Dictionnaire de philosophie/Expérience de pensée
L'expérience de pensée (en allemand Gedankenexperiment, en anglais thought experiment) constitue une méthode philosophique et scientifique qui consiste à examiner un scénario hypothétique imaginaire dans le but d'explorer les conséquences d'une théorie, d'un principe ou d'un concept[1]. Contrairement aux expériences empiriques qui manipulent des objets physiques dans des conditions contrôlées, les expériences de pensée se déroulent entièrement dans l'imagination, bien qu'elles puissent avoir des implications décisives pour notre compréhension du monde réel et de nos concepts[2].
Histoire et terminologie
[modifier | modifier le wikicode]Le terme Gedankenexperiment a été employé pour la première fois de manière systématique par le savant et écrivain allemand Georg Christoph Lichtenberg (1742–1799), qui utilise l'expression mit Gedanken experimentieren dans ses carnets privés (Sudelbücher) à partir de 1764[3]. Cependant, l'usage moderne et formalisé du terme Gedankenexperiment provient du physicien et philosophe Ernst Mach, qui lui consacre un essai en 1905 intitulé « Über Gedankenexperiment »[4].
Bien que la terminologie soit relativement récente, la méthode elle-même traverse toute l'histoire de la philosophie. Les paradoxes de Zénon d'Élée au cinquième siècle avant notre ère, l'allégorie de la caverne de Platon, ou encore le malin génie de Descartes dans ses Méditations métaphysiques (1641) constituent autant d'exemples d'expériences de pensée avant la lettre[5]. La méthode a joué un rôle crucial dans le développement de la science moderne, notamment chez Galilée et dans la physique du vingtième siècle avec Einstein[6].
Nature et structure
[modifier | modifier le wikicode]Caractéristiques générales
[modifier | modifier le wikicode]Une expérience de pensée se distingue par plusieurs traits essentiels. Elle commence par la description d'un scénario hypothétique qui peut être physiquement irréalisable mais qui doit rester conceptuellement cohérent. Ce scénario est ensuite examiné pour en tirer des conclusions concernant la validité d'une théorie, l'applicabilité d'un concept, ou la nature d'un phénomène[7].
Les expériences de pensée peuvent servir plusieurs fonctions distinctes. Certaines visent à réfuter une théorie en montrant qu'elle conduit à des conséquences absurdes ou contradictoires. D'autres cherchent à soutenir une hypothèse en démontrant sa cohérence ou ses implications fécondes. D'autres encore ont une fonction essentiellement illustrative, rendant accessible et concrète une théorie abstraite[8].
Le caractère modal
[modifier | modifier le wikicode]Les expériences de pensée se caractérisent par leur dimension modale : elles concernent ce qui pourrait être le cas plutôt que ce qui est effectivement le cas. Cette particularité soulève une question épistémologique fondamentale : comment la simple contemplation d'une situation imaginaire peut-elle nous fournir des connaissances authentiques sur le monde réel ou sur nos concepts[9] ?
Trois types de modalité interviennent dans les expériences de pensée. La modalité des conditions initiales modifiées permet d'examiner ce qui se passerait si certains paramètres étaient différents. La modalité des problèmes modifiés explore des variations dans la formulation même de la question. Enfin, certaines expériences de pensée impliquent une modalité des lois modifiées, envisageant des mondes possibles régis par des principes différents[10].
Exemples paradigmatiques
[modifier | modifier le wikicode]Les corps en chute libre de Galilée
[modifier | modifier le wikicode]L'une des expériences de pensée les plus célèbres est attribuée à Galilée dans ses Discorsi e dimostrazioni matematiche intorno a due nuove scienze (Dialogues Concerning Two New Sciences, 1638). Galilée vise à réfuter la théorie aristotélicienne selon laquelle les corps lourds tombent plus vite que les corps légers. Il imagine deux corps de poids différents attachés ensemble et lâchés d'une certaine hauteur. Si l'on accepte le principe aristotélicien, deux prédictions contradictoires semblent s'ensuivre. D'une part, le corps le plus léger devrait ralentir le corps le plus lourd, de sorte que l'ensemble tomberait à une vitesse intermédiaire entre celles des deux corps séparés. D'autre part, puisque le poids de l'ensemble est supérieur à celui du corps le plus lourd seul, l'ensemble devrait tomber plus vite. La résolution proposée par Galilée consiste à affirmer que tous les corps tombent à la même vitesse (ou plutôt, accélèrent de manière égale), indépendamment de leur poids, car la différence réside dans la résistance de l'air et non dans une propriété intrinsèque de la chute[11][12].
