Manuel de terminale de philosophie/Bonheur
Le bonheur est une notion qui occupe une place importante dans l'existence humaine et dans la philosophie depuis l'Antiquité. C'est la recherche d'un état de satisfaction durable qui semble être un désir naturel de tous les êtres humains.
Qu'est-ce que le bonheur ?
[modifier | modifier le wikicode]Le mot « bonheur » vient du latin bonum augurium, qui signifie « bon augure » ou « bonne chance ». À l'origine, le bonheur était donc lié à la chance, au hasard. Mais les philosophes ont cherché à savoir si le bonheur pouvait dépendre de nous plutôt que du hasard.
Le bonheur se distingue du simple plaisir. Le plaisir est une sensation agréable mais passagère, comme manger quelque chose de délicieux ou écouter une belle musique. Le bonheur, lui, est un état plus stable et durable. C'est une satisfaction profonde qui concerne notre vie dans son ensemble[1].
Les grandes conceptions du bonheur
[modifier | modifier le wikicode]Le bonheur comme plaisir : l'épicurisme
[modifier | modifier le wikicode]Pour Épicure (341-270 avant J.-C.), philosophe grec de l'Antiquité, le bonheur se trouve dans le plaisir. Mais attention : il ne s'agit pas de chercher tous les plaisirs n'importe comment. Épicure distingue différents types de désirs.
Il y a d'abord les désirs naturels et nécessaires, comme boire quand on a soif ou manger quand on a faim. Ces désirs doivent être satisfaits. Ensuite, il y a les désirs naturels mais non nécessaires, comme manger des plats raffinés. Enfin, il y a les désirs ni naturels ni nécessaires, comme vouloir devenir riche ou célèbre. Ces derniers désirs sont à éviter car ils nous causent du tourment[2].
Le vrai bonheur selon Épicure, c'est l'ataraxie : l'absence de trouble dans l'âme. C'est un état de tranquillité et de paix intérieure. Pour y parvenir, il faut limiter nos désirs et ne pas craindre la mort ni les dieux. Le plaisir qu'Épicure recherche n'est donc pas l'excitation ou l'agitation, mais la sérénité[3].
Le bonheur comme activité vertueuse : Aristote
[modifier | modifier le wikicode]Aristote (384-322 avant J.-C.) a une conception différente du bonheur. Pour lui, le bonheur (qu'il appelle eudaimonia en grec) est le but suprême de la vie humaine, ce vers quoi tout le monde tend naturellement.
Mais qu'est-ce que le bonheur selon Aristote ? Ce n'est pas simplement éprouver du plaisir. Le bonheur, c'est vivre bien et agir bien. Plus précisément, c'est réaliser sa fonction propre d'être humain, c'est-à-dire exercer son intelligence et sa raison de manière excellente. Le bonheur consiste donc à vivre selon la vertu[4].
La vertu, chez Aristote, c'est une disposition acquise à bien agir, un juste milieu entre deux excès. Par exemple, le courage est le juste milieu entre la lâcheté et la témérité. Une vie heureuse est donc une vie où l'on cultive ces vertus et où l'on agit de manière raisonnable.
Aristote insiste sur un point important : le bonheur n'est pas quelque chose qui arrive en un instant. C'est une activité de toute une vie. On ne peut pas dire qu'une personne est heureuse après une seule journée agréable. Il faut regarder sa vie dans son ensemble[5].
Le bonheur comme sérénité : le stoïcisme
[modifier | modifier le wikicode]Les philosophes stoïciens, comme Marc Aurèle (121-180 après J.-C.), proposent une autre voie vers le bonheur. Selon eux, le bonheur ne dépend pas des choses extérieures (richesse, santé, réputation) mais uniquement de notre attitude intérieure.
Les stoïciens font une distinction fondamentale : il y a les choses qui dépendent de nous (nos jugements, nos pensées, notre volonté) et les choses qui ne dépendent pas de nous (la maladie, la mort, l'opinion des autres). Pour être heureux, il faut accepter avec sérénité ce qui ne dépend pas de nous et concentrer nos efforts sur ce qui dépend de nous[6].
Le bonheur stoïcien est donc une forme de tranquillité de l'âme face aux événements de la vie. Il ne s'agit pas de rechercher le plaisir, mais d'atteindre l'apatheia (absence de passion) et la sérénité, même dans les situations difficiles. Le sage stoïcien reste heureux en toutes circonstances parce qu'il a accepté l'ordre du monde[7].
