Dictionnaire de philosophie/Finitude
La finitude désigne le caractère limité, borné, déterminé de l'existence humaine. Ce terme, d’introduction relativement tardive dans le vocabulaire philosophique français (il ne se généralise qu’au début du XXe siècle), condense pourtant une thématique aussi ancienne que la philosophie elle-même : celle des limites constitutives de la condition humaine.[1] Par finitude, on n’entend pas seulement certaines limites factuelles (durée de la vie, fragilité du corps, champ restreint de nos connaissances), mais la structure même de l’être humain en tant qu’il n’est jamais coextensif à la plénitude de l’être : il est toujours situé, exposé, dépendant, en défaut par rapport à un absolu qu’il peut penser sans jamais le posséder.
La finitude ne se confond ni avec la simple mortalité ni avec une insuffisance accidentelle de nos facultés. Elle désigne un mode d’être ontologique : l’homme n’est pas son propre fondement, il n’échappe ni au temps ni au corps ni à l’histoire. De l’Antiquité à la phénoménologie, en passant par la théologie, la métaphysique moderne et l’existentialisme, la finitude a servi à penser la condition humaine comme condition intermédiaire entre le néant et l’infini, entre la pure passivité des choses et l’auto-suffisance de Dieu ou de l’absolu.
Dimensions de la finitude
[modifier | modifier le wikicode]La finitude se déploie selon plusieurs dimensions qui s’entrecroisent et se renforcent mutuellement : temporelle, cognitive, pratique et, plus largement, historique et sociale.
La dimension temporelle est la plus immédiatement manifeste : l’existence humaine est encadrée par une naissance et une mort, elle se déroule dans une durée finie et irréversible. Nous n’avons pas choisi de venir au monde, nous ne savons ni quand ni comment nous en sortirons ; entre ces deux extrémités, notre vie est faite d’un temps compté, toujours déjà entamé.[2] Blaise Pascal exprime avec force cette fragilité : « l’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer ». La grandeur de l’homme tient précisément à ce que, conscient de cette fragilité extrême, il peut en faire l’objet d’une réflexion et d’un jugement sur la manière de vivre.[3] Les analyses contemporaines de la temporalité (chez Heidegger, mais aussi chez Husserl ou Bergson) montrent que cette finitude temporelle ne concerne pas seulement le « nombre » d’années à vivre, mais la structure même de l’expérience : nous ne vivons jamais que dans un présent tendu entre un passé irrévocable et un avenir ouvert, que nous ne maîtrisons pas.
La dimension cognitive constitue un second aspect essentiel. Notre faculté de connaître est limitée par les conditions mêmes de son exercice. Nous ne connaissons que ce qui peut nous être donné dans l’expérience, selon les formes a priori de notre sensibilité (espace et temps) et les catégories de notre entendement. Nous ne saisissons jamais les choses telles qu’elles seraient « en soi », mais seulement les phénomènes tels qu’ils se donnent à nous, conditionnés par notre manière finie de percevoir et de penser.[4] Cette limitation n’est pas simplement un manque ou une déficience : elle dessine le champ dans lequel une connaissance objective est possible, au prix d’une renonciation à l’absolu métaphysique. Comme le souligne Kant, nous n’avons pas à « élargir » notre esprit jusqu’à l’infini, mais à reconnaître lucidement les frontières au-delà desquelles la raison bascule dans l’illusion.
La dimension pratique ou éthique touche à notre pouvoir d’agir. La volonté humaine peut être dite libre, mais elle s’exerce toujours dans des situations déterminées, sous le poids d’un corps, d’une histoire, d’un monde déjà là, de la présence d’autrui. La liberté ne consiste pas à échapper à toute finitude, mais à se déterminer dans et à travers des contraintes factuelles, des résistances, des obstacles. Notre passé, nos engagements déjà pris, nos attaches affectives, les institutions et les rapports de force au sein desquels nous vivons, définissent un champ de possibles qui n’est jamais illimité.[5] C’est ce que la philosophie existentielle décrit sous le nom de facticité : nous sommes des libertés, mais des libertés situées.
