Aller au contenu

Manuel de terminale de philosophie/Dualisme

Un livre de Wikilivres.
Manuel
de philosophie
Sujet

Conscience - Perception
Inconscient - Autrui - Désir
Existence et temps

Culture

Langage - Art
Travail et technique
Religion - Histoire

Raison et réel

Théorie et expérience
Démonstration
Interprétation - Vivant
Matière et esprit - Vérité

Politique

Société
Justice et droit - État

Morale

Liberté - Devoir - Bonheur

Repères

Le dualisme constitue l'une des positions fondamentales en philosophie, particulièrement en métaphysique et en philosophie de l'esprit. Cette notion désigne toute doctrine qui affirme l'existence de deux principes, de deux réalités ou de deux substances irréductibles et indépendantes l'une de l'autre. Opposé au monisme (qui ne pose qu'un seul principe), le dualisme structure depuis l'Antiquité notre manière de penser les relations entre l'esprit et le corps, l'âme et la matière, l'intelligible et le sensible.

I. Exposé sur la notion de Dualisme

[modifier | modifier le wikicode]

Définition générale

[modifier | modifier le wikicode]

Le dualisme est un système de pensée qui suppose la coexistence de deux principes, de deux éléments opposés et irréductibles l'un à l'autre[1]. Ces deux principes ne peuvent être ramenés à une seule et même réalité : ils possèdent des natures distinctes et demeurent fondamentalement séparés.

En philosophie, on distingue plusieurs formes de dualisme selon les domaines d'application. Le dualisme métaphysique oppose deux principes premiers des choses (par exemple l'Idée et la Matière chez Platon, la Lumière et les Ténèbres dans le manichéisme). Le dualisme en philosophie de l'esprit concerne plus spécifiquement la relation entre le mental et le physique, entre l'âme et le corps.

Le dualisme platonicien : l'âme et le corps

[modifier | modifier le wikicode]

Platon (428-348 av. J.-C.) est le premier grand philosophe occidental à avoir développé un dualisme systématique. Dans le dialogue Phédon, Platon présente l'âme comme une entité immatérielle et immortelle, radicalement distincte du corps mortel et matériel[2].

Pour Platon, le corps est source de troubles et d'erreurs : « le corps nous cause mille soucis par la nécessité où nous sommes de le nourrir, à cause des maladies qui surviennent, des innombrables sottises [qui] nous ôtent la possibilité de penser »[3]. L'âme, au contraire, est tournée vers la connaissance des Idées éternelles et immuables. Platon utilise une métaphore célèbre : « l'âme est véritablement enchaînée et soudée au corps et forcée de considérer les réalités à travers le corps comme à travers les barreaux d'un cachot »[4].

Ce dualisme établit une hiérarchie claire : l'âme est supérieure au corps, le monde intelligible des Idées est plus réel que le monde sensible. La philosophie platonicienne pose ainsi les fondements d'un dualisme qui marquera toute la tradition occidentale.

Le dualisme cartésien : res cogitans et res extensa

[modifier | modifier le wikicode]

René Descartes (1596-1650) est le philosophe qui a donné au dualisme sa formulation moderne la plus influente. Dans les Méditations métaphysiques (1641), Descartes établit que l'esprit et le corps sont deux substances réellement distinctes[5].

Par l'expérience du doute méthodique, Descartes parvient à la certitude du Cogito : « Je pense, donc je suis ». De cette première vérité, il déduit qu'il est « précisément parlant qu'une chose qui pense, c'est-à-dire un esprit, un entendement ou une raison [...], la pensée seule ne peut être détachée de moi »[6].

Le dualisme cartésien repose sur la distinction de deux substances :

  • La res cogitans (chose pensante) : substance immatérielle, indivisible, dont l'essence est la pensée
  • La res extensa (chose étendue) : substance matérielle, divisible, dont l'essence est l'étendue spatiale

Descartes affirme dans la Sixième Méditation : « j'ai une claire et distincte idée de moi-même, en tant que je suis seulement une chose qui pense et non étendue, et […] j'ai une idée distincte du corps, en tant qu'il est seulement une chose étendue et qui ne pense point »[7].

