, laisse paraître une dimension durable ou non objectivable à travers le flux du sensible. Li Zehou en propose une analyse précise dans son chapitre sur les « quêtes métaphysiques » : « Le Chan ne nie pas le monde sensible ni l'existence humaine perceptuelle, soutenues par les deux traditions [confucéenne et taoïste]. Il ne nie pas non plus l'affirmation confucéenne de la vie quotidienne. Là où les confucéens disent : "la Voie se trouve dans les relations humaines quotidiennes", le Chan enseigne : "porter de l'eau et fendre du bois, il n'y a rien là qui ne soit la Voie excellente" ».[277]
Le poème emblématique du chan yi est le Lu Zhai (鹿柴, « Pavillon des cerfs ») de Wang Wei :
« Montagne vide, on n'y voit personne,
on entend seulement l'écho des voix.
La lumière revenue pénètre la forêt profonde,
et rejaillit sur la mousse verte. »
(空山不見人,但聞人語響。返景入深林,復照青苔上。)
Tout, dans la scène, est familier et tranquille. Il y a du mouvement dans la quiétude, de la plénitude dans le vide, de la beauté dans la vacance. Wang Keping commente : « le noumène transcende ces aspects et, en lui, ils se confondent et deviennent inséparables. C'est ainsi que l'on peut atteindre le noumène à travers le monde phénoménal pluriel, ou l'éternité dans la compréhension intuitive d'un instant ».[278]
Une correction philologique est ici nécessaire. Un passage de l'article antérieur attribuait à Wang Wei le vers « dans les montagnes vides, personne, l'eau coule et les fleurs s'épanouissent » (空山不見人,水流花開). Comme le note Li Zehou, ce vers n'est pas de Wang Wei mais de Su Shi : « In the empty hills there is no one, / Flowers bloom and water flows ».[279] Li Zehou utilise précisément ce vers pour exemplifier ce qui sépare le sens Chan du sens taoïste : « ces vers, en surface, décrivent la beauté (la nature), mais ce qu'ils désignent est le vide (vide noumenal). À l'inverse, les phrases de Zhuangzi décrivent le vide, mais ce qu'elles désignent est en réalité la plénitude (la personnalité humaine ultime) ».[280]
Li Zehou propose, pour rendre sensible cette distinction subtile, une comparaison de quatre couplets de Du Fu, Li Bo, Wang Wei et Tao Qian portant sur des images naturelles voisines, et conclut : « Les vers de Du Fu suggèrent un activisme confucéen tourné vers ce monde ; ceux de Li Bo, une ampleur d'esprit taoïste insouciante ; et ceux de Wang Wei, un contentement éclairé par le Chan ».[281] Il note immédiatement que ces partages doivent être maniés avec prudence : Wang Wei et Su Shi sont « extérieurement confucéens mais Chan bouddhistes et taoïstes au cœur », et le confucianisme, le taoïsme et le Chan « ne sont pas toujours faciles à démêler l'un de l'autre ».[282]
Le vide subtil (kong ling, 空靈)
[modifier | modifier le wikicode]Le kong ling, traduit par « vide subtil » ou « vide animé », est l'une des catégories que Wang Keping rattache le plus directement à l'héritage Chan. La notion est en réalité tributaire d'un entrelacs d'apports bouddhistes, taoïstes, lettrés et picturaux, mais elle reçoit dans la critique poétique post-Tang une coloration spécifiquement Chan. Wang Keping en analyse la structure en trois scènes poétiques, traditionnellement utilisées pour illustrer les stades de la culture du dhyāna :
« Partout les collines sauvages sont couvertes de feuilles tombées,
où trouverai-je un sentier battu pour en sortir ? »
Cette première scène figure la recherche encore extérieure, agitée, du Chan. Vient ensuite :
« Dans les collines sauvages, personne ;
mais l'eau coule et les fleurs fleurissent. »
Cette deuxième scène, qui correspond au vers de Su Shi évoqué plus haut, figure un stade intermédiaire : la tranquillité est gagnée, mais le pratiquant distingue encore les objets en tant qu'objets. Enfin :
« Le ciel large existe éternellement,
tout le paysage advient en un seul matin. »
Cette troisième scène figure l'éveil consommé, où l'éternité est saisie dans l'instant et où l'opposition entre le moment et la durée se dissout.[283]
Devenu critère d'évaluation artistique, le kong ling favorise la contemplation de ce qui paraît vide, serein, profond, mystérieux. Il privilégie l'éveil soudain de l'infini dans le fini, de la profondeur dans la simplicité, de l'éternité dans un instant. Sous son influence, les artistes chinois ont fait leur des formules comme « le vide peut accueillir les dix mille royaumes », « l'infini se laisse percevoir dans le fini », « les mots sont à oublier une fois le sens saisi », « ce qui n'est pas factuel et ce qui est factuel s'engendrent réciproquement », « la brillance vivante se signifie par un minimum de description verbale ».[284] Ces principes ont marqué surtout la poésie et la peinture lettrée, avec des prolongements dans la calligraphie et l'art des jardins. La peinture monochrome de paysage des Song et des Yuan, dont les œuvres de Ni Zan (倪瓚, 1301-1374) et de Huang Gongwang (黃公望, 1269-1354) restent des sommets, en offre les exemples les plus célèbres.
Une tradition plus spécifiquement liée aux monastères Chan produit, sous les Song du Sud, une peinture à l'encre rapide et abréviative, dite « Chan painting ». Les moines-peintres Liang Kai (梁楷, vers 1140-1210) et Muqi Fachang (牧谿法常, vers 1210-1269) en sont les figures les plus connues. Les portraits gestuels de Liang Kai (Li Bai en train de marcher, Le sixième patriarche déchirant un sūtra), exécutés en quelques coups de pinceau, et les compositions de Muqi (Six kakis, Goutte d'eau et fruits, Singe et louveteau) illustrent une économie de moyens où le vide laissé sur la soie a une fonction structurelle. Cette peinture, marginale en Chine, exerça en revanche une influence durable sur la tradition japonaise du suiboku (水墨), notamment à travers la collection d'Ashikaga Yoshimasa au XVe siècle.[285]
Chan et fadeur (dan, 淡)
[modifier | modifier le wikicode]Li Zehou souligne un dernier trait : le sens Chan, lorsqu'il imprègne l'art, prend la forme d'une « saveur prolongée » (餘味, yu wei) et d'une « fadeur » (淡, dan). Ce dan, à distinguer du « parfum de souffle » (氣韻, qiyun) ou du « parfum divin » (神韻, shenyun) des Wei-Jin, est « complètement débarrassé de toute notion de force, d'élévation, de grâce ou d'élégance, et devient une saveur prolongée totalement mondaine, ici-bas, et en même temps profondément illusoire dans son caractère ».[286]
L'exemple emblématique en est, pour Li Zehou, la peinture de Ni Zan : « Au pied du pavillon je ne rencontre personne, / Pâles ombres d'automne au soleil couchant »[287]. Le pavillon est vide, la lumière est faible, rien ne se passe. C'est dans cette absence presque rien que se laisse pressentir, par fugitive ressemblance, le noumène éternel. Quand on tend la main pour le saisir, il s'est dérobé.
Cette fadeur du Chan rejoint, sans s'y confondre, la fadeur du Laozi et du Huainanzi évoquée dans la section précédente : pour les courants taoïsants, la fadeur est saveur du Dao ; pour le Chan, elle est mode d'apparition du noumène vide. Li Zehou maintient soigneusement la distinction : « Les phrases de Zhuangzi, "monter sur les nuages et le vent, enfourcher le soleil et la lune, voyager au-delà des quatre mers", sont taoïstes, non Chan ; les vers de Su Shi, "dans les collines vides, personne, les fleurs s'épanouissent et l'eau coule", sont Chan, non taoïstes ».[288] La différence tient au pôle vers lequel pointe l'image : la plénitude humaine ultime pour le taoïsme, le vide noumenal pour le Chan.
Une relecture contemporaine : l'infra-mince et la « cinquième dimension »
[modifier | modifier le wikicode]Il convient ici de quitter le terrain des catégories traditionnelles chinoises pour signaler une relecture savante contemporaine. La notion d'« infra-mince » est empruntée à Marcel Duchamp ; celle de « cinquième dimension » est forgée par François Cheng dans Souffle-Esprit (1989). Aucun des deux concepts n'appartient à la tradition esthétique chinoise classique ; ils servent à éclairer rétrospectivement la poétique du vide à l'aide d'instruments modernes. Cette relecture est due au philosophe Xia Kejun, qui propose une analyse phénoménologique du Lu Zhai de Wang Wei. Dans cette lecture, la « montagne vide » de Wang Wei n'est pas une montagne avec quelque chose en moins (l'homme), mais l'apparition d'une non-dimensionnalité qui rend possible le déploiement de l'espace pictural. L'écho des voix devient une pseudo-une-dimensionnalité ; le rayon de soleil pénétrant la forêt, une quatrième dimension temporelle ; le reflet sur la mousse verte, une cinquième dimension où tout se rassemble dans la ténuité.[289] Comme l'écrit François Cheng, cette cinquième dimension est « le vide qui transcende l'espace-temps, l'état suprême vers lequel tend toute peinture inspirée par la vérité ».[290]
Cette relecture, qui mobilise Walter Benjamin, Marcel Duchamp et la phénoménologie, ne prétend pas restituer le Chan classique ; elle signale combien l'esthétique chinoise du vide demeure productive dans la pensée contemporaine. Elle invite à considérer le kong ling non comme un trait archaïque d'une tradition close, mais comme une ressource pour penser, en régime moderne, les rapports entre image, monde et négativité.
Synthèse
[modifier | modifier le wikicode]L'esthétique du vide, dans la tradition bouddhiste sinisée, n'est pas une thèse unique mais le croisement de plusieurs élaborations distinctes. La doctrine de la Perfection de la Sagesse fournit la formulation centrale (« la forme est vide »), reprise et systématisée par Nāgārjuna autour de la coproduction conditionnée, puis réacclimatée en Chine par Sengzhao au prix d'un travail terminologique qui réinvestit le vocabulaire du Laozi et du Zhuangzi. Le Chan, qui s'élabore sous les Tang en marge des grandes écoles doctrinales, articule cette doctrine à la pratique : éveil subit, attention au présent, ouverture aux gestes ordinaires (porter de l'eau, fendre du bois). Sur cette base se déploie une esthétique du « vide subtil » (kong ling) qui informe surtout la poésie (quatrains de Wang Wei, shi de Su Shi) et la peinture lettrée, avec des prolongements dans la calligraphie et l'art des jardins.
Cette esthétique n'oppose pas le sensible à l'intelligible, ni la beauté au vide. Elle pense le sensible comme un mode d'apparition du vide, et le vide comme la condition pour que le sensible n'épuise pas le réel. Elle se distingue de l'esthétique taoïsante, à laquelle elle doit beaucoup, par un déplacement subtil : ce que vise l'image, selon les lectures Chan, n'est pas la plénitude inépuisable du Dao, mais une profondeur non objectivable qui se laisse entrevoir dans l'évanescence du phénomène. Il faut préciser que ce vocabulaire (noumène, profondeur, éternel) appartient à une lecture esthétique moderne, en particulier celle de Li Zehou, et non au Madhyamaka lui-même, dont la doctrine du vide sert au contraire à défaire l'attachement aux essences. Cette esthétique se distingue également des dépréciations monastiques de la beauté sensible, qui appartiennent à un autre registre, ascétique et pédagogique, dont les visées et les destinataires sont précisément définis.
Comme l'a souligné Li Zehou, Wang Wei et Su Shi sont les figures où cette synthèse atteint son point d'équilibre : « extérieurement confucéens, mais Chan bouddhistes et taoïstes au cœur ».[291] En eux, et dans la lignée critique qui les a commentés depuis les Song jusqu'à François Cheng et Xia Kejun, l'esthétique chinoise du vide demeure l'une des contributions les plus singulières à la réflexion universelle sur l'image, le sensible et la pensée.
Principes esthétiques de la peinture chinoise classique
[modifier | modifier le wikicode]La théorie picturale chinoise classique ne se ramène pas à un système unifié. Elle s'est plutôt élaborée comme un faisceau de catégories de longue durée, formulées à des époques distinctes et reprises, reformulées, déplacées d'un genre à l'autre : peinture de portrait, peinture de paysage, calligraphie, poésie. Les pages qui suivent en examinent trois articulations majeures : les Six Principes (六法, liufa) attribués à Xie He au début du VIe siècle, qui ont fourni à la culture lettrée un vocabulaire critique durable ; la notion de chuanshen (傳神, « transmettre l'esprit »), associée à Gu Kaizhi un siècle plus tôt, qui pose une question proprement esthétique du portrait ; et la notion de xiangwai (象外, « au-delà de l'image »), qui se déploie de la critique picturale à la poétique des Tang et au-delà.
Ces trois catégories ne sont pas étrangères les unes aux autres, mais elles ne forment pas non plus un système clos : leur cohérence est rétrospective, produite par l'histoire des commentaires plutôt que par les textes premiers.
Les Six Principes de Xie He
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Le Guhua pin lu (古畫品錄, Registre de classification des peintures anciennes) de Xie He (謝赫, actif vers 500-535) est le plus ancien classement systématique de peintres chinois qui nous soit parvenu. Sa préface contient l'énoncé des Six Principes, formule courte et difficile devenue le texte de référence de la théorie picturale chinoise. La biographie de Xie He demeure presque entièrement inconnue ; les rares informations le décrivent comme un portraitiste de cour de talent mais sans relief. Le traité lui-même est généralement daté, sur la base des peintres qu'il évalue, des années 532-549, c'est-à-dire de la dynastie Liang (502-557) et non, comme on le lit parfois, des Qi du Sud (479-502), période où l'activité de Xie He aurait simplement commencé.[292]
Une formulation difficile et sa reformulation par Zhang Yanyuan
[modifier | modifier le wikicode]Les Six Principes posent un problème philologique avant tout problème herméneutique. Dans la forme où Xie He les énonce, ils consistent en six segments brefs construits comme « N (numéro) R S, shi ye (« voilà ce que c'est ») », où R est un binôme « élégant » d'origine littéraire et S un binôme plus descriptif et technique. La grammaire de cette construction est inhabituelle et a longtemps déconcerté les commentateurs.
Au milieu du IXe siècle, Zhang Yanyuan (張彥遠, vers 815-877), dans son Lidai minghua ji (歷代名畫記, Registre des peintures célèbres de toutes les dynasties), reformule discrètement les six énoncés en « N yue (« on l'appelle ») R S », ce qui supprime la pause logique entre R et S et permet de lire chaque principe comme une seule unité quadrisyllabique. Cette reformulation s'est imposée pour plus de mille ans et c'est elle que reprennent les histoires de l'art chinoises et occidentales.[293]
Une fois cette stratification reconnue, deux lectures coexistent. La lecture traditionnelle, héritée de Zhang Yanyuan, traduit le premier principe par « résonance vitale et animation vivante » (氣韻生動, qiyun shengdong) comme une qualité unique. La restitution philologique proposée par Victor Mair lit plutôt « résonance vitale, qui est l'engendrement du mouvement », chaque principe énonçant un terme de critique apprécié des lettrés (R) et son contenu pratique (S). Selon cette lecture, Xie He aurait commencé par identifier les six dimensions techniques de la peinture (S), puis aurait choisi pour chacune un terme de critique littéraire prestigieux (R) afin d'en élever le statut esthétique.[294]
Indépendamment de cette analyse interne, Qian Zhongshu (錢鍾書, 1910-1998) a contesté la lecture habituelle du premier principe : pour lui, shengdong n'est pas un complément adjectival qualifiant qiyun (« la résonance vitale doit être animée »), mais une définition (« la résonance vitale est l'animation »). Cette correction concentre l'attention sur qiyun comme catégorie centrale de la critique picturale plutôt que sur un idéal de mouvement.[295]
Six Principes : énoncé et portée
[modifier | modifier le wikicode]Suivant l'ordre du texte, les six principes peuvent être restitués comme suit, en signalant entre crochets les écarts entre la lecture traditionnelle et la lecture philologique.
Le premier, qiyun shengdong (氣韻生動, « résonance vitale [et] engendrement du mouvement »), reste la formule la plus commentée. Qi (氣) désigne le souffle, l'énergie vitale ; yun (韻) la résonance, l'harmonie. La paire est attestée dans la critique littéraire des Six Dynasties avant Xie He et y désigne une qualité d'allure subtile que l'on perçoit chez une personne ou dans une œuvre.[296] Dans la peinture, qiyun désigne moins une technique qu'une qualité globale, perçue comme animant l'œuvre ; Xie He s'en sert pour distinguer les peintres de premier rang de ceux qui ne maîtrisent que les aspects matériels du métier.
Le deuxième, gufa yongbi (骨法用筆, « méthode de l'os, [c'est-à-dire] usage du pinceau »), associe la pratique du pinceau à la métaphore de l'ossature : la qualité d'un trait dépend de la structure interne qu'il manifeste, comme un corps de la solidité de son squelette. La métaphore connecte directement la peinture et la calligraphie, dont les théories partagent ce vocabulaire d'osseux et de charnu. Jing Hao (荊浩, actif vers la fin du IXe siècle), dans son Bifa ji (筆法記, Notes sur la méthode du pinceau), distinguera ainsi quatre qualités du trait : le nerf (筋, jin), la chair (肉, rou), l'os (骨, gu) et le souffle ou la vigueur (氣, qi).[297]
Le troisième, yingwu xiangxing (應物象形, « correspondre aux choses, [c'est-à-dire] figurer la forme »), porte sur la justesse de la représentation. La traduction de ying par « correspondre » est plus exacte que « imiter » : il s'agit moins d'une reproduction littérale que d'une résonance entre la forme picturale et la chose représentée.[298]
Le quatrième, suilei fucai (隨類賦彩, « selon le type, [c'est-à-dire] appliquer la couleur »), porte sur la couleur, qui doit suivre les catégories d'objets représentés. À partir des Tang, le développement de la peinture monochrome à l'encre (水墨畫, shuimo hua) déplacera ce principe : il faudra rendre la qualité chromatique d'une chose par l'encre seule, sans recours à la couleur.[299]
Le cinquième, jingying weizhi (經營位置, « administrer et arranger, [c'est-à-dire] positionner et placer »), porte sur la composition spatiale. Jingying est un terme administratif et militaire ; son emploi pour la peinture suggère un travail réfléchi de gestion de l'espace pictural.
Le sixième, chuanyi moxie (傳移模寫, lecture traditionnelle ; la forme originale chez Xie He pourrait avoir été chuanyi / moxie) concerne la copie et la transmission des modèles. Mair note que chuanyi (傳移) est anormal et n'apparaît nulle part avant Xie He ; Zhang Yanyuan paraît l'avoir réécrit en chuanmo yixie (傳模移寫), forme qui s'est imposée par la suite.[300] Dans la pratique des Six Dynasties, la copie peut désigner aussi bien le calque exact (摹, mo) que l'imitation libre (臨, lin) ou la copie d'après nature.[301]
L'hypothèse d'une influence indienne
[modifier | modifier le wikicode]La proximité numérique et structurelle entre les Six Principes chinois et les Six Membres (षडङ्ग, ṣaḍaṅga) de la peinture indienne, énumérés dans certains commentaires indiens à des textes en sanskrit, a été remarquée dès la fin du XIXe siècle. La question d'une influence directe demeure débattue. Pour Mair, la lecture restituée des Six Principes, dans laquelle le binôme « technique » (S) est primaire et le binôme « élégant » (R) ajouté pour le prestige littéraire, rend une parenté indienne possible et même probable, chaque S des Six Principes correspondant terme à terme à un membre du ṣaḍaṅga. La position majoritaire chez les sinologues chinois reste cependant prudente : gufa yongbi et qiyun shengdong sont des produits manifestes de la critique chinoise antérieure, et l'hypothèse d'une influence reste à étayer plus solidement.[302]
Hiérarchie et postérité des Six Principes
[modifier | modifier le wikicode]Bien que Xie He énonce les six principes comme une série, la tradition postérieure tend à reconnaître au premier une position particulière. Zhang Yanyuan le formule de manière nette : la résonance vitale ne se laisse pas apprendre, tandis que la maîtrise du pinceau peut s'enseigner ; sans la première, la seconde demeure vaine.[303] Cette hiérarchisation soulève une question récurrente dans la littérature des Song et au-delà : qiyun relève-t-il d'une disposition donnée à l'artiste, ou peut-il être cultivé par l'étude, la pratique et la conduite morale ? Les positions varient suivant les écoles, et la question s'enchevêtre avec les développements néo-confucéens autour du li (理, « principe »).[304]
L'autorité durable des Six Principes a pour effet que la plupart des traités picturaux postérieurs s'y réfèrent, soit pour les commenter, soit pour proposer leurs propres systèmes de critères (les « Six Essentiels » de Liu Daochun au XIe siècle, les « Six Forces » de Sheng Dashi sous les Qing, parmi d'autres). Au XXe siècle, l'expression liufa a même fini par fonctionner comme synonyme de « peinture » dans le vocabulaire critique.[305]
Capter l'esprit au-delà de la forme (傳神, chuanshen)
[modifier | modifier le wikicode]La notion de chuanshen (傳神, « transmettre l'esprit »), associée pour l'essentiel à Gu Kaizhi (顧愷之, vers 345 - vers 406), précède d'un peu plus d'un siècle l'énoncé des Six Principes. Elle relève d'une réflexion sur le portrait et plus particulièrement sur le visage humain ; sa généralisation aux autres genres picturaux et à la poésie est tardive et procède par déplacements analogiques.
Gu Kaizhi et la doctrine du portrait
[modifier | modifier le wikicode]Gu Kaizhi, peintre de la cour des Jin orientaux, n'a pas laissé d'écrit théorique systématique : ses positions sont préservées par citations dans le Lidai minghua ji de Zhang Yanyuan et par anecdotes dans le Shishuo xinyu (世說新語, Nouveaux récits des propos du monde) compilé par Liu Yiqing (劉義慶, 403-444). Le passage le plus souvent cité figure dans la section « Habileté et art » (巧藝, Qiaoyi) du recueil :
« Gu Changkang [Gu Kaizhi] peignait parfois un portrait et laissait les pupilles non peintes pendant plusieurs années. Quand on l'interrogeait, il répondait : "La beauté ou la laideur des quatre membres n'a rien à voir avec ce qui fait le caractère miraculeux d'un portrait. Pour transmettre l'esprit et donner une représentation vivante (傳神寫照, chuanshen xiezhao), c'est précisément en cet endroit-là que tout se joue [c'est-à-dire l'œil]" ».[306]
D'autres anecdotes recueillies dans le même chapitre du Shishuo xinyu précisent cette doctrine. Lorsqu'un ami affligé d'un défaut oculaire refuse de poser pour un portrait, Gu propose d'estomper la pupille par la technique du « blanc volant » (飛白, feibai) pour la faire ressembler à un nuage clair voilant le soleil. Lorsqu'il peint Pei Kai, il ajoute trois poils sur la joue pour rendre l'acuité du personnage, ce qui, selon les témoins de l'époque, transforme effectivement la perception du portrait.[307]
Zong-qi Cai propose de comprendre la notion de shen (神) chez Gu Kaizhi à l'aide du terme latin anima : non l'âme au sens religieux occidental, mais le foyer intime de la personnalité, qui se manifeste à travers le corps sans en être indépendant. L'œil, en cette acception, n'est pas symbole mais lieu effectif où l'intériorité affleure ; toute l'attention du portraitiste doit s'y concentrer.[308]
Chuanshen et qiyun : deux notions distinctes
[modifier | modifier le wikicode]Les commentaires postérieurs tendent à fondre chuanshen et qiyun en une seule théorie de l'« expression de l'esprit ». Cai propose au contraire de les distinguer. Pour Gu Kaizhi, shen désigne le foyer de la personnalité d'un sujet particulier, perçu à travers ses traits ; pour Xie He, qiyun désigne plutôt une qualité d'ensemble de l'œuvre, un effet esthétique global qui peut s'apparenter à une dimension « transcendante » dans le sens où elle déborde la simple représentation. Quand Xie He parle du shen d'un peintre, il l'associe à des termes comme « subtil et miraculeux » (微妙, weimiao), « au-delà de l'image » (象外, xiangwai) ou « spectacle merveilleux » (奇觀, qiguan) ; quand Gu en parle, il pense d'abord à la singularité d'un visage rendu vivant par la justesse d'un détail.[309] Les deux notions sont apparentées mais ne se recouvrent pas, et la distinction permet de mieux comprendre comment la théorie picturale chinoise a élaboré, à partir du Ve et du VIe siècle, deux registres distincts de la spiritualité de l'œuvre.
Forme et esprit : xingsi et shensi
[modifier | modifier le wikicode]À partir des Tang, la critique picturale formule plus explicitement la distinction entre ressemblance formelle (形似, xingsi) et ressemblance d'esprit (神似, shensi). La première rend l'apparence ; la seconde rend l'allure intérieure. Cette distinction n'est pas une dévaluation pure et simple de la ressemblance formelle : un portrait sans justesse des traits manque sa cible. Mais la ressemblance d'esprit est considérée comme un niveau supplémentaire que le seul rendu des traits ne garantit pas.[310]
Su Shi (蘇軾, 1037-1101), un des théoriciens les plus influents du déplacement de l'accent vers la ressemblance d'esprit, écrit ainsi qu'« évaluer une peinture sur sa seule ressemblance d'apparence, c'est avoir une compréhension proche de celle d'un enfant ». Cette formule reprise dans la critique des Song et des Yuan contribue à fonder la posture du peintre lettré : la peinture n'a pas pour vocation la copie exacte du monde mais l'expression d'une qualité intérieure que la copie exacte tend à masquer.[311]
Le chuanshen au-delà du portrait : paysage et calligraphie
[modifier | modifier le wikicode]À mesure que la peinture de paysage (山水畫, shanshui hua) s'autonomise à partir des Six Dynasties, la doctrine du chuanshen s'y trouve étendue par analogie. Le paysage n'est plus seulement un cadre, mais possède lui-même un « esprit » que le peintre doit saisir. Cette transposition n'a rien d'évident et procède d'une longue élaboration. La première théorie systématique du paysage est celle de Zong Bing (宗炳, 375-443) dans son « Préambule à la peinture de paysage » (畫山水序, Hua shanshui xu) et celle de Wang Wei (王微, 415-453, à distinguer du poète Tang) dans son « Discussion de la peinture » (敘畫, Xu hua). Tous deux conçoivent la peinture comme accédant à une « spiritualité » (靈, ling) de la nature, dans un cadre cosmologique inspiré du Xuanxue et nourri, dans le cas de Zong Bing, par la dévotion bouddhiste.[312]
L'élaboration la plus systématique vient toutefois de Guo Xi (郭熙, vers 1020 - vers 1090), peintre et théoricien des Song du Nord. Son traité Linquan gaozhi (林泉高致, Hautes aspirations des forêts et des sources), compilé par son fils Guo Si, distingue trois types de profondeur dans la composition du paysage : la profondeur élevée (高遠, gaoyuan), de bas en haut ; la profondeur lointaine (深遠, shenyuan), du devant vers l'arrière à travers les masses ; et la profondeur plane (平遠, pingyuan), d'un avant-plan jusqu'à un lointain horizontal. Cette typologie, souvent qualifiée à tort de « perspective » au sens occidental, désigne plutôt trois manières de structurer l'espace pictural sans point de fuite unique. L'expression moderne de « perspective dispersée » (散點透視, sandian toushi), parfois utilisée pour la décrire, est forgée au XXe siècle et ne se trouve pas dans les sources classiques.[313]
Le poète et peintre Wang Wei (王維, vers 701-761), devenu dans la tradition postérieure une figure fondatrice de la peinture lettrée de paysage, n'a pas laissé d'écrit théorique conservé qui soit assurément de sa main : le Shanshui lun (山水論, De la peinture des montagnes et de l'eau) et le Shanshui jue (山水訣, Secrets de la peinture des montagnes et de l'eau), traditionnellement publiés sous son nom, sont considérés par la sinologie contemporaine comme des compilations tardives plutôt que comme des textes authentiques.[314] En revanche, son rôle d'exemple pour les théoriciens postérieurs du paysage lettré, de Su Shi à Dong Qichang, est sûr.
