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Dictionnaire de philosophie/Imagination

Un livre de Wikilivres.
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※ Imagination ※


L’imagination occupe une place paradoxale dans l’histoire de la philosophie : dénoncée comme source d’illusion, elle est aussi célébrée comme condition de la connaissance, de la création artistique et de la vie morale. De Platon à la philosophie analytique contemporaine, elle sert tantôt à expliquer nos erreurs les plus tenaces, tantôt à rendre compte de nos capacités les plus élevées.

1. Définir l’imagination : repères conceptuels

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1.1. Une « attitude mentale » spécifique

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Dans la philosophie de l’esprit contemporaine, on caractérise de plus en plus l’imagination non comme un type particulier de contenu mental (une « image », une histoire fictive, un scénario), mais comme une manière spécifique de se rapporter à un contenu. Imaginer qu’il neige à Montréal, par exemple, ce n’est ni percevoir effectivement la neige, ni croire qu’il neige, ni souhaiter qu’il neige : c’est adopter envers la proposition « il neige à Montréal » une attitude de simulation, de « faire comme si », sans s’engager sur sa vérité réelle.[1]

Cette caractérisation permet de distinguer l’imagination de plusieurs autres attitudes mentales. Elle se distingue de la perception, qui nous met en rapport causal direct avec des objets effectivement présents, et qui prétend nous livrer cet état de choses comme réel pour nous ici et maintenant. Elle se distingue de la mémoire, qui revendique un rapport fidèle à un passé réel, passé qui a effectivement eu lieu. Elle se distingue aussi de la croyance, qui vise la vérité et oriente directement l’action : croire qu’il neige à Montréal doit, en principe, influencer notre manière de nous habiller si l’on s’y rend demain. Enfin, elle se distingue du désir, qui souhaite la réalisation de ce qu’il représente : désirer qu’il neige, c’est trouver souhaitable qu’il neige, alors qu’imaginer la neige ne suppose aucun engagement affectif particulier à son égard.

Imaginer, au contraire, ne demande ni que l’objet imaginé existe, ni qu’on le tienne pour réel, ni même qu’on souhaite qu’il existe. Cette « neutralité ontologique » est au cœur de la définition large donnée par Shen‑Yi Liao et Tamar Gendler : l’imagination est la capacité de former des représentations mentales qui ne prétendent pas décrire la manière dont les choses sont effectivement, présentement et subjectivement pour le sujet, mais qui permettent de représenter d’autres possibilités, d’autres temps, d’autres points de vue.[2] C’est cette ouverture vers le possible, au sens le plus large, qui confère à l’imagination une importance théorique considérable.

1.2. Imagination perceptuelle et imagination propositionnelle

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Les philosophes contemporains distinguent généralement au moins deux grands types d’imagination : l’imagination dite « perceptuelle » et l’imagination dite « propositionnelle ». Dans le premier cas, le sujet semble se doter d’une quasi‑perception intérieure : il « voit dans sa tête » un chêne au bord d’un lac, un visage familier, une rue de son enfance, ou « entend intérieurement » une mélodie qu’il aime. Les contenus imaginés ont alors une tonalité sensorielle marquée : on peut les décrire comme des visions, des sons, des odeurs, des sensations motrices faibles mais néanmoins structurées. Ce sont des perceptions « décrochées » : elles ressemblent, pour le sujet, à de véritables perceptions, mais sans être causées ici et maintenant par un objet extérieur.

Dans le second cas, celui de l’imagination propositionnelle, le sujet se rapporte à une proposition sans forcément lui associer une image sensorielle distincte. Imaginer qu’un animal dangereux se cache derrière un rocher, qu’un ami gagne à la loterie, ou qu’une norme morale pourrait être différente, peut consister surtout à adopter, sur un mode de « comme si », le contenu propositionnel correspondant : « il y a un danger derrière ce rocher », « mon ami vient de gagner », « dans ce monde, mentir est encouragé ». Ce qui compte alors n’est pas tant la vive présence d’images, mais le fait de traiter ces contenus comme des hypothèses à explorer, plutôt que comme des croyances établies.[3]

La distinction est importante parce que la tradition, depuis l’Antiquité, a souvent identifié l’imagination à une faculté d’images, à un « théâtre intérieur » où défileraient des tableaux plus ou moins vifs. Or il est possible d’imaginer des contenus abstraits sans image nette : un théorème que l’on suppose faux, une loi de la nature que l’on modifie pour voir ce qui en résulte, une hypothèse morale que l’on met à l’épreuve. À l’inverse, on peut aussi se contenter de « voir » en imagination un visage ou une couleur sans formuler explicitement de proposition. Les deux dimensions — perceptuelle et propositionnelle — sont souvent intriquées, mais elles n’en restent pas moins conceptuellement distinctes.

1.3. Simuler sans se laisser contaminer : « quarantaine » et contrôle

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Comprise comme faculté de simulation, l’imagination présente plusieurs traits récurrents. D’abord, elle entretient généralement un lien de ressemblance avec la réalité : l’arbre que je me représente en imagination ressemble, au moins grossièrement, à un véritable arbre, et les scénarios que je construis respectent en grande partie les structures causales que j’ai apprises dans le monde réel. Cette ressemblance n’est ni parfaite ni nécessaire, mais elle explique pourquoi l’imagination peut servir de guide, au moins approximatif, à l’action et à la prédiction.

Ensuite, les représentations imaginatives sont en principe « mises en quarantaine » par rapport au reste de nos états mentaux. Tamar Gendler parle, à ce propos, de imaginative quarantining : lorsque nous imaginons qu’une pièce est en feu, nous ne fuyons pas nécessairement, parce que nous savons que nous jouons un rôle, que nous simulons un contexte sans nous y engager réellement.[4] Les contenus imaginés ne doivent pas, en principe, entrer dans le « circuit effectif » de nos croyances et de nos décisions, sauf si nous décidons de les y intégrer après coup.

Enfin, l’imagination semble, au moins en partie, sous notre contrôle volontaire. Il est difficile de croire sur commande une proposition dont on juge qu’elle est fausse, et il est impossible de percevoir un objet inexistant à la seule force de la volonté. En revanche, il est relativement facile de décider d’imaginer un chat sur la table, ou d’explorer en imagination les effets d’une décision. Ce caractère plus « souple » et plus « commandable » de l’imagination la rend particulièrement utile pour tester des hypothèses, pour « jouer » avec des possibilités sans s’y engager. Mais ce contrôle n’est jamais complet : des images peuvent s’imposer (souvenirs traumatiques, obsessions, ruminations), et des scénarios peuvent proliférer sans que l’on parvienne à les éteindre. L’imagination se situe ainsi à mi‑chemin entre la totale passivité de la perception et la stricte activité de la délibération rationnelle.