Cette expérience illustre la fonction réfutative des expériences de pensée : elle démontre qu'une théorie conduit à une contradiction interne lorsqu'on en examine rigoureusement les conséquences.
Le plan incliné de Stevin
[modifier | modifier le wikicode]Simon Stevin (1548-1620), dans son traité de statique De Beghinselen der Weeghconst (1586), établit le rapport entre la force et l'inclinaison d'un plan sans frottement au moyen d'une expérience de pensée devenue célèbre. Il imagine une chaîne de billes identiques également espacées, suspendue autour d'un prisme triangulaire dont la base est horizontale. Stevin constate que la chaîne doit être en équilibre, car si elle se mettait en mouvement dans une direction, elle continuerait indéfiniment dans un mouvement perpétuel – ce qui lui paraît absurde et constitue une violation du principe de l'impossible mouvement perpétuel. En coupant imaginairement la partie inférieure de la chaîne, qui exerce une force égale des deux côtés, les billes le long des plans inclinés doivent rester en équilibre. Comme le nombre de billes de chaque côté est proportionnel à la longueur du plan, et que les billes ont un poids égal, il en découle que deux corps sur deux plans inclinés différents sont en équilibre si leurs poids sont inversement proportionnels aux sinus de l'angle d'inclinaison (ou proportionnels aux rapports des hauteurs aux longueurs)[13].
Cette expérience illustre la fonction supportive : elle fournit une justification intuitive à un principe physique en montrant qu'une conclusion alternative conduirait à une situation inacceptable.
Le train d'Einstein et la relativité de la simultanéité
[modifier | modifier le wikicode]Albert Einstein, dans son ouvrage de vulgarisation Über die spezielle und die allgemeine Relativitätstheorie (The Meaning of Relativity: The Theory of the Relativity of Gravitation, 1916), utilise une expérience de pensée pour illustrer la relativité de la simultanéité. Il imagine une personne debout sur le quai d'une voie ferrée et une autre dans un train en mouvement. Deux éclairs frappent le quai en deux points équidistants d'un observateur placé au milieu. Pour l'observateur sur le quai, les deux éclairs sont simultanés : les rayons lumineux émis des deux points l'atteignent au même instant. Mais pour l'observateur dans le train, qui se déplace vers l'un des points et s'éloigne de l'autre, les deux éclairs ne sont pas simultanés. Comme la vitesse de la lumière est constante dans tous les référentiels (principe fondamental de la relativité restreinte), l'éclair vers lequel il se déplace l'atteint avant l'autre. Einstein en conclut que « les événements qui sont simultanés par rapport au quai ne sont pas simultanés par rapport au train, et vice versa »[14].
Cette expérience a une fonction principalement illustrative : elle rend accessible une conséquence contre-intuitive de la théorie de la relativité restreinte.
La Terre jumelle de Putnam
[modifier | modifier le wikicode]Hilary Putnam propose en 1975 une expérience de pensée qui a profondément influencé la philosophie du langage et de l'esprit. Il demande d'imaginer qu'il existe quelque part dans l'univers une planète, la Terre jumelle, identique en tous points à la Terre, à une exception près : sur la Terre jumelle, le liquide qui remplit les océans et les lacs, qui tombe du ciel et que l'on boit, n'est pas de l'H₂O mais une substance de formule chimique différente, appelons-la XYZ. Ce liquide est perceptuellement indiscernable de l'eau terrestre. Les habitants de la Terre jumelle l'appellent « eau » dans leur langue. Putnam imagine que cette expérience se déroule à une époque où ni les Terriens ni les habitants de la Terre jumelle ne connaissent la composition chimique des liquides respectifs[15].
La question se pose alors : quand un Terrien nommé Oscar et son jumeau sur la Terre jumelle, physiquement et psychologiquement identiques, utilisent le mot « eau », veulent-ils dire la même chose ? Putnam répond que non. Oscar fait référence à l'H₂O, tandis que son jumeau fait référence à XYZ. Cette expérience soutient l'externalisme sémantique, la thèse selon laquelle « les significations ne sont pas dans la tête », mais dépendent de l'environnement du locuteur[16][17].
