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Dictionnaire de philosophie/Moritz Schlick

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※ Moritz Schlick ※


Formation et origines (1882–1911)

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Friedrich Albert Moritz Schlick naît le 14 avril 1882 à Berlin dans une famille de la bourgeoisie cultivée. Après des études secondaires au Luisenstädtisches Realgymnasium, il s'inscrit à l'automne 1900 à la Königliche Friedrich-Wilhelms-Universität de Berlin pour y étudier la physique, les mathématiques, la chimie et la philosophie. L'intérêt pour les questions philosophiques s'était manifesté dès les années de lycée, à travers la lecture de Descartes, Schopenhauer, Nietzsche et Kant, tandis que l'enseignement scientifique orientait ses « tendances naturphilosophiques » naissantes vers une pensée plus disciplinée, en particulier par la découverte d'Ernst Mach. Néanmoins, Schlick ne songe pas un instant à faire de la philosophie l'objet principal de ses études universitaires : il considère que les questions philosophiques ultimes — celles qui touchent à l'homme et au sens de l'existence — doivent être travaillées de manière autonome, tandis que l'étude rigoureuse de la physique fournira les fondements sûrs dont toute réflexion sur la connaissance a besoin. C'est donc un besoin philosophique qui le conduit à la physique, et non l'inverse : il cherche dans la science exacte cette certitude « soustraite à la querelle des opinions » qu'il ne trouve pas dans les cours de philosophie auxquels il assiste sans profit.

Son maître en physique est Max Planck, dont les cours magistraux, déployés sur six semestres d'introduction aux différentes branches de la physique théorique, exercent sur lui une influence décisive. Schlick étudie également à Heidelberg et à Lausanne avant de revenir à Berlin pour y rédiger, sous la direction de Planck, une dissertation intitulée Über die Reflexion des Lichtes in einer inhomogenen Schicht, soutenue le 20 mai 1904 avec la mention magna cum laude. Ce travail, qui porte sur un problème spécial d'optique — la réflexion de la lumière dans une couche dont l'indice de réfraction varie continûment —, appartient encore entièrement à la physique théorique. Planck en approuve la rigueur formelle et en recommande l'acceptation. Mais déjà, ce qui intéresse Schlick dans la physique n'est pas le détail empirique : c'est l'architecture logique des théories, les « dernières formules dans lesquelles les événements peuvent être exprimés ». Tout le reste n'est, selon ses propres termes, que « porte et vestibule ».

Après la promotion, Schlick tente brièvement de poursuivre dans la recherche expérimentale, d'abord à Göttingen auprès de Woldemar Voigt, puis à nouveau à Heidelberg. Il reconnaît cependant que ce type de travail ne correspond pas à sa nature et que ses véritables capacités se situent du côté de la réflexion théorique et philosophique. La transition vers la philosophie s'opère progressivement entre 1905 et 1908. Schlick s'installe à Zurich à la fin de l'année 1907 — il a épousé Blanche Guy Hardy aux États-Unis à l'automne — et y entreprend des études de psychologie auprès de Gustav Störring. Sa première œuvre philosophique, la Lebensweisheit. Versuch einer Glückseligkeitslehre, avait été rédigée pour l'essentiel dès avant la fin de 1907, à Heidelberg, et paraît cette même année portant la date de 1908. Cette transition ne représente cependant pas une rupture : Schlick conserve la conviction que la philosophie doit être fondée sur la connaissance scientifique exacte, et que les questions philosophiques authentiques sont ultimement des questions empiriques susceptibles d'un traitement rigoureux.

La tentative de Schlick de s'habiliter à Zurich en philosophie échoue en 1909. La Faculté de philosophie, dont Störring est alors le doyen, émet un avis défavorable, et le Conseil de l'éducation du canton rejette le dossier au motif qu'il n'existe pas de besoin pour les matières demandées et que Schlick, ancien élève d'un Realgymnasium, ne peut attester de la connaissance du grec requise pour l'histoire de la philosophie grecque. La Lebensweisheit, seul ouvrage d'ampleur publié, est en outre jugée trop populaire pour servir de base à une habilitation académique. Mais cette période zurichoise (1907-1910) est déterminante pour sa formation intellectuelle : c'est là, dans le séminaire de psychologie de Störring et à travers ses lectures de Mach, Helmholtz, Poincaré, qu'il élabore les premiers éléments de sa conception de la connaissance comme désignation par des signes. Ses travaux sur la nature du temps et de l'espace — conservés dans des manuscrits datant de cette période — anticipent déjà les thèses de l'Allgemeine Erkenntnislehre : le temps confère au réel son caractère d'actualité, l'espace objectif est un schéma d'ordonnancement distinct de l'espace perçu. En 1911, Schlick se habilite avec succès à l'Université de Rostock, où il prononce le 29 juin sa leçon inaugurale (Antrittsvorlesung), intitulée « Die Aufgabe der Philosophie in der Gegenwart ». Il y définit la philosophie comme l'activité qui réalise l'unité des sciences : elle ne se tient pas à côté des sciences particulières comme une discipline coordonnée, mais les englobe en un certain sens, en tant qu'elle vise la « perfection harmonieuse de la vie intellectuelle, dans la mesure où elle est atteignable par des moyens intellectuels ». Dès le semestre d'hiver 1911-1912, il donne sa première série de cours sous le titre « Grundzüge der Erkenntnislehre und Logik ». La structure de ces cours — divisés en trois parties : « essence de la connaissance », « problèmes de la pensée » et « problèmes de la réalité » — préfigure exactement la tripartition de l'Allgemeine Erkenntnislehre, dont ils constituent la plus importante des Vorarbeiten.

Premiers travaux philosophiques

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La Lebensweisheit présente une doctrine du bonheur fondée sur une explication causale du comportement humain. L'ouvrage, placé sous une épigraphe tirée du Zarathustra de Nietzsche — « en ce temps-là la vie m'était plus chère que toute ma sagesse » — et profondément marqué par la Fröhliche Wissenschaft, conçoit l'éthique non comme une discipline normative établissant des impératifs a priori, mais comme une science empirique qui étudie les conditions du bonheur humain. Schlick avance que seuls peuvent être buts de l'action les états dont la représentation est associée au plaisir — ce qui ne revient pas à faire du plaisir lui-même le but visé, car le plaisir en tant que tel ne peut être représenté mais seulement éprouvé. L'action n'atteint pas sa forme la plus accomplie lorsqu'elle se fixe des buts lointains, mais lorsqu'elle devient sa propre fin, c'est-à-dire en jeu. Cette idée, selon laquelle l'activité ludique — l'activité qui est à elle-même son propre but — représente la forme la plus haute de l'existence, forme le noyau de la Lebensweisheit. Schlick l'applique à la science elle-même, qu'il décrit comme un « jeu de l'esprit » (Spiel des Geistes) : la science atteint sa plénitude lorsqu'elle cesse d'être un labeur contraint et devient une activité librement exercée pour elle-même. Ce thème de la science comme activité ludique, inspiré à la fois de Schiller et de Nietzsche, trouvera un prolongement dans la théorie esthétique de Schlick et réapparaîtra dans ses dernières réflexions sur le sens de la vie.

Dans son article de 1909 sur le « problème fondamental de l'esthétique » (Das Grundproblem der Ästhetik in entwicklungsgeschichtlicher Beleuchtung), Schlick applique au beau le même type d'explication : l'esthétique est pour lui une discipline psychogénétique qui retrace l'émergence du sens du beau à partir du plaisir associé à la perception d'objets utiles, selon les lois de la biologie et de la psychologie. Le plaisir esthétique dérive de ce plaisir lié à l'utilité, plaisir qui s'est progressivement autonomisé au cours de l'évolution pour devenir le plaisir désintéressé que nous éprouvons devant le beau. L'esthétique, comme l'éthique, repose donc entièrement sur des bases empiriques et ne relève pas d'une « philosophie pure » distincte des sciences particulières. L'article procède directement de l'approfondissement, dans le séminaire de Störring, d'un thème majeur de la Lebensweisheit : l'idée que l'action humaine la plus sensée est celle qui est devenue jeu, c'est-à-dire Selbstzweck. L'application de cette idée à l'esthétique conduit Schlick à la théorie du jeu artistique (Spieltheorie der Kunst) dans la tradition de Schiller, qu'il reformule en termes évolutionnistes.

Ces premiers travaux révèlent déjà une orientation directrice : les disciplines traditionnellement considérées comme philosophiques — éthique, esthétique — sont pour Schlick des cas particuliers de l'investigation scientifique de la nature humaine. Elles soulèvent les mêmes questions épistémologiques que la physique et appellent le même type de réponse. C'est cette prise de conscience qui conduit Schlick de l'éthique et de l'esthétique vers l'épistémologie : si toute connaissance valide est de nature empirique, il faut déterminer en quoi consiste exactement la connaissance, quelles sont ses conditions et ses limites. Schlick lui-même reconnaît rétrospectivement que l'intérêt pour les questions ultimes de la connaissance de la nature s'est développé parallèlement au souci de clarifier les problèmes de l'existence.