À ces trois dimensions s’ajoute enfin une dimension historique et sociale, souvent sous-estimée dans les approches trop abstraites de la finitude. L’individu ne naît pas dans un « vide » neutre, mais au sein de structures économiques, politiques, culturelles qui conditionnent très concrètement ce qu’il est possible d’espérer et de faire. Les analyses matérialistes, en particulier celles inspirées de Marx, insistent sur cette finitude sociale : ce ne sont pas seulement le temps biologique et la structure de la raison qui limitent nos existences, mais aussi la manière dont le travail, les classes sociales, les formes de propriété et de domination organisent l’accès au savoir, à la santé, à la culture, à la parole publique.[6] La finitude humaine se laisse ainsi déployer comme une trame complexe de limitations naturelles et de limitations historiquement produites.
Élaborations historiques du concept
[modifier | modifier le wikicode]L’Antiquité : limite et perfection
[modifier | modifier le wikicode]La philosophie antique n’emploie pas le terme moderne de « finitude », mais elle pense l’être sous le couple de la limite (péras) et de l’illimité (apeiron). Chez Aristote, la distinction entre puissance (dunamis) et acte (energeia) permet de penser le fini comme ce qui est en chemin vers son accomplissement. L’être fini est celui qui n’a pas encore actualisé toutes ses possibilités : il est marqué par l’inachèvement, mais aussi orienté vers une forme à réaliser, vers un telos qui lui donne sens.[7] La finitude apparaît ici moins comme une déficience que comme la condition même d’un devenir orienté vers la perfection.
Cette perspective se prolonge dans la conception aristotélicienne de Dieu comme acte pur, « pensée de la pensée », exempt de toute potentialité et, par là même, de tout devenir. L’acte pur, qui ne peut ni commencer ni cesser d’être ce qu’il est, se tient hors de la finitude qui affecte les êtres composés de puissance et d’acte, soumis à la génération et à la corruption.[8] La condition humaine se laisse alors comprendre comme condition médiane : ni pure actualité immuable, ni simple flux illimité, mais existence finie prise dans le temps, la croissance, le déclin.
La tradition théologique : finitude et création
[modifier | modifier le wikicode]La pensée chrétienne médiévale, héritière de la métaphysique grecque et de la Révélation biblique, articule la finitude à l’idée de création. Chez saint Augustin, la condition créaturelle de l’homme signifie qu’il reçoit son être d’un autre, qu’il n’est jamais son propre fondement. La finitude se manifeste ici comme mutabilité : alors que Dieu est éternel, immuable, la créature est livrée au temps, à cette « distension de l’âme » (distentio animi) qui la disperse entre un passé révolu, un avenir incertain et un présent fuyant.[9] La méditation augustinienne du temps fait apparaître la finitude comme tension intérieure plutôt que simple limitation extérieure.
Thomas d’Aquin approfondit cette analyse en décrivant la structure métaphysique de l’être créé : dans tout étant fini, l’essence (ce que la chose est) et l’acte d’être (esse) sont distincts. Cette composition essence/existence est le signe même de la finitude : seul Dieu, en qui essence et existence s’identifient sans reste, échappe à toute limite. Les créatures n’existent que par participation à l’acte d’être divin, elles sont radicalement dépendantes de leur Créateur.[10] La finitude apparaît ainsi comme l’envers ontologique de la dépendance créaturelle.
Pour René Descartes, la finitude se donne dans l’expérience du doute, de l’erreur et du défaut. Nous nous trompons parce que notre entendement est limité, incapable de saisir d’un seul coup tout ce qu’il juge. Mais la volonté humaine, elle, se présente comme illimitée : elle peut se porter sur une infinité d’objets possibles. La disproportion entre une volonté d’extension indéfinie et un entendement fini explique l’origine de nos erreurs : nous jugeons au-delà de ce que nous comprenons clairement et distinctement.[11] L’homme cartésien est ainsi un être paradoxal : substance finie qui porte néanmoins en elle l’idée de l’infini, indice de sa dépendance à l’égard de Dieu.