Dans la calligraphie, la transposition du chuanshen passe par le vocabulaire de la « peinture du cœur » (心畫, xinhua), formule attestée chez Yang Xiong (53 av. - 18 apr. n. è.). La pratique calligraphique est conçue comme une mise en visibilité de la personne : son tempérament, sa probité, sa formation. La copie et l'imitation des maîtres anciens, loin d'être un défaut d'originalité, en sont une condition : l'apprenti, comme le rappelle un manuel chinois moderne, s'efforce non de reproduire les traits exactement mais d'« assimiler les qualités morales des anciens, incarnées dans leur trait ».[315]
Le shenyun à l'époque Qing
[modifier | modifier le wikicode]À l'époque Qing, le critique Wang Shizhen (王士禎, 1634-1711, à distinguer de l'homonyme Ming Wang Shizhen 王世貞, 1526-1590) reprend et systématise dans le champ poétique une catégorie déjà ancienne, le shenyun (神韻, parfois rendu en français par « charme spirituel »). Il propose une lecture de la poésie où le sens excède la dénotation : un bon poème n'épuise pas sa signification dans ce qu'il dit, mais laisse paraître une qualité allusive comparable à celle qu'un portrait de Gu Kaizhi tirait du seul détail de l'œil. Cette extension du vocabulaire pictural à la poésie n'est pas inédite ; elle culmine cependant chez Wang Shizhen en une véritable théorie critique, qui exercera une influence durable jusqu'à Wang Guowei.[316]
L'image au-delà de l'image (象外, xiangwai)
[modifier | modifier le wikicode]La troisième catégorie centrale de l'esthétique picturale et poétique chinoise est celle du xiangwai (象外, « au-delà de l'image »). Elle prolonge à certains égards la doctrine du chuanshen mais s'en distingue : chuanshen désigne le passage de la forme à l'esprit dans un même sujet ; xiangwai désigne plutôt ce qui dans une œuvre excède toute forme assignable et reste à la fois suggéré par elle et irréductible à elle.
Une formule de Xie He et son destin
[modifier | modifier le wikicode]Le terme apparaît une première fois chez Xie He, dans une notice du Guhua pin lu sur les peintres Zhang Mo et Xun Xu : leurs œuvres, dit-il, « excellent à révéler les esprits subtils et laissent peu de traces de méthodes et de règles. Qui ne s'intéresse qu'à la représentation des choses réelles n'y verra guère de mérite ; mais qui s'intéresse à ce qui se tient au-delà de l'image (象外, xiangwai) se détournera de la richesse et de l'opulence pour appeler ces peintures subtiles et merveilleuses ».[317]
Cette formule, brève, n'aurait peut-être pas eu de postérité particulière si elle n'avait été reprise et déplacée dans la critique poétique des Tang. Liu Yuxi (劉禹錫, 772-842) écrit que « le monde [poétique] naît au-delà de l'image » (境生於象外, jing sheng yu xiangwai). Sikong Tu (司空圖, 837-908), dans sa Lettre à Jipu (與極浦書, Yu Jipu shu), reprend la formule en la doublant : la meilleure poésie est celle qui transmet « une image au-delà de l'image, un monde au-delà du monde » (象外之象,景外之景, xiangwai zhi xiang, jingwai zhi jing).[318] La poétique de l'allusion, du retrait, du non-dit s'élabore dans cette mouvance ; les vingt-quatre catégories traditionnellement attribuées à Sikong Tu (二十四詩品, Ershisi shipin) en sont la mise en forme la plus connue, en particulier les catégories « contenu et réservé » (含蓄, hanxu), « limpide et sublime » (沖淡, chongdan) et « transcendant » (超詣, chaoyi). L'attribution même de ce traité à Sikong Tu a été discutée dans la philologie chinoise et occidentale du XXe siècle, mais son rôle dans la critique poétique demeure largement reconnu.[319]
Le paysage et le retrait de l'apparence
[modifier | modifier le wikicode]Dans la peinture de paysage, le principe du xiangwai se traduit techniquement par l'art de ne pas peindre tout. Guo Xi, dans le Linquan gaozhi, en formule la règle : pour qu'une montagne paraisse haute, il ne suffit pas de la dessiner haute ; il faut que des brumes la cernent à mi-hauteur, ce qui laisse au spectateur l'imagination du sommet. Pour qu'une rivière paraisse longue, son cours ne doit pas être visible d'un bout à l'autre, mais s'interrompre dans une ombre, derrière un bouquet d'arbres, dans un repli. La technique consiste à « écrire le réel avec du vide » (以虛寫實, yi xu xie shi), formule qui condense la dialectique entre xu (虛, vide, indéterminé) et shi (實, plein, déterminé) au cœur de la composition picturale chinoise.[320]
François Jullien analyse longuement cette logique dans La Grande Image n'a pas de forme. Il oppose la démarche dégagée par la peinture chinoise classique à une tendance dominante de la peinture européenne classique : l'objectivation d'un motif représenté. Selon Jullien, la peinture chinoise vise moins l'objet que l'« évasement » d'une présence qui se retire en se manifestant. Il rapporte ainsi l'anecdote du peintre voulant suggérer la présence d'un temple bouddhique au creux d'un vallon : il ne dessine ni murs ni clochetons, qui figeraient l'atmosphère ; il esquisse seulement, dans l'ombre du chemin, la silhouette d'un moine portant de l'eau, indice détourné qui renvoie au temple sans le borner.[321]
Du xiangwai au yijing
[modifier | modifier le wikicode]La catégorie du yijing (意境, généralement rendue par « monde poétique » ou « sphère esthétique ») prolonge celle du xiangwai dans la critique poétique, en y intégrant la dimension subjective. Une de ses premières formulations remonte au traité Shige (詩格, Normes de poésie) attribué à Wang Changling (王昌齡, vers 690-756), qui distinguait trois sphères : celle des choses (物境, wujing), celle du sentiment (情境, qingjing) et celle proprement poétique (意境, yijing).[322] Mais la catégorie ne prend son ampleur théorique qu'au début du XXe siècle, dans les Renjian cihua (人間詞話, Propos sur les ci parmi les humains) de Wang Guowei (王國維, 1877-1927). Wang Guowei systématise jingjie (境界), terme proche de yijing, comme critère central de l'évaluation poétique : un poème vaut par la sphère qu'il ouvre, sphère qui suppose à la fois la justesse de la notation extérieure et l'authenticité du sentiment intérieur. La catégorie devient ensuite, dans l'esthétique chinoise du XXe siècle, l'un des concepts ressource pour penser à frais nouveaux la spécificité de l'art chinois, notamment chez Zong Baihua (宗白華, 1897-1986) et chez Li Zehou notamment.[323]
Yan Yu (嚴羽, actif vers 1200), dans son Canglang shihua (滄浪詩話, Propos sur la poésie de Canglang), avait proposé pour caractériser cette dimension « illusoire » mais effective une série d'images qui sont devenues canoniques dans la critique chinoise : la poésie idéale est comparable au « son dans l'air, à la couleur dans la forme, à la lune dans l'eau, au reflet dans le miroir », selon la formule chinoise linglong buke coubo (玲瓏不可湊泊), cristalline et insaisissable. La poésie ainsi conçue n'est pas allégorie ni symbole, mais éveil d'une dimension que la dénotation ne contient pas et que l'allusion seule peut effleurer.[324]
Évasif et allusif : la lecture de Jullien
[modifier | modifier le wikicode]François Jullien, dans son Lexique euro-chinois, propose la catégorie d'« évasif » pour désigner ce que les sinologues lui paraissent avoir manqué en cherchant à traduire xiangwai par des notions occidentales d'idéalité ou de transcendance. L'évasif n'est ni un en-deçà ni un au-delà du sensible : il est ce qui, dans le sensible même, se retire au moment de se déployer. Le paysage chinois, dans sa double dimension de corps (concrétions de souffle) et d'esprit (déploiement de ce même souffle), constitue le paradigme de cette pensée. La poétique de Sikong Tu, avec sa formule « ne pas dire nommément un seul mot, atteindre complètement vents et flots » (不著一字,盡得風流, bu zhuo yi zi, jin de fengliu), en donne l'équivalent littéraire : la parole atteint sa cible non en la nommant mais en la laissant émaner. Jullien rapproche cette logique des « paroles au gré » (卮言, zhiyan) du Zhuangzi, à l'image du vase rituel qui s'incline une fois plein et se redresse une fois vidé.[325]
Cette lecture, qui prend xiangwai comme l'un des opérateurs majeurs d'une pensée du « non-objet », est elle-même située : elle relève d'un effort philosophique contemporain pour repenser l'esthétique européenne par le détour de la Chine, et le rapport qu'elle établit entre catégories chinoises et catégories contemporaines doit être tenu comme une proposition critique et non comme une restitution neutre de la tradition classique.
Postérité
[modifier | modifier le wikicode]Les trois catégories examinées (Six Principes, chuanshen, xiangwai) n'épuisent pas le vocabulaire critique de la peinture chinoise, qui inclut encore yi (逸, le détaché, le libre), dan (淡, le fade, le limpide), xu (虛, le vide), et bien d'autres. Mais elles fournissent l'ossature de la plupart des théories postérieures, dans le champ pictural comme dans la poésie et la calligraphie. Leur histoire est faite d'extensions, de déplacements et de reformulations, plus que d'une transmission stabilisée : c'est aussi pour cette raison que les expressions modernes de « synthèse confucéo-taoïste-bouddhiste » ou de « système esthétique chinois » doivent être maniées avec précaution. Les sources premières ne se présentent pas comme un système, et l'élaboration systématique relève pour l'essentiel de la critique des Song et plus encore de la sinologie moderne, occidentale et chinoise, qui a fait des Six Principes, du chuanshen et du xiangwai les pierres angulaires d'une tradition rétrospectivement unifiée.
Esthétique et pratiques artistiques
[modifier | modifier le wikicode]La calligraphie comme art spirituel (書法, shufa)
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La calligraphie (書法, shufa, littéralement « méthode de l'écriture ») occupe une place unique et centrale dans l'esthétique chinoise. Considérée depuis des millénaires comme le plus noble des arts, elle transcende la simple fonction utilitaire d'écriture pour devenir une expression spirituelle profonde, une « peinture du cœur » (心畫, xinhua) qui révèle la personnalité, la cultivation morale et l'état intérieur du calligraphe. Cet art constitue une synthèse remarquable des traditions confucéenne, taoïste et bouddhiste, intégrant discipline technique, spontanéité naturelle et révélation spirituelle.
La calligraphie comme peinture du cœur (心畫, xinhua)
[modifier | modifier le wikicode]La révélation de la personnalité : La théorie fondamentale de la calligraphie chinoise affirme que « la calligraphie reflète la personnalité du calligraphe » (書如其人, shu ru qi ren).[326] Cette conception ne voit pas l'écriture comme une simple technique de représentation des caractères, mais comme une manifestation directe de l'esprit et du caractère du calligraphe.
Liu Xizai (劉熙載, 1813-1881) affirme dans son traité Yigai (藝概, Visions générales sur l'art) : « Les bonnes œuvres de calligraphie sont celles qui peuvent entrer dans le royaume de l'esprit (入神, ru shen). Si l'on peut obtenir l'esprit des maîtres anciens, alors on devient comme les maîtres anciens ; si l'on peut exprimer sa propre particularité en plus de cela, alors on peut employer l'ingéniosité des maîtres anciens pour soi-même ».[327]
Cette affirmation établit la double dimension de la maîtrise calligraphique : d'une part, l'assimilation profonde de la tradition à travers l'étude et la copie des anciens maîtres ; d'autre part, l'expression de sa propre personnalité unique à travers le développement d'un style personnel.[328]
La calligraphie et la peinture : une origine commune : Le dicton célèbre « la calligraphie et la peinture ont la même origine » (書畫同源, shuhua tongyuan) établit l'unité fondamentale entre ces deux arts. Tous deux emploient le pinceau, l'encre, le papier et partagent des principes esthétiques communs, notamment les notions de qi (氣, souffle vital), de yun (韻, résonnance) et de shen (神, esprit).[329]
Cependant, la calligraphie est souvent considérée comme supérieure à la peinture car elle manifeste plus directement l'esprit du créateur, sans la médiation d'une représentation figurative. Comme l'affirme un théoricien : « La calligraphie, c'est la peinture sans image » (書者,無象之畫, shu zhe, wuxiang zhi hua).[330]
Les fondements techniques : le gufa yongbi
[modifier | modifier le wikicode]La méthode structurelle du pinceau : Le deuxième principe de Xie He — le gufa yongbi (骨法用筆, « méthode structurelle du pinceau ») — s'applique pleinement à la calligraphie. Cette notion affirme que le trait de pinceau doit posséder une « ossature » (骨, gu), c'est-à-dire une structure solide et une force interne comparable au squelette qui soutient le corps humain.[331]
Jing Hao (荊浩, actif vers 870-930), dans son Bifa ji (筆法記, Notes sur la méthode du pinceau), formule cette exigence avec clarté : « Le pinceau possède quatre qualités : la force (筋, jin), la chair (肉, rou), les os (骨, gu) et la vigueur (氣, qi). Si le trait manque d'os, il sera mou comme de la boue ; s'il manque de chair, il sera sec comme du bois mort ».[332]
Cette métaphore anatomique établit que la calligraphie, comme le corps humain, nécessite à la fois une structure solide (les os), une substance (la chair), une vitalité (la force) et un souffle animateur (le qi). Un trait qui ne possède que la structure sans substance sera dur et sec ; un trait qui possède la substance sans structure sera flasque et sans forme.[333]
Les cinq qualités du trait : La théorie calligraphique identifie cinq qualités essentielles du trait :
- La force (力, li) : le trait doit manifester une puissance interne, comme si le pinceau pénétrait dans le papier « comme une lame tranchant à travers » (入木三分, ru mu san fen).
- La rondeur (圓, yuan) : le trait ne doit pas être anguleux et rigide, mais manifester une souplesse et une fluidité.
- La légèreté (輕, qing) : paradoxalement, malgré sa force, le trait doit sembler sans effort, comme s'il flottait sur le papier.
- La vivacité (活, huo) : le trait doit paraître vivant, animé par un souffle intérieur.
- La variété (變, bian) : les traits doivent manifester une richesse de variations, évitant la monotonie.[334]
Les styles calligraphiques et leur évolution
[modifier | modifier le wikicode]Les cinq styles canoniques : La calligraphie chinoise s'est développée à travers cinq styles principaux, chacun manifestant des qualités esthétiques distinctes :
- Le style sigillaire (篆書, zhuanshu) : le plus ancien, caractérisé par des formes arrondies et équilibrées, évoquant la solidité et l'antiquité.
- Le style des scribes (隸書, lishu) : développé sous la dynastie Han, plus anguleux et pratique, manifestant une élégance sobre.
- Le style régulier (楷書, kaishu) : la forme standard établie sous les dynasties Wei et Jin, caractérisée par sa clarté et sa régularité.
- Le style semi-cursif (行書, xingshu) : plus fluide que le style régulier, permettant une expression plus spontanée tout en maintenant la lisibilité.
- Le style cursif (草書, caoshu) : le plus libre et le plus expressif, où les caractères se lient et se transforment dans un flux continu d'énergie.[335]
Wang Xizhi et l'apogée classique : Wang Xizhi (王羲之, 303-361), de la dynastie Jin orientale, est universellement reconnu comme le « Saint de la Calligraphie » (書聖, shusheng). Son œuvre maîtresse, la Préface au Pavillon des Orchidées (蘭亭序, Lanting xu), est considérée comme le sommet de l'art calligraphique chinois.[336]
Zhang Huaiguan (張懷瓘, dynastie Tang), dans son traité Shuyi (書議, Discussion sur la calligraphie), analyse le style de Wang Xizhi et note sa capacité à imprégner chaque marque du pinceau de but et à transmettre un sens de transcendance. Il affirme : « L'essence sublime de la calligraphie émerge à travers le sans-forme et l'intangible. Le miao (妙, la merveille) est imprévisible et provient de manifestations externes tout en se cachant dans les lacunes entre les choses ».[337]
La cultivation morale et la calligraphie
[modifier | modifier le wikicode]Le lien entre vertu et beauté calligraphique : La tradition confucéenne établit un lien direct entre la cultivation morale du calligraphe et la qualité de son œuvre. Zhang Yanyuan affirme : « La transmission de l'esprit repose sur la bonne conduite morale, et la bonne conduite morale harmonise la résonnance spirituelle. Ainsi, dans l'antiquité, ceux qui excellaient dans la calligraphie étaient aussi ceux qui pratiquaient la cultivation intérieure ».[338]
Cette conception affirme qu'un calligraphe dont le caractère moral est déficient ne pourra jamais atteindre le niveau suprême, quelle que soit sa compétence technique. La beauté calligraphique authentique émane d'un esprit cultivé, d'un cœur purifié et d'une personnalité noble.[339]
Le fenggu en calligraphie : Le concept de fenggu (風骨, « intégrité morale ») s'applique pleinement à la calligraphie. Comme l'explique le Zhenyi zhai shishuo (真意齋詩說, Paroles sur la poésie du Studio de la vraie intention) de Li Chonghua (dynastie Qing) : « La manière (風, feng) est contenue dans l'esprit (神, shen), les os (骨, gu) sont fournis par le qi (氣, souffle vital), et la manière et les os sont inextricablement liés à l'esprit et au souffle vital ».[340]
Zhang Huaiguan, dans son Shuyi, utilise ensemble les termes fengshen (風神, manière et esprit) et guqi (骨氣, os et souffle vital), qu'il considère comme supérieurs à la simple technique.[341]
La spontanéité et le non-agir en calligraphie
[modifier | modifier le wikicode]L'influence taoïste : La tradition taoïste apporte à la calligraphie l'idéal de spontanéité (自然, ziran) et de non-agir (無為, wuwei). La calligraphie la plus accomplie ne doit révéler aucune trace d'effort ou de calcul, mais doit émaner naturellement, comme l'eau coulant d'une source.[342]
Xiang Mu (項穆, 1550-1600) affirme dans son Shufa yayan (書法雅言, Paroles élégantes sur la calligraphie) : « Bien qu'il y ait des méthodes à apprendre, la beauté réside dans ce qui est sans effort » (雖有法可學,妙在無意, sui you fa ke xue, miao zai wuyi).[343]
Cette formulation condense le paradoxe central de la calligraphie : bien que la maîtrise technique nécessite des années d'apprentissage rigoureux, l'accomplissement ultime requiert l'oubli de toute technique, permettant au pinceau de se mouvoir spontanément, guidé par l'esprit plutôt que par la volonté consciente.[344]
La calligraphie cursive comme expression de la liberté : Le style cursif (草書, caoshu) incarne particulièrement cet idéal de spontanéité. Dans ce style, les caractères se lient en un flux continu, le pinceau ne quittant presque jamais le papier, créant ce qu'on appelle la « calligraphie folle » (狂草, kuangcao).[345]
Zhang Xu (張旭, actif vers 700-750) et Huaisu (懷素, 737-799), maîtres du style cursif de la dynastie Tang, sont célèbres pour leurs œuvres d'une spontanéité et d'une liberté extrêmes. On raconte que Zhang Xu écrivait dans un état d'ivresse, le pinceau dansant sur le papier comme un tourbillon.[346]
Le vide et la plénitude en calligraphie
[modifier | modifier le wikicode]L'espace blanc comme élément constitutif : La calligraphie chinoise accorde une importance capitale à l'espace blanc (blanc, bai ou vide, xu), considéré non comme une absence mais comme un élément actif de la composition. Comme l'affirme le proverbe : « Estimer le vide comme le plein » (計白當黑, ji bai dang hei, littéralement « calculer le blanc comme le noir »).[347]
Le philosophe Xiong Bingming (熊秉明, 1922-2002) compare les œuvres de deux célèbres calligraphes pour illustrer cette dimension : « Les traits de Yan Zhenqing (顏真卿, 709-785) sont épais et solides, avec des structures complexes étroitement tissées entre les mots et les lignes, et l'existence domine tandis que la non-existence est supprimée. En revanche, dans l'œuvre de Chu Suiliang (褚遂良, 596-658), l'existence et la non-existence coexistent et se pénètrent mutuellement, ce qui crée un espace vaste et tranquille ».[348]
Le rythme et le souffle : La calligraphie chinoise est fondamentalement rythmique, manifestant ce qu'on appelle le « souffle-rythme » (氣韻, qiyun). Le calligraphe, comme le musicien, doit maîtriser les alternances de vitesse et de lenteur, de pression et de légèreté, de plein et de vide, créant une composition dynamique qui respire et pulse.[349]
Yu Shinan (虞世南, 558-638), dans son traité Bisui lun (筆髓論, Sur l'essence de la calligraphie), comprend une section intitulée « Sculpter la subtilité » (琦妙, Qi Miao), qui affirme que « le Dao de la calligraphie réside dans le royaume de la subtilité mystérieuse/profondeur (玄妙, xuanmiao), qui ne peut être atteint que par un dévouement concentré et une compréhension profonde des subtilités de l'artisanat ».[350]
Les trois catégories de l'excellence calligraphique
[modifier | modifier le wikicode]Zhang Huaiguan et la classification tripartite : Zhang Huaiguan (張懷瓘) établit une hiérarchie tripartite des œuvres calligraphiques de première classe :
- Les œuvres divines (神品, shenpin) : le niveau suprême, où la calligraphie transcende toute technique pour atteindre le royaume de l'esprit pur.
- Les œuvres profondes (妙品, miaopin) : le niveau de la subtilité merveilleuse, où la technique parfaite se combine à une profondeur spirituelle.
- Les œuvres habiles (能品, nengpin) : le niveau de la maîtrise technique, où l'artisan a acquis une compétence complète mais n'a pas encore atteint la dimension spirituelle.[351]
Zhang élabore sur les œuvres profondes (miaopin) : « Les chefs-d'œuvre profonds en calligraphie et en littérature doivent contenir des implications profondes. Les idées profondes (玄妙, xuanmiao) ne sont pas dérivées de la surface des sujets mais d'une source plus profonde. Comment pourrait-on l'expliquer ou le prédire par la rationalité commune ou la connaissance mondaine ? Seuls ceux qui possèdent une perspicacité et une vision exceptionnelles peuvent apprécier la profondeur des éléments sans son et sans forme ».[352]
L'importance de l'observation spirituelle : Zhang souligne que « seuls ceux qui possèdent une compréhension profonde de la calligraphie peuvent observer l'esprit divin de l'artisanat et regarder au-delà des traits et des caractères eux-mêmes... même si l'écriture est rangée, l'âme suit toujours et le cœur la chérit, c'est le miao (妙, la merveille) ».[353]
Cette affirmation établit que l'appréciation calligraphique authentique dépasse la simple évaluation technique pour atteindre une communion spirituelle avec l'œuvre et, à travers elle, avec l'esprit du calligraphe.[354]
Synthèse : la calligraphie comme voie spirituelle
[modifier | modifier le wikicode]La calligraphie chinoise (書法, shufa) représente bien plus qu'un art de l'écriture. Elle constitue une voie spirituelle (道, dao) complète qui :
- Manifeste directement la personnalité, le caractère et l'état intérieur du calligraphe
- Intègre discipline technique rigoureuse et spontanéité naturelle
- Requiert cultivation morale et purification spirituelle
- Valorise la structure solide (骨, gu) tout en maintenant la souplesse et la fluidité
- Accorde une importance égale au plein et au vide, au trait et à l'espace blanc
- Transcende la simple technique pour atteindre le royaume de l'esprit (神, shen)
Cette conception holistique fait de la calligraphie « le premier des arts » dans la tradition chinoise, synthétisant toutes les dimensions de l'esthétique chinoise : confucéenne (par l'accent sur la moralité), taoïste (par la valorisation de la spontanéité) et bouddhiste (par la transcendance du moi). La calligraphie demeure ainsi un art vivant qui continue d'incarner les valeurs spirituelles les plus profondes de la civilisation chinoise.
La peinture de lettrés (文人畫, wenrenhua)
[modifier | modifier le wikicode]La peinture de lettrés (文人畫, wenrenhua, littéralement « peinture d'hommes de lettres ») représente l'une des traditions artistiques les plus distinctives et les plus influentes de la Chine. Émergeant pleinement sous la dynastie Song (宋, 960-1279) et s'épanouissant sous les Yuan, Ming et Qing, cette forme d'art privilégie l'expression personnelle, la cultivation spirituelle et la spontanéité créatrice sur la virtuosité technique et la ressemblance mimétique. Elle incarne une synthèse remarquable entre calligraphie, poésie et peinture, où l'artiste-lettré exprime son intériorité morale et esthétique à travers le pinceau et l'encre.
Les origines et le contexte historique
[modifier | modifier le wikicode]Su Shi et la révolution esthétique : Su Shi (蘇軾, 1037-1101), également connu sous le nom de Su Dongpo, joua un rôle décisif dans la formation de l'esthétique de la peinture de lettrés. Poète, calligraphe, peintre et homme d'État accompli, Su Shi articula une théorie esthétique qui valorisait l'expression de l'intention intérieure (意, yi) sur la reproduction de l'apparence extérieure.[355]
Dans ses Notes sur la salle des trésors picturaux (寶繪堂記, Baohuitang Ji), Su Shi formula la méthode esthétique de « l'intention dans les choses plutôt que l'attention aux choses » (意在物而不留於物, yi zai wu er bu liu yu wu). Cette méthode signifie placer son esprit dans les choses, apprécier leur signification et leur rythme, mais sans s'y attacher obstinément.[356]
Su Shi critiqua également l'obsession de la ressemblance formelle, affirmant : « Discuter la peinture en termes de ressemblance formelle révèle une compréhension qui n'est pas différente de celle des enfants » (論畫以形似,見與兒童鄰, lun hua yi xingsi, jian yu ertong lin).[357]
L'idéal de l'amateur cultivé : La peinture de lettrés se distingue fondamentalement de la peinture professionnelle (工筆畫, gongbihua ou peinture minutieuse). Alors que les peintres professionnels, souvent employés par la cour ou travaillant pour des commandes, privilégiaient la technique virtuose et la représentation détaillée, les lettrés-peintres valorisaient l'expression spontanée de leur cultivation intérieure et de leur personnalité.[358]
Cette distinction n'impliquait pas un mépris de la technique, mais plutôt une hiérarchie où la technique devait servir l'expression spirituelle plutôt que devenir une fin en soi. Comme l'affirme Dong Qichang (董其昌, 1555-1636) : « Dans la peinture, il y a les écoles du Sud et du Nord, comme dans le bouddhisme Chan il y a les écoles du Sud et du Nord. L'école du Nord privilégie la technique minutieuse et les couleurs éclatantes ; l'école du Sud valorise l'encre libre et la spontanéité ».[359]
Les thèmes privilégiés : les Quatre Gentilshommes
[modifier | modifier le wikicode]Les plantes symboliques : La peinture de lettrés développa un corpus de thèmes privilégiés, notamment les « Quatre Gentilshommes » (四君子, si junzi) : le prunier (梅, mei), l'orchidée (蘭, lan), le bambou (竹, zhu) et le chrysanthème (菊, ju). Ces quatre plantes incarnent des qualités morales confucéennes que l'homme de bien doit cultiver.[360]
- Le prunier (梅, mei) : fleurissant au cœur de l'hiver, il symbolise la persévérance, la pureté et la capacité à prospérer dans l'adversité.
- L'orchidée (蘭, lan) : poussant dans les vallées reculées, elle incarne l'humilité, l'élégance et le refus de la renommée mondaine.
- Le bambou (竹, zhu) : restant vert toute l'année et flexible mais jamais brisé, il représente l'intégrité, la droiture et la résilience.
