Dictionnaire de philosophie/Julien Offray de La Mettrie
Julien Offray de La Mettrie est né à Saint-Malo le 19 décembre 1709 — une tradition biographique ancienne, issue de l'éloge funèbre rédigé par Frédéric II, a longtemps diffusé la date du 25 décembre —, dans une famille de commerçants aisés. Après des études de rhétorique au collège de Coutances, puis de philosophie à Paris, il se tourna vers la médecine et soutint sa thèse de doctorat à Reims en 1733. Il se rendit ensuite à Leyde pour suivre l'enseignement du plus célèbre clinicien de l'époque, Herman Boerhaave, dont il devint le traducteur français et le disciple. De retour en France, il exerça la médecine à Saint-Malo, puis fut nommé médecin des Gardes françaises et participa à plusieurs campagnes militaires, notamment celle de Flandre durant la guerre de Succession d'Autriche. C'est durant un épisode de fièvre chaude contracté au siège de Fribourg, en 1744, qu'il fit, selon son propre récit, l'observation qui allait orienter toute sa réflexion philosophique : il constata sur lui-même que les opérations de la pensée dépendaient étroitement de l'état du corps, et que la fièvre altérait profondément le cours des idées et des sentiments. Cette expérience clinique, banale en apparence, devint le point de départ d'une méditation philosophique qui ne cessa de se déployer jusqu'à sa mort.
Cette méditation inaugura une série d'ouvrages qui, en l'espace de quelques années, valurent à La Mettrie une notoriété scandaleuse et un exil sans retour. Son Histoire naturelle de l'âme (1745), publiée sous le masque d'une traduction anglaise fictive, fut condamnée à être lacérée et brûlée par arrêt du Parlement de Paris le 7 juillet 1746. L'Homme machine, publié anonymement à Leyde chez Élie Luzac fils fin 1747 sous la date de 1748, subit le même sort aux Provinces-Unies et suscita un tollé si violent que La Mettrie dut fuir les Pays-Bas. Il trouva refuge à la cour de Berlin, où Frédéric II de Prusse, amateur d'esprits libres et protecteur des philosophes persécutés, le nomma lecteur du roi et membre de l'Académie royale des sciences et belles-lettres. Il y poursuivit une activité philosophique intense jusqu'à sa mort, survenue le 11 novembre 1751, vraisemblablement à la suite d'un repas trop copieux. La légende, soigneusement entretenue par ses adversaires, en fit une mort exemplaire, celle d'un épicurien puni par son propre vice ; Frédéric II, dans l'éloge funèbre qu'il rédigea lui-même, s'employa au contraire à rendre hommage à l'homme et au penseur.
L'œuvre philosophique de La Mettrie, composée en moins d'une dizaine d'années, forme un ensemble cohérent dont les différents volets — théorie de la matière, psychophysiologie, morale hédoniste, spéculations cosmogoniques — s'articulent autour d'une intuition centrale : l'être humain est un être de nature, entièrement soumis aux lois de l'organisation corporelle, et c'est dans cette organisation, et non dans une substance spirituelle séparée, qu'il faut chercher le principe de la pensée, du sentiment et du bonheur. Par la hardiesse de ses thèses, par la vivacité polémique de son écriture et par sa position singulière à la croisée de la médecine et de la métaphysique, La Mettrie occupe une place à part dans le matérialisme des Lumières, en amont de d'Holbach et de Diderot, et en marge de l'Encyclopédie, à laquelle il n'a pas contribué. Ses ouvrages, publiés en ordre dispersé et dans des circonstances souvent précipitées, se laissent néanmoins rassembler autour de quelques thèses fondamentales qu'il importe de restituer dans leur enchaînement.
La formation médicale et l'héritage de Boerhaave
[modifier | modifier le wikicode]L'itinéraire intellectuel de La Mettrie ne se comprend pas indépendamment de sa formation de médecin. Le séjour à Leyde auprès de Boerhaave, qui dura environ un an, fut l'événement intellectuel fondateur de sa carrière. Boerhaave représentait alors une synthèse originale de la tradition iatromécaniste, héritée de Borelli et de Baglivi, et de l'observation clinique à la manière hippocratique. Il concevait le corps humain comme une machine hydraulique dont il importait de comprendre les ressorts, les fluides et les solides, sans recourir à des principes occultes ni à des qualités cachées. La Mettrie traduisit en français plusieurs de ses traités — les Institutiones medicae, les Aphorismes, le Traité de la matière médicale — et ce travail de traduction fut aussi un travail d'appropriation philosophique. De Boerhaave, La Mettrie retint la conviction que la médecine, fondée sur l'observation et l'expérience, constitue la seule voie légitime pour connaître la nature humaine, et que les philosophes qui n'ont pas été médecins ont « parcouru le labyrinthe de l'homme » en aveugles, sans rien y découvrir de certain.
Cette confiance dans la médecine comme voie royale vers la connaissance de l'homme se doublait, chez La Mettrie, d'une pratique effective et d'une observation aiguë. Ses premières publications furent des ouvrages strictement médicaux, à commencer par le Traité du vertige (1737), qui décrit les symptômes, les causes et les traitements de cette affection, ainsi que des observations cliniques tirées de son expérience militaire. Plus tard, une fois installé à Berlin, il composa l'Ouvrage de Pénélope, ou Machiavel en médecine (1748-1750), satire virulente des charlatans, des facultés de médecine et des pratiques médicales de son temps, qui acheva de lui aliéner ses anciens confrères. Mais il est significatif que, même dans ses écrits les plus spéculatifs, La Mettrie ne cesse d'invoquer l'autorité de la clinique, de l'anatomie comparée et de la physiologie : ses arguments philosophiques reposent presque toujours sur des observations pathologiques, sur des cas de maladie ou de folie, sur les effets des substances (opium, café, vin, viande crue) ou des états corporels (fièvre, grossesse, sommeil, jeûne, continence) sur la pensée et le caractère. Le médecin n'abandonne jamais le philosophe ; il lui fournit au contraire son arsenal de preuves.
Il faut cependant noter que l'héritage de Boerhaave, tel que La Mettrie se le réappropria, dépasse largement les intentions du maître. Boerhaave lui-même n'était nullement matérialiste ; il admettait l'existence d'une âme immatérielle et n'étendait le mécanisme qu'au domaine du corps. C'est La Mettrie qui franchit le pas en appliquant au domaine de l'esprit les principes que Boerhaave réservait au corps, et en tirant de la méthode expérimentale des conclusions métaphysiques que le prudent clinicien hollandais se serait bien gardé de formuler. Haller, l'autre grand élève de Boerhaave, avec lequel La Mettrie entretint des relations d'abord amicales puis orageuses, ne pardonna jamais à son ancien condisciple d'avoir compromis par ses audaces philosophiques la respectabilité de l'école de Leyde.