La chambre de Mary et l'argument de la connaissance
[modifier | modifier le wikicode]Frank Jackson présente en 1982 une expérience de pensée qui est devenue centrale dans les débats sur la conscience et le physicalisme. Mary est une scientifique brillante spécialisée dans la neurophysiologie de la vision. Elle possède toutes les connaissances physiques concernant la perception des couleurs : elle connaît les longueurs d'onde impliquées, les processus neuronaux, les mécanismes cérébraux du cortex visuel. Mais Mary a toujours vécu dans une chambre en noir et blanc et n'a jamais expérimenté la couleur. Un jour, elle sort de sa chambre et voit pour la première fois quelque chose de rouge[18].
La question est la suivante : Mary apprend-elle quelque chose de nouveau quand elle voit du rouge pour la première fois ? Jackson soutient que oui : elle fait l'expérience de ce que cela fait de voir du rouge, ce qu'elle ne pouvait pas savoir auparavant malgré toute sa connaissance physique exhaustive. Si Mary apprend quelque chose de nouveau, alors il existe des faits concernant l'expérience consciente qui ne sont pas des faits physiques, ce qui réfute le physicalisme. L'expérience soulève la question des qualia, ces propriétés qualitatives subjectives de l'expérience consciente[19][20].
Le cerveau dans une cuve
[modifier | modifier le wikicode]Cette expérience de pensée, popularisée par Hilary Putnam dans Reason, Truth and History (1981), constitue une version moderne du doute hyperbolique cartésien. Imaginez que vous soyez un cerveau maintenu artificiellement en vie dans une cuve remplie de nutriments. Vos terminaisons nerveuses sont connectées à un ordinateur qui stimule votre cerveau de manière à produire des expériences sensorielles parfaitement cohérentes mais entièrement illusoires. Dans ce scénario, toutes vos croyances concernant le monde extérieur seraient fausses[21].
Putnam utilise cette expérience pour développer un argument anti-sceptique fondé sur l'externalisme sémantique. Si nous étions réellement des cerveaux dans une cuve, argue-t-il, nos mots ne pourraient pas faire référence à de vrais cerveaux ou à de vraies cuves, car nous n'aurions jamais eu de contact causal avec de tels objets. Ainsi, l'énoncé « je suis un cerveau dans une cuve » serait nécessairement faux ou dénué de sens. L'argument repose sur une contrainte causale pour la référence : pour qu'un mot réfère à quelque chose, il faut qu'il existe une chaîne causale appropriée entre l'utilisateur du mot et la chose désignée[22][23].
Enjeux épistémologiques
[modifier | modifier le wikicode]La question du « quoi » : quel type de connaissance ?
[modifier | modifier le wikicode]Un débat fondamental porte sur la nature de la connaissance obtenue par les expériences de pensée. Produisent-elles une connaissance nouvelle sur des vérités contingentes du monde naturel, ou révèlent-elles plutôt des vérités nécessaires, conceptuelles ou logiques[24] ?
On peut soutenir que les expériences de pensée ne fournissent pas, en elles-mêmes, de connaissances nouvelles sur des vérités contingentes. Dans le cas du train d'Einstein, le lecteur n'acquiert pas directement la connaissance empirique que la simultanéité est relative, mais plutôt la connaissance d'une vérité apparemment nécessaire : si la vitesse de la lumière est constante, alors la simultanéité est relative. Cette connaissance conditionnelle peut ensuite être combinée avec la connaissance empirique indépendante que la vitesse de la lumière est effectivement constante. De même, dans l'expérience de Stevin, ce que l'on apprend n'est pas directement le fait contingent concernant la force sur un plan incliné, mais la vérité apparemment nécessaire que si certains états sont des états d'équilibre, alors la force requise obéit à certaines proportions.
Cette analyse suggère que les expériences de pensée fonctionnent principalement en rendant explicites les engagements conceptuels ou les conséquences logiques de nos théories et de nos concepts. Elles ne créent pas de connaissances empiriques nouvelles mais réorganisent et clarifient nos connaissances existantes.
La question du « comment » : quel est le processus cognitif ?