Chez Spinoza, la finitude des choses ne résulte plus d’une chute ou d’un manque, mais de leur statut de modes de la seule substance infinie, Dieu ou la Nature. Une chose singulière est dite finie en ce qu’elle est déterminée à exister et à agir par d’autres choses, elles aussi finies, dans une chaîne causale sans début ni fin : elle ne possède jamais en elle-même le principe de son être, ni la capacité de se maintenir par elle-même.[12] La finitude se présente ici à la fois comme limitation horizontale (dépendance à l’égard d’autres modes) et comme dépendance verticale à l’égard de la substance.
Kant : la révolution critique de la finitude
[modifier | modifier le wikicode]Emmanuel Kant opère un renversement décisif : au lieu de penser la finitude comme simple défaut par rapport à un infini préalable, il en fait le point de départ irréductible de toute philosophie. L’homme n’est plus une copie affaiblie de l’être divin ; il est un être finiment rationnel, dont la structure même de la connaissance est marquée par la finitude.[13]
Dans la Critique de la raison pure, Kant montre que notre connaissance suppose toujours deux moments : la réceptivité de la sensibilité, par laquelle les objets nous sont donnés dans l’espace et le temps, et la spontanéité de l’entendement, qui les pense à l’aide de concepts. Nous ne produisons pas l’existence des choses par notre seule pensée ; nous ne faisons que structurer ce qui nous est donné, selon des formes et des catégories qui définissent la manière finie dont nous pouvons connaître.[14] La finitude est ici double : nous dépendons d’une intuition qui doit nous être fournie (nous ne sommes pas entendement intuitif) et notre entendement est discursif, procédant par concepts, jamais par saisie immédiate du réel absolu.
Sur le plan moral, Kant relie également la finitude à la structure du devoir. Un être saint n’aurait pas à obéir à une loi : sa volonté serait spontanément conforme au bien. Pour l’homme, être fini soumis à des inclinations sensibles, la loi morale se présente sous la forme d’un impératif catégorique, d’un « tu dois » qui s’oppose à nos penchants. C’est précisément parce que nous sommes finis que nous éprouvons le devoir comme obligation, et que la moralité prend la forme d’un effort pour surmonter nos limitations sensibles.[15]
Hegel : la médiation du fini et de l’infini
[modifier | modifier le wikicode]Georg Wilhelm Friedrich Hegel critique la manière traditionnelle d’opposer abstraitement le fini et l’infini. Dans la Science de la logique, il montre qu’un infini qui se définirait simplement par l’exclusion du fini – comme ce qui serait « au-delà » de tous les êtres finis – ne serait qu’un « mauvais infini », lui-même limité par ce qu’il exclut.[16] Le véritable infini est celui qui intègre le fini en lui, qui le conserve et le dépasse à la fois (Aufhebung).
Dans cette perspective, la finitude n’est plus une simple opposition à l’infini, mais un moment nécessaire de son déploiement. L’absolu hégélien ne se tient pas hors du monde fini ; il se réalise à travers l’histoire, à travers les formes finies de l’esprit (droit, morale, État, art, religion, philosophie). La finitude humaine perd ainsi le caractère dramatique qu’elle revêt chez d’autres penseurs : elle est un passage, une étape dans le processus par lequel l’Esprit absolu revient à soi en prenant conscience de lui-même dans ses productions finies.
Heidegger : finitude et existence
[modifier | modifier le wikicode]Avec Martin Heidegger, la finitude devient le trait ontologique fondamental de l’existence humaine. Dans Être et temps, il décrit le Dasein (l’être-là humain) comme un être pour lequel il y va de son être, et dont l’être est essentiellement être-pour-la-mort (Sein-zum-Tode).[17] La mort n’est pas seulement un événement futur, mais une possibilité toujours déjà présente : la possibilité pour le Dasein de ne plus pouvoir être. C’est la possibilité la plus propre, parce que nul ne peut mourir à ma place, la plus certaine, puisque je mourrai, mais aussi la plus indéterminée, car je ne sais ni quand ni comment.
