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Dictionnaire de philosophie/Timothy Williamson

Un livre de Wikilivres.
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※ Timothy Williamson ※
24 pages, 31 min


Timothy Williamson.

Philosophe britannique né à Uppsala, en Suède, en 1955, Timothy Williamson compte parmi les figures les plus influentes de la philosophie analytique contemporaine. Titulaire de la chaire Wykeham de logique à l'université d'Oxford de 2000 à 2023, il a exercé une influence majeure sur plusieurs domaines que l'on tenait pour bien distincts : la théorie du vague, l'épistémologie, la métaphysique de la modalité et la réflexion sur la méthode même de la philosophie. Une thèse le rendit d'abord célèbre, et elle prend la forme d'un paradoxe assumé. Nos mots vagues, comme « chauve » ou « tas », ont une extension déterminée : il existe, pour chacun, une frontière qui sépare les cas où le mot s'applique des cas où il ne s'applique pas. Simplement, dans les cas limites, nous sommes hors d'état de savoir où passe cette frontière. Le vague n'est donc pas, pour Williamson, une indétermination des choses ; c'est une certaine forme de notre ignorance[1]. De cette idée première, qui réhabilite la logique classique là où plusieurs approches concurrentes proposaient de la réviser, procède une œuvre d'une rare unité. On y retrouve partout la même conviction : il existe un monde indépendant de nous, la connaissance en est la pierre angulaire, et la philosophie ne diffère pas en nature des autres formes d'enquête.

Repères biographiques

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New College (Oxford), dont Williamson est fellow depuis 2000.

Williamson naît à Uppsala de parents britanniques. Sa formation se fait tout entière à Oxford, au collège de Balliol, où il étudie d'abord les mathématiques et la philosophie, puis prépare un doctorat de philosophie qu'il soutient au tout début des années 1980, sous une direction qui passa successivement de David Bostock à Bill Newton-Smith, puis à Michael Dummett. Cette double éducation laisse une marque durable. Le goût de la précision formelle, l'aisance dans la logique modale quantifiée, le refus de toute approximation dans la conduite d'un argument tiennent sans doute à cette formation initiale. Ses premiers postes le mènent hors d'Oxford. Il enseigne au Trinity College de Dublin, de 1980 à 1988, avant de revenir comme fellow et tuteur à University College, à Oxford. En 1995, l'université d'Édimbourg lui confie la chaire de logique et de métaphysique, qu'il occupe cinq ans.

L'année 2000 marque sa consécration institutionnelle : il est élu à la chaire Wykeham de logique d'Oxford, une chaire que Dummett avait occupée de 1979 à 1992, et dont il devient ainsi l'un des successeurs[2]. Fellow de New College, il y demeure jusqu'en 2023, date à laquelle il prend le titre de professeur émérite tout en continuant d'y enseigner et d'y diriger des recherches. À cette base oxonienne s'ajoutent, au fil des ans, de nombreux postes de visite, parmi lesquels une charge régulière de professeur invité à Yale, où il se rend quelques semaines chaque année, et une affiliation à l'université de la Suisse italienne. Membre de la British Academy et de la Royal Society of Edinburgh, ancien président de l'Aristotelian Society et de la Mind Association, il a formé ou codirigé un grand nombre de doctorants, dont plusieurs occupent aujourd'hui des positions de premier plan. Il écrit aussi pour un public plus large, dans le Times Literary Supplement comme dans la rubrique de philosophie du New York Times, signe d'une volonté constante de faire descendre les questions abstraites dans la conversation commune.

Michael Dummett, qui dirigea en partie sa thèse et le précéda à la chaire Wykeham.

Son parcours épouse, à sa manière, l'histoire de la philosophie analytique des cinquante dernières années. Formé dans le sillage de Dummett et du tournant linguistique, cette idée selon laquelle les problèmes philosophiques seraient au fond des problèmes sur le langage, Williamson s'en est progressivement détaché pour reconstruire une métaphysique et une épistémologie pleinement réalistes. Il représente ainsi le moment où la discipline, après avoir longtemps suspecté ses propres ambitions spéculatives, ose de nouveau parler du monde et non plus seulement de nos façons d'en parler.

Un tempérament et deux convictions

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Avant d'entrer dans le détail des thèses, arrêtons-nous sur l'esprit qui les anime : c'est lui qui donne à l'œuvre sa cohérence. Williamson pratique la philosophie en homme convaincu que les désaccords se tranchent. Là où une tradition héritée du second Wittgenstein voyait dans la philosophie une thérapie, un travail patient pour nous délivrer de fausses questions, il tient les questions philosophiques pour de vraies questions, pourvues de réponses vraies ou fausses, dont on s'approche par le travail de l'argument. Le titre à demi provocateur de son dialogue de 2015, Tetralogue: I'm Right, You're Wrong, dit assez cette humeur : on peut respecter son interlocuteur sans cesser de penser qu'il se trompe.

Deux idées reviennent d'un livre à l'autre, qu'il vaut mieux nommer dès l'abord. La première est une découverte faite très tôt et sans cesse reprise : celle de la structure de la connaissance inexacte. Nos capacités de discrimination sont grossières ; entre deux situations imperceptiblement différentes, nous ne saurions dire laquelle nous place du bon côté d'une frontière. De ce fait élémentaire, Williamson tire un principe qu'il nomme en anglais margin for error, la marge d'erreur : pour qu'une observation nous donne un savoir, il y faut une marge de sécurité, faute de quoi nous aurions tout aussi bien pu nous tromper. Ce principe, né de l'étude des relations d'indiscernabilité dans son premier livre, irrigue ensuite sa théorie du vague, puis sa théorie de la connaissance. La seconde est une conviction de méthode : la philosophie n'occupe aucune position d'exception parmi les savoirs, elle ne possède ni faculté propre ni méthode purement a priori, elle progresse, comme les sciences, par inférence vers la meilleure explication. Présente dès The Philosophy of Philosophy, en 2007, cette thèse se déploie jusqu'à ses essais d'éthique de 2025, étendue à des territoires toujours nouveaux ; c'est elle que recouvrira, de façon de plus en plus assumée, le mot d'anti-exceptionnalisme.