Une substance, pour Descartes, est « une chose qui existe en telle façon qu'elle n'a besoin que de soi-même pour exister »[8]. L'esprit et le corps peuvent donc exister indépendamment l'un de l'autre. C'est pourquoi on parle de dualisme des substances.

Le problème de l'interaction corps-esprit

[modifier | modifier le wikicode]

Le dualisme cartésien soulève immédiatement une difficulté majeure : comment deux substances de natures radicalement différentes peuvent-elles interagir ? Comment l'esprit immatériel peut-il mouvoir le corps matériel ? Comment les sensations corporelles peuvent-elles affecter l'esprit ?

Descartes a tenté de résoudre ce problème en situant le point d'interaction dans la glande pinéale, petite glande située au centre du cerveau. Dans sa correspondance avec la princesse Élisabeth de Bohême, il écrit que l'âme agit sur le corps par cette glande[9]. Mais cette explication n'est guère satisfaisante : elle déplace le problème sans le résoudre vraiment.

La princesse Élisabeth objecte justement à Descartes qu'il lui « serait plus facile de concéder la matière et l'extension à l'âme, que la capacité de mouvoir un corps et d'en être ému, à un être immatériel »[10]. Cette objection met en lumière la difficulté fondamentale du dualisme interactionniste.

Les alternatives au dualisme cartésien

[modifier | modifier le wikicode]

Face aux difficultés du dualisme interactionniste, plusieurs philosophes ont proposé des solutions alternatives :

Le parallélisme psychophysique : Leibniz (1646-1716) et Spinoza (1632-1677) rejettent l'idée d'une interaction causale entre l'esprit et le corps. Pour Spinoza, « ni le corps ne peut déterminer l'esprit à penser, ni l'esprit ne peut déterminer le corps au mouvement ou au repos [...] la décision de l'Esprit et l'appétit ou détermination du Corps sont choses naturellement simultanées, ou, pour mieux dire, sont une seule et même chose »[11]. Chez Spinoza, l'esprit et le corps sont deux attributs d'une seule et même substance (Dieu ou la Nature), conçue tantôt sous l'attribut de la pensée, tantôt sous l'attribut de l'étendue.

L'occasionalisme : Malebranche (1638-1715) soutient que Dieu intervient à chaque occasion où l'esprit et le corps semblent interagir. Les états mentaux et corporels ne sont que les occasions de l'intervention divine[12].

Le dualisme des propriétés : Contrairement au dualisme des substances, cette position affirme qu'il n'existe qu'une seule substance (physique), mais que les propriétés mentales ne peuvent être réduites aux propriétés physiques. Cette forme de dualisme est compatible avec un monisme ontologique tout en maintenant l'irréductibilité du mental au physique[13].

II. Principales conceptions et enjeux

[modifier | modifier le wikicode]

Les différentes formes de dualisme

[modifier | modifier le wikicode]

Il convient de distinguer plusieurs types de dualisme selon leur portée et leur nature :

1. Le dualisme de substance : C'est la forme la plus forte du dualisme, défendue par Descartes. Elle affirme l'existence de deux types de substances fondamentalement distinctes : la substance mentale (immatérielle, pensante, indivisible) et la substance matérielle (étendue, divisible, soumise aux lois de la physique). Selon cette conception, l'esprit pourrait exister sans le corps[14].

2. Le dualisme des propriétés : Cette position, moins engagée ontologiquement, admet qu'il n'existe qu'une seule substance (généralement physique), mais que certaines de ses propriétés sont mentales et irréductibles aux propriétés physiques. Un être humain est une substance physique dotée de propriétés mentales qui ne peuvent être expliquées entièrement en termes physiques. Cette forme de dualisme est compatible avec le matérialisme émergentiste[15].

3. Le dualisme des attributs : Défendu notamment par Donald Davidson dans sa théorie du « monisme anomal », ce dualisme soutient que les attributs ou prédicats que nous utilisons pour décrire les états mentaux ne peuvent être traduits ou réduits en attributs physiques. Il n'y a qu'une seule sorte de substance et de propriétés, mais les descriptions mentales et physiques sont irréductibles les unes aux autres[16].