- Le chrysanthème (菊, ju) : fleurissant à l'automne après le départ des autres fleurs, il symbolise la noblesse dans la solitude et le détachement des honneurs.[361]
La peinture de bambou : La peinture de bambou (墨竹, mozhu, « bambou à l'encre ») occupe une place particulièrement importante dans la tradition des lettrés. Wen Tong (文同, 1018-1079), maître de ce genre, et son ami Su Shi développèrent une approche qui valorisait l'expression de l'essence spirituelle du bambou plutôt que sa représentation détaillée.[362]
Su Shi expliqua la méthode de Wen Tong : « Lorsque Yuke (Wen Tong) peint le bambou, il doit d'abord avoir le bambou complet dans son esprit (胸有成竹, xiong you cheng zhu). Puis, tenant le pinceau et fixant du regard, il voit ce qu'il veut peindre. Il se lève alors rapidement et le poursuit avec son pinceau, craignant de le perdre comme un lièvre qui surgit devant un faucon ».[363]
Cette méthode exige que le peintre intériorise d'abord profondément l'essence du bambou à travers l'observation et la méditation, puis l'exécute spontanément, sans hésitation ni calcul, dans un état de fusion entre le sujet et l'objet.[364]
L'encre monochrome et la peinture de paysage
[modifier | modifier le wikicode]Le triomphe de l'encre sur la couleur : La peinture de lettrés privilégia progressivement la peinture à l'encre monochrome (水墨畫, shuimo hua) sur la peinture polychrome traditionnelle. Cette préférence s'enracinait dans la conception que l'encre, étant la « couleur mère » (母色, mu se), possède un potentiel expressif infini.[365]
Wang Wei (王維, 699-759), considéré comme l'un des fondateurs de la peinture de paysage à l'encre, affirma : « Dans l'art de la peinture, l'encre de lavis est la plus supérieure. Elle capture naturellement l'essence et crée l'univers » (畫道之中,水墨最為上,肇自然之性,成造化之功, huadao zhi zhong, shuimo zui wei shang, zhao ziran zhi xing, cheng zaohua zhi gong).[366]
Zhang Yanyuan (張彥遠, vers 815-877) développa davantage cette théorie dans son Lidai minghua ji (歷代名畫記, Registre des peintures célèbres de toutes les dynasties) : « Les herbes et les arbres fleurissent sans avoir besoin d'utiliser le rouge ; la neige et les nuages flottent sans avoir besoin d'utiliser le blanc ; les montagnes n'ont pas besoin de bleu vide pour être vertes, et les phénix n'ont pas besoin de cinq couleurs pour être astucieux. Par conséquent, lorsque l'encre est utilisée et que les cinq couleurs sont présentes, on dit que c'est réussi ».[367]
La peinture de paysage comme expression spirituelle : Guo Xi (郭熙, 1020-1090), dans son traité Linquan gaozhi (林泉高致, Le Message sublime des forêts et des sources), articula une théorie élaborée de la peinture de paysage qui intégrait dimensions technique, spirituelle et morale.[368]
Il décrivit comment les peintures de paysage créent des expériences immersives : « Dans les peintures, les routes couvertes par les brumes matinales rappellent aux spectateurs qu'ils sont des passants matinaux ; le soleil couchant à l'horizon fait penser aux spectateurs à regarder le coucher de soleil ; les habitants des montagnes donnent aux spectateurs l'impression d'y habiter ; et les falaises, les rochers et les sources attirent les spectateurs à voyager. Voir des peintures fait penser à certaines choses et fait sentir comme si on était littéralement là dans la scène. C'est le mystère surprenant (妙, miao) des peintures ».[369]
Dong Qichang et la théorie des écoles du Sud et du Nord
[modifier | modifier le wikicode]La classification théorique : Dong Qichang (董其昌, 1555-1636), peintre, calligraphe et théoricien de la dynastie Ming, formula une distinction influente entre l'« école du Sud » (南宗, nanzong) et l'« école du Nord » (北宗, beizong) en peinture, analogie empruntée à la division du bouddhisme Chan entre l'école du Sud (illumination subite) et l'école du Nord (illumination graduelle).[370]
Selon Dong, l'école du Nord, représentée par des peintres professionnels et de cour, privilégiait la technique minutieuse (工筆, gongbi), les couleurs éclatantes et la représentation détaillée. L'école du Sud, incarnée par les lettrés-peintres, valorisait l'expression spontanée (寫意, xieyi, « écrire l'intention »), l'encre monochrome et la suggestion évocatrice.[371]
Dans ses Esquisses à l'Atelier de l'Art-Zen (畫禪室隨筆, Hua Chan Shi Suibi), Dong affirma : « Il est nécessaire de distinguer entre le réel et l'imaginaire. Le réel est le travail de pinceau détaillé dans chaque partie. Où certaines parties sont détaillées, d'autres doivent être brèves. L'usage du réel et de l'imaginaire doit s'équilibrer... seulement alors il peut y avoir une œuvre extraordinaire ».[372]
Le vide et le plein : Dong Qichang et les peintres lettrés accordèrent une importance capitale à la technique de « laisser le blanc » (留白, liu bai), créant des espaces vides qui suggèrent l'infini et invitent l'imagination du spectateur.[373]
Comme le note le philosophe Zong Baihua (宗白華, 1897-1986) : « Les peintres chinois soulignent l'importance de l'espace blanc. Par exemple, Ma Yuan était connu comme "Ma Yijiao" (Ma-un-coin) parce qu'il peignait souvent seulement un coin, laissant le reste blanc. Mais l'espace blanc ne semble pas vide parce qu'il est rempli de mer et de ciel. L'espace blanc est plus riche en images que s'il était rempli de traits de pinceau ».[374]
L'intégration des Trois Perfections
[modifier | modifier le wikicode]Poésie, calligraphie et peinture : La peinture de lettrés se distingue par l'intégration harmonieuse des « Trois Perfections » (三絕, san jue) : la poésie (詩, shi), la calligraphie (書, shu) et la peinture (畫, hua). Cette synthèse transforme l'œuvre picturale en un espace multidimensionnel où texte et image dialoguent et se complètent.[375]
Les peintres lettrés inscrivaient souvent des poèmes directement sur leurs peintures, créant une composition unifiée où l'écriture calligraphique ne se contente pas de commenter l'image, mais participe à sa structure visuelle et à sa signification spirituelle. Les sceaux (印章, yinzhang) ajoutaient une dimension supplémentaire, créant des points d'accent rouge qui équilibrent la composition.[376]
La spontanéité comme idéal : L'idéal esthétique de la peinture de lettrés valorise la spontanéité (自然, ziran) et l'absence d'artifice. Comme Xiang Mu (項穆, 1550-1600) l'affirme : « Bien qu'il y ait des méthodes à apprendre, la beauté réside dans ce qui est sans effort » (雖有法可學,妙在無意, sui you fa ke xue, miao zai wuyi).[377]
Cette spontanéité, loin d'être une improvisation naïve, résulte de longues années de cultivation technique et spirituelle qui permettent au pinceau de se mouvoir librement, sans entrave de la volonté consciente.[378]
Les maîtres de la tradition lettré
[modifier | modifier le wikicode]Les Quatre Maîtres Yuan : Sous la dynastie Yuan (元, 1271-1368), quatre peintres incarnèrent l'apogée de la peinture de lettrés : Huang Gongwang (黃公望, 1269-1354), Wu Zhen (吳鎮, 1280-1354), Ni Zan (倪瓚, 1301-1374) et Wang Meng (王蒙, 1308-1385). Refusant de servir les conquérants mongols, ils se retirèrent dans la vie privée et exprimèrent leur intégrité morale à travers la peinture.[379]
Ni Zan, en particulier, développa un style d'une simplicité et d'une sobriété extrêmes, caractérisé par des paysages dépouillés à l'encre sèche qui expriment un sentiment de solitude et de détachement. Il affirmait : « Ce que je peins n'est pas la ressemblance des choses, mais simplement pour exprimer l'évasion de mon cœur ».[380]
Les individualistes de la fin des Ming : À la chute de la dynastie Ming et au début des Qing, plusieurs peintres « individualistes » ou « excentriques » radicalisèrent l'esthétique lettré. Bada Shanren (八大山人, 1626-1705), prince Ming devenu moine bouddhiste après la conquête mandchoue, créa des œuvres d'une expressivité extrême, caractérisées par des formes simplifiées et des compositions audacieuses qui expriment une douleur et un aliénation profondes.[381]
Synthèse : la peinture de lettrés comme voie spirituelle
[modifier | modifier le wikicode]La peinture de lettrés (文人畫, wenrenhua) représente bien plus qu'un style pictural. Elle constitue une voie spirituelle complète qui :
- Valorise l'expression de l'intention intérieure (意, yi) sur la reproduction de l'apparence extérieure (形, xing)
- Privilégie la cultivation morale et spirituelle sur la virtuosité technique
- Intègre harmonieusement poésie, calligraphie et peinture en une synthèse esthétique
- Utilise l'encre monochrome pour suggérer l'infini des couleurs
- Accorde une importance capitale au vide et à l'espace blanc
- Incarne l'idéal de l'amateur cultivé qui peint pour l'expression de soi plutôt que pour la commande
- Exprime des qualités morales confucéennes à travers des thèmes symboliques comme les Quatre Gentilshommes
Cette tradition continue d'influencer profondément l'art chinois contemporain et représente une alternative remarquable à la tradition occidentale, valorisant la suggestion sur la représentation, l'expression personnelle sur l'objectivité mimétique, et la cultivation spirituelle sur la maîtrise technique.
La poésie et la peinture (詩畫一體, shi hua yiti)
[modifier | modifier le wikicode]Le principe de l'unité entre poésie et peinture (詩畫一體, shi hua yiti, littéralement « poésie et peinture forment un corps ») représente l'un des concepts esthétiques les plus distinctifs de la tradition chinoise. Cette conception affirme que la poésie et la peinture, bien qu'utilisant des médiums différents — les mots pour la première, l'image pour la seconde — partagent les mêmes principes esthétiques et poursuivent le même but : l'expression de l'intention intérieure (意, yi) et la création d'un royaume artistique (境, jing) où émotion et paysage se fondent harmonieusement.
Les fondements théoriques : « Il y a de la peinture dans la poésie »
[modifier | modifier le wikicode]Su Shi et la formule célèbre : Su Shi (蘇軾, 1037-1101) formula la théorie classique de l'unité entre poésie et peinture dans son évaluation de l'œuvre de Wang Wei (王維, 699-759), poète et peintre de la dynastie Tang. Su Shi écrit : « En appréciant les poèmes de Mojie (Wang Wei), il y a de la peinture dans la poésie ; en regardant les peintures de Mojie, il y a de la poésie dans la peinture » (味摩詰之詩,詩中有畫;觀摩詰之畫,畫中有詩, wei Mojie zhi shi, shizhong you hua; guan Mojie zhi hua, huazhong you shi).[382]
Cette formulation ne signifie pas simplement que les poèmes de Wang Wei décrivent des paysages ou que ses peintures racontent des histoires. Elle affirme plutôt que la poésie et la peinture partagent la même essence spirituelle : toutes deux créent un royaume artistique (意境, yijing) où l'intention intérieure du créateur et le paysage extérieur se fondent en une unité organique.[383]
Wang Wei comme paradigme : Wang Wei incarne parfaitement cette synthèse. Comme l'affirme son traité Shanshui jue (山水訣, Conseils sur les montagnes et les eaux) : « Dans l'art de la peinture, l'encre de lavis est la plus supérieure. Elle capture naturellement l'essence et crée l'univers » (畫道之中,水墨最為上,肇自然之性,成造化之功, huadao zhi zhong, shuimo zui wei shang, zhao ziran zhi xing, cheng zaohua zhi gong).[384]
Cette conception place la peinture et la poésie sur le même plan : toutes deux doivent « capturer naturellement l'essence » (肇自然之性, zhao ziran zhi xing) plutôt que reproduire mécaniquement l'apparence extérieure.[385]
Le yijing : la conception artistique
[modifier | modifier le wikicode]La fusion de l'intention et du royaume : Le concept de yijing (意境, « conception artistique » ou « royaume poétique ») constitue le fondement théorique de l'unité entre poésie et peinture. Ce terme, composé de yi (意, « intention », « signification ») et de jing (境, « royaume », « scène »), désigne l'unité harmonieuse entre la dimension subjective (l'intention de l'artiste) et la dimension objective (le paysage ou la scène représentée).[386]
Wang Changling (王昌齡, actif vers 730), dans ses Normes de poésie (詩格, Shige), fut le premier à introduire le concept de « royaume poétique » (詩境, shijing) et à le diviser en trois catégories :
- Le royaume des choses (物境, wujing) : la représentation objective des paysages
- Le royaume de l'émotion (情境, qingjing) : l'expression des émotions subjectives
- Le royaume poétique (詩境, shijing) : la fusion harmonieuse des deux[387]
L'évolution du concept : Liu Yuxi (劉禹錫, 772-842) affirma : « Le royaume surgit au-delà de l'image » (境生於象外, jing sheng yu xiangwai).[388] Cette formulation établit que le véritable royaume artistique ne se limite pas aux images explicitement représentées ou décrites, mais émerge au-delà d'elles, dans l'espace de suggestion et d'évocation.
Sikong Tu (司空圖, 837-908) développa davantage : « Comment peut-on parler facilement de l'image au-delà de l'image et de la scène au-delà de la scène ? » (象外之象,景外之景, xiangwai zhi xiang, jingwai zhi jing).[389]
La correspondance entre intention et image
[modifier | modifier le wikicode]La théorie de Su Shi : Su Shi développa une théorie systématique de l'expression artistique fondée sur le principe : « choisir les formes selon les objets » (隨物賦形, sui wu fu xing). Dans son œuvre Wen Shuo (文說, Paroles sur la littérature), il explique :
« Mon écriture est comme une source d'abondance d'eau. Elle coule indifféremment et se précipite à travers le sol plat, couvrant des milliers de lieues en un jour sans difficulté. Cependant, lorsqu'elle rencontre les contours et détours des montagnes et des rochers, elle choisit les formes selon la nature des objets. Ce qui peut être connu, c'est qu'elle se déplace toujours où elle doit se déplacer et s'arrête où elle doit s'arrêter. C'est tout. Quant au reste, je ne peux le savoir ».[390]
Cette métaphore de l'eau s'adaptant naturellement aux contours du terrain illustre comment la forme artistique — qu'elle soit poétique ou picturale — doit suivre organiquement le contenu à exprimer, plutôt que d'imposer des structures rigides préétablies.[391]
L'harmonie naturelle : Su Shi décrit cette adéquation comme « l'harmonie naturelle dans le texte et la forme, avec diverses postures surgissant » (文理自然,姿態橫生, wenli ziran, zitai hengsheng).[392]
Cette conception valorise la diversité des formes artistiques, chacune adaptée à un contenu et une intention spécifiques, contre l'imitation mécanique des formes anciennes.[393]
La picturalité de la poésie
[modifier | modifier le wikicode]Créer des images visuelles par les mots : La poésie chinoise vise à créer des images visuelles aussi vivantes que celles d'une peinture. Comme l'affirme un critique : « Quand on écrit sur le paysage, les gens peuvent le voir et l'entendre » (寫景能見能聽, xie jing neng jian neng ting).[394]
Les grands poètes Tang et Song, notamment Wang Wei, Du Fu (杜甫, 712-770) et Su Shi, excellaient dans la création de tableaux verbaux d'une précision et d'une évocativité remarquables. Les vers de Wang Wei comme « Dans les montagnes vides, personne n'est là, on entend seulement l'écho des voix humaines » (空山不見人,但聞人語響, kongshan bu jian ren, dan wen ren yu xiang) créent un paysage visuel et sonore aussi vivant qu'une peinture.[395]
La peinture mentale : Guo Xi (郭熙, 1020-1090) explique comment les peintures de paysage créent des expériences immersives qui stimulent l'imagination du spectateur :
« Dans les peintures, les routes couvertes par les brumes matinales rappellent aux spectateurs qu'ils sont des passants matinaux ; le soleil couchant à l'horizon fait penser aux spectateurs à regarder le coucher de soleil ; les habitants des montagnes donnent aux spectateurs l'impression d'y habiter ; et les falaises, les rochers et les sources attirent les spectateurs à voyager. Voir des peintures fait penser à certaines choses et fait sentir comme si on était littéralement là dans la scène. C'est le mystère surprenant (妙, miao) des peintures ».[396]
La même qualité immersive caractérise la grande poésie, transportant le lecteur dans le royaume évoqué.[397]
La poéticité de la peinture
[modifier | modifier le wikicode]L'inscription poétique sur la peinture : Une caractéristique distinctive de la peinture chinoise, notamment de la peinture de lettrés, est l'intégration de poèmes calligraphiés directement sur la surface picturale. Cette pratique, qui se développa pleinement sous les Song et s'épanouit sous les Yuan, Ming et Qing, transforme la peinture en un espace multidimensionnel où texte, calligraphie et image dialoguent.[398]
Les inscriptions ne se contentent pas de commenter ou d'expliquer l'image, mais participent à la création du yijing — le royaume artistique. Le poème inscrit peut amplifier l'émotion suggérée par l'image, introduire une dimension temporelle ou narrative, ou établir une résonance spirituelle qui transcende la représentation visuelle.[399]
La suggestion plutôt que la description : Tout comme la poésie chinoise valorise l'allusion (allusif) sur l'explicite, la peinture chinoise privilégie la suggestion sur la description exhaustive. Dong Qichang (董其昌, 1555-1636) affirme : « Il est nécessaire de distinguer entre le réel et l'imaginaire. Le réel est le travail de pinceau détaillé dans chaque partie. Où certaines parties sont détaillées, d'autres doivent être brèves. L'usage du réel et de l'imaginaire doit s'équilibrer... seulement alors il peut y avoir une œuvre extraordinaire ».[400]
Cette alternance entre le plein et le vide, entre le détaillé et le suggéré, crée un espace pour l'imagination du spectateur — exactement comme la poésie laisse des espaces non-dits que le lecteur doit remplir.[401]
Wang Guowei et la théorie du jingjie
[modifier | modifier le wikicode]La synthèse moderne : Wang Guowei (王國維, 1877-1927), critique littéraire du début du XXe siècle, systématisa la théorie du jingjie (境界, « royaume » ou « sphère esthétique ») dans son œuvre Renjian cihua (人間詞話, Remarques sur les paroles dans le monde humain), créant une synthèse entre esthétique traditionnelle chinoise et concepts occidentaux.[402]
Il affirma : « Que les œuvres littéraires soient bien écrites dépend de si elles ont un royaume et de sa profondeur... Pour la poésie Ci, le royaume est le plus important. Avec lui, les œuvres seront sublimes et les phrases célèbres émergeront ».[403]
Le royaume avec soi et le royaume sans soi : Wang Guowei distingua deux types de royaumes artistiques :
- Le royaume avec soi (有我之境, you wo zhi jing) : où le sujet projette ses émotions sur le paysage, colorant tout de ses sentiments. Exemple : « Je demande aux fleurs avec mes yeux remplis de larmes, pourtant les fleurs restent silencieuses, je ne vois rien sauf des pétales volant au-delà de la balançoire ».[404]
- Le royaume sans soi (無我之境, wu wo zhi jing) : où le sujet contemple le paysage objectivement, sans imposer ses émotions. Exemple : « Comme le chrysanthème est cueilli près de la clôture orientale, je me détends et contemple la montagne méridionale ».[405]
Wang ne privilégie ni l'un ni l'autre, reconnaissant que les deux approches peuvent créer de grandes œuvres.[406]
La réalité et l'illusion dans le royaume artistique
[modifier | modifier le wikicode]Le royaume réel et le royaume illusoire : Les critiques chinois distinguent le royaume réel (實境, shijing) du royaume illusoire (虛境, xujing). Le royaume réel correspond aux images et scènes explicitement représentées ou décrites. Le royaume illusoire correspond à ce qui est évoqué au-delà, à « l'image au-delà de l'image » et à « la scène au-delà de la scène ».[407]
Le véritable accomplissement artistique consiste à « contenir l'illusion dans la réalité et atteindre un royaume et une image infinis à travers un royaume et une image finis » (寓虛於實,以有限達無限, yu xu yu shi, yi youxian da wuxian).[408]
Les caractéristiques illusoires : Yan Yu (嚴羽, actif vers 1180-1235) exige que les poèmes merveilleux soient « cristallins et clairs, inaccessibles, tout comme le son dans l'air, la couleur dans la forme, la lune dans l'eau, et le reflet dans le miroir ».[409]
Ces métaphores — le son dans l'air, la lune dans l'eau, le reflet dans le miroir — capturent parfaitement la nature illusoire et insaisissable du royaume artistique créé par la grande poésie et la grande peinture. Elles existent réellement dans l'expérience du lecteur ou du spectateur, mais ne peuvent être saisies matériellement.[410]
Synthèse : l'unité fondamentale des arts
[modifier | modifier le wikicode]Le principe de l'unité entre poésie et peinture (詩畫一體, shi hua yiti) établit que :
- La poésie et la peinture partagent le même but : créer un royaume artistique (意境, yijing) où intention et paysage se fondent
- Toutes deux doivent transcender la représentation mimétique pour atteindre l'expression spirituelle
- La forme doit s'adapter organiquement au contenu, comme l'eau épousant le terrain
- Le vide et le plein, le réel et l'illusoire doivent s'équilibrer harmonieusement
- Le royaume artistique surgit « au-delà de l'image », dans l'espace de suggestion et d'évocation
- L'intégration harmonieuse de la poésie, de la calligraphie et de la peinture crée une synthèse esthétique supérieure
Cette conception a profondément structuré l'esthétique chinoise et continue d'influencer la création artistique contemporaine, offrant une alternative remarquable à la séparation occidentale traditionnelle entre les genres artistiques.
Catégories esthétiques spécifiques
[modifier | modifier le wikicode]Le souffle vital (氣, qi)
[modifier | modifier le wikicode]Le concept de qi (氣, « souffle », « énergie vitale », « flux », « pneuma ») constitue l'un des piliers fondamentaux de la pensée chinoise et occupe une place centrale dans l'esthétique traditionnelle. Irréductible à toute catégorie occidentale unique — ni pure matière ni pur esprit, ni substance ni force —, le qi désigne le principe dynamique qui anime l'Univers et tous les êtres, la circulation incessante qui relie le Ciel et la Terre, le principe vital qui se manifeste dans toute forme d'existence et d'expression. Dans l'esthétique chinoise, le qi est ce qui confère à l'œuvre d'art sa vitalité, sa présence et sa puissance d'animation.
Les origines cosmologiques du qi
[modifier | modifier le wikicode]Le qi comme principe primordial : Dans la cosmologie chinoise, le qi est conçu comme le principe primordial (元氣, yuanqi, « souffle originel ») à partir duquel toutes choses se forment. Le Livre des Mutations (Yijing) affirme : « Dans le système du yi, il y a le Grand Terminus (太極, Taiji), qui produit les deux formes élémentaires (陰陽, Yin et Yang). Ces deux formes produisent les quatre symboles emblématiques, qui à leur tour produisent les huit trigrammes ».[411]
Le Grand Terminus (太極, Taiji) désigne le qi primordial indifférencié avant la division du Ciel et de la Terre. Ce qi fondamental est la « substance génératrice » (生氣, shengqi) qui donne naissance à toutes choses.[412]
Le qi et la formation de l'Univers : Selon la conception traditionnelle, l'Univers se forme par la différenciation du qi primordial en deux modalités complémentaires : le qi léger et pur qui s'élève pour former le Ciel, et le qi lourd et trouble qui descend pour former la Terre.[413]
Cette différenciation n'est pas définitive : le qi circule perpétuellement entre le Ciel et la Terre, s'élevant sous forme de vapeurs et d'exhalations subtiles, redescendant sous forme de pluie et de rosée. Cette circulation constitue le rythme fondamental de la vie universelle.[414]
Le qi et les êtres vivants
[modifier | modifier le wikicode]La constitution des êtres : Tous les êtres sont formés par l'agglutination et la condensation du qi. Comme l'affirme le Huainanzi : « Les humains sont nés en contenant le qi, et ils meurent quand leur essence est épuisée ».[415]
Ge Hong (葛洪, 283-343), dans son Baopuzi, déclare : « Du Ciel et de la Terre à toutes choses, rien n'existe sans qi pour soutenir la vie ».[416]
Le qi existe chez les humains sous deux formes principales : l'essence vitale (精氣, jingqi, le qi raffiné) et l'énergie spirituelle (神氣, shenqi, le qi de l'esprit). Le Guanzi (管子) analyse ce processus : « Le qi non obstrué conduit à la vie, et la vie conduit à la pensée, et la pensée conduit à la connaissance ».[417]
Le qi, le sang et les viscères : Dans la physiologie chinoise, le qi et le sang (血, xue) constituent les deux principes vitaux complémentaires. Le qi, associé au Yang et au Ciel, représente l'aspect dynamique, chaud et subtil. Le sang, associé au Yin et à la Terre, représente l'aspect substantiel, nourrissant et dense.[418]
Les médecins considèrent que « le qi est la substance, le shen (esprit) est la fonction » (氣為體,神為用, qi wei ti, shen wei yong).[419]
Le qiyun shengdong : la résonnance spirituelle engendre le mouvement
[modifier | modifier le wikicode]Le premier principe de Xie He : Le concept de qiyun shengdong (氣韻生動, « la résonnance spirituelle engendre le mouvement ») constitue le premier et le plus important des Six Principes de Xie He pour la peinture. Ce principe affirme que l'œuvre d'art doit manifester le qi — l'énergie vitale qui anime toutes choses — et créer une résonnance (韻, yun) qui génère le mouvement et la vie.[420]
Le terme qiyun est composé de qi (氣, « souffle », « énergie vitale ») et yun (韻, « résonnance », « harmonie », « charme »). Ensemble, ils désignent la qualité ineffable qui anime une œuvre d'art et la rend vivante. Le caractère shengdong (生動) signifie littéralement « donner naissance au mouvement » ou « engendrer la vitalité ».[421]
Zhang Yanyuan et le qiyun : Zhang Yanyuan (張彥遠, vers 815-877), dans son Lidai minghua ji (歷代名畫記, Registre des peintures célèbres de toutes les dynasties), commente : « Sans résonnance spirituelle, l'habileté technique serait futile. La transmission de l'esprit repose sur la bonne conduite morale, et la bonne conduite morale harmonise la résonnance spirituelle. Ainsi, dans l'antiquité, ceux qui excellaient dans la peinture étaient aussi ceux qui pratiquaient la cultivation intérieure ».[422]
Le qi dans la littérature : la théorie du wenqi
[modifier | modifier le wikicode]La vitalité littéraire : La théorie de la vitalité littéraire (文氣, wenqi) affirme que les œuvres littéraires, comme tous les êtres vivants, sont animées par un qi qui leur confère vie et puissance. Ce qi littéraire est en réalité le yuanqi (氣元, le qi fondamental) — la force vitale qui nourrit toutes choses.[423]
Comme le souligne Peng Shi : « Le Ciel et la Terre dotent les gens de leur qi raffiné, et les individus ont leur propre qi unique. En le nourrissant, il devient plein et abondant, éclatant parfois à travers l'inspiration — et c'est alors que les œuvres littéraires prospèrent ».[424]
Le qi et la vie de l'œuvre : Fang Dongshu affirme : « La poésie et la littérature sont l'essence de la vie. Si une œuvre manque de vitalité et ressemble à une découpe de papier ou à une sculpture sans vie, c'est une simple écriture bureaucratique, et l'auteur n'y a aucune part ».[425]
Tang Dai déclare : « Le Ciel crée avec vitalité, et la peinture la capture avec le pinceau et l'encre. Le pinceau et l'encre doivent posséder la vitalité de la personnalité, la fusionnant avec la vitalité du Ciel et de la Terre ».[426]
Les catégories esthétiques dérivées du qi
[modifier | modifier le wikicode]La vivacité (生意, shengyi) : Han Zhuo, critique d'art de la dynastie Song, affirme : « La peinture devrait capturer l'esprit naturel, exprimant pleinement sa vivacité (生意, shengyi). Ceux qui réussissent dans cet aspect sont accomplis, tandis que ceux qui échouent manquent ».[427]
La vigueur (生機, shengji) : Cette catégorie désigne la force génératrice qui anime l'œuvre. Les anciens cherchaient précisément cette sorte de vitalité dans la création artistique. Sans elle, l'œuvre est morte, inerte, dépourvue de présence.[428]
Le dynamisme (生動, shengdong) : Ce terme, qui apparaît dans le premier principe de Xie He, désigne la capacité de l'œuvre à manifester le mouvement de la vie. L'art chinois valorise non la représentation statique, mais la capture du processus vital lui-même.[429]
Le flux du qi : le qimai
[modifier | modifier le wikicode]Les canaux du souffle : Le concept de qimai (氣脈, « canaux du qi » ou « veines du souffle ») désigne les canaux à travers lesquels le qi circule dans l'œuvre d'art, tout comme il circule dans le corps humain ou dans le paysage naturel. Malgré la nature changeante de l'art littéraire et les divers facteurs en jeu, il devrait toujours y avoir un qi cohérent qui le traverse.[430]
Comme le note un critique : « Puisque la vitalité des œuvres littéraires ressemble à la circulation de la vitalité dans le Ciel et la Terre, ou au flux sanguin dans le corps humain, si elle ne circule pas, ne deviendra-t-elle pas sans vie ? ».[431]
Li Yu considère le qi comme « l'élixir d'or pour un écrivain habile ».[432]
Le rythme du qi : L'écriture littéraire doit manifester non seulement la présence du qi, mais aussi son rythme. Ce rythme résulte de l'alternance dialectique du Yin et du Yang : ouverture et fermeture, expansion et contraction, relâchement et tension, dispersion et densité, vide et plein, mouvement et immobilité, singularité et complexité.[433]
Lorsque ces éléments opposés se combinent harmonieusement dans une œuvre, celle-ci pulse avec la vitalité de la vie, émanant l'effet esthétique d'un charme artistique vivant (氣韻生動, qiyun shengdong).[434]
Le qi et la cultivation personnelle
[modifier | modifier le wikicode]L'énergie d'intégrité (正氣, zhengqi) : Ce qui confère véritablement le qi vital à une œuvre, c'est l'énergie d'intégrité (正氣, zhengqi) et l'énergie d'authenticité (真氣, zhenqi) de l'écrivain ou de l'artiste. Sans celles-ci, leurs œuvres émettront une énergie défavorable telle que l'énergie confuse (渾氣, hunqi), l'énergie arrogante (驕氣, jiaoqi), l'énergie obstruée (滯氣, zhiqi), l'énergie médiocre (俓氣, jingqi), et ainsi de suite.[435]
La cultivation du qi : Les pratiques taoïstes de « cultivation du souffle » (養氣, yangqi) visent à renforcer, purifier et harmoniser le qi personnel. Ces pratiques incluent la respiration contrôlée, la méditation, les exercices physiques et la régulation de la vie sexuelle.[436]
Mencius affirme : « Je suis doué pour cultiver mon qi inondant » (我善養吾浩然之氣, wo shan yang wu haoran zhi qi), désignant par là un qi vaste, puissant et moralement juste qui remplit l'espace entre le Ciel et la Terre.[437]
Synthèse : le qi comme principe esthétique fondamental
[modifier | modifier le wikicode]Le concept de qi (氣, souffle vital) constitue le principe esthétique le plus fondamental de la tradition chinoise. Il établit que :
- Toute œuvre d'art véritable doit manifester le qi — l'énergie vitale qui anime l'Univers
- Le qiyun shengdong (la résonnance spirituelle engendre le mouvement) est le critère suprême de l'excellence artistique
- Le qi de l'œuvre reflète le qi de l'artiste, qui dépend de sa cultivation morale et spirituelle
- Le flux du qi (氣脈, qimai) doit circuler librement à travers l'œuvre, créant un rythme organique
- L'opposition dialectique du Yin et du Yang structure le rythme du qi
- Sans qi, l'œuvre est morte, inerte, dépourvue de présence et de puissance
Cette conception holistique, qui refuse toute séparation entre matière et esprit, entre forme et contenu, entre technique et inspiration, continue d'influencer profondément l'esthétique chinoise contemporaine et offre une alternative remarquable aux conceptions occidentales de la création artistique.