Les enjeux philosophiques du bonheur
[modifier | modifier le wikicode]Peut-on savoir ce qui nous rend heureux ?
[modifier | modifier le wikicode]Emmanuel Kant (1724-1804), philosophe allemand, soulève un problème important : le bonheur est un concept indéterminé. Qu'est-ce que cela signifie ? Cela veut dire que personne ne peut dire avec précision ce qui le rendrait parfaitement heureux. Nos désirs changent constamment, et ce qui nous semble bon aujourd'hui peut ne plus nous satisfaire demain[8].
Pour Kant, le bonheur est « un idéal de l'imagination, non de la raison ». C'est un rêve que nous poursuivons sans jamais pouvoir l'atteindre de manière définitive. C'est pourquoi Kant pense qu'il vaut mieux concentrer nos efforts sur le devoir moral plutôt que sur la recherche du bonheur[9].
Le bonheur dépend-il de nous ou de la chance ?
[modifier | modifier le wikicode]C'est une question ancienne. Si le bonheur dépend de circonstances extérieures (santé, richesse, chance), alors nous ne sommes pas maîtres de notre bonheur. Nous sommes à la merci du hasard.
Aristote reconnaît que certains biens extérieurs sont nécessaires au bonheur. On ne peut pas être pleinement heureux dans la misère ou la maladie. Mais la vertu reste l'élément principal du bonheur[10].
Les stoïciens, eux, affirment que le bonheur dépend entièrement de nous. Peu importe ce qui nous arrive, nous pouvons toujours choisir notre attitude face aux événements. C'est cette liberté intérieure qui garantit notre bonheur.
Le bonheur du plus grand nombre : l'utilitarisme
[modifier | modifier le wikicode]Au XIXe siècle, des philosophes anglais comme Jeremy Bentham (1748-1832) et John Stuart Mill (1806-1873) ont développé une théorie morale appelée utilitarisme. Selon cette théorie, une action est bonne si elle augmente le bonheur du plus grand nombre de personnes.
Bentham pensait que l'on pouvait calculer le bonheur en mesurant la quantité de plaisir produite. Pour lui, tous les plaisirs se valent : le plaisir de jouer à un jeu simple vaut autant que celui de lire de la poésie, si l'intensité du plaisir est la même[11].
Mill n'était pas d'accord. Il pensait qu'il existe des plaisirs supérieurs (intellectuels, moraux) et des plaisirs inférieurs (corporels, immédiats). Il vaut mieux être « un Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait », disait-il. La qualité du plaisir compte autant que sa quantité[12].
Le bonheur est-il vraiment possible ? Le pessimisme
[modifier | modifier le wikicode]Certains philosophes ont une vision plus sombre. Arthur Schopenhauer (1788-1860) pense que le bonheur est une illusion. Selon lui, la vie humaine oscille entre la souffrance et l'ennui. Quand nos désirs ne sont pas satisfaits, nous souffrons. Quand ils sont satisfaits, nous nous ennuyons et cherchons de nouveaux désirs[13].
Pour Schopenhauer, le bonheur véritable n'existe pas. Nous ne pouvons qu'espérer diminuer notre souffrance en renonçant à nos désirs.
Le bonheur face à l'absurde : Albert Camus
[modifier | modifier le wikicode]Albert Camus (1913-1960), philosophe et écrivain français, aborde la question du bonheur d'une manière originale. Dans Le Mythe de Sisyphe, il raconte l'histoire de Sisyphe, condamné par les dieux à rouler éternellement un rocher jusqu'au sommet d'une montagne, d'où il retombe aussitôt.
Cette situation semble désespérée et absurde. Pourtant, Camus affirme : « Il faut imaginer Sisyphe heureux ». Comment est-ce possible ? Parce que Sisyphe prend conscience de sa condition et l'accepte. Il ne se fait plus d'illusions, il ne cherche plus un sens qui n'existe pas. Dans cette lucidité et cette acceptation, il trouve une forme de liberté et de bonheur[14].
Pour Camus, le bonheur est possible même dans un monde absurde, c'est-à-dire un monde qui n'a pas de sens préétabli. Le bonheur naît de notre révolte contre l'absurde et de notre décision de vivre pleinement malgré tout.
Conclusion
[modifier | modifier le wikicode]Le bonheur est une notion complexe qui a reçu de nombreuses interprétations au cours de l'histoire de la philosophie. Faut-il le chercher dans le plaisir, dans la vertu, dans la sérénité, dans l'action collective ? Dépend-il de nous ou des circonstances extérieures ? Est-il même possible ?
