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Manuel de terminale de philosophie/Justice

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La justice est une notion importante de la philosophie. Elle désigne à la fois une institution (les tribunaux, les juges) et une valeur morale. Quand on parle de justice en philosophie, on pense surtout à ce deuxième sens : qu'est-ce qui est juste ou injuste dans nos relations avec les autres ? Comment devons-nous organiser la société pour qu'elle soit équitable ?

Qu'est-ce que la justice ?

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La justice est un principe qui vise à établir l'ordre et l'harmonie dans la société[1]. Elle concerne la manière dont nous traitons les autres personnes et dont nous répartissons les biens, les droits et les devoirs entre tous.

On peut distinguer plusieurs sens du mot justice :

  • La justice légale : c'est l'institution judiciaire, avec ses tribunaux et ses lois
  • La justice morale : c'est l'idée du bien et du mal, du juste et de l'injuste
  • La justice sociale : c'est la manière dont une société répartit les richesses, les droits et les opportunités entre ses membres

Les grandes conceptions de la justice

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Platon : la justice comme harmonie

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Pour Platon, philosophe grec de l'Antiquité, la justice consiste à ce que chacun fasse ce qu'il doit faire et occupe la place qui lui convient[2]. Dans son ouvrage La République, il compare la justice dans l'âme humaine à la justice dans la cité.

Platon divise l'âme en trois parties :

  • La raison (qui réfléchit)
  • Le courage (qui défend)
  • Les désirs (qui cherchent à satisfaire les besoins)

La justice existe quand ces trois parties fonctionnent en harmonie, sous la direction de la raison. De même, dans la cité juste, chaque groupe social doit accomplir sa fonction propre : les dirigeants gouvernent avec sagesse, les gardiens protègent avec courage, et les artisans produisent les biens nécessaires[3].

Pour Platon, la justice est donc la santé de l'âme. Elle crée l'harmonie et l'ordre, tandis que l'injustice crée le désordre et la maladie.

Aristote : la justice comme égalité

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Aristote, élève de Platon, définit la justice comme une forme d'égalité. Mais attention : pour lui, l'égalité ne signifie pas « donner la même chose à tout le monde ». Selon les situations, on ne calcule pas le juste de la même manière. Aristote développe ces idées dans le livre V de l'Éthique à Nicomaque.[4]

Il distingue deux grands types de justice :

La justice distributive concerne la répartition des biens communs : les richesses, les honneurs, les responsabilités. Ici, l'égalité est proportionnelle : chacun reçoit selon un critère jugé juste, comme le mérite, la fonction occupée ou la contribution apportée. Par exemple, celui qui travaille plus ou qui a plus de responsabilités peut recevoir davantage.[5]

La justice corrective (ou commutative) intervient dans les échanges et les réparations. Quand quelqu'un cause un tort à un autre, le juge doit rétablir l'égalité. Si quelqu'un vole 100 euros, il doit les rendre. Si quelqu'un blesse une personne, il doit réparer le dommage causé. L'idée est simple : supprimer ce qui est en trop d'un côté et combler ce qui manque de l'autre pour revenir à l'équilibre.[6]

Aristote ajoute une idée importante : l'équité. Parfois, une loi générale, bonne en principe, produit un résultat injuste dans un cas particulier. L'équité permet alors d'ajuster l'application de la loi. Au lieu d'appliquer la lettre de la loi de manière rigide, on cherche à respecter son esprit. L'équitable corrige ainsi les défauts de la loi quand elle est trop générale.[7]

Thomas Hobbes : la justice naît du contrat social

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Au XVIIe siècle, le philosophe anglais Thomas Hobbes imagine ce qui se passerait sans État ni lois. Il appelle cela l'état de nature. Dans cet état, personne n'est assez fort pour être vraiment en sécurité. Chacun peut attaquer l'autre à tout moment. La méfiance s'installe, les conflits se multiplient, et la vie devient dangereuse et pénible.[8]

La raison nous dit qu'il faudrait chercher la paix, tenir nos promesses et ne pas attaquer les autres sans raison. Mais tant qu'aucune autorité ne fait respecter ces règles, elles restent fragiles. Pourquoi tenir sa promesse si l'autre peut ne pas tenir la sienne sans être puni ?