Le goût/saveur (味, wei) et la saveur dans le sens (意味, yiwei)
[modifier | modifier le wikicode]Le concept de wei (味, « goût », « saveur », « flavor ») occupe une place unique dans l'esthétique chinoise, établissant un pont remarquable entre la sensation gustative et l'appréciation esthétique. Cette conception, qui voit dans la saveur le paradigme de la beauté, distingue radicalement l'esthétique chinoise de la tradition occidentale qui a majoritairement exclu le sens du goût du domaine de l'appréciation esthétique. La théorie du wei mei (味美, « goût comme beauté ») et sa dérivation, le concept de yiwei (意味, « saveur dans le sens »), incarnent une approche sensuelle et holistique de la beauté qui valorise l'expérience directe sur l'abstraction conceptuelle.
L'explication graphémique : wei comme synonyme de mei
[modifier | modifier le wikicode]L'étymologie du caractère mei (美) : Dans le Shuowen Jiezi (說文解字, Explication des caractères et analyse des graphies) de Xu Shen (許慎, 58-148), le caractère mei (美, beauté) est expliqué comme « douceur » (甘, gan). Il est composé d'un radical « mouton » (羊, yang) et d'un radical « grand » (大, da), car le mouton est la principale source de viande parmi les six types de bétail. Le caractère signifie également « bonté » (善, shan).[438]
Le savant graphémique contemporain Zang Kehe indique que l'explication « le mouton est la principale source de viande » est probablement apparue durant la dynastie Song dans l'édition annotée du Shuowen Jiezi par Xu Xuan (徐鉉, 916-991).[439]
Le lien intrinsèque entre goût et beauté : Le plaisir gustatif est considéré comme intimement lié à l'expérience esthétique. Comme l'affirme Duan Yucai (段玉裁, 1735-1835) : « Gan (douceur) est l'une des cinq saveurs de base, et la beauté de ces cinq saveurs est également appelée gan (plaisir) ».[440]
Ainsi, le concept de beauté est défini à travers le sens du goût dans la graphémique chinoise ancienne. Le mot le plus proche de la beauté est shan (善, bon). Comme le note le Shuowen Jiezi : « Beauté (mei) est bonté (shan) ».[441]
Le développement historique de la théorie du wei mei
[modifier | modifier le wikicode]La période des Printemps et Automnes : Dans les livres historiques de la période des Printemps et Automnes (770-476 avant notre ère), les sens de la vue, de l'ouïe et du goût sont considérés comme reliés les uns aux autres. Par exemple, dans le Commentaire de Zuo (左傳, Zuozhuan), les sens fondamentaux de la vue, du toucher et de l'ouïe sont énumérés parallèlement : « Le Ciel a six configurations de base du qi, cinq saveurs de base, cinq accords de base, et tous peuvent apporter un plaisir sensoriel tant qu'ils sont équilibrés et modérés ».[442]
Il est dit que Confucius trouva tant de plaisir dans la musique Shao que « la viande devint sans goût pour lui »,[443] établissant ainsi la connexion entre le sens de l'ouïe et le sens du goût.
Laozi et la saveur de la fadeur : Laozi trouva la saveur de la fadeur (淡, dan) dans la satisfaction spirituelle apportée par le Dao : « Quand le Dao émerge de son ouverture, il est insipide, n'ayant aucun goût. Regardez-le, vous ne pouvez le voir. Écoutez-le, vous ne pouvez l'entendre. Utilisez-le, vous ne pouvez l'épuiser ».[444]
Par conséquent, Laozi suggérait que les gens « agissent sans manipuler. S'engagent sans imposer. Goûtent sans goûter » (為無為,事無事,味無味, wei wuwei, shi wushi, wei wuwei).[445] La satisfaction spirituelle est ainsi connectée au sens du goût.
La période des Royaumes Combattants : À cette époque, la beauté fut pour la première fois référée comme saveur. Xunzi (荀子, 313-238 avant notre ère) écrit : « C'est le sentiment humain que le goût et l'odeur qu'on aime sont beaux ».[446]
Le Livre des Rites (禮記, Liji) affirme : « Le meilleur banquet pour accomplir les rituels devrait avoir de l'eau et du poisson frais. Le porridge de viande devrait être non assaisonné pour prêter une saveur durable » (享祀之禮,水與鮮。肉粥不以味為佳,而以久留其味, xiang si zhi li, shui yu xian. Rou zhou bu yi wei wei jia, er yi jiu liu qi wei).[447]
Le wei dans la critique littéraire
[modifier | modifier le wikicode]La dynastie Han : Le mot meiwei (美味, « belle saveur ») fut utilisé pour la première fois dans le Lunheng (論衡, Disquisitions) de Wang Chong (王充). Wang Chong écrit : « Les mets délicieux pourrissent le ventre, les belles couleurs égarent le cœur » (美味腐腹,好色惑心, meiwei fu fu, haose huo xin).[448] Dans le Shuowen Jiezi, Xu Shen utilisa mei et gan comme synonymes l'un de l'autre.[449]
L'époque des Six Dynasties : Le wei, ou saveur, devint un mot commun en poétique durant l'ère des Six Dynasties (220-589). Liu Xie (劉勰), auteur du premier livre chinois sur la théorie littéraire, le Wenxin Diaolong (文心雕龍, L'Esprit littéraire et la sculpture du dragon), inventa trois termes : ziwei (滋味, saveur verbale), jingwei (境味, saveur formelle) et yiwei (意味, saveur thématique), pour désigner respectivement la beauté verbale, la beauté formelle et la beauté thématique de la littérature.[450]
Parmi eux, le ziwei est considéré comme le critère quintessentiel pour la poésie et la poétique. Comme Zhong Rong (鍾嶸, 468-518) commenta dans le Shipin (詩品, Classement de la poésie) : « Les poèmes de cinq caractères (五言詩, wuyan shi) ont le plus de saveur (有滋味, you ziwei) parmi tous les genres car c'est un genre bon pour dépeindre les choses et transmettre les sentiments ».[451]
La dynastie Tang : Le wei fut largement utilisé dans la critique littéraire durant la dynastie Tang (618-907), et une œuvre représentative est le Ershisi Shipin (二十四詩品, Vingt-quatre styles de poésie) de Sikong Tu (司空圖, 837-908). Pour Sikong, « être capable de distinguer les saveurs sert de point de départ pour discuter la poésie » (辨味能為談詩之起點, bian wei neng wei tan shi zhi qidian).[452]
Le yiwei : la saveur significative
[modifier | modifier le wikicode]La profondeur du sens : L'appréciation de la beauté intérieure engendre également la théorie de la « saveur significative » (意味, yiwei). Le caractère yi (意) signifie littéralement « signification » et wei (味) signifie « saveur », parce qu'une signification profonde laisse une saveur durable.[453]
Wu Ke exprime cette idée avec éloquence : « Lorsqu'on lit des œuvres bien ornées, on peut être impressionné par leur apparence, mais elles deviennent fades après un certain temps ; ce ne sont que les œuvres qui contiennent une signification profonde qui résistent à des lectures répétées » (文章華藻者,初雖可觀,久則索然;惟意味深長者,百讀不厭, wenzhang huacao zhe, chu sui ke guan, jiu ze suoran; wei yiwei shenchang zhe, bai du bu yan).[454]
Wang Shizhen et le charme spirituel : Wang Shizhen (王士禎, 1634-1711), critique littéraire de la dynastie Qing, citant un ami, affirma : « Il est plus important d'écrire sur l'esprit des choses plutôt que sur leur apparence, et c'est la signification plutôt que l'événement qui importe » (寫神不寫貌,寫意不寫事, xie shen bu xie mao, xie yi bu xie shi).[455]
La saveur de la fadeur (淡味, danwei)
[modifier | modifier le wikicode]Laozi et Zhuangzi sur la fadeur : Le concept de fadeur fut d'abord proposé par Laozi comme une catégorie esthétique. Comme l'affirme le Daode Jing : « Le goût du Dao est fade, si calme et reposé (淡然, tiandan) sont ce qu'il valorise ; la victoire par la force des armes est pour lui indésirable ».[456]
Les gens ordinaires tendent à considérer les cinq saveurs comme délicieuses, mais Laozi plaidait contre cela en poursuivant la fadeur. Il croyait que, bien que les cinq saveurs puissent émousser vos papilles gustatives, la saveur du Dao, avec sa fadeur et son absence de goût, surpasse les saveurs limitées et possède une plénitude infinie qui est bien supérieure.
Zhuangzi (莊子) fait écho à cette idée en affirmant que « la fadeur est illimitée, et toute beauté en provient » (淡無限,美從出, dan wuxian, mei cong chu).[457] Le goût fade du Dao, qui est sans goût mais inclut toutes les saveurs, est similaire à celui de l'eau.
La saveur ultime : Zhuangzi ajoute : « L'amitié d'un homme de bien est aussi fade que l'eau ; l'amitié d'un homme mesquin est aussi douce que le miel. Pourtant la fadeur de l'homme de bien mène à la proximité, tandis que la sycophantie de l'homme mesquin mène à l'éloignement » (君子之交淡如水,小人之交甘如醴, junzi zhi jiao dan ru shui, xiaoren zhi jiao gan ru li).[458]
Cette idée de goût fade comme goût suprême influença également le Confucianisme. Comme l'affirme le Zhongyong (中庸, La Doctrine du Milieu) : « La voie de l'homme de bien est fade mais non lassante » (君子之道,淡而不厭, junzi zhi dao, dan er bu yan).[459]
Le vin mystérieux (玄酒, xuanjiu) et le grand bouillon, qui sont fades et sans goût, sont considérés comme la saveur ultime dans les rituels de culte des ancêtres en raison de leur goût persistant, qui est le fondement des cinq saveurs.[460]
L'opposition entre esthétique chinoise et occidentale
[modifier | modifier le wikicode]L'exclusion du goût en Occident : Dans les théories esthétiques occidentales dominantes, le sens esthétique est distingué de la sensation physique, et la beauté est également différenciée des objets de plaisir sensuel. Par conséquent, le délice gustatif subjectif est facilement exclu de la considération de la beauté.[461]
Par exemple, dans le Grand Hippias, Socrate déclara que « le beau est ce qui plaît par l'ouïe et la vue ».[462] Cette position fut réitérée par Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) : « Les sens les plus intimes sont la vision et l'audition. Nous ne louons que les paysages ou les sons comme beaux, mais n'utilisons jamais le même mot pour les objets d'autre perception sensorielle tels que le goût et l'odorat ».[463]
L'exclusion du goût dans l'esthétique occidentale dominante exerce une influence durable. Comme R. G. Collingwood se plaignit au sujet des esthéticiens modernes dans Les Principes de l'art : « Nous ne devrions pas, disent-ils, appeler un steak grillé beau. Mais pourquoi pas ? ».[464]
La spécificité chinoise : La caractéristique la plus distinctive de l'esthétique chinoise traditionnelle qui la distingue de son homologue occidentale est que la première voit la saveur comme synonyme de beauté et utilise la saveur pour décrire les sensations perçues par les autres sens.[465]
Synthèse : le wei comme paradigme esthétique
[modifier | modifier le wikicode]Le concept de wei (味, goût/saveur) et sa dérivation yiwei (意味, saveur significative) établissent que :
- La beauté en Chine est fondamentalement liée à l'expérience gustative et sensorielle
- Le plaisir esthétique ne se limite pas au visuel et à l'auditif, mais englobe tous les sens
- La fadeur (淡, dan) représente paradoxalement la saveur ultime, car elle contient toutes les saveurs
- Le yiwei (saveur significative) désigne la profondeur du sens qui laisse une impression durable
- L'esthétique chinoise valorise l'expérience sensuelle directe sur l'abstraction conceptuelle
- La saveur persistante (餘味, yuwei, « saveur résiduelle ») est plus précieuse que l'intensité immédiate
Cette conception holistique, qui refuse de séparer le plaisir sensuel du plaisir intellectuel, continue d'influencer profondément la culture chinoise et offre une alternative remarquable aux théories esthétiques occidentales qui ont majoritairement exclu le sens du goût du domaine de l'appréciation esthétique.
L'état/royaume (境, jing) et la conception artistique (意境, yijing)
[modifier | modifier le wikicode]Les concepts de jing (境, « royaume », « état », « sphère », « frontière ») et de yijing (意境, « conception artistique », « royaume de signification ») constituent l'un des piliers les plus importants de l'esthétique chinoise traditionnelle. Ces notions, qui articulent la relation entre le monde objectif et la subjectivité créatrice, entre l'extérieur et l'intérieur, entre le visible et l'invisible, sont au cœur de la théorie littéraire et artistique chinoise depuis la dynastie Tang (618-907) et continuent d'exercer une influence profonde sur la création artistique contemporaine.
Étymologie et significations premières de jing (境)
[modifier | modifier le wikicode]Les significations originelles : Le caractère jing (境) signifie originellement « périmètre » ou « frontière ».[466] Avec l'introduction du bouddhisme en Chine pendant les dynasties Han tardives, Wei et Jin (IIe-Ve siècles), l'idée s'est répandue que le monde physique n'était qu'une illusion et que seul l'esprit était réel dans l'existence. Ainsi, jing en est venu à être considéré comme un royaume ou une sphère qui pouvait être atteint par les sensibilités de l'esprit.[467]
L'influence bouddhique : Le terme fut utilisé pour traduire l'idée d'un royaume mental dans les sutras bouddhiques, un état de cultivation spirituelle atteint après avoir surmonté l'égarement dans le monde matériel.[468] Cette transformation sémantique du terme, passant d'une signification spatiale concrète à une dimension spirituelle, a ouvert la voie à son utilisation comme terme technique dans la critique littéraire et artistique.
La naissance du concept de yijing (意境) : Wang Changling
[modifier | modifier le wikicode]Wang Changling et les "Trois Royaumes" de la poésie : Le terme yijing (意境) fut proposé pour la première fois par le célèbre poète de la dynastie Tang Wang Changling (王昌齡, vers 689-756 ou 698-756) dans son ouvrage Shiyi ou Shige (詩格, Principes de poésie ou Règles de poésie).[469][470] Dans ce traité, Wang Changling proposa que la poésie possédait « trois royaumes » (三境, san jing) :
- Le royaume des choses ou des objets (物境, wu jing)
- Le royaume des émotions ou des sentiments (情境, qing jing)
- Le royaume de l'idée ou de la signification (意境, yi jing)[471][472]
L'interaction harmonique entre esprit et réalité : Quelle que soit la forme qu'un poème puisse prendre, Wang Changling insistait sur le fait qu'il devait y avoir une interaction harmonique et une référence croisée entre l'esprit subjectif (心, xin) et la réalité objective (境, jing). Dans ses propres mots : « placer l'esprit dans le royaume, regarder le royaume à partir de l'esprit » (處心於境,視境於心, chu xin yu jing, shi jing yu xin).[473]
L'influence du bouddhisme Chan : Il est significatif que la théorie de yijing de Wang Changling ait été influencée par la pensée bouddhique Chan, notamment par le concept des « trois mille royaumes en un seul esprit » (一心三千境, yi xin san qian jing) du maître Zhizhe.[474] Cette influence bouddhique explique la dimension transcendante et méditative du concept de yijing.
Le développement de la théorie : Liu Yuxi et la dynastie Tang
[modifier | modifier le wikicode]Liu Yuxi et la transcendance de l'objet : Le poète Liu Yuxi (劉禹錫, 772-842) de la dynastie Tang fit progresser la théorie en proposant que « la conception esthétique transcende les objets concrets décrits » (境生於象外, jing sheng yu xiang wai).[475] Le texte original déclare : « Un poème peut transmettre le même sens que la prose sans utiliser beaucoup de mots. Ainsi, la poésie est implicite et subtile, un art difficile à maîtriser. La conception poétique transcende souvent ce qui est dénoté par les objets décrits ».[476]
Cette proposition marqua une étape importante dans le développement de la théorie de la conception esthétique dans la poésie classique chinoise, établissant que le jing poétique dépasse toujours la simple représentation des objets physiques pour atteindre une dimension spirituelle et suggestive.
Les caractéristiques du yijing
[modifier | modifier le wikicode]La fusion du sens et de la scène : Le yijing se définit comme la combinaison parfaite du message que l'auteur transmet avec les images qu'il utilise dans ses œuvres, donnant libre cours à l'imagination du lecteur.[477] Cette fusion est exprimée par la formule classique « fusion des sentiments et du paysage » (情景交融, qing jing jiao rong), où l'émotion et la scène ne peuvent plus être séparées l'une de l'autre.[478]
La qualité picturale et l'ambiguïté sémantique intentionnelle : Le yijing présente deux caractéristiques frappantes. D'une part, sa concrétude picturale : la scène comporte des détails iconographiques qui rappellent une peinture. Dans la tradition critique chinoise, la poésie et la peinture sont souvent discutées ensemble, étant considérées comme deux arts apparentés qui partagent des objectifs, des méthodologies et des idées esthétiques.[479] Les dictons populaires dans les traditions culturelles chinoises « il y a de la peinture dans la poésie » (詩中有畫, shi zhong you hua) et « il y a de la poésie dans la peinture » (畫中有詩, hua zhong you shi) témoignent de la communalité des deux formes d'art dans l'esprit des poètes et artistes chinois.[480]
D'autre part, son flou sémantique intentionnel ou son ambiguïté : la technique de la fusion de l'émotion et de la scène pour créer le yijing dicte qu'au moment où le poète structure la scène, il procède de manière à laisser suffisamment de « lacunes » et de « trous » dans l'image afin que le lecteur les remplisse en lisant le poème et ainsi réactive, recrée ou, mieux encore, co-crée le monde poétique que le poète a voulu mettre en place.[481]
Wang Guowei et la théorie moderne du jingjie (境界)
[modifier | modifier le wikicode]La synthèse de Wang Guowei : Au début du XXe siècle, l'érudit Wang Guowei (王國維, 1877-1927) synthétisa et porta à une divulgation cohérente la poétique du yijing dans ses Remarques poétiques dans le monde humain (人間詞話, Renjian cihua).[482] Wang Guowei créa la théorie du jingjie (境界), dans laquelle il mêla l'esthétique classique occidentale et l'esthétique classique chinoise.[483]
La distinction entre yijing et jingjie : Généralement, le yijing se réfère à une combinaison parfaite du message que l'auteur transmet avec les images qu'il utilise dans ses œuvres, et il donne libre cours à l'imagination du lecteur. Le concept de jingjie, cependant, met en avant la sublimation des images artistiques par l'intuition mentale et souligne le rôle du monde mental dans l'élévation de l'œuvre d'art à un niveau supérieur.[484]
Les royaumes avec et sans le "je" : Dans la préface à la deuxième édition des Paroles du monde humain (人間詞乙稿序, Renjian ci yigao xu), Wang Guowei regroupa les trois royaumes de la poésie proposés par Wang Changling en un seul royaume appelé yijing, sous lequel il divisa la poésie en trois sous-catégories basées sur l'interaction entre yi et jing (« idée et royaume ») ou qing et jing (« émotion et scène ») :[485]
« Concernant l'écriture de la poésie, ce qui peut pleinement exprimer les sentiments de l'auteur intérieurement et toucher le lecteur au cœur extérieurement ne sont rien d'autre que deux choses, yi et jing. La meilleure œuvre de poésie présente la fusion des deux. Viennent ensuite celles qui excellent soit en yi, soit en jing respectivement. Dans l'un ou l'autre de ces deux scénarios, yi et jing doivent être présents ; sinon, cela ne pourrait être appelé poésie. [...] Les deux aspects de yi et jing sont souvent entremêlés l'un avec l'autre. L'auteur peut mettre l'accent sur l'un plus que sur l'autre, mais ne peut abandonner l'un pour l'autre. Qu'un poème soit considéré de haute qualité dépend entièrement de s'il a du yijing ou si son yijing est profond ou autrement » (文學之事,其內足以攄己而外足以感人者,意與境二者而已。上焉者,意與境渾,其次或以境勝,或以意勝,苟缺其一,不足以言文學。……故二者常互相錯綜,能有所偏重,而不能有所偏廢也。文學之工不工,亦視其意境之有無與其深淺而已, wenxue zhi shi, qi nei zu yi shu ji er wai zu yi gan ren zhe, yi yu jing er zhe er yi. Shang yan zhe, yi yu jing hun, qi ci huo yi jing sheng, huo yi yi sheng, gou que qi yi, bu zu yi yan wenxue... gu er zhe chang hu xiang cuo zong, neng you suo pian zhong, er bu neng you suo pian fei ye. Wenxue zhi gong bu gong, yi shi qi yijing zhi you wu yu qi shen qian er yi).[486]
Wang Guowei distingua également deux types de jingjie : le royaume avec le « je » subjectif (有我之境, you wo zhi jing), où l'on observe les choses à travers le point de vue subjectif du « je » (以我觀物, yi wo guan wu), de sorte que tout est coloré par le sentiment du « je » ; et le royaume sans le sujet « je » (無我之境, wu wo zhi jing), où l'on observe les choses à travers les choses (以物觀物, yi wu guan wu), sans division entre ce qui est le soi et ce qui sont les choses.[487]
Le yijing dans la peinture de paysage
[modifier | modifier le wikicode]La peinture de montagnes et d'eaux : Le yijing est particulièrement central dans la peinture calligraphique de paysage chinoise, shanshui hua (山水畫), signifiant littéralement la peinture de « montagnes et eau », qui fut fortement influencée par la philosophie taoïste.[488] Comme genre central de l'art calligraphique d'Asie de l'Est, la peinture de paysage est apparue pour la première fois sur les paravents pliants chinois (屏風, pingfeng) à la fin de la dynastie Han (25-220). Elle fut développée davantage pendant la période chaotique des dynasties Wei, Jin, du Sud et du Nord (265-589) par des intellectuels ermites pour exprimer leur quête de liberté à travers les montagnes et l'eau.[489]
Zong Bing et la théorie du paysage : Le premier théoricien du paysage, Zong Bing (宗炳, 375-443), un ermite taoïste, artiste et critique de la période des dynasties du Nord et du Sud, affirma que le Tao ne se trouve pas à l'extérieur du soi, mais réside dans les montagnes et les eaux. La forme des montagnes et des eaux reflète la présence du Tao, leur conférant une signification sublime.[490] Ainsi, les montagnes et les eaux possèdent « des qualités intrinsèques et un attrait spirituel » (質有趣靈, zhi you qu ling).
Zong Bing déclara : « Maintenant, nous déplions le tissu de soie et laissons le paysage de montagne lointaine être capturé. Ce petit morceau de soie peut aussi représenter la forme majestueuse des monts Kunlun et les pics élevés. En peignant verticalement un trait de trois pouces, nous pouvons transmettre la hauteur d'un millier de pieds ; en utilisant l'encre pour dessiner plusieurs pieds horizontalement, nous pouvons dépeindre une distance de cent lieues ».[491]
La méthode des trois distances de Guo Xi : Le célèbre peintre lettré et théoricien de la dynastie Song du Nord, Guo Xi (郭熙, 1020-1090), développa la « méthode des trois distances » (三遠法, san yuan fa) à partir de l'idée de « voyager en étant allongé » (臥遊, wo you), qui émergea d'abord dans la période chaotique des dynasties du Nord et du Sud dans l'œuvre de Zong Bing.[492] Les « trois distances » indiquent trois points de vue différents : « la distance de la hauteur » (高遠, gao yuan), du bas vers le haut, regardant vers la montagne ; « la distance de la profondeur » (深遠, shen yuan), du milieu ou du sommet de la montagne regardant vers des vues lointaines ; et « la distance de la largeur » (平遠, ping yuan), du sommet de la montagne regardant vers des vues tout autour.[493]
Pour Guo, une peinture contenant les trois distances peut créer le meilleur yijing, en ce que les trois ensemble fournissent une perception que l'on est au milieu du haut et du bas, du proche et du lointain, des montagnes et de l'eau. C'est pourquoi le philosophe français François Jullien voit les peintures de paysage chinoises comme les corrélations « du haut et du bas, de l'immobile et de l'ondulant, de l'opaque et du transparent, du solide et du fluide, et en effet du vu et de l'entendu ».[494] À travers une perspective multifocale, « la peinture chinoise s'efforçait de créer une impression intemporelle et communautaire, qui pouvait être perçue par n'importe qui, et pourtant n'était une scène vue par personne en particulier ».[495]
Le yijing comme accomplissement suprême de l'art chinois
[modifier | modifier le wikicode]Le critère de qualité artistique : Le yijing est considéré comme l'accomplissement le plus élevé dans la poétique chinoise pour la poésie de nature et, plus généralement, comme le critère de qualité pour toute œuvre littéraire ou artistique.[496] Une œuvre atteignant un haut niveau de jingjie manifeste la vraie personnalité de l'auteur, transcende l'ordinaire, frappe une corde sensible dans le cœur du lecteur, stimule l'imagination du lecteur et améliore ainsi l'appréciation de son œuvre.[497]
L'héritage et l'influence : Après avoir évolué à travers plusieurs dynasties, ce concept s'est développé en un critère important pour juger la qualité d'une œuvre littéraire ou artistique, représentant un accomplissement puisant dans les écrits classiques à travers les âges. Il est également devenu une marque distinctive de toutes les œuvres littéraires et artistiques exceptionnelles.[498] Le terme représente également une union parfaite entre les pensées et la culture étrangères et celles typiquement chinoises.