1.4. Reproductrice et productrice

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La tradition moderne oppose encore l’imagination reproductrice et l’imagination productrice (ou créatrice). L’imagination reproductrice est celle qui nous permet de rappeler des choses déjà perçues : revoir un paysage de montagne, se remémorer la voix d’un proche, rejouer mentalement une scène quotidienne. Elle travaille sur un matériau déjà donné par la perception et la mémoire. L’imagination productrice, elle, combine, déforme et amplifie ces éléments pour former des compositions inédites : un animal chimérique, une cité idéale, un univers de science‑fiction. Elle ne crée pas ex nihilo, mais elle assemble de façon nouvelle des fragments issus de l’expérience.

On trouve cette intuition chez Hume : les idées de l’imagination sont, à l’origine, des « copies » plus ou moins fidèles des impressions sensibles, mais la faculté peut ensuite, de façon relativement libre, les associer et les recomposer. C’est ainsi que l’esprit peut former l’idée d’une « montagne d’or » : il juxtapose une idée de montagne et une idée d’or, toutes deux tirées de l’expérience, pour en faire un objet fantastique qu’aucun sens n’a jamais perçu.[5] Kant reformule cette distinction dans son vocabulaire propre, en parlant d’« imagination reproductive » (chargée d’assurer la continuité de l’expérience, par exemple en rappelant un point de la trajectoire passée d’un objet) et d’« imagination productive » (qui intervient dans la synthèse originaire du multiple sensible selon des règles a priori).[6] La première est proche d’un simple rappel réglé ; la seconde joue un rôle constitutif dans la possibilité même de l’expérience objective.

2. Quelques grandes étapes historiques

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2.1. Platon : l’ombre trompeuse de l’eikasia

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Chez Platon, l’imagination, désignée par le terme eikasia, apparaît d’abord comme un mode inférieur de connaissance. Dans la fameuse allégorie de la caverne, au livre VII de la République, des prisonniers, enchaînés depuis l’enfance, ne voient que les ombres projetées sur une paroi par des objets qui passent derrière eux. Les opinions qu’ils forment sur ces ombres relèvent, pour Platon, du stade le plus bas de la gnôsis, en‑deçà même de la simple croyance (pistis).[7] L’imagination, comprise comme rapport aux images (ombres, reflets, apparences), se tient au niveau le plus éloigné de l’Idée, c’est‑à‑dire de la réalité intelligible.

Cette situation explique la double méfiance de Platon. D’un côté, l’imagination se contente de simulacres : non seulement elle ne saisit pas les Idées, mais elle ne saisit même pas les objets sensibles eux‑mêmes, seulement leurs reflets. De l’autre, elle nourrit la rhétorique et la poésie, qui jouent sur les images et les apparences pour séduire l’âme, au risque de la détourner de la vérité. Dans plusieurs dialogues (Ion, République livre X), Platon critique la poésie tragique et l’art mimétique, justement parce qu’ils s’adressent à l’imagination et aux émotions plutôt qu’à la raison.

Il ne faut pourtant pas exagérer unilatéralement ce rejet. Platon recourt abondamment à des mythes et à des récits imagés : le mythe d’Er, le char ailé de l’âme, le mythe de Prométhée, tous mobilisent l’imagination du lecteur. Mais ces images n’ont de valeur que dans la mesure où elles restent au service de la conversion de l’âme vers l’intelligible : elles doivent être dépassées, non adorées pour elles‑mêmes. L’imagination reste donc, chez Platon, subordonnée à la dialectique.

2.2. Aristote : la phantasia comme médiation entre sens et intellect

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Aristote, dans le De anima et les traités psychologiques, accorde à la phantasia un statut plus positif et plus articulé. Il la définit comme ce par quoi naît en nous une phantasma, c’est‑à‑dire une image ou apparence sensible, que ce soit en présence ou en absence de l’objet.[8] Elle se distingue de la perception, parce qu’elle peut subsister lorsque l’objet n’est plus là (comme dans le rêve), et parce que la perception, pour Aristote, est toujours vraie quant à son objet propre (la vue, si elle est saine, ne peut se tromper sur la couleur en tant que telle), tandis que l’imagination peut être fausse et nous présenter des choses qui n’existent pas.

Elle se distingue aussi de l’intellect (nous), qui saisit les universels et les essences. L’intellect ne se contente pas d’images : il s’élève à des formes générales. Pourtant, Aristote affirme qu’« il n’est pas possible de penser sans images » (aneu phantasmatos ouk estin noein).[9] L’intellect humain, lorsqu’il pense, se sert de phantasmata comme d’un support. L’imagination a donc une fonction médiatrice : elle recueille, conserve et reproduit des formes sensibles qui serviront ensuite de matière à l’intellection. Elle intervient également dans l’action pratique : un animal en fuite ne se contente pas de subir des impressions sensorielles, il anticipe, par phantasia, la trajectoire du prédateur ou de sa propre course.

Cette position médiane, entre sens et intellect, fait de la phantasia un pivot de la vie psychique : elle est impliquée dans la mémoire, dans la représentation du temps, dans l’anticipation, dans l’évaluation des situations. La tradition aristotélicienne développera longuement ce schéma, notamment en le combinant avec la doctrine des sens internes.

2.3. Moyen Âge : de la phantasia à l’imaginatio

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La scolastique médiévale hérite de cette conception et l’intègre à sa propre psychologie. Dans la classification des puissances de l’âme, l’imaginatio (ou phantasia) est rangée parmi les « sens internes » de l’âme sensitive, aux côtés de la mémoire et de l’« estimative » (vis aestimativa). Chez Thomas d’Aquin, par exemple, la vis imaginativa est la faculté qui conserve et recombine les formes sensibles reçues par les sens externes, alors que l’entendement agent (intellectus agens) abstrait, à partir de ces images, les espèces intelligibles universelles.[10]

L’imagination a donc une fonction clairement positive : sans elle, l’intellect humain n’aurait pas de matière concrète sur laquelle exercer son opération d’abstraction. Elle est au cœur des schémas médiévaux qui expliquent comment nous passons du sensible à l’intelligible. Dans l’exégèse biblique et la mystique, l’imagination joue aussi un rôle : visions, figures, symboles sont des supports à la contemplation de réalités spirituelles.

En même temps, la méfiance héritée de Platon et d’Augustin demeure. Les images peuvent troubler la raison, exciter les passions, nourrir des illusions et des superstitions. Les auteurs spirituels mettent en garde contre les « représentations imaginaires » que le démon pourrait susciter, ou contre la complaisance à des scènes fantasmatiques. L’imagination est ainsi vue comme un instrument ambivalent : indispensable à la pensée humaine incarnée, mais dangereuse si elle n’est pas disciplinée par l’intellect et par la grâce.