Ces questions n'ont pas de réponses simples et définitives. Chaque philosophe propose une voie différente. Ce qui est certain, c'est que la réflexion sur le bonheur nous aide à mieux comprendre ce que nous recherchons dans l'existence et comment nous voulons vivre notre vie.
Sujets de dissertation
[modifier | modifier le wikicode]Cette collection propose 16 sujets de dissertation philosophique portant sur la notion du bonheur, organisés selon différentes perspectives : métaphysique, éthique, politique et existentielle. Chaque question ouvre un ensemble de problématiques fondamentales que tout penseur doit affronter pour comprendre en quoi consiste une vie bonne et comment l'atteindre.
1. Faut-il philosopher pour bien vivre ?
[modifier | modifier le wikicode]Cette question d'ouverture pose un problème que les philosophes eux-mêmes se sont longtemps posé. Y a-t-il une nécessité intrinsèque à philosopher pour accéder au bonheur, ou la réflexion théorique constitue-t-elle simplement un chemin parmi d'autres ? Les anciens Grecs, notamment Aristote, tenaient que la vie heureuse consiste en l'exercice vertueux de l'âme, ce qui exige une certaine connaissance de ce qu'est la vertu. Cependant, nombre de gens vivent heureux sans jamais avoir lu un traité d'éthique. La question demande d'examiner si la philosophie est une condition du bonheur ou seulement un moyen parmi d'autres, et si le bien vivre suppose une compréhension explicite de ce qui rend la vie bonne.
2. Le bonheur est-il un idéal inaccessible ?
[modifier | modifier le wikicode]Le bonheur parfait, total et perpétuel semble appartenir à l'ordre de l'utopie. Tout état heureux s'accompagne de limitations : la finitude humaine, la souffrance, l'expérience du deuil. Peut-on concevoir le bonheur autrement que comme un horizon jamais complètement atteint ? Certains courants philosophiques, notamment l'épicurisme, proposent une version plus modérée du bonheur comme absence de douleur plutôt que comme joie constante. D'autres, comme le stoïcisme, le conçoivent comme indépendant des circonstances extérieures. La question invite à réfléchir sur ce qui rend un idéal inaccessible et si cette inaccessibilité est un problème philosophique réel ou simplement le résultat d'une définition trop exigeante.
3. Existe-t-il des critères du bonheur ?
[modifier | modifier le wikicode]Le bonheur est-il une notion univoque et bien déterminée, ou reste-t-elle relative à chaque individu ? Peut-on établir des critères objectifs permettant de juger qu'une personne ou qu'une vie est heureuse ? Aristote proposait que le bonheur réside dans l'exercice vertueux de nos capacités proprement humaines. Kant, lui, refusait de placer le bonheur au cœur de l'éthique, mais reconnaissait l'importance du « souverain bien » qui combine vertu et bonheur. La question demande s'il existe des critères universels du bonheur ou si chacun doit trouver ses propres repères. Elle touche aussi à la possibilité d'une mesure du bonheur et à ce que signifierait une telle mesure.
4. Le bonheur consiste-t-il à faire tout ce qui nous fait plaisir ?
[modifier | modifier le wikicode]L'identification du bonheur au plaisir constitue une tentative de réponse immédiate et intuitive. Mais elle pose immédiatement des problèmes : certains plaisirs semblent nuisibles à long terme, certains plaisirs entrent en conflit les uns avec les autres, et poursuivre tous nos désirs nous conduit souvent à l'épuisement ou à la culpabilité. Épicure lui-même, malgré sa réputation, recommandait une certaine frugalité dans la recherche du plaisir, privilégiant les plaisirs naturels et nécessaires. La question pousse à distinguer entre différents types de plaisirs et à interroger s'il existe une hiérarchie entre eux.
5. Le bonheur est-il une somme de plaisirs ?
[modifier | modifier le wikicode]Cette formulation suggère une approche quantitative : le bonheur résulterait de l'accumulation ou de la maximisation des plaisirs. C'est essentiellement la position de l'utilitarisme classique, notamment chez Jeremy Bentham. Mais peut-on vraiment additionner des plaisirs hétérogènes ? Un plaisir intense et bref vaut-il mieux qu'une satisfaction durable mais moins intense ? John Stuart Mill introduisit la distinction entre plaisirs inférieurs et supérieurs, reconnaissant que certains plaisirs intellectuels ou moraux possèdent une qualité que d'autres ne possèdent pas. La question demande si l'approche mathématique peut saisir la nature du bonheur ou si celui-ci ne relève pas d'une autre logique.