Synthèse : le yijing comme sphère esthétique transcendante
[modifier | modifier le wikicode]Le concept de yijing (意境) établit que :
- Le yijing décrit une expérience esthétique intense dans laquelle la perception d'un objet atteint un royaume d'union parfaite avec l'implication dénotée par l'objet
- L'appréciation esthétique dans l'esprit est caractérisée par « projeter le sens dans une scène » et « mêler le sentiment au paysage » (寓意於景,情景交融, yu yi yu jing, qing jing jiao rong)
- Contrairement au terme yixiang (意象, « image »), le yijing révèle pleinement l'implication et le sens esthétique élevé qu'une œuvre artistique entend délivrer
- Le concept s'étend pour inclure d'autres notions telles que sentiment et scène, significations actuelles et implicites, ou esprit et objet
- Il élève les œuvres littéraires et artistiques à un nouveau royaume d'appréciation esthétique
Cette conception holistique, qui refuse de séparer l'objectif du subjectif, le monde extérieur du monde intérieur, continue d'exercer une influence profonde sur la création et l'appréciation artistiques en Chine et offre une perspective unique sur la nature de l'expérience esthétique.
Le motif/la culture (文, wen)
[modifier | modifier le wikicode]Le concept de wen (文, « motif », « culture », « raffinement », « civilisation ») occupe une place centrale dans l'esthétique chinoise et constitue l'un des pivots de la pensée culturelle et philosophique chinoise. Ce terme polysémique, dont les significations se sont enrichies au fil des siècles, incarne la vision chinoise de la beauté comme intrinsèquement liée aux motifs naturels, à l'ornement civilisateur, à l'écriture, à la littérature et à la culture dans son sens le plus large.[499]
Étymologie et significations premières de wen (文)
[modifier | modifier le wikicode]L'origine graphique du caractère : Le caractère wen (文) trouve son origine dans la représentation picturale d'un danseur déguisé en oiseau avec des motifs de plumes sur la poitrine. Selon Anne Cheng, « la graphie originelle peut être interprétée comme représentant un danseur déguisé en oiseau avec des motifs plumes sur la poitrine. Par dérivation, on en arrive au sens de 'motif', de 'dessin', ou de l'anglais 'pattern' ».[500]
Les trois significations fondamentales : Dès l'antiquité, le terme wen possède trois significations interconnectées. Premièrement, il désigne les veines naturelles du jade, les motifs cosmiques visibles dans la nature – ce que Karl-Heinz Pohl appelle « pattern/structure » (motif/structure). Deuxièmement, il se réfère aux ornements et décorations, particulièrement ceux visibles sur les bronzes rituels de la dynastie Shang et Zhou. Troisièmement, il renvoie aux signes écrits, aux caractères chinois qui sont eux-mêmes conçus comme des motifs porteurs de sens.[501]
Wen comme motif cosmique et ordre naturel
[modifier | modifier le wikicode]Les motifs célestes (天文, tianwen) : Dans le Yi Jing (易經, Livre des Mutations), le concept de wen apparaît dans le commentaire du digramme Bi (賁, « L'Ornement » ou « La Grâce ») : « En observant les motifs célestes (天文, tianwen), on peut comprendre les changements des quatre saisons. En observant les motifs humains (人文, renwen), on peut transformer et accomplir le monde ».[502]
Les motifs célestes (tianwen) désignent les régularités observables dans le mouvement des astres, la succession du jour et de la nuit, l'alternance des saisons. Ces patterns naturels manifestent l'ordre cosmique (天道, tiandao), la loi universelle qui gouverne les mouvements des corps célestes. Comme l'explique le philosophe chinois Guo Qiyong, « Tianwen se réfère à la loi universelle qui gouverne les mouvements des corps célestes, la rotation des quatre saisons, la succession du jour et de la nuit, et les changements météorologiques ».[503]
La connexion entre nature et culture : L'idée fondamentale de la pensée esthétique chinoise est que les wen – les motifs, ornements et productions culturelles – ne sont pas des créations arbitraires de l'homme, mais plutôt des manifestations ou des prolongements des motifs naturels observables dans le cosmos. Dans cette perspective, la culture humaine (renwen) doit s'harmoniser avec les patterns naturels (tianwen). Comme le dit Anne Cheng, « Wen, de dessin aux fonctions magiques dans une mentalité religieuse de type animiste, en vient à désigner de manière générale un signe, en particulier un signe écrit, fondement même de la culture ».[504]
Wen et zhi (質) : ornement et substance
[modifier | modifier le wikicode]La paire conceptuelle wen-zhi : L'un des débats esthétiques les plus importants de la tradition chinoise concerne la relation entre wen (文, ornement, forme extérieure, raffinement culturel) et zhi (質, substance, essence intérieure, nature brute). Cette opposition dialectique structure une grande partie de la réflexion esthétique et morale chinoise.[505]
La position confucéenne de l'équilibre : Dans les Entretiens (論語, Lunyu), Confucius établit la nécessité d'un équilibre entre wen et zhi : « Lorsque la substance (質, zhi) l'emporte sur le raffinement (文, wen), on obtient la rusticité. Lorsque le raffinement l'emporte sur la substance, on obtient le pédantisme. C'est seulement lorsque le raffinement et la substance sont en équilibre harmonieux (文質彬彬, wen zhi bin bin) que l'on obtient l'homme de bien (君子, junzi) ».[506]
Cette formulation célèbre établit que ni l'ornement pur (qui serait superficiel) ni la substance brute (qui serait grossière) ne sont suffisants. C'est leur harmonie qui produit la véritable excellence esthétique et morale. Comme l'explique l'article « The Embodiment of the Idea of the 'Golden Mean' in the Aesthetics of Confucius », Confucius « préconisait l'égalité entre wen (apparence) et zhi (essence), qui devraient se compléter mutuellement et correspondre au principe du juste milieu ».[507]
Wen comme culture et civilisation
[modifier | modifier le wikicode]Le passage du motif à la culture : Au cours de la dynastie des Zhou occidentaux, le terme wen subit une transformation sémantique majeure, passant du sens de « motif décoratif » à celui de « culture », « civilisation » et « raffinement culturel ». Le roi Wen (文王, Wen Wang), fondateur de la dynastie Zhou, reçut ce nom posthume précisément en raison de son excellence culturelle et civilisatrice.[508]
Les motifs humains (人文, renwen) : Le terme renwen (人文, littéralement « motifs humains ») en vint à désigner l'ensemble de la culture humaine, comprenant les rites (禮, li), la musique (樂, yue), l'éducation, les codes et les institutions. Selon l'article « Philosophical implications of the civilization imagery in ancient China », « Dans la Chine ancienne, renwen se réfère à l'éducation conforme aux Rites (禮, li) et à la Musique (樂, yue), ou aux rituels musicaux établis par le duc de Zhou ».[509]
La culture de rite et musique : La « culture de rite et musique » (禮樂文化, li yue wenhua) de la dynastie Zhou, que Confucius admirait profondément, incarnait cette vision du wen comme civilisation raffinée. Confucius déclarait : « Je suis un transmetteur et non un créateur. J'ai foi dans les anciens et les aime. Je me permettrai de me comparer au vieux Peng. Les Zhou ont suivi les systèmes rituels des Xia et des Shang. Comme sa culture (文, wen) est riche et splendide ! Je suis un partisan des Zhou ».[510]
Wen comme écriture et littérature
[modifier | modifier le wikicode]L'écriture comme manifestation du wen : Dans la pensée chinoise, l'écriture elle-même est conçue comme une forme de wen – les caractères chinois sont des « motifs culturels » qui capturent et transmettent le sens. Les signes écrits « participent du passage d'une pratique divinatoire à une pensée cosmologique. Les signes écrits, dans leur lien originel avec la divination, sont investis d'un pouvoir magique, incantatoire, qui leur restera associé travers toutes les formes ultérieures de l'expression écrite, poésie et calligraphie tout particulièrement ».[511]
La littérature et l'art d'écrire : Le terme wen en vint à désigner la littérature et l'art d'écrire dans leur sens le plus élevé. Liu Xie (劉勰, vers 465-522), dans son Wenxin diaolong (文心雕龍, L'Esprit littéraire et la sculpture du dragon), le premier grand traité de théorie littéraire chinoise, définit ainsi le wen : « Les ouvrages qui traitent des principes universels de la grande triade Ciel-Terre-Homme s'appellent jing (經, classiques). Ils représentent le Dao suprême dans sa permanence, grande leçon immuable. Voilà pourquoi ils sont à l'image du Ciel et de la Terre, se modèlent sur les esprits et les divinités, participent de l'ordre des choses et règlent les affaires humaines ».[512]
Les motifs décoratifs traditionnels (紋樣, wenyang) : Dans les arts décoratifs chinois, le terme wenyang (紋樣) désigne les motifs traditionnels qui ornent la céramique, les textiles, les bronzes et autres objets d'art. Ces motifs, loin d'être purement décoratifs, sont porteurs de significations symboliques et cosmologiques. Par exemple, les « motifs de nuages et de tonnerre » (雲雷紋, yunleiwen) qui apparaissent fréquemment sur les bronzes rituels de la dynastie Shang représentent les forces cosmiques de la nature.[513]
L'esthétique du wen dans la tradition chinoise
[modifier | modifier le wikicode]L'opposition entre esthétiques chinoise et occidentale : Selon Yang Zhu, l'étude intitulée « The Aesthetic Standard of Wen: A Comparative Study of Chinese and Western Early Artworks » souligne que « les motifs décoratifs denses et riches sur les bronzes en Chine représentent une forte appréciation esthétique des motifs/ornements, tandis que leurs homologues en Occident démontrent une orientation esthétique enracinée dans la science ».[514]
Cette différence fondamentale révèle que l'esthétique chinoise valorise l'ornement et le motif comme manifestations visibles de l'ordre cosmique et moral, tandis que l'esthétique occidentale classique, particulièrement grecque, privilégie la représentation naturaliste du corps humain nu.
Les motifs dans la nature (自然之文, ziran zhi wen) : Le critique littéraire de la dynastie Qing, Ye Xie (葉燮, 1627-1703), exprime l'idée de « règles vivantes » (活法, huofa) en utilisant l'image des nuages sur le Mont Tai. Selon la traduction de Karl-Heinz Pohl, « Dans le Ciel et la Terre, les plus grandes formes de wen (motif/littérature) sont le vent et les nuages, les pluies et le tonnerre. Leurs mutations et transformations ne peuvent être sondées et n'ont ni limite ni frontière : elles sont la manifestation la plus élevée de l'esprit (神, shen) dans l'univers et la perfection du wen ».[515]
Cette citation illustre parfaitement comment les phénomènes naturels sont conçus comme les manifestations suprêmes du wen cosmique, que les artistes et écrivains humains cherchent à imiter et à capturer dans leurs propres créations.
Wen et la voie royale (王道, wangdao)
[modifier | modifier le wikicode]La civilisation par le wen : Dans la philosophie politique confucéenne, le wen est associé à la « voie royale » (王道, wangdao), par opposition à la « voie hégémonique » (霸道, badao) fondée sur la force militaire. La voie royale gouverne par la culture, l'éducation et l'exemple moral plutôt que par la coercition. Comme l'explique l'article « Philosophical implications of the civilization imagery in ancient China », « La phrase chinoise wenming yizhi (文明以止) signifie que la Voie de la civilisation dans le monde consiste pour les dirigeants à agir selon le principe révélé par la loi cosmologique, en choisissant un moyen non-violent dans la gouvernance du monde ».[516]
Le caractère national chinois : Selon Qian Mu (錢穆), éminent historien chinois du XXe siècle, « En fait, la nation chinoise a toujours été dans un processus d'absorption, d'intégration, d'expansion et de renouvellement continus. Cependant, son courant principal, toujours présent et très évident, n'est ni englouti ni emporté par les nouveaux courants ».[517] Cette capacité d'assimilation culturelle est précisément une manifestation du pouvoir civilisateur du wen.
Débats et tensions autour du wen
[modifier | modifier le wikicode]La critique taoïste et la « destruction de la substance » : Les penseurs taoïstes, notamment Zhuangzi, critiquèrent l'excès de wen comme artificiel et contraire à la nature spontanée (自然, ziran). Dans le chapitre « Mending Nature » (繕性, Shan Xing) du Zhuangzi, il est affirmé que « les formes ont détruit la substance (primilale) » (文滅質, wen mie zhi).[518]
Le Huainanzi (淮南子) élabore cette critique, soulignant comment la poursuite du wen a perturbé l'équilibre naturel, entraînant une transgression et une destruction inhérentes de zhi (質), qui représente la simplicité et la nature intrinsèque. Ces textes démontrent qu'au cours de la dynastie Han, la paire conceptuelle wen-zhi revêtait une importance significative, avec des penseurs exprimant leurs perspectives dans le débat sur l'ordre civil et l'harmonie sociale.
Les trois dynasties et l'alternance de la simplicité et du raffinement : Dans le Chunqiu fanlu (春秋繁露, Luxuriantes rosées des Annales des Printemps et Automnes), Dong Zhongshu (董仲舒) propose la théorie des « Trois dynasties alternant les régulations de simplicité et de raffinement » (三代改制質文, san dai gai zhi zhi wen). Selon cette théorie, les dynasties doivent alterner entre emphase sur la simplicité (質, zhi) et emphase sur le raffinement (文, wen) selon le mandat du Ciel.[519]
Synthèse : le wen comme vision esthétique globale
[modifier | modifier le wikicode]Le concept de wen (文) établit que :
- La beauté et la culture ne sont pas arbitraires mais reflètent les motifs naturels du cosmos (天文, tianwen)
- L'ornement et la substance doivent être en équilibre harmonieux (文質彬彬, wen zhi bin bin)
- La civilisation humaine (人文, renwen) doit s'harmoniser avec l'ordre naturel
- L'écriture, la littérature et les arts sont des manifestations du wen cosmique
- Le gouvernement civilisé s'appuie sur la culture et l'éducation plutôt que sur la force
- Les motifs décoratifs ne sont pas purement esthétiques mais porteurs de significations cosmologiques et morales
Cette conception holistique du wen révèle une vision du monde dans laquelle nature, culture, moralité, politique et esthétique forment un continuum harmonieux. Elle distingue fondamentalement l'approche chinoise de la beauté de l'approche occidentale classique et continue d'influencer profondément la pensée esthétique chinoise contemporaine.
Influences et dialogues interculturels
[modifier | modifier le wikicode]Comparaison avec l'esthétique occidentale
[modifier | modifier le wikicode]La comparaison entre l'esthétique chinoise et l'esthétique occidentale révèle des différences fondamentales qui ne sont pas simplement d'ordre stylistique, mais touchent aux fondements philosophiques, ontologiques et épistémologiques des deux traditions. Ces différences, loin d'être de simples curiosités historiques, reflètent des choix primordiaux concernant la nature de l'art, la fonction de la beauté, le rôle de l'artiste et la place de l'esthétique dans la société.
Les fondements ontologiques et épistémologiques
[modifier | modifier le wikicode]Être versus devenir : La tradition esthétique occidentale, héritière de la philosophie grecque, s'est largement construite sur une ontologie de l'être, privilégiant la permanence, la substance et les formes fixes. Comme l'observe Karl-Heinz Pohl, « la pensée occidentale commence par poser un moi-sujet qui, en pensant, se constitue comme objet premier et suffisant ».[520] Cette primauté du sujet pensant conduit à une séparation entre le sujet observateur et l'objet observé, distinction fondamentale qui structure l'approche occidentale de l'art.
En contraste, la pensée esthétique chinoise se fonde sur une ontologie du devenir et du processus, privilégiant le flux, la transformation et l'interdépendance. François Jullien souligne que « tandis que l'esthétique européenne s'est focalisée sur la présence et cherche à révéler la forme aussi clairement que possible, la peinture chinoise concerne ce qui est absent : elle dissout les formes tracées et leurs frontières, les rend évasives, commence à les oblitérer et les ouvre sur leur absence ».[521]
Mimesis versus suggestivité : La tradition occidentale, depuis Platon et Aristote, a accordé une place centrale au concept de mimesis (μίμησις), l'imitation de la nature. Aristote définissait l'art comme imitation de la nature dans sa créativité, établissant ainsi un rapport de représentation entre l'œuvre et le monde.[522] Cette conception mimétique implique que l'artiste cherche à capturer et reproduire fidèlement les apparences du monde visible.
L'esthétique chinoise, en revanche, privilégie la suggestivité (暗示, anshi) et l'évocation sur la représentation directe. Comme l'exprime Sikong Tu (司空圖, 837-908), la poésie doit transmettre « des images au-delà des images » (象外之象, xiang wai zhi xiang).[523] Cette approche ne cherche pas à reproduire les apparences mais à évoquer l'essence spirituelle et le souffle vital qui animent les phénomènes.
Eva Kit Wah Man établit une distinction importante entre la notion chinoise de moxie (摹寫, imitation/copying) et la mimesis platonicienne : « Alors que la mimesis platonicienne implique une dévalorisation de l'art comme copie d'une copie, le moxie chinois est un processus d'apprentissage et de transmission qui vise à capter l'esprit (神, shen) des œuvres des maîtres ».[524]
Les sens privilégiés et la hiérarchie sensorielle
[modifier | modifier le wikicode]La vision et l'audition versus tous les sens : Dans la tradition occidentale, depuis Platon, une hiérarchie des sens s'est établie privilégiant la vue et l'ouïe comme les seuls sens véritablement esthétiques. Comme le rappelle le philosophe, « Socrate déclara dans le Grand Hippias que 'le beau est ce qui plaît par l'ouïe et la vue' ».[525]
Saint Thomas d'Aquin réitéra cette position : « Les sens les plus intimes sont la vision et l'audition. Nous ne louons que les paysages ou les sons comme beaux, mais n'utilisons jamais le même mot pour les objets d'autre perception sensorielle tels que le goût et l'odorat ».[526]
La tradition chinoise, en revanche, n'établit pas une telle hiérarchie sensorielle rigide. Le goût (味, wei), l'odorat, le toucher sont tous considérés comme des voies légitimes vers l'expérience esthétique. Comme nous l'avons vu précédemment, la saveur est même considérée comme un paradigme de la beauté dans la pensée chinoise, une conception qui serait impensable dans l'esthétique occidentale classique.
Le rôle de l'artiste et la création artistique
[modifier | modifier le wikicode]Originalité versus perfection : Karl-Heinz Pohl observe une différence fondamentale dans ce qui est valorisé chez l'artiste : « Concernant l'art beau du génie, Kant souligne l'aspect de l'originalité. Cela ne trouve pas beaucoup de correspondance dans la pensée chinoise. Pour l'art occidental, particulièrement pour la période romantique et moderne, cette emphase a eu des conséquences profondes, devenant la caractéristique dominante d'une œuvre d'art. En contraste, l'esthétique chinoise met plus l'accent sur la perfection (工, gong), à la fois à travers l'orientation sur les modèles passés et la créativité naturelle ».[527]
Cette différence n'est pas anodine. Elle implique que l'artiste occidental romantique et moderne cherche constamment à se démarquer, à innover, à rompre avec la tradition, tandis que l'artiste chinois traditionnel cherche à s'inscrire dans une lignée, à perfectionner sa technique à travers l'étude des maîtres, tout en exprimant sa propre personnalité de manière subtile.
Initiative du sujet versus disponibilité : François Jullien développe une distinction cruciale entre l'« initiative du sujet » propre à la tradition occidentale et la « disponibilité » (可得性, ke de xing) valorisée en Chine. Dans la perspective occidentale post-cartésienne, l'artiste est un sujet autonome qui projette son intention sur la matière, qui impose sa volonté créatrice au monde. Le processus créatif est conçu comme une lutte, un effort de la volonté pour faire advenir une forme conçue intellectuellement.[528]
Dans la tradition chinoise, l'artiste cultive plutôt une disposition intérieure de disponibilité qui lui permet de se mettre en phase avec le flux du monde, de capter le souffle vital (氣, qi) et de le laisser s'exprimer à travers lui. Comme l'exprime le peintre Shi Tao (石濤, 1642-1707), « la peinture n'est pas un travail mais une transformation ».[529]
Le traitement de l'espace et du vide
[modifier | modifier le wikicode]Plein versus vide : Une des différences les plus frappantes entre les traditions picturales chinoise et occidentale concerne le traitement de l'espace. La peinture occidentale, particulièrement depuis la Renaissance, a développé la perspective linéaire qui cherche à créer une illusion de profondeur sur une surface plane, remplissant l'espace pictural d'objets représentés avec précision.[530]
La peinture chinoise, en revanche, valorise le vide (虛, xu) autant que le plein (實, shi). Les espaces vides ne sont pas de simples fonds neutres mais des éléments actifs de la composition. Comme l'explique un article récent, « l'art chinois souligne l'importance du vide et de la conception artistique (意境, yijing), reflétant l'accent mis sur la totalité et la signification intrinsèque. L'art occidental, en revanche, exprime sa préoccupation pour la relation entre les individus et le monde extérieur à travers la poursuite de la rationalité et du réalisme ».[531]
La relation entre l'homme et la nature
[modifier | modifier le wikicode]Maîtrise versus harmonie : Dans la tradition occidentale, particulièrement depuis la Renaissance et l'avènement de la science moderne, la nature est souvent conçue comme un objet à connaître, à maîtriser, à dominer. L'artiste, armé de sa technique et de sa connaissance de l'anatomie et de la perspective, cherche à capturer la nature, à la soumettre à sa volonté créatrice.
La philosophie esthétique chinoise, profondément influencée par le taoïsme et le confucianisme, prône plutôt l'harmonie entre l'homme et la nature, l'idéal de « l'unité du Ciel et de l'Homme » (天人合一, tian ren he yi). Comme le note un article comparatif, « en termes de relation entre l'homme et la nature, tandis que la philosophie chinoise préconise 'l'harmonie entre l'homme et la nature' et 'l'unité du sujet et de l'objet', la philosophie occidentale soutient la relation opposée entre l'homme et la nature ».[532]
Le rôle de la morale et de l'éthique
[modifier | modifier le wikicode]L'autonomie de l'art versus l'intégration morale : Une des révolutions majeures de l'esthétique occidentale moderne, particulièrement depuis Kant, a été l'affirmation de l'autonomie de l'art et du jugement esthétique. Kant distingue soigneusement le beau de l'agréable et du bon, établissant que le jugement esthétique est désintéressé et ne doit pas être confondu avec des considérations morales ou utilitaires.[533]
Dans la tradition chinoise, en revanche, il n'existe pas de séparation nette entre l'esthétique et l'éthique. La beauté (美, mei) est intrinsèquement liée à la bonté (善, shan). Comme nous l'avons vu précédemment, le Shuowen Jiezi définit mei comme shan. L'art, loin d'être autonome, est conçu comme un moyen de cultivation morale et spirituelle. Confucius affirmait : « Se triompher soi-même et revenir aux rites, voilà ce qu'est l'humanité » (克己復禮為仁, ke ji fu li wei ren), établissant un lien indissoluble entre cultivation esthétique (les rites incluent la musique et les arts) et perfection morale.[534]
Le mode de pensée : analytique versus corrélationnel
[modifier | modifier le wikicode]Logique analytique versus pensée corrélative : Karl-Heinz Pohl souligne une différence fondamentale dans le mode de pensée : « Le mode occidental, avec l'écriture de Kant ou Hegel comme typique de l'approche occidentale en général, est hautement analytique, en même temps très systématique, créant un système complexe de pensée. C'est sans doute sa force, mais, considérant son caractère parfois tortueux et abstrait, c'est aussi sa faiblesse ».[535]
La pensée chinoise, en revanche, procède davantage par corrélation et association que par analyse et décomposition. Au lieu de diviser les phénomènes en éléments constitutifs pour les étudier séparément, elle cherche à comprendre les relations et les correspondances entre les choses. Cette approche corrélative se manifeste dans la théorie du yin et du yang, dans les cinq éléments (五行, wuxing), et dans la structure même de la langue chinoise qui privilégie la parataxe sur l'hypotaxe.[536]
Comme l'explique Benoît Vermander, « contrairement au récit dominant selon lequel la pensée occidentale s'organise autour d'une ontologie qui présuppose l'existence d'une catégorie maîtresse, l'Être, la pensée chinoise ancienne serait née de spéculations divinatoires qui ont conduit à mettre l'accent sur la fluidité de tous les phénomènes et formes de vie, à se concentrer sur les relations gouvernant le passage d'un état de la matière et d'un état des affaires à un autre ».[537]
La temporalité et la narration
[modifier | modifier le wikicode]Temps linéaire versus temps cyclique : La peinture occidentale traditionnelle, particulièrement dans la peinture d'histoire et la peinture narrative, cherche souvent à capturer un moment décisif dans une séquence temporelle linéaire. Lessing, dans son Laocoon, établit une distinction nette entre les arts de l'espace (peinture, sculpture) et les arts du temps (poésie, musique), distinction qui structure profondément la réflexion esthétique occidentale.[538]
La conception chinoise du temps dans l'art est plus cyclique et non-linéaire. Les rouleaux horizontaux (手卷, shoujuan) se déploient progressivement, invitant le spectateur à un voyage temporel qui n'a ni début ni fin absolus. La peinture chinoise intègre souvent poésie et calligraphie, fusionnant ainsi les arts de l'espace et du temps d'une manière qui défie la distinction de Lessing.
Synthèse : deux visions du monde
[modifier | modifier le wikicode]Les différences entre l'esthétique chinoise et l'esthétique occidentale ne sont pas de simples variations stylistiques mais reflètent des choix philosophiques fondamentaux concernant :
- La nature de la réalité : être versus devenir
- Le mode de connaissance : analyse versus corrélation
- Le rôle du sujet : initiative versus disponibilité
- La fonction de l'art : représentation versus évocation
- Le rapport à la nature : maîtrise versus harmonie
- La relation entre esthétique et éthique : autonomie versus intégration
Comme le résume Karl-Heinz Pohl dans son interview, « l'esthétique était initialement aussi une importation occidentale pour la Chine. Cependant, si l'on comprend l'esthétique comme philosophie de l'art, alors les intellectuels chinois ont compris très tôt que cette discipline correspondait très bien à leur propre tradition culturelle. Lorsqu'ils ont commencé à s'engager avec la culture occidentale au tournant de 1900, les intellectuels chinois ont constaté que l'Occident était façonné par la religion (le christianisme), alors que la Chine était façonnée par l'esthétique. L'esthétique a ainsi été comprise comme l'équivalent fonctionnel de la religion ».[539]
Ces différences, loin d'établir une hiérarchie entre les deux traditions, révèlent plutôt la richesse et la diversité des réponses humaines aux questions fondamentales de l'art et de la beauté. Elles invitent à un dialogue fécond et à une reconnaissance mutuelle des ressources que chaque tradition peut offrir à la réflexion esthétique contemporaine.