Les enjeux du dualisme en philosophie de l'esprit

[modifier | modifier le wikicode]

La causalité mentale : L'enjeu principal du dualisme concerne le pouvoir causal de l'esprit. Si l'esprit est distinct du corps, comment peut-il agir sur lui ? Nos désirs, nos croyances, nos volitions causent-ils réellement nos actions, ou ne sont-ils que des épiphénomènes sans efficacité causale ? Le principe de la clôture causale du physique (toute cause physique a une cause physique) semble exclure toute causalité proprement mentale[17].

La conscience phénoménale et les qualia : Le dualisme semble mieux rendre compte de l'aspect subjectif de l'expérience consciente. Il y a « quelque chose que cela fait » (« what it is like ») de voir du rouge, de ressentir une douleur, d'éprouver de la joie. Ces aspects qualitatifs de l'expérience (les qualia) semblent échapper à toute explication purement physique. L'argument de la connaissance de Frank Jackson (l'expérience de pensée de Marie, la scientifique qui n'a jamais vu de couleurs) vise à montrer que les faits physiques ne peuvent épuiser les faits mentaux[18].

Le problème difficile de la conscience : David Chalmers distingue les « problèmes faciles » de la conscience (comment le cerveau traite l'information, comment il contrôle le comportement) des « problèmes difficiles » (pourquoi et comment l'activité cérébrale s'accompagne d'expérience subjective). Le dualisme prétend que seul le recours à une réalité mentale distincte de la réalité physique peut résoudre ce problème difficile[19].

Le dualisme dans les traditions non-occidentales

[modifier | modifier le wikicode]

Le dualisme n'est pas l'apanage de la philosophie occidentale. On le retrouve sous diverses formes dans d'autres traditions philosophiques :

Le dualisme Sāṃkhya : Dans la philosophie indienne, l'école Sāṃkhya développe un dualisme ontologique entre le puruṣa (la conscience pure, le principe spirituel) et la prakṛti (la nature matérielle primordiale composée de trois guṇas ou qualités). La libération (mokṣa) consiste à discriminer ces deux principes et à réaliser que le puruṣa est distinct de la prakṛti[20].

Le dualisme manichéen : Le manichéisme, fondé par Mani (216-274 apr. J.-C.) en Perse, pose un dualisme radical entre deux principes coéternels : le Bien (Lumière, Esprit) et le Mal (Ténèbres, Matière). Ces deux principes sont en lutte perpétuelle, et le monde résulte de leur mélange. Le salut consiste à libérer les particules de Lumière emprisonnées dans la Matière[21].

Les critiques du dualisme

[modifier | modifier le wikicode]

Le dualisme fait face à de nombreuses objections :

L'objection des neurosciences : Les lésions cérébrales affectent systématiquement les capacités mentales. Si l'esprit était une substance distincte du cerveau, pourquoi serait-il affecté par des dommages cérébraux ? La corrélation étroite entre états cérébraux et états mentaux plaide pour un monisme matérialiste[22].

L'argument évolutionniste : L'être humain est issu d'un processus évolutif purement matériel. À quel moment et par quel mécanisme une substance immatérielle aurait-elle pu être ajoutée ? Le dualisme semble incompatible avec la théorie de l'évolution[23].

Le principe de parcimonie (rasoir d'Ockham) : Pourquoi postuler deux substances distinctes quand une seule (la matière) semble suffire à expliquer les phénomènes ? Le monisme matérialiste est plus économique ontologiquement[24].

III. Exemples de sujets de dissertation

[modifier | modifier le wikicode]

Voici plusieurs sujets de dissertation permettant d'approfondir la réflexion sur le dualisme :

Sur la distinction âme-corps :

  • L'âme et le corps sont-ils deux substances distinctes ?
  • Le corps est-il un obstacle à la connaissance ?
  • Peut-on réduire l'esprit au cerveau ?
  • Suis-je mon corps ou ai-je un corps ?

Sur la causalité mentale :

  • Nos pensées peuvent-elles agir sur notre corps ?
  • La conscience a-t-elle un pouvoir causal ?
  • Peut-on expliquer l'action humaine sans faire référence à l'esprit ?

Sur le problème de l'interaction :

  • Comment l'âme et le corps peuvent-ils former une unité ?
  • L'union de l'âme et du corps est-elle pensable ?
  • Le dualisme rend-il impossible la compréhension de l'homme ?

