Le mouvement Wikimédia/Le réseau Internet
L’histoire du réseau Internet constitue un nouvel épisode captivant de la révolution numérique, sans lequel le mouvement Wikimédia n’aurait jamais pu émerger. D’un point de vue purement technique, ce réseau informatique a été mis au point dans les années 1970, avant l’adoption généralisée du protocole TCP/IP, toujours en usage à ce jour. Ce dernier fut inventé par Vint Cerf et Robert Elliot Kahn, quand ils travaillaient pour la Defense Advanced Research Projects Agency, rattachée au département de la Défense américaine[1]. L’une des premières présentations de leur projet fut ainsi réalisée lors d’une conférence organisée par l’International Network Working Group, une instance créée pour assurer la gouvernance mondiale du réseau informatique.
Sur base de ces informations, on peut penser qu’Internet a été créé par des militaires. Cependant, Une contre-histoire de l’Internet[2], nous révèle que les créateurs et les premiers utilisateurs d’ARPANET, considéré comme l’ancêtre d’Internet, étaient davantage des étudiants hippies et amateurs de LSD, que des militaires bien drillés. D’ailleurs, avant la standardisation du protocole TCP/IP, ARPANET fonctionnait depuis plus d’un an avec un autre protocole de transition intitulé Network Control Program. Or, celui-ci avait été mis au point, en février 1969, par le Network Working Group, un groupe informel d’étudiants rassemblés autour de Steve Crocker, lorsqu’il ne détenait encore qu’une simple licence, au niveau de sa formation universitaire.

Bien que rarement cité dans l’histoire d’Internet, ce groupe a pourtant mis en place la procédure RFC, pour Request For Comments, reconnue comme « l’un des symboles forts de la "culture technique" de l’Internet, marquée par l’égalitarisme, l’autogestion et la recherche collective de l’efficience[3] ». Soit trois principes et une procédure, qui aujourd’hui encore sont appliqués sur le site Méta-Wiki, dans lequel s’organise la gestion communautaire du mouvement Wikimédia. Cela alors qu’au sein des autres projets dédiés à la production de contenus pédagogiques, des processus similaires de recherche de consensus ont fait leur apparition.
Il faut ensuite savoir que les liens entre ARPANET et l’armée ont disparu avec l’apparition du MILNET, un réseau entièrement dédié aux activités militaires, rebaptisé NIPRNet, pour Non-classified Internet Protocol Router Network, en 1990. Après une séparation définitive en 1983, précisément l’année où Richard Stallman postait sa demande d’aide pour le projet GNU, le réseau ARPANET resta uniquement dédié à la recherche et au développement[4]. À cette époque, le réseau ne comprenait pas plus de 600 machines connectées[5], ce qui n’a donc rien de comparable avec ce vaste réseau informatique mondial que nous connaissons aujourd’hui et qui fut fortement développé au cours des années 1990.
Pour en assurer l’entretien technique, une organisation non gouvernementale, a été créée en 1992, sous l’appellation d’Internet Society. Celle-ci devait aussi veiller au respect des valeurs fondamentales liées au bon fonctionnement du réseau[6]. Car avant d’atteindre des milliards d’appareils connectés, il a d’abord fallu réglementer les nombreuses dorsales internet intercontinentales, sans lesquelles la transmission du protocole TCP/IP partout dans le monde n’aurait pas été possible.
Quant à l’état d’esprit des créateurs d’Internet, un article intitulé Quarante ans après : mais qui donc créa l’internet ? apporte un éclairage particulièrement intéressant au sujet des liens que l’on peut établir entre le mouvement Wikimédia et l’histoire d’Internet. Dans son témoignage, Michel Elie, cet ingénieur en informatique, membre du Network Working Group cité précédemment, et responsable de l’Observatoire des Usages de l’Internet, nous explique en effet ceci.
Le succès de l’internet, nous le devons aux bons choix initiaux et à la dynamique qui en est résultée : la collaboration de dizaines de milliers d’étudiants, ou de bénévoles apportant leur expertise, tels par exemple ces centaines de personnes qui enrichissent continuellement des encyclopédies en ligne telles que Wikipédia.[7]
Au courant des années 1990, le milieu informatique universitaire semblait donc toujours fortement imprégné des idéaux de la contre-culture des années 1960, produit par les baby boomers dans le contexte de la guerre du Vietnam. Afin d’illustrer les idées véhiculées à cette époque, voici un paragraphe extrait d’un ouvrage publié en 1970, et intitulé Vers une contre-culture : Réflexions sur la société technocratique et l’opposition de la jeunesse[8]. Dans celui-ci, Théodore Roszak explique ceci :
Le projet essentiel de notre contre-culture : proclamer un nouveau ciel et une nouvelle terre, si vastes, si merveilleux que les prétentions démesurées de la technique soient réduites à n’occuper dans la vie humaine qu’une place inférieure et marginale. Créer et répandre une telle conception de la vie n’implique rien de moins que l’acceptation de nous ouvrir à l’imagination visionnaire. Nous devons être prêts à soutenir ce qu’affirment des personnes telles que Blake, à savoir que certains yeux ne voient pas le monde comme le voient le regard banal ou l’œil scientifique, mais le voient transformé, dans une lumière éclatante et, ce faisant, le voient tel qu’il est vraiment.
À la suite de cette lecture, il peut sembler paradoxal qu’une contre-culture, qui voit la technique comme « inférieure » et assimile la science au « banal », puisse avoir un lien avec le milieu scientifique universitaire qui fut à l’origine d’Internet. Cependant, une réponse à cette énigme fut apportée par Fred Turner, par la publication de son livre intitulé Aux sources de l’utopie numérique : De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d’influence[9].