L'une et l'autre reposent sur une conviction plus profonde : le réalisme. Il y a une manière dont les choses sont, indépendamment de ce que nous en savons. La bivalence, cette thèse sémantique selon laquelle toute proposition est vraie ou fausse, et la logique classique qui gouverne les inférences valides restent, à ses yeux, les meilleurs instruments pour traiter nos énoncés sur le monde. Non qu'elles le décriraient à la façon d'une théorie physique : elles s'imposent parce qu'elles figurent dans la meilleure théorie d'ensemble de l'inférence et de la signification. Et notre ignorance, si vaste soit-elle, ne doit jamais être confondue avec une indétermination des choses elles-mêmes. Cette distinction, banale en apparence, suffit à départager Williamson de la plupart de ses adversaires.

Les premiers travaux : identité, indiscernabilité, critères

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Gottlob Frege, dont le critère d'identité des directions sert de point de départ aux premiers travaux de Williamson.

On présente parfois l'œuvre comme si elle commençait avec le paradoxe du tas. Ce serait oublier les premiers travaux, où se forge pourtant l'outil dont toute la suite tirera parti. Dès 1986, dans un article au titre austère, « Criteria of Identity and the Axiom of Choice », puis plus amplement dans son premier livre, Identity and Discrimination, paru en 1990, Williamson reprend une question que les philosophes posent depuis Frege : qu'est-ce qu'un critère d'identité[3] ? Frege en avait donné l'exemple canonique. Pour penser la direction d'une droite, disait-il, il faut d'abord savoir ce que c'est, pour deux droites, que d'être parallèles : la direction de la droite a est identique à la direction de la droite b si et seulement si a et b sont parallèles. Un critère d'identité, c'est cela : une relation entre des objets de départ, ici les droites, qui fixe l'identité d'objets dérivés, ici les directions. Et pour faire ce travail, la relation doit posséder une forme bien précise, celle des relations d'équivalence : réflexive, symétrique et transitive, à l'image de l'identité elle-même.

Or Williamson met le doigt sur un cas où le candidat le plus naturel échoue à remplir cette condition. Cherchons un critère d'identité pour la couleur perçue. La relation qui s'impose est l'indiscernabilité : deux échantillons ont la même couleur perçue lorsque l'œil ne parvient pas à les distinguer. Mais cette relation a un défaut qui la disqualifie : elle n'est pas transitive. Un premier échantillon peut être indiscernable d'un deuxième, le deuxième d'un troisième, et le premier se distinguer pourtant nettement du troisième ; de minuscules écarts, insensibles un à un, finissent par s'additionner. L'indiscernabilité ne peut donc pas tenir lieu de critère d'identité, puisqu'un critère doit être transitif et qu'elle ne l'est pas.

La suite de l'analyse est d'une grande technicité, et c'est là qu'intervient l'axiome du choix, ce principe de la théorie des ensembles qui autorise à prélever un élément dans chacun des membres d'une collection, fût-elle infinie. Williamson démontre un résultat en deux volets. Là où la relation de départ n'est pas transitive, aucune relation ne peut servir de critère d'identité au sens fort ; et si l'on se contente d'un critère au sens faible, l'axiome du choix garantit qu'il en existe, mais plusieurs à la fois, sans qu'aucun ait un meilleur titre que les autres à passer pour le bon. Mieux, l'hypothèse même qu'un tel critère existe toujours s'avère équivalente à l'axiome du choix. La conséquence inquiète notre confiance ordinaire dans l'identité : partout où la transitivité de l'indiscernabilité se brise, nos jugements d'identité perçue perdent toute valeur de vérité déterminée, et le concept lui-même menace de n'être pas bien défini. Williamson illustre la même structure par l'identité personnelle, par ces cas de fission où une personne se scinderait en deux continuateurs : auquel des deux faut-il l'identifier ? Aucune réponse ne s'impose, et le choix paraît arbitraire.

Ce premier livre n'est pas un exercice isolé de logique. Il contient en germe presque tout ce qui suivra. L'idée que des différences imperceptibles s'accumulent jusqu'à devenir perceptibles, que nos capacités de discrimination sont par nature grossières, qu'il faut une certaine marge entre deux situations pour pouvoir les départager en connaissance de cause : voilà déjà le principe de marge d'erreur. Il reparaîtra au cœur de la théorie du vague, puis de la théorie de la connaissance. La structure découverte à propos des couleurs, transposée aux significations, puis aux états de connaissance, deviendra la matrice de toute l'œuvre[4].

Le vague et l'ignorance

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Un dégradé continu : à partir de quelle nuance le rouge cesse-t-il d'être rouge ? L'absence de frontière visible est au cœur du sorite.

Sa notoriété philosophique commence surtout avec un casse-tête vénérable, le sorite, du grec sôros, le tas. Un seul grain de blé ne fait pas un tas ; ajouter un grain à ce qui n'est pas un tas ne saurait le transformer en tas ; donc, de proche en proche, dix mille grains ne font toujours pas un tas. La conclusion est manifestement absurde, et pourtant chacune des prémisses paraît irréprochable. Le paradoxe vaut pour tous les prédicats vagues de notre langue : « chauve », « grand », « mince », « rouge ». Combien de cheveux faut-il perdre pour devenir chauve ? À quel instant précis l'enfant que nous fûmes a-t-il cessé d'être un enfant ? Ces questions semblent n'admettre aucune réponse, et c'est cette absence apparente de frontière nette qui paraît constituer le vague lui-même.