Sur les alternatives au dualisme :

  • Faut-il dépasser l'opposition de l'esprit et du corps ?
  • Le monisme est-il plus satisfaisant que le dualisme ?
  • La conscience peut-elle être entièrement expliquée par les neurosciences ?

Sur la nature de l'esprit :

  • L'esprit est-il réductible à la matière ?
  • Qu'est-ce qui distingue fondamentalement l'esprit du corps ?
  • Peut-on identifier l'esprit au cerveau ?

IV. Extraits d'œuvres sur le dualisme à étudier

[modifier | modifier le wikicode]

Platon, Phédon (vers 380 av. J.-C.)

[modifier | modifier le wikicode]

Texte 1 : Le corps, obstacle à la connaissance

« Tant que nous aurons notre corps, et que notre âme se trouvera pétrie avec cette chose mauvaise, jamais nous ne posséderons en suffisance l'objet de notre désir ! Or cet objet, c'est, disons-nous, la vérité. Car, non seulement, en mille occasions, le corps nous cause des embarras du fait de la nécessité où nous sommes de le nourrir ; mais, en outre, surviennent-ils les maladies ? Les voilà qui mettent obstacle à notre chasse au réel ! D'autre part, d'amours, de désirs, de craintes, de simulacres de toutes les sortes, d'innombrables sottises, il nous remplit, de façon que, comme on dit vulgairement, il nous met en réalité et en vérité dans l'impossibilité d'avoir une seule pensée ! Guerres, en effet, dissensions, batailles, c'est le corps, et lui seul, avec ses désirs, qui en est pour nous le principe. »[25]

Questions pour l'étude :

  • Comment Platon caractérise-t-il le corps dans ce texte ?
  • Pourquoi le corps est-il présenté comme un obstacle à la connaissance ?
  • Quelle conception de l'âme se dessine en creux dans cette critique du corps ?

Texte 2 : L'âme prisonnière du corps

« Or, selon moi, quiconque se présente devant Hadès sans avoir été initié à ces Mystères et sans y avoir été purifié, celui-là couchera dans le bourbier ; tandis que celui qui y arrivera purifié et initié, habitera en compagnie des Dieux. Car, disent les gens versés dans les initiations, " nombreux certes sont les porteurs de thyrses, mais rares sont les inspirés ! " Or ceux-ci ne sont, à mon avis, rien d'autre que ceux qui ont pratiqué la philosophie au sens droit du mot. Pour en être moi aussi, autant qu'il dépendait de moi, je n'ai rien négligé dans ma vie ; au contraire, je me suis efforcé de toutes les façons. Si toutefois je me suis bien efforcé et si nous avons obtenu quelque résultat, nous le saurons avec certitude quand nous serons là-bas, si Dieu le veut, dans un petit moment, à ce qu'il me semble ! »[26]

Questions pour l'étude :

  • Quel est le sens de la métaphore de l'initiation aux Mystères ?
  • Que signifie pour Platon « pratiquer la philosophie au sens droit du mot » ?
  • En quoi ce texte illustre-t-il le dualisme platonicien ?

René Descartes, Méditations métaphysiques (1641)

[modifier | modifier le wikicode]

Texte 3 : Le Cogito et la distinction de l'âme et du corps

« Que suis-je donc ? Une chose qui pense. Qu'est-ce qu'une chose qui pense ? C'est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. Certes ce n'est pas peu, si toutes ces choses appartiennent à ma nature. Mais pourquoi n'y appartiendraient-elles pas ? Ne suis-je pas encore ce même qui doute presque de tout, qui néanmoins entends et conçois certaines choses, qui assure et affirme celles-là seules être véritables, qui nie toutes les autres, qui veut et désire d'en connaître davantage, qui ne veut pas être trompé, qui imagine beaucoup de choses, même quelquefois en dépit que j'en aie, et qui en sent aussi beaucoup, comme par l'entremise des organes du corps ? Y a-t-il rien de tout cela qui ne soit aussi véritable qu'il est certain que je suis, et que j'existe, quand même je dormirais toujours, et que celui qui m'a donné l'être se servirait de toutes ses forces pour m'abuser ? Y a-t-il aussi aucune de ces attributs qui puisse être distingué de ma pensée, ou qu'on puisse dire être séparé de moi-même ? Car il est de soi si évident que c'est moi qui doute, qui entends, et qui désire, qu'il n'est pas ici besoin de rien ajouter pour l'expliquer. »[27]

Questions pour l'étude :

  • Quelles sont les différentes activités de la « chose qui pense » ?
  • Pourquoi Descartes peut-il affirmer avec certitude qu'il est une chose qui pense ?
  • En quoi ce texte prépare-t-il la distinction entre l'âme (res cogitans) et le corps (res extensa) ?