La théorie de la matière et de l'âme sensitive
[modifier | modifier le wikicode]Le premier ouvrage où La Mettrie expose de manière systématique sa philosophie de la nature est l'Histoire naturelle de l'âme (1745) — même s'il avait déjà abordé des questions non strictement médicales dans des écrits antérieurs, tels que les Essais sur l'esprit et les beaux-esprits. La Mettrie remania cet ouvrage sous le titre de Traité de l'âme pour l'édition des Œuvres philosophiques de 1751, où il figure comme « second mémoire ». C'est le texte le plus systématique de La Mettrie, celui où il pose les fondements ontologiques de son matérialisme avec le plus de rigueur scolaire. L'ouvrage comprend quinze chapitres organisés en une progression méthodique, de la matière en général jusqu'aux facultés intellectuelles de l'homme, en passant par les propriétés mécaniques passives, la puissance motrice, la faculté sensitive et les différents degrés de l'âme. Il s'ouvre par une déclaration d'humilité épistémologique qui est aussi un programme : l'essence de l'âme, comme celle de la matière, est et restera inconnue. « L'âme et le corps ont été faits ensemble dans le même instant, et comme d'un seul coup de pinceau. » Celui qui veut connaître les propriétés de l'âme doit donc rechercher celles qui se manifestent dans les corps, dont l'âme est le « principe actif ». Le seul guide en cette recherche, ce sont les sens : « Voilà mes philosophes. »
La Mettrie distingue, dans la matière considérée en elle-même et indépendamment de toute forme particulière, deux types de propriétés. Les premières sont passives et dérivent de l'étendue : grandeur, figure, repos, situation. Ce sont les propriétés mécaniques que les cartésiens reconnaissaient à la matière. Les secondes sont actives : la puissance motrice et la faculté de sentir. C'est sur ce point que la rupture avec le cartésianisme est la plus nette. Pour Descartes et ses disciples, la matière se réduisait à l'étendue et n'avait par elle-même aucune force ; le mouvement devait lui être communiqué de l'extérieur par Dieu, et la pensée appartenait à une substance radicalement distincte, la res cogitans. La Mettrie, en s'appuyant sur la tradition aristotélicienne et sur certains modernes (il cite Goudin, théologien thomiste du dix-septième siècle), soutient au contraire que la matière possède en elle-même une « puissance motrice » et une « faculté de sentir » qui sont des propriétés essentielles, aussi anciennes que l'étendue elle-même. La matière n'est pas le simple réceptacle inerte que les cartésiens décrivaient ; elle contient en puissance toutes les formes que le mouvement actualise, y compris les formes les plus complexes de la vie et de la sensibilité. En reprenant les termes d'Aristote, La Mettrie déclare que « si la matière est la mère des formes, elle ne l'est que par son mariage avec la force motrice même ».
De cette ontologie de la matière découle une théorie de l'âme conçue non pas comme une substance distincte, mais comme une forme, c'est-à-dire une modification, de la matière organisée. L'âme est le nom que l'on donne au « principe moteur » qui fait battre le cœur, sentir les nerfs et penser le cerveau. La Mettrie ne prétend pas avoir percé le mystère de ce principe ; il se borne à montrer que l'on peut en étudier les propriétés sans recourir à la notion d'une substance immatérielle. La démonstration procède par degrés : La Mettrie examine tour à tour l'âme « végétative » (les fonctions de nutrition, de croissance et de reproduction, communes à tous les vivants), l'âme « sensitive » (les sensations, la mémoire, l'imagination, les passions, communes aux animaux et à l'homme) et l'âme « raisonnable » (les perceptions, la réflexion, le jugement, le raisonnement, propres à l'homme). À chaque étape, il s'efforce de montrer que les facultés dites « supérieures » ne sont que des développements et des complications des facultés « inférieures », et que toutes dépendent en dernière instance de l'organisation corporelle — de la finesse des fibres nerveuses, de la consistance du cerveau, de la circulation des fluides.
Le chapitre sur la faculté sensitive de la matière est le cœur du Traité de l'âme. La Mettrie y entreprend de montrer que la sensibilité n'est pas un privilège de l'âme immatérielle, mais une propriété inhérente à la matière organisée d'une certaine façon. Il analyse le mécanisme des sensations, les lois qui les régissent — notamment le principe selon lequel les sensations ne font pas connaître la nature des corps tels qu'ils sont en eux-mêmes, mais seulement les modifications que les objets extérieurs produisent dans nos organes —, la diversité anatomique des organes sensoriels et ses conséquences sur la diversité des perceptions, et conclut que « l'être sensitif est par conséquent matériel ». La Mettrie anticipe ici, dans un langage encore tributaire de la scolastique aristotélicienne, des thèses que Condillac développera de manière plus rigoureuse dans le Traité des sensations (1754). Mais à la différence de Condillac, La Mettrie ne se contente pas de dériver les opérations de l'esprit de la sensation transformée ; il les ancre systématiquement dans la physiologie du cerveau et du système nerveux, et il n'hésite pas à en tirer des conséquences matérialistes que l'abbé Condillac se gardera bien de formuler.
Le Traité se clôt par un chapitre consacré aux « histoires » qui confirment que toutes nos idées viennent des sens : le sourd de Chartres, découvrant le monde sonore après avoir recouvré l'ouïe ; l'aveugle-né opéré par le chirurgien Cheselden, qui dut apprendre à voir comme un enfant apprend à parler ; un enfant trouvé parmi les ours, réduit à un état quasi animal faute d'éducation ; la méthode d'Amman pour apprendre aux sourds à parler. Ces cas cliniques et anthropologiques, que La Mettrie emprunte en partie à la littérature médicale et philosophique de son temps, servent de preuves empiriques à la thèse centrale : privé de ses organes sensoriels ou de l'éducation qui les développe, l'homme ne possède aucune idée. Il n'y a pas d'idées innées ; tout vient de l'expérience et de l'organisation, et la « foi seule peut fixer notre croyance sur la nature de l'âme raisonnable ».
L'Homme machine
[modifier | modifier le wikicode]L'Homme machine est l'ouvrage le plus célèbre et le plus controversé de La Mettrie. Publié anonymement à Leyde chez Élie Luzac fils et mis en circulation fin 1747 sous la date de 1748, dédié dans une longue épître liminaire à Albrecht von Haller — qui s'empressa de récuser cette dédicace embarrassante et de dénoncer publiquement l'ouvrage —, le texte est un essai relativement bref, d'une centaine de pages, rédigé dans un style vif, déclamatoire, volontiers provocateur, très éloigné de l'exposition méthodique du Traité de l'âme. La dédicace elle-même est un morceau de bravoure : La Mettrie y célèbre les plaisirs de l'étude, la volupté intellectuelle du savant, la supériorité des jouissances de l'esprit sur celles des sens — autant de thèmes qui annoncent sa philosophie morale ultérieure.