La solution que propose Hobbes est un contrat social : chaque personne accepte de donner à un pouvoir commun (le souverain ou l'État) le droit de faire respecter les règles et de punir ceux qui ne les suivent pas. Tout le monde doit accepter ce contrat en même temps. C'est ce transfert d'autorité qui met fin à la peur et rend la vie en société possible.[9]

À partir de ce moment, la justice prend un sens concret : être juste, c'est tenir ses engagements. Avant le contrat social, on ne peut pas vraiment parler d'injustice, car aucune règle n'est garantie. Après le contrat, les lois sont claires, les promesses engagent vraiment, et celui qui ne les respecte pas est puni. La justice devient réelle et efficace.[10]

Hobbes précise qu'on garde un seul droit qu'on ne peut jamais abandonner : le droit de se défendre si notre vie est directement menacée.

Pour Hobbes, la justice n'existe donc pas naturellement : elle est créée par la société et le contrat que nous passons entre nous. Son objectif n'est pas de nous rendre plus moraux ou héroïques, mais de garantir la sécurité et la paix pour tous.[11]

John Rawls : la justice comme équité

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Rawls demande d’imaginer des citoyens qui choisissent les principes de justice derrière un « voile d’ignorance » : ne sachant pas s’ils seront riches ou pauvres, bien portants ou handicapés, avantagés ou défavorisés, ils retiennent des règles acceptables pour tous et sûres pour les plus vulnérables.[12]

Le premier principe garantit à chacun les mêmes libertés de base (liberté d’expression et de conscience, droits politiques, intégrité de la personne, égale protection par la loi) : ces libertés ne sont pas négociables contre des avantages sociaux ou économiques, car elles fixent le cadre de la citoyenneté libre et égale.[13]

Le second principe porte sur la répartition des avantages sociaux et économiques et comporte deux volets distincts : d’abord l’égalité équitable des chances, qui exige que l’accès aux positions et aux fonctions soit réellement ouvert à tous, quelles que soient l’origine sociale et les richesses familiales ; ensuite le principe de différence, selon lequel les inégalités ne sont justes que si elles améliorent effectivement la situation des plus désavantagés.[14]

Ces principes sont ordonnés « lexicalement » : d’abord les libertés de base, puis l’égalité équitable des chances, enfin le principe de différence ; on ne peut donc autoriser des inégalités qu’à la double condition de ne pas verrouiller les opportunités et d’améliorer la part des moins favorisés, sans jamais sacrifier les libertés fondamentales.[15]

Concrètement, cette conception oriente les institutions vers des libertés garanties pour tous, des écoles et concours réellement ouverts, et des politiques économiques qui, au lieu de seulement accroître la richesse globale, améliorent en premier lieu la position des plus défavorisés ; c’est ce que Rawls appelle une société « bien ordonnée », où chacun peut se savoir traité comme un égal.

L'utilitarisme : maximiser le bonheur

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L'utilitarisme est une théorie morale développée par Jeremy Bentham et John Stuart Mill au XVIIIe et XIXe siècle. L'idée principale est simple : une action est juste si elle augmente le bonheur du plus grand nombre de personnes[16][17].

Pour les utilitaristes, ce qui compte, c'est le résultat des actions. Une loi est juste si elle rend la société globalement plus heureuse. Par exemple, si on interdit de fumer dans les lieux publics, cela réduit un peu la liberté des fumeurs, mais cela protège la santé d'un grand nombre de personnes. Pour les utilitaristes, cette loi est donc juste.

Bentham pensait qu'on pouvait mesurer le bonheur de manière simple. Mill a ajouté une idée importante : tous les bonheurs ne se valent pas. Le plaisir de lire un livre ou d'écouter de la musique est supérieur au simple plaisir de manger. Selon Mill, « il vaut mieux être un homme insatisfait qu'un porc satisfait »[18]. Il veut dire par là que même si nous ne sommes pas toujours heureux, notre vie d'êtres humains capables de réfléchir vaut mieux que celle d'un animal qui ne connaît que des plaisirs simples.