[modifier | modifier le wikicode]Un second débat concerne le processus cognitif par lequel les expériences de pensée produisent leurs résultats. Plusieurs positions s'affrontent sur cette question.
La thèse de l'argumentation
[modifier | modifier le wikicode]John D. Norton défend une position empiriste selon laquelle les expériences de pensée ne sont rien d'autre que des arguments ordinaires déguisés sous une forme narrative ou imagée vivante. Sur cette conception, « l'exécution réelle d'une expérience de pensée consiste en l'exécution d'un argument ». Les expériences de pensée ne peuvent donc rien faire de plus, épistémiquement, que l'argumentation ordinaire. La croyance dans le résultat d'une expérience de pensée est justifiée seulement dans la mesure où l'argument reconstruit peut la justifier[25][26].
Cette position a fait l'objet de nombreuses critiques. Certains objectent que la contemplation de cas imaginaires bien articulés peut donner accès à des informations tacites sur des patterns d'expérience auxquels nous n'avons pas d'accès propositionnel ou conceptuel indépendant[27].
L'approche par modèles mentaux
[modifier | modifier le wikicode]Certains philosophes et psychologues cognitifs suggèrent que les expériences de pensée fonctionnent en exploitant les mêmes mécanismes cognitifs que les modèles mentaux. La contemplation d'un scénario imaginaire détaillé activerait des processus quasi-perceptifs qui permettent d'explorer les implications d'une situation de manière similaire, bien que non identique, à l'exploration perceptive d'une situation réelle[28][29].
Cette approche souligne les similarités entre les expériences de pensée et les expériences réelles. Dans les deux cas, on manipule un système (réel ou imaginaire) et on observe les résultats. Les expériences de pensée peuvent être conçues comme des simulations mentales qui exploitent notre connaissance tacite du monde.
Le platonisme rationnel
[modifier | modifier le wikicode]James Robert Brown défend une position plus audacieuse, selon laquelle certaines expériences de pensée (notamment celle de Galilée) fournissent une connaissance a priori, bien que faillible, de la nature, obtenue par un processus qu'il nomme « intuition platonicienne ». Les expériences de pensée seraient « nos télescopes pour voir le royaume abstrait » et permettraient « de percevoir les lois de la nature a priori en utilisant l'œil de l'esprit ». Ces lois concerneraient des relations nécessaires entre entités abstraites existant objectivement[30][31][32].
Cette position, qui présuppose une métaphysique platonicienne et une épistémologie correspondante, demeure minoritaire et controversée. Elle attribue aux expériences de pensée un pouvoir épistémique exceptionnel qui va au-delà de ce que la plupart des philosophes sont disposés à accepter.
Positions intermédiaires
[modifier | modifier le wikicode]Des positions intermédiaires reconnaissent que les expériences de pensée ne sont pas de simples arguments, tout en évitant l'engagement métaphysique du platonisme. Certains soulignent que les expériences de pensée, comme les expériences réelles, manifestent une certaine indifférence à certains types de changements de contenu mais pas à d'autres, ce qui suggère qu'elles ne fonctionnent pas comme de purs arguments[33][34].
Le rôle de l'intuition
[modifier | modifier le wikicode]Les expériences de pensée s'appuient largement sur les intuitions qu'elles évoquent. Dans le cas de Galilée, nous avons l'intuition qu'un système ne peut pas prédire deux résultats contradictoires. Dans l'expérience de Stevin, nous avons l'intuition que le mouvement perpétuel est impossible. Ces intuitions jouent un rôle crucial dans la force persuasive des expériences de pensée.
Mais d'où proviennent ces intuitions et quelle est leur fiabilité ? Ernst Mach suggère que certaines intuitions résultent d'une « cognition instinctive » accumulée par l'expérience, bien que cette connaissance soit trop peu systématisée pour compter comme connaissance avant l'acte d'imagination dirigée que constitue l'expérience de pensée[35].
Le développement récent de la « philosophie expérimentale » a conduit à examiner empiriquement les intuitions évoquées par les expériences de pensée philosophiques. Certaines études suggèrent que les intuitions peuvent varier selon les contextes culturels ou les modes de présentation, ce qui soulève des questions sur leur fiabilité comme source de connaissance philosophique[36].