Le premier tiers de Vagueness est d'ailleurs une histoire, conduite avec une érudition que l'on n'attend pas toujours d'un logicien[5]. Williamson y exhume la longue carrière du paradoxe, depuis les Mégariques qui l'inventèrent jusqu'aux logiciens modernes qui le redécouvrirent. Il s'attarde sur la réponse de Chrysippe le stoïcien, qui se taisait avant la question embarrassante, comme un cocher retient ses chevaux au bord du précipice, et il note que les stoïciens, loin de nier l'existence d'une coupure nette, l'acceptaient au contraire de bon cœur. Il rappelle que Leibniz, répondant à Locke, discutait déjà du Tas et du Chauve, que Hegel se servait du sorite pour illustrer le passage du quantitatif au qualitatif, l'eau qui se change soudain en vapeur ou en glace. Avec Frege et Russell, le vague redevient une menace pour la logique : Frege le bannissait comme un défaut du langage ordinaire, Russell le rattachait à la non-transitivité de l'indiscernabilité et au seuil de la discrimination. En reconstruisant cette tradition, Williamson ne fait pas seulement œuvre d'historien : il montre que sa propre solution, l'idée d'une frontière nette mais cachée, a des ancêtres, et qu'elle est moins extravagante qu'elle n'en a l'air.

Trois grandes stratégies se partageaient le terrain lorsque Williamson publie Vagueness, en 1994. La première, issue des logiques à valeurs multiples, propose de remplacer le couple vrai-faux par un continuum de degrés de vérité : « Il est chauve » serait vrai à 0,6, ni tout à fait vrai ni tout à fait faux. La deuxième, la méthode des survaluations, conserve le vrai et le faux mais admet que certaines propositions n'ont aucune valeur de vérité dans les cas limites ; une phrase ne devient vraie que si elle l'est sous toutes les façons admissibles de rendre le terme précis. La troisième, le nihilisme, conclut du paradoxe que les prédicats vagues sont tout simplement incohérents, qu'il n'y a ni tas ni chauves. Williamson examine ces trois voies avec une patience d'horloger, et les écarte l'une après l'autre, parce que toutes paient leur solution d'un sacrifice : elles renoncent à la logique classique, ou à la bivalence, ou aux choses mêmes.

La thèse qu'il leur substitue déconcerte au premier abord, et il ne s'en cache pas. Sa préface s'ouvre sur un aveu : ce livre, écrit-il, est né de ses tentatives pour réfuter sa propre thèse principale, à savoir que le vague consiste dans notre ignorance des frontières nettes de nos concepts, et qu'il n'exige donc aucune révision de la logique standard[6]. L'idée est la suivante. Il existe bel et bien un nombre de cheveux à partir duquel on est chauve : un homme avec ce nombre de cheveux est chauve, un homme avec un cheveu de plus ne l'est pas. La coupure existe, mais nous ne pouvons savoir où elle passe. Le vague n'est pas une propriété du monde, une indétermination des faits ; c'est une variété particulière de notre ignorance. Cette position, que l'on nomme aujourd'hui épistémicisme, permet de tout conserver : la bivalence, le tiers exclu, la logique classique dans son intégrité. Le sorite est alors résolu : sa prémisse inductive, l'idée qu'un grain de plus ne fait jamais la différence, est tout bonnement fausse, car il existe bel et bien un grain qui la fait, même si nous ignorons lequel.

Williamson ne nie pourtant pas que nos mots soient vagues : c'est même cette vagueur qu'il entreprend d'expliquer, et son originalité tient à ce qu'il en propose une théorie, qui l'identifie à une ignorance plutôt qu'à un flou des choses. Reste alors l'objection qui vient aussitôt à l'esprit, et qui faisait jusque-là figure de réfutation : si ces frontières existaient, nous devrions pouvoir les trouver ; or nous ne le pouvons pas ; donc elles n'existent pas. Tout l'effort du livre consiste à désamorcer ce raisonnement en expliquant pourquoi, si elles existaient, elles nous demeureraient par principe inaccessibles. L'explication mobilise deux ressorts. Le premier est la manière dont le sens d'un mot dépend de l'usage que nous en faisons collectivement. La signification de « mince » est fixée par l'immense réseau de nos dispositions à l'employer ou à le refuser ; or aucun de nous ne peut surveiller ce réseau dans tous ses détails, ni rendre l'usage qu'il fait du mot à un instant donné parfaitement sensible à l'ensemble dont il dépend. Le second ressort est la marge d'erreur. Williamson le montre par un exemple où il se prend lui-même pour cobaye. La phrase « TW est mince » est peut-être vraie, mais elle aurait très facilement pu être fausse, sans que ses mensurations changent d'un pouce, pour peu que l'usage du mot « mince » eût été tant soit peu différent, ce qui était parfaitement possible. Et celui qui prononce assertivement cette phrase aurait tout aussi facilement pu la prononcer à faux, car sa décision de l'énoncer n'était pas sensible à tous les menus déplacements d'usage qui l'auraient rendue fausse. Une croyance ne vaut comme connaissance que si elle n'aurait pas pu se tromper aussi aisément. Près de la frontière, cette condition n'est jamais remplie, et notre ignorance n'y est donc pas accidentelle, mais structurelle.

On reconnaît ici, transposé des couleurs aux significations, le mécanisme étudié dans Identity and Discrimination. Un mot vague est entouré d'autres significations possibles, infinitésimalement proches, que ceux qui les manieraient ne sauraient distinguer de la sienne ; et c'est cette indiscernabilité des sens voisins qui nous voile la frontière. La théorie du vague rejoint enfin l'épistémologie par un autre biais, celui du principe que les logiciens écrivent KK : si l'on sait quelque chose, sait-on que l'on le sait ? Williamson répond non. Reprenons l'exemple de l'arbre devant lequel il passe presque chaque jour depuis des années, sans jamais le mesurer. Sa connaissance de la hauteur de cet arbre est inexacte : sa vue, sa mémoire, son sens des proportions sont imparfaits. On peut construire un modèle où la relation entre situations compatibles avec ce que l'on sait n'est pas transitive, exactement comme l'indiscernabilité des hauteurs ; et le principe KK s'y effondre : on peut savoir sans pour autant savoir que l'on sait. Le sorite ne menace donc pas le prédicat « tas » ; il menacerait, tout au plus, le prédicat « tas connu », et seulement si l'on acceptait KK. Sans ce principe, une itération de savoir se perd à chaque pas, et le paradoxe s'épuise avant d'atteindre sa conclusion fausse[7].