Premiers écrits épistémologiques (1910–1913)

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Le premier écrit proprement épistémologique de Schlick est l'article de 1910 « Das Wesen der Wahrheit nach der modernen Logik », dans lequel il pose la question de la nature de la vérité et examine les différentes réponses qui lui ont été données. Schlick y critique les théories pragmatistes de la vérité, selon lesquelles le critère de la vérité réside dans l'utilité pratique des jugements. Contre William James et les pragmatistes, il fait valoir que l'utilité est un concept trop vague et fluctuant pour servir de définition de la vérité, et que la proposition « vrai est ce qui est utile » est une moins bonne expression du rapport entre vérité et utilité que la proposition inverse « utile est ce qui est vrai ». Il critique également les conceptions néo-kantiennes de Windelband et Rickert, qui font de la vérité une valeur (Wert) et du jugement vrai un jugement conforme à un « devoir » (Sollen). Schlick leur oppose l'idée que la vérité est une relation objective entre des jugements et des faits, relation qu'il commence à caractériser en termes de « coordination univoque » (eindeutige Zuordnung). C'est dans cet article que se trouve en germe la conception de la vérité qui sera développée dans l'Allgemeine Erkenntnislehre.

En 1910 également paraît « Die Grenze der naturwissenschaftlichen und philosophischen Begriffsbildung », où Schlick examine le rapport entre la formation des concepts dans les sciences naturelles et en philosophie. Il y soutient que la philosophie ne se situe pas à côté des sciences particulières comme une discipline coordonnée, mais qu'elle les surplombe en un certain sens, qu'elle les englobe. La philosophie s'occupe des principes les plus généraux que les sciences particulières présupposent sans les thématiser. Ce rapport entre philosophie et sciences, que Schlick précisera dans l'Allgemeine Erkenntnislehre, est celui d'une théorie générale de la connaissance aux théories spéciales de la connaissance — philosophie de la nature, philosophie des mathématiques, philosophie de l'histoire — qui forment une couche intermédiaire entre les sciences et la réflexion épistémologique ultime.

L'article de 1913 « Gibt es intuitive Erkenntnis ? » représente un autre jalon important. Schlick y refuse l'idée, défendue par Bergson et par d'autres, qu'il existe un mode de connaissance intuitif, distinct de la connaissance conceptuelle et supérieur à elle. La connaissance intuitive prétend saisir son objet directement, sans la médiation des concepts et des signes. Schlick fait valoir au contraire que toute connaissance passe nécessairement par la conceptualisation, en d'autres termes par la désignation au moyen de signes. L'intuition, au sens de Bergson, n'est pas une forme de connaissance, mais un vécu (Erlebnis) qui, en tant que tel, ne livre aucune vérité communicable. Connaître et vivre sont deux choses distinctes : on peut vivre une douleur sans la connaître au sens strict, et la connaissance d'une douleur — par exemple sa classification physiologique — n'implique pas qu'on la vive. Cette distinction entre Erkennen (connaître) et Erleben (vivre) est capitale dans la pensée de Schlick et traverse toute l'Allgemeine Erkenntnislehre.

Dès 1912, Schlick rédige en outre une ébauche de naturphilosophie dans laquelle il pose les bases de sa conception de la physique. L'objectif ultime de la physique, écrit-il, est de formuler des lois qui expriment la dépendance de l'état régnant en un point de l'univers par rapport aux états des points immédiatement voisins — soit des lois sous forme d'équations différentielles, sans recours à l'action à distance. Cette exigence de détermination locale et continue du réel par des grandeurs quantitatives se retrouvera dans les analyses de la connaissance physique au sein de l'Allgemeine Erkenntnislehre et dans Raum und Zeit in der gegenwärtigen Physik. C'est aussi dans ces notes de 1912 que Schlick formule pour la première fois l'exigence de la validité universelle du principe de relativité pour l'ensemble du savoir physique, exigence que la rencontre avec la théorie d'Einstein viendra confirmer et préciser.

L'Allgemeine Erkenntnislehre

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C'est à Rostock, où il s'est habilité en 1911 et enseigne désormais comme Privatdozent, que Schlick entreprend la rédaction de son œuvre maîtresse, l'Allgemeine Erkenntnislehre, dont la première partie est achevée vers la fin de 1913 ou le début de 1914 et l'essentiel du texte rédigé entre le milieu de 1913 et l'automne 1915. L'ouvrage paraît en 1918 chez Julius Springer et connaît une seconde édition, révisée et augmentée, en 1925. Schlick le présente comme une théorie générale de la connaissance, soit une investigation portant sur les principes suprêmes et ultimes de toute connaissance, par distinction avec les théories spéciales — philosophie de la nature, des mathématiques, de l'histoire — qui s'arrêtent à un niveau de généralité moindre. L'exposition se veut accessible au lecteur non spécialiste de philosophie, les quelques passages de discussion technique pouvant être sautés sans dommage. L'ouvrage se divise en trois parties : « L'essence de la connaissance » (Das Wesen der Erkenntnis), « Problèmes de la pensée » (Denkprobleme) et « Problèmes de la réalité » (Wirklichkeitsprobleme).

L'essence de la connaissance

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La première partie s'ouvre par une réflexion sur le sens et la tâche de la théorie de la connaissance. Schlick observe que la connaissance est une activité que nous exerçons constamment sans en comprendre la nature, tout comme nous remuons nos membres sans connaître les processus nerveux et musculaires qui rendent ce mouvement possible. La théorie de la connaissance n'a pas pour objet de rendre la connaissance possible — celle-ci s'exerce très bien sans elle — mais de comprendre en quoi elle consiste. Elle n'est pas une psychologie de l'acte de connaître, qui décrirait les processus mentaux impliqués, mais une analyse de ce qui fait d'un acte mental un acte de connaissance, autrement dit des conditions de sa validité. Son domaine est celui de la signification et de la vérité, non celui des événements psychiques.

Pour déterminer l'essence de la connaissance, Schlick part de l'examen de ce que nous appelons déjà « connaître » dans la vie quotidienne et dans la science. Dans la vie ordinaire, connaître un objet, c'est le reconnaître, c'est-à-dire le retrouver comme identique à quelque chose de déjà connu : reconnaître une plante comme un tilleul, un visage comme celui d'un ami. La connaissance quotidienne réside ainsi dans un acte de Wiedererkennen — de re-connaissance — par lequel le nouveau est subsumé sous le connu. La connaissance scientifique ne fait que prolonger et systématiser ce processus : elle aussi consiste à retrouver le connu dans l'inconnu, mais elle le fait avec une rigueur et une systématicité incomparablement plus grandes. Le physicien qui identifie la lumière comme un phénomène ondulatoire « reconnaît » la lumière comme un cas particulier des phénomènes vibratoires, et par là réduit l'inconnu au connu.

L'instrument de cette re-connaissance est le concept (Begriff). Schlick distingue soigneusement les concepts des représentations mentales (Vorstellungen). Les représentations — images visuelles, souvenirs sensoriels, associations — sont des événements psychiques individuels, variables d'un sujet à l'autre et d'un moment à l'autre. Elles ne peuvent pas servir d'instruments de connaissance, car elles sont essentiellement indéterminées et fluctuantes : la représentation que je me fais d'un arbre n'est jamais tout à fait la même et ne correspond jamais exactement à l'arbre réel. Les concepts, au contraire, sont des signes (Zeichen) qui désignent des objets de manière univoque. Un concept n'est pas une image qui « copie » la réalité ; c'est une « chose de pensée » (Gedankending) dont la seule fonction est de permettre la désignation exacte des objets à des fins de connaissance. Entre un concept et l'objet qu'il désigne, il n'y a pas de ressemblance, pas plus qu'entre le nom « César » et la personne historique de César : il y a une relation de désignation, soit une coordination (Zuordnung).

La question se pose alors de savoir comment les concepts acquièrent leur signification, en somme comment ils se trouvent mis en relation avec les objets qu'ils désignent. Schlick distingue deux modes de définition : la définition concrète et la définition abstraite ou implicite. La définition concrète consiste à montrer l'objet désigné — par exemple, montrer du doigt une couleur et dire « ceci est jaune ». Elle permet de relier un concept à une intuition (Anschauung), à un contenu d'expérience. Mais elle ne suffit pas à fonder un système de connaissance, car les contenus d'expérience sont subjectifs et incommunicables en tant que tels. La définition implicite, que Schlick emprunte à la pratique des mathématiciens et en particulier à David Hilbert, constitue l'autre voie. Un concept est défini implicitement lorsqu'il est caractérisé uniquement par les relations qu'il entretient avec d'autres concepts au sein d'un système d'axiomes. Ainsi, les termes « point », « droite » et « plan » de la géométrie de Hilbert ne reçoivent pas de définition directe par ostension ou par description ; leur signification est entièrement déterminée par les axiomes qui énoncent les relations entre eux. Un concept défini implicitement n'a donc pas de contenu intuitif : il est une pure place dans un réseau de relations.