L’anticipation résolue de cette possibilité, loin de conduire au désespoir, ouvre selon Heidegger l’accès à une existence authentique : en se comprenant à partir de sa fin, le Dasein se dégage de l’anonymat du « On » (das Man) et assume son être propre. Dans ses travaux ultérieurs, Heidegger interprète également, à la suite de Kant, la finitude de l’intuition humaine comme le lieu où se joue la métaphysique : la manière finie dont l’homme reçoit l’être, au lieu de le produire, est ce qui rend possible la question de l’être elle-même.[18]
Existentialisme et phénoménologie
[modifier | modifier le wikicode]Jean-Paul Sartre reprend le thème heideggérien de la finitude, mais en le déployant dans une ontologie de la liberté. Le pour-soi (la conscience) se définit par un manque d’être, par une capacité à se distancer de ce qu’il est et de ce qu’il n’est pas ; cette structure de néantisation fonde la liberté, mais aussi la finitude du sujet.[19] L’homme est toujours déjà engagé dans une situation qu’il n’a pas choisie : son corps, son milieu, son passé, ses attaches, autant de traits de sa facticité qui limitent concrètement ses possibles. Pourtant, cette finitude n’abolit pas la liberté : elle en est le cadre, et, d’une certaine manière, la matière. C’est dans et par cette finitude que le sujet se choisit.
Sartre se sépare néanmoins de Heidegger sur le statut de la mort : il refuse d’en faire la possibilité la plus propre du sujet, y voyant plutôt l’irruption d’une pure facticité qui vient anéantir de l’extérieur le champ de mes projets, sans lui donner sens.[20] Là où Heidegger fait de l’anticipation de la mort le moteur d’une décision authentique, Sartre y voit surtout la limite opaque qui réduit à néant le système de mes projets.
Maurice Merleau-Ponty propose une autre manière de penser la finitude, en insistant sur l’incarnation. Dans la Phénoménologie de la perception, il part de la formule : « Il y a le monde ». Ce « il y a » désigne un donné originaire, une facticité du monde qui ne dépend pas de nous et que nous ne pouvons ramener à une construction de la conscience.[21] La finitude se joue alors dans le rapport de notre corps propre au monde : nous ne sommes pas des consciences désincarnées, mais des corps situés, pris dans une histoire, un langage, des pratiques. Loin d’être simplement négative, cette finitude incarnée est le milieu vivant à partir duquel sens et liberté se déploient.
Emmanuel Levinas déplace la réflexion sur la finitude vers l’éthique. Il ne s’agit plus d’abord de ma mort, mais de la mort d’autrui. La vulnérabilité du visage, sa nudité, sa capacité à souffrir et à mourir, manifestent la finitude de l’autre et me mettent en demeure de répondre de lui : « le visage d’autrui » me dit, silencieusement mais impérativement : « tu ne tueras point ». La finitude n’est plus seulement le trait ontologique de mon existence, mais ce qui se donne dans la relation éthique comme appel à la responsabilité illimitée pour l’autre homme.[22]
Paul Ricœur, enfin, propose dans Finitude et culpabilité une « philosophie de l’homme faillible ». L’homme lui apparaît comme marqué par une disproportion constitutive entre finitude et visée d’infini : finitude de la perception et infinité de la pensée, finitude du caractère et aspiration à un bonheur absolu, finitude de l’amour de soi et quête d’un bien inconditionné. La finitude n’est pas ici un simple manque, mais la condition d’une dynamique de dépassement, toujours menacée de retomber dans la faute et la culpabilité.[23]
Finitude et condition humaine
[modifier | modifier le wikicode]La finitude ne renvoie donc pas seulement à des limitations factuelles ; elle définit la condition humaine comme condition intermédiaire. Pascal décrit magistralement l’homme comme « un milieu entre rien et tout, infiniment éloigné de comprendre les extrêmes ». L’homme ne peut embrasser ni l’infiniment grand ni l’infiniment petit ; il est comme suspendu entre deux abîmes qu’il peut concevoir, mais non maîtriser.[24]
Cette situation engendre un paradoxe : être fini, l’homme est pourtant capable de viser l’infini, de penser Dieu, l’univers, l’éternité. Cette disproportion entre ce qu’il est et ce qu’il peut penser nourrit à la fois sa grandeur et sa misère. « L’homme passe infiniment l’homme », écrit encore Pascal : par la pensée, il se dépasse lui-même, mais il ne cesse pas pour autant d’être livré à la maladie, à la souffrance, à la mort.[25] C’est dans cette tension que se joue le drame de l’existence humaine.