La connaissance d'abord

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Pendant un demi-siècle, l'épistémologie de langue anglaise a tourné autour d'un projet : analyser la connaissance, c'est-à-dire la décomposer en éléments plus simples. La formule héritée de Platon en donnait la première version : connaître, ce serait croire quelque chose de vrai et de justifié. En 1963, un article de trois pages d'Edmund Gettier ruina cette définition par deux contre-exemples, et ouvrit une longue chasse à la condition manquante qui réparerait la formule[8]. Toutes les tentatives échouèrent, chacune appelant un nouveau contre-exemple. Williamson propose alors de renverser l'ordre des priorités : et si la connaissance ne se laissait pas analyser, parce qu'elle était première ?

Il s'agit d'un renversement plutôt que d'une abolition : Williamson ne prétend pas clore une fois pour toutes le projet d'analyse de la connaissance, mais il en inverse la direction et propose d'en faire l'économie. Au lieu de tenir la connaissance pour un composé de croyance, de vérité et d'on ne sait quel ingrédient supplémentaire, il en fait le point de départ, le concept à l'aide duquel on éclaire les autres. Knowledge and Its Limits, paru en 2000, porte ce programme : la connaissance d'abord, knowledge first. La connaissance y est présentée comme un état mental à part entière, et même comme l'état mental factif le plus général, celui qui chapeaute toute la famille des attitudes qui ne peuvent porter que sur du vrai[9]. Voir que la porte est ouverte, se souvenir qu'on l'a fermée, s'apercevoir qu'il pleut : autant d'états qui enveloppent la vérité de leur contenu, et qui sont, chacun, une manière de savoir. On ne définit pas la connaissance ; on la situe, au sommet de cette famille.

Si Williamson tient tant à cette indécomposabilité, qu'il nomme la primalité, c'est que la connaissance explique ce que la simple croyance n'explique pas. Il en donne un exemple resté célèbre, celui du cambrioleur. Un voleur qui sait qu'un diamant se trouve dans la maison la fouillera toute la nuit, sans se décourager ; celui qui le croit seulement, même avec raison et de bon droit, risque d'abandonner plus tôt, parce que sa relation au fait est plus fragile. La connaissance, attache plus solide au monde, soutient l'action avec une constance que la croyance n'a pas. Or si l'on décompose le savoir en un noyau interne, la croyance, et un supplément externe, la vérité plus quelque garantie, on perd cette unité explicative : l'explication renvoie à la connaissance prise en bloc, non à une conjonction de deux facteurs indépendants.

À cet état premier, Williamson refuse une propriété que la tradition lui prêtait volontiers : la transparence, ou comme il dit la luminosité. Une condition est lumineuse si, dès qu'elle est remplie, on est en position de savoir qu'elle l'est. On a longtemps cru que nos propres états d'esprit étaient ainsi faits, qu'il suffisait d'éprouver une douleur ou de sentir le froid pour savoir qu'on les éprouve. Williamson construit contre cette idée un argument serré, fondé une fois encore sur la marge d'erreur[10]. La conséquence est une réfutation du principe KK déjà rencontré à propos du vague : on peut savoir sans savoir que l'on sait, parce que la connaissance exige une marge de sécurité, la sécurité que l'on n'aurait pas pu aisément se tromper. Cette notion de sécurité fournit d'ailleurs la caractérisation positive du savoir que Williamson est prêt à concéder, non comme une analyse, mais comme une vérité éclairante : si l'on sait, on n'aurait pas pu facilement avoir tort dans un cas semblable. Une croyance est sûre lorsque, dans tous les cas suffisamment proches où on la formerait sur une base semblable, elle serait vraie. La sécurité n'est pas une condition interne ; elle dépend de la configuration du monde autour de nous. C'est dire combien l'épistémologie de Williamson tourne le dos à l'internalisme, à l'idée que tout ce qui compte pour la justification serait accessible par simple réflexion. La connaissance habite le monde, non l'intériorité d'un sujet replié sur ses états.

De ce primat de la connaissance, Williamson tire une dernière conséquence, qui a fait couler beaucoup d'encre : notre évidence se réduit à ce que nous savons[11]. E = K, écrit-il, l'évidence est la connaissance. Ce dont nous disposons pour étayer nos croyances, ce sur quoi nous raisonnons, n'est ni un donné sensoriel ni un ensemble d'impressions privées, mais l'ensemble des propositions que nous connaissons. Le foyer cognitif cartésien, ce lieu intérieur où l'esprit serait chez lui et ne pourrait se tromper, est un mythe : il n'y a pas de retraite à l'abri du monde.

Cette thèse demeure l'une des plus débattues de l'épistémologie récente, et l'article ne lui rendrait pas justice en la présentant comme un acquis. Les internalistes lui reprochent de congédier trop vite l'idée d'une justification accessible de l'intérieur ; les partisans d'une théorie de la justification refusent de renoncer au projet d'analyse ; d'autres contestent que l'on puisse traiter la connaissance comme un état mental factif primitif. Ernest Sosa, par exemple, a objecté que « croire sûrement » serait un état factif plus général que la connaissance, ce qui ruinerait la caractérisation ; Williamson a répliqué que « croire sûrement » n'est pas sémantiquement insécable, et ne saurait donc compter parmi les états factifs primitifs. Le débat n'est pas clos ; il a seulement changé de terrain, ce qui est peut-être la meilleure mesure de l'influence du livre.