Texte 4 : La distinction réelle de l'âme et du corps

« Et partant, de cela même que je connais avec certitude que j'existe, et que cependant je ne remarque point qu'il appartienne nécessairement aucune autre chose à ma nature ou à mon essence, sinon que je suis une chose qui pense, je conclus fort bien que mon essence consiste en cela seul, que je suis une chose qui pense, ou une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser. Et quoique peut-être (ou plutôt certainement, comme je le dirai tantôt) j'aie un corps auquel je suis très étroitement conjoint ; néanmoins, parce que d'un côté j'ai une claire et distincte idée de moi-même, en tant que je suis seulement une chose qui pense et non étendue, et que d'un autre j'ai une idée distincte du corps, en tant qu'il est seulement une chose étendue et qui ne pense point, il est certain que ce moi, c'est-à-dire mon âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement et véritablement distincte de mon corps, et qu'elle peut être ou exister sans lui. »[28]

Questions pour l'étude :

  • Sur quel critère Descartes fonde-t-il la distinction de l'âme et du corps ?
  • Que signifie « avoir une idée claire et distincte » ?
  • L'âme peut-elle exister sans le corps selon Descartes ? Le corps peut-il exister sans l'âme ?

Texte 5 : L'union de l'âme et du corps

« La nature m'enseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, etc., que je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu'un pilote en son navire, mais, outre cela, que je lui suis conjoint très étroitement et tellement confondu et mêlé, que je compose comme un seul tout avec lui. Car, si cela n'était, lorsque mon corps est blessé, je ne sentirais pas pour cela de la douleur, moi qui ne suis qu'une chose qui pense, mais j'apercevrois cette blessure par le seul entendement, comme un pilote aperçoit par la vue si quelque chose se rompt dans son vaisseau ; et lorsque mon corps a besoin de boire ou de manger, je connaîtrais simplement cela même, sans en être averti par des sentiments confus de faim et de soif. Car en effet tous ces sentiments de faim, de soif, de douleur, etc., ne sont autre chose que de certaines façons confuses de penser, qui proviennent et dépendent de l'union et comme du mélange de l'esprit avec le corps. »[29]

Questions pour l'étude :

  • Comment Descartes caractérise-t-il l'union de l'âme et du corps ?
  • Quelle différence y a-t-il entre la connaissance intellectuelle et le sentiment ?
  • Ce texte contredit-il la thèse de la distinction réelle de l'âme et du corps ?

Baruch Spinoza, Éthique (1677)

[modifier | modifier le wikicode]

Texte 6 : Critique du dualisme cartésien

« Personne, il est vrai, n'a jusqu'à présent déterminé ce que peut le Corps, c'est-à-dire que l'expérience n'a enseigné à personne jusqu'à présent ce que, par les seules lois de la Nature considérée en tant seulement que corporelle, le Corps peut faire et ce qu'il ne peut faire à moins d'être déterminé par l'Esprit. Car personne jusqu'à présent n'a connu si exactement la fabrique du Corps qu'il en ait pu expliquer toutes les fonctions [...] Mais, dira-t-on, qu'il soit possible ou non de déduire des seules lois de la Nature considérée sous l'attribut de l'Étendue, les causes des édifices, des peintures et des choses de ce genre, qui se font par le seul art humain, le Corps cependant ne pourrait, s'il n'était déterminé et conduit par l'Esprit, être capable de construire un temple quelconque. Mais j'ai déjà montré qu'ils ne savent ce que peut le Corps ni ce qui peut être déduit de la seule considération de sa nature, et qu'ils expérimentent eux-mêmes que beaucoup de choses arrivent par les seules lois de la Nature qu'ils n'auraient jamais cru pouvoir arriver sans la direction de l'Esprit. »[30]

Questions pour l'étude :

  • Quelle est la thèse de Spinoza dans ce texte ?
  • En quoi critique-t-il le dualisme cartésien ?
  • Que signifie « on ne sait pas ce que peut le Corps » ?