Li Zehou et l'esthétique chinoise moderne
[modifier | modifier le wikicode]Li Zehou (李澤厚, 1930-2021) est considéré comme l'un des philosophes chinois les plus influents de l'ère contemporaine et le penseur majeur qui a su ressaisir et reformuler l'esthétique chinoise traditionnelle pour l'époque moderne.[540] Son œuvre, particulièrement développée durant la période dite du « Nouvel Éclairage » chinois des années 1980, a marqué un tournant décisif dans la compréhension moderne de l'esthétique chinoise en proposant une synthèse originale entre tradition confucéenne, matérialisme marxiste et philosophie kantienne.[541]
Le contexte intellectuel : le « Nouvel Éclairage » des années 1980
[modifier | modifier le wikicode]La renaissance intellectuelle post-maoïste : La décennie entre la publication de sa Critique de la philosophie critique (批判哲學的批判, Pipan zhexue de pipan) sur Kant en 1979 et celle de La tradition esthétique chinoise (華夏美學, Huaxia meixue) en 1989 marqua le « mouvement de libre pensée » en Chine moderne, témoignant des traductions d'œuvres philosophiques occidentales telles que Être et Temps de Heidegger et L'Être et le Néant de Sartre.[542]
Durant cette période, l'influence de l'existentialisme occidental était prévalente sur les campus chinois, où universitaires et artistes cherchaient passionnément une nouvelle compréhension de l'humanité après la Révolution culturelle. C'est dans ce contexte que Li Zehou poursuivit son « voyage solitaire » en faveur de l'esthétique traditionnelle chinoise.[543]
Le rôle de Li Zehou comme intellectuel phare : Li Zehou appartient aux intellectuels les plus connus de l'« Éclairage chinois » des années 1980, un mouvement intellectuel lié à l'émergence d'une économie de marché ouverte en Chine.[544] Comme le note un critique, « sa philosophie intrigue constamment son public pour qu'il réfléchisse à ce qui manque fondamentalement dans la Chine contemporaine et à ce qui est le plus précieux dans la culture chinoise ».[545]
Les concepts centraux de la philosophie esthétique de Li Zehou
[modifier | modifier le wikicode]L'ontologie anthropo-historique (人類學歷史本體論, renleixue lishi bentilun) : Li Zehou a développé ce qu'il appelle une « ontologie anthropo-historique », qui diffère fondamentalement de la métaphysique occidentale traditionnelle. Dans son cadre conceptuel, l'ontologie ne se réfère pas à une réalité transcendante séparée du monde phénoménal, mais plutôt à « la totalité de la relation entre les humains et la nature sans être anthropocentrique en soulignant également lextérieur' (matériel) et lintérieur' (psychologique, émotif) ».[546]
Li affirme que « le noumène n'est pas la nature, car un univers sans humanité est dénué de sens. Le noumène n'est pas non plus une divinité, car demander aux humains de se prosterner devant un dieu ne correspondrait pas aux notions de 'participation à la transformation et à la nutrition de toutes choses' ou détablissement du cœur du ciel et de la terre' (Doctrine du Milieu, Zhongyong). Il s'ensuit donc que le noumène est l'humanité elle-même ».[547]
La sédimentation (積澱, jidian) : Le concept de sédimentation est absolument central pour comprendre la structure fondamentale de l'ontologie anthropo-historique de Li Zehou. Ce terme, créé par Li lui-même en raison de l'absence de tout mot existant approprié, décrit « les accumulations et dépôts du social, du rationnel et de l'historique dans l'individu à travers le processus d'humanisation de la nature ».[548]
Li distingue trois niveaux fondamentaux de sédimentation :[549]
- La sédimentation de l'espèce (物種積澱, wuzhong jidian) : le niveau le plus large et le plus profond, incluant les formes universelles communes à tous les êtres humains
- La sédimentation culturelle (文化積澱, wenhua jidian) : le niveau intermédiaire, consistant en formes façonnées par des modèles de pensée et de comportement spécifiques, partagées par les personnes appartenant à des cultures particulières
- La sédimentation individuelle (個體積澱, geti jidian) : le niveau le plus mince et le plus superficiel, consistant en visions du monde intimes, systèmes de valeurs, habitudes, émotions, ainsi que modes individuels de pensée et de ressenti
La sédimentation n'est pas un processus statique mais dynamique. Les changements sont les plus rapides au niveau individuel, moyens au niveau culturel, et extrêmement lents au niveau de l'espèce – si lents qu'ils apparaissent comme fixes et immuables du point de vue d'une vie individuelle ou même de plusieurs générations.[550]
La subjectalité (主體性, zhutixing) : Li Zehou a créé le néologisme « subjectalité » (subjectality en anglais) pour distinguer son concept de la simple « subjectivité » (主觀性, zhuguanxing). Alors que la subjectivité est un terme épistémologique se référant à la conscience individuelle, la subjectalité est un terme ontologique se référant à l'être actif et agentif de l'humanité dans son ensemble.[551]
Comme l'explique un commentateur, « le sujet de la subjectalité n'est pas seulement capable de penser ou de connaître, mais peut également agir, travailler, inventer, produire, se rassembler, coopérer, désirer, ressentir, se souvenir, et ainsi de suite ».[552]
La subjectalité ne peut pas être réduite au niveau individuel. Elle se réfère d'abord à différents types de communautés humaines – classes, groupes, organisations, nations, États, sociétés – et c'est seulement secondairement qu'elle concerne l'identité de chaque individu.[553]
L'humanisation de la nature et la naturalisation des humains
[modifier | modifier le wikicode]Le double processus de transformation : Li Zehou a développé et complété le concept marxiste d'« humanisation de la nature » (自然的人化, ziran de renhua) avec son propre concept de « naturalisation des humains » (人的自然化, ren de ziranhua). Alors que Marx s'est principalement concentré sur les aspects externes de ce processus – la transformation de la nature physique par le travail humain – Li était davantage intéressé par l'humanisation de la nature intérieure.[554]
L'humanisation de la nature externe résulte de la création de la civilisation matérielle et donc des structures technico-sociales (工藝社會結構, gongyi shehui jiegou), tandis que la transformation de la nature humaine intérieure génère des formations culturelles-mentales (文化心理結構, wenhua xinli jiegou).[555]
Les formations culturelles-psychologiques : Les formations culturelles-psychologiques se réfèrent aux pouvoirs mentaux que possèdent les individus : cognition, émotion et volonté. De cette façon, la « subjectalité » collective façonne la subjectivité individuelle. D'autre part, puisque la sédimentation « stocke les expériences humaines et façonne la mémoire collective », les subjectivités humaines sont moulées à partir de transformations pratiques du monde objectif.[556]
L'esthétique comme ontologie de la philosophie chinoise
[modifier | modifier le wikicode]La centralité de l'esthétique : Li Zehou considère que la tradition esthétique constitue l'ontologie de la philosophie chinoise, qu'il appelle « ontologie anthropologique », pour souligner l'humanité elle-même comme noumène de la culture chinoise. Différant de la subjectivité transcendantale occidentale, l'humanité ontologique conserve une riche émotion (情, qing) en vivant dans un processus historique concret de la vie d'un individu.[557]
Comme le résume Karl-Heinz Pohl dans son interview, « lorsque [les intellectuels chinois] ont commencé à s'engager avec la culture occidentale au tournant de 1900, ils ont constaté que l'Occident était façonné par la religion (le christianisme), alors que la Chine était façonnée par l'esthétique. L'esthétique a ainsi été comprise comme l'équivalent fonctionnel de la religion ».[558]
Le Chemin de la beauté (美的歷程, Mei de licheng) : Publié en 1981, cet ouvrage majeur de Li Zehou retrace l'ensemble de la trajectoire esthétique chinoise depuis les temps anciens jusqu'à la période moderne précoce. Les chapitres commencent par les rites et la musique de l'ère pré-confucéenne, puis s'enchaînent vers l'humanisme confucéen, l'interaction entre les pensées taoïste et confucéenne, la ligne théorique méridionale de l'émotion profonde de Qu Yuan, et les poursuites métaphysiques de l'école bouddhiste Chan, et se terminent par la tendance théorique de la modernité précoce.[559]
Comparé à d'autres livres chinois qui énumèrent chronologiquement les idées esthétiques des individus, le livre de Li entreprend une investigation philosophique des questions fondamentales de l'esthétique chinoise, telles que les rites, l'humanité, la liberté, l'émotion, la contemplation et le désir.[560]
La raison pragmatique et la structure émotio-rationnelle
[modifier | modifier le wikicode]La raison pragmatique (實用理性, shiyong lixing) : Li Zehou croit que la psychologie humaine, tout comme l'humanité ou la « nature humaine », n'est pas fixe ou donnée, mais est plutôt quelque chose caractérisé par des formes développementales changeantes de la raison pragmatique humaine, qui s'est formée sur des millions d'années et continue de s'accumuler et de changer.[561]
La raison pragmatique confucéenne est assez différente de la notion kantienne de raison pratique. Elle fonctionne dans l'esprit humain au sein de la structure émotio-rationnelle (情理結構, qingli jiegou) et est fondée sur la substance basée sur l'émotion (情本體, qing benti).[562]
La structure émotio-rationnelle : Ce concept est profondément enraciné dans le monde humain concret. Il est basé sur les conditions humaines actuelles et naît de l'émotionnalité sociale humaine, transformant ces émotions communes générales culturellement intégrées à travers les rites dans le processus de « condensation de la raison » (理性凝聚, lixing ningju) en concepts rationnels de bien et de mal, de juste et de faux.[563]
La rationalité de ces concepts gouverne les sentiments subjectifs personnels de chaque membre d'une communauté ; la nature pragmatique de cette rationalité, cependant, est étroitement liée et entrelacée avec les émotions humaines. Dans la vie sociale concrète, ces concepts rationnels peuvent néanmoins se dissoudre – à travers le processus de la « fusion de la raison » (理性融化, lixing ronghua) – dans les cœurs-esprits des gens et ainsi devenir partie intégrante des émotions individuelles.[564]
La substance basée sur l'émotion (情本體, qing benti)
[modifier | modifier le wikicode]Le cœur de la culture chinoise : Li Zehou considère que la substance basée sur l'émotion (qing benti) représente le concept central d'une culture de l'optimisme et l'aspect clé du confucianisme.[565] Pour lui, l'émotion qui se produit dans le monde empirique est le fondement ontologique de base de toute vie humaine.[566]
Li écrit : « La soi-disant substance est la réalité ultime, qui ne peut être davantage questionnée quant à la signification de son existence. Elle dépasse les causalités empiriques. Ce qui dépasse la substance de la psychologie est dieu ou un esprit. Ce qui s'écarte de la psychologie de la substance est la science ou une machine. Par conséquent, la substance ultime et authentique n'est en réalité rien d'autre que la structure de la sensibilité humaine ».[567]
La vie quotidienne comme sacré : Dans la tradition confucéenne réinterprétée par Li, le sacré réside dans la vie séculière. C'est là que nous trouvons la véritable profondeur de la substance. Les relations humaines concrètes – parent-enfant, ami-ami, époux-épouse – sont investies d'une signification quasi-religieuse non pas parce qu'elles mènent à un au-delà transcendant, mais parce qu'elles sont la texture même de l'existence humaine authentique.[568]
Li peut ainsi écrire : « C'est peut-être la raison pour laquelle les gens peuvent surmonter la mort et conquérir leurs soucis, troubles et peurs. Ce n'est que de cette manière que nous pouvons expérimenter le principe ultime qui est caché dans nos relations quotidiennes au-delà des impératifs moraux, sans un dieu transcendant, dénué de tous esprits aliénés ou de modèles rationnels immobiles. Nous pouvons le trouver dans la chaleur de nos interactions humaines, dans la joie du printemps ».[569]
La mesure (度, du) et l'établissement de la beauté
[modifier | modifier le wikicode]Les mesures comme art : Li définit les « mesures » (度, du) comme prenant le contrôle des contraintes et des possibilités changeantes, pour répondre de manière mesurée et considérée. Les mesures ne sont pas simplement des solutions techniques. Elles ne sont pas non plus simplement un acte, une réponse ou une situation ancrée dans la rationalité.[570]
Les mesures cumulées, qui incluent des interfaces de la nature physique, des objets matériels, de la conscience, des émotions, de l'idéation, et cumulées sur de longues périodes historiques, deviennent sédimentation, un fondement pour une action ultérieure. L'ontologie historique, à son tour, est une accumulation d'art, d'émotions et de mesures. Li affirme même que « les mesures sont en fait l'établissement de la beauté » (立美, limei). Par conséquent, « les mesures sont l'ART ».[571]
La critique et la transformation de Kant
[modifier | modifier le wikicode]La transcendantalisation de l'empirique : Une des thèses les plus importantes de Li Zehou est que « l'empirique est transformé en transcendantal » (經驗變先驗, jingyan bian xianyan). Ce qui semble être « transcendantal » pour un individu est en réalité une sédimentation, qui a été historiquement acquise à travers l'expérience collective de l'humanité.[572]
En affirmant cela, Li approuve pleinement l'historicisation du transcendantal, si ce n'est l'interprétation du transcendantalisme lui-même comme étant essentiellement une entreprise généalogique. Cela implique cependant d'exclure toute bifurcation entre le conditionné et l'inconditionné, c'est-à-dire ce qui est supposé être indépendant de toute expérience.[573]
Le libre arbitre comme formation sédimentée : Contrairement à Kant pour qui la raison ou le libre arbitre était indépendant et divorcé du monde phénoménologique, Li comprend le libre arbitre comme une formation mentale et un état psychologique. En tant que tel, il est certainement lié aux neurones à travers lesquels cet état psychologique se produit. Li est convaincu que dans le futur, la neurologie sera capable de révéler l'activité neurologique qui rend les humains différents des animaux et confirmera l'existence de structures mentales complexes façonnées à travers la sédimentation historique et l'éducation individuelle.[574]
L'influence et l'héritage de Li Zehou
[modifier | modifier le wikicode]Un pont entre tradition et modernité : L'œuvre de Li Zehou représente une tentative remarquable de construire un pont entre la tradition esthétique chinoise et la modernité. Comme le note un critique, « l'importance de la reconstruction par Li de la tradition esthétique est maintenant reconnue. Ses livres sont, une fois de plus, parmi les plus populaires dans les librairies chinoises ».[575]
La formule "Apprentissage occidental comme substance, apprentissage chinois pour l'application" : Li Zehou a inversé la fameuse formule de la fin du XIXe siècle « Apprentissage chinois comme substance, apprentissage occidental pour l'application » (中體西用, Zhong ti Xi yong) pour proposer : « Apprentissage occidental comme substance, apprentissage chinois pour l'application » (西體中用, Xi ti Zhong yong).[576]
Cette formule résume sa position : « Une civilisation matérielle, multiples cultures spirituelles ».[577] La pensée marxiste se réfère aux conditions universelles de notre civilisation matérielle commune (universelle), tandis que les différentes traditions spirituelles et esthétiques – chinoise, occidentale, etc. – représentent la pluralité culturelle qui enrichit l'humanité.
Un optimisme historique : Li était optimiste quant à la progression de l'histoire. Dans son ontologie historique, l'histoire est cumulative. La nature progressive de l'histoire signifie que pour l'humanité dans son ensemble, le développement de la vie matérielle est suivi par la progression de l'éthique et de la moralité.[578]
Synthèse : Li Zehou et la renaissance de l'esthétique chinoise
[modifier | modifier le wikicode]Li Zehou a apporté des contributions majeures à la compréhension moderne de l'esthétique chinoise :
- Il a montré comment l'esthétique chinoise n'est pas simplement une collection d'idées sur l'art, mais constitue l'ontologie même de la culture chinoise
- Il a développé des concepts novateurs – sédimentation, subjectalité, structure émotio-rationnelle, substance basée sur l'émotion – qui permettent de comprendre la spécificité de la tradition chinoise
- Il a construit un pont entre la tradition confucéenne et la modernité en intégrant créativement des éléments de la philosophie kantienne et du matérialisme marxiste
- Il a démontré que l'esthétique chinoise valorise l'émotion et la relation concrète plutôt que la raison abstraite et la transcendance
- Il a proposé une vision dans laquelle l'art et l'esthétique jouent le rôle qu'occupe la religion dans d'autres traditions
Comme le résume un commentateur, « à travers les conflits résultant de la vision technico-mondiale apportée par le processus de modernisation chinoise, la signification de la reconstruction par Li de la tradition esthétique est maintenant reconnue. Ses livres sont, une fois de plus, parmi les plus populaires dans les librairies chinoises. Sa philosophie intrigue constamment son public pour qu'il contemple ce qui manque fondamentalement dans la Chine contemporaine et ce qui est le plus précieux dans la culture chinoise ».[579]
L'héritage de Li Zehou continue d'influencer profondément les débats contemporains sur l'identité culturelle chinoise, la modernisation et le dialogue interculturel, offrant une alternative riche et nuancée aux approches purement occidentales de l'esthétique et de la philosophie.
Héritage et actualité
[modifier | modifier le wikicode]L'esthétique chinoise traditionnelle, loin d'être un héritage figé du passé, continue d'exercer une influence profonde et dynamique sur l'art contemporain, l'architecture, le design et la culture visuelle à l'échelle mondiale au XXIe siècle. Cette vitalité témoigne non seulement de la richesse intrinsèque de cette tradition, mais aussi de sa capacité remarquable à se renouveler, à s'adapter et à dialoguer avec la modernité et la globalisation.
La persistance des principes esthétiques traditionnels dans l'art contemporain chinois
[modifier | modifier le wikicode]L'intégration créative de la tradition : Les artistes chinois contemporains ne se contentent pas de reproduire les formes traditionnelles, mais réinterprètent créativement les principes esthétiques classiques dans un contexte moderne. Comme l'observe un article récent, « l'art contemporain chinois est un témoignage de l'héritage durable de l'expression artistique qui a traversé les siècles jusqu'au présent, imprégnant le monde de l'art de son esthétique distinctive ».[580]
Les principes esthétiques traditionnels continuent de façonner l'art contemporain chinois. Par exemple, le principe de Shi (骨法, méthode des os), Qi Yun (氣韻, résonance spirituelle), Ying (應物象形, correspondance à l'objet), Jing (適合類型, convenance au type), Chi (傳移摹寫, transmission par copie), et Yi (經營位置, improvisation) restent des références essentielles pour les artistes contemporains.[581]
Les « trois états » dans les formes artistiques chinoises : Une recherche récente en psychologie a identifié une relation tripartite entre l'humanité idéale et la beauté sublime dans les formes artistiques chinoises : l'« état du soi » (自我之境, ziwo zhi jing) qui manifeste le style du sujet individuel, l'« état du non-soi » (無我之境, wuwo zhi jing) qui transcende les limitations du soi, et l'« état vide » (空境, kong jing) qui dépasse même la notion cognitive de « transcender le soi ».[582]
Cette relation tripartite entre l'humanité idéale et la beauté sublime dans l'art chinois peut fournir à la psychologie contemporaine un modèle de recherche et des perspectives uniques sur la prise de conscience de son potentiel personnel, la compréhension de ses émotions et d'autres aspects de l'esprit, et la construction d'objectifs de valeur multiples.
Le renouveau de l'esthétique chinoise dans l'architecture contemporaine
[modifier | modifier le wikicode]L'architecture néo-chinoise : L'architecture contemporaine chinoise représente une fusion remarquable entre les principes traditionnels et l'innovation moderne. Selon un article récent, « l'architecture chinoise est connue pour son équilibre harmonieux entre esthétique, fonctionnalité et symbolisme ».[583]
Les éléments clés de l'architecture chinoise qui continuent d'influencer le design contemporain incluent : la symétrie et l'alignement axial (對稱, duichen), le design de cour (四合院, siheyuan), les formes de toit courbées et relevées, l'utilisation de matériaux naturels (pierre, bois, argile), l'intégration avec l'environnement, et l'incorporation du Feng Shui et du symbolisme.[584]
Les architectes contemporains réinterprétant la tradition : Plusieurs cabinets d'architecture de premier plan redéfinissent l'architecture chinoise moderne tout en respectant les traditions. André Fu Studio est renommé pour sa capacité à fusionner les influences orientales et occidentales dans le design d'intérieur, créant des espaces sereins et luxueux comme l'illustre The Upper House à Hong Kong. Vector Architects est célèbre pour son attention méticuleuse au contexte et son utilisation de matériaux naturels, comme le démontre la Chapelle de Musique à Ningbo. MAD Architects, dirigé par Ma Yansong, est connu pour ses designs futuristes et organiques qui défient les frontières architecturales conventionnelles, comme le Chaoyang Park Plaza à Pékin.[585]
Un article récent note que « les bâtiments de style néo-chinois sont profondément intégrés dans la vie contemporaine, présentant une nouvelle perspective sur les valeurs esthétiques et le mode de vie ».[586]
L'esthétique de la vie (生活美學, shenghuo meixue) et la contemporanéité
[modifier | modifier le wikicode]Le concept d'esthétique de la vie : L'esthétique de la vie (生活美學, shenghuo meixue) est comprise par la plupart des chercheurs chinois comme une façon de relier le monde vécu et l'activité esthétique aujourd'hui.[587]
Cette approche vise à promouvoir le bonheur et l'expérience vécue. Comme l'explique un article, « aujourd'hui, pour répondre à l'appel de l'esthétique mondiale pour un tournant interculturel, l'esthétique chinoise essaie de s'engager dans le dialogisme mondial, et, avec son esthétique de la vie dans la 'néo-sinité', apporte des contributions importantes à l'expansion bidirectionnelle des esthétiques chinoise et occidentale ».[588]
La reconstruction de la sinité (中國性, Zhongguoxing) : Depuis 1978, l'art contemporain chinois a traversé un processus allant de la dé-sinisation à la re-sinisation, c'est-à-dire un processus historique allant de la dé-contextualisation à la re-contextualisation. Aujourd'hui, l'art chinois contemporain se développe de plus en plus en synchronisation avec le monde. En même temps, la valeur de la construction de la sinité se révèle de plus en plus.[589]
L'objectif est de puiser dans les ressources culturelles traditionnelles afin qu'elles puissent être présentées sous forme de produits et d'industries culturels. Retourner à l'esthétique de la vie est le chemin le plus pratique et le plus court pour reconstruire la néo-sinité.
L'influence mondiale de l'esthétique chinoise
[modifier | modifier le wikicode]Le dialogue interculturel : L'esthétique chinoise exerce une influence croissante sur le discours esthétique mondial. Comme le note un article, « dans le contexte de la mondialisation contemporaine, l'art, en tant que médium qui traverse les frontières culturelles, devient un outil important pour que les gens communiquent et s'expriment au-delà des restrictions géographiques et linguistiques ».[590]
La diversité des expressions visuelles et des concepts esthétiques dans différents contextes culturels apporte un charme unique et une richesse à la création artistique. La Chine et l'Europe, en tant que deux civilisations avec de longues histoires et de profondes traditions culturelles, ont des créations et des expressions riches dans le domaine de l'art.
L'art abstrait expressionniste et l'esthétique chinoise : Un exemple frappant de l'influence chinoise sur l'art mondial est la relation entre l'expressionnisme abstrait et l'esthétique chinoise. Comme l'observe un article, « en tant qu'école d'art représentative du XXe siècle en Occident, l'expressionnisme abstrait a de manière inattendue une caractéristique artistique très distinctive de la Chine ».[591]
En termes d'environnement objectif, le dialogue artistique entre la Chine et l'Occident au XXe siècle a été promu vers le domaine de la philosophie métaphysique. L'intérêt des artistes occidentaux pour l'art oriental a dépassé leur compréhension superficielle de leurs traits de pinceau uniques, et l'art abstrait est devenu le meilleur pont culturel pour communiquer entre l'Est et l'Ouest.
Les défis de la modernité et les réponses de l'esthétique chinoise
[modifier | modifier le wikicode]La critique de la modernité occidentale : L'esthétique chinoise traditionnelle offre des ressources importantes pour critiquer certains aspects problématiques de la modernité occidentale. Comme le souligne Guo Qiyong, « actuellement, il y a des problèmes avec le développement de la révolution technologique et d'Internet, des problèmes impliquant l'éthique de la vie, l'éthique environnementale, l'éthique familiale, l'éthique communautaire, l'éthique d'Internet et l'éthique spatiale, etc., et même l'éthique mondiale doit être établie ».[592]
M. Tang Junyi a dit un jour que la situation absurde à laquelle sont confrontés les gens modernes est que les gens sont sans poursuite ultime, esprit terre-à-terre, relations personnelles harmonieuses et esprit du vrai soi. L'esprit humaniste chinois, en particulier l'esprit humaniste confucéen, peut sauver les gens d'une telle situation.
Les ressources spirituelles pour la mondialisation : Le confucianisme peut fournir les ressources spirituelles et la sagesse humaniste suivantes pour la mondialisation économique : la renaissance de la civilisation des rites et de la musique pourrait élargir davantage l'espace culturel, accumuler du capital social et culturel et nourrir l'intelligence émotionnelle des gens. Il est d'une grande importance d'observer les valeurs fondamentales confucéennes telles que la bienveillance (仁, ren), la justice (義, yi), la bienséance (禮, li), la sagesse (智, zhi) et la confiance (信, xin). « Il se tient bien et il fait tenir les autres bien aussi. Il cherche la lumière pour lui-même et il éclaire les autres. C'est la voie vers la bienveillance. Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse. Respecter le travail et profiter de la compagnie. » Ils peuvent jouer des rôles positifs dans la construction de l'éthique mondiale moderne, de l'éthique communautaire, de l'éthique familiale, de l'éthique professionnelle et des relations entre les personnes.[593]
Des concepts tels que « l'homme et le monde et toutes choses sont un » (天人合一, tian ren he yi), « les gens sont mes frères et toutes choses sont mes semblables » peuvent aider à construire une nouvelle éthique écologique et environnementale ainsi qu'une stratégie de développement durable.
L'art environnemental chinois contemporain
[modifier | modifier le wikicode]L'influence du taoïsme et du confucianisme : L'art environnemental chinois contemporain s'inspire profondément des traditions taoïste et confucéenne. Comme l'explique un article récent, « l'art environnemental chinois, influencé par le taoïsme et le confucianisme, se concentre sur l'équilibre entre l'homme et la nature ».[594]
L'évolution de l'éco-art dans le contexte chinois est influencée par les traditions socio-historiques de la nation, auxquelles le taoïsme et le confucianisme étaient principalement associés. Alors que le début de l'éco-art dans d'autres parties du monde était une solution employée pour résoudre les problèmes écologiques, la vision du monde chinoise de l'éco-art est basée sur des dogmes philosophiques séculaires d'équilibre entre les hommes et la nature.[595]
En particulier, les paysages peints à l'encre sont un sous-genre artistique commun dans les cultures chinoises où les gens sont représentés à une échelle plus petite dans le cadre de la nature, reflétant le grand pouvoir de la nature et l'unité de tous les êtres.
La porcelaine chinoise et l'innovation fonctionnelle
[modifier | modifier le wikicode]La transformation de l'esthétique traditionnelle : La porcelaine chinoise, l'un des symboles les plus reconnaissables de la culture chinoise, continue d'évoluer au XXIe siècle. Un article récent examine « la transformation de l'esthétique et du style de la porcelaine chinoise aux XXe et XXIe siècles en termes d'innovation fonctionnelle ».[596]
L'étude considère les nouvelles fonctions de la porcelaine chinoise comme un phénomène complexe. L'innovation incorpore trois aspects : le développement technologique, les changements de significations culturelles et l'adaptation au marché. Elle montre comment les méthodes artisanales traditionnelles et les techniques éprouvées de décoration et de création de forme sont remplacées par de nouvelles. Dans les nouvelles méthodes de travail avec les produits, les technologies numériques et les matériaux modernes sont combinés avec l'héritage historique.
L'intégration des motifs traditionnels dans le design moderne : L'application et l'innovation des motifs traditionnels chinois dans les illustrations modernes, le design de produits et d'autres domaines démontrent la vitalité continue de l'esthétique traditionnelle. Comme le note un article, « sur la base des connotations historiques et des caractéristiques stylistiques des motifs traditionnels chinois, il discute de la connotation plus profonde, des couleurs et des motifs des motifs traditionnels dans les illustrations modernes ».[597]
Cet article vise à trouver une meilleure façon de diffuser les motifs traditionnels chinois, un symbole culturel avec des caractéristiques nationales uniques, en analysant la méthodologie de combinaison du « traditionnel » avec le « moderne ».
Les industries culturelles et créatives
[modifier | modifier le wikicode]Le renouveau des motifs traditionnels : La Chine connaît actuellement un renouveau vibrant de l'esthétique néo-chinoise qui prend de l'ampleur, mélangeant le riche patrimoine de la Chine avec la créativité contemporaine, offrant une esthétique unique.[598]
Ce phénomène se manifeste dans de nombreux domaines : les jeux vidéo (comme les skins du Nouvel An lunaire dans League of Legends qui explorent l'esthétique chinoise à travers des éléments visuels), la mode, le design de produits, et même l'animation. L'industrie culturelle chinoise réussit à transformer les ressources culturelles traditionnelles en produits contemporains attractifs.