Applications et domaines
[modifier | modifier le wikicode]Sciences naturelles
[modifier | modifier le wikicode]En physique, les expériences de pensée ont joué un rôle historique crucial. Outre les exemples déjà mentionnés, on peut citer le démon de Maxwell (1867), qui illustre le caractère statistique de la seconde loi de la thermodynamique ; le paradoxe du chat de Schrödinger (1935), qui met en évidence les difficultés d'interprétation de la mécanique quantique[37] ; ou encore les paradoxes Einstein-Podolsky-Rosen (1935), qui ont stimulé des décennies de recherche sur l'intrication quantique[38].
Dans le domaine biologique, les expériences de pensée servent souvent à explorer les implications de la théorie de l'évolution. Darwin lui-même, dans L'origine des espèces (1859), utilise de nombreux scénarios imaginaires pour montrer comment la sélection naturelle pourrait expliquer divers phénomènes observés.
Philosophie de l'esprit
[modifier | modifier le wikicode]Les expériences de pensée occupent une place centrale dans la philosophie de l'esprit contemporaine. Outre celles de la Terre jumelle, de Mary et du cerveau dans une cuve, on peut mentionner les zombies philosophiques de David Chalmers (1996 – des êtres physiquement identiques à nous mais dépourvus de conscience), l'inversion du spectre (deux personnes ayant des expériences qualitatives inversées pour les mêmes stimuli), ou encore la chambre chinoise de John Searle (1980), qui argue qu'un système purement formel ne peut pas avoir de compréhension authentique du langage[39][40].
Éthique
[modifier | modifier le wikicode]En philosophie morale, les expériences de pensée servent à tester nos intuitions morales et les principes éthiques. Le célèbre « problème du tramway » (trolley problem), formulé par Philippa Foot (1967), puis développé par Judith Jarvis Thomson (1976), demande s'il est permis de tuer une personne pour en sauver cinq. Les variations sur ce problème ont généré une littérature abondante et éclairent les tensions entre différentes théories morales[41][42].
Les expériences de pensée jouent également un rôle important dans les débats sur l'identité personnelle (le bateau de Thésée, les expériences de téléportation), sur le statut moral des animaux et sur la justice distributive (le voile d'ignorance de Rawls).
Pensées non occidentales et perspectives contemporaines
[modifier | modifier le wikicode]Bien que la tradition des expériences de pensée soit souvent présentée comme une caractéristique de la philosophie occidentale, d'autres traditions philosophiques ont développé des méthodes apparentées.
Dans la philosophie bouddhique, notamment dans les textes du Mādhyamaka, on trouve des raisonnements hypothétiques qui fonctionnent de manière similaire aux expériences de pensée. Les arguments par réduction à l'absurde (prasaṅga) de Nāgārjuna procèdent en montrant que les positions adverses conduisent à des conséquences inacceptables lorsqu'on en examine rigoureusement les implications.
Dans la philosophie islamique médiévale, Avicenne (Ibn Sīnā) propose au onzième siècle une expérience de pensée connue sous le nom d'« homme volant » (al-insān al-ṭā'ir). Il demande d'imaginer une personne créée d'un coup dans le vide, sans aucune sensation corporelle. Avicenne soutient que cette personne aurait néanmoins conscience d'elle-même, ce qui démontre que l'âme est une substance indépendante du corps. Cette expérience préfigure des arguments similaires dans la philosophie moderne de l'esprit.
Dans la philosophie chinoise, les paradoxes et scénarios hypothétiques abondent, notamment dans les écrits de Zhuangzi (quatrième siècle avant notre ère). Son célèbre rêve du papillon – où il se demande s'il est Zhuangzi ayant rêvé qu'il était un papillon, ou un papillon rêvant qu'il est Zhuangzi – soulève des questions sur l'identité personnelle et la nature de la réalité d'une manière qui rappelle les expériences de pensée occidentales ultérieures.
Ces exemples montrent que l'utilisation de scénarios imaginaires pour explorer des questions philosophiques n'est pas l'apanage d'une seule tradition, bien que les contextes théoriques et les objectifs puissent différer.
Limites et critiques
[modifier | modifier le wikicode]Le problème de la créativité limitée
[modifier | modifier le wikicode]L'un des risques des expériences de pensée est qu'elles peuvent être limitées par notre capacité d'imagination. Nous avons tendance à projeter dans les scénarios imaginaires nos préconceptions et nos habitudes de pensée. Ainsi, les expériences de pensée peuvent parfois confirmer nos préjugés plutôt que de les remettre en question.