La thèse centrale du livre est annoncée dès les premières pages : il n'existe que deux systèmes possibles sur l'âme de l'homme, le matérialisme et le spiritualisme. Le premier se recommande par sa cohérence et par sa conformité à l'expérience ; le second n'est qu'un édifice de mots. La Mettrie récuse d'emblée le cartésianisme et son dualisme des substances, les monades de Leibniz (« une hypothèse inintelligible » qui a « plutôt spiritualisé la matière que matérialisé l'âme »), et la prudence de Locke, qui s'est demandé si la matière pourrait penser sans oser franchir le pas. La Mettrie se propose de montrer, non pas que l'âme est matérielle — car l'essence de la matière nous est inconnue —, mais que toutes les opérations attribuées à l'âme s'expliquent par la seule organisation du corps. L'expérience et l'observation, et non la spéculation métaphysique, doivent servir de guides : « Prenons donc le bâton de l'expérience, et laissons là l'histoire de toutes les vaines opinions des philosophes. »
L'argumentation repose sur l'accumulation méthodique d'observations montrant la dépendance de la pensée et du caractère à l'égard des états corporels. La Mettrie passe en revue, avec une abondance d'exemples tirés de la médecine et de l'histoire, les effets du tempérament, des humeurs, des maladies, du sommeil, de l'alimentation, du climat, de l'âge et du sexe sur les facultés mentales. La mélancolie, la bile, le phlegme « font de chaque homme un homme différent ». Dans les maladies, « tantôt l'âme s'éclipse et ne montre aucun signe d'elle-même ; tantôt on diroit qu'elle est double, tant la fureur la transporte ; tantôt l'imbécillité se dissipe, et la convalescence d'un sot fait un homme d'esprit ». Les paralytiques croient sentir des membres qu'ils n'ont plus ; les fous s'imaginent transformés en loups-garous ou en vampires ; les hystériques et les hypochondriaques témoignent de l'empire du viscère sur le cerveau. L'opium, le café, le vin agissent directement sur l'état de l'âme. La grossesse altère les jugements moraux au point de faire commettre les actes les plus contraires à la nature. Le bailli suisse Steiguer de Wittighofen était le plus intègre des juges à jeun, mais après un grand dîner, il était homme à faire pendre l'innocent comme le coupable. La viande crue rend les animaux féroces, et les hommes le deviendraient par la même nourriture. La conclusion s'impose : « les divers états de l'âme sont toujours corrélatifs à ceux du corps ».
La Mettrie fait ensuite appel à l'anatomie comparée pour montrer la continuité entre l'homme et l'animal. La structure du cerveau est fondamentalement la même chez l'homme et chez les quadrupèdes, les oiseaux, et même les poissons ; la différence n'est que de degré : l'homme a proportionnellement plus de cerveau, et un cerveau plus plissé et plus tortueux, que les autres espèces. L'intelligence, la docilité, la sagacité des animaux croissent avec le volume et la complexité de cet organe. Le corps calleux, où Lancisi avait placé le siège de l'âme — opinion que La Peyronie illustra ensuite par de nombreuses expériences —, est plus développé chez l'homme que chez le singe, chez le singe que chez le chien, et ainsi de suite. Il s'ensuit qu'entre l'homme et l'animal, la différence n'est pas de nature mais de degré d'organisation. La Mettrie envisage même, dans une spéculation hardie, la possibilité d'apprendre à parler à un grand singe en le soumettant à la méthode d'Amman pour les sourds-muets — spéculation qui témoigne de la radicalité de sa pensée sur la continuité entre l'homme et l'animal.
La formule qui donne son titre à l'ouvrage n'apparaît qu'après cette longue préparation empirique : « L'homme est une machine si composée, qu'il est impossible de s'en faire d'abord une idée claire, et conséquemment de la définir. » Mais le terme de « machine » ne doit pas être entendu au sens strictement cartésien d'un automate à rouages. La Mettrie insiste sur le fait que « le corps humain est une machine qui monte elle-même ses ressorts », une « vivante image du mouvement perpétuel ». La machine humaine est auto-organisée, autorégulée ; elle n'a pas besoin d'un principe extérieur pour se mettre en mouvement. Les aliments entretiennent ce que la fièvre excite ; le sang circule par lui-même ; les organes exercent spontanément leurs fonctions. C'est en cela que le matérialisme de La Mettrie se distingue du mécanisme cartésien : la matière organisée possède en elle-même le principe de son activité. L'âme n'est pas un pilote dans un navire, mais le mouvement même du navire ; elle « s'endort avec le corps » et « suit les progrès du corps, comme ceux de l'éducation ».
L'ouvrage se termine par des considérations sur les rapports entre la science naturelle et la religion. La Mettrie adopte une stratégie argumentative subtile : il soutient que si la révélation est authentique, elle ne saurait contredire la nature, puisque Dieu est l'auteur de l'une et de l'autre. « L'expérience seule peut rendre raison de la foi. » Mais ce concordisme de façade ne trompe personne : la conclusion réelle du livre est que l'hypothèse d'une âme immatérielle est inutile, et que l'homme peut être pleinement compris comme un être de nature, sans recours à la théologie. La Mettrie va même plus loin : l'athéisme n'est pas incompatible avec la moralité. Le matérialiste n'a nul besoin de craindre un enfer pour bien agir ; c'est même lui, selon La Mettrie, qui a le moins de raisons de nuire, puisqu'il ne compte sur aucune rémission future de ses fautes et qu'il sait que le bonheur ici-bas est le seul bien auquel il puisse prétendre.
Matérialisme, athéisme et religion
[modifier | modifier le wikicode]La question des rapports entre le matérialisme de La Mettrie et la religion mérite un examen attentif, car elle éclaire la singularité de sa position parmi les philosophes du dix-huitième siècle. À la différence des déistes comme Voltaire, qui combattaient l'Église tout en maintenant l'existence d'un Dieu créateur et législateur de la nature, La Mettrie est l'un des premiers philosophes des Lumières françaises à soutenir, quoique avec des précautions rhétoriques, que l'hypothèse de Dieu est inutile à l'explication de la nature et à la fondation de la morale. L'univers se suffit à lui-même ; la matière, dotée de puissance motrice et de sensibilité, n'a besoin d'aucun agent extérieur pour se mettre en mouvement et pour produire les formes les plus complexes de la vie et de la pensée.