2.4. Descartes : faculté non essentielle mais révélatrice de l’union âme‑corps

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Avec Descartes, l’imagination se voit assigner une place précise dans la nouvelle cartographie de l’âme. Dans la sixième Méditation, Descartes propose l’exemple célèbre du triangle et du chiliogone. Lorsqu’il imagine un triangle, il affirme qu’il ne se contente pas d’en concevoir la définition abstraite (figure plane à trois côtés et trois angles), mais qu’il regarde pour ainsi dire ces côtés « comme présents par la force et l’application intérieure de [son] esprit ». En revanche, bien qu’il puisse concevoir clairement ce qu’est un chiliogone (un polygone à mille côtés), il ne peut pas en imaginer distinctement chacun des côtés : il ne les « voit » pas intérieurement comme il voit les trois côtés du triangle.[11]

Cet exemple permet à Descartes de tirer plusieurs conclusions. Tout d’abord, l’imagination est une faculté distincte de l’entendement : on peut concevoir une réalité (le chiliogone) sans pouvoir se la figurer clairement. Ensuite, l’imagination n’appartient pas à l’essence de l’âme : l’ego pensant pourrait exister sans elle, comme pur sujet de pensée (res cogitans). Enfin, l’imagination est étroitement liée au corps : imaginer, explique Descartes, consiste en une certaine « application de la faculté qui connaît au corps qui lui est intimement présent », ce qui suggère que l’imagination manifeste, au moins confusément, l’union de l’âme et du corps.[12]

Dans ce cadre, la valeur épistémique de l’imagination reste modeste. Ce qui fonde la connaissance certaine, ce sont les idées claires et distinctes, saisies par l’entendement seul. L’imagination peut aider à saisir des figures géométriques, à se représenter des corps en mouvement, à rendre plus aisées certaines démonstrations, mais elle n’ajoute rien, en rigueur, à la lumière de l’intuition intellectuelle. Elle demeure pourtant philosophiquement significative, parce qu’elle signale la condition incarnée de l’homme : au contraire de Dieu ou des anges, l’esprit humain n’est pas seulement penseur, il est aussi imaginant, c’est‑à‑dire étroitement uni à un corps qui le limite et le structure.

2.5. Hume : l’imagination comme « toile de l’esprit »

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Avec Hume, au XVIIIᵉ siècle, l’imagination devient le cœur de l’explication empiriste de l’esprit. Hume commence par distinguer deux espèces fondamentales de perceptions : les impressions, qui sont les perceptions vives et originaires (sensations, passions, émotions), et les idées, qui en sont les « images affaiblies », pâles copies qui se présentent lorsque l’objet sensible n’est plus là. Sa « règle générale » (Copy Principle) affirme que toutes nos idées simples dérivent d’impressions simples qui leur correspondent et qu’elles représentent.[13]

L’imagination, chez Hume, est la faculté qui manipule ce matériau d’idées. Elle a d’abord un pouvoir mimétique : elle reproduit les impressions sous forme d’idées, en conservant leur contenu qualitatif mais en en diminuant la vivacité. Elle a ensuite un pouvoir productif : elle associe, combine, découpe et recompose ces idées selon des principes d’association (ressemblance, contiguïté dans le temps et l’espace, relation de cause à effet). C’est cette activité associative qui explique que l’esprit passe spontanément d’une idée à une autre, que certaines suites d’idées soient naturelles et d’autres forcées.

L’importance de l’imagination chez Hume tient à ce qu’elle intervient dans la genèse de croyances que nous tenons pour évidentes, mais qui, à ses yeux, reposent en réalité sur des « fictions naturelles ». L’idée d’un monde extérieur composé de corps existant de façon continue, par exemple, ne peut pas être directement lue dans l’expérience : elle résulte du travail de l’imagination, qui unifie des perceptions discontinues sous la forme d’une « même chose » persistante. De même, l’idée de nécessité causale n’est pas donnée dans un lien mystérieux entre cause et effet : elle provient de l’habitude qu’a l’imagination de passer, après de nombreuses répétitions, de l’impression de la cause à l’idée de l’effet, puis, peu à peu, de confondre ce passage régulier avec une nécessité objective.[14]

Timothy M. Costelloe parle, pour cette raison, de l’imagination comme de la « toile de l’esprit » (canvas of the mind) sur laquelle se peignent nos croyances et nos représentations du monde.[15] Cette toile est à la fois indispensable — sans elle, pas d’unité de l’expérience, pas de science empirique — et suspecte — car ce qu’elle produit n’a pas la nécessité que la raison pourrait souhaiter. L’imagination est ainsi à la fois moteur de la connaissance empirique et source d’illusions philosophiques.

2.6. Kant : l’imagination transcendantale et la synthèse de l’expérience

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Chez Kant, l’imagination acquiert un statut encore plus fondamental. Dans la Critique de la raison pure, Kant cherche les conditions de possibilité de l’expérience objective. Il soutient que toute expérience suppose l’unité d’un multiple sensible, que cette unité ne peut être donnée ni par la sensibilité seule (qui ne fournit que du « manifold ») ni par l’entendement seul (qui ne dispose que de règles formelles). L’imagination (Einbildungskraft) est alors définie comme la faculté de « représenter un objet même en son absence », et plus précisément comme la faculté de synthétiser ce multiple selon des règles de l’entendement, afin de produire une expérience unifiée.

Dans la Déduction transcendantale des catégories de l’édition A, Kant distingue trois synthèses : la synthèse d’appréhension dans l’intuition, qui rassemble les données sensibles dans le temps ; la synthèse de reproduction dans l’imagination, qui rappelle, selon des lois d’association, les éléments déjà passés pour maintenir la continuité de la perception ; et la synthèse de reconnaissance dans le concept, par laquelle le sujet identifie ce qu’il aperçoit comme un même objet sous un même concept.[16] L’« imagination transcendantale » est précisément la faculté impliquée dans cette synthèse de reproduction, et plus largement dans l’articulation entre le sensible et l’intelligible.