La conscience de la finitude peut susciter des réponses contradictoires. Elle peut conduire au pessimisme le plus sombre. Arthur Schopenhauer voit dans la finitude et la souffrance la trame même de la vie : le vouloir-vivre, force aveugle et insatiable, engendre une quête sans fin de satisfactions toujours déçues. Vivre, c’est être pris dans un mouvement incessant de désirs inassouvis, que seule la négation du vouloir peut, partiellement, apaiser.[26]
À l’inverse, la reconnaissance de la finitude peut fonder une affirmation de la vie. Friedrich Nietzsche, par la pensée de l’« éternel retour du même », invite à se demander si l’on pourrait vouloir revivre, à l’identique et à l’infini, la vie que l’on a vécue. L’amor fati, l’amour du destin, consiste à dire « oui » au caractère fini, tragique et joyeux à la fois de l’existence, au point de souhaiter qu’il se répète éternellement.[27] La finitude cesse alors d’être un motif de résignation pour devenir l’occasion d’une affirmation créatrice.
On peut encore souligner que la finitude n’est pas homogène : les conditions de vie différentielles produisent des expériences très contrastées de la limite. Entre l’homme protégé par les garanties matérielles et sociales et celui qui vit dans la précarité extrême, l’exposition à la maladie, à la faim, à la violence, n’a pas la même forme. La finitude biologique est la même, mais la manière dont une société organise le travail, la propriété, l’accès aux soins et à la culture accentue ou adoucit cette finitude. D’un point de vue critique, la réflexion sur la finitude rejoint ainsi la question de la justice sociale : ce n’est pas parce que tous les humains sont mortels qu’il faudrait accepter sans examen les inégalités qui précipitent certains vers une mort précoce ou une vie mutilée.
Finitude, liberté et responsabilité
[modifier | modifier le wikicode]La finitude est aussi ce qui rend possible notre liberté et notre responsabilité. Un être infini, dont toutes les possibilités seraient d’emblée actualisées, n’aurait pas à choisir : rien ne serait à décider, rien ne serait à risquer. C’est parce que nous sommes finis, parce que nous ne disposons ni d’un temps illimité ni de toutes les possibilités simultanément, que chaque choix a un poids, que toute décision engage irréversiblement une portion de notre existence.
Sartre souligne que la liberté n’est pas la négation de la finitude, mais son assomption. En choisissant, je me détermine, je trace une ligne parmi d’autres possibles, je laisse tomber d’innombrables possibilités non réalisées. « L’acte même de liberté est assomption et création de finitude » : en me projetant dans un certain projet, je délimite ma vie, je lui donne forme, et j’accepte de n’être pas tout.[28] La mauvaise foi consisterait au contraire à refuser cette finitude, à se rêver pur possible sans attaches, ou inversement chose déterminée sans liberté, pour se décharger de la responsabilité de ce que l’on a fait de sa vie.