6. Y a-t-il une différence de degré ou de nature entre le bonheur et le plaisir ?
[modifier | modifier le wikicode]Le plaisir semble instantané, localisé, souvent corporel. Le bonheur paraît plus durable, plus global, plus profond. Mais s'agit-il d'une simple question de intensité ou de durée (différence de degré), ou le bonheur appartient-il à un ordre différent (différence de nature) ? Peut-on accéder à un véritable bonheur en vivant une suite de plaisirs minimaux ? Inversement, peut-on être heureux en renonçant complètement au plaisir ? Cette distinction entre bonheur et plaisir constitue un carrefour où se rencontrent plusieurs traditions philosophiques, du platonisme au confucianisme.
7. Le bonheur est-il un simple hasard ?
[modifier | modifier le wikicode]Cette question s'interroge sur le déterminisme du bonheur. Sommes-nous maîtres de notre bonheur, ou celui-ci dépend-il de circonstances externes échappant à notre contrôle : notre tempérament naturel, notre milieu social, les événements imprévisibles ? Les Anciens parlaient de tyché (chance, fortune) comme d'une puissance qui échappe à la raison. Montaigne, relevant l'instabilité du destin humain, reconnaissait le poids de la contingence. Cependant, soutenir que le bonheur est purement aléatoire semblerait ôter toute responsabilité et tout sens à nos efforts. La question demande comment articuler la reconnaissance de notre dépendance aux circonstances avec une certaine forme de maîtrise ou d'autonomie.
8. Le bonheur peut-il être le résultat d'une pratique ou d'un art de vivre ?
[modifier | modifier le wikicode]Contrairement à l'idée qu'il serait un simple hasard, cette perspective envisage le bonheur comme acquis par la discipline, la pratique et l'apprentissage. L'éthique aristotélicienne insiste sur la formation des vertus par la répétition des bonnes actions. Le stoïcisme propose un art de vivre fondé sur la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. De nombreuses traditions non occidentales, du bouddhisme au taoïsme, offrent des pratiques censées conduire au bien-être ou à l'illumination. La question soulève la possibilité d'une « technique » du bonheur et ses limites : peut-on vraiment l'enseigner et l'apprendre comme on apprend un métier ?
9. Le bonheur est-il une affaire de politique ?
[modifier | modifier le wikicode]Si le bonheur dépend largement des conditions sociales, économiques et politiques, alors sa réalisation ne peut pas être individuelle mais doit relever de la responsabilité collective. Platon, dans la République, envisage un ordre politico-social destiné à produire l'harmonie et le bien-être. Aristote affirme que l'homme est un animal politique et que la vie heureuse s'épanouit dans la cité. Les penseurs utilitaristes du XIXe siècle proposaient que la politique vise à maximiser le bonheur du plus grand nombre. Cependant, la question de savoir si la politique doit poursuivre explicitement le bonheur reste contestée : ne risque-t-on pas de sacrifier les libertés individuelles à une conception collective du bien ? Le bonheur peut-il être une finalité politique sans devenir totalitaire ?
10. Le bonheur peut-il dépendre de nous ?
[modifier | modifier le wikicode]Cette question interroge le degré d'autonomie que nous possédons sur notre propre bonheur. Si celui-ci dépendait entièrement de nous, nous pourrions le produire à volonté, ce qui ne semble pas empiriquement vrai. Mais s'il ne dépendait pas du tout de nous, l'effort et la responsabilité seraient illusoires. Le stoïcisme, notamment avec Épictète, distingue radicalement entre ce qui dépend de nous (nos jugements, nos intentions) et ce qui ne dépend pas de nous (notre corps, les événements externes), et préconise de concentrer nos efforts sur ce qui nous appartient. Cette distinction peut-elle vraiment résoudre le problème ? Notre bonheur ne résulte-t-il pas toujours d'une combinaison complexe d'efforts personnels et de circonstances externes ?
11. Y a-t-il un devoir d'être heureux ?
[modifier | modifier le wikicode]À première vue, le bonheur semble être ce que nous cherchons naturellement, pas une obligation morale. Cependant, plusieurs penseurs ont soulevé l'idée que nous avons des devoirs envers nous-mêmes de cultiver nos capacités et de mener une vie digne. Kant, tout en refusant de placer le bonheur au cœur de la morale, reconnaît que le « souverain bien » combine vertu et bonheur. On pourrait aussi avancer que nous avons un devoir envers les autres de ne pas nous laisser sombrer dans la misère, qui affecte ceux qui nous entourent. La question demande si le bonheur relève d'un droit, d'un devoir, ou simplement d'une aspirations naturelle sans caractère moral.