Cette conception de la définition implicite a des conséquences considérables pour la théorie de la connaissance telle que Schlick la développe dans l'Allgemeine Erkenntnislehre. Elle montre que les concepts scientifiques n'ont pas besoin de « ressembler » à ce qu'ils désignent, ni de contenir un résidu d'intuition sensible. Ils peuvent être entièrement abstraits, pourvu que les relations entre eux soient univoquement déterminées. La connaissance ne procède pas par la reproduction d'images du réel, mais par la construction de systèmes de signes dont la structure formelle correspond à la structure des faits. Cette idée se rattache à la Zeichentheorie de Helmholtz — la théorie selon laquelle nos sensations sont des signes des choses, et non des copies — mais Schlick la radicalise en l'étendant des sensations aux concepts scientifiques eux-mêmes. Il convient toutefois de noter que le concept de définition implicite, central dans l'Allgemeine Erkenntnislehre, disparaît des écrits de Schlick après l'article « Erleben, Erkennen, Metaphysik » (1926), qui en représente la dernière défense publiée. Cette évolution, probablement liée à l'influence de Carnap et de Wittgenstein, n'affecte cependant pas la thèse générale selon laquelle la connaissance est connaissance de structures formelles.

La connaissance proprement dite ne réside cependant pas dans les concepts isolés, mais dans les jugements (Urteile). Un jugement met en relation deux ou plusieurs concepts et, ce faisant, exprime un fait — autrement dit l'existence d'une relation entre les objets désignés par ces concepts. Le jugement « la lumière est un phénomène ondulatoire » coordonne les concepts de « lumière » et de « phénomène ondulatoire » de telle sorte qu'ils désignent le même objet : la lumière est reconnue comme vibration, et cette reconnaissance constitue un acte de connaissance. Le jugement est donc l'unité fondamentale de la connaissance : seuls les jugements sont vrais ou faux, seuls les jugements contiennent de la connaissance. Les concepts isolés ne sont ni vrais ni faux ; ils ne sont que des instruments de désignation.

La vérité d'un jugement consiste, selon Schlick, dans la coordination univoque (eindeutige Zuordnung) de ce jugement aux faits. Un jugement est vrai lorsqu'à chacun de ses éléments correspond, de manière univoque, un élément du fait qu'il désigne, et que la structure relationnelle du jugement reproduit la structure relationnelle du fait. La vérité n'est donc ni l'utilité pratique (contre le pragmatisme), ni la conformité à un « devoir » de penser (contre le néo-kantisme), ni la cohérence interne d'un système de jugements (contre la théorie de la cohérence). Elle est une relation de coordination entre deux systèmes — le système des jugements et le système des faits —, relation qui doit être univoque pour que la connaissance soit accomplie. Schlick précise que cette univocité (Eindeutigkeit) de la coordination est le critère suprême de la vérité et, par extension, de toute connaissance : toutes les sciences travaillent à construire le grand réseau de jugements dans lequel le système des faits doit être « pris au filet », et la première et suprême condition pour que ce travail ait un sens est que chaque maillon du réseau de jugements soit univoquement coordonné à un maillon du réseau de faits.

Le rôle de l'égalité (Gleichheit) mérite une mention particulière dans ce contexte. Schlick accorde à la relation d'égalité une place privilégiée parmi toutes les relations : c'est elle qui rend possible la re-connaissance (Wiedererkennen) et, par suite, l'univocité de la coordination. Sans la possibilité de reconnaître que deux choses — ou deux aspects de la même chose — sont identiques ou semblables, aucune désignation univoque ne serait possible. Toute relation, pour être identifiée comme telle, doit être reconnue comme « la même » que des relations antérieurement rencontrées. L'égalité est ainsi la condition première de toute connaissance, celle sans laquelle rien de « cognitif » n'existerait. Cette thèse est précisée dans la seconde édition à la suite d'un échange avec le psychologue Wolfgang Köhler, qui avait objecté que la reconnaissance d'égalités n'est qu'un cas particulier de la constatation de relations. Schlick lui répond que l'égalité occupe bel et bien une position privilégiée, car constater n'importe quelle relation revient toujours à la reconnaître comme identique à des relations antérieures.

Dans la seconde édition de l'ouvrage, Schlick ajoute un paragraphe important (§ 11) consacré à la distinction entre définitions, conventions et jugements d'expérience. Cette distinction, qui intervient après l'élucidation de la nature de la vérité, précise la structure logique des systèmes scientifiques de jugements. Les définitions sont des jugements analytiques qui fixent le sens des concepts par stipulation ; leur vérité est affaire de convention, non de correspondance avec les faits. Les conventions, au sens de Poincaré, sont des jugements qui ne sont ni de pures définitions ni de purs jugements empiriques : ils contiennent un élément de choix, une libre création de l'esprit, mais ce choix est guidé par l'expérience et contraint par l'exigence de simplicité. Les jugements d'expérience (Erfahrungsurteile) sont les seuls jugements synthétiques ; leur vérité dépend de la correspondance avec les faits et doit être vérifiée empiriquement. Schlick nie catégoriquement l'existence d'une troisième classe de jugements — les jugements synthétiques a priori de Kant — et soutient que tous les jugements qui ne sont pas analytiques sont empiriques, en d'autres termes soumis au contrôle de l'expérience. Cette distinction tripartite entre définitions analytiques, conventions et jugements d'expérience synthétiques forme la charpente logique de la théorie schlickienne de la science.

La première partie se clôt par l'examen de ce que la connaissance n'est pas. Schlick critique d'abord l'idée que connaître consisterait à « voir » intuitivement l'essence des choses, que ce soit par une intuition intellectuelle (Schelling, Husserl) ou par une intuition vitale (Bergson). La connaissance ne relève pas de l'intuition, mais d' une coordination conceptuelle. Il critique ensuite l'idée que la connaissance ait pour but de reproduire le réel dans la conscience, d'en fournir une « copie » mentale. Le but de la connaissance ne réside pas dans l'Abbildung (la représentation-copie), mais la Zuordnung (la coordination-désignation). Enfin, il examine la valeur de la connaissance et juge que celle-ci ne réside pas dans un bénéfice pratique, mais dans l'économie de pensée qu'elle permet : plus un système de connaissance réduit le nombre de concepts fondamentaux nécessaires pour désigner l'ensemble des faits, plus le degré de connaissance est élevé.

Ce principe d'économie de pensée (Denkökonomie), que Schlick emprunte à Avenarius et à Mach, joue un rôle régulateur dans toute sa conception de la science. L'idéal de la science est de parvenir à un système de jugements aussi unifié et parcimonieux que possible, dans lequel un minimum de concepts fondamentaux et de lois fondamentales suffit à désigner de manière univoque la totalité des faits. Le progrès scientifique se mesure à la réduction du nombre de principes indépendants : chaque unification de domaines autrefois séparés — par exemple, l'unification de l'optique et de l'électromagnétisme par Maxwell — constitue une avancée de la connaissance. Ce n'est pas l'accumulation de faits qui fait progresser la science, mais leur subsomption sous des principes de plus en plus généraux et de moins en moins nombreux. Schlick ne confond cependant pas l'économie de pensée avec une simple commodité pratique : l'économie est la forme que prend la vérité dans un système accompli de jugements, la marque d'une coordination réussie entre les signes et les faits.

Problèmes de la pensée

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La deuxième partie de l'Allgemeine Erkenntnislehre, intitulée « Problèmes de la pensée », quitte le terrain de l'analyse de la connaissance en général pour examiner les conditions de l'enchaînement des connaissances dans la pensée effective. Les problèmes traités sont ceux du raisonnement, de la logique, de la psychologie, de l'évidence et de la vérification. Schlick commence par analyser la structure du raisonnement déductif rigoureux. Tout raisonnement revient à substituer les uns aux autres les signes qui désignent les mêmes objets : si A = B et B = C, alors A = C. Le raisonnement ne produit pas de contenu objectivement nouveau ; il déploie les conséquences de ce qui était déjà contenu dans les prémisses. C'est le processus de l'analyse, dont les lois relèvent de la logique formelle. La déduction est donc un mouvement analytique : elle clarifie et explicite, mais n'ajoute rien au contenu des prémisses.

L'examen sceptique du raisonnement conduit Schlick à affirmer la validité indépassable des principes logiques. Le principe de non-contradiction et les autres principes de la logique ne sont pas des hypothèses que l'on pourrait accepter ou rejeter : ils sont constitutifs de la pensée elle-même. Toute assertion, toute négation les présuppose. Le scepticisme logique — le doute portant sur la validité de la logique elle-même — est autoréfutant, car il recourt nécessairement à la logique pour s'énoncer. Cela ne signifie pas que nous ne commettions jamais d'erreurs dans l'application des règles logiques ; mais ces erreurs sont des accidents psychologiques, toujours corrigibles en principe, et elles n'entament pas la validité des principes eux-mêmes.

La question de l'unité de la conscience (Einheit des Bewußtseins) est abordée ensuite. Le raisonnement lie des jugements successifs ; ces jugements appartiennent à une même conscience. L'unité de cette conscience semble être une condition nécessaire du raisonnement, car il faut que les prémisses et la conclusion soient présentes à un même sujet pour que la déduction s'effectue. Schlick reconnaît cette condition, mais en limite la portée : l'unité de la conscience est une condition psychologique de l'exercice de la pensée, non un fondement logique de sa validité. La validité d'une inférence ne dépend pas de l'unité du sujet qui l'effectue ; elle dépend des relations logiques entre les propositions. L'appel à l'unité de la conscience — que l'on trouve notamment dans la doctrine kantienne de l'aperception transcendantale — ne peut donc pas fonder la logique ni garantir la vérité.

