Méditations métaphysiques/Méditation seconde : De la nature de l'esprit humain ; et qu'il est plus aisé à connaître que le corps
| ← Méditation I | René Descartes, Méditations métaphysiques Méditation seconde : De la nature de l'esprit humain ; et qu'il est plus aisé à connaître que le corps |
Méditation III → |
La Méditation seconde constitue un moment décisif dans l'entreprise philosophique de Descartes. Après avoir, dans la Méditation première, soumis l'ensemble de nos connaissances à un doute hyperbolique et méthodique, le philosophe se trouve plongé dans une situation d'incertitude radicale. Toutes les croyances qui semblaient les plus assurées — l'existence du monde extérieur, la fiabilité des sens, la vérité des mathématiques — ont été suspendues. C'est de cette situation de crise épistémologique que la Méditation seconde entreprend de nous extraire.
L'enjeu de cette méditation est double. Il s'agit d'abord de découvrir un premier point fixe, une certitude indubitable qui puisse servir de fondement à la reconstruction du savoir. Il s'agit ensuite de déterminer la nature de ce « moi » qui se découvre certain de son existence, et de montrer que l'esprit est « plus aisé à connaître que le corps ». Cette seconde thèse, annoncée dans le titre même de la méditation, est paradoxale : le sens commun nous incline à penser que les choses matérielles, que nous touchons et voyons, sont plus faciles à connaître que notre propre esprit, dont la nature semble si obscure.
Pour établir ces deux résultats, Descartes procède selon un ordre rigoureux qu'il appelle « l'ordre des raisons ». La méditation se déploie en plusieurs mouvements : d'abord la découverte du cogito comme première certitude ; ensuite l'analyse de la nature de la chose pensante ; enfin l'exemple célèbre du morceau de cire qui permet de confirmer la thèse de la primauté épistémique de l'esprit sur le corps.
I. La situation initiale : le naufrage du doute
[modifier | modifier le wikicode]1.1. La métaphore de l'eau profonde
[modifier | modifier le wikicode]La Méditation seconde s'ouvre sur un constat dramatique. Le méditant se trouve submergé par les doutes que la première méditation a accumulés :
« La Méditation que je fis hier m'a rempli l'esprit de tant de doutes, qu'il n'est plus désormais en ma puissance de les oublier. »
Descartes exprime ici une vérité profonde sur la nature du doute philosophique : une fois qu'il a été sérieusement engagé, on ne peut plus faire comme si de rien n'était. Les doutes possèdent une inertie propre ; ils persistent dans l'esprit et ne peuvent être dissipés que par des raisons positives.
La métaphore aquatique qui suit est particulièrement éloquente :
« Et cependant je ne vois pas de quelle façon je les pourrai résoudre ; et comme si tout à coup j'étais tombé dans une eau très profonde, je suis tellement surpris, que je ne puis ni assurer mes pieds dans le fond, ni nager pour me soutenir au-dessus. »
Cette image évoque à la fois le vertige, la désorientation et l'urgence vitale de trouver un appui. La situation du méditant n'est pas celle d'une sereine suspension du jugement, mais d'une détresse existentielle qui appelle une résolution. Notons que cette métaphore suggère deux issues possibles : soit trouver un fond solide (une certitude première), soit apprendre à nager (développer une méthode pour se maintenir dans l'incertitude). C'est la première voie que Descartes va explorer.
1.2. Le point d'Archimède
[modifier | modifier le wikicode]La référence à Archimède est hautement significative. Selon la tradition, le savant grec aurait déclaré : « Donnez-moi un point d'appui et je soulèverai le monde. » Descartes transpose cette image dans le domaine de la connaissance :
« Archimède, pour tirer le globe terrestre de sa place et le transporter en un autre lieu, ne demandait rien qu'un point qui fût fixe et assuré. Ainsi j'aurai droit de concevoir de hautes espérances, si je suis assez heureux pour trouver seulement une chose qui soit certaine et indubitable. »
Cette analogie révèle la stratégie cartésienne : il ne s'agit pas de reconstruire le savoir brique après brique, mais de trouver un principe unique à partir duquel tout le reste pourra être déduit ou établi. Un seul point fixe suffit, pourvu qu'il soit absolument certain. Cette exigence d'une certitude absolue est caractéristique de l'entreprise cartésienne : Descartes ne cherche pas le probable ou le vraisemblable, mais l'indubitable.
1.3. La reprise méthodique du doute
[modifier | modifier le wikicode]Avant de chercher ce point fixe, le méditant récapitule et réaffirme les résultats du doute :
« Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade que rien n'a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente ; je pense n'avoir aucun sens ; je crois que le corps, la figure, l'étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. »
Cette énumération est systématique : elle couvre la perception sensible (« toutes les choses que je vois »), la mémoire, les sens, et les propriétés fondamentales des corps (figure, étendue, mouvement, lieu). Même les éléments qui, dans la Méditation première, avaient d'abord paru résister au doute (comme les vérités mathématiques concernant l'étendue) sont ici explicitement tenus pour douteux.
La question qui se pose alors semble n'admettre qu'une réponse négative : « Qu'est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu'il n'y a rien au monde de certain. » Cette possibilité d'un scepticisme radical constitue l'horizon menaçant de la méditation.