La modalité : du possible imaginé au possible réel

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La modalité, ce domaine du nécessaire et du possible, occupe Williamson sous deux aspects qu'il importe de ne pas confondre : comment connaissons-nous ce qui aurait pu être, et qu'est-ce, au juste, qui aurait pu être ? La première question est épistémologique, la seconde métaphysique, et il leur a donné des réponses également originales.

Sur la connaissance du possible, la conception reçue voulait que nous disposions d'une faculté propre, la conception ou conceivability, qui ferait office de fenêtre sur le possible : ce que je puis concevoir sans contradiction serait possible, ce que je ne puis concevoir serait impossible. Williamson récuse cette image d'une faculté spéciale. Notre savoir des possibilités, soutient-il dans The Philosophy of Philosophy, fait appel à la même aptitude tout ordinaire qui nous sert à évaluer des conditionnels contrefactuels, ces énoncés en « si... alors il en serait allé ainsi » que nous manions à longueur de journée[12]. Pour décider si quelque chose aurait pu se produire, nous développons l'hypothèse et regardons si une contradiction en surgit, exactement comme lorsque nous nous demandons ce qui serait arrivé si nous avions pris l'autre chemin. Or cette aptitude n'a rien d'a priori au sens traditionnel : elle puise abondamment dans notre connaissance du monde, elle est faillible, elle n'est pas transparente. On ne lit pas le possible dans le ciel des idées ; on l'établit, avec les moyens du bord, à partir de ce que l'on sait déjà. Du même coup, les démarches qui prétendent s'appuyer sur un a priori bien net, comme la sémantique à deux dimensions chère à David Chalmers, se trouvent fragilisées dans leurs fondements épistémiques[13].

Reste la seconde question, proprement métaphysique : qu'est-ce qui aurait pu être ? Ici Williamson défend, dans Modal Logic as Metaphysics (2013), une thèse qu'il nomme le nécessitisme, et qui heurte de front le sens commun. On peut l'énoncer en une formule : nécessairement, tout est nécessairement quelque chose[14]. Autrement dit, rien de ce qui est ne pourrait n'avoir absolument rien été ; et rien, non plus, ne pourrait s'ajouter à ce qu'il y a. Le contingentiste, son adversaire, soutient l'inverse : telle table existe, mais aurait pu n'exister pas du tout, et d'autres choses auraient pu exister qui n'existent pas.

Une objection se présente aussitôt : si rien ne peut commencer ni cesser d'être quelque chose, que faire de l'enfant que tel couple aurait pu avoir et n'a pas eu, de la table que ce menuisier aurait pu fabriquer et n'a pas fabriquée ? Ce serait pourtant caricaturer la thèse : le nécessitiste ne dit pas qu'il existe, à côté des choses concrètes, une foule de fantômes seulement possibles. Ce que nous sommes tentés d'appeler un « objet seulement possible », par exemple un enfant possible de Wittgenstein, est en réalité un objet contingentement non concret : il est bel et bien quelque chose, il aurait pu être concret, de chair et d'os, mais il se trouve qu'il ne l'est pas. Il n'est pas un néant, ni un possible flottant entre l'être et le non-être ; il est, sur le mode du non-concret. Williamson prend soin de distinguer cette position de deux autres avec lesquelles on la confond aisément : elle n'est pas le meinongianisme, qui peuplerait le monde d'objets inexistants ; elle n'est pas davantage le possibilisme classique. Le débat embrouillé entre possibilistes et actualistes se laisse, dit-il, reformuler en un débat plus clair et plus maniable, celui du nécessitisme et du contingentisme, qui se joue sur la validité d'une formule logique précise, la formule de Barcan.

Si Williamson soutient une thèse aussi contre-intuitive, ce n'est pas par goût du paradoxe, mais par fidélité à sa méthode. Le nécessitisme, montre-t-il, fournit la logique modale quantifiée la plus simple et la plus puissante : il valide la formule de Barcan et sa réciproque, il autorise une sémantique à domaine constant, il évite une foule de complications. Entre deux théories rivales, on choisit comme le physicien choisit entre deux hypothèses : celle qui rend le plus avec le moins. Que la plus simple heurte nos intuitions n'est pas, en soi, un argument contre elle ; nos intuitions sur ce qui aurait pu exister n'ont pas plus d'autorité, sur ce terrain, que le sens commun n'en avait sur la mécanique céleste.

La méthode : l'anti-exceptionnalisme

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Tous ces résultats reposent sur une même conception de ce qu'est philosopher, exposée dans The Philosophy of Philosophy (2007) puis, sous une forme accessible à tous, dans Doing Philosophy (2018). La thèse y est déjà nette, même si le mot ne s'imposera vraiment que plus tard : c'est ce qu'il appellera, et de plus en plus explicitement, anti-exceptionnalisme[15]. La philosophie, soutient-il, n'occupe aucune position d'exception parmi les savoirs. Elle ne dispose pas d'une faculté spéciale qui lui ouvrirait un accès direct aux essences ; elle ne procède pas par une méthode purement a priori qui la couperait de l'expérience. Elle est de la même famille que les autres enquêtes, simplement plus abstraite et privée de laboratoire.

Le cas le plus discuté est celui des intuitions. On répète volontiers que la philosophie se fonde sur des intuitions, ces jugements spontanés que provoquent en nous les expériences de pensée : le wagon fou que l'on peut dévier sur une autre voie, la chambre chinoise, le village où l'on ne sait plus qui est chauve. Williamson conteste cette description. Ce que nous appelons intuition n'est pas le verdict d'une faculté mystérieuse, ni un donné qu'il faudrait recueillir comme on recueille des réponses à un sondage. C'est un simple jugement, exercé sur un cas hypothétique, et il vaut comme source de connaissance pour autant qu'il est compétent, non parce qu'il serait « intuitif ». La même capacité ordinaire d'évaluer des conditionnels contrefactuels, déjà rencontrée à propos du possible, suffit à en rendre compte : juger ce qui se passerait si telle situation se présentait, voilà ce que nous faisons devant une expérience de pensée, et c'est une chose que nous savons faire.