12. Le bonheur est-il utopique ?
[modifier | modifier le wikicode]L'utopie désigne un lieu qui n'existe pas, un idéal irréalisable. Qualifier le bonheur d'utopique signifierait que nous ne pouvons que nous en rapprocher sans jamais l'atteindre vraiment. Mais certaines sociétés ou certaines périodes historiques semblent avoir produit des formes de bien-être général, même si aucune n'a réalisé une félicité absolue. La question demande si l'utopie du bonheur joue un rôle moteur utile dans l'organisation de nos sociétés, ou si elle nous détourne des réalisations possibles en nous promettant l'impossible. Elle s'interroge aussi sur ce qui distingue une utopie d'une aspiration légitime mais exigeante.
13. La culture est-elle un gage de bonheur ?
[modifier | modifier le wikicode]La culture — au sens de raffinement intellectuel, de connaissance des arts, des sciences et des humanités — semble enrichir la vie. Cependant, elle peut aussi générer de nouvelles formes de malheur : culpabilité, conscience du malheur d'autrui, sentiment d'inadéquation face aux grands idéaux. Un paysan analphabète peut-il être plus heureux qu'un philosophe perpétuellement insatisfait ? La question rejoint le débat entre les plaisirs « inférieurs » et les plaisirs « supérieurs ». Elle demande aussi si le bonheur consiste davantage dans l'ignorance confortable ou dans l'autonomie de pensée qu'offre la culture, même au prix du trouble et du questionnement.
14. Le bonheur des hommes dépend-il de l'augmentation des richesses ?
[modifier | modifier le wikicode]Cette question moderne s'impose avec force dans nos sociétés de consommation. Certaines études contemporaines suggèrent que au-delà d'un seuil où les besoins matériels sont satisfaits, l'augmentation des richesses n'améliore que marginalement le bien-être subjectif. Pourtant, la pauvreté constitue clairement un obstacle au bonheur. La question demande s'il existe un point d'équilibre : à quel niveau de richesse maîtrisée le bonheur atteint-il son optimum ? Elle interroge aussi la nature du désir de richesse : repose-t-il sur un besoin véritable ou sur une illusion entretenue par le désir de comparaison sociale ?
15. Le bonheur n'est-il pas un état d'esprit ?
[modifier | modifier le wikicode]Cette affirmation suggère que le bonheur dépend avant tout de notre attitude face aux circonstances, plutôt que des circonstances elles-mêmes. Deux personnes en situation identique peuvent connaître des niveaux de bien-être très différents selon leur disposition d'esprit. Cette perspective rapproche le bonheur de la sérénité stoïcienne ou de l'équanimité bouddhiste. Cependant, dire que le bonheur relève d'un simple état d'esprit pourrait sembler réducteur ou même cruel : cela pourrait suggérer que celui qui souffre a seulement besoin de « changer d'attitude » plutôt que d'améliorer ses conditions matérielles. La question demande comment équilibrer la reconnaissance de l'importance de la perspective mentale avec celle des réalités concrètes.
16. La recherche du bonheur nous pousse-t-elle à changer notre façon d'être ?
[modifier | modifier le wikicode]Poursuivre activement le bonheur nous oblige-t-il à transformer nos habitudes, nos valeurs, nos relations ? Si le bonheur ne s'obtient qu'au prix d'une profonde conversion intérieure ou d'un apprentissage exigeant, alors la question de savoir comment nous vivons devient centrale. De nombreuses traditions voient dans cette transformation de soi la condition même du bien-être durable. Mais on peut aussi se demander si une telle exigence de changement perpétuel ne nous éloigne pas du bonheur plutôt que de nous en rapprocher. La question touche à l'authenticité : faut-il accepter qui nous sommes ou nous transformer ? Le bonheur suppose-t-il une acceptation de soi ou une acceptation créatrice de nos possibilités ?
Perspectives transversales
[modifier | modifier le wikicode]Ces seize questions forment un ensemble où plusieurs thèmes surgissent régulièrement :
- La relation entre plaisir et bonheur revient dans les questions 4, 5 et 6. Elle demande de distinguer l'immédiat du durable, le local du global.