La question de la cohérence
[modifier | modifier le wikicode]Certains scénarios décrits dans les expériences de pensée peuvent s'avérer, après examen, incohérents ou impossibles de manières que nous n'avions pas anticipées. Par exemple, Daniel Dennett a argumenté que le scénario des zombies philosophiques n'est pas vraiment cohérent, car il suppose possible une séparation entre fonction et phénoménologie qui pourrait être conceptuellement intenable[43].
Le risque de pétition de principe
[modifier | modifier le wikicode]Les expériences de pensée peuvent parfois présupposer ce qu'elles sont censées démontrer. Les critiques de l'argument du cerveau dans une cuve de Putnam, par exemple, ont souligné que l'argument pourrait commettre une pétition de principe en présupposant l'externalisme sémantique qu'il est censé établir.
La variabilité des intuitions
[modifier | modifier le wikicode]Comme le montrent les travaux en philosophie expérimentale, les intuitions évoquées par les expériences de pensée peuvent varier selon les individus, les cultures ou les contextes de présentation. Cette variabilité soulève des questions sur le statut épistémologique des intuitions comme fondement des arguments philosophiques.
Conclusion
[modifier | modifier le wikicode]Les expériences de pensée constituent une méthode philosophique et scientifique d'une richesse remarquable. Elles permettent d'explorer les implications de nos théories, de tester la cohérence de nos concepts et d'éclairer des questions qui ne peuvent pas toujours être abordées par l'expérimentation empirique. Leur force persuasive repose sur leur capacité à rendre vivantes et concrètes des conséquences abstraites, à mobiliser nos intuitions et à révéler des tensions ou des contradictions dans nos systèmes de croyances.
Néanmoins, leur statut épistémologique demeure controversé. Le débat entre ceux qui les considèrent comme de simples arguments déguisés et ceux qui leur attribuent un pouvoir cognitif distinct continue d'animer la philosophie contemporaine. Ce débat touche à des questions fondamentales concernant la nature de la connaissance, le rôle de l'imagination dans la cognition et les relations entre le conceptuel et l'empirique.
Quelle que soit la position que l'on adopte sur ces questions théoriques, les expériences de pensée demeurent un outil indispensable de la réflexion philosophique et scientifique. Elles nous rappellent que la pensée elle-même, lorsqu'elle est conduite avec rigueur et imagination, peut être une forme d'exploration du réel.
Notes et références
[modifier | modifier le wikicode]- ↑ Brown, James Robert, The Laboratory of the Mind: Thought Experiments in the Natural Sciences, 2ᵉ édition, Londres, Routledge, 2011 (1991), p. 1-12
- ↑ Sorensen, Roy A., Thought Experiments, Oxford, Oxford University Press, 1992, p. 205-224
- ↑ Georg Christoph Lichtenberg, Sudelbücher, Heft J, édité par Wolfgang Promies, in Schriften und Briefe, vol. 2, Francfort-sur-le-Main, Hanser, 1994 (posthume)
- ↑ Mach, Ernst, « Über Gedankenexperiment », in Erkenntnis und Irrtum: Skizzen zur Psychologie der Forschung, 2ᵉ édition, Leipzig, Johann Ambrosius Barth, 1905, p. 183-199
- ↑ Rescher, Nicholas, « Thought Experiments in Pre-Socratic Philosophy », in Horowitz, Tamara et Massey, Gerald (dir.), Thought Experiments in Science and Philosophy, Lanham, Rowman & Littlefield, 1991, p. 31-41
- ↑ Norton, John D., « Thought Experiments in Einstein's Work », in Horowitz, Tamara et Massey, Gerald (dir.), Thought Experiments in Science and Philosophy, Lanham, Rowman & Littlefield, 1991, p. 129-148
- ↑ Häggqvist, Sören, « A Model for Thought Experiments », Canadian Journal of Philosophy, vol. 39, n° 1, 2009, p. 55-76
- ↑ Gendler, Tamar Szabó, Thought Experiment: On the Powers and Limits of Imaginary Cases, New York, Garland Press, 2000, p. 13-42