La Mettrie ne développe pas cependant une argumentation anti-théologique systématique, à la manière dont d'Holbach le fera dans le Système de la nature (1770). Son athéisme, s'il en est un, procède moins d'une démonstration en règle de l'inexistence de Dieu que d'un constat d'inutilité : la notion de Dieu n'ajoute rien à notre compréhension de la nature, et elle encombre la recherche philosophique de préjugés dont il convient de se débarrasser. Dans L'Homme machine, La Mettrie adopte une stratégie oblique : il feint de maintenir la compatibilité entre la science de la nature et la révélation, tout en montrant, par le détail de son argumentation, que cette compatibilité est purement formelle. Si la nature suffit à tout expliquer, la révélation n'a plus d'objet. La conclusion implicite est que l'athéisme est la position la plus cohérente, même si La Mettrie évite le plus souvent de la formuler en ces termes.
Sur la question de la morale sans Dieu, La Mettrie avance une thèse qui le distingue de presque tous ses contemporains. Là où les autres philosophes matérialistes s'efforcent de montrer que la morale peut être fondée sur la raison naturelle, sur l'intérêt bien entendu ou sur le sentiment de sympathie — autant de substituts séculiers de la morale religieuse —, La Mettrie conteste la nécessité même d'un fondement moral universel. Le bonheur étant une affaire d'organisation, et l'organisation variant d'un individu à l'autre, il n'y a pas de recette universelle du bien-vivre. Les « vertus sociales », c'est-à-dire le respect d'autrui et la bienveillance, suffisent au fonctionnement de la société ; elles n'ont pas besoin d'être garanties par un Dieu rémunérateur, ni même par un système philosophique. Cette position, dans laquelle certains commentateurs ont pu voir une anticipation de formes modernes de relativisme moral, fut jugée nihiliste et dangereuse par les philosophes du temps, qui voyaient dans le matérialisme athée de La Mettrie un péril pour l'ordre social qu'ils cherchaient à réformer, non à détruire.
La continuité des êtres : L'Homme plante et Les Animaux plus que machines
[modifier | modifier le wikicode]Dans les ouvrages qui suivent L'Homme machine, La Mettrie prolonge et diversifie sa réflexion sur la continuité entre les différents règnes de la nature. L'Homme plante (1748) est un bref essai, divisé en trois chapitres, dans lequel La Mettrie établit un parallèle systématique entre le règne végétal et le règne animal. Les racines correspondent aux intestins, la tige au corps, les feuilles aux poumons, les fleurs aux organes de la reproduction. L'analogie n'est pas seulement morphologique ; elle est fonctionnelle : la nutrition, la croissance, la reproduction obéissent dans les deux règnes aux mêmes principes généraux. L'homme est une plante qui marche, comme la plante est un homme enraciné. L'intention de La Mettrie n'est pas de rabaisser l'homme au rang du végétal, mais de montrer que la nature ne fait pas de sauts, que les transitions entre les formes du vivant sont graduelles, et que l'homme ne saurait être isolé de la grande chaîne des êtres. Cette idée de continuité, héritée de la tradition de l'échelle des êtres (scala naturae) chère à Leibniz et à Bonnet, reçoit chez La Mettrie une coloration matérialiste : la continuité n'est plus l'expression d'un ordre providentiel, mais le résultat du jeu uniforme de la matière organisée selon des degrés de complexité croissants.
Les Animaux plus que machines (1750) est un texte plus complexe et plus ironique, dont le titre est à entendre comme un retournement polémique de la thèse cartésienne de l'animal-machine. L'argument est le suivant : si les animaux ne sont que des machines dépourvues d'âme, comme le soutenait Descartes, alors l'homme n'est lui aussi qu'une machine, comme La Mettrie l'a montré dans L'Homme machine. Mais si l'on refuse cette conséquence pour l'homme et qu'on lui reconnaît une âme, il faut par analogie la reconnaître aussi aux animaux, qui possèdent les mêmes organes, les mêmes sens, les mêmes facultés de perception, de mémoire et de jugement. Sous couvert de défendre le spiritualisme et l'existence d'une âme immatérielle chez les animaux — thèse qu'il attribue au médecin Tralles de Breslau, qu'il feint d'approuver pour mieux la réfuter par l'absurde —, La Mettrie démontre en réalité que tous les arguments en faveur de l'âme immatérielle conduisent à des difficultés insolubles. Si l'âme voit sans le cerveau, entend sans l'oreille, sent sans les nerfs, comment expliquer que les maladies du cerveau abolissent la pensée ? Le texte est un exercice de virtuosité ironique qui a dérouté plus d'un lecteur.
L'argument principal porte sur la continuité entre l'homme et l'animal. L'anatomie comparée révèle « les mêmes parties, les mêmes fonctions ; c'est partout le même jeu, le même spectacle ». Les sens internes « ne manquent pas plus aux animaux que les externes » ; ils sont donc « doués comme nous de toutes les facultés spirituelles qui en dépendent, je veux dire de la perception, de la mémoire, de l'imagination, du jugement, du raisonnement ». La parole seule manque aux animaux, et cette absence s'explique par un défaut anatomique, non par un défaut d'âme. Les animaux rêvent, se souviennent, craignent, se réjouissent, choisissent les moyens les plus propres à atteindre leurs fins : autant de signes qui prouvent que « notre vanité, en leur assignant l'instinct, pour nous décorer de cet être bizarre, inconstant et volage, nommé la raison, nous a plus distingués de nom que d'effet ».
Le Système d'Épicure : spéculations cosmogoniques
[modifier | modifier le wikicode]Le Système d'Épicure, publié dans les Œuvres philosophiques de 1751, est un texte bref composé d'aphorismes numérotés, dans lequel La Mettrie s'aventure sur le terrain de la cosmogonie et de l'origine des espèces. Issu d'un remaniement des Réflexions philosophiques sur l'origine des animaux (1750), il développe une hypothèse transformiste d'inspiration lucrétienne, selon laquelle les formes actuelles du vivant résultent d'un long processus d'essais et d'erreurs de la nature, sans dessein ni providence.
Le point de départ est un aveu d'ignorance lucide : les causes premières nous sont inaccessibles ; « les premiers ressorts nous sont cachés, et le seront vraisemblablement toujours ». Mais cette ignorance, loin de décourager la recherche, libère la spéculation. La Mettrie compare la nature à un enfant qui, avec une pipe et de l'eau savonneuse, produit des bulles colorées : « elle prend, sans y songer, les moyens les plus simples pour opérer ». Il en coûte aussi peu à la nature pour produire un prince que pour faire éclore un brin d'herbe ; « un peu de boue, une goutte de morve, forme l'homme et l'insecte ». L'air contient des « graines ou semences, tant animales que végétales », qui se développent lorsqu'elles rencontrent des conditions favorables. La terre elle-même a pu servir de « matrice » aux premières générations d'êtres vivants, y compris les êtres humains, tout comme elle sert encore aujourd'hui de matrice aux végétaux.