II. La découverte du cogito
[modifier | modifier le wikicode]2.1. L'émergence de la première certitude
[modifier | modifier le wikicode]Le mouvement vers la certitude commence par une question qui semble ouvrir une brèche dans le doute universel :
« Mais que sais-je s'il n'y a point quelque autre chose différente de celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute ? »
Cette question est décisive : elle indique que le doute lui-même pourrait révéler quelque chose de certain. Descartes envisage d'abord l'hypothèse d'un Dieu ou d'une puissance qui lui mettrait ces pensées en l'esprit. Mais il écarte rapidement cette considération : « peut-être que je suis capable de les produire de moi-même ». Cette remarque est importante : elle montre que la question de l'origine des pensées n'est pas, à ce stade, ce qui importe. Ce qui compte, c'est le fait même de penser, quelle qu'en soit la source.
S'ensuit une série de questions pressantes :
« Moi donc à tout le moins ne suis-je pas quelque chose ? Mais j'ai déjà nié que j'eusse aucun sens ni aucun corps. J'hésite néanmoins, car que s'ensuit-il de là ? Suis-je tellement dépendant du corps et des sens, que je ne puisse être sans eux ? »
Ces questions révèlent l'enjeu véritable : le méditant cherche à savoir s'il peut affirmer sa propre existence indépendamment de celle du corps.
2.2. Le retournement du doute
[modifier | modifier le wikicode]Le tournant décisif survient lorsque le méditant se rend compte que l'acte même de douter ou de penser constitue une preuve de son existence :
« Mais je me suis persuadé qu'il n'y avait rien du tout dans le monde, qu'il n'y avait aucun ciel, aucune terre, aucuns esprits, ni aucuns corps ; ne me suis-je donc pas aussi persuadé que je n'étais point ? Non certes, j'étais sans doute, si je me suis persuadé, ou seulement si j'ai pensé quelque chose. »
L'argument est d'une simplicité lumineuse : pour se persuader de quoi que ce soit, même de sa propre non-existence, il faut exister. L'acte de penser implique nécessairement l'existence du penseur. Le doute, loin de pouvoir s'étendre jusqu'à l'existence du douteur, la confirme à chaque instant.
Descartes pousse l'argument encore plus loin en mobilisant l'hypothèse du malin génie :
« Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n'y a donc point de doute que je suis, s'il me trompe ; et qu'il me trompe tant qu'il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. »
Cet argument est particulièrement puissant car il retourne contre elle-même l'hypothèse sceptique la plus radicale. Plus le trompeur est puissant et rusé, plus il me trompe, et plus il est certain que je suis quelque chose susceptible d'être trompé. La tromperie présuppose un trompé. Ainsi, l'hypothèse même qui devait rendre le doute total en révèle l'impossibilité : il y a nécessairement quelque chose qui résiste au doute.
2.3. La formulation du cogito
[modifier | modifier le wikicode]Descartes conclut ce mouvement par une formulation solennelle :
« De sorte qu'après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition : Je suis, j'existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit. »
Plusieurs éléments de cette formulation méritent une attention particulière.
Premièrement, Descartes utilise ici « Je suis, j'existe » (ego sum, ego existo dans le texte latin) et non la formule plus célèbre « je pense, donc je suis » (cogito ergo sum) qui apparaît dans le Discours de la méthode. L'absence du « donc » est significative : il ne s'agit pas d'un syllogisme où l'existence serait déduite de la pensée par l'intermédiaire d'une prémisse majeure (« tout ce qui pense existe »), mais d'une intuition immédiate où pensée et existence sont saisies simultanément.
Deuxièmement, la certitude est caractérisée par sa temporalité particulière : elle est vraie « toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit ». Cette restriction est importante : l'existence n'est certaine que dans l'actualité de la pensée. Dès que je cesse de penser, ma certitude d'exister disparaît. Cela explique pourquoi Descartes dira plus loin : « Je suis, j'existe : cela est certain ; mais combien de temps ? À savoir, autant de temps que je pense ; car peut-être se pourrait-il faire, si je cessais de penser, que je cesserais en même temps d'être ou d'exister. »
Troisièmement, la vérité du cogito est qualifiée de « nécessaire ». Cela signifie qu'il ne s'agit pas d'une vérité contingente, qui pourrait être autrement, mais d'une vérité qui s'impose avec une évidence apodictique. L'existence du moi pensant n'est pas simplement un fait ; c'est une nécessité intrinsèque à l'acte de penser.
2.4. Le statut logique du cogito
[modifier | modifier le wikicode]Le statut logique du cogito a fait l'objet de nombreux débats dans l'histoire de la philosophie. Est-ce une inférence, une intuition, ou une performance ? Plusieurs interprétations sont possibles.
Selon l'interprétation syllogistique, le cogito serait un raisonnement de la forme : « Tout ce qui pense existe ; or je pense ; donc j'existe. » Mais cette lecture pose problème : d'où viendrait la prémisse majeure « tout ce qui pense existe » ? Elle ne peut être établie par expérience (le doute a suspendu toute connaissance empirique) ni par une démonstration préalable (le cogito est censé être la première certitude).
Descartes lui-même, dans ses réponses aux objections, a rejeté l'interprétation syllogistique. Il explique que le cogito n'est pas une inférence mais une intuition simple : le lien entre pensée et existence est saisi immédiatement, sans passer par un moyen terme. La proposition « je pense, donc je suis » est vraie parce que l'esprit perçoit directement l'impossibilité de penser sans exister.
Une interprétation plus contemporaine, développée notamment par Jaakko Hintikka, voit dans le cogito une vérité performative : en énonçant « je n'existe pas », je me contredis performativement, car l'acte même d'énoncer présuppose mon existence. Cette lecture a le mérite de mettre en lumière le caractère autoréférentiel du cogito.