L'exposition "Root in Profound Culture" : Une exposition importante au Shenzhen Museum of Contemporary Art and Urban Planning a invité 31 maîtres d'art contemporain et jeunes artistes à présenter leurs œuvres de transformation moderne de la culture traditionnelle dans quatre zones d'exposition : « Wan Wu Zi Bin » (embrasser toutes choses), « Li Yun Da Tong » (harmonie par le rituel), « Chong Ya Chu Fu » (élégance sur vulgarité), et « Jian Ji Shang Yi » (compétence et art).[599]
Cette exposition thématique met en évidence l'évolution innovante de l'art contemporain à l'ère moderne. Elle dépeint vivement le dynamisme actuel de la culture chinoise, mettant en valeur l'impact constructif de l'art contemporain dans l'avancement de la propagation et de la croissance de la culture traditionnelle.
Les défis et les perspectives
[modifier | modifier le wikicode]La tension entre tradition et modernité : Malgré ces développements positifs, l'héritage et l'actualisation de l'esthétique chinoise font face à plusieurs défis. Le processus de modernisation rapide et d'urbanisation en Chine a parfois conduit à une perte de savoir-faire traditionnel et à une commercialisation excessive des formes culturelles.
Comme le souligne un article, « la Chine possède une culture profonde et sophistiquée enracinée dans les brumes du temps, qui travaille dur pour ré-émerger de l'épuisement de l'ère industrielle avec une identité contemporaine revitalisée ».[600]
Le rôle de l'éducation : Pour assurer la transmission et le renouvellement de l'esthétique chinoise, l'éducation joue un rôle crucial. Guo Qiyong recommande : « Premièrement, nous devrions clarifier et critiquer les vues spécieuses sur le confucianisme depuis le Mouvement du 4 mai 1919, les années 1950, et surtout depuis la Révolution culturelle. Deuxièmement, nous devrions incorporer le confucianisme dans notre éducation et notre sensibilisation sociale en commençant par l'éducation primaire. L'apprentissage des Quatre Livres devrait être inclus dans l'enseignement secondaire. Le confucianisme et la culture chinoise devraient être introduits dans les entreprises et les communautés pour construire l'éthique d'entreprise et l'éthique professionnelle, pour élever la culture sociale ».[601]
Le dialogue des civilisations : Dans le contexte de la mondialisation, l'esthétique chinoise peut jouer un rôle important dans le dialogue des civilisations. Comme l'affirme l'initiative « Une Ceinture, Une Route », la Chine cherche à promouvoir les échanges culturels tout en maintenant sa propre identité culturelle.
Le philosophe Tu Weiming a souligné l'importance du concept de « Chine culturelle » (文化中國, wenhua Zhongguo), qui transcende les frontières géographiques et politiques pour englober tous ceux qui participent à la tradition culturelle chinoise. Cette vision permet d'envisager l'esthétique chinoise non pas comme un patrimoine figé, mais comme une tradition vivante et en constante évolution.[602]
Synthèse : vers une esthétique chinoise du XXIe siècle
[modifier | modifier le wikicode]L'héritage et l'actualité de l'esthétique chinoise démontrent que :
- L'esthétique chinoise n'est pas un musée de formes anciennes, mais une tradition vivante capable de se renouveler et de répondre aux défis contemporains
- Les principes esthétiques traditionnels (harmonie, équilibre yin-yang, vide et plein, souffle vital, etc.) restent pertinents et peuvent être créativement transformés pour l'époque moderne
- L'esthétique chinoise offre des ressources importantes pour critiquer certains excès de la modernité occidentale (anthropocentrisme, rationalisme instrumental, fragmentation)
- Le dialogue entre l'esthétique chinoise et les traditions esthétiques mondiales enrichit la compréhension humaine de la beauté et de l'art
- L'avenir de l'esthétique chinoise réside dans sa capacité à maintenir son identité distincte tout en s'ouvrant au dialogue interculturel
Comme le conclut un observateur, « l'art contemporain chinois, dans son mariage magnifique de l'esthétique traditionnelle et moderne, témoigne de l'esprit résilient de la culture chinoise. Il continue son voyage mystique, embrassant gracieusement les murmures de la sagesse ancienne, les cris de la modernité, et les mélodies infinies qui se trouvent entre les deux ».[603]
L'esthétique chinoise du XXIe siècle sera ainsi caractérisée par une triple fidélité : fidélité à ses racines philosophiques et spirituelles, fidélité aux exigences de la contemporanéité, et fidélité à sa vocation universelle de contribuer au patrimoine esthétique de l'humanité tout entière.
Notes et références
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- ↑ Qi, Zhixiang (2024), p. 6.
- ↑ Li, Zehou (2010). The Chinese Aesthetic Tradition, trad. Maija Bell Samei, Honolulu, University of Hawai'i Press, p. 39-68.
- ↑ Liu, Yuedi (2017). « Living Aesthetics in China: Confucian Aesthetics as a New Direction », dans Marcello Ghilardi et Chakravarthi Ram-Prasad (dir.), The Bloomsbury Research Handbook of Chinese Aesthetics and Philosophy of Art, Londres, Bloomsbury, chap. 1.
- ↑ Confucius (2003). Analects: With Selections from Traditional Commentaries, trad. Edward Slingerland, Indianapolis, Hackett Publishing.
- ↑ Entretiens de Confucius 12.16, traduction française d'après James Legge, The Chinese Classics, vol. 1, Oxford, Clarendon Press, 1893.
- ↑ Entretiens de Confucius 4.1.
- ↑ Entretiens de Confucius 3.25.
- ↑ Voir le commentaire de Li Zehou sur ce passage : « beauty and goodness » sont, pour Confucius, deux dimensions ordinairement liées dans la pratique rituelle, mais qui peuvent se dissocier ; Li (2010), p. 26-31.
- ↑ Zhu Xi, Sishu Zhangju Jizhu (四書章句集注), commentaire sur Entretiens 3.25, éd. Beijing, Zhonghua Shuju, 2012, p. 68.
- ↑ Li (2010), p. 189-191 : « In addition, Zhang Heng sees this ideal as present in the primitive Confucianism of Confucius and Mencius, while I believe that Confucius and Mencius had only inklings of it. It was only as a product of Song-Ming neo-Confucian exegesis, following the absorption of Chan Buddhism, that the profound metaphysical significance of this ideal would be plumbed. »
- ↑ Mencius, Gaozi Shang (告子上, livre VI A), chapitre 7.
- ↑ Mencius 6A.7.
- ↑ Mencius, Jinxin Xia (盡心下, livre VII B), chapitre 25. Traduction d'après Li (2010), p. 59.
- ↑ Li (2010), p. 59-60 : « Beauty, then, is goodness completely worked out in the personality of the whole human being. It includes goodness but at the same time transcends it. »
- ↑ Liu (2017), section « A Further Enhancement of the Ideal » : « Noticeably, the level of 'beautiful' is not only distinguished from but also placed above the levels of 'good' and 'true'. »
- ↑ Mencius, Gongsun Chou Shang (公孫丑上, livre II A), chapitre 2.
- ↑ Li (2010), p. 58-63. Pour Li, Mencius est le premier penseur chinois à formuler cette catégorie : « It was Mencius who first established the highest of Chinese aesthetic categories: yanggang zhi mei, a virile, dynamic, and moral beauty, which might be considered to be the vital force of the moral subject. »
- ↑ Li (2010), p. 62 : « Whereas Kant's notion of the 'sublime' uses vast, unpleasant external form to manifest the triumph of morality and reason, Mencius' approach here is characterized by the use of a direct positive presentation of morality and reason to manifest the same. »
- ↑ Mencius, Gongsun Chou Shang, chapitre 6. Pour une analyse, voir « Mencius (Mengzi) », Internet Encyclopedia of Philosophy, en ligne, consulté en 2025.
- ↑ Mencius, Liang Hui Wang Xia (梁惠王下, livre I B), chapitre 1.
- ↑ Li (2010), p. 144-147.
- ↑ Entretiens 6.23.
- ↑ Mencius, Jinxin Shang (盡心上, livre VII A), chapitre 24.
- ↑ Liji, chapitre « Pin Yi » (聘義). Voir aussi le Shuowen Jiezi de Xu Shen (vers 55-149), qui retient cinq vertus du jade ; cité dans Li (2010), p. 146.
- ↑ Guanzi, chapitre « Shuidi » (水地).
- ↑ Xunzi, chapitre « You Zuo » (宥坐), passage cité par Li (2010), p. 145.
- ↑ Xunzi, chapitre « Yao Wen » (堯問).
- ↑ Li (2010), p. 146 : « In each case, what is clearly known by reason is used to establish or call forth an emotional homology. Emotions are constructed and shaped, in other words, through the mediation of reason. »
- ↑ Xunzi, chapitre 1 « Quan Xue » (勸學, « Exhortation à l'étude ») ; traduction anglaise dans Eric L. Hutton (trad.), Xunzi: The Complete Text, Princeton, Princeton University Press, 2014, p. 13.
- ↑ Xunzi, chapitre 11 « Wang Ba » (王霸, « Le roi véritable et l'hégémon ») ; trad. Hutton (2014), p. 92.
- ↑ Xunzi, chapitre 22 « Zheng Ming » (正名, « Rectification des noms ») ; trad. Hutton (2014), p. 244.
- ↑ Sur la différence d'anthropologie entre Mencius et Xunzi, voir Li (2010), p. 65 : « Mencius can be said to have advanced the theory that human nature (in the form of social rationality) is good […]. Xunzi, on the other hand, advanced the theory that human nature (in the form of physical or animal sensuosity) is evil. »
- ↑ Xunzi, chapitre 1 « Quan Xue » ; trad. Hutton (2014), p. 13.
- ↑ Xunzi, chapitre 22 « Zheng Ming » ; trad. Hutton (2014), p. 247.
- ↑ Li (2010), p. 59-63 ; Liu (2017), section « A Further Enhancement of the Ideal ».
- ↑ Li (2010), p. 64-67.
- ↑ Entretiens 8.8.
- ↑ Liu (2017), section « Musical Performance and Rituals ».
- ↑ Li (2010), p. 144-147.
- ↑ Saussy, Haun (1993). The Problem of a Chinese Aesthetic, Stanford, Stanford University Press ; voir aussi Cai, Zong-qi (dir.) (2004). Chinese Aesthetics: The Ordering of Literature, the Arts, and the Universe in the Six Dynasties, Honolulu, University of Hawai'i Press, « Prologue », p. 20-22.
- ↑ Li (2010), p. 190-191.
- ↑ Qi, Zhixiang (2024). The Spirit of Traditional Chinese Aesthetics, Shanghai/Singapour, Shanghai People's Publishing House / Springer Nature Singapore, p. 89-97.
- ↑ Sur la nouvelle sensibilité Wei-Jin et sa transposition de l'évaluation morale en évaluation esthétique, voir Lin, Shuen-fu (2004). « A Good Place Need Not Be a Nowhere: The Garden and Utopian Thought in the Six Dynasties », dans Cai (dir.), Chinese Aesthetics, p. 135-137 ; Li, Wai-yee (2004). « Shishuo xinyu and the Emergence of Aesthetic Self-Consciousness in the Chinese Tradition », ibid., p. 237-269.
- ↑ Liu Yiqing, Shishuo Xinyu, cité par Qi (2024), p. 89.
- ↑ Gu Kaizhi, Lun Hua ; voir Cai, Zong-qi (dir.) (2004), « Prologue », p. 16-18.
- ↑ Qi (2024), p. 90.
- ↑ Liu Yiqing, Shishuo Xinyu, chapitre « Shang Yu » (賞譽) ; cité par Qi (2024), p. 90.
- ↑ Liu Xie, Wenxin Diaolong, chapitre « Fenggu » (風骨). Pour une analyse classique du chapitre, voir Owen, Stephen (1992). Readings in Chinese Literary Thought, Cambridge (Mass.), Harvard University Asia Center, p. 218-238 ; Cai, Zong-qi (dir.) (2001). A Chinese Literary Mind: Culture, Creativity, and Rhetoric in Wenxin Diaolong, Stanford, Stanford University Press, en particulier Plaks, Andrew H., « The Bones of Parallel Rhetoric in Wenxin diaolong », p. 163-173.
- ↑ Cai, Zong-qi (2004), « Prologue », p. 14-16 et p. 23-26 ; sur la place du Wenxin Diaolong dans la production critique Qi-Liang, voir aussi Chang, Kang-i Sun, « Liu Xie's Idea of Canonicity », dans Cai (dir.) (2001), p. 17-31.
- ↑ Voir l'ensemble de ces citations dans Qi (2024), p. 91 ; pour Yan Yu, voir aussi Cai (dir.) (2004), p. 37.
- ↑ Chen Ziang, Ganyu Shi (感遇詩) ; cité par Qi (2024), p. 91.
- ↑ Du Fu, Zi Jing Fu Fengxian Xian Yong Huai Wu Bai Zi (自京赴奉先縣詠懷五百字) ; cité par Qi (2024), p. 91.
- ↑ Ji Yun, Han Zhiyao Hanlin Ji Hou (韓志堯翰林集後) ; cité par Qi (2024), p. 92.
- ↑ Du Fu, Chun Wang (春望) ; cité par Qi (2024), p. 92.
- ↑ Cao Zhi, Baima Pian (白馬篇) ; cité par Qi (2024), p. 92. Sur Cao Zhi, voir Cutter, Robert Joe (2010). The Poetry of Cao Zhi, Berlin, De Gruyter.
- ↑ Zhu Guangqian, Wenyi Xinli Xue (文藝心理學), dans Zhu Guangqian Meixue Wenji, vol. 1, Shanghai, Shanghai Literature and Art Publishing House, 1987 ; cité par Qi (2024), p. 92-93.
- ↑ Cen Shen, Bai Xue Ge Song Wu Pan Guan Gui Jing (白雪歌送武判官歸京), trad. fr. d'après Qi (2024), p. 93.
- ↑ Liu Xie, Wenxin Diaolong, chapitre « Fenggu » ; cité par Qi (2024), p. 93-94.
- ↑ Voir Qi (2024), p. 94-95 pour cette série d'expressions.
- ↑ Ye Xie, Yuan Shi ; cité par Qi (2024), p. 95.
- ↑ Voir Pei Xingjian, Wang Bo Zhuan (王勃傳), dans Jiu Tang Shu (舊唐書) ; cité par Qi (2024), p. 95.
- ↑ Li Chonghua, Zhenyi Zhai Shi Shuo ; cité par Qi (2024), p. 95.
- ↑ Mao Xianshu, Shibian Di (詩辨坻) ; cité par Qi (2024), p. 95.
- ↑ Citations recueillies par Qi (2024), p. 95-96.
- ↑ Qi (2024), p. 96-97. La catégorie est forgée par Qi pour rendre compte d'un effet stylistique constant des poèmes fenggu ; elle ne figure pas comme telle dans la critique traditionnelle.
- ↑ Li Bai, Xuanzhou Xie Tiao Lou Jianbie Jiaoshu Shu Yun (宣州謝朓樓餞別校書叔雲) ; cité par Qi (2024), p. 96.
- ↑ Citations dans Qi (2024), p. 97.
- ↑ Qi (2024), p. 97.
- ↑ Li (2010), p. 73-75.
- ↑ Ghilardi, Marcello, The Bloomsbury Research Handbook of Chinese Aesthetics and Philosophy of Art, éd. Marcello Ghilardi et Chakravarthi Ram-Prasad, London, Bloomsbury, 2017, chap. 6, p. 110-111. Traduction nôtre.
- ↑ Wang Bi, commentaire au chapitre 1 du Daodejing, cité dans Shuen-fu Lin, « A Good Place Need Not Be a Nowhere », dans Zong-qi Cai (éd.), Chinese Aesthetics: The Ordering of Literature, the Arts, and the Universe in the Six Dynasties, Honolulu, University of Hawai'i Press, 2004, p. 137-138. Traduction adaptée de Richard J. Lynn, The Classic of the Way and Virtue, New York, Columbia University Press, 1999, p. 51.
- ↑ Wang Bi, commentaire au chapitre 14 du Daodejing, dans Lin, art. cit., p. 138.
- ↑ Li Zehou, The Chinese Aesthetic Tradition, trad. Maija Bell Samei, Honolulu, University of Hawai'i Press, 2010, p. 77, 88-89.
- ↑ Li Zehou, op. cit., p. 94-95.
- ↑ Liu An (dir.), Huainanzi, chapitre 1, Yuandao xun. Pour le texte chinois et une traduction anglaise complète, voir John S. Major, Sarah A. Queen, Andrew Seth Meyer et Harold D. Roth (trad.), The Huainanzi: A Guide to the Theory and Practice of Government in Early Han China, New York, Columbia University Press, 2010, chap. 1.
- ↑ Huainanzi, chapitre 1, Yuandao xun, dans Major et al. (trad.), op. cit. L'idée est reprise et développée par le chapitre 7, Jingshen xun (精神訓, « Traité sur l'essence spirituelle »).
- ↑ Li Zehou, op. cit., p. 177. La traduction française rend dan (淡) par « fade » et « bland » par « insipide » ; nous suivons ici la convention sinologique française, en particulier l'usage qu'en fait François Jullien, Éloge de la fadeur. À partir de la pensée et de l'esthétique de la Chine, Paris, Philippe Picquier, 1991.
- ↑ Zong-qi Cai, « Prologue », dans Chinese Aesthetics, op. cit., p. 1-3, 8-9.
- ↑ Wang Bi, commentaire au chapitre 11 du Daodejing, cité dans Lin, art. cit., p. 138-139.
- ↑ Guo Xiang, commentaire au chapitre « Qiwulun » du Zhuangzi, cité dans Lin, art. cit., p. 140-141.
- ↑ Ruan Ji, Qing si fu, cité et commenté par Ronald Egan, « Nature and Higher Ideals », dans Zong-qi Cai (éd.), Chinese Aesthetics, op. cit., p. 296-297.
- ↑ L'anecdote, rapportée dans le Song Shu de Shen Yue, est devenue l'un des emblèmes de l'esthétique du silence. Voir Kang-i Sun Chang, « Tao Qian and the Indeterminacy of Interpretation », dans Zong-qi Cai (éd.), Chinese Aesthetics, op. cit., p. 169-189.
- ↑ Sur les six règles de Xie He, voir Yolaine Escande, dans The Bloomsbury Research Handbook, op. cit., note 2 du chapitre sur la calligraphie ; et le commentaire de Marcello Ghilardi, ibid., chap. 6.
- ↑ Sur le contexte politique et l'émergence du qingtan, voir Wai-yee Li, « Shishuo Xinyu and Aesthetic Self-Consciousness in the Chinese Tradition », dans Zong-qi Cai (éd.), Chinese Aesthetics, op. cit., p. 237-270.
- ↑ Laozi, Daodejing, chapitre 1, dans la traduction de Richard J. Lynn, The Classic of the Way and Virtue, op. cit., p. 51.
- ↑ L'anecdote est rapportée dans le Shishuo xinyu (世說新語) de Liu Yiqing, chapitre Qiaoyi. Voir Liu Yiqing, A New Account of Tales of the World, trad. Richard Mather, 2e éd., Ann Arbor, University of Michigan Press, 2002.
- ↑ Li Zehou, op. cit., chapitre 3, « The Daoist-Confucian Synthesis », et chapitre 4, « Beauty in Deep Emotion », p. 76-141.
- ↑ Yu Shinan, Bisui Lun, dans Huang Jian (éd.), Anthologie des traités de calligraphie des dynasties successives, Shanghai, Shanghai shuhua chubanshe, 1979, vol. 1, p. 110-111.
- ↑ Sur Zhang Huaiguan et son système de classement, voir Yolaine Escande, « Tang Dynasty Aesthetic Criteria: Zhang Huaiguan's Shuduan », Journal of Chinese Philosophy, vol. 41, issues 1-2, mars-juin 2014, p. 148-169.
- ↑ Guo Xi, Linquan gaozhi, dans Shen Zicheng (éd.), Lidai lunhua mingzhu huibian, Beijing, Wenwu chubanshe, 1982, p. 68. Cité dans Li Zehou, op. cit., p. 111.
- ↑ Zhang Yanyuan, Lidai Minghua Ji, cité dans Li Zehou, op. cit., p. 110-111, et dans Yolaine Escande, Traités chinois de peinture et de calligraphie. Tome I : Les textes fondateurs (des Han aux Sui), Paris, Klincksieck, 2003.
- ↑ Ghilardi, dans The Bloomsbury Research Handbook, op. cit., chap. 6, p. 111-112.
- ↑ Li Zehou, The Chinese Aesthetic Tradition, op. cit., p. 76-77.
- ↑ Zhuangzi, chapitre Mati, traduction française adaptée de Burton Watson, The Complete Works of Chuang Tzu, New York, Columbia University Press, 1968, p. 106.
- ↑ Zhuangzi, chapitre Yangshengzhu, cité dans Li Zehou, op. cit., p. 105-106. Voir aussi la discussion de ce passage par Marcello Ghilardi dans The Bloomsbury Research Handbook, op. cit., chapitre 6, p. 107-108.
- ↑ Li Zehou, op. cit., p. 105-110.
- ↑ Wang Bi, Annotations au Daodejing, chapitres 5, 17 et 25, édition Lou Yulie, Beijing, Zhonghua shuju, 1980, p. 14, 42, 63. Cité dans Lin, art. cit., p. 139.
- ↑ Sur le contexte politique et culturel des Wei-Jin, voir Zong-qi Cai (éd.), Chinese Aesthetics, op. cit., p. 2-4. Sur la portée philosophique du Xuanxue, voir Shuen-fu Lin, « A Good Place Need Not Be a Nowhere », ibid., p. 123-167.
- ↑ Marcello Ghilardi, dans The Bloomsbury Research Handbook, op. cit., chap. 6, p. 105.
- ↑ Zong Baihua, Meixue Sanbu (美學散步, « Promenades en esthétique »), Shanghai, Shanghai renmin chubanshe, 1981, p. 29. La discussion est reprise dans Li Zehou, op. cit., p. 96-98.
- ↑ Li Zehou, op. cit., p. 94. La catégorie yi pin avait été introduite plus tôt par Huang Xiufu, mais c'est sous les Song qu'elle acquiert son rang supérieur. Sur l'évolution de cette catégorie, voir Yolaine Escande, « Yipin as an Aesthetic Category: From Calligraphy to Painting in the Chinese Art Theory », dans Tsunemichi Kambayashi et al. (éd.), Tradition and Transformation in Aesthetics of East Asian Calligraphy, Tokyo, Sangensha, 2016, p. 112-143.
- ↑ Dong Qichang, Hua Chan Shi Sui Bi, cité dans Li Zehou, op. cit., p. 94.
- ↑ Li Zhi, Fenshu (焚書, « Livre à brûler »), juan 3, cité dans Li Zehou, op. cit., p. 199-200.
- ↑ Yuan Mei, cité dans Li Zehou, op. cit., p. 204-205.
- ↑ Sur cette périodisation, voir Wang Keping, « A General Introduction to Chinese Aesthetics », dans Marcello Ghilardi et Chakravarthi Ram-Prasad (dir.), The Bloomsbury Research Handbook of Chinese Aesthetics and Philosophy of Art, London, Bloomsbury, 2017, chap. 1, section « The Pursuit of Chan Buddhism ». Pour une présentation détaillée en français, voir Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Paris, Seuil, 1997 (rééd. « Points Essais », 2002), chapitres 16 à 19.
- ↑ Jan Nattier, « The Heart Sutra: A Chinese Apocryphal Text? », Journal of the International Association of Buddhist Studies 15, no. 2 (1992), p. 153-223. L'hypothèse a suscité un débat important qui demeure ouvert.
- ↑ Pour le texte sanskrit et chinois ainsi qu'une analyse philologique, voir Donald S. Lopez Jr., The Heart Sūtra Explained: Indian and Tibetan Commentaries, Albany, State University of New York Press, 1988. Une traduction française fait autorité : Jean-Noël Robert (trad.), Sūtra du Cœur (en appendice à diverses éditions).
- ↑ Nāgārjuna, Mūlamadhyamakakārikā, chap. 24, stance 18. Pour la traduction et le commentaire, voir Jay L. Garfield (trad.), The Fundamental Wisdom of the Middle Way: Nāgārjuna's Mūlamadhyamakakārikā, New York, Oxford University Press, 1995. Voir aussi, en français, Guy Bugault (trad.), Nāgārjuna, Stances du milieu par excellence, Paris, Gallimard, « Connaissance de l'Orient », 2002.
- ↑ Pour une présentation d'ensemble du Zhao Lun et de ses quatre traités, voir Hans-Rudolf Kantor, « Zhao Lun », Encyclopedia of Buddhism, Detroit, Macmillan Reference USA, 2004 ; et Richard H. Robinson, Early Mādhyamika in India and China, Madison, University of Wisconsin Press, 1967, p. 123-155. Sur Sengzhao spécifiquement, voir Chien-hsing Ho, « The Nonduality of Motion and Rest: Sengzhao on the Change of Things », Dao: A Journal of Comparative Philosophy 17 (2018).
- ↑ Pour une discussion philosophique récente, voir Eric S. Nelson, Daoism and Environmental Philosophy: Nourishing Life, London, Routledge, 2021, chap. sur Sengzhao ; et la synthèse de Chien-hsing Ho, « Emptiness as Subject-Object Unity: Sengzhao on the Way Things Truly Are », dans Sandra A. Wawrytko et Youru Wang (dir.), Dao Companion to Chinese Buddhist Philosophy, Dordrecht, Springer, 2018, p. 167-186.
- ↑ Sur le bouddhisme laïc dans les Six Dynasties, voir François Martin, « Literary Games and Religious Practice at the End of the Six Dynasties: The Baguanzhai Poems by Xiao Gang and His Followers », dans Zong-qi Cai (éd.), Chinese Aesthetics: The Ordering of Literature, the Arts, and the Universe in the Six Dynasties, Honolulu, University of Hawai'i Press, 2004, p. 222-247.
- ↑ Pour la trajectoire poétique de ces auteurs et le glissement du vide ontologique au vide esthétique, voir Xia Kejun, « Nature as Not-yet-existing Beauty: Infra-thin Poetic Art of Enchorial-topia », dans Ghilardi et Ram-Prasad (dir.), The Bloomsbury Research Handbook, op. cit., chap. 7 ; et Li Zehou, The Chinese Aesthetic Tradition, trad. Maija Bell Samei, Honolulu, University of Hawai'i Press, 2010, chap. 5, « Metaphysical Pursuits ».
- ↑ Sur la pierre du lac Tai et les quatre critères shou-zhou-lou-tou, voir Graham Parkes, « The Role of Rock in Chinese Aesthetics », dans Ghilardi et Ram-Prasad (dir.), The Bloomsbury Research Handbook, op. cit., chap. 8. Le vers de Wang Wei (山色有無中) est commenté dans Ghilardi, ibid., chap. 6, p. 110.
- ↑ Pour la traduction française, voir Patrick Carré (trad.), Soûtra de la Liberté inconcevable. Les enseignements de Vimalakîrti, Paris, Fayard, 2000. La liste de similes est au chapitre 2.
- ↑ Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, op. cit., chapitre 18, en particulier p. 423 et suivantes.
- ↑ Pour une mise au point historiographique, voir John R. McRae, Seeing through Zen: Encounter, Transformation, and Genealogy in Chinese Chan Buddhism, Berkeley, University of California Press, 2003. McRae propose notamment le principe : « Lineage assertions are as wrong as they are strong » (les assertions de filiation sont aussi fausses qu'elles sont fortes), qui invite à lire ces récits comme des constructions identitaires plus que comme des chroniques historiques.
- ↑ Sur Daosheng et la doctrine de l'éveil subit, voir Walter Liebenthal, « The World Conception of Chu Tao-sheng », Monumenta Nipponica 12, no. 1-2 (1956) ; et Whalen Lai, « The Mahāparinirvāṇa-sūtra and Its Earliest Interpreters in China: Two Prefaces by Tao-lang and Tao-sheng », Journal of the American Oriental Society 102 (1982). Pour une synthèse en français, voir Cheng, Histoire de la pensée chinoise, op. cit., p. 384-385.