Mais la nature, à ses débuts, n'a pas produit d'emblée des êtres parfaits. « Les premières générations ont dû être fort imparfaites. Ici l'œsophage aura manqué ; là l'estomac, la vulve, les intestins, etc. » Seuls les individus pourvus de tous les organes nécessaires à la survie et à la reproduction ont pu se perpétuer ; les autres ont péri sans descendance. « La perfection n'a pas plus été l'ouvrage d'un jour pour la nature que pour l'art. » La Mettrie illustre cette idée par un cas clinique contemporain qu'il a observé : celui d'une femme née sans aucun organe génital ni sexuel, « animal indéfinissable, tout à fait châtré dans le sein maternel », dépourvue de vulve, de clitoris, de vagin et de matrice. Si de telles erreurs de la nature se produisent encore aujourd'hui, combien ont-elles dû être plus fréquentes dans les temps reculés où les générations étaient « incertaines, difficiles, mal établies, et plutôt des essais que des coups de maître » ?
Cette esquisse d'une sélection naturelle avant la lettre — La Mettrie reprend ici directement l'argument d'Empédocle tel que le rapporte Lucrèce au livre V du De rerum natura — a souvent été relevée par les historiens des sciences. Il convient toutefois de ne pas en exagérer la portée : La Mettrie ne dispose ni du concept de variation héréditaire, ni de celui de durée géologique, ni de celui de mécanisme sélectif au sens darwinien. Sa cosmogonie reste dans le cadre d'une physique spéculative, plus proche de la mythologie naturelle des anciens que de la biologie moderne. Mais l'idée que les formes actuelles du vivant résultent d'un processus aveugle, sans plan ni intention, et que la nature procède par combinaisons fortuites dont seules les plus viables se conservent, fait du Système d'Épicure un jalon remarquable dans l'histoire de la pensée transformiste.
La morale du bonheur : La Volupté, l'Anti-Sénèque et L'Art de jouir
[modifier | modifier le wikicode]La pensée morale de La Mettrie représente peut-être l'aspect le plus original et le plus incompris de son œuvre. Elle se déploie principalement dans trois textes : La Volupté — publiée sous des titres voisins et dans des versions successives à partir de 1745-1746, d'abord comme De la Volupté, puis sous le titre L'École de la Volupté —, l'Anti-Sénèque ou Discours sur le bonheur (1748-1751) et L'Art de jouir (1751). Ces ouvrages, qui furent ceux qui suscitèrent le plus d'indignation — même parmi les philosophes des Lumières —, développent un hédonisme naturaliste dont la cohérence avec le matérialisme de L'Homme machine est rigoureuse : si l'homme est tout entier un être de nature, si la pensée et le sentiment dépendent de l'organisation corporelle, alors le bonheur ne saurait résider dans l'exercice de facultés prétendument indépendantes du corps, mais dans le bon usage de la sensibilité naturelle.
La Volupté, dont la première version parut dès 1745 sous le titre De la Volupté avant d'être reprise et augmentée sous le titre L'École de la Volupté, fut publiée sous le pseudonyme du « chevalier de M***, capitaine au régiment Dauphin ». C'est une célébration littéraire du plaisir, écrite dans le style galant de l'époque, qui emprunte la forme d'un discours adressé à une amante et parsemé d'hommages aux écrivains voluptueux — Voltaire, Crébillon, Chaulieu, Gresset, Bernis, Piron, Pétrone, Lucrèce. La Mettrie y distingue deux catégories d'auteurs : ceux qui sont « obscènes et dissolus » et ceux qui sont « des maîtres de volupté plus épurée ». Il se range parmi les seconds. Le texte, qui peut paraître n'être qu'un exercice de littérature galante, a en réalité une fonction programmatique : il annonce que la volupté, loin d'être un objet indigne de la philosophie, en est le sujet le plus noble, puisque le bonheur est la fin naturelle de l'homme. L'originalité de La Mettrie est de lier inextricablement la réflexion sur le plaisir à la réflexion sur le corps : l'imagination voluptueuse procure des jouissances aussi réelles que celles des sens, car l'imagination n'est elle-même qu'un état du corps.
C'est dans l'Anti-Sénèque que La Mettrie développe le plus systématiquement sa philosophie morale. Le titre indique l'adversaire : les stoïciens, et à travers eux tous les moralistes qui font consister le souverain bien dans le renoncement aux passions, le mépris de la douleur et du plaisir, l'indifférence aux biens extérieurs. Sénèque avait défini le bonheur comme la vie selon la vertu, accompagnée de la connaissance de la vérité, libre de toute crainte et de tout désir. « Que nous serons anti-stoïciens ! » proclame La Mettrie. « Ces philosophes sont sévères, tristes, durs ; nous serons doux, gais, complaisants. Tout âme, ils font abstraction de leur corps ; tout corps, nous ferons abstraction de notre âme. Ils se montrent inaccessibles au plaisir et à la douleur ; nous nous ferons gloire de sentir l'un et l'autre. » Le programme est clair : fonder une morale sur le corps, le sentiment et la nature, contre la morale de la vertu abstraite et du renoncement.
La thèse fondamentale de l'Anti-Sénèque est que le bonheur n'est pas une conquête de la volonté ou de la raison, mais un état du corps, une « modification qui nous plaît ». Nos organes sont susceptibles d'un sentiment qui nous fait aimer la vie. « Si l'impression de ce sentiment est courte, c'est le plaisir ; plus longue, c'est la volupté ; permanente, on a le bonheur ; c'est toujours la même sensation, qui ne diffère que par sa durée et sa vivacité. » Le bonheur le plus stable est donc le « bonheur organique », celui qui dépend de la constitution corporelle, du tempérament, de l'organisation : certains hommes sont naturellement heureux, par le seul jeu de leur machine, sans avoir besoin de richesses, de gloire, de science ni même de philosophie. La Mettrie va jusqu'à soutenir que les « heureux imbéciles » sont souvent plus heureux que les gens d'esprit, car « il semble que l'esprit donne la torture au sentiment ». Les animaux eux-mêmes, lorsqu'ils sont en bonne santé et que leurs appétits sont satisfaits, goûtent le sentiment agréable attaché à cette satisfaction et sont heureux à leur manière. Sénèque le niait en vain, sous prétexte que les animaux n'ont pas la connaissance intellectuelle du bonheur — « comme si les idées métaphysiques influaient sur le bien-être ».