- ↑ Norton, John D., « Why Thought Experiments Do Not Transcend Empiricism », in Hitchcock, Christopher (dir.), Contemporary Debates in Philosophy of Science, Oxford, Blackwell, 2004, p. 44-66
- ↑ Butterfield, Jeremy, « Some Aspects of Modality in Analytical Mechanics », in Stadler, Michael (dir.), Probability in Physics, Berlin, Springer, 2004, p. 105-156
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- ↑ Gendler, Tamar Szabó, « Galileo and the Indispensability of Scientific Thought Experiment », British Journal for the Philosophy of Science, vol. 49, n° 3, 1998, p. 397-424
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- ↑ Brown, James Robert et Fehige, Yiftach, « Thought Experiments », Stanford Encyclopedia of Philosophy, édité par Edward N. Zalta, 2019, en ligne
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- ↑ Searle, John R., « Minds, Brains, and Programs », The Behavioral and Brain Sciences, vol. 3, n° 3, 1980, p. 417-457
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- ↑ Thomson, Judith Jarvis, « Killing, Letting Die, and the Trolley Problem », The Monist, vol. 59, n° 2, 1976, p. 204-217
- ↑ Dennett, Daniel C., « The Unimagined Preposterousness of Zombies », Journal of Consciousness Studies, vol. 2, n° 4, 1995, p. 322-326
Bibliographie
[modifier | modifier le wikicode]Ouvrages généraux
[modifier | modifier le wikicode]- Brown, James Robert, The Laboratory of the Mind: Thought Experiments in the Natural Sciences, 2ᵉ édition, Londres, Routledge, 2011 (1991)
- Sorensen, Roy A., Thought Experiments, Oxford, Oxford University Press, 1992
- Gendler, Tamar Szabó, Thought Experiment: On the Powers and Limits of Imaginary Cases, New York, Garland Press, 2000
- Horowitz, Tamara et Massey, Gerald (dir.), Thought Experiments in Science and Philosophy, Lanham, Rowman & Littlefield, 1991
- Brown, James Robert, Fehige, Yiftach et Stuart, Michael T. (dir.), The Routledge Companion to Thought Experiments, Londres, Routledge, 2018
Études historiques
[modifier | modifier le wikicode]- Mach, Ernst, Erkenntnis und Irrtum: Skizzen zur Psychologie der Forschung, 2ᵉ édition, Leipzig, Johann Ambrosius Barth, 1905
- Kuhn, Thomas S., « A Function for Thought Experiments » (1964), in The Essential Tension, Chicago, University of Chicago Press, 1977, p. 240-265
- Rescher, Nicholas, « Thought Experiments in Pre-Socratic Philosophy », in Horowitz, Tamara et Massey, Gerald (dir.), Thought Experiments in Science and Philosophy, Lanham, Rowman & Littlefield, 1991, p. 31-41
Études épistémologiques
[modifier | modifier le wikicode]- Norton, John D., « Why Thought Experiments Do Not Transcend Empiricism », in Hitchcock, Christopher (dir.), Contemporary Debates in Philosophy of Science, Oxford, Blackwell, 2004, p. 44-66
- Brown, James Robert, « Peeking into Plato's Heaven », Philosophy of Science, vol. 71, n° 5, 2004, p. 1126-1138
- Stuart, Michael T., « The Material Theory of Induction and the Epistemology of Thought Experiments », Synthese, vol. 197, n° 12, 2020, p. 5389-5419
Exemples philosophiques
[modifier | modifier le wikicode]- Putnam, Hilary, Reason, Truth and History, Cambridge, Cambridge University Press, 1981
- Jackson, Frank, « Epiphenomenal Qualia », The Philosophical Quarterly, vol. 32, n° 127, 1982, p. 127-136
- Chalmers, David J., The Conscious Mind: In Search of a Fundamental Theory, Oxford, Oxford University Press, 1996
Ressources en ligne
[modifier | modifier le wikicode]- Brown, James Robert et Fehige, Yiftach, « Thought Experiments », Stanford Encyclopedia of Philosophy, édité par Edward N. Zalta, 2019
- Gendler, Tamar Szabó, « Thought Experiments », Internet Encyclopedia of Philosophy, 2013
Articles connexes
[modifier | modifier le wikicode]- Argument
- Intuition
- Scepticisme
- Physicalisme
- Imagination