Kant écrit que l’imagination transcendantale est « une fonction de l’âme aveugle, mais indispensable », qui rend possibles les rapports entre la sensibilité et l’entendement.[17] « Aveugle », parce qu’elle ne réfléchit pas explicitement les règles qu’elle applique ; « indispensable », parce que sans elle, les catégories de l’entendement resteraient vides, et les intuitions sensibles privées d’unité. Dans l’édition B, Kant resserre le lien entre imagination et entendement, la présentant davantage comme « fonction de l’entendement appliquée à la sensibilité », ce qui a donné lieu à un vaste débat interprétatif sur la place exacte de l’imagination dans l’architecture de la Critique.[18]

Dans la Critique de la faculté de juger, l’imagination reçoit une autre fonction, esthétique cette fois. Dans le jugement de goût portant sur le beau, elle entre dans un « libre jeu » harmonieux avec l’entendement : elle déploie des formes, des rapports, des variations que l’entendement trouve « appropriés » sans pouvoir les subsumer sous un concept déterminé. Le plaisir esthétique naît de ce jeu libre, qui fait éprouver au sujet l’accord entre ses facultés sans référence à une finalité déterminée. L’imagination n’est donc plus seulement condition de la connaissance, elle devient condition de possibilité d’un certain type de plaisir désintéressé et de créativité.[19]

2.7. Phénoménologie et existentialisme : intentionnalité du fictif

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La phénoménologie husserlienne, puis l’existentialisme, donnent à l’imagination une nouvelle profondeur. Husserl traite la Phantasie comme un mode intentionnel à part entière : imaginer un centaure, par exemple, ce n’est pas simplement « avoir une image » dans l’esprit, c’est viser un objet irréel, absent, selon un mode de donation spécifique (comme « simplement imaginé »). La différence entre perception et imagination n’est pas de contenu (on peut imaginer un cheval aussi précisément qu’on le perçoit), mais de mode d’apparition et de croyance qui y est attachée : la perception prétend donner son objet comme existant, l’imagination ne le fait pas.[20]

Surtout, Husserl fait de la variation imaginative l’outil central de la réduction eidétique. Pour dégager l’essence d’un phénomène (par exemple, ce que c’est qu’une table, un acte de promesse, une perception), le phénoménologue varie en imagination ses traits : il imagine des tables de bois, de métal, suspendues au plafond, miniatures, gigantesques, et cherche ce qui peut changer sans que la chose cesse d’être une table, et ce qui ne peut pas changer sans la détruire en tant que telle. L’imagination devient ainsi, non un domaine de fantaisie arbitraire, mais un instrument rigoureux pour accéder aux structures nécessaires de l’expérience.[21]

Jean‑Paul Sartre reprend ces analyses dans un registre existentiel. Dans L’Imagination puis L’Imaginaire, il critique ce qu’il appelle la « métaphysique naïve de l’image », selon laquelle il y aurait, dans l’esprit, de petites images‑objets que la conscience regarderait comme un spectateur. Pour Sartre, imaginer Pierre, c’est structurer la conscience elle‑même comme visée d’un objet absent : la conscience « néantise » le monde présent pour faire place à ce qui n’est pas là. L’imagination manifeste ainsi le pouvoir de la conscience de se détacher du donné, de se rapporter à l’irréel, d’ouvrir un espace de possibles où la liberté humaine peut se déployer — mais aussi se perdre, en se réfugiant dans des fuites imaginaires.[22]

2.8. Perspectives contemporaines : architecture cognitive et usages multiples

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Les recherches contemporaines, à l’intersection de la philosophie de l’esprit, de l’esthétique, de l’épistémologie et des sciences cognitives, multiplient les analyses de l’imagination. En philosophie de l’esprit, on s’intéresse à sa structure cognitive : comment se relie‑t‑elle à la mémoire, à la perception, à la supposition (« supposons que… »), à la croyance, à la simulation motrice ? Gregory Currie et Ian Ravenscroft proposent de comprendre l’imagination comme une capacité « recréative » : elle reproduit, de façon « débranchée », le fonctionnement d’autres états mentaux (croyances, perceptions, émotions) dans des « boucles » simulées qui ne débouchent pas sur l’action réelle.[23]

En esthétique, on analyse la manière dont les œuvres de fiction sollicitent l’imagination du lecteur ou du spectateur. Comment un simple texte peut‑il susciter des images riches ? Comment expliquer le « paradoxe de la fiction » : le fait que nous éprouvions de véritables émotions pour des personnages que nous savons inexistants ? Une réponse classique, inspirée notamment par Kendall Walton, consiste à dire que nous faisons « comme si » les personnages étaient réels : nous participons à un jeu de make‑believe qui met notre imagination au premier plan.[24]

En épistémologie, on s’interroge sur les valeurs et les limites de l’imagination comme guide vers la possibilité. Dans la théorie des mondes possibles, on a souvent soutenu que ce que l’on peut concevoir ou imaginer sans contradiction donne un bon indice de ce qui est réellement possible, même dans des domaines abstraits comme la métaphysique ou les mathématiques. D’autres, au contraire, soulignent la fragilité d’un tel critère : il est très facile d’imaginer des scénarios logiquement impossibles sans s’en rendre compte, et très difficile d’imaginer certains scénarios pourtant possibles, parce qu’ils heurtent nos habitudes conceptuelles ou nos limites cognitives. Des travaux récents, réunis par Amy Kind et Peter Kung, essaient de préciser dans quelles conditions l’imagination peut être une source de connaissance ou de justification épistémique, et dans quelles limites elle doit rester un simple outil heuristique.[25]

Enfin, en éthique, on examine le rôle du « sens moral » imaginatif : la capacité de se projeter dans la situation d’autrui, d’anticiper les effets de ses actions, d’élargir son horizon à des vies très différentes de la sienne. Mais l’on souligne aussi les risques d’un imaginaire nourrissant des fantasmes violents, racistes ou sexistes. Shen‑Yi Liao et Adina Strohminger, par exemple, montrent comment l’imagination peut servir de laboratoire moral, mais aussi comment certains contenus imaginés peuvent révéler ou renforcer des traits problématiques de notre caractère.[26]

3. Fonctions de l’imagination

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3.1. Explorer le possible : planification, décision, science

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Une fonction évidente de l’imagination est d’ouvrir un espace de possibles au‑delà du présent et du réel. John Dewey insiste sur ce point dans sa philosophie morale. Pour lui, délibérer moralement, ce n’est pas appliquer machinalement une règle, c’est mettre en scène, en imagination, différentes lignes d’action, et jouer mentalement leurs conséquences avant d’agir. Un acte effectivement accompli est irrévocable ; un acte « essayé en imagination » peut être modifié, abandonné, révisé, sans dommage. La délibération est donc une sorte de « drame intérieur » où l’imagination permet de tester des actions possibles et de voir, de l’intérieur, ce qu’elles feraient à soi et aux autres.[27]

Concrètement, dans la vie quotidienne, l’imagination nous permet d’anticiper les effets d’une parole blessante ou bienveillante, d’une prise de risque, d’un mensonge. Dans le domaine technique, elle sert à simuler mentalement la trajectoire d’un projectile, la robustesse d’une structure, le fonctionnement d’une machine. Dans la science, elle est omniprésente : formuler une hypothèse, c’est déjà imaginer un état possible du monde ; concevoir une expérience de pensée, c’est construire un scénario souvent irréalisable dans l’immédiat, mais cohérent avec une théorie donnée, afin d’en explorer les conséquences.