La Mettrie tire de ces prémisses des conséquences morales qui choquèrent profondément ses contemporains. Si le bonheur dépend de l'organisation, il ne saurait être réservé aux « gens de bien » ; il y en aura, dit-il, « pour les méchants comme pour les bons ». Le remords lui-même n'est qu'une habitude de l'éducation, un pli imprimé à l'organisme par les préjugés de l'enfance, dont le philosophe peut et doit se libérer au flambeau de la raison. « On peut être heureux, j'en conviens, en ne faisant point ce qui donne des remords ; mais par là on s'abstient souvent de ce qui fait plaisir, de ce que demande la nature. » Le vrai bonheur consiste à ne se priver de rien qui ne fasse tort à personne, et à ne pas se repentir du plaisir qu'on a eu. L'illusion elle-même — qu'elle soit produite par des médicaments, par des rêves ou par la folie — est une source légitime de bonheur, puisqu'elle procure des sensations réellement agréables : « s'il m'est permis de le dire », écrit La Mettrie, le rêve et la folie offrent parfois un bonheur plus constant que la veille et la raison.
Ces thèses valurent à La Mettrie la réprobation unanime de ses contemporains, y compris des philosophes les plus matérialistes. Diderot dénonça la dissolution de ses mœurs et le désordre de ses idées ; Voltaire se distancia publiquement de lui ; d'Holbach ne le mentionna pas dans le Système de la nature. Le reproche principal portait sur le fait que La Mettrie, en dissociant le bonheur de la vertu et en soutenant que les méchants peuvent être heureux, sapait les fondements de la morale sociale que les autres philosophes s'efforçaient de reconstruire sur des bases séculières. La Mettrie répondait que la vertu n'a pas besoin d'être fondée sur des illusions métaphysiques ou des menaces théologiques pour être pratiquée : les « vertus sociales », celles qui sont nécessaires à la vie en commun, suffisent au maintien de la société, et elles se fondent non sur des raisonnements, mais sur le sentiment naturel de bienveillance que la nature a placé dans la plupart des hommes.
L'Art de jouir, dernier texte moral de La Mettrie, est un hymne en prose à la volupté physique, célébrant sans détour les plaisirs des sens et de l'amour. Si le texte a souvent été lu comme un morceau de littérature libertine sans portée philosophique, il possède en réalité une fonction théorique : il illustre la thèse selon laquelle le plaisir est la fin naturelle de l'homme et que la philosophie n'a d'autre but que de contribuer au bonheur, dont les jouissances du corps font partie intégrante. En cela, il représente le complément pratique de la théorie formulée dans l'Anti-Sénèque.
La Vénus métaphysique : l'origine de l'âme
[modifier | modifier le wikicode]La Vénus métaphysique ou Essai sur l'origine de l'âme humaine (1752), publiée de manière posthume, pose un problème d'attribution qui n'a jamais été résolu de manière satisfaisante. Le texte porte la simple mention « par M.L. » ; l'édition Fayard le reproduit au sein des Œuvres philosophiques, mais une partie notable de la critique considère aujourd'hui que l'attribution à La Mettrie est incertaine et doit être accueillie avec une grande réserve. Le style de l'ouvrage, plus scolaire et plus prudent que celui des écrits authentifiés de La Mettrie, la tonalité leibnizienne de certains passages, et le maintien formel de la distinction entre l'âme et le corps, éloignent ce texte du matérialisme affiché dans L'Homme machine. Si l'on admet néanmoins de le mentionner dans le cadre d'une présentation du corpus lamettrien, c'est à titre d'hypothèse et avec les précautions qui s'imposent. L'ouvrage traite de la question de l'origine de l'âme humaine et passe en revue les différents systèmes philosophiques sur ce sujet : la préexistence des âmes (d'inspiration platonicienne, reprise par Leibniz dans le cadre de l'harmonie préétablie), la création particulière de chaque âme par Dieu au moment de la conception (thèse des créationnistes cartésiens et scolastiques), et le « tradux », c'est-à-dire la propagation de l'âme par les âmes des parents elles-mêmes.
La Vénus métaphysique défend, avec des précautions rhétoriques considérables, la possibilité du tradux, réinterprété de manière compatible avec la thèse de l'influx physique : les âmes des parents communiqueraient leur « force sensitive » au fœtus par le moyen de la génération, « comme un feu allumé par un autre feu, la liqueur séminale servant de véhicule ». L'acte de génération n'est pas un simple événement mécanique ; l'âme y participe avec une vivacité telle que ses forces sensitives se communiquent au nouvel être. L'auteur compare cette communication à l'aimantation : de même que l'aimant communique sa force magnétique au fer, l'âme des parents communique sa force sensitive au fœtus. L'intérêt de ce texte réside dans l'esquisse d'une continuité générative entre les êtres, où l'âme elle-même est conçue comme quelque chose qui se transmet et se propage naturellement, par les voies ordinaires de la reproduction. L'ouvrage reste cependant en retrait par rapport aux thèses les plus audacieuses de L'Homme machine, puisqu'il maintient formellement la distinction entre l'âme et le corps, tout en soutenant que cette distinction n'empêche pas une communication et une propagation des forces de l'une à travers l'autre.
Contextes philosophiques : le Discours préliminaire et l'Abrégé des systèmes
[modifier | modifier le wikicode]Le Discours préliminaire qui ouvre les Œuvres philosophiques de 1751 est un remaniement de la conclusion de l'Histoire naturelle de l'âme. C'est un texte programmatique dans lequel La Mettrie expose sa méthode et sa position dans le paysage philosophique de son temps. Il y réaffirme la primauté de l'expérience sur la spéculation, la nécessité de prendre la médecine et la physiologie pour guides dans l'étude de l'homme, et l'illégitimité des prétentions de la métaphysique traditionnelle à connaître l'essence des choses. Ann Thomson, qui en a donné une édition critique (1981), a montré que ce texte constituait le manifeste méthodologique de l'ensemble de l'entreprise lamettrienne.
L'Abrégé des systèmes pour faciliter l'intelligence du Traité de l'âme complète cette mise en perspective en passant en revue les principales positions philosophiques sur l'âme et la matière, d'Aristote à Leibniz en passant par Descartes, Malebranche, Locke et Spinoza. La Mettrie y montre que l'histoire de la philosophie est l'histoire d'un long débat entre ceux qui séparent l'âme du corps et ceux qui refusent cette séparation. Il se range du côté des seconds, tout en marquant ses distances avec chacun d'eux : il reproche à Aristote son obscurité, à Descartes son dualisme, à Leibniz ses « petits romans métaphysiques » (les monades et l'harmonie préétablie), à Spinoza un panthéisme qui n'est à ses yeux qu'un « athéisme masqué ». La seule philosophie qui trouve grâce à ses yeux est celle qui s'en tient aux faits observables, qui consulte l'expérience plutôt que les systèmes, et qui renonce à percer le mystère des substances pour se concentrer sur leurs propriétés manifestes.