Cette conclusion prépare la distinction, capitale dans la pensée de Schlick, entre le psychologique et le logique. Les lois logiques ne sont pas des lois naturelles décrivant le fonctionnement de l'esprit humain : elles sont des normes (Normen) de la pensée correcte. Le fait que les êtres humains pensent de telle ou telle manière — qu'ils fassent des associations, qu'ils raisonnent parfois mal, qu'ils soient sujets à des biais — relève de la psychologie empirique et n'a aucune pertinence pour la validité logique. Le psychologisme — la doctrine qui réduit les lois logiques à des lois psychologiques — est donc une erreur de principe. Schlick rejoint ici la critique du psychologisme formulée par Frege et par Husserl dans les Prolégomènes à la logique pure, mais sa position propre est plus nuancée : il admet que toutes nos constatations présupposent des conditions psychologiques et refuse de jouer au « cache-cache avec soi-même » en niant ce fait, tout en maintenant fermement que les règles logiques ne sont pas des régularités psychologiques.

L'examen de l'évidence (Evidenz) poursuit cette critique de la confusion entre le psychologique et le logique. L'évidence est un sentiment de certitude qui accompagne certaines pensées, un état psychologique que nous éprouvons lorsque quelque chose nous paraît « clair et distinct ». Mais un sentiment, aussi fort soit-il, ne peut pas servir de critère de vérité, car il reste un fait psychologique subjectif. L'histoire des sciences montre que des propositions tenues pour évidentes se sont révélées fausses. L'évidence peut accompagner la vérité, mais elle ne la constitue pas. De même, la perception interne (innere Wahrnehmung) — l'observation que le sujet fait de ses propres états mentaux — n'a pas le privilège épistémologique que Descartes et d'autres lui ont attribué. La perception de nos propres pensées et sentiments est faillible au même titre que la perception des objets extérieurs. La deuxième partie se conclut par l'examen de la vérification (Verifikation), processus par lequel les jugements empiriques sont confrontés à l'expérience pour déterminer leur vérité. La vérification est le mode propre de justification des jugements synthétiques, mais elle n'atteint jamais une certitude absolue : elle reste toujours faillible et révisable.

Problèmes de la réalité

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La troisième partie, « Problèmes de la réalité », marque un tournant dans l'ouvrage. Les deux premières parties avaient examiné la forme de la connaissance — en quoi elle consiste et comment elle s'enchaîne dans la pensée — sans se prononcer sur son contenu, c'est-à-dire sur la nature des objets connus. La troisième partie passe de la forme au contenu : elle se tourne vers le système des faits, vers les objets désignés par les jugements, et pose la question de la réalité. Schlick la subdivise en trois sections : la « position du réel » (die Setzung des Wirklichen), qui demande ce qu'est le réel et comment on le distingue de l'irréel ; la « connaissance du réel » (die Erkenntnis des Wirklichen), qui examine ce que nous pouvons savoir du monde réel et sous quelle forme ; la « validité de la connaissance du réel » (die Gültigkeit der Wirklichkeitserkenntnis), qui interroge les conditions de possibilité et les limites de notre connaissance de la réalité.

La « position du réel » s'ouvre par une distinction entre l'attitude naïve — le réalisme spontané de la vie quotidienne, qui prend les objets perçus pour des réalités indépendantes — et les attitudes philosophiques qui la mettent en question : l'idéalisme, le phénoménalisme, le positivisme. Schlick avance que le critère de la réalité est la temporalité : est réel ce qui s'insère dans le temps, ce qui advient, dure et passe. Cette thèse, qu'il avait déjà formulée dans ses notes de Zurich, exclut du domaine du réel les entités atemporelles — les idées platoniciennes, les valeurs absolues — mais inclut les entités physiques non immédiatement perçues, pourvu qu'elles soient temporellement déterminées. Elle fournit un critère formel de réalité qui ne préjuge pas du contenu de ce qui est réel.

La question de la « chose en soi » (Ding an sich) et de la pensée d'immanence (Immanenzgedanke) est ensuite abordée avec une ampleur qui en fait l'une des discussions centrales du livre. La pensée d'immanence, défendue par des philosophes comme Avenarius, Schuppe et, sous une forme différente, Mach, soutient que nous ne connaissons que nos propres représentations, que le monde perçu est immanent à la conscience et qu'il est illégitime de postuler l'existence de choses « en soi » au-delà de l'expérience. Schlick soumet cette position à une critique détaillée. Il distingue deux problèmes : celui des objets non perçus (qu'advient-il de la table quand personne ne la regarde ?) et celui des objets perçus par plusieurs sujets (comment expliquer que différents individus perçoivent le « même » objet ?). Le premier problème conduit à examiner la tentative de réduire les objets non perçus à de simples « possibilités de sensation » (Möglichkeiten der Empfindung), dans l'esprit de Mill et de Mach. Schlick montre que cette réduction échoue : les possibilités ne sont pas des réalités, elles ne peuvent pas figurer comme termes dans des relations causales, et la science a besoin de postuler l'existence de réalités indépendantes de la perception pour maintenir la continuité de l'enchaînement causal. Le second problème confirme ce résultat : la concordance des perceptions de différents sujets ne peut être expliquée que par l'existence d'un monde objectif commun qui en est la cause. Schlick aboutit ainsi à un réalisme critique : il y a bien des choses « en soi », des réalités indépendantes de la conscience, mais nous ne les connaissons pas telles qu'elles sont « en elles-mêmes » — nous ne connaissons que leur structure, c'est-à-dire les relations qui existent entre elles.

La section consacrée à « la connaissance du réel » développe les conséquences de ce réalisme structurel. Schlick examine d'abord la distinction entre « essence » (Wesen) et « apparence » (Erscheinung). Cette distinction n'est pas ontologique, comme si les apparences étaient moins réelles que les essences ; elle est fonctionnelle : l'apparence est ce qui varie selon les conditions de l'observation, l'essence est ce qui reste constant sous ces variations. La science vise précisément à dégager, sous la variabilité des apparences, les structures invariantes qui constituent le réel.

Schlick procède ensuite à l'examen systématique de la subjectivité du temps, de l'espace et des qualités sensibles. Le temps vécu — le temps tel que nous en faisons l'expérience, avec son flux irréversible et la singularité du « maintenant » — est subjectif ; il dépend de notre constitution psychologique. Mais la structure temporelle objective — l'ordre de succession des événements, les relations de « avant » et « après » — existe indépendamment du sujet et peut être désignée par des concepts scientifiques. De même, l'espace perçu — avec ses qualités visuelles, tactiles, son horizon et sa profondeur — est subjectif ; il varie d'un sens à l'autre et d'un individu à l'autre. Mais l'espace objectif est un système d'ordonnancement abstrait, un schéma conceptuel qui permet la localisation univoque des événements. Les qualités sensibles — couleurs, sons, odeurs — sont intégralement subjectives : ce sont des « signes » que notre système nerveux produit en réponse aux stimulations physiques, et rien dans ces signes ne ressemble à ce qu'ils désignent. L'objectivité de notre connaissance du monde ne réside donc pas dans les qualités — qui sont subjectives et incommunicables — mais dans les relations quantitatives entre les grandeurs physiques.

Cette analyse conduit Schlick à l'une des thèses les plus importantes de l'ouvrage : la distinction entre connaissance quantitative et connaissance qualitative. La connaissance qualitative — celle qui saisit les qualités sensibles, les couleurs et les sons — ne dépasse pas la sphère du subjectif. La connaissance quantitative — celle qui établit des relations mesurables entre des grandeurs — est la seule qui atteigne l'objectivité, la seule qui mérite pleinement le nom de connaissance scientifique. Toute mesure repose sur la méthode des coïncidences raumzeitlicher Koinzidenzen : mesurer, c'est observer la coïncidence spatio-temporelle de deux points — l'extrémité d'un objet et la graduation d'un instrument. Cette méthode, qui sera développée dans Raum und Zeit in der gegenwärtigen Physik, forme la base de toute détermination physique du réel.

Le traitement du problème psychophysique — le rapport entre le physique et le psychique — occupe une place considérable dans la troisième partie. Schlick défend l'idée que le physique et le psychique ne sont pas deux « substances » distinctes (dualisme), ni que l'un se réduit à l'autre (matérialisme ou idéalisme), mais qu'ils représentent deux modes de désignation d'une même réalité sous-jacente. Les concepts de la physique et les concepts de la psychologie peuvent être coordonnés aux mêmes processus réels, mais ils les désignent sous des descriptions différentes. Ce qui est décrit physiquement comme un processus cérébral est décrit psychologiquement comme une perception ou une pensée. Le « parallélisme » psychophysique n'est pas une relation causale entre deux séries d'événements distincts — physiques d'un côté, psychiques de l'autre — mais l'expression du fait qu'une même réalité admet deux systèmes de désignation. Schlick défend le principe de la « causalité physique fermée » (geschlossene Naturkausalität), selon lequel tout événement physique a une cause physique suffisante et le monde physique forme un système clos de déterminations causales. Les qualités psychiques — couleurs, sons, émotions — n'apparaissent pas dans les lois physiques et ne jouent aucun rôle causal dans le monde physique. Elles sont les « signes » subjectifs par lesquels la réalité se manifeste à la conscience. La position de Schlick s'apparente ainsi à un monisme neutre : il n'y a qu'une seule réalité, dont le physique et le psychique sont deux expressions.