- Le degré d'autonomie personnel apparaît dans les questions 7, 8, 10. Il concerne notre responsabilité et notre pouvoir d'agir.
- Le contexte social et politique se manifeste dans les questions 9 et 14. Il soulève la question de savoir si le bonheur est individuel ou collectif.
- La nature du bonheur — s'agit-il d'une sensation, d'un jugement, d'un état — traverse en arrière-plan toutes ces questions.
- L'accès au bonheur — par la chance, la pratique, la réflexion, la transformation — structure plusieurs de ces interrogations.
Ces dissertations invitent à explorer le bonheur non comme une notion simple, mais comme un carrefour où se rencontrent l'éthique, la métaphysique, la politique, et l'existence quotidienne. Aucune réponse définitive ne peut clore ces questions ; chaque époque, chaque individu, doit les reposer et les réinventer en fonction de ses circonstances et de sa compréhension du monde.
Textes d'étude
[modifier | modifier le wikicode]EPICURE
Le plaisir est le commencement et la fin d'une vie bienheureuse. Le plaisir est, en effet, considéré par nous comme le premier des biens naturels, c'est lui qui nous fait accepter ou fuir les choses, c'est à lui que nous aboutissons, en prenant la sensibilité comme critère du bien. Or, puisque le plaisir est le premier des biens naturels, il s'ensuit que nous n'acceptons pas le premier plaisir venu, mais qu'en certains cas, nous méprisons de nombreux plaisirs, quand ils ont pour conséquence une peine plus grande. D'un autre côté, il y a de nombreuses souffrances que nous estimons préférables aux plaisirs, quand elles entraînent pour nous un plus grand plaisir. Tout plaisir, dans la mesure où il s'accorde avec notre nature, est donc un bien, mais tout plaisir n'est pas cependant nécessairement souhaitable. De même, toute douleur est un mal, mais pourtant toute douleur n'est pas nécessairement à fuir. Il reste que c'est par une sage considération de l'avantage et du désagrément qu'il procure, que chaque plaisir doit être apprécié. En effet, en certains cas, nous traitons le bien comme un mal, et en d'autres, le mal comme un bien.
Ne dépendre que de soi-même est, à notre avis, un grand bien, mais il ne s'ensuit pas qu'il faille toujours se contenter de peu. Simplement, quand l'abondance nous fait défaut, nous devons pouvoir nous contenter de peu, étant bien persuadés que ceux-là jouissent le mieux de la richesse qui en ont le moins besoin, et que tout ce qui est naturel s'obtient aisément, tandis que ce qui ne l'est pas s'obtient malaisément. Les mets les plus simples apportent autant de plaisir que la table la plus richement servie, quand est absente la souffrance que cause le besoin, et du pain et de l'eau procurent le plaisir le plus vif, quand on les mange après une longue privation. L'habitude d'une vie simple et modeste est donc une bonne façon de soigner sa santé, et rend l'homme par surcroît courageux pour supporter les tâches qu'il doit nécessairement remplir dans la vie. Elle lui permet encore de mieux goûter une vie opulente, à l'occasion, et l'affermit contre les revers de la fortune. Par conséquent, lorsque nous disons que le plaisir est le souverain bien, nous ne parlons pas des plaisirs des débauchés, ni des jouissances sensuelles, comme le prétendent quelques ignorants qui nous combattent et défigurent notre pensée. Nous parlons de l'absence de souffrance physique et de l'absence de trouble moral. Car ce ne sont ni les beuveries et les banquets continuels, ni la jouissance que l'on tire de la fréquentation des mignons et des femmes, ni la joie que donnent les poissons et les viandes dont on charge les tables somptueuses, qui procurent une vie heureuse, mais des habitudes raisonnables et sobres, une raison cherchant sans cesse des causes légitimes de choix ou d'aversion, et rejetant les opinions susceptibles d'apporter à l'âme le plus grand trouble.