De là une conséquence qui dérange les habitudes : la distinction même de l'a priori et de l'a posteriori, sur laquelle tant de débats se sont bâtis, lui paraît trop grossière pour un travail théorique sérieux. Nos connaissances modales, par exemple, ne sont ni purement indépendantes de l'expérience ni purement tirées d'elle ; l'expérience y joue un rôle qui n'est ni de simple justification ni de simple déclenchement, de sorte que la frontière elle-même s'estompe. Une question philosophique se tranche alors par la même méthode que partout : l'inférence vers la meilleure explication, ce que la tradition nomme l'abduction. On compare des théories rivales, on pèse leur simplicité, leur puissance, leur accord avec ce que l'on tient par ailleurs pour acquis, et l'on retient la meilleure. Rien, en philosophie, n'est gratuit au point de n'imposer aucune contrainte à la réalité : une thèse a des conséquences, et ses conséquences se paient. C'est cette conception qui commande, chaque fois, les choix de Williamson, du nécessitisme à la défense de la logique classique. La question n'est jamais « qu'est-ce qui est évident ? », mais « quelle théorie d'ensemble fait le mieux le travail ? ».

Le dialogue : Tetralogue

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Tetralogue, paru en 2015, est un dialogue à la manière antique : quatre voyageurs se trouvent réunis dans un train et discutent jusqu'au terminus. Sarah défend la science et la raison ; Bob, qu'un guérisseur a guéri, en est venu à croire à la sorcellerie ; Roxana, logicienne intransigeante, traque la moindre incohérence ; Zac, conciliant et relativiste, voudrait que chacun ait raison à sa façon. De ce quatuor naît une comédie d'idées où s'affrontent les attitudes que nous adoptons spontanément face au désaccord.

Le propos du livre est de défendre, sans pédantisme, deux thèses jumelles que Williamson tient pour inséparables : la vérité est objective, et nous sommes faillibles. Contre Zac, il s'agit de montrer que la formule « vrai pour moi » ne veut rien dire de cohérent : si une chose est vraie, elle l'est tout court, et croire le contraire à propos du même monde, c'est se tromper, non détenir une autre vérité. Contre une certaine arrogance scientiste, il s'agit de rappeler que reconnaître la possibilité de son erreur n'oblige nullement à renoncer à juger. Le titre, I'm Right, You're Wrong, condense cette double leçon avec une provocation calculée : dans un désaccord véritable, l'un a raison et l'autre tort, et l'admettre n'est pas un manque de tolérance, c'est la condition d'une conversation sérieuse. On respecte mieux autrui en le tenant pour capable de vérité et d'erreur qu'en le confinant poliment dans sa bulle. Le dialogue, sous ses dehors plaisants, est ainsi une défense du réalisme contre le relativisme, ce même réalisme qui gouverne en sous-main toute l'œuvre.

L'éthique et l'action : Good as Usual

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Le dernier grand chantier de Williamson, rassemblé en 2025 sous le titre Good as Usual, dont le sous-titre annonce des essais anti-exceptionnalistes sur les normes, les valeurs et l'action, étend à la philosophie pratique le programme élaboré ailleurs. La thèse directrice est que le normatif ne forme pas un royaume à part. Le bien, la connaissance morale, les normes de la croyance et de l'action ne sont pas plus exceptionnels que le reste ; ils s'étudient avec les mêmes outils, et la connaissance y joue le même rôle central que dans la vie intellectuelle.

Prenons d'abord la connaissance morale. Contre l'argument sceptique qui invoque l'ampleur des désaccords moraux pour conclure à l'absence de savoir éthique, Williamson rappelle que la connaissance n'exige qu'une fiabilité locale. Pourvu que l'on admette qu'il y a des vérités morales, il n'y a, soutient-il, aucun obstacle particulier à les connaître. Que des sociétés divergent sur ce qui est juste ne prouve pas que nul ne sait rien en morale, pas plus que l'existence de désaccords perceptifs ne ruine la perception ; on peut être fiable touchant les actions de son propre milieu sans l'être touchant celles d'un milieu lointain. La capacité de reconnaître le bien et le mal est une capacité de reconnaissance comme une autre, faillible et néanmoins source de savoir.

Ensuite, la connaissance d'abord s'applique à l'action, et c'est ici qu'il faut restituer exactement les termes de l'analogie, qu'on déforme facilement. Connaître se tient à croire comme produire intentionnellement un état de choses se tient à le désirer[16]. Si je sais que P, alors P ; de même, si je fais en sorte que P, alors P. Mais il ne suffit pas, pour savoir que P, de le croire alors que P se trouve vrai, car l'accord pourrait n'être qu'accidentel ; il ne suffit pas davantage, pour avoir produit P, de l'avoir désiré alors que P se trouve réalisé. La connaissance est le bon cas d'une direction d'ajustement, celle de l'esprit au monde : la croyance vise à se conformer au monde, et la connaissance est la croyance qui y parvient sans hasard. L'action est le bon cas de la direction inverse, celle du monde à l'esprit : le désir vise à conformer le monde à lui, et l'action est le désir qui y parvient sans hasard. Ce qui sépare connaissance et action n'est donc pas le degré de réussite, c'est le sens de l'ajustement. La connaissance est l'entrée du raisonnement pratique, son point de départ ; l'action en est la sortie réussie. De là une norme symétrique de celle de l'assertion : n'agis que sur ce que tu sais. Quand la délibération fonctionne bien, on n'emploie comme prémisse que ce que l'on connaît ; une prémisse simplement crue, sans être sue, est un grain de sable qui dérègle la machine. Williamson y intègre une thèse qu'il défend de longue date avec Jason Stanley, l'intellectualisme touchant le savoir-faire : savoir faire quelque chose, c'est savoir une vérité, et non posséder une aptitude d'une autre nature ; le savoir-faire peut donc fournir une prémisse au raisonnement pratique précisément parce qu'il est un savoir-que.