La dernière section de la troisième partie, consacrée à la « validité de la connaissance du réel », se confronte directement à la philosophie de Kant. Schlick y examine les trois prétentions kantiennes : l'existence de formes pures de l'intuition (Anschauungsformen), l'existence de formes pures de la pensée (Denkformen) et l'existence de catégories a priori. Il nie d'abord qu'il existe une intuition pure, c'est-à-dire une forme de l'espace ou du temps qui serait donnée a priori indépendamment de toute expérience et qui constituerait une condition de possibilité de l'expérience. L'espace de la géométrie n'est pas un donné intuitif mais une construction conceptuelle ; il est tout aussi facile de « penser » des relations géométriques non euclidiennes que des relations euclidiennes, car il ne s'agit dans les deux cas que de l'ajout de concepts par lesquels les données intuitives sont interprétées. Il nie ensuite qu'il existe des formes pures de la pensée qui soient à la fois synthétiques et a priori. Les formes logiques sont bien a priori — elles sont présupposées par toute pensée — mais elles sont analytiques : elles ne produisent pas de contenu nouveau sur le monde. Les jugements synthétiques, en revanche, sont tous a posteriori : leur vérité ne peut être déterminée que par l'expérience. La catégorie de causalité fait l'objet d'un examen particulier : Schlick la considère comme un principe heuristique de la recherche scientifique, une présupposition méthodologique selon laquelle tout événement naturel obéit à des lois, mais il refuse de la considérer comme un jugement synthétique a priori au sens kantien. Le principe de causalité n'est pas une vérité nécessaire sur le monde ; il exprime la conviction, fondée sur l'expérience passée et toujours révisable, que la nature est régulière et que des lois universellement valides peuvent y être découvertes.

L'ouvrage se termine par un examen de la connaissance inductive, que Schlick traite avec une concision qu'il reconnaît lui-même insuffisante, le sujet exigeant « un livre à part ». L'induction — le passage de l'observation de cas particuliers à des lois générales — ne peut jamais atteindre une certitude logique, car la conclusion dépasse toujours les prémisses. Schlick esquisse une conception probabiliste de l'induction : les hypothèses scientifiques ne sont jamais définitivement vérifiées, mais leur probabilité augmente à mesure que l'expérience les confirme. La science avance ainsi par un processus de coordination toujours plus fine entre les jugements et les faits, sans atteindre jamais une vérité définitive et complète.

Philosophie de la relativité

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Parallèlement à la rédaction de l'Allgemeine Erkenntnislehre, puis dans son prolongement, Schlick s'engage dans une réflexion approfondie sur les fondements philosophiques de la physique contemporaine, et en particulier de la théorie de la relativité d'Einstein. Cette réflexion, amorcée dès 1912 dans ses notes de naturphilosophie et dans son échange épistolaire avec Max von Laue, aboutit en 1917 à la publication de l'article « Raum und Zeit in der gegenwärtigen Physik » dans la revue Die Naturwissenschaften, article qui sera ensuite développé en un livre à part entière, publié en quatre éditions successives (1917, 1919, 1920, 1922). Einstein lui-même lit et approuve le manuscrit avant publication, y voyant une interprétation philosophique juste de sa théorie.

L'engagement de Schlick avec la théorie de la relativité ne doit pas être compris comme un simple exercice d'interprétation rétrospective. Dès son article de 1915 « Die philosophische Bedeutung des Relativitätsprinzips », il voit dans la relativité une confirmation de ses thèses épistémologiques les plus essentielles : l'abandon de l'espace et du temps absolus de Newton confirme que l'espace et le temps ne sont pas des réalités indépendantes mais des schémas d'ordonnancement ; la covariance générale confirme que seules les coïncidences spatio-temporelles — les Koinzidenzen — ont une réalité physique ; le rôle des conventions dans le choix de la géométrie confirme la distinction entre définitions et jugements d'expérience. La théorie de la relativité fournit ainsi à Schlick un cas privilégié d'application de sa théorie générale de la connaissance, et réciproquement, sa théorie de la connaissance fournit à la relativité un cadre philosophique adéquat. Einstein reconnaît cette adéquation mutuelle et la correspondance entre les deux hommes, qui s'étend de 1915 à la mort de Schlick, demeure un document majeur de l'histoire de la philosophie des sciences.

L'intention de Schlick dans Raum und Zeit n'est pas d'exposer la théorie de la relativité en tant que telle, mais d'en dégager les implications épistémologiques, à savoir montrer que cette théorie confirme et radicalise les conclusions atteintes dans l'Allgemeine Erkenntnislehre concernant la nature de l'espace, du temps et de la connaissance physique. La thèse centrale est que la relativité achève le processus par lequel l'espace et le temps ont perdu « le dernier reste de réalité physique indépendante ». L'espace et le temps ne sont pas des réalités absolues, des cadres préexistants dans lesquels les événements physiques se déroulent ; ils sont des schémas d'ordonnancement abstraits, des systèmes de relations dont la structure est déterminée en partie par convention et en partie par l'expérience.

Schlick développe à cette occasion la « méthode des coïncidences » (Koinzidenzmethode) comme fondement de toute mesure physique. Toute mesure revient en dernière analyse à observer la coïncidence spatio-temporelle de deux événements — par exemple, la coïncidence d'un repère sur un instrument avec un point d'un objet mesuré. Einstein avait montré que la physique peut être entièrement formulée comme un ensemble de lois régissant ces coïncidences, et que tout ce qui ne se réduit pas à de telles coïncidences est dépourvu de réalité physique. Schlick saisit immédiatement la portée épistémologique de cette idée : la méthode des coïncidences est l'application physique de la méthode générale de la coordination univoque. De même que la connaissance en général revient à coordonner des signes aux faits, la connaissance physique consiste à coordonner des grandeurs mesurables aux événements par le moyen des coïncidences ponctuelles.

Schlick prend position dans le débat entre le positivisme strict de Mach, qui ne reconnaît de réalité qu'aux « éléments » directement vécus (couleurs, sons, pressions), et le réalisme critique qu'il défend. Il admet avec Mach que la base de toute physique est l'observation de coïncidences sensibles. Mais il objecte à Mach, que les grandeurs physiques qui apparaissent dans les équations différentielles de la physique — champs électriques, intensités magnétiques — ne sont pas de simples « fictions économiques » : elles peuvent désigner des réalités non immédiatement vécues, pourvu qu'on puisse leur assigner une détermination spatio-temporelle, en d'autres termes un « où » et un « quand » déterminés selon les règles de la recherche. Ce critère de la détermination spatio-temporelle — et non la simple mesurabilité en général — est ce qui distingue, pour Schlick, les objets réels des entités fictives. Le concept d'électron ou d'atome n'est pas nécessairement un simple outil de calcul ; il peut désigner un complexe réel d'éléments objectifs, de même que le concept du « moi » désigne un complexe réel d'éléments intuitifs.

Concernant la géométrie, Schlick adopte une position conventionnaliste inspirée de Poincaré. L'expérience ne nous contraint pas à utiliser une géométrie déterminée — euclidienne ou non euclidienne — pour décrire l'espace physique ; elle nous indique seulement laquelle nous devons choisir si nous voulons parvenir aux formulations les plus simples des lois de la nature. Le « choix » d'une géométrie relève donc en partie de la convention, mais c'est une convention guidée par l'expérience et soumise au critère de simplicité. Il n'a pas de sens de parler de la géométrie « de l'espace » indépendamment de la physique, car la structure géométrique n'est déterminée qu'en relation avec le comportement des corps physiques. Cette position se situe entre l'apriorisme kantien, qui fait de la géométrie euclidienne une vérité nécessaire de l'intuition pure, et l'empirisme radical, qui fait de la géométrie un simple résumé d'observations. Schlick la dirige aussi contre les tentatives de sauver une forme d'a priori constitutif à la lumière de la relativité. Ernst Cassirer, dans Zur Einsteinschen Relativitätstheorie (1921), cherche à conserver l'idée kantienne selon laquelle certains principes formels — la fonction d'objectivation, la loi de causalité — constituent les conditions de possibilité de l'expérience, même s'ils ne dictent pas à l'avance le contenu des lois de la nature. Hans Reichenbach, dans sa Relativitätstheorie und Erkenntnis Apriori (1920), tente de redéfinir l'a priori kantien en le dépouillant de son caractère de nécessité et d'universalité absolues : les « principes constitutifs » ne seraient plus des vérités immuables, mais des présuppositions révisables qui structurent l'expérience à un stade donné de la science. La position de Reichenbach en 1920 est subtile et ne se réduit pas à un néo-kantisme ordinaire ; elle constitue plutôt une tentative originale de conciliation entre kantisme et empirisme, que Reichenbach lui-même abandonnera d'ailleurs rapidement au profit d'un conventionnalisme plus radical. Schlick rejette ces deux tentatives : pour lui, dès lors qu'un principe est révisable et dépendant de l'expérience, il n'est plus a priori en aucun sens philosophiquement intéressant du terme, et l'usage du mot « a priori » pour désigner des présuppositions empiriques révisables ne fait qu'entretenir une confusion terminologique.