Gilbert Ryle, The Concept of Mind (1949)

[modifier | modifier le wikicode]

Texte 7 : Le mythe du « fantôme dans la machine »

« La doctrine officielle [...] représente les faits de la vie mentale comme s'ils se produisaient dans un théâtre mystérieux et privé, auquel un seul spectateur peut avoir accès – le possesseur de cette vie mentale. C'est une conséquence de cette doctrine qu'elle implique que les événements mentaux sont radicalement différents des événements physiques, si bien qu'il est conceptuellement impossible qu'ils puissent être observés de la même façon [...] Cette doctrine [...] perpétue un mythe que je désignerai comme celui du « fantôme dans la machine ». Elle soutient qu'il existe des corps et des esprits ; que les processus physiques et les processus mentaux se produisent ; que des événements mécaniques causent d'autres événements mécaniques, et que des événements mentaux causent d'autres événements mentaux ; mais que l'esprit et le corps sont différents en nature et que, en conséquence, nulle connexion causale ne peut exister entre eux. »[31]

Questions pour l'étude :

  • Qu'est-ce que Ryle nomme « la doctrine officielle » ?
  • Pourquoi parle-t-il de « mythe » du « fantôme dans la machine » ?
  • Quelle critique Ryle adresse-t-il au dualisme ?

Le dualisme représente l'une des positions métaphysiques les plus anciennes et les plus débattues de l'histoire de la philosophie. De Platon à Descartes, en passant par les philosophies orientales comme le Sāṃkhya, l'affirmation d'une distinction radicale entre l'esprit et la matière, l'âme et le corps, a structuré notre compréhension de l'être humain et de sa place dans le monde.

Si le dualisme cartésien des substances a été largement critiqué et abandonné par la philosophie contemporaine, notamment sous la pression des neurosciences et des arguments matérialistes, la question du rapport entre le mental et le physique demeure au cœur de la philosophie de l'esprit. Le « problème difficile de la conscience » (hard problem), formulé par David Chalmers, montre que l'explication de l'expérience subjective et de la conscience phénoménale continue de résister aux approches purement physicalistes.

Le dualisme, sous des formes révisées (dualisme des propriétés, dualisme des attributs), conserve ainsi une certaine actualité philosophique. Il nous rappelle que la réduction du mental au physique n'est peut-être pas aussi simple qu'on pourrait le croire, et que la nature de la conscience demeure l'un des plus grands mystères de la philosophie et des sciences cognitives.

Bibliographie sélective

[modifier | modifier le wikicode]

Textes classiques :

  • PLATON, Phédon, traduction Léon Robin, Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque de la Pléiade », 1950
  • DESCARTES René, Méditations métaphysiques, 1641, Paris, Flammarion, collection « GF », 1979
  • SPINOZA Baruch, Éthique, 1677, traduction Charles Appuhn, Paris, Flammarion, collection « GF », 1965

Études contemporaines :