Le style philosophique de La Mettrie
[modifier | modifier le wikicode]L'écriture de La Mettrie est l'un des traits les plus caractéristiques de sa pensée et l'une des raisons pour lesquelles elle a été longtemps sous-estimée. À l'exception du Traité de l'âme, qui adopte une forme relativement scolaire avec ses divisions en chapitres et paragraphes numérotés, la plupart de ses ouvrages sont rédigés dans un style libre, digressif, volontiers provocateur, mêlant l'argumentation philosophique, l'observation clinique, l'anecdote, la satire et la confidence personnelle. La Mettrie écrit comme un médecin qui pense et comme un homme de lettres qui s'amuse ; il n'hésite pas à parsemer ses textes de plaisanteries, de comparaisons triviales, de références littéraires (Pope, Voltaire, Montaigne, Pétrone, Virgile, Cicéron) et d'interpellations directes au lecteur. Ce style, qui a souvent déplu aux historiens de la philosophie soucieux de rigueur systématique, est inséparable de la démarche de La Mettrie : il exprime le refus de la solennité métaphysique, la volonté de traiter des questions les plus graves sur le ton de la conversation entre gens d'esprit, et la conviction que la philosophie ne doit pas être une mortification de l'entendement mais un exercice plaisant de la pensée.
Ce style explique aussi en partie les malentendus dont l'œuvre a fait l'objet. Ses contemporains ne surent pas toujours distinguer, dans ses textes, ce qui relevait de la thèse soutenue, ce qui appartenait à l'ironie, ce qui était provocation délibérée et ce qui n'était que jeu d'esprit. Le cas des Animaux plus que machines est à cet égard exemplaire : le texte, qui feint de défendre le spiritualisme contre le matérialisme, fut pris au premier degré par certains lecteurs, alors que son intention ironique est transparente pour qui le lit avec attention. L'ambiguïté constitutive de l'écriture lamettrienne, ce mélange de sérieux et de bouffonnerie, de rigueur argumentative et de désinvolture rhétorique, en fait à la fois la richesse et la difficulté.
Il faut ajouter que le rapport de La Mettrie à l'écriture est indissociable de son rapport à la médecine. Ses textes philosophiques procèdent souvent comme un examen clinique : ils accumulent les « cas », les observations de fait, les symptômes, avant de poser un diagnostic. Le philosophe raisonne comme le médecin au chevet du malade : il part de ce qu'il voit, de ce qu'il touche, de ce que le corps lui montre, et il en tire prudemment des conclusions qui restent toujours révisables. La Mettrie a d'ailleurs explicitement théorisé cette parenté entre la démarche médicale et la démarche philosophique : ce sont les médecins, dit-il, et non les théologiens ni les métaphysiciens, qui sont les « seuls physiciens » ayant « droit de parler » de l'âme. Leurs observations valent plus que tous les systèmes, parce qu'elles portent sur des réalités tangibles et non sur des abstractions verbales. Le style médical de La Mettrie — concret, descriptif, attentif aux détails corporels, parfois cru — est donc l'expression formelle d'une conviction philosophique profonde : il n'y a de connaissance véritable que celle qui passe par le corps.
L'unité d'une pensée
[modifier | modifier le wikicode]Les différents volets de l'œuvre de La Mettrie — ontologie de la matière, psychophysiologie, morale hédoniste, cosmogonie épicurienne — ne constituent pas des compartiments séparés, mais les développements logiques d'une intuition unique. Si la matière possède en elle-même la puissance motrice et la faculté de sentir, alors l'homme n'est qu'une organisation particulièrement complexe de cette matière sensible ; si l'homme n'est qu'une machine auto-organisée, alors ses opérations mentales — idées, volitions, passions — ne sont que des produits de cette organisation ; si les opérations mentales sont des produits de l'organisation, alors le bonheur, qui est une certaine qualité du sentiment, dépend lui aussi de l'organisation ; et si l'organisation actuelle des espèces résulte d'un long processus d'essais et d'erreurs de la nature, alors il n'y a pas de dessein providentiel, et l'homme est livré à lui-même pour trouver son bien dans les limites de sa constitution naturelle. Chaque ouvrage de La Mettrie s'emboîte dans les autres selon cette logique, et c'est ce qui donne à l'ensemble, malgré les disparités de ton et de méthode, une cohérence profonde.
On peut mesurer l'originalité de cette pensée en la comparant à celle des deux grands matérialistes qui lui succéderont : d'Holbach et Diderot. D'Holbach, dans le Système de la nature (1770), développera un matérialisme plus systématique, plus argumenté, mais aussi plus dogmatique et plus abstrait, qui perd le contact avec l'observation médicale et clinique qui faisait la force de La Mettrie. Diderot, dans le Rêve de d'Alembert (1769), reprendra l'idée d'une matière dotée de sensibilité et la poussera dans des directions neuves (la sensibilité universelle de la matière, le passage du minéral au vivant, la formation des monstres), mais sans développer la dimension morale avec l'audace de La Mettrie. Aucun des deux ne reprendra la thèse lamettrienne selon laquelle le bonheur peut se passer de la vertu et que les « méchants » peuvent être heureux — thèse que l'un et l'autre jugeaient ruineuse pour la cause de la philosophie. La Mettrie occupe ainsi une position singulière : l'un des tout premiers, dans l'ordre chronologique, à formuler un matérialisme complet au siècle des Lumières, il occupe aussi, parmi eux, une position particulièrement tranchée sur le terrain de la morale.
Réception et postérité
[modifier | modifier le wikicode]La réception de La Mettrie fut d'emblée marquée par le scandale et le rejet. De son vivant, il fut rejeté par toutes les institutions auxquelles il avait appartenu : la faculté de médecine, l'armée, les Provinces-Unies, où ses livres furent brûlés. Les philosophes des Lumières, qui partageaient pourtant certaines de ses prémisses, prirent soin de se démarquer de lui, jugeant son matérialisme trop cru, son hédonisme trop radical, et craignant que ses provocations ne compromettent la cause de la philosophie et de la tolérance. Voltaire, qui l'avait côtoyé à la cour de Berlin, le traita de « fou » dans ses lettres privées ; Diderot refusa toute parenté intellectuelle avec lui et le malmena dans plusieurs textes ; d'Holbach ne le revendiqua guère. Seul Frédéric II lui rendit durablement hommage. Cette mise au ban eut des effets durables : pendant plus d'un siècle, La Mettrie fut traité dans les histoires de la philosophie comme un auteur mineur, un provocateur sans profondeur, un médecin égaré dans la métaphysique.