La période viennoise

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En 1922, après un bref passage par l'Université de Kiel, Schlick est appelé à occuper la chaire de philosophie des sciences inductives à l'Université de Vienne, chaire qui avait été celle d'Ernst Mach puis de Ludwig Boltzmann. Autour de lui se constitue progressivement un groupe de discussion — le futur « Cercle de Vienne » (Wiener Kreis) — qui réunit des philosophes, des mathématiciens et des scientifiques : Rudolf Carnap, Otto Neurath, Friedrich Waismann, Hans Hahn, Herbert Feigl, parmi d'autres. Ce groupe entreprend l'élaboration d'une philosophie scientifique rigoureuse, opposée à la métaphysique traditionnelle et fondée sur l'analyse logique du langage. Schlick en est le foyer intellectuel et organisationnel, quoiqu'il ne s'identifie pas à toutes les positions collectivement attribuées au Cercle.

Wittgenstein et le principe de vérification

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L'événement intellectuel décisif de la période viennoise est la rencontre avec la pensée de Ludwig Wittgenstein, et en particulier avec le Tractatus Logico-Philosophicus (1921). Le Cercle de Vienne lit le Tractatus en détail au cours de séances régulières en 1926-1927, et Schlick entretient à partir de 1927 une relation personnelle avec Wittgenstein. L'influence du Tractatus sur Schlick est considérable, bien que sélective. Schlick retient principalement deux idées : d'une part, que les propositions de la logique et des mathématiques sont des tautologies, c'est-à-dire des propositions vides de contenu factuel, qui ne disent rien sur le monde mais explicitent les règles de notre système de signes ; d'autre part, que la signification d'une proposition est déterminée par les conditions de sa vérification, autrement dit par les observations qui la confirmeraient ou l'infirmeraient. Cette seconde idée, transformée en un critère général de signification, devient le « principe de vérification » (Verifikationsprinzip), qui forme la pierre angulaire de l'empirisme logique tel que le Cercle de Vienne le conçoit.

L'idée que les vérités logiques et mathématiques sont des tautologies s'articule de manière naturelle avec les analyses de l'Allgemeine Erkenntnislehre. Dans l'ouvrage de 1918/1925, Schlick avait déjà soutenu que le raisonnement déductif est analytique — qu'il ne produit pas de contenu nouveau — et que les définitions sont des jugements dont la vérité est affaire de stipulation. La thèse wittgensteinienne des tautologies précise et radicalise cette position : les vérités de la logique ne sont pas des « lois de la pensée » au sens psychologique, ni des « lois de l'être » au sens métaphysique ; elles sont des expressions de la structure de notre langage qui ne disent rien sur le monde. Cette reformulation linguistique de la distinction analytique/synthétique permet à Schlick d'affiner sa critique du synthétique a priori kantien : si les vérités logiques et mathématiques sont des tautologies, il ne reste aucun espace pour des vérités qui seraient à la fois synthétiques — autrement dit porteuses d'un contenu factuel — et a priori — autrement dit indépendantes de l'expérience.

Le principe de vérification énonce qu'une proposition n'a de sens (Sinn) que si l'on peut indiquer, au moins en principe, les observations qui permettraient de la vérifier ou de la réfuter. Les propositions qui ne satisfont pas cette condition — qui ne sont reliées à aucune expérience possible — sont dépourvues de signification cognitive, même si elles ont l'apparence grammaticale de propositions bien formées. Ce critère permet de tracer une ligne de démarcation entre les propositions scientifiques, qui sont vérifiables et donc douées de sens, et les propositions métaphysiques, qui ne le sont pas. Schlick formule cette position notamment dans l'article « Positivismus und Realismus » (1932), où il déclare que la question métaphysique traditionnelle de l'existence du monde extérieur est un pseudo-problème (Scheinproblem) : elle ne peut être ni vérifiée ni réfutée par aucune expérience possible, et elle est donc dépourvue de contenu cognitif. Cette position ne revient pas à nier l'existence du monde extérieur, mais à déclarer que la question de son existence, telle que la métaphysique la pose, n'a pas de sens déterminé.

Réalisme, positivisme et Scheinproblem

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L'adoption du principe de vérification modifie sensiblement la position épistémologique de Schlick par rapport à celle de l'Allgemeine Erkenntnislehre. Dans l'ouvrage de 1918/1925, la question du réalisme recevait une réponse positive : Schlick y défendait un réalisme critique, affirmant l'existence de choses en soi au-delà de l'expérience et critiquant l'immanentisme. Dans « Positivismus und Realismus », il abandonne ce réalisme sous sa forme antérieure. Il ne verse pas dans l'idéalisme, mais il affirme désormais que l'opposition traditionnelle entre réalisme et positivisme est un pseudo-problème : correctement comprises, les deux positions ne sont pas des doctrines métaphysiques rivales. Dire qu'un objet physique existe indépendamment de la perception, c'est dire que certaines séquences régulières d'expériences sont possibles, et cette affirmation est parfaitement vérifiable. Ce qui est rejeté n'est pas l'existence du monde extérieur, mais l'idée qu'affirmer ou nier cette existence constituerait une thèse métaphysique substantielle. Le réalisme, vidé de ses prétentions métaphysiques, se réduit à une hypothèse empirique — la plus simple et la plus féconde pour rendre compte de la régularité de l'expérience — et cesse d'être une position philosophique rivale du positivisme.

Le débat des énoncés protocolaires

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La période viennoise est aussi celle du « débat des énoncés protocolaires » (Protokollsatzdebatte), qui oppose Schlick à Neurath et Carnap sur la question du fondement de la connaissance empirique. Pour Neurath, les énoncés de base de la science (Protokollsätze) sont des énoncés intersubjectifs, formulés dans un langage physiciste, et ils n'ont pas de statut épistémologique privilégié : ils peuvent être révisés comme n'importe quel autre énoncé du système scientifique. Carnap adopte une position voisine. Schlick, en revanche, soutient dans « Über das Fundament der Erkenntnis » (1934) qu'il existe des énoncés d'observation jouissant d'une certitude absolue, qu'il appelle « constatations » (Konstatierungen). Ces constatations sont toujours de la forme « ici, maintenant, tel et tel » (hier jetzt so und so) — par exemple : « ici coïncident maintenant deux points noirs », « ici maintenant du jaune jouxte du bleu ». Elles comportent des mots déictiques (ici, maintenant) dont le sens ne peut être donné que par un geste d'ostension accompagnant l'énoncé ; c'est pourquoi une constatation authentique ne peut pas être mise par écrit : dès que les mots « ici » et « maintenant » sont consignés sur le papier, ils perdent leur sens. Une constatation écrite se transforme immédiatement en un énoncé protocolaire, c'est-à-dire en une hypothèse faillible. Il est essentiel de bien distinguer ces trois niveaux, car toute la position de Schlick repose sur leur différence. La constatation (Konstatierung) est un événement ponctuel, un acte présent de comparaison entre un jugement et un fait, qui ne survit pas à l'instant où il s'accomplit. L'énoncé protocolaire (Protokollsatz), au sens de Neurath et Carnap, est un énoncé inscrit, du type « M. S. a perçu du bleu le 15 avril 1934 à tel endroit » : il contient le nom d'un observateur, une date, un lieu, et il est par nature une hypothèse, car rien ne garantit qu'il reproduit fidèlement la constatation qui l'a occasionné. L'hypothèse scientifique, enfin, est un énoncé général déduit du système de la science. Pour Schlick, les énoncés protocolaires ne sont qu'un cas particulier d'hypothèses ; les constatations, en revanche, sont les seuls énoncés synthétiques qui ne sont pas des hypothèses, mais elles ne peuvent servir de fondation logique précisément parce qu'elles sont évanescentes. La spécificité des constatations réside en ce que, chez elles, le processus par lequel on saisit le sens et celui par lequel on établit la vérité coïncident — exactement comme pour les jugements analytiques, à cette différence près que les constatations ont un contenu factuel. Schlick insiste sur le fait que ces constatations ne sont pas les « fondements » de la science au sens où le reste de la science serait déduit d'elles : la science ne repose pas sur elles, mais conduit à elles. Elles sont un terme absolu (absolutes Ende) : le point d'arrivée du processus de vérification, le moment où la coordination entre les signes et les faits est effectivement accomplie. Elles jouent un rôle de vérification, non de fondation logique.

Cette position de Schlick dans le débat des Protokollsätze est cohérente avec la conception développée dans l'Allgemeine Erkenntnislehre : la connaissance est une coordination de jugements à des faits, et cette coordination doit, à un certain moment, entrer en contact avec l'expérience. Les Konstatierungen sont précisément ces moments de contact, et c'est en les atteignant que la science accomplit sa mission. Mais la position de 1934 se distingue de celle de 1918/1925 par l'accent mis sur le langage : la question n'est plus seulement celle de la coordination entre pensée et réalité, mais celle de la coordination entre énoncés linguistiques et observations. Ce déplacement reflète l'influence de Wittgenstein et du « tournant linguistique » qui caractérise l'empirisme logique viennois.