  • CHALMERS David, L'esprit conscient. À la recherche d'une théorie fondamentale, traduction Stéphane Dunand, Paris, Ithaque, 2010
  • CHURCHLAND Paul, Matière et conscience, traduction Charles Céleste, Seyssel, Champ Vallon, 1999
  • DAVIDSON Donald, Actions et événements, traduction Pascal Engel, Paris, PUF, 1993
  • ESFELD Michael, Philosophie de l'esprit. Une introduction aux débats contemporains, Paris, Armand Colin, 2012
  • KIM Jaegwon, Philosophie de l'esprit, traduction Mikaël Cozic et Éric Dufour, Paris, Ithaque, 2008
  1. Dictionnaire de l'Académie française, 9e édition, Paris, Fayard, 2021, article « Dualisme »
  2. PLATON, Phédon, 66b-82e, traduction Léon Robin, Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque de la Pléiade », 1950
  3. PLATON, Phédon, 66b, traduction Léon Robin, Paris, Gallimard, 1950
  4. PLATON, Phédon, 82e, traduction Léon Robin, Paris, Gallimard, 1950
  5. DESCARTES René, Méditations métaphysiques, 1641, traduction du duc de Luynes, Paris, Flammarion, collection « GF », 1979
  6. DESCARTES René, Méditations métaphysiques, Méditation II, §9, Paris, Flammarion, 1979
  7. DESCARTES René, Méditations métaphysiques, Méditation VI, Paris, Flammarion, 1979, p. 175
  8. DESCARTES René, Principes de la philosophie, I, art. 51, Paris, Vrin, 1996
  9. DESCARTES René, Correspondance avec Élisabeth de Bohême, lettre du 21 mai 1643, dans Œuvres et Lettres, Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque de la Pléiade », 1953
  10. ÉLISABETH DE BOHÊME, Lettre à Descartes du 20 juin 1643, dans Descartes, Œuvres et Lettres, Paris, Gallimard, 1953, p. 1156
  11. SPINOZA Baruch, Éthique, III, proposition 2, scolie, traduction Charles Appuhn, Paris, Flammarion, collection « GF », 1965
  12. MALEBRANCHE Nicolas, De la recherche de la vérité, Livre VI, Paris, Vrin, 2006
  13. KIM Jaegwon, Philosophie de l'esprit, traduction Mikaël Cozic et Éric Dufour, Paris, Ithaque, 2008, pp. 45-67
  14. ESFELD Michael, Philosophie de l'esprit. Une introduction aux débats contemporains, Paris, Armand Colin, 2012, pp. 23-35
  15. CHALMERS David, The Conscious Mind. In Search of a Fundamental Theory, New York, Oxford University Press, 1996, pp. 123-156
  16. DAVIDSON Donald, Actions et événements, traduction Pascal Engel, Paris, PUF, 1993, pp. 287-311
  17. KIM Jaegwon, Mind in a Physical World. An Essay on the Mind-Body Problem and Mental Causation, Cambridge, MIT Press, 1998, pp. 37-52
  18. JACKSON Frank, « Epiphenomenal Qualia », The Philosophical Quarterly, vol. 32, n° 127, 1982, pp. 127-136
  19. CHALMERS David, « Facing Up to the Problem of Consciousness », Journal of Consciousness Studies, vol. 2, n° 3, 1995, pp. 200-219
  20. LARSON Gerald James et BHATTACHARYA Ram Shankar (eds), Encyclopedia of Indian Philosophies, Volume IV : Sāṃkhya, A Dualist Tradition in Indian Philosophy, Delhi, Motilal Banarsidass, 1987, pp. 3-73
  21. PUECH Henri-Charles, Le manichéisme, son fondateur, sa doctrine, Paris, Civilisations du Sud, 1949, pp. 73-92
  22. CHURCHLAND Paul, Matière et conscience, traduction Charles Céleste, Seyssel, Champ Vallon, 1999, pp. 25-43
  23. DENNETT Daniel, La conscience expliquée, traduction Pascal Engel, Paris, Odile Jacob, 1993, pp. 35-52
  24. ESFELD Michael, Philosophie de l'esprit. Une introduction aux débats contemporains, Paris, Armand Colin, 2012, p. 31
  25. PLATON, Phédon, 66 b-c, traduction Léon Robin, dans Œuvres complètes, tome I, Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque de la Pléiade », 1950, pp. 773-774
  26. PLATON, Phédon, 69 c-d, traduction Léon Robin, dans Œuvres complètes, tome I, Paris, Gallimard, 1950, p. 777
  27. DESCARTES René, Méditations métaphysiques, Méditation seconde, dans Œuvres et Lettres, Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque de la Pléiade », 1953, pp. 278-279
  28. DESCARTES René, Méditations métaphysiques, Méditation sixième, dans Œuvres et Lettres, Paris, Gallimard, 1953, p. 324
  29. DESCARTES René, Méditations métaphysiques, Méditation sixième, dans Œuvres et Lettres, Paris, Gallimard, 1953, p. 326
  30. SPINOZA Baruch, Éthique, Partie III, Proposition 2, Scolie, traduction Charles Appuhn, Paris, Flammarion, collection « GF », 1965, pp. 138-139
  31. RYLE Gilbert, The Concept of Mind, Londres, Hutchinson, 1949, pp. 11-15 (traduction personnelle de l'anglais)