Dans une perspective plus concrète, la finitude se traduit par la nécessité de hiérarchiser nos tâches, de sélectionner nos engagements, de renoncer à certains désirs pour en réaliser d’autres. À l’échelle collective, elle impose de penser la répartition de ressources qui ne sont pas infinies : temps de travail, richesses, énergie, attention. Là encore, la finitude n’est pas seulement une contrainte naturelle ; elle devient un terrain de conflits et de choix politiques. La question n’est pas de supprimer la finitude, mais de décider qui la supportera et sous quelle forme.
Transhumanisme et dépassement de la finitude
[modifier | modifier le wikicode]Les développements contemporains des biotechnologies, des neurosciences et de l’intelligence artificielle remettent la question de la finitude au premier plan. Le courant transhumaniste interprète les traits de la finitude humaine – vieillissement, maladie, mortalité, limitations cognitives – comme autant de problèmes techniques à résoudre. Il envisage l’« augmentation » de l’homme par la génétique, les implants, les interfaces homme-machine, voire l’extension indéfinie de la vie biologique ou la « sauvegarde » de la conscience sur des supports artificiels.[29]
Ce projet soulève des interrogations philosophiques profondes. Une existence délivrée de la vieillesse et de la mort serait-elle encore une existence humaine, au sens où la philosophie a pensé jusqu’ici l’homme comme être mortel ? La finitude temporelle n’est-elle pas ce qui donne urgence à nos engagements, gravité à nos choix, intensité à nos attachements ? Si l’horizon de la mort disparaissait, nos décisions conserveraient-elles la même portée, nos projets la même densité, nos solidarités la même nécessité ?
Les critiques du transhumanisme insistent sur le fait que la finitude n’est pas simplement un défaut localisable dans certaines fonctions, mais la structure même de notre rapport au monde, aux autres et à nous-mêmes. Un être qui ne serait plus soumis à la temporalité finie, à la vulnérabilité du corps, à l’exposition à la perte, pourrait-il encore éprouver le sens d’une promesse tenue, d’un pardon accordé, d’un deuil traversé ? En voulant abolir la finitude, ne risquons-nous pas d’abolir aussi ce qui rend possible la profondeur des expériences humaines, et de réduire l’homme à un ensemble de performances quantifiables ? Plusieurs auteurs ont souligné par ailleurs que le rêve de dépassement de la finitude se déploie dans un contexte économique et technique précis : celui d’un capitalisme tardif qui tend à transformer toute limitation en marché potentiel. La lutte contre la mort elle-même se trouve alors prise dans des logiques d’investissement, de brevets, d’accès inégal aux innovations, qui reconduisent sous une forme nouvelle les anciennes asymétries sociales.[30]
Conclusion
[modifier | modifier le wikicode]La finitude apparaît ainsi comme un thème philosophique central, d’une richesse inépuisable. Elle ne désigne pas seulement une série de limites négatives dont il faudrait s’affranchir, mais la structure ontologique fondamentale de l’existence humaine. C’est parce que l’homme est fini – mortel, limité dans sa connaissance, exposé à l’échec et à la faute, pris dans des conditions sociales déterminées – qu’il peut se rapporter à lui-même, au monde et à autrui de manière réflexive, et qu’il peut faire de sa vie une histoire, un récit, une œuvre.
Assumer sa finitude, ce n’est ni se complaire dans la résignation, ni rêver d’une impossible sortie hors de la condition humaine. C’est reconnaître lucidement nos limites et, dans le même mouvement, affirmer la dignité de l’existence qui s’y déploie, en travaillant à transformer les formes concrètes – naturelles et surtout sociales – que prend cette finitude. Entre le refus désespéré de la limite et la fuite dans les illusions d’un dépassement technique illimité, une voie philosophique demeure ouverte : celle d’une pensée qui fait de la finitude non l’ennemie de l’homme, mais le lieu même où se joue la possibilité d’une vie authentiquement humaine et d’une transformation critique de ses conditions.
Notes et références
[modifier | modifier le wikicode]- ↑ André Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, PUF, coll. « Quadrige », , 362 p.