Les expériences de pensée scientifiques classiques (le train d’Einstein illustrant la relativité, l’ascenseur d’Einstein, le chat de Schrödinger, etc.) montrent comment l’imagination travaille au cœur des théories. Elle ne s’autorise pas n’importe quoi : elle respecte les lois supposées en vigueur dans le cadre conceptuel adopté, tout en les plaçant dans des situations extrêmes ou inédites. Elle joue ainsi un rôle heuristique et critique : elle permet de tester la cohérence interne d’une théorie, de dévoiler des conséquences inattendues, voire de mettre en lumière des tensions qui exigeront une révision conceptuelle.[28]

3.2. Art, fiction et empathie

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Dans le domaine esthétique, l’imagination joue un rôle double, du côté de la création comme de la réception. L’artiste – écrivain, cinéaste, peintre, compositeur – invente des mondes, des personnages, des paysages sonores ou visuels, en puisant dans son expérience, mais aussi en la transgressant. Son imagination ne se contente pas d’imiter : elle reconfigure des éléments connus dans des combinaisons nouvelles, parfois surprenantes, parfois inquiétantes. Les œuvres de fiction, en particulier, proposent au lecteur ou au spectateur des situations, des psychologies, des univers qu’il n’a jamais rencontrés.

Du côté du récepteur, l’imagination est tout aussi sollicitée. Un roman ne fournit que des lignes d’encre ; c’est le lecteur qui, à partir de quelques indications, reconstruit des visages, des lieux, des ambiances, et suit en imagination l’enchaînement des actions. Un film, même très réaliste, exige aussi une part d’imagination : les ellipses, les hors‑champ, les non‑dits invitent le spectateur à compléter. Dans la musique instrumentale, l’imagination est peut‑être encore plus libre : elle associe aux motifs sonores des images, des sentiments, des histoires qui ne sont pas explicitement racontées.

C’est également par l’imagination que l’on comprend les émotions suscitées par la fiction. Nous savons que les personnages que nous voyons souffrir ou triompher n’existent pas réellement, et pourtant nous éprouvons de la peur, de la compassion, de la joie, de la honte à leur sujet. Une manière de résoudre ce « paradoxe de la fiction », proposée notamment par Kendall Walton, consiste à dire que nous jouons au « faire comme si » : nous faisons comme si ces personnages étaient réels, et dans le cadre de ce jeu, les émotions sont pleinement investies, même si, en arrière‑plan, nous gardons la conscience de la fictionnalité de la situation.[29]

Enfin, l’imagination est au cœur de l’empathie. Se mettre à la place d’autrui, ce n’est pas seulement appliquer une règle morale abstraite, c’est se représenter, de façon vivante, ce que l’autre ressent ou ressentirait dans telle situation. Alvin Goldman et d’autres théoriciens de la « simulation » soutiennent que nous comprenons souvent les intentions et les émotions d’autrui en « jouant en nous‑mêmes » son rôle : nous activons, en imagination, des états mentaux et corporels analogues aux siens, ce qui nous permet de les saisir de l’intérieur.[30] L’imagination devient alors un outil de compréhension intersubjective, mais aussi, potentiellement, une école de sensibilité morale.

3.3. Morale, politique et imaginaire social

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L’imagination intervient également de manière décisive dans la vie morale et politique. On parle parfois de « raison pratique imaginaire » pour désigner la capacité de se projeter dans des situations auxquelles on n’a jamais été confronté, de prendre en compte le point de vue des autres, d’anticiper des effets lointains de ses choix. Avant de décider, un agent moral peut, par exemple, imaginer comment une parole humiliante sera reçue par son interlocuteur, quelle blessure elle risque de creuser, comment elle pourrait être ressentie des années plus tard. Cette projection imaginative ne remplace pas le raisonnement ni la connaissance des faits, mais elle leur donne chair et densité.

À l’échelle collective, l’imagination nourrit ce que certains appellent l’« imaginaire social ». Une société se représente son passé, son avenir, ses héros, ses ennemis, ses valeurs à travers des récits, des images, des symboles. Ces constructions imaginaires ne sont pas purement arbitraires : elles sédimentent des expériences historiques, des conflits, des aspirations. Elles peuvent ouvrir l’espace de formes de vie alternatives (utopies politiques, projets de réforme, mouvements sociaux) ou, au contraire, enfermer un groupe dans des stéréotypes et des peurs. L’imagination collective est à la fois moteur d’émancipation et ressort de l’idéologie.

Dans la philosophie morale contemporaine, des auteurs comme Shen‑Yi Liao et Adina Strohminger ont attiré l’attention sur la dimension proprement morale de certains usages de l’imagination.[31] Imaginer, par jeu, des scènes de violence ou d’humiliation n’est pas en soi un crime ; mais si ces scénarios deviennent répétitifs, complaisants, peuplés de personnages stéréotypés, ils peuvent à la fois révéler et renforcer des dispositions morales problématiques. À l’inverse, cultiver une imagination attentive à la diversité des expériences humaines, capable d’habiter en pensée des points de vue très éloignés du sien, peut être vu comme une forme de vertu. L’imagination ne se contente pas d’illustrer nos valeurs : elle contribue à les former ou à les déformer.

4. Problèmes philosophiques centraux

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4.1. Imagination et vérité : source de connaissance ou d’illusion ?

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Depuis Platon, une tension traverse la réflexion sur l’imagination : est‑elle une faculté intrinsèquement suspecte, parce qu’elle se situe du côté du « semblant » et du « comme si », ou bien une source potentielle de connaissance, notamment dans l’exploration des possibles ? Platon, on l’a vu, tend vers la méfiance : l’imagination est au bas de l’échelle cognitive. Malebranche, au XVIIᵉ siècle, parle de l’imagination comme de « la folle du logis », expression devenue célèbre, pour désigner la facilité avec laquelle elle nous fait prendre des chimères pour des réalités et nous détourne de l’attention pure à l’objet intelligible.[32] Pascal, dans les Pensées, consacre une section très sévère à « cette maîtresse d’erreur et de fausseté » qu’est l’imagination, capable de donner prestige à l’injustice, autorité à la coutume la plus arbitraire, et de nous aveugler sur notre propre misère.[33]

D’un autre côté, la réhabilitation kantienne et phénoménologique de l’imagination montre combien elle est indispensable à la connaissance. Sans elle, pas de synthèse du multiple sensible, pas de possibilité d’identifier un même objet au fil du temps, pas d’unité de l’expérience. Sans elle, pas de variation eidétique permettant de dégager les structures nécessaires d’un phénomène. Les sciences cognitives contemporaines renforcent ce constat : l’imagination est au cœur de processus comme la simulation mentale de trajectoires physiques, la planification d’actions, l’apprentissage par essais et erreurs, y compris « en interne ».