Lettre à Ménécée
SENEQUE
La nature, en effet, est le guide qu'il faut suivre; c'est elle que la raison observe et consulte. C'est donc une même chose que vivre heureux et vivre selon la nature. Ce que c'est, je vais le développer : cela consiste à conserver, avec soin et sans effroi, les avantages du corps et ce qui convient à notre nature, comme choses données pour un jour et prêtes à fuir; à ne pas nous y soumettre en esclaves, et à ne pas nous laisser posséder par les objets étrangers; à reléguer tout ce qui plaît au corps, tout ce qui lui survient accidentellement, comme dans les camps on place à l'écart les auxiliaires et les troupes légères. Que ces objets soient des esclaves, et non des maîtres; c'est uniquement ainsi qu'ils sont utiles à l'esprit. Que l'homme de cœur soit incorruptible en présence des choses du dehors, qu'il soit inexpugnable, et qu'il n'attache de prix qu'à se posséder lui-même; que d'une âme confiante, que préparé à l'une et à l'autre fortune, il soit l'artisan de sa vie. Que chez lui la confiance n'existe pas sans le savoir, ni le savoir sans la fermeté; que ses résolutions tiennent, une fois qu'elles sont prises, et que dans ses décrets il n'y ait pas de rature. On comprend, quand même je ne l'ajouterais pas, qu'un tel homme sera posé, qu'il sera rangé, qu'en cela aussi, agissant avec aménité, il sera grand. Chez lui, la véritable raison sera greffée sur les sens; elle y puisera ses éléments; et en effet, elle n'a pas d'autre point d'appui d'où elle s'élance, d'où elle prenne son essor vers la vérité, afin de revenir en elle-même. Le monde aussi, qui embrasse tout, ce dieu qui régit l'univers, tend à se répandre au dehors, et néanmoins, de toutes parts il se ramène en soi pour s'y concentrer. Que notre esprit fasse de même, lorsqu'en suivant les sens qui lui sont propres, il se sera étendu par leur moyen vers les objets extérieurs; qu'il soit maître de ces objets et de lui; qu'alors, pour ainsi dire, il enchaîne le souverain bien. De là résultera une force, une puissance unique, d'accord avec elle-même; ainsi naîtra cette raison certaine, qui n'admet ni contrariété, ni hésitation, dans ses jugements et dans ses conceptions, non plus que dans sa persuasion. Cette raison, lorsqu'elle s'est ajustée, accordée avec ses parties et, pour ainsi dire, mise à l'unisson, a touché au souverain bien. En effet, il ne reste rien de tortueux, rien de glissant rien sur quoi elle puisse broncher ou chanceler. Elle fera tout de sa propre autorité : pour elle, point d'accident inopiné; au contraire, toutes ses actions viendront à bien, avec aisance et promptitude, sans que l'agent tergiverse; car les retardements et l'hésitation dénotent le trouble et l'inconstance. Ainsi, vous pouvez hardiment déclarer que le souverain bien est l'harmonie de l'âme. En effet, les vertus seront nécessairement là où sera l'accord, où sera l'unité; la discordance est pour les vices.
De la vie heureuse (vers 58 après J.-C.), chap. VIII
DESCARTES
Je me suis quelquefois proposé un doute : savoir s'il est mieux d'être gai et content, en imaginant les biens qu'on possède être plus grands et plus estimables qu'ils ne sont, et ignorant ou ne s'arrêtant pas à considérer ceux qui manquent, que d'avoir plus de considération et de savoir, pour connaître la juste valeur des uns et des autres, et qu'on devienne plus triste. Si je pensais que le souverain bien fût la joie, je ne douterais point qu'on ne dût tâcher de se rendre joyeux, à quelque prix que ce pût être, et j'approuverais la brutalité de ceux qui noient leurs déplaisirs dans le vin, ou les étourdissent avec du pétun. Mais je distingue entre le souverain bien, qui consiste en l'exercice de la vertu, ou,ce qui est le même, en la possession de tous les biens dont l'acquisition dépend de notre libre arbitre, et la satisfaction d'esprit qui suit de cette acquisition. C'est pourquoi, voyant que c'est une plus grande perfection de connaître la vérité, encore même qu'elle soit à notre désavantage, que l'ignorer, j'avoue qu'il vaut mieux être moins gai et avoir plus de connaissance. Aussi n'est-ce pas toujours lorsqu'on a le plus de gaieté qu'on a l'esprit plus satisfait; au contraire, les grandes joies sont ordinairement mornes et sérieuses, et il n'y a que les médiocres et passagères, qui soient accompagnées du ris. Ainsi je n'approuve point qu'on tâche à se tromper, en se repaissant de fausses imaginations; car tout le plaisir qui en revient ne peut toucher que la superficie de l'âme, laquelle sent cependant une amertume intérieure, en s'apercevant qu'ils sont faux. Et encore qu'il pourrait arriver qu'elle fût si continuellement divertie ailleurs que jamais elle ne s'en aperçût, on ne jouirait pas pour cela de la béatitude dont il est question, pour ce qu'elle doit dépendre de notre conduite, et cela ne viendrait que de la fortune.