- ↑ Martin Heidegger (trad. François Vezin), Être et temps, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », , 289-345 p., « §§ 46-53 »
- ↑ Blaise Pascal, Œuvres complètes, Paris, Seuil, coll. « L'Intégrale », , 528 p., Pensées, éd. Brunschvicg, fr. 347
- ↑ Emmanuel Kant (trad. Alain Renaut), Critique de la raison pure, Paris, Flammarion, coll. « GF », , 117-153 p., « Esthétique transcendantale »
- ↑ Jean-Paul Sartre, L'Être et le Néant. Essai d'ontologie phénoménologique, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Idées », , 485-642 p., p. IVe partie, chap. I, « Avoir, faire et être »
- ↑ Karl Marx (trad. Jean-Pierre Lefebvre), Manuscrits de 1844, suivi de Fragments choisis, Paris, GF Flammarion, , 129-140 p.
- ↑ Métaphysique (trad. Marie-Paul Duminil), Paris, Flammarion, coll. « GF », , 287-291 p., p. Livre Θ (IX), chap. 6, 1048a25-1048b36
- ↑ Métaphysique, Paris, Flammarion, coll. « GF », , 407-408 p., p. Livre Λ (XII), chap. 7, 1072b18-30
- ↑ Augustin Saint (trad. Louis de Mondadon), Confessions, Paris, Seuil, coll. « Points Sagesses », , 275-291 p., p. Livre XI, chap. 14-28
- ↑ Thomas d'Aquin, Somme théologique, Paris, Cerf, , 158-161 p., p. I, q. 3, a. 4, « Dieu est-il composé d’essence et d’existence ? »
- ↑ Charles Adam, Œuvres de Descartes, vol. IX-1, Paris, Vrin, , 45-46 p., Méditations métaphysiques, Quatrième Méditation
- ↑ Baruch Spinoza (trad. Bernard Pautrat), Éthique, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », , 53 p., p. I, prop. 28
- ↑ Michel Foucault, Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Sciences humaines », , 329-333 p., « « L’homme et ses doubles » »
- ↑ Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, Paris, PUF, coll. « Quadrige », , 251-256 p., p. Logique transcendantale, Analytique des principes, « Du principe suprême de tous les jugements synthétiques »
- ↑ Emmanuel Kant (trad. Jean-Pierre Fussler), Critique de la raison pratique, Paris, Flammarion, coll. « GF », , 139-143 p., p. Livre I, chap. I, § 7, « Loi fondamentale de la raison pure pratique »
- ↑ Georg Wilhelm Friedrich Hegel (trad. Pierre-Jean Labarrière), Science de la logique, vol. I, Paris, Aubier, coll. « Bibliothèque philosophique », , 152-173 p., p. Livre I, Sect. I, chap. 2, C
- ↑ Martin Heidegger, Être et temps, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », , 309-314 p., § 50, « Esquisse de l’analyse existentiale ontologique de la mort »
- ↑ Martin Heidegger (trad. Alphonse de Waelhens), Kant et le problème de la métaphysique, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », , 285-294 p., § 43, « La finitude en l’homme et la métaphysique du Dasein »
- ↑ Jean-Paul Sartre, L'Être et le Néant, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Idées », , 111-142 p., p. Introduction, IV, « L’être du pour-soi »
- ↑ Jean-Paul Sartre, L'Être et le Néant, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Idées », , 615-638 p., p. IVe partie, chap. I, I, « Ma mort »
- ↑ Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, , 7-13 p., Avant-propos
- ↑ Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité, La Haye, Martinus Nijhoff, coll. « Phaenomenologica », , 168-187 p., Section III, A, « Le visage et la sensibilité »
- ↑ Paul Ricœur, Finitude et culpabilité, I. L’homme faillible, Paris, Aubier, coll. « Philosophie de l’esprit », , 23-41 p., p. Introduction
- ↑ Blaise Pascal, Œuvres complètes, Paris, Seuil, coll. « L'Intégrale », , 504-507 p., Pensées, éd. Brunschvicg, fr. 72
- ↑ Blaise Pascal, Œuvres complètes, Paris, Seuil, coll. « L'Intégrale », , 565 p., Pensées, éd. Brunschvicg, fr. 434
- ↑ Arthur Schopenhauer (trad. Auguste Burdeau), Le Monde comme volonté et comme représentation, Paris, PUF, coll. « Quadrige », , 395-421 p., p. Livre IV, §§ 56-58
- ↑ Friedrich Nietzsche (trad. Patrick Wotling), Le Gai Savoir, Paris, Flammarion, coll. « GF », , 285-286 p., § 341, « Le poids le plus lourd »
- ↑ Jean-Paul Sartre, L'Être et le Néant, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Idées », , 639 p., p. IVe partie, chap. I, II, « Ma facticité »
- ↑ (en) Julian Huxley, New Bottles for New Wine, London, Chatto & Windus, , 13-17 p., « « Transhumanism » »
- ↑ Dominique Lecourt, Humain, posthumain, Paris, PUF, , 75-92 p.