III. L'analyse de la nature du moi
[modifier | modifier le wikicode]3.1. La question « Que suis-je ? »
[modifier | modifier le wikicode]Ayant établi avec certitude qu'il existe, le méditant se tourne vers une nouvelle question :
« Mais je ne connais pas encore assez clairement ce que je suis, moi qui suis certain que je suis. »
Cette transition est cruciale : il ne suffit pas de savoir que l'on existe, il faut encore savoir ce que l'on est. La question de l'existence (an sit) cède la place à la question de l'essence (quid sit).
Descartes procède avec une prudence méthodique :
« désormais il faut que je prenne soigneusement garde de ne prendre pas imprudemment quelque autre chose pour moi, et ainsi de ne me point méprendre dans cette connaissance, que je soutiens être plus certaine et plus évidente que toutes celles que j'ai eues auparavant. »
Le risque est de confondre le moi véritable, dont l'existence vient d'être établie, avec quelque chose d'autre qui n'aurait pas la même certitude.
3.2. L'examen des opinions anciennes
[modifier | modifier le wikicode]Pour découvrir ce qu'il est véritablement, le méditant examine d'abord ce qu'il croyait être avant l'entreprise du doute : « Sans difficulté, j'ai pensé que j'étais un homme. » Cette réponse spontanée renvoie à la conception commune de l'identité humaine.
Mais la définition traditionnelle de l'homme comme « animal raisonnable » est aussitôt écartée :
« Dirai-je que c'est un animal raisonnable ? Non certes : car il faudrait par après rechercher ce que c'est qu'animal, et ce que c'est que raisonnable, et ainsi d'une seule question nous tomberions insensiblement en une infinité d'autres plus difficiles et embarrassées. »
Descartes rejette ici la méthode scolastique des définitions par genre et différence spécifique, qui engendre une régression à l'infini. À la place, le méditant s'en remet aux pensées « qui naissaient ci-devant d'elles-mêmes en mon esprit, et qui ne m'étaient inspirées que de ma seule nature ». Cette démarche est caractéristique du projet cartésien : plutôt que de s'appuyer sur des définitions transmises par la tradition, Descartes fait appel à l'expérience spontanée et immédiate que nous avons de nous-mêmes.
3.3. L'ancienne conception de l'âme et du corps
[modifier | modifier le wikicode]Le méditant décrit ensuite la conception naïve qu'il avait de lui-même. Elle comportait deux éléments principaux : le corps et l'âme.
Concernant le corps, il le concevait comme « toute cette machine composée d'os et de chair, telle qu'elle paraît en un cadavre ». Le terme « machine » est significatif : il annonce la conception mécaniste du corps que Descartes développera dans ses ouvrages de physique. Le corps est un assemblage de parties matérielles, explicable par les lois de la mécanique.
La définition du corps qui suit est remarquable par sa précision :
« Par le corps, j'entends tout ce qui peut être terminé par quelque figure ; qui peut être compris en quelque lieu, et remplir un espace en telle sorte que tout autre corps en soit exclu ; qui peut être senti, ou par l'attouchement, ou par la vue, ou par l'ouïe, ou par le goût, ou par l'odorat ; qui peut être mû en plusieurs façons, non par lui-même, mais par quelque chose d'étranger duquel il soit touché et dont il reçoive l'impression. »
Cette définition combine plusieurs caractéristiques : la figure (propriété géométrique), la localisation spatiale, l'impénétrabilité, la perceptibilité par les sens, et la mobilité passive (le corps peut être mû mais non se mouvoir lui-même). Descartes ajoute significativement : « Car d'avoir en soi la puissance de se mouvoir, de sentir et de penser, je ne croyais aucunement que l'on dût attribuer ces avantages à la nature corporelle. » L'automouvement, la sensation et la pensée relèvent d'un autre ordre que le corps.
Quant à l'âme, le méditant avoue qu'il ne s'était guère arrêté à la considérer, ou bien « j'imaginais qu'elle était quelque chose extrêmement rare et subtile, comme un vent, une flamme ou un air très délié, qui était insinué et répandu dans mes plus grossières parties ». Cette conception de l'âme comme souffle subtil ou feu était répandue dans l'Antiquité (chez les stoïciens notamment) et persistait dans la pensée populaire. Descartes note qu'il s'agit encore d'une conception matérialiste de l'âme : l'âme y est conçue comme un corps particulièrement subtil, mais un corps tout de même.
3.4. L'élimination des attributs corporels
[modifier | modifier le wikicode]Le méditant procède maintenant à une élimination systématique de tout ce qui, dans cette ancienne conception de soi, ne résiste pas au doute :
« Mais moi, qui suis-je, maintenant que je suppose qu'il y a quelqu'un qui est extrêmement puissant et, si je l'ose dire, malicieux et rusé, qui emploie toutes ses forces et toute son industrie à me tromper ? »
Tous les attributs corporels sont écartés : le méditant ne peut s'assurer d'avoir un corps, une figure, d'être en un lieu. « Il n'est pas besoin que je m'arrête à les dénombrer. » De même, les attributs de l'âme qui semblent liés au corps sont rejetés :
« Les premiers sont de me nourrir et de marcher ; mais s'il est vrai que je n'ai point de corps, il est vrai aussi que je ne puis marcher ni me nourrir. Un autre est de sentir ; mais on ne peut aussi sentir sans le corps : outre que j'ai pensé sentir autrefois plusieurs choses pendant le sommeil, que j'ai reconnu à mon réveil n'avoir point en effet senties. »
Ce passage est essentiel pour comprendre la transition entre la conception aristotélicienne de l'âme et la conception cartésienne de l'esprit. Pour Aristote, l'âme était le principe de toutes les fonctions vitales : végétatives (nutrition, croissance), sensitives (perception, mouvement), et rationnelles (pensée). Descartes rompt avec cette tradition : les fonctions végétatives et sensitives, qui requièrent un corps, ne peuvent être attribuées avec certitude au moi. Seule reste la pensée.