Les débats récents en épistémologie portent précisément sur la question de savoir si l’imagination peut, dans certains cas, être une véritable source de justification épistémique. Des auteurs comme Amy Kind défendent l’idée que, lorsqu’un sujet utilise de manière compétente son imagination dans un environnement familier, il peut en tirer des croyances fiables : par exemple, imaginer la valise dans le compartiment d’avion pour juger si elle y rentrera, ou imaginer le fonctionnement d’un circuit simple pour anticiper sa défaillance.[34] D’autres, plus sceptiques, comme certains critiques de cette position, soutiennent que la véritable source de justification réside dans les connaissances et les règles déjà acquises, l’imagination ne servant qu’à rendre ces connaissances plus accessibles ou plus saillantes, sans ajouter par elle‑même de nouveaux fondements. L’imagination aurait alors un rôle heuristique et pragmatique important, mais non un rôle fondationnel dans la structure de nos raisons.

Une partie du désaccord tient à la diversité des cas étudiés. Dans des tâches simples de géométrie ou de mécanique, l’imagination semble relativement fiable. Dans des spéculations métaphysiques (sur les mondes possibles, la nature de l’esprit, l’architecture de l’espace‑temps), elle paraît beaucoup plus incertaine. Il est probable que le statut épistémique de l’imagination ne soit pas uniforme : tout dépend des domaines, des compétences du sujet, des contrôles qu’il met en place pour limiter ses propres biais.

4.2. Volonté et spontanéité

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L’impression de contrôle volontaire que nous avons souvent sur notre imagination mérite aussi un examen critique. À première vue, il semble que nous puissions décider librement de ce que nous imaginons : si l’on nous demande d’imaginer un chat sur la table, nous y parvenons immédiatement ; si l’on veut explorer une possibilité pratique, comme un déménagement ou un changement de métier, on peut se concentrer et « faire défiler » des scénarios. Cette disponibilité contraste avec la résistance de la croyance : on ne choisit pas, en général, de croire à volonté une proposition que l’on juge fausse.

Mais cette apparente maîtrise se fissure dès que l’on regarde les choses de plus près. D’une part, il existe des contenus imaginaires que l’on préférerait ne pas avoir, et qui s’imposent pourtant avec force : souvenirs traumatiques, images intrusives dans certains troubles obsessionnels, ruminations répétitives. L’imagination peut alors devenir envahissante, voire pathologique, et se soustraire au contrôle conscient. D’autre part, même lorsque l’on dirige volontairement son imagination, ce que l’on parvient effectivement à imaginer est soumis à des contraintes structurelles : des habitudes d’association, des schèmes narratifs, des stéréotypes peuvent limiter l’éventail des scénarios envisagés. Il ne suffit pas de vouloir imaginer une société radicalement différente de la nôtre pour y parvenir en détail.

C’est pourquoi certains auteurs parlent d’un « contrôle partiel » de l’imagination : elle est, dans une certaine mesure, commandable et modulable, plus que ne le sont la perception et la croyance, mais elle obéit aussi à des dynamiques propres.[35] On peut toutefois la travailler comme une compétence : apprendre à varier les points de vue, à déjouer les automatismes, à explorer systématiquement des cas marginaux. L’imagination, en ce sens, n’est pas seulement un don naturel, mais aussi un art qui s’apprend.

4.3. Imagination, croyance et « mise en quarantaine »

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La relation entre imagination et croyance est un autre point de tension. D’un côté, la thèse de la « mise en quarantaine » insiste sur le fait qu’imaginer n’est pas croire. Imaginer que la pièce est en feu ne conduit pas, normalement, à se précipiter vers la sortie : le sujet sait qu’il joue un rôle, ou qu’il explore une hypothèse, et ne transforme pas ce contenu en croyance sur l’état réel du monde. Tamar Gendler montre cependant que cette frontière est plus poreuse qu’on ne le croit : des contenus imaginés peuvent influencer nos émotions, et ces émotions peuvent, à leur tour, infléchir nos croyances et nos attitudes.[36]

De plus, il arrive qu’un contenu d’abord seulement imaginé se transforme en croyance par répétition, par confusion de sources ou par absence de vigilance critique. Des rumeurs peuvent ainsi naître de scénarios fictionnels pris au sérieux, des théories complotistes peuvent se cristalliser à partir de « supposons que… » qui n’auraient jamais dû sortir du registre hypothétique. Inversement, certaines croyances peuvent rester à demi « fictionnalisées » : un sujet peut, par exemple, affirmer croire en une norme morale ou en un idéal politique, mais ne jamais en tirer les conséquences pratiques, comme si cette croyance restait confinée dans un compartiment imaginaire de sa vie psychique.

Ces interactions complexes entre imagination et croyance intéressent autant les philosophes que les psychologues cliniciens. Elles permettent d’éclairer la frontière entre la fiction et le délire, entre le jeu de rôle assumé et la confusion pathologique des niveaux de réalité. Elles posent aussi des questions éthiques et politiques : à quel moment un « jeu » imaginatif devient‑il un ferment de radicalisation, ou un instrument de manipulation collective ?

4.4. Imagination et subjectivité

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Enfin, l’imagination est intimement liée à la subjectivité. Elle rend possible la projection de soi dans d’autres situations, d’autres temporalités, d’autres identités. On peut se représenter sa vie dans dix ans, rejouer un événement passé en explorant ce qui se serait passé si l’on avait fait un autre choix, s’imaginer dans un autre corps, un autre genre, une autre position sociale. Ces exercices ne sont pas de simples distractions : ils participent à l’élaboration de ce que chacun se raconte sur lui‑même.

Les récits de soi mobilisent constamment l’imagination : ils recomposent le passé, sélectionnent certains épisodes, en valorisent d’autres, esquissent des futurs possibles. Husserl, avec la méthode de la variation eidétique, montre comment l’on peut, en modifiant imaginativement certains traits de son propre vécu, chercher ce qui est essentiel à son identité et ce qui, au contraire, pourrait être autrement sans que l’on cesse d’être soi.[37] Sartre, de son côté, insiste sur le fait que l’homme ne se réduit jamais à ce qu’il est effectivement : par l’imagination, il se dépasse vers des possibles qui ne sont pas encore, ce qui constitue à la fois la grandeur de la liberté et la tentation de la mauvaise foi, lorsque l’on se cache derrière des « je pourrais bien un jour » pour ne pas assumer ce que l’on est en acte.