Lettre à Élisabeth (6 octobre 1645).
PASCAL
Divertissement. — Quand je m'y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s'exposent, dans la cour, dans la guerre, d'où naissent tant de querelles, de passions, d'entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j'ai découvert que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s'il savait demeurer chez soi avec plaisir, n'en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d'une place. On n'achètera une charge à l'armée si cher, que parce qu'on trouverait insupportable de ne bouger de la ville; et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu'on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.
Mais quand j'ai pensé de plus près, et qu'après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j'ai voulu en découvrir la raison, j'ai trouvé qu'il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près.
Quelque condition qu'on se figure, si l'on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde; et cependant, qu'on s'en imagine [un roi] accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher, s'il est sans divertissement, et qu'on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu'il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point, il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables; de sorte que, s'il est sans ce qu'on appelle divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets, qui joue et qui se divertit.
De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois sont si recherchés. Ce n'est pas qu'il y ait en effet du bonheur, ni qu'on s'imagine que la vraie béatitude soit d'avoir l'argent qu'on peut gagner au jeu, ou dans le lièvre qu'on court : on n'en voudrait pas s'il était offert. Ce n'est pas cet usage mol et paisible, et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition, qu'on recherche, ni les dangers de la guerre, ni la peine des emplois, mais c'est le tracas qui nous détourne d'y penser et nous divertit.
Pensées (1670), fragment 139
NIETZSCHE
Pour le plus petit comme pour le plus grand bonheur, il y a toujours une chose qui le crée : le pouvoir d'oublier, ou, pour m'exprimer en savant, la faculté de sentir, pendant que dure le bonheur, d'une façon non-historique. Celui qui ne sait pas se reposer sur le seuil du moment pour oublier tout le passé, celui qui ne se dresse point, comme un génie de victoire, sans vertige et sans crainte, ne saura jamais ce que c'est que le bonheur, et, ce qui est pire encore, il ne fera jamais rien qui puisse rendre heureux les autres. Imaginez l'exemple extrême : un homme qui ne posséderait pas du tout la faculté d'oublier, qui serait condamné à voir en toutes choses le devenir. Un tel homme ne croirait plus à sa propre essence, ne croirait plus en lui-même; tout s'écoulerait pour lui en points mouvants pour se perdre dans cette mer du devenir; en véritable élève d'Héraclite il finirait par ne plus oser lever un doigt. Toute action exige l'oubli, comme tout organisme a besoin, non seulement de lumière, mais encore d'obscurité. Un homme qui voudrait sentir d'une façon tout à fait historique ressemblerait à celui qui serait forcé de se priver de sommeil, ou bien à l'animal qui devrait continuer à vivre en ne faisant que ruminer, et ruminer toujours à nouveau. Donc il est impossible de vivre sans se souvenir, de vivre même heureux, à l'exemple de la bête, mais il est absolument impossible de vivre sans oublier. Ou bien, pour m'expliquer sur ce sujet d'une façon plus simple encore, il y a un degré d'insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit à l'être vivant et finit par l'anéantir, qu'il s'agisse d'un homme, d'un peuple ou d'une civilisation.
Considérations inactuelles, II (1874), § 1
Notes et Références
[modifier | modifier le wikicode]- ↑ Aristote, Éthique à Nicomaque, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1990, Livre I
- ↑ Épicure, Lettre à Ménécée, dans Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Livre X
- ↑ Épicure, Maximes capitales, dans Lettres et maximes, trad. M. Conche, Paris, PUF, 1987
- ↑ Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre I, 1098a, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1990
- ↑ Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre I, 1098a-1098b, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1990
- ↑ Épictète, Manuel, trad. P. Hadot, Paris, Le Livre de Poche, 2000, § 1
- ↑ Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, trad. M. Meunier, Paris, Garnier-Flammarion, 1964
- ↑ Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, trad. V. Delbos, Paris, Vrin, 1980, deuxième section
- ↑ Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, trad. V. Delbos, Paris, Vrin, 1980
- ↑ Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre I, 1099b, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1990
- ↑ Bentham, Introduction aux principes de morale et de législation, trad. Centre Bentham, Paris, Vrin, 2011
- ↑ Mill, L'utilitarisme, trad. C. Audard, Paris, PUF, 2008
- ↑ Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, trad. A. Burdeau, Paris, PUF, 1966, Livre IV
- ↑ Camus, Le Mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, 1942, p. 165-166