3.5. La pensée comme attribut essentiel
[modifier | modifier le wikicode]Le résultat de cette élimination est la découverte de la pensée comme seul attribut inséparable du moi :
« Un autre est de penser ; et je trouve ici que la pensée est un attribut qui m'appartient. Elle seule ne peut être détachée de moi. Je suis, j'existe : cela est certain ; mais combien de temps ? À savoir, autant de temps que je pense ; car peut-être se pourrait-il faire, si je cessais de penser, que je cesserais en même temps d'être ou d'exister. »
Ce passage établit une équivalence forte entre pensée et existence du moi : je suis aussi longtemps que je pense, et réciproquement. La pensée n'est pas simplement une propriété parmi d'autres du moi ; elle est ce qui le constitue comme tel.
La conclusion s'impose alors :
« Je n'admets maintenant rien qui ne soit nécessairement vrai : je ne suis donc, précisément parlant, qu'une chose qui pense, c'est-à-dire un esprit, un entendement ou une raison, qui sont des termes dont la signification m'était auparavant inconnue. »
L'expression « précisément parlant » (præcise tantum dans le texte latin) est importante : elle indique que Descartes ne prétend pas avoir démontré que le moi n'est rien d'autre qu'une chose pensante (ce qu'il fera seulement dans la Méditation sixième), mais seulement que c'est tout ce qu'il peut affirmer avec certitude à ce stade. La distinction entre le moi « précisément pris » et le moi tel qu'il pourrait être en réalité est cruciale pour éviter de surcharger le cogito.
3.6. L'exclusion de l'imagination
[modifier | modifier le wikicode]Le méditant envisage ensuite l'hypothèse que son moi pourrait être quelque chose de plus que la pensée : « J'exciterai encore mon imagination, pour chercher si je ne suis point quelque chose de plus. » Mais cette démarche est aussitôt critiquée : tout ce que l'imagination peut représenter (« cet assemblage de membres, que l'on appelle le corps humain », « un air délié et pénétrant, répandu dans tous ces membres », « un vent, un souffle, une vapeur ») a été supposé n'être rien. L'imagination ne peut donc contribuer à la connaissance du moi.
Ce passage introduit une distinction fondamentale entre imagination et entendement. L'imagination est la faculté de se représenter des choses corporelles sous forme d'images. Mais le moi, tel qu'il se révèle dans le cogito, n'est pas une chose corporelle ; il ne peut donc être saisi par l'imagination mais seulement par l'entendement pur.
Descartes pousse l'analyse plus loin : « imaginer n'est autre chose que contempler la figure ou l'image d'une chose corporelle. » L'imagination est intrinsèquement liée au corporel ; elle produit des « images », des représentations qui ont une étendue et une figure. Utiliser l'imagination pour connaître le moi serait aussi absurde que de s'endormir pour mieux percevoir la réalité :
« j'aurais aussi peu de raison en disant : j'exciterai mon imagination pour connaître plus distinctement qui je suis, que si je disais : je suis maintenant éveillé, et j'aperçois quelque chose de réel et de véritable ; mais, parce que je ne l'aperçois pas encore assez nettement, je m'endormirai tout exprès, afin que mes songes me représentent cela même avec plus de vérité et d'évidence. »
La conclusion est nette : « je reconnais certainement que rien de tout ce que je puis comprendre par le moyen de l'imagination, n'appartient à cette connaissance que j'ai de moi-même, et qu'il est besoin de rappeler et détourner son esprit de cette façon de concevoir, afin qu'il puisse lui-même reconnaître bien distinctement sa nature. » La connaissance du moi exige un effort de détournement de l'imagination vers l'entendement pur.
IV. L'extension de la notion de pensée
[modifier | modifier le wikicode]4.1. La question « Qu'est-ce qu'une chose qui pense ? »
[modifier | modifier le wikicode]Le méditant reprend la question de sa nature sous une nouvelle forme :
« Mais qu'est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu'est-ce qu'une chose qui pense ? C'est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. »
Cette liste est remarquable à plusieurs titres. Elle inclut d'abord les opérations intellectuelles proprement dites : douter, concevoir (c'est-à-dire comprendre), affirmer, nier. Ce sont les actes de l'entendement dans son exercice théorique. Elle inclut ensuite les opérations de la volonté : vouloir et ne pas vouloir. Descartes reconnaît ainsi que le moi pensant n'est pas seulement un sujet de connaissance mais aussi un sujet de volition.
Mais l'énumération ne s'arrête pas là. Descartes y ajoute « imaginer » et « sentir ». C'est surprenant après avoir exclu l'imagination de la connaissance du moi. Comment l'imagination et la sensation peuvent-elles appartenir à la chose pensante alors que les corps et les sens ont été mis en doute ?
4.2. Le sens élargi de la pensée
[modifier | modifier le wikicode]Descartes justifie cette extension en distinguant deux aspects de l'imagination et de la sensation. D'un côté, l'imagination prétend représenter des corps réels, et la sensation prétend nous informer sur le monde extérieur ; sous cet aspect, elles sont douteuses. De l'autre côté, l'imagination et la sensation sont des modes de conscience, des manières d'être affecté ; sous cet aspect, elles sont indubitables.