Le même esprit conduit Williamson à reprendre, du côté de la croyance, sa critique de l'internalisme. Il existe plusieurs normes possibles de la croyance : une norme de vérité, une norme d'évidence, une norme de connaissance. Il plaide pour la dernière, sous une forme fonctionnelle : crois seulement ce que tu sais. Et il fait jouer une dernière fois l'argument contre la luminosité pour récuser l'exigence internaliste selon laquelle les fondements de nos jugements devraient nous être accessibles par simple introspection. Le titre du recueil joue d'ailleurs sur les mots : le bien y est traité « comme d'habitude », c'est-à-dire comme le fonctionnement normal, non défectueux, d'êtres engagés dans le monde. Là encore, le geste de Williamson est de ramener la valeur dans le tissu commun de la connaissance et de l'action, au lieu de la reléguer dans une sphère séparée.

Réception et influence

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L'œuvre de Williamson a suscité une littérature critique abondante, signe de son importance. Deux volumes collectifs lui ont été consacrés, l'un sur la connaissance, l'autre sur la modalité, chacun accompagné de ses réponses détaillées aux objections[17]. Les fronts de discussion sont nombreux. Les internalistes tiennent qu'il a écarté trop vite l'idée d'une justification accessible de l'intérieur. Les défenseurs de la méthode des survaluations, comme Delia Graff Fara, refusent de payer la bivalence au prix de l'intuition qu'aucune coupure nette ne traverse nos prédicats vagues. Les partisans des logiques non classiques rejettent son plaidoyer pour la logique standard. Certains critiques jugent le nécessitisme, avec ses objets contingentement non concrets, d'un coût métaphysique trop lourd. À chacun Williamson répond avec la même rigueur méthodique, en déplaçant le débat sur le terrain qui est le sien, celui de la comparaison des théories ; et c'est souvent cette manière de répondre, autant que les thèses elles-mêmes, qui a marqué ses lecteurs.

Son influence tient aussi à autre chose qu'à ses arguments. Il a contribué à légitimer une certaine façon de faire de la philosophie : technique sans être stérile, ambitieuse sans verser dans la spéculation, attentive à la forme logique des problèmes. Son rayonnement passe enfin par l'enseignement. Il a dirigé un grand nombre de thèses, et plusieurs de ses anciens étudiants comptent aujourd'hui parmi les figures montantes de la discipline. Il s'est aussi adressé au grand public, par ses dialogues, par ses petits livres d'initiation, par ses chroniques de presse, convaincu que la philosophie n'a rien à gagner à se retrancher dans un jargon d'initiés. L'auteur de traités exigeants et le pédagogue ne font chez lui qu'une seule personne, fidèle à l'idée que la difficulté ne doit pas être masquée mais apprivoisée.

Ce qui frappe, au terme de ce parcours, c'est l'unité d'une œuvre que la diversité des sujets pourrait faire croire dispersée. Du vague à la connaissance, de la modalité à la méthode, et jusqu'à l'éthique des derniers travaux, une même sensibilité se reconnaît. Un réalisme constant, d'abord : le réel a ses traits indépendamment de nous, et notre ignorance ne doit jamais être prise pour une indétermination des choses. Un attachement à la logique classique, ensuite, défendu non par dogmatisme mais parce qu'elle figure dans la meilleure théorie globale. La conviction, encore, que la connaissance est la pierre angulaire, le concept premier à partir duquel s'éclairent l'évidence, l'assertion, l'action et la valeur. Et, partout, les deux mêmes orientations : la structure de la connaissance inexacte, avec son principe de marge d'erreur, née de l'indiscernabilité non transitive et reparaissant aussi bien dans la théorie du vague que dans l'argument contre la luminosité ; et l'anti-exceptionnalisme, cette idée que la philosophie ne diffère pas en nature des autres enquêtes et procède comme elles par inférence vers la meilleure explication.

Williamson aura beaucoup contribué à une certaine idée de la philosophie analytique : une discipline qui traite ses questions avec autant de sérieux théorique que les sciences, sans pour autant céder à l'obscurité ni au relativisme. On peut discuter chacune de ses thèses, et beaucoup le font ; on peut juger le nécessitisme trop coûteux, l'épistémicisme trop hardi, le primat de la connaissance trop exclusif. Reste, par-delà ces désaccords, une exigence de rigueur et une manière de poser les problèmes dont la philosophie de notre temps porte l'empreinte.