La philosophie comme activité

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Un autre développement important de la période viennoise concerne la conception de la philosophie elle-même. Dans une série d'articles et de conférences — notamment « Die Wende der Philosophie » (1930), « The Future of Philosophy » (1931 et 1932) et « Philosophie und Naturwissenschaft » (1934) — Schlick avance que la philosophie n'est pas un système de propositions mais une activité (Tätigkeit), celle par laquelle le sens des énoncés est établi ou mis au jour. La philosophie clarifie les propositions, les sciences les vérifient. L'idée que la tâche de la philosophie vise à clarifier le sens des résultats scientifiques (Sinnklärung) n'est pas entièrement nouvelle chez Schlick : elle se trouve déjà, comme le signale l'appareil éditorial de la Gesamtausgabe, dans le dernier paragraphe de l'Allgemeine Erkenntnislehre et même dans la première leçon de Rostock en 1911. Ce qui est nouveau, et vient clairement de Wittgenstein, c'est la thèse radicale que la philosophie n'est pas du tout une science, qu'elle ne produit pas de propositions vraies, que ses résultats ne sont pas des « propositions philosophiques » mais des actes d'élucidation. Cette thèse apparaît pour la première fois dans l'article « Erkenntnistheorie und moderne Physik », dont la rédaction remonte à 1925 mais qui ne paraît qu'en 1929 dans Scientia. Mais c'est surtout dans « Die Wende der Philosophie » (1930), puis dans les deux versions de « The Future of Philosophy » (1931 et 1932), que cette conception prend sa forme publique, programmatique et tranchée. Les problèmes traditionnels de la métaphysique — l'existence du monde extérieur, la nature de l'âme, la liberté du vouloir — ne sont pas des problèmes insolubles mais des problèmes mal posés, en d'autres termes formulés qui ne satisfont pas les conditions de la signification. La métaphysique échoue non parce que la raison humaine n'est pas à la hauteur de la tâche, mais parce que cette tâche n'existe pas. Correctement analysés, les pseudo-problèmes de la métaphysique se dissolvent ou se transforment en questions empiriques traitables par les sciences. Cette conception de la philosophie comme activité clarificatrice, et non comme corps de doctrine, sera l'un des héritages les plus durables du Cercle de Vienne.

Philosophie de la nature et mécanique quantique

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Schlick poursuit aussi à Vienne son travail de philosophie de la nature, auquel il consacre des cours réguliers tout au long de la période viennoise — en 1927, en 1932-1933 et encore en 1936. Dans ces cours, il applique le principe de vérification aux développements de la physique contemporaine, en particulier à la mécanique quantique. Il argue par exemple que si la position et la vitesse d'un électron ne peuvent être simultanément déterminées par aucune expérience — comme le montre la relation d'indétermination de Heisenberg —, il n'a pas de sens de dire que l'électron possède simultanément ces deux propriétés. La philosophie de la nature est pour lui une « interprétation du sens » (Sinndeutung) des propositions de la science naturelle : elle ne produit pas de connaissance nouvelle de la nature, mais clarifie la signification de la connaissance que la science a produite. Schlick s'engage aussi dans une réflexion sur les conséquences du nouvel indéterminisme physique pour le problème de la liberté de la volonté, faisant valoir que l'acausalité quantique ne fournit aucun fondement à la liberté au sens éthique du terme, car un comportement régi par le pur hasard ne serait ni libre ni responsable.

Forme et contenu

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Dans ses derniers écrits épistémologiques, Schlick approfondit la distinction entre forme et contenu (Form und Inhalt) qui traverse toute sa pensée. L'ouvrage « Form and Content: An Introduction to Philosophical Thinking » (rédigé en anglais à partir de conférences données à Londres, publié posthume dans les Gesammelte Aufsätze 1926-1936) développe systématiquement la thèse selon laquelle la connaissance ne saisit que la structure formelle de la réalité — les relations entre les choses — et non leur contenu qualitatif intrinsèque. Les qualités vécues — la rougeur du rouge, le caractère douloureux de la douleur — sont des contenus d'expérience (Erlebnisse) qui ne peuvent être ni communiqués ni connus au sens strict. Ce qui peut être communiqué et connu, ce sont les relations structurelles : la position d'une couleur dans l'espace chromatique, l'intensité relative d'une douleur, les lois qui relient un stimulus à une sensation. La science, en tant que système de propositions communicables et vérifiables, est nécessairement une connaissance de structures, une désignation des relations entre les choses, et non une reproduction de leurs qualités. Il faut cependant noter que Schlick lui-même prit ses distances avec cet ouvrage en janvier 1935, écrivant à Louis Rougier que « toute la conception du livre ne correspondait plus à [s]es vues actuelles » et qu'il ne le ferait probablement pas imprimer. L'ouvrage ne parut que dans l'édition posthume de 1938.

Cette thèse de la nature structurelle de la connaissance est en continuité directe avec les analyses de l'Allgemeine Erkenntnislehre sur la distinction entre connaissance quantitative et connaissance qualitative, et avec la Zeichentheorie héritée de Helmholtz. Mais elle acquiert dans les derniers écrits une formulation plus nette, influencée à la fois par le Tractatus de Wittgenstein et par les discussions au sein du Cercle de Vienne. Schlick avance que la distinction forme/contenu recouvre deux types d'indicible qu'il a tendance à juxtaposer sans toujours les distinguer clairement. Le premier type, emprunté au Tractatus de Wittgenstein, est l'indicible de la forme logique : la forme que les propositions partagent avec la réalité pour pouvoir la représenter ne peut pas elle-même être dite dans des propositions, mais seulement montrée (gezeigt). Le second type, qui est la contribution propre de Schlick, est l'indicible du contenu qualitatif : les qualités vécues ne peuvent être communiquées par aucune proposition, mais seulement éprouvées (erlebt). La science dit les structures ; l'art, la poésie et l'expérience personnelle donnent accès aux contenus. Les deux sont nécessaires à une existence humaine complète, mais ils ne relèvent pas du même registre.

L'éthique occupe une place significative dans l'œuvre de Schlick, depuis la Lebensweisheit de sa jeunesse jusqu'aux Fragen der Ethik, publiées en 1930. Ce dernier ouvrage, qui représente sa contribution la plus systématique à la philosophie morale, reprend et approfondit les intuitions de la Lebensweisheit dans le cadre conceptuel élaboré au fil des ans. La thèse fondamentale des Fragen der Ethik est que l'éthique n'est pas une discipline normative au sens où elle prescrirait des devoirs absolus, mais une discipline descriptive et explicative qui étudie les faits du comportement moral humain et en recherche les causes. La question centrale de l'éthique n'est pas « que devons-nous faire ? » mais « pourquoi les hommes agissent-ils comme ils agissent, et pourquoi certaines actions sont-elles approuvées et d'autres désapprouvées ? ». Cette formulation du problème éthique comme problème d'explication, et non de prescription, doit beaucoup à Schopenhauer, à qui Schlick consacre des cours répétés tout au long de sa carrière et dont il juge l'approche « beaucoup plus féconde que celle de la morale kantienne, qui nous donne de nouvelles énigmes au lieu de résoudre les anciennes ».

Schlick identifie la motivation comme le concept directeur de l'éthique. Tout comportement humain est motivé, en d'autres termes causalement déterminé par des désirs, des penchants, des dispositions psychologiques. Le déterminisme — la thèse selon laquelle tout événement, y compris tout acte humain, a des causes suffisantes — n'est pas incompatible avec la responsabilité morale, contrairement à ce que soutiennent les libertariens. La responsabilité n'exige pas que l'agent ait pu agir autrement en un sens absolu (liberté d'indifférence) ; elle exige seulement que l'action ait été déterminée par le caractère de l'agent, par ses dispositions et ses motifs, et non par une contrainte extérieure. Nous tenons un homme pour responsable lorsque son action exprime sa volonté propre, et cette attribution de responsabilité a elle-même une fonction causale : elle agit comme un motif supplémentaire dans la délibération future de l'agent. Schlick défend ainsi un compatibilisme : le déterminisme et la responsabilité morale sont non seulement compatibles, mais la seconde présuppose le premier.

Les Fragen der Ethik poursuivent la Lebensweisheit en fondant l'éthique sur une psychologie du plaisir. Ce qui est moralement approuvé est, en dernière analyse, ce qui procure du bonheur ; ce qui est moralement désapprouvé est ce qui cause de la souffrance. Les règles morales ne sont pas des commandements tombés du ciel ni des impératifs catégoriques de la raison pure ; elles sont des généralisations de l'expérience humaine concernant les conditions du bien-vivre en société. Elles sont révisables à la lumière de l'expérience, tout comme les hypothèses scientifiques. L'éthique est ainsi ramenée au statut d'une science empirique parmi d'autres, conformément à la conviction constante de Schlick que les questions philosophiques sont ultimement des questions empiriques.