Pour l'imagination :
« j'ai aussi certainement la puissance d'imaginer ; car encore qu'il puisse arriver (comme j'ai supposé auparavant) que les choses que j'imagine ne soient pas vraies, néanmoins cette puissance d'imaginer ne laisse pas d'être réellement en moi, et fait partie de ma pensée. »
Que les contenus de l'imagination soient illusoires n'empêche pas que l'acte d'imaginer soit réel.
Pour la sensation :
« Enfin je suis le même qui sens, c'est-à-dire qui reçois et connais les choses comme par les organes des sens, puisqu'en effet je vois la lumière, j'ouïs le bruit, je ressens la chaleur. Mais l'on me dira que ces apparences sont fausses et que je dors. Qu'il soit ainsi ; toutefois, à tout le moins, il est très certain qu'il me semble que je vois, que j'ouïs, et que je m'échauffe ; et c'est proprement ce qui en moi s'appelle sentir, et cela, pris ainsi précisément, n'est rien autre chose que penser. »
Ce passage est fondamental. Descartes y distingue le « sentir » au sens de percevoir un objet extérieur (douteux) et le « sentir » au sens d'avoir une sensation, d'être affecté d'une certaine manière (indubitable). Même si je rêve que je vois une lumière, il reste vrai que j'ai l'impression de voir une lumière. Cette impression, « prise ainsi précisément », est une pensée et appartient au moi pensant.
Descartes élabore ainsi une conception très large de la « pensée » (cogitatio) qui englobe tout ce dont nous avons conscience, toutes les modifications de l'esprit dont nous pouvons être immédiatement conscients. Comme il l'écrira dans les Principes de la philosophie : « Par le nom de pensée, je comprends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l'apercevons immédiatement par nous-mêmes ; c'est pourquoi non seulement entendre, vouloir, imaginer, mais aussi sentir, est la même chose ici que penser. »
4.3. Le lien entre conscience et pensée
[modifier | modifier le wikicode]Cette conception élargie de la pensée établit un lien essentiel entre pensée et conscience. Est pensée tout ce qui est présent à la conscience, tout ce dont nous avons une aperception immédiate. La pensée n'est pas définie par son contenu (intellectuel, volitif, sensible, imaginatif) mais par son mode d'être : être pour une conscience.
Cette thèse aura une importance considérable dans l'histoire de la philosophie. Elle fonde ce qu'on appellera plus tard la « philosophie de la conscience » : l'idée que l'esprit se définit essentiellement par la conscience qu'il a de ses propres états. Elle sera développée par Locke, critiquée par Leibniz (qui introduira la notion de « petites perceptions » inconscientes), radicalement remise en question par Freud avec la découverte de l'inconscient.
V. L'exemple du morceau de cire
[modifier | modifier le wikicode]5.1. L'introduction du problème
[modifier | modifier le wikicode]À ce point de la méditation, le lecteur pourrait s'estimer satisfait : le moi a été découvert comme chose pensante, et la nature de la pensée a été analysée. Mais Descartes introduit un nouvel argument destiné à répondre à une objection implicite :
« Mais je ne me puis empêcher de croire que les choses corporelles, dont les images se forment par ma pensée, et qui tombent sous les sens, ne soient plus distinctement connues que cette je ne sais quelle partie de moi-même qui ne tombe point sous l'imagination. »
Le méditant exprime ici le préjugé du sens commun : les corps, que nous voyons et touchons, dont nous formons des images, semblent plus accessibles à la connaissance que l'esprit, qui reste obscur et insaisissable. Comment peut-on dire que l'esprit est « plus aisé à connaître que le corps » alors que nous avons une perception immédiate des corps et seulement une conscience réflexive de l'esprit ?
Descartes reconnaît que ce préjugé est naturel : « mon esprit se plaît à s'égarer, et ne se peut encore contenir dans les justes bornes de la vérité ». L'esprit a une tendance spontanée à se tourner vers le sensible et à négliger l'intelligible. Pour corriger cette tendance, Descartes propose de « relâcher la bride » à l'esprit, c'est-à-dire de l'autoriser à considérer les corps, mais pour mieux montrer ensuite que même la connaissance des corps présuppose et révèle la connaissance de l'esprit.
5.2. La description initiale de la cire
[modifier | modifier le wikicode]Descartes choisit comme exemple un corps particulièrement familier et simple : un morceau de cire fraîchement tiré d'une ruche.
« Prenons pour exemple ce morceau de cire qui vient d'être tiré de la ruche : il n'a pas encore perdu la douceur du miel qu'il contenait, il retient encore quelque chose de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes ; il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra quelque son. »
Cette description mobilise les cinq sens : le goût (douceur du miel), l'odorat (odeur des fleurs), la vue (couleur, figure, grandeur), le toucher (dur, froid), l'ouïe (son). La cire semble ainsi parfaitement connue par les sens : « Enfin toutes les choses qui peuvent distinctement faire connaître un corps, se rencontrent en celui-ci. »
5.3. La transformation de la cire
[modifier | modifier le wikicode]Descartes procède alors à une expérience de pensée : il approche la cire du feu et observe les changements qui s'ensuivent.
« Mais voici que, cependant que je parle, on l'approche du feu : ce qui y restait de saveur s'exhale, l'odeur s'évanouit, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s'échauffe, à peine le peut-on toucher, et quoiqu'on le frappe, il ne rendra plus aucun son. »
Toutes les qualités sensibles ont changé : la cire n'a plus le même goût, la même odeur, la même couleur, la même figure, la même grandeur, la même consistance, la même température, ni le même son. Du point de vue des sens, c'est un objet entièrement différent.