Bibliographie
[modifier | modifier le wikicode]- ARISTOTE, Métaphysique, traduit par Marie-Paul Duminil et Annick Jaulin, Paris, Flammarion, « GF », 2008.
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- DESCARTES René, Méditations métaphysiques, dans Œuvres de Descartes, éd. Charles Adam et Paul Tannery, Paris, Vrin, 1996, t. IX-1.
- FOUCAULT Michel, Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Sciences humaines », 1966.
- HEGEL Georg Wilhelm Friedrich, Science de la logique, traduit par Pierre-Jean Labarrière et Gwendoline Jarczyk, Paris, Aubier, « Bibliothèque philosophique », 1972.
- HEIDEGGER Martin, Être et temps, traduit par François Vezin, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de philosophie », 1986.
- HEIDEGGER Martin, Kant et le problème de la métaphysique, traduit par Alphonse de Waelhens et Walter Biemel, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de philosophie », 1953.
- HUXLEY Julian, New Bottles for New Wine, London, Chatto & Windus, 1957.
- KANT Emmanuel, Critique de la raison pure, traduit par Alain Renaut, Paris, Flammarion, « GF », 2006.
- KANT Emmanuel, Critique de la raison pratique, traduit par Jean-Pierre Fussler, Paris, Flammarion, « GF », 2003.
- LALANDE André, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, PUF, « Quadrige », 2010.
- LECOURT Dominique, Humain, posthumain, Paris, PUF, 2003.
- LEVINAS Emmanuel, Totalité et Infini. Essai sur l'extériorité, La Haye, Martinus Nijhoff, « Phaenomenologica », 1961.
- MARX Karl, Manuscrits de 1844, suivi de Fragments choisis, trad. Jean-Pierre Lefebvre, Paris, GF Flammarion, 1996.
- MERLEAU-PONTY Maurice, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945.
- NIETZSCHE Friedrich, Le Gai Savoir, traduit par Patrick Wotling, Paris, Flammarion, « GF », 2000.
- PASCAL Blaise, Pensées, dans Œuvres complètes, Paris, Seuil, « L'Intégrale », 1963.
- RICŒUR Paul, Finitude et culpabilité, t. I, L'homme faillible, Paris, Aubier, « Philosophie de l'esprit », 1960.
- SARTRE Jean-Paul, L'Être et le Néant. Essai d'ontologie phénoménologique, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Idées », 1943.
- SCHOPENHAUER Arthur, Le Monde comme volonté et comme représentation, traduit par Auguste Burdeau, éd. revue par Richard Roos, Paris, PUF, « Quadrige », 2014.
- SPINOZA Baruch, Éthique, traduit par Bernard Pautrat, Paris, Seuil, « Points Essais », 2010.
- THOMAS D'AQUIN, Somme théologique, traduit par A.-M. Roguet, Paris, Cerf, 1984.