- ↑ Cheng, Histoire de la pensée chinoise, op. cit., p. 428-431. Sur la controverse de Shenhui, voir Jacques Gernet, Entretiens du maître de dhyāna Shen-houei du Ho-tsö, Hanoi, École française d'Extrême-Orient, 1949 (rééd. Paris, Adrien-Maisonneuve, 1977).
- ↑ Pour le Sūtra de l'Estrade et la controverse des stances, voir Philip B. Yampolsky (trad.), The Platform Sutra of the Sixth Patriarch, New York, Columbia University Press, 1967 ; en français, Patrick Carré (trad.), Soûtra de l'Estrade du sixième patriarche Houei-neng, Paris, Seuil, 1995. Les deux stances sont commentées par Cheng, Histoire de la pensée chinoise, op. cit., p. 429-430.
- ↑ Sur le caractère composite du Sūtra de l'Estrade et la construction de l'opposition Nord-Sud, voir John R. McRae, The Northern School and the Formation of Early Ch'an Buddhism, Honolulu, University of Hawai'i Press, 1986 ; et la mise au point dans Bernard Faure, The Will to Orthodoxy: A Critical Genealogy of Northern Chan Buddhism, Stanford, Stanford University Press, 1997.
- ↑ Cheng, Histoire de la pensée chinoise, op. cit., p. 432. Pour Linji, voir Paul Demiéville (trad.), Entretiens de Lin-tsi, Paris, Fayard, 1972, p. 117-118 pour le passage cité.
- ↑ Sur les gong'an, voir Steven Heine et Dale S. Wright (dir.), The Kōan: Texts and Contexts in Zen Buddhism, New York, Oxford University Press, 2000.
- ↑ Cheng, Histoire de la pensée chinoise, op. cit., p. 433-434.
- ↑ Wang Keping, « A General Introduction to Chinese Aesthetics », dans Ghilardi et Ram-Prasad (dir.), The Bloomsbury Research Handbook, op. cit., chap. 1, section « The Pursuit of Chan Buddhism ».
- ↑ Pour le Canglang shihua de Yan Yu et l'usage de miao wu, voir Stephen Owen, Readings in Chinese Literary Thought, Cambridge (Mass.), Harvard University Asia Center, 1992, p. 391-420 ; et la discussion dans Wang Keping, art. cit.
- ↑ Li Zehou, The Chinese Aesthetic Tradition, op. cit., p. 161. Traduction nôtre.
- ↑ Wang Keping, art. cit., section « The Sudden Awakening of the Chan Sense ». Traduction nôtre.
- ↑ Li Zehou, The Chinese Aesthetic Tradition, op. cit., p. 169 : « the lines of Su Shi, one of the foremost poets of the Song dynasty, "In the empty hills there is no one, / Flowers bloom and water flows," are Chan, not Daoist ».
- ↑ Ibid. Traduction nôtre.
- ↑ Li Zehou, The Chinese Aesthetic Tradition, op. cit., p. 169-170. Traduction nôtre.
- ↑ Ibid., p. 170. Traduction nôtre.
- ↑ Wang Keping, art. cit., section « The Working of the Subtle Void ». Traduction nôtre. Les trois scènes appartiennent à la littérature classique du Chan ; Wang Keping en propose ici une systématisation pédagogique.
- ↑ Wang Keping, art. cit. Ces formules condensent un siècle de critique poétique et picturale Song-Ming.
- ↑ Sur la peinture Chan et son destin japonais, voir Helmut Brinker et Hiroshi Kanazawa, ZEN: Masters of Meditation in Images and Writings, Zurich, Artibus Asiae, 1996 ; et James Cahill, Hills Beyond a River: Chinese Painting of the Yuan Dynasty, 1279-1368, New York, Weatherhill, 1976. Sur les usages chinois vs japonais, voir aussi Yukio Lippit, « Of Modes and Manners in Japanese Ink Painting: Sesshū's Splashed Ink Landscape of 1495 », Art Bulletin 94, no. 1 (2012).
- ↑ Li Zehou, The Chinese Aesthetic Tradition, op. cit., p. 178-179. Traduction nôtre.
- ↑ Ibid., p. 179. Vers de Ni Zan.
- ↑ Ibid., p. 169.
- ↑ Xia Kejun, « Nature as Not-yet-existing Beauty: Infra-thin Poetic Art of Enchorial-topia », dans Ghilardi et Ram-Prasad (dir.), The Bloomsbury Research Handbook, op. cit., chap. 7.
- ↑ François Cheng, Souffle-Esprit. Textes théoriques chinois sur l'art pictural, Paris, Seuil, 1989 (rééd. « Points Essais », 2006), cité par Xia Kejun, art. cit.
- ↑ Li Zehou, The Chinese Aesthetic Tradition, op. cit., p. 170.
- ↑ Victor H. Mair, « Xie He's "Six Laws" of Painting and Their Indian Parallels », dans Zong-qi Cai (éd.), Chinese Aesthetics: The Ordering of Literature, the Arts, and the Universe in the Six Dynasties, Honolulu, University of Hawai'i Press, 2004, p. 81-122, ici p. 82 et notes 4-5.
- ↑ Mair, « Xie He's "Six Laws" », op. cit., p. 86-89. Mair propose une analyse philologique détaillée de cette transformation grammaticale et de ses conséquences interprétatives.
- ↑ Mair, ibid., p. 93-97 et 103-105.
- ↑ Zong-qi Cai, « The Conceptual Origins and Aesthetic Significance of "Shen" in Six Dynasties Texts on Literature and Painting », dans Cai (éd.), Chinese Aesthetics, op. cit., p. 310-342, ici p. 329-330.
- ↑ Cai, « "Shen" », op. cit., p. 330-332. Cai documente plusieurs occurrences pré-Xie He de qiyun dans des jugements de caractère du genre qingtan.
- ↑ Susan Bush et Hsio-yen Shih (éd.), Early Chinese Texts on Painting, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1985, p. 144-148.
- ↑ Bush et Shih, Early Chinese Texts, op. cit., p. 17-19.
- ↑ Zhang Yanyuan, Lidai minghua ji, cité dans Bush et Shih, Early Chinese Texts, op. cit., p. 49-50. Zhang lui-même évoque la possibilité de suggérer la couleur sans la peindre.
- ↑ Mair, « Xie He's "Six Laws" », op. cit., p. 120, note 59.
- ↑ Robert E. Harrist Jr., « Replication and Deception in Calligraphy of the Six Dynasties Period », dans Cai (éd.), Chinese Aesthetics, op. cit., p. 31-59, en particulier p. 45-49.
- ↑ Mair, ibid., p. 100-108 et p. 119, note 53 ; pour la position prudente, voir la citation de Zhongguo da baike quanshu: Meishu (1991), reproduite par Mair p. 115, note 32.
- ↑ Zhang Yanyuan, Lidai minghua ji, cité dans Bush et Shih, Early Chinese Texts, op. cit., p. 53-54.
- ↑ Li Zehou, The Chinese Aesthetic Tradition, trad. Maija Bell Samei, Honolulu, University of Hawai'i Press, 2010, p. 85-95, qui analyse l'évolution de l'interprétation des Six Principes des Tang aux Ming.
- ↑ Mair, « Xie He's "Six Laws" », op. cit., p. 81.
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- ↑ Cai, « "Shen" », op. cit., p. 315-319. Cai distingue plusieurs strates dans le vocabulaire du shen aux Six Dynasties et montre que la lecture de Gu Kaizhi mobilise spécifiquement la tradition philosophique du xing-shen bing zhong (« corps et esprit ensemble »), héritée du Huainan zi et de Wang Chong.
- ↑ Cai, ibid., p. 332-334.
- ↑ Li Zehou, The Chinese Aesthetic Tradition, op. cit., p. 102-108.
- ↑ Su Shi, poème adressé à Yan Lingbin, traduit dans Susan Bush, The Chinese Literati on Painting, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1971, p. 25-26. Sur le déplacement plus large opéré par Su Shi et ses contemporains, voir Bush, ibid., p. 29-83.
- ↑ Susan Bush, « The Essay on Painting by Wang Wei (415-453) in Context », dans Cai (éd.), Chinese Aesthetics, op. cit., p. 60-80. Bush rappelle p. 60 que le Xu hua est généralement classé sous l'étiquette de « daoïsme du paysage », par contraste avec le « bouddhisme du paysage » de Zong Bing.
- ↑ Pour le passage classique, Guo Xi, Linquan gaozhi, cité et traduit en partie dans Li Zehou, The Chinese Aesthetic Tradition, op. cit., p. 97. Sur l'invention moderne du terme sandian toushi, voir notamment Wu Hung, A Story of Ruins: Presence and Absence in Chinese Art and Visual Culture, Princeton, Princeton University Press, 2012, p. 18-20.
- ↑ Sur la transmission incertaine des textes attribués à Wang Wei le poète, voir Bush et Shih, Early Chinese Texts, op. cit., p. 75-76 et 175-176, qui les classent parmi les « textes attribués ».
- ↑ Yolaine Escande, « Imitation, Personality and Expression in Chinese Calligraphy: The Inscription of the Self », dans Marcello Ghilardi et Chakravarthi Ram-Prasad (dir.), The Bloomsbury Research Handbook of Chinese Aesthetics and Philosophy of Art, Londres, Bloomsbury, 2017, chap. 8.
- ↑ Karl-Heinz Pohl, « Rules and Living Rules in the Aesthetics of Chinese Painting and Poetry », dans Ghilardi et Ram-Prasad (dir.), The Bloomsbury Research Handbook, op. cit., chap. 7, qui retrace la généalogie du shenyun de Sikong Tu à Wang Shizhen ; et Richard John Lynn, « Orthodoxy and Enlightenment: Wang Shih-chen's Theory of Poetry and Its Antecedents », dans William Theodore de Bary (éd.), The Unfolding of Neo-Confucianism, New York, Columbia University Press, 1975.
- ↑ Xie He, Guhua pin lu, cité dans Cai, « "Shen" », op. cit., p. 333. Cai souligne que xiangwai fait partie du faisceau lexical par lequel Xie He caractérise le shen au-delà de la simple ressemblance.
- ↑ Sur la généalogie poétique du terme, voir Xia Kejun, « Mountains and Waters: Wang Wei and the Foundations of Chinese Landscape Painting », dans Ghilardi et Ram-Prasad (dir.), The Bloomsbury Research Handbook, op. cit., chap. 6, qui cite les passages de Liu Yuxi et de Sikong Tu.
- ↑ Li Zehou, The Chinese Aesthetic Tradition, op. cit., p. 175-178, qui analyse les catégories sikongtuviennes dans leur rapport au chan et à la culture lettrée. Sur le débat d'attribution des Ershisi shipin, voir Stephen Owen, Readings in Chinese Literary Thought, op. cit., p. 299-300, et Pauline Yu, « Sikong Tu's Shipin: Poetic Theory in Poetic Form », dans Ronald C. Miao (éd.), Studies in Chinese Poetry and Poetics, vol. 1, San Francisco, Chinese Materials Center, 1978, p. 81-103.
- ↑ Guo Xi, Linquan gaozhi, traduit en partie dans Bush et Shih, Early Chinese Texts, op. cit., p. 168-178.
- ↑ François Jullien, De l'Être au Vivre. Lexique euro-chinois de la pensée, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des idées », 2015, p. 374. L'anecdote est également discutée par Jullien dans La Grande Image n'a pas de forme. Ou du non-objet par la peinture, Paris, Seuil, coll. « L'Ordre philosophique », 2003, particulièrement chap. I-II.
- ↑ L'attribution à Wang Changling est elle-même discutée. Voir Stephen Owen, Readings in Chinese Literary Thought, Cambridge (Mass.), Harvard University Asia Center, 1992, p. 311-313.
- ↑ Sur la centralité du jingjie chez Wang Guowei et sa fortune au XXe siècle, voir Xia Kejun, « Mountains and Waters », op. cit., qui mobilise la catégorie pour relire Wang Wei et la peinture de paysage. Sur Wang Guowei lui-même, Joey Bonner, Wang Kuo-wei: An Intellectual Biography, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1986.
- ↑ Yan Yu, Canglang shihua, traduit dans Owen, Readings in Chinese Literary Thought, op. cit., p. 391-420. Sur la lecture de Yan Yu par la tradition Qing, voir aussi Li Zehou, The Chinese Aesthetic Tradition, op. cit., p. 176-178.
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Bibliographie
[modifier | modifier le wikicode]Sources primaires
[modifier | modifier le wikicode]Textes classiques chinois
[modifier | modifier le wikicode]- Confucius, Analectes (論語, Lunyu), traductions françaises multiples (notamment Anne Cheng, Paris, Seuil, 1981)
- Laozi, Daode Jing (道德經, Tao Te Ching), traductions françaises multiples
- Zhuangzi, Zhuangzi (莊子), traduction Jean Levi, Paris, Albin Michel, 2006
- Yi Jing (易經, Livre des Mutations), traduction Cyrille Javary, Paris, Albin Michel, 2002
- Liji (禮記, Livre des Rites), traductions multiples
- Zhongyong (中庸, La Doctrine du Milieu), in Les Quatre Livres
- Commentaire de Zuo (左傳, Zuozhuan)
- Xunzi, Xunzi (荀子)
- Mencius, Mencius (孟子, Mengzi)
- Dong Zhongshu, Chunqiu fanlu (春秋繁露, Luxuriantes rosées des Annales des Printemps et Automnes)
- Wang Chong, Lunheng (論衡, Disquisitions), vers 76-84 de notre ère
- Xu Shen, Shuowen Jiezi (說文解字, Explication des caractères et analyse des graphies), Yuelu Academy Press, 2006 [édition originale : dynastie Han]
- Liu Xie, Wenxin Diaolong (文心雕龍, L'Esprit littéraire et la sculpture du dragon), vers 501-502
- Zhong Rong, Shipin (詩品, Classement de la poésie), 468-518
- Sikong Tu, Ershisi Shipin (二十四詩品, Vingt-quatre styles de poésie), 837-908
- Xie He, Liufa (六法, Les Six Principes), dans Guhua Pinlu (古畫品錄), vers 550
- Wu Ke, Zanghai Shihua (藏海詩話, Wu Zanghai sur la poésie), dynastie Song
- Wang Shizhen, Huacao Mengshi (花草夢詩), 1634-1711
- Duan Yucai, Explication du Shuowen Jiezi, section 4.1, 1735-1835
- Sutra du Cœur (心經, Xin Jing)
- Sutra du Diamant (金剛經, Jingang Jing)
- Sutra du Lotus (法華經, Fahua Jing)
Ouvrages de référence
[modifier | modifier le wikicode]En français
[modifier | modifier le wikicode]- Cheng, Anne (2002). Histoire de la pensée chinoise, Paris, Éditions du Seuil, 696 p.
- Granet, Marcel (1934, réédité 1988). La pensée chinoise, Paris, Albin Michel, « Bibliothèque de l'Évolution de l'Humanité », 568 p.
- Jullien, François (2015). De l'Être au Vivre : Lexique euro-chinois de la pensée, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Idées », 280 p.
- Jullien, François (2003). La Grande Image n'a pas de forme, ou Du non-objet par la peinture, Paris, Seuil, « L'Ordre philosophique », 384 p. [édition anglaise : University of Chicago Press, 2022]
En anglais - Ouvrages monographiques
[modifier | modifier le wikicode]- Guo, Qiyong (2022). The Spirit of Chinese Confucianism, Singapore, Springer Nature, 550 p.
- Guo, Qiyong (2022). The Characteristics of Chinese Cultural Spirit, trad. Ran Tao, Kunming Fan et Zhou Xu, Singapore, Springer Nature, 210 p.
- Li, Deshun (2022). The Construction of Value Philosophy in Contemporary China, Singapore, Springer Nature
- Ma, Tianxiang (2020). History of the Development of Chinese Chan Thought, Singapore, Springer Nature, 440 p.
- Qi, Zhixiang (2024). The Spirit of Traditional Chinese Aesthetics, Singapore, Springer Nature, 245 p.
- Rošker, Jana S. (2020). Becoming Human: Li Zehou's Ethics, Leiden, Brill, « Modern Chinese Philosophy » vol. 20, xiv + 332 p.
- Vermander, Benoît (2022). The Encounter of Chinese and Western Philosophies, Leiden, Brill, 450 p.
- Wang, Yueqing, Bao, Qinggang, et Guan, Guoxing (2020). History of Chinese Philosophy Through Its Key Terms, trad. Shuchen Xiang, Singapore, Springer Nature, 450 p.
- Wu, Genyou (éd.) (2024). The Civilization of China and the Civilizations of the World, trad. Fei Ma, Singapore, Springer Nature, 280 p.
Articles dans des revues académiques
[modifier | modifier le wikicode]- Cai, Zong-qi (2017). « Emotion, Patterning, and Visuality in Chinese Literary Thought », Journal of Chinese Literary Criticism, 6:1, p. 1-25
- Falkenhausen, Lothar von (1996). « The Concept of Wen in the Ancient Chinese Ancestral Cult », Chinese Literature: Essays, Articles, Reviews, 18, p. 1-22
- Gu, Ming Dong (2003). « Aesthetic Suggestiveness in Chinese Thought », The Journal of Aesthetics and Art Criticism, 61:2, p. 143-155
- Guan, Yongqiang (2024). « Aesthetic conceptions and cultural symbols in traditional Chinese painting », Trans/Form/Ação, Marília, 47:4, p. 1-22
- Li, Yuedi (2018). « Contemporary Chinese Living Aesthetics and Confucian Aesthetics as a New Direction », Contemporary Aesthetics, vol. 16, novembre 2018
- Man, Eva Kit Wah (2013). « Influence of Global Aesthetics on Chinese Aesthetics: The Adaptation of Moxie », Contemporary Aesthetics, vol. 11
- Sernelj, Teja (2020). « Different Approaches to Modern Art and Society: Li Zehou versus Xu Fuguan », Asian Studies, 8:1, p. 77-98
- Sun, Chao (2018). « An Interpretation of "Xingwei" », Theoretical Studies in Literature and Art, 38:3, p. 151-159
- Tang, Yanfang (2014). « Yi Jing and Understanding Chinese Poetry », Intercultural Communication Studies, XXIII:1, p. 189-206
- Yang, Zhu (2011). « The Aesthetic Standard of Wen: A Comparative Study of Chinese and Western Early Artworks », Asian Studies, II:2, p. 37-67
- Yang, Zhu (2015). « Poetic Taste and Tasting Poetry », in Linking Ancient and Contemporary: Bridges across the East-West Divide, Edizioni Ca' Foscari, p. 299-316
- Yu, Kar Fai Timothy (2023). « Cinematic ideorealm and cinema following Dao: theorizing China's film aesthetics with François Jullien and Gilles Deleuze », Screen, 64:4, Winter 2023, p. 462-477
- Zou, Hui (2016). « Li Zehou. The Chinese Aesthetic Tradition », Montreal Architectural Review, vol. 3, p. 87-88
Travaux sur Li Zehou
[modifier | modifier le wikicode]- Li, Zehou (1979). Pipan zhexue de pipan (批判哲學的批判, Critique de la philosophie critique), Beijing
- Li, Zehou (1981). Mei de licheng (美的歷程, Le Chemin de la beauté), Beijing
- Li, Zehou (1989). Huaxia meixue (華夏美學, La tradition esthétique chinoise), Beijing
- Li, Zehou et Cauvel, Jane (2006). Four Essays on Aesthetics, Lexington Books
- Li, Zehou et Liu, Xuyuan (2011a, 2011b). Divers ouvrages sur la philosophie esthétique
- Li et al. (2024). « Li Zehou's Ideas on Chinese Modernity Revisited », Asian Studies, 12:2, p. 13-34
- Pohl, Karl-Heinz (2023). « Li Zehou's Major Works on Chinese Aesthetics », Confucius Institute Trier, 14 p.
- Rogacz, Dawid (2024). « The Philosopher Li Zehou », in Li Zehou and Confucian Philosophy, Albany, SUNY Press, p. 429-450
Ouvrages de Karl-Heinz Pohl
[modifier | modifier le wikicode]- Pohl, Karl-Heinz (2012). « Chinese and Western Aesthetics », University of Trier, Department of Sinology, 12 p.
- Pohl, Karl-Heinz (2017). « Chinese Aesthetics and Kant », in A Companion to Comparative Philosophy, Blackwell, p. 433-452
- Pohl, Karl-Heinz (2022). « Karl-Heinz Pohl on Confucian philosophy and Chinese aesthetics », entretien, Chinese Social Sciences Today, 12 juillet 2022
Ouvrages généraux
[modifier | modifier le wikicode]- Collingwood, R. G. (1938, trad. chinoise 1987). Les Principes de l'art (藝術原理, Yishu Yuanli), trad. Wang Zhiyuan et Chen Huazhong, Beijing, Chinese Social Science Press, 450 p.
- Owen, Stephen (1992). Readings in Chinese Literary Thought, Cambridge, Harvard University Asia Center, 600 p.
- Qian, Mu (1988). An Introduction to the History of Chinese Culture, Shanghai, Shanghai Sanlian Bookstore, 450 p.
- Shen, Jiahui (2023). Wen and Zhi as a Conceptual Pair in Early Chinese Thought, Master Thesis, Ithaca, Cornell University, 85 p.
- Zang, Kehe (1990). Caractères chinois et mentalité esthétique (漢字文學與審美心理, Hanzi Wenxue He Shenmei Xinli), Shanghai, Xuelin Press, p. 13
Articles récents et ressources en ligne
[modifier | modifier le wikicode]- « A unique facet of Chinese aesthetics » (2024), Chinese Social Sciences Net, 26 août 2024
- « Aesthetic Comparison of Chinese and Western Landscape Culture » (2018), Advances in Social Science, Education and Humanities Research, vol. 284
- « Application and Innovation of Traditional Chinese Patterns in Modern Illustrations » (2022), BCP Social Sciences & Humanities, vol. 20, 17 octobre 2022
- « Between emptiness and reality: from the white space in Chinese painting to the philosophy of form in western art » (2025), Trans/Form/Ação, Marília, vol. 48
- « Chinese Art: Traditional & Modern Aesthetics Journey » (2025), From Light to Art, 27 janvier 2025
- « Chinese Cloud and Thunder Patterns: Yun Lei Wen » (2024), Chinese Showcase, 27 mai 2024
- « Confucian and Daoist Aesthetics » (2024), Asian Studies, vol. 12
- « Contemporary Chinese Environmental Art and Cross-cultural Communication » (2025), European Journal of Arts, Humanities and Social Sciences, vol. 1
- « Exploring Chinese Architecture: Tradition And Innovation » (2025), Hommes Studio Journal, 27 janvier 2025
- « Growing up (and old) with Chinese philosopher Li Zehou » (2021), Think China, 18 novembre 2021
- « Iconography from A Cross-cultural Perspective: Comparison of Expressions in Chinese and European Art » (2023), Art and Humanities Research, vol. 2, 21 décembre 2023
- Key Concepts in Chinese Thought and Culture (2021), « Jing », « Jingjie », « Yijing », chinesethought.cn, Pékin, China Association for the Study of Chinese History of Philosophy
- « Neo-Chinese aesthetics combines traditional techniques with modern design » (2025), Global Times, 11 juin 2025
- « Neo-Chinese architecture harmonizes modernity and tradition » (2024), Global Times, 11 décembre 2024
- « On Chinese Aesthetics of Abstract Expressionism Art » (2023), Highlights in Art and Design, vol. 4:2, 25 juin 2023
- « Philosophical implications of the civilization imagery in ancient China » (2024), Guangming Daily, 25 juin 2024
- « Research on functional innovations in Chinese porcelain: from tradition to modernity » (2025), Culture and Arts in the Modern World, 31 mars 2025
- « The Birth of Artistic Conception in China » (2017), International Journal of Regional and Local History, 12:2, 2 juillet 2017
- « The Embodiment of the Idea of the 'Golden Mean' in the Aesthetics of Confucius » (2024), History of Philosophy & Logic, 45:4, 31 octobre 2024
- « The emerging aesthetic and philosophical identity of Chinese contemporary art » (2023), ADF Web Magazine, 25 août 2023
- « Threefold relationship between ideal humanity and sublime beauty in Chinese art forms » (2025), Frontiers in Psychology, vol. 16, 16 avril 2025
Philosophes occidentaux cités
[modifier | modifier le wikicode]- Aristote, Poétique, trad. J. Hardy, Paris, Les Belles Lettres, 1932
- Heidegger, Martin (1927). Sein und Zeit (Être et Temps), Tübingen, Max Niemeyer Verlag [trad. fr. Emmanuel Martineau, Paris, Authentica, 1985]
- Kant, Immanuel (1790). Kritik der Urteilskraft (Critique de la faculté de juger), Berlin [trad. fr. Alain Renaut, Paris, Flammarion, 1995]
- Platon, Hippias Majeur (Grand Hippias), in Œuvres complètes, trad. Léon Robin, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1950
- Saint Thomas d'Aquin (XIIIe siècle), Summa Theologica, écrits sur l'esthétique
- Sartre, Jean-Paul (1943). L'Être et le Néant, Paris, Gallimard
Voir aussi
[modifier | modifier le wikicode]Philosophies et courants chinois
[modifier | modifier le wikicode]- Confucianisme
- Taoïsme
- Bouddhisme Chan
- Néo-confucianisme
- École des Légistes
- Mohisme
- Xuanxue (Étude du mystère)
- Philosophie chinoise
- Pensée chinoise
Concepts philosophiques clés
[modifier | modifier le wikicode]- Dao (道)
- De (vertu) (德)
- Qi (氣, souffle vital)
- Yin et Yang
- Wu wei (無為, non-agir)
- Ziran (自然, spontanéité naturelle)
- Ren (仁, bienveillance)
- Li (rituel) (禮)
- Xin (心, cœur-esprit)
- Tian (天, Ciel)
Concepts esthétiques
[modifier | modifier le wikicode]- Yijing (conception artistique) (意境)
- Qi yun (氣韻, résonance spirituelle)
- Chuanshen (傳神, transmettre l'esprit)
- Xiangwai (象外, au-delà de l'image)
- Fenggu (風骨, os et vent)
- Xuanmiao (玄妙, mystère et subtilité)
- Wei (saveur) (味)
- Wen (culture) (文)
- Shanshui (山水, montagnes et eaux)
- Jing (royaume) (境)
Arts traditionnels chinois
[modifier | modifier le wikicode]- Calligraphie chinoise
- Peinture chinoise
- Peinture de lettrés (文人畫)
- Peinture de paysage chinoise
- Poésie chinoise
- Poésie Tang
- Musique chinoise
- Opéra chinois
- Architecture chinoise
- Jardin chinois
- Céramique chinoise
- Porcelaine chinoise
Figures majeures
[modifier | modifier le wikicode]Philosophes classiques
[modifier | modifier le wikicode]Théoriciens de l'art
[modifier | modifier le wikicode]- Xie He (謝赫)
- Zhang Yanyuan (張彥遠)
- Guo Xi (郭熙)
- Su Shi (蘇軾)
- Dong Qichang (董其昌)
- Shi Tao (石濤)
Critiques littéraires
[modifier | modifier le wikicode]- Liu Xie (劉勰)
- Zhong Rong (鍾嶸)
- Sikong Tu (司空圖)
- Yan Yu (嚴羽)
- Wang Shizhen (王士禎)
- Wang Guowei (王國維)
Philosophes modernes
[modifier | modifier le wikicode]- Li Zehou (李澤厚)
- Tang Junyi (唐君毅)
- Mou Zongsan (牟宗三)
- Xu Fuguan (徐復觀)
- Feng Youlan (馮友蘭)
- Liang Shuming (梁漱溟)
Sinologues occidentaux
[modifier | modifier le wikicode]Esthétique comparée
[modifier | modifier le wikicode]- Esthétique
- Esthétique occidentale
- Esthétique japonaise
- Philosophie de l'art
- Théorie de l'art
- Histoire de l'art
- Mimesis
- Catharsis
- Sublime (esthétique)