Et pourtant, nous jugeons que c'est la même cire :
« La même cire demeure-t-elle après ce changement ? Il faut avouer qu'elle demeure ; et personne ne le peut nier. »
Ce jugement d'identité est spontané et universel. Mais sur quoi se fonde-t-il ?
« Qu'est-ce donc que l'on connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinction ? Certes ce ne peut être rien de tout ce que j'y ai remarqué par l'entremise des sens, puisque toutes les choses qui tombaient sous le goût, ou l'odorat, ou la vue, ou l'attouchement, ou l'ouïe, se trouvent changées, et cependant la même cire demeure. »
5.4. Ce qui reste de la cire
[modifier | modifier le wikicode]Descartes procède à une élimination méthodique :
« Considérons-le attentivement, et éloignant toutes les choses qui n'appartiennent point à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne demeure rien que quelque chose d'étendu, de flexible et de muable. »
Ce résidu irréductible comprend trois caractéristiques : l'extension (la cire occupe un espace), la flexibilité (elle peut changer de forme), et la mutabilité (elle peut subir des transformations). Ces trois caractéristiques persistent à travers tous les changements sensibles.
Mais cette réponse pose immédiatement un problème : que signifie exactement « flexible et muable » ? S'agit-il de la capacité de la cire à passer d'une forme particulière à une autre, comme d'une forme ronde à une forme carrée ? Si c'était le cas, l'imagination pourrait peut-être représenter cette capacité en imaginant successivement différentes formes.
5.5. L'échec de l'imagination
[modifier | modifier le wikicode]Descartes montre que l'imagination est incapable de saisir la flexibilité et la mutabilité de la cire :
« Or qu'est-ce que cela : flexible et muable ? N'est-ce pas que j'imagine que cette cire étant ronde est capable de devenir carrée, et de passer du carré en une figure triangulaire ? Non certes, ce n'est pas cela, puisque je la conçois capable de recevoir une infinité de semblables changements, et je ne saurais néanmoins parcourir cette infinité par mon imagination, et par conséquent cette conception que j'ai de la cire ne s'accomplit pas par la faculté d'imaginer. »
L'argument est rigoureux. La cire est capable d'une infinité de formes et de changements. Or l'imagination, qui procède par images particulières, ne peut représenter qu'un nombre fini de formes. L'imagination peut parcourir quelques formes (ronde, carrée, triangulaire), mais jamais toutes les formes possibles. Donc la conception de la flexibilité de la cire, qui inclut l'infinité de ses transformations possibles, excède les capacités de l'imagination.
Le même argument vaut pour l'extension :
« Qu'est-ce maintenant que cette extension ? N'est-elle pas aussi inconnue, puisque dans la cire qui se fond elle augmente, et se trouve encore plus grande quand elle est entièrement fondue, et beaucoup plus encore quand la chaleur augmente davantage ? Et je ne concevrais pas clairement et selon la vérité ce que c'est que la cire, si je ne pensais qu'elle est capable de recevoir plus de variétés selon l'extension, que je n'en ai jamais imaginé. »
L'extension de la cire n'est pas une grandeur fixe mais une capacité de variations infinies. Aucune image ne peut représenter cette capacité.
La conclusion s'impose :
« Il faut donc que je tombe d'accord, que je ne saurais pas même concevoir par l'imagination ce que c'est que cette cire, et qu'il n'y a que mon entendement seul qui le conçoive. »
5.6. L'inspection de l'esprit
[modifier | modifier le wikicode]Descartes en tire une conclusion sur la nature de notre perception de la cire :
« Or quelle est cette cire, qui ne peut être conçue que par l'entendement ou l'esprit ? Certes c'est la même que je vois, que je touche, que j'imagine, et la même que je connaissais dès le commencement. Mais ce qui est à remarquer, sa perception, ou bien l'action par laquelle on l'aperçoit, n'est point une vision, ni un attouchement, ni une imagination, et ne l'a jamais été, quoiqu'il le semblât ainsi auparavant, mais seulement une inspection de l'esprit, laquelle peut être imparfaite et confuse, comme elle était auparavant, ou bien claire et distincte, comme elle est à présent, selon que mon attention se porte plus ou moins aux choses qui sont en elle, et dont elle est composée. »
Ce passage est capital. Descartes y affirme que même lorsque nous croyons percevoir la cire par les sens, c'est en réalité l'esprit qui la perçoit. La « perception » de la cire est en fait une « inspection de l'esprit » (mentis inspectio), un acte de l'entendement. Les sens fournissent des données (couleurs, odeurs, etc.) mais c'est l'entendement qui juge que ces données appartiennent à une même substance permanente.
La distinction entre perception « imparfaite et confuse » et perception « claire et distincte » est également importante. La clarté et la distinction de la perception dépendent de l'attention que l'esprit porte à son objet. Cette idée annonce la doctrine des idées claires et distinctes qui sera développée dans les méditations suivantes.
5.7. L'exemple des hommes dans la rue
[modifier | modifier le wikicode]Descartes renforce son argument par une analyse du langage ordinaire et un second exemple. Il remarque d'abord que le langage nous induit en erreur : « nous disons que nous voyons la même cire, si on nous la présente, et non pas que nous jugeons que c'est la même, de ce qu'elle a même couleur et même figure ». Le langage attribue à la vision ce qui relève en réalité du jugement.