Il faut noter que les Fragen der Ethik se confrontent explicitement à Kant et à la tradition de l'éthique déontologique. Schlick rejette le formalisme kantien — l'idée que l'impératif catégorique fournit un critère purement formel de l'action juste, indépendant de tout contenu empirique. Pour Schlick, un tel formalisme est vide : la forme logique « agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse devenir une loi universelle » ne suffit pas à déterminer ce qu'il faut faire dans une situation concrète sans faire appel aux conséquences empiriques de l'action. De même, la notion kantienne de « devoir » (Pflicht) comme fondement ultime de la morale est critiquée : le devoir n'est pas un fait moral irréductible, mais l'expression de la pression sociale exercée sur l'individu par les normes de son groupe. L'éthique scientifique doit expliquer l'origine et la fonction de ces normes, non les poser comme des absolus. Schlick conçoit le progrès moral comme un passage de l'éthique du devoir (Ethik der Pflicht) à une éthique de la bonté (Ethik der Güte), dans laquelle l'action bonne n'est plus accomplie par contrainte ou par obéissance à une loi, mais procède spontanément du caractère de l'agent — processus qu'il illustre, dans ses cours sur Nietzsche, par la figure du Surhumain. Schlick reconnaît cependant que le sentiment du devoir est un fait psychologique puissant et que sa compréhension causale ne diminue en rien sa force motivatrice.

Trajectoire d'ensemble

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L'œuvre de Schlick, interrompue par son assassinat le 22 juin 1936 sur les marches de l'Université de Vienne, ne forme pas un système achevé et uniforme. Elle présente plutôt une trajectoire intellectuelle marquée par des déplacements, des rectifications et des ruptures partielles. Le Schlick de l'Allgemeine Erkenntnislehre, qui défend un réalisme critique, construit une théorie de la connaissance en termes de coordination univoque et recourt au concept de définition implicite, n'est pas identique au Schlick tardif de « Die Wende der Philosophie » et du débat des Protokollsätze, qui soutient que la philosophie n'est pas une science et ne produit pas de propositions. Schlick lui-même, d'ailleurs, exprimait une certaine insatisfaction devant la seconde édition de l'Allgemeine Erkenntnislehre, qu'il jugeait insuffisamment poussée dans la direction nouvelle que lui indiquait la lecture de Wittgenstein. La doctrine des Konstatierungen, elle-même, ne s'intègre pas sans tension au reste du système : ces « points de contact » entre connaissance et réalité sont par définition éphémères, non inscriptibles, et ne peuvent servir de fondation logique — ce qui entre en tension avec l'ambition systématique des premiers écrits.

Il y a cependant des continuités réelles, et elles ne sont pas négligeables. Le refus de la métaphysique intuitive, l'intérêt pour la physique comme terrain d'épreuve de l'épistémologie, le souci de précision conceptuelle et l'idée que la connaissance est affaire de structure formelle et non de contenu qualitatif — ces orientations traversent toute l'œuvre, de Rostock à Vienne, même si elles changent de formulation et de justification. La théorie de la connaissance comme coordination univoque (Zuordnung) de signes à des faits, formulée dès 1910 et systématisée dans l'Allgemeine Erkenntnislehre, reste un soubassement de la réflexion de Schlick, y compris dans sa phase viennoise, même si le vocabulaire se transforme sous l'influence de Wittgenstein. Le rapport au réalisme est plus complexe et ne se laisse pas résumer par une simple continuité. Le Schlick de l'Allgemeine Erkenntnislehre défend clairement un réalisme critique : il affirme l'existence de choses en soi, critique l'immanentisme et soutient que la science connaît la structure du réel. Mais à partir de « Erleben, Erkennen, Metaphysik » (1926) et surtout de « Positivismus und Realismus » (1932), Schlick ne reprend plus à son compte le réalisme tel qu'il l'avait formulé. Il ne bascule pas dans un idéalisme, mais il reformule le débat de telle manière que l'alternative classique entre réalisme et positivisme perd, selon lui, son sens philosophique traditionnel : la question de savoir si le monde extérieur « existe vraiment » est déclarée pseudo-problème, non parce que la réponse serait négative, mais parce que la question, telle que la métaphysique la pose, ne satisfait pas les conditions de la signification. C'est un déplacement sémantique radical, et non un simple ajustement de surface. Le refus du synthétique a priori est peut-être la thèse la plus constante de toutes : toute connaissance du monde est empirique et révisable, et les structures logiques et mathématiques sont analytiques. Mais — et c'est un point capital — ce qui change entre les deux périodes est le statut de la philosophie elle-même. Pour le Schlick de l'Allgemeine Erkenntnislehre, la philosophie est encore, au moins en partie, une science qui énonce des vérités sur les conditions de la connaissance. Pour le Schlick tardif, la philosophie n'énonce rien : elle réside exclusivement dans l'activité par laquelle le sens des propositions scientifiques est clarifié. Le contenu de tout ce qui peut être dit avec sens appartient aux sciences empiriques ; la philosophie, quant à elle, n'a pas de contenu propre, mais seulement une fonction. C'est ce déplacement qui représente la véritable « Wende » de la pensée de Schlick.

Schlick et Kant

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La relation de Schlick à Kant est particulièrement complexe et éclairante. Il emprunte à Kant la question transcendantale — comment la connaissance du réel est-elle possible ? — mais il refuse systématiquement la réponse kantienne. Il n'y a pas de formes a priori de l'intuition, pas de catégories constitutives de l'expérience, pas de jugements synthétiques a priori. L'espace et le temps ne sont pas des conditions subjectives de la sensibilité, mais des systèmes d'ordonnancement dont la structure est déterminée par la convention et l'expérience. La causalité n'est pas une catégorie a priori, mais un principe heuristique empiriquement motivé. La réponse de Schlick à la question transcendantale est que la connaissance du réel est possible parce que les faits se laissent coordonner de manière univoque par des systèmes de jugements, et que cette coordination n'exige ni formes a priori ni catégories métaphysiques.

Schlick et Mach

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La relation à Mach est tout aussi significative. Schlick partage avec Mach l'orientation empiriste, l'idéal d'économie de pensée, la critique de la métaphysique. Mais il se sépare de Mach sur un point capital : le statut des entités théoriques de la physique. Pour Mach, les atomes, les électrons, les champs ne sont que des fictions économiques, des abrégés commodes pour résumer des régularités dans les données sensibles. Pour Schlick, ces entités peuvent désigner des réalités objectives, non immédiatement perceptibles mais dotées d'une détermination spatio-temporelle. Le critère de réalité n'est pas la perception directe mais la possibilité d'assigner à un objet un lieu et un temps déterminés. Cette divergence se manifeste dès l'Allgemeine Erkenntnislehre dans la critique de la pensée d'immanence. Dans la période viennoise, la divergence avec Mach prend une forme différente : Schlick ne défend plus un réalisme critique au sens traditionnel, mais il ne verse pas non plus dans le phénoménalisme machien. Il affirme que l'opposition même entre réalisme et positivisme, correctement analysée, se dissout comme pseudo-problème — position qui reste incompatible avec le réductionnisme de Mach, mais qui ne reconduit plus le réalisme métaphysique de l'Allgemeine Erkenntnislehre.

Influence et postérité

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L'influence de Schlick sur la philosophie du vingtième siècle s'exerce à travers plusieurs canaux : sa philosophie de la relativité, qui fut la première interprétation philosophique systématique de la théorie d'Einstein et reçut l'approbation d'Einstein lui-même ; sa fondation et son animation du Cercle de Vienne, qui constitua le noyau institutionnel de l'empirisme logique ; sa formulation du principe de vérification, qui devint la thèse la plus discutée et la plus controversée du positivisme logique ; et sa théorie structurelle de la connaissance, qui anticipe des développements ultérieurs en philosophie des sciences. L'Allgemeine Erkenntnislehre elle-même, bien que rapidement dépassée par les développements de la logique formelle et de la philosophie du langage, reste un document central de l'histoire de l'épistémologie au vingtième siècle, par la clarté et la rigueur avec lesquelles elle formule les problèmes fondamentaux de la connaissance et propose une réponse systématique fondée sur la notion de coordination univoque.

Le style philosophique de Schlick se caractérise par une clarté délibérée et un souci constant de s'adresser au-delà du cercle des spécialistes. Il revendique une exposition « aussi simple que possible, bâtie lentement », et considère que l'obscurité en philosophie n'est pas le signe de la profondeur mais celui de la confusion. Cette exigence de clarté n'est pas un trait accidentel de son tempérament ; elle est la conséquence directe de sa conception de la philosophie comme activité de clarification. Si la philosophie a pour tâche de déterminer le sens des propositions et de dissoudre les pseudo-problèmes, elle ne peut s'acquitter de cette tâche qu'en étant elle-même parfaitement claire. La philosophie obscure est une philosophie qui a échoué dans sa mission. C'est cette conviction qui distingue Schlick de la tradition métaphysique allemande et le rapproche de la tradition empiriste anglo-saxonne, avec laquelle il entretient un dialogue constant — de Hume et Mill à Russell et Wittgenstein. Sa pensée forme ainsi un pont entre deux traditions intellectuelles que le vingtième siècle a souvent opposées, et c'est peut-être dans cette position de médiateur que réside l'une de ses contributions les plus durables à la philosophie contemporaine.