De ce point de vue, travailler son imagination, ce n’est pas seulement cultiver une faculté esthétique : c’est aussi prendre en main, au moins partiellement, la manière dont on se comprend soi‑même et dont on se projette dans l’avenir.

5. Synthèse : une faculté ambivalente et structurante

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L’histoire philosophique de l’imagination fait apparaître une oscillation constante. D’un côté, l’imagination est suspecte : elle s’attache aux apparences, nourrit l’illusion, excite les passions, détourne de la vérité. De l’autre, elle apparaît comme une condition de possibilité de l’expérience unifiée, de la recherche scientifique, de la création artistique et de la compréhension morale. Elle se situe à la frontière entre le réel et le possible, entre le donné et le concevable, entre l’ici‑et‑maintenant et l’« ailleurs ».

Les conceptions contemporaines invitent à la penser moins comme une « faculté » isolée que comme un nœud de fonctions : elle relie la perception, la mémoire et l’anticipation ; elle soutient la construction de modèles mentaux dans lesquels nous testons des actions ; elle rend possible la fiction littéraire, cinématographique, théâtrale ; elle permet l’empathie, la projection dans la vie d’autrui, mais aussi la construction d’imaginaires politiques et sociaux puissants, pour le meilleur et pour le pire.

Sur le plan cognitif, l’imagination assure la liaison entre ce que nous percevons effectivement et ce que nous pensons pouvoir arriver : elle est au cœur du raisonnement contrefactuel (« si j’avais fait ceci… », « si la loi de la gravitation était différente… »), de la construction de mondes possibles et de l’apprentissage par essais et erreurs mentaux. Sur le plan pratique, elle ouvre l’espace des fins et des moyens possibles : sans elle, nous serions prisonniers du présent, incapables de nous orienter vers un avenir un peu complexe. Sur le plan esthétique, elle est à la fois l’outil du créateur et la voie d’accès du récepteur aux œuvres. Sur le plan moral et politique, elle est la condition d’un élargissement du point de vue, mais aussi le terrain d’où peuvent surgir des fantasmes dangereux et des fictions collectives aliénantes.

Plutôt que de chercher à « dompter » l’imagination en la réduisant ou en la suspectant en bloc, la philosophie contemporaine tend donc à en analyser les structures fines, les conditions de fiabilité et les déformations typiques. Il s’agit de comprendre comment ce pouvoir de simulation, si essentiel à notre humanité, peut à la fois éclairer le réel et nous en détourner. Cette démarche suppose de tenir ensemble les deux visages de l’imagination : celui, lumineux, de l’ouverture au possible, de la créativité, de l’empathie ; et celui, plus sombre, de l’illusion, du fantasme et de la manipulation. C’est à cette condition que l’on peut espérer faire de l’imagination, non une ennemie de la raison, mais une alliée lucide, à la fois libre et instruite.

  1. P. Saint-Germier, « Imagination (GP) », L’Encyclopédie philosophique, en ligne : https://encyclo-philo.fr/imagination-gp/, consulté le 14 février 2026.
  2. S.-Y. Liao et T. S. Gendler, « Imagination », Stanford Encyclopedia of Philosophy, éd. E. N. Zalta, en ligne : https://plato.stanford.edu/entries/imagination/, consulté le 14 février 2026.
  3. P. Saint-Germier, art. cit., section « Imagination perceptuelle et imagination propositionnelle » ; S.-Y. Liao et T. S. Gendler, art. cit., § 1.
  4. T. S. Gendler, Intuition, Imagination, and Philosophical Methodology, Oxford, Oxford University Press, 2010, chap. 5.
  5. D. Hume, A Treatise of Human Nature, T 1.1.1.7, éd. L. A. Selby‑Bigge, révisée par P. H. Nidditch, Oxford, Oxford University Press, 1978, p. 4.
  6. I. Kant, Critique de la raison pure (1781/1787), trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud, Paris, PUF, 1987, A120–A121 et A78–A79/B103–B104.
  7. Platon, La République, VI–VII, 509d–511e et 514a–517a, trad. G. Leroux, Paris, GF‑Flammarion, 2002.
  8. Aristote, De anima, III, 3, 428a1–2, trad. R. Bodéüs, Paris, GF‑Flammarion, 1995.
  9. Aristote, De anima, III, 7, 431a14–17 et 431b2–5.
  10. Thomas d’Aquin, Somme de théologie, I, q. 78, a. 4–5, trad. J.-P. Torrell, Paris, Cerf, 1999.
  11. R. Descartes, Méditations métaphysiques (1641), Méditation VI, dans Œuvres philosophiques, t. II, éd. F. Alquié, Paris, Garnier, 1967, AT VII, 71–73 ; voir aussi la version française sur Wikisource : Méditations métaphysiques/Méditation sixième.
  12. R. Descartes, Méditations métaphysiques, Méditation VI, AT VII, 71–72.
  13. D. Hume, A Treatise of Human Nature, T 1.1.1.7, éd. L. A. Selby‑Bigge, révisée par P. H. Nidditch, Oxford, Oxford University Press, 1978, p. 4.
  14. D. Hume, A Treatise of Human Nature, I, IV, 2 ; J. Cottrell, « David Hume : Imagination », Internet Encyclopedia of Philosophy, 2025, en ligne : https://iep.utm.edu/hume-ima/.
  15. T. M. Costelloe, The Imagination in Hume’s Philosophy : The Canvas of the Mind, Édimbourg, Edinburgh University Press, 2018, chap. 1.
  16. I. Kant, Critique de la raison pure, A98–A110.
  17. I. Kant, Critique de la raison pure, A124–A125.
  18. I. Kant, Critique de la raison pure, B151–B152 ; C. McLear, « Two Kinds of Unity in the Critique of Pure Reason », Journal of the History of Philosophy, vol. 49, 2011, p. 79‑110 ; L. U. Tabar, « The Role of Imagination in Kantian Epistemological Theory », Tabayyun, nᵒ 36, 2024.
  19. I. Kant, Critique de la faculté de juger (1790), § 9–22, trad. A. Renaut, Paris, GF‑Flammarion, 2000.
  20. E. Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie, trad. P. Ricœur, Paris, Gallimard, 1950, § 3–5.
  21. Ch.-Y. Lee, « Reconsidering Husserl’s Method of Eidetic Variation », Husserl Studies, vol. 39, 2023, p. 1‑26.
  22. J.-P. Sartre, L’Imagination (1936), Paris, PUF, 2005 ; L’Imaginaire. Psychologie phénoménologique de l’imagination (1940), Paris, Gallimard, 1948.
  23. G. Currie et I. Ravenscroft, Recreative Minds. Imagination in Philosophy and Psychology, Oxford, Oxford University Press, 2002.
  24. K. Walton, Mimesis as Make‑Believe. On the Foundations of the Representational Arts, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1990.
  25. A. Kind et P. Kung (dir.), Knowledge Through Imagination, Oxford, Oxford University Press, 2016.
  26. S.-Y. Liao et A. Strohminger, « Ethics and Imagination », dans A. Kind (dir.), The Routledge Handbook of Philosophy of Imagination, New York, Routledge, 2016, p. 425‑439.
  27. J. Dewey, Human Nature and Conduct : An Introduction to Social Psychology (1922), New York, Holt, 1922, 2ᵉ partie, chap. 14‑15 ; édition en ligne : https://www.gutenberg.org/files/41386/41386-h/41386-h.htm.
  28. A. Miščević, « Mental Models and Thought Experiments », International Studies in the Philosophy of Science, vol. 6, 1992, p. 215‑226 ; A. Cooper, « Expérience de pensée (A) », L’Encyclopédie philosophique, 2014, en ligne : https://encyclo-philo.fr/experiences-de-pensee-a/.
  29. N. Carroll, The Philosophy of Horror, or Paradoxes of the Heart, New York, Routledge, 1990 ; K. Walton, Mimesis as Make‑Believe, op. cit.
  30. A. I. Goldman, Simulating Minds. The Philosophy, Psychology, and Neuroscience of Mindreading, Oxford, Oxford University Press, 2006.
  31. S.-Y. Liao et A. Strohminger, art. cit., p. 425‑439.
  32. N. Malebranche, De la recherche de la vérité, III, 2, Paris, Vrin, 1979.
  33. B. Pascal, Pensées, éd. L. Brunschvicg, Paris, Hachette, 1897, fr. 82 (« Imagination »).
  34. A. Kind et P. Kung (dir.), Knowledge Through Imagination, op. cit.
  35. A. Kind, Imagination and Creative Thinking, Cambridge, Cambridge University Press, 2022, chap. 2.
  36. T. S. Gendler, Intuition, Imagination, and Philosophical Methodology, op. cit., chap. 5.
  37. E. Husserl, Méditations cartésiennes, trad. G. Peiffer, Paris, Vrin, 2004, Vᵉ méditation.