Le second exemple est celui des passants observés depuis une fenêtre :
« si par hasard je ne regardais d'une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas de dire que je vois des hommes, tout de même que je dis que je vois de la cire ; et cependant que vois-je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts ? Mais je juge que ce sont de vrais hommes ; et ainsi je comprends, par la seule puissance de juger qui réside en mon esprit, ce que je croyais voir de mes yeux. »
Cet exemple est particulièrement frappant. Lorsque nous regardons par la fenêtre, nous ne « voyons » à proprement parler que des formes colorées en mouvement (des chapeaux et des manteaux). C'est par un jugement, un acte de l'entendement, que nous interprétons ces données sensibles comme des hommes. Les sens ne nous montrent jamais les « hommes » eux-mêmes ; ils ne fournissent que des indices à partir desquels l'esprit juge.
Cette analyse anticipe ce qu'on appellera plus tard, notamment chez Kant, la distinction entre le divers sensible (ce qui est donné par les sens) et la synthèse opérée par l'entendement (ce qui unifie ce divers en un objet cohérent). Percevoir, c'est toujours juger.
VI. La conclusion de la Méditation
[modifier | modifier le wikicode]6.1. L'esprit plus aisé à connaître que le corps
[modifier | modifier le wikicode]Descartes peut maintenant établir la thèse annoncée dans le titre de la méditation. L'argument procède en deux temps.
Premier temps : l'existence de l'esprit est mieux connue que celle du corps.
« Car si je juge que la cire est, ou existe, de ce que je la vois, certes il suit bien plus évidemment que je suis ou que j'existe moi-même, de ce que je la vois. Car il se peut faire que ce que je vois ne soit pas en effet de la cire ; il peut aussi arriver que je n'aie pas même des yeux pour voir aucune chose ; mais il ne se peut pas faire que, lorsque je vois, ou (ce que je ne distingue plus) lorsque je pense voir, que moi qui pense ne sois quelque chose. »
Tout acte de perception, même s'il est trompeur quant à son objet, atteste l'existence du sujet qui perçoit. La perception de la cire peut être illusoire (peut-être n'y a-t-il pas de cire, peut-être n'ai-je pas de yeux), mais elle ne peut l'être quant à mon existence comme être percevant. Ainsi, la certitude de l'existence de l'esprit est antérieure et supérieure à celle de l'existence des corps.
Second temps : la nature de l'esprit est mieux connue que celle du corps.
« Or si la notion ou la connaissance de la cire semble être plus nette et plus distincte, après qu'elle a été découverte non seulement par la vue ou par l'attouchement, mais encore par beaucoup d'autres causes, avec combien plus d'évidence, de distinction et de netteté, me dois-je connaître moi-même, puisque toutes les raisons qui servent à connaître et concevoir la nature de la cire, ou de quelque autre corps, prouvent beaucoup plus facilement et plus évidemment la nature de mon esprit ? »
L'argument est subtil. Chaque acte par lequel je connais la cire (la voir, la toucher, la concevoir) me révèle en même temps la nature de mon esprit comme être voyant, touchant, concevant. Ainsi, non seulement l'esprit est impliqué dans toute connaissance des corps, mais cette implication même enrichit la connaissance que j'ai de l'esprit. Plus je connais de corps, plus je découvre de facultés ou d'opérations de mon esprit.
6.2. Le renversement du préjugé ordinaire
[modifier | modifier le wikicode]La conclusion de la méditation consacre le renversement du préjugé initial :
« puisque c'est une chose qui m'est à présent connue, qu'à proprement parler nous ne concevons les corps que par la faculté d'entendre qui est en nous, et non point par l'imagination ni par les sens, et que nous ne les connaissons pas de ce que nous les voyons, ou que nous les touchons, mais seulement de ce que nous les concevons par la pensée, je connais évidemment qu'il n'y a rien qui me soit plus facile à connaître que mon esprit. »
Le paradoxe initial est résolu. L'esprit semblait plus difficile à connaître que les corps parce que nous confondions percevoir par les sens et connaître. Or même la connaissance des corps requiert l'entendement ; elle suppose un jugement, une « inspection de l'esprit ». L'entendement est donc présent dans toute connaissance, y compris sensible. Et puisque l'entendement est un mode de l'esprit, la connaissance de l'esprit est première par rapport à celle des corps.
6.3. La nécessité de la méditation continue
[modifier | modifier le wikicode]La méditation se termine sur une note d'humilité et de prudence :
« Mais, parce qu'il est presque impossible de se défaire si promptement d'une ancienne opinion, il sera bon que je m'arrête un peu en cet endroit, afin que, par la longueur de ma méditation, j'imprime plus profondément en ma mémoire cette nouvelle connaissance. »
Cette remarque finale est importante à plusieurs égards. Elle reconnaît d'abord la force des préjugés. Les anciennes opinions, enracinées depuis l'enfance, ne se laissent pas facilement déloger. La méditation philosophique n'est pas un exercice intellectuel ponctuel mais un travail de longue haleine qui vise à transformer nos habitudes de pensée.
Elle souligne ensuite le rôle de la mémoire dans la démarche cartésienne. Les vérités découvertes doivent être « imprimées » dans la mémoire pour pouvoir servir de fondement aux méditations suivantes. C'est pourquoi Descartes recommandait de consacrer « quelques mois, ou à tout le moins quelques semaines » à méditer sur la première et la deuxième méditations avant de passer aux suivantes.
Enfin, cette conclusion prépare la suite de l'ouvrage. La Méditation seconde a établi deux certitudes : l'existence du moi comme chose pensante et la primauté épistémique de l'esprit sur le corps. Mais beaucoup de questions restent en suspens. L'esprit est-il réellement distinct du corps, ou seulement connu différemment ? Les corps existent-ils vraiment ? Comment sortir du solipsisme dans lequel le doute semble nous avoir enfermés ? Ces questions seront abordées dans les méditations suivantes, à commencer par la Méditation troisième qui cherchera à établir l'existence de Dieu.