Grâce à cet ouvrage, on découvre que le mouvement Hippie utilisera tout ce qui était à sa disposition à l’époque pour parvenir à ses fins : LSD, spiritualités alternatives, mais également, objets technologiques les plus en pointe. Cela grâce notamment à l’influence de Steward Brand, le créateur d’un catalogue interactif, qui peut être considéré comme l’ancêtre analogique des groupes de discussions numériques apparus des années plus tard[10].
Comme autre indication, il y a ensuite les propos tenus en 1992, lors d’une plénière de la 24ᵉ réunion du groupe de travail sur l’ingénierie Internet, par David D. Clark, un autre pionnier d’Internet. Durant cette rencontre, ce chef de projet prononça des paroles[11] restées dans les annales. « Nous récusons rois, présidents et votes. Nous croyons au consensus et aux programmes qui tournent[12] ». Deux phrases seulement, mais qui, dans le cadre du milieu informatique, permettent de croire que le mépris de la contre-culture envers la technique et la science, s’est transformé en un refus d’autorité et une recherche de consensus.
Quoi qu’il en soit, le développement du réseau Internet ne s’est pas fait sans conflits idéologiques importants. On peut d’ailleurs se demander aujourd’hui à quoi ressemblerait Internet, s’il n’avait jamais été commercialisé[13]. Cela s’est passé en novembre 1994, lorsque l’association sans but lucratif Advanced Network and Services, chargée de gérer les accès à Internet, a fait le choix de vendre ses activités. Cette décision faisait suite à un appel à des fonds privés pour financer d’importants changements dans l’infrastructure du réseau. Profitant de l’occasion, la société commerciale America Online a ainsi repris à son compte la gestion des connexions à Internet, après avoir effectué un versement de 35 millions de dollars[14].
Trente ans plus tard, Internet est devenu ce réseau que nous expérimentons aujourd’hui, à savoir : un réseau dominé par des sociétés privées les plus riches au monde. Dans ce contexte et parmi les 100 sites web les plus visités, seul le nom de domaine Wikipédia appartient à une organisation non lucrative[15]. Cela explique donc pourquoi le mouvement Wikimédia, via son encyclopédie et la fondation qui l’héberge, représente à ce jour, et dans l’espace web, l’expression la plus visible de la philosophie des pionniers d’Internet.
Plus qu’un héritage, cette situation peut être vue comme une mission perpétuée au sein d’un espace envahi par une culture marchande et capitaliste. Il s’agit là d’une information importante qu’il faut retenir au sujet du mouvement Wikimédia. Elle ne clôture pas pour autant tout ce qu’il faut savoir au sujet des évènements qui ont permis la création d’une encyclopédie mondiale, libre et collaborative. Car avant cela, il nous reste encore à découvrir l’histoire du World Wide Web, un espace numérique sans lequel la création de Wikipédia n’aurait jamais été possible.
- ↑ Laurent Chemla, Biens publics à l'échelle mondiale et Coopération solidarité développement aux PTT, Les télécommunications, entre bien public et marchandise, Une histoire d'Internet, ECLM (Charles Leopold Mayer), (ISBN 978-2-84377-111-8, OCLC 833154536), p. 73 & 63 (par ordre de citation).
- ↑ [[w:Sylvain Bergère|]], Une contre-histoire de l'Internet, Premieres Lignes Television,
- ↑ Alexandre Serres, Christian Le Moënne et Jean-Max Noyer, « Aux sources d'internet : l'émergence d'Arpanet : exploration du processus d'émergence d'une infrastructure informationnelle : description des trajectoires des acteurs et actants, des filières et des réseaux constitutifs de la naissance d'Arpanet : problèmes critiques et épistémologiques posés par l'histoire des innovations », dans Thèse de doctorat, Université Rennes 2, 2000, p. 481 & 488 (par ordre de citation) [texte intégral].
- ↑ Stephen Denneti, ARPANET Information Brochure, Defense Communications Agency, , 46 p. (OCLC 476024876, lire en ligne), p. 4.
- ↑ Solange Ghernaouti-Hélie et Arnaud Dufour, Internet, Presses universitaires de France, (ISBN 978-2-13-058548-0, OCLC 795497443).
- ↑ Étienne Combier, « Les leçons de l’Internet Society pour sauver la Toile », sur Les Echos, .
- ↑ Michel Elie, « Quarante ans après : mais qui donc créa l'internet ? », sur Vecam, .
- ↑ Theodore Roszak et Claude Elsen, Vers une contre-culture. Réflexions sur la société technocratique et l'opposition de la jeunesse, Paris, Stock, , 318 p. (ISBN 978-2-234-01282-0, OCLC 36236326), p. 266-267.
- ↑ Fred Turner, Aux sources de l'utopie numérique: De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d'influence, C & F Éditions, (ISBN 978-2-37662-032-7).
- ↑ Guillaume de Lamérie, « Aux sources de l’utopie numérique, de la contre-culture à la cyberculture », sur Association française pour l’Information Scientifique, .
- ↑ Andrew L. Russell, « 'Rough Consensus and Running Code' and the Internet-OSI Standards War », dans IEEE Annals Hist. Comput. IEEE Annals of the History of Computing, vol. 28, no 3, 2006, p. 48–61 (ISSN 1058-6180).
- ↑ Texte original avant sa traduction par www.deepl.com/translator : « We reject: kings, presidents and voting. We believe: in rough consensus and running code »
- ↑ (en) Shane Greenstein, How the Internet Became Commercial: Innovation, Privatization, and the Birth of a New Network, Princeton University Press, (ISBN 978-0-691-17839-4), p. 79
- ↑ Jeff.Ogden, « ANS sold to America On-line », sur www.merit.edu
- ↑ Similarweb, « Top 100 Most Visited Websites Worldwide (August 2025) »