Textes classiques

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  • Aristote, De anima, trad. R. Bodéüs, Paris, GF‑Flammarion, 1995.
  • Descartes, René, Méditations métaphysiques, dans Œuvres philosophiques, t. II, éd. F. Alquié, Paris, Garnier, 1967.
  • Dewey, John, Human Nature and Conduct : An Introduction to Social Psychology, New York, Holt, 1922 (texte en ligne : Project Gutenberg).
  • Hume, David, A Treatise of Human Nature (1739‑1740), éd. L. A. Selby‑Bigge, révisée par P. H. Nidditch, Oxford, Oxford University Press, 1978.
  • Husserl, Edmund, Idées directrices pour une phénoménologie, trad. P. Ricœur, Paris, Gallimard, 1950.
  • Husserl, Edmund, Méditations cartésiennes, trad. G. Peiffer, Paris, Vrin, 2004.
  • Kant, Immanuel, Critique de la raison pure, trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud, Paris, PUF, 1987.
  • Kant, Immanuel, Critique de la faculté de juger, trad. A. Renaut, Paris, GF‑Flammarion, 2000.
  • Malebranche, Nicolas, De la recherche de la vérité, éd. G. Rodis‑Lewis, Paris, Vrin, 1979.
  • Pascal, Blaise, Pensées, éd. L. Brunschvicg, Paris, Hachette, 1897.
  • Platon, La République, trad. G. Leroux, Paris, GF‑Flammarion, 2002.
  • Sartre, Jean‑Paul, L’Imagination (1936), Paris, PUF, 2005.
  • Sartre, Jean‑Paul, L’Imaginaire. Psychologie phénoménologique de l’imagination (1940), Paris, Gallimard, 1948.
  • Thomas d’Aquin, Somme de théologie, Iᵉʳ volume, trad. J.-P. Torrell, Paris, Cerf, 1999.

Études et ouvrages contemporains

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  • Carroll, Noël, The Philosophy of Horror, or Paradoxes of the Heart, New York, Routledge, 1990.
  • Cooper, Anthony, « Expérience de pensée (A) », L’Encyclopédie philosophique, 2014 : https://encyclo-philo.fr/experiences-de-pensee-a/.
  • Costelloe, Timothy M., The Imagination in Hume’s Philosophy : The Canvas of the Mind, Édimbourg, Edinburgh University Press, 2018.
  • Currie, Gregory et Ravenscroft, Ian, Recreative Minds. Imagination in Philosophy and Psychology, Oxford, Oxford University Press, 2002.
  • Gendler, Tamar Szabó, Intuition, Imagination, and Philosophical Methodology, Oxford, Oxford University Press, 2010.
  • Goldman, Alvin I., Simulating Minds. The Philosophy, Psychology, and Neuroscience of Mindreading, Oxford, Oxford University Press, 2006.
  • Kind, Amy, Imagination and Creative Thinking, Cambridge, Cambridge University Press, 2022.
  • Kind, Amy et Kung, Peter (dir.), Knowledge Through Imagination, Oxford, Oxford University Press, 2016.
  • Liao, Shen‑Yi et Gendler, Tamar Szabó, « Imagination », Stanford Encyclopedia of Philosophy, https://plato.stanford.edu/entries/imagination/.
  • Liao, Shen‑Yi et Strohminger, Adina, « Ethics and Imagination », dans A. Kind (dir.), The Routledge Handbook of Philosophy of Imagination, New York, Routledge, 2016, p. 425‑439.
  • Miščević, Nenad, « Mental Models and Thought Experiments », International Studies in the Philosophy of Science, vol. 6, 1992, p. 215‑226.
  • Saint-Germier, Pierre, « Imagination (GP) », L’Encyclopédie philosophique, https://encyclo-philo.fr/imagination-gp/.
  • Walton, Kendall, Mimesis as Make‑Believe. On the Foundations of the Representational Arts, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1990.
  • Cottrell, Jonathan, « David Hume : Imagination », Internet Encyclopedia of Philosophy, https://iep.utm.edu/hume-ima/.
  • Lee, Chin‑Yu, « Reconsidering Husserl’s Method of Eidetic Variation », Husserl Studies, vol. 39, 2023, p. 1‑26.