VII. Signification philosophique et postérité
[modifier | modifier le wikicode]7.1. Les apports de la Méditation seconde
[modifier | modifier le wikicode]La Méditation seconde accomplit plusieurs gestes philosophiques décisifs.
Elle fonde d'abord une nouvelle conception du sujet. Le « je » cartésien n'est plus l'individu empirique avec son corps, son histoire, ses relations sociales ; c'est le sujet pensant saisi dans la pure actualité de sa pensée. Ce sujet est absolument certain de son existence, alors même qu'il doute de tout le reste. Il constitue ainsi le point d'ancrage de toute certitude possible.
Elle redéfinit ensuite la notion de pensée. Celle-ci n'est plus conçue comme une faculté parmi d'autres de l'âme (avec les facultés végétatives et sensitives) mais comme l'essence même de l'esprit. Et cette pensée est entendue au sens le plus large : elle englobe toutes les opérations dont nous sommes conscients, qu'elles soient intellectuelles, volitives, imaginatives ou sensitives.
Elle établit enfin une nouvelle hiérarchie épistémique. Contre le préjugé du sens commun qui place le sensible au fondement de la connaissance, Descartes montre que l'intelligible est premier. Même la connaissance des corps présuppose l'entendement. L'esprit, loin d'être un mystère obscur, est ce qu'il y a de plus immédiatement accessible.
7.2. Les limites et les questions ouvertes
[modifier | modifier le wikicode]Descartes lui-même est conscient que la Méditation seconde n'établit pas tout ce qu'on pourrait souhaiter. Elle ne démontre pas que l'esprit est réellement distinct du corps (thèse du dualisme), mais seulement qu'il peut être connu indépendamment du corps. Comme Descartes l'explique dans l'Abrégé des Méditations : « Ce que j'ai dit à cet endroit ne tend pas à montrer une distinction réelle entre l'esprit et le corps, mais seulement une distinction de pensée. » La démonstration de la distinction réelle attendra la Méditation sixième.
De nombreuses objections ont été adressées au cogito et à l'argument du morceau de cire. Hobbes objecte que le cogito ne prouve pas l'existence d'un esprit immatériel ; peut-être est-ce un corps subtil qui pense. Gassendi remarque que l'argument de la cire pourrait prouver que nous connaissons le corps (comme substance étendue) plutôt que l'esprit. Ces objections, auxquelles Descartes répond dans les Réponses aux Objections, témoignent de la richesse des problèmes soulevés par cette méditation.
7.3. L'influence sur la philosophie ultérieure
[modifier | modifier le wikicode]La Méditation seconde a exercé une influence considérable sur la philosophie moderne. Elle a inauguré ce qu'on appelle la « philosophie du sujet », qui place le cogito ou la conscience au fondement de l'édifice du savoir. Kant reprendra cette idée en faisant du « Je pense » la condition de possibilité de toute expérience. Husserl fondera la phénoménologie sur la méthode de l'épochè (suspension du jugement) et de la réduction à l'ego transcendantal.
Mais la philosophie contemporaine a aussi critiqué les présupposés cartésiens. Heidegger reproche à Descartes d'avoir manqué la question de l'être en réduisant le sujet à une « chose qui pense ». Merleau-Ponty conteste la séparation de l'esprit et du corps en montrant que la perception est incarnée. Les philosophies du langage questionnent la priorité du soliloque mental sur l'expression linguistique. Pourtant, même ses critiques reconnaissent que la Méditation seconde constitue un moment fondateur de la pensée moderne, qu'on ne peut ignorer ni contourner.
Conclusion
[modifier | modifier le wikicode]La Méditation seconde constitue le cœur des Méditations métaphysiques. En découvrant le cogito comme première certitude et en analysant la nature de la chose pensante, Descartes pose les fondements d'une philosophie nouvelle. Le moi pensant devient le point d'Archimède à partir duquel tout le savoir pourra être reconstruit. L'esprit, loin d'être plus obscur que les corps, se révèle comme ce qu'il y a de plus immédiatement connu.
L'exemple du morceau de cire montre avec éclat que même la connaissance sensible des corps présuppose un acte de l'entendement. Ce que nous croyions percevoir par les sens, nous le jugeons par l'esprit. Ainsi s'effectue le renversement du préjugé ordinaire : ce n'est pas le sensible qui fonde l'intelligible, mais l'intelligible qui rend possible le sensible.
Ce renversement n'est pas seulement d'ordre épistémique ; il est aussi d'ordre existentiel. Le méditant qui, au début de la méditation, se trouvait comme noyé dans les eaux profondes du doute, a trouvé un sol ferme sous ses pieds. Il sait désormais qu'il existe et ce qu'il est. Cette certitude, si modeste soit-elle, ouvre la voie aux méditations suivantes où seront établies l'existence de Dieu et celle du monde extérieur.
La Méditation seconde nous invite ainsi à un exercice spirituel : détourner notre attention des choses sensibles pour la porter sur nous-mêmes, découvrir dans notre propre pensée le fondement de toute vérité. Cet exercice, que Descartes recommandait de pratiquer longuement, vise à transformer notre rapport au monde et à nous-mêmes. La philosophie cartésienne n'est pas seulement une doctrine ; c'est une pratique, une ascèse de la pensée qui cherche à nous libérer des préjugés pour nous conduire à la vérité.