Notes et références

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  1. Sur l'épistémicisme comme théorie de ce en quoi le vague consiste, et non comme négation du vague, voir Vagueness, Londres, Routledge, 1994, chap. 7-8, et la préface.
  2. Dummett occupa la chaire Wykeham de logique de 1979 à 1992 ; Williamson y fut élu en 2000 et l'occupa jusqu'en 2023. Williamson ne succéda donc pas immédiatement à Dummett.
  3. « Criteria of Identity and the Axiom of Choice », The Journal of Philosophy, vol. 83, n° 7, 1986, p. 380-394 ; Identity and Discrimination, Oxford, Basil Blackwell, 1990. L'analyse établit que, lorsque la relation de base est réflexive, symétrique mais non transitive, aucune relation n'obéit à la contrainte « forte » d'un critère d'identité, et que plusieurs y obéissent au sens « faible », l'existence d'un tel critère étant équivalente à l'axiome du choix.
  4. Le lien entre l'indiscernabilité non transitive et le principe de marge d'erreur est noué dans Identity and Discrimination, 1990, puis formalisé dans « Inexact Knowledge », Mind, vol. 101, 1992, et dans Vagueness, 1994, chap. 8 (p. 229 et suiv.). La marge d'erreur y est posée comme condition de fiabilité : une croyance ne vaut comme connaissance que si la proposition reste vraie dans tous les cas suffisamment semblables.
  5. Vagueness, chap. 1, pour l'histoire du paradoxe, de Chrysippe à Frege et Russell.
  6. La préface de Vagueness présente le livre comme né de tentatives pour réfuter la thèse épistémique : le vague consiste dans notre ignorance des frontières nettes de nos concepts.
  7. « Inexact Knowledge », Mind, 1992, p. 237-238, et Vagueness, 1994, chap. 8 : le diagnostic du sorite pour la connaissance procède en niant le principe KK, lui-même conséquence du principe de marge d'erreur. L'analyse est reprise dans Knowledge and Its Limits, 2000, chap. 4-5.
  8. Edmund Gettier, « Is Justified True Belief Knowledge? », Analysis, vol. 23, 1963, p. 121-123.
  9. Knowledge and Its Limits, Oxford, Oxford University Press, 2000, chap. 1 : la connaissance est un état mental factif, et le plus général d'entre eux, en ce sens que tout état factif implique la connaissance de son contenu.
  10. Knowledge and Its Limits, chap. 4 et 5, pour l'argument contre la luminosité et la notion de sécurité (safety).
  11. Knowledge and Its Limits, chap. 9 : l'évidence est la connaissance (E = K).
  12. The Philosophy of Philosophy, Oxford, Blackwell, 2007, chap. 5 : la connaissance modale fait appel à la même capacité cognitive que l'évaluation des conditionnels contrefactuels, sans qu'il faille postuler une faculté supplémentaire.
  13. « Armchair Philosophy, Metaphysical Modality and Counterfactual Thinking », Proceedings of the Aristotelian Society, vol. 105, 2005, p. 1-23, et The Philosophy of Philosophy, 2007, chap. 5. La concevabilité y est tenue pour un test peu fiable du possible tant qu'on ne la définit pas par la possibilité même ; l'aptitude réellement à l'œuvre est celle, ordinaire, qui sert à évaluer les conditionnels contrefactuels, de sorte qu'aucune faculté spéciale n'a besoin d'être postulée.
  14. Modal Logic as Metaphysics, Oxford, Oxford University Press, 2013, chap. 1 ; et « Necessitism, Contingentism, and Plural Quantification », Mind, vol. 119, n° 475, 2010, p. 657-748, qui formule la thèse (NNE : nécessairement, tout est nécessairement quelque chose) et la distingue du possibilisme comme du meinongianisme. Le terme retenu pour les objets en question est « contingentement non concret » et non « seulement possible ».
  15. The Philosophy of Philosophy, chap. 1 et 7 ; Doing Philosophy, Oxford, Oxford University Press, 2018. La thèse méthodologique est présente dès 2007 ; le qualificatif « anti-exceptionnaliste » ne devient un mot d'ordre explicite que dans les travaux plus récents, du sous-titre de Good as Usual (2025) à des essais comme « Moral Anti-Exceptionalism ».
  16. L'analogie remonte à « Knowing and Asserting », The Philosophical Review, vol. 105, n° 4, 1996, p. 489-523 (notamment p. 521) : connaître se tient à croire comme produire intentionnellement un état de choses se tient à le désirer ; les deux assurent l'accord du contenu et du monde, mais selon des directions d'ajustement opposées. Elle est reprise et développée dans Good as Usual, 2025.
  17. Patrick Greenough et Duncan Pritchard (dir.), Williamson on Knowledge, 2009 ; Mark McCullagh et Juhani Yli-Vakkuri (dir.), Williamson on Modality, 2017.

Sources primaires (œuvres de Timothy Williamson)

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  • « Criteria of Identity and the Axiom of Choice », The Journal of Philosophy, vol. 83, n° 7, 1986, p. 380-394.
  • Identity and Discrimination, Oxford, Basil Blackwell, 1990 (édition augmentée, Wiley-Blackwell, 2013).
  • Vagueness, Londres, Routledge, 1994.
  • « Knowing and Asserting », The Philosophical Review, vol. 105, n° 4, 1996, p. 489-523.
  • Knowledge and Its Limits, Oxford, Oxford University Press, 2000.
  • The Philosophy of Philosophy, Oxford, Blackwell, 2007 (2e édition augmentée, Wiley-Blackwell, 2021).
  • « Necessitism, Contingentism, and Plural Quantification », Mind, vol. 119, n° 475, 2010, p. 657-748.
  • Modal Logic as Metaphysics, Oxford, Oxford University Press, 2013.
  • Tetralogue: I'm Right, You're Wrong, Oxford, Oxford University Press, 2015.
  • Doing Philosophy: From Common Curiosity to Logical Reasoning, Oxford, Oxford University Press, 2018 (réédition en poche sous le titre Philosophical Method: A Very Short Introduction, 2020).
  • Suppose and Tell: The Semantics and Heuristics of Conditionals, Oxford, Oxford University Press, 2020.
  • (avec Paul Boghossian) Debating the A Priori, Oxford, Oxford University Press, 2020.
  • Overfitting and Heuristics in Philosophy, Oxford, Oxford University Press, 2024.
  • Good as Usual: Anti-Exceptionalist Essays on Norms, Values, and Action, Oxford, Oxford University Press, 2025.

Études critiques consacrées à son œuvre

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  • Patrick Greenough et Duncan Pritchard (dir.), Williamson on Knowledge, Oxford, Oxford University Press, 2009 (avec les « Replies to Critics » de Williamson).
  • Mark McCullagh et Juhani Yli-Vakkuri (dir.), Williamson on Modality, Londres, Routledge, 2017.

Autres ouvrages et articles cités

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  • Gottlob Frege, Les Fondements de l'arithmétique (1884).
  • Edmund Gettier, « Is Justified True Belief Knowledge? », Analysis, vol. 23, 1963, p. 121-123.
  • Saul Kripke, Naming and Necessity, Oxford, Blackwell, 1980.
  • David Chalmers, The Conscious Mind: In Search of a Fundamental Theory, Oxford, Oxford University Press, 1996.
  • Ernest Sosa, Knowing Full Well, Princeton, Princeton University Press, 2011.

Sources biographiques

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Les données biographiques (dates, postes, distinctions) proviennent des sources institutionnelles suivantes :

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