La réévaluation de son œuvre est un phénomène relativement récent. Au vingtième siècle, les travaux d'Aram Vartanian, qui donna une édition critique de L'Homme machine en 1960 accompagnée d'une monographie sur les origines intellectuelles du texte, d'Ann Thomson, qui édita le Discours préliminaire en 1981 et publia par la suite une étude contextuelle de grande ampleur (Bodies of Thought, 2008), de Kathleen Wellman (La Mettrie : Medicine, Philosophy, and Enlightenment, 1992) et de Francine Markovits, qui révisa le texte de l'édition Fayard des Œuvres philosophiques (1987), ont contribué à faire reconnaître l'originalité et la cohérence de la pensée de La Mettrie. On s'est avisé que La Mettrie, loin d'être un épigone superficiel du matérialisme, en avait proposé l'une des premières formulations systématiques dans la France du dix-huitième siècle ; que sa théorie de la matière dotée de sensibilité anticipait les développements de d'Holbach et de Diderot ; que sa morale hédoniste posait des questions qui n'ont rien perdu de leur acuité philosophique ; et que ses spéculations sur la continuité des êtres et sur l'origine des espèces par essais et erreurs faisaient de lui un précurseur, si lointain soit-il, de la pensée transformiste.
La Mettrie reste aujourd'hui un penseur qui suscite le débat. Sa pensée est traversée par une tension que ses adversaires n'ont pas manqué de relever et que ses défenseurs s'efforcent de résoudre : entre un matérialisme qui réduit l'homme à son organisation corporelle et un hédonisme qui fait du plaisir le bien suprême, il y a une difficulté que La Mettrie n'a peut-être pas entièrement surmontée. Si tout est machine, si la pensée n'est qu'un jeu de ressorts, comment fonder la valeur du plaisir et la légitimité de la recherche du bonheur ? La réponse de La Mettrie, si l'on peut la formuler en termes qui ne sont pas exactement les siens, est que cette question est mal posée : le bonheur n'a pas besoin d'être « fondé » par la raison ou par la métaphysique ; il est un fait naturel, un état de l'organisme, et la philosophie n'a d'autre tâche que de lever les obstacles — préjugés, superstitions, morales ascétiques, crainte de la mort et de l'au-delà — qui empêchent l'homme de jouir de ce que la nature lui a donné. En cela, La Mettrie s'inscrit bien dans le mouvement général des Lumières, même si les moyens qu'il propose et les conclusions qu'il en tire ont toujours suscité de vives controverses, y compris parmi les philosophes qui partageaient ses prémisses.
On a pu noter que les développements contemporains des neurosciences et de la philosophie de l'esprit présentent certaines analogies lointaines avec des thèses de La Mettrie. L'idée que les états mentaux dépendent des états du cerveau, que la conscience est liée à l'organisation neuronale, que les émotions sont modelées par la chimie corporelle — autant de propositions dont on peut trouver, chez La Mettrie, une préfiguration partielle, formulée avec les moyens conceptuels de son temps. De même, la question du bonheur comme état physiologique, explorée par certains courants de la psychologie contemporaine, n'est pas sans parenté avec les intuitions de l'Anti-Sénèque sur le « bonheur organique ». Ces rapprochements doivent cependant être maniés avec précaution : La Mettrie ignorait la neurophysiologie moderne, et son vocabulaire (les « esprits animaux », les « fibres », les « humeurs ») appartient à une science révolue. Il n'y a pas de continuité directe entre l'homme-machine et les neurosciences contemporaines, mais plutôt une convergence de direction : chercher dans le corps l'explication de l'esprit, et dans la nature l'explication du bonheur. C'est cette orientation générale qui confère à l'œuvre de La Mettrie un intérêt qui dépasse celui de la simple curiosité historique.
Bibliographie
[modifier | modifier le wikicode]Sources primaires
[modifier | modifier le wikicode]- La Mettrie, Julien Offray de, Œuvres philosophiques, vol. 2 tomes, Paris, Fayard, coll. « Corpus des œuvres de philosophie en langue française », . — Édition de référence, qui reprend le texte de l'édition de Londres [Berlin], « chez Jean Nourse », 1751, la seule édition de ses œuvres réunies que La Mettrie ait donnée de son vivant. Le tome I contient le Discours préliminaire, L'Homme machine, le Traité de l'âme, l'Abrégé des systèmes, L'Homme plante, Les Animaux plus que machines et le Système d'Épicure. Le tome II contient le Traité du vertige, La Volupté, l'Anti-Sénèque ou Discours sur le bonheur, L'Art de jouir et la Vénus métaphysique.
- Vartanian, Aram (éd.), La Mettrie's L'Homme machine. A Study in the Origins of an Idea. Critical Edition with an Introductory Monograph and Notes, Princeton, Princeton University Press, . — Édition critique du texte de L'Homme machine, précédée d'une monographie sur les origines intellectuelles de l'ouvrage. L'introduction de Vartanian constitue à elle seule une étude de référence.
- Thomson, Ann (éd.), Materialism and Society in the Mid-Eighteenth Century. La Mettrie's Discours Préliminaire, Genève-Paris, Droz, . — Édition critique du Discours préliminaire accompagnée d'une étude contextuelle approfondie sur le matérialisme et la société au milieu du XVIIIe siècle.
Littérature secondaire
[modifier | modifier le wikicode]- Thomson, Ann, Bodies of Thought. Science, Religion, and the Soul in the Early Enlightenment, Oxford, Oxford University Press, . — Ouvrage de référence sur les débats autour de l'âme et de la matière pensante, de Locke à La Mettrie, situant la pensée de ce dernier dans le contexte intellectuel européen.
- Wellman, Kathleen, La Mettrie. Medicine, Philosophy, and Enlightenment, Durham, Duke University Press, . — Monographie qui met en lumière les racines médicales de la philosophie de La Mettrie et sa dette envers Boerhaave.
- Lémée, Pierre, Julien Offray de La Mettrie, sa vie, son œuvre, Mortain, . — Biographie ancienne mais utile pour les données factuelles et bibliographiques.
- Bloch, Olivier (dir.), Le Matérialisme du XVIIIe siècle et la littérature clandestine, Paris, Vrin, . — Recueil d'études situant le matérialisme lamettrien dans le contexte plus large de la littérature philosophique clandestine des Lumières.
- Israel, Jonathan, Radical Enlightenment. Philosophy and the Making of Modernity, 1650-1750, Oxford, Oxford University Press, . — La Mettrie y figure parmi les représentants du courant dit « radical » des Lumières européennes.
- Wolfe, Charles T., « La Mettrie and the Science of the Soul », in Journal of the History of Ideas. — Ainsi que divers articles du même auteur consacrés au matérialisme et à la sensibilité de la matière au XVIIIe siècle.