Mais cette théorie pose des problèmes. Elle peut justifier des injustices envers quelques personnes si cela rend beaucoup d'autres plus heureuses. Par exemple, imaginons qu'on condamne un innocent pour éviter une émeute qui pourrait faire des morts. L'utilitarisme pourrait dire que c'est juste puisque cela sauve des vies. Mais beaucoup de philosophes trouvent cela inacceptable : on ne peut pas sacrifier les droits d'une personne innocente, même pour le bien du plus grand nombre.

Les grands enjeux de la justice

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Égalité ou équité ?

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Un des grands débats en philosophie politique concerne la différence entre égalité et équité.

  • L'égalité signifie donner la même chose à tout le monde. Par exemple, donner la même bourse à tous les étudiants.
  • L'équité signifie adapter le traitement selon les besoins et les situations. Par exemple, donner une bourse plus importante aux étudiants qui ont moins de ressources financières[19].

La plupart des philosophes pensent aujourd'hui que l'équité est plus juste que l'égalité stricte. Traiter tout le monde de la même manière peut en réalité créer des injustices, car les gens ne partent pas tous avec les mêmes chances dans la vie.

Justice punitive ou justice réparatrice ?

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Quand quelqu'un commet un crime ou cause un tort, comment la justice doit-elle réagir ?

  • La justice punitive (ou rétributive) se concentre sur la punition du coupable. L'idée est que celui qui a fait du mal doit payer pour ses actes. La peine doit être proportionnelle à la faute[20].
  • La justice réparatrice (ou restaurative) se concentre sur la réparation du tort causé à la victime et la reconstruction du lien social. L'objectif n'est pas seulement de punir, mais de permettre à la victime de guérir et au coupable de réparer ses fautes[21].

Ces deux approches ne s'opposent pas forcément : elles peuvent être complémentaires. La justice punitive maintient l'ordre social par la sanction, tandis que la justice réparatrice aide les personnes concernées à reconstruire leur vie.

Justice et droits de l'homme

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Depuis le XVIIIe siècle, l'idée de droits naturels s'est imposée : tous les êtres humains posséderaient des droits fondamentaux simplement parce qu'ils sont humains. Ces droits sont "naturels" car ils ne dépendent pas des lois d'un pays particulier[22].

Les principaux droits de l'homme incluent :

  • Le droit à la vie
  • Le droit à la liberté
  • Le droit à la sûreté (la sécurité)
  • Le droit à la propriété
  • Le droit de résister à l'oppression

La justice consiste alors à protéger ces droits fondamentaux pour tous les êtres humains, sans distinction de race, de sexe, de religion ou d'origine sociale.

Justice sociale et redistribution

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La justice sociale concerne la répartition des richesses et des opportunités dans la société. Plusieurs questions se posent :

  • Doit-on accepter de grandes inégalités de revenus ?
  • L'État doit-il redistribuer les richesses des plus riches vers les plus pauvres ?
  • Comment garantir l'égalité des chances pour tous ?

Certains penseurs, comme les libertariens (par exemple Robert Nozick), considèrent que la justice consiste simplement à respecter les libertés de chacun et les droits de propriété. Pour eux, tant que les échanges sont libres et volontaires, le résultat est juste, même s'il crée de grandes inégalités[23].

D'autres, comme Rawls, pensent que la justice exige de limiter les inégalités et de garantir un minimum de ressources à chacun pour que tous puissent mener une vie digne.

La justice est une notion complexe qui a plusieurs dimensions. Elle désigne à la fois :

  • Un idéal moral (ce qui est juste ou injuste)
  • Une institution (les tribunaux)
  • Un principe d'organisation sociale (la justice sociale)

Les philosophes ne sont pas tous d'accord sur ce qu'est la justice. Pour certains, elle consiste à respecter l'égalité ; pour d'autres, à donner à chacun selon son mérite ; pour d'autres encore, à maximiser le bonheur collectif ou à garantir les libertés de tous.

Malgré ces désaccords, tous les philosophes reconnaissent que la justice est essentielle à la vie en société. Comme l'écrivait le philosophe Kant : "Si la justice disparaît, c'est chose sans valeur que le fait que les hommes vivent sur terre"[24]. La justice donne sens et valeur à notre existence commune.

Notes et Références

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  1. Platon, La République, livre IV, 433a-c
  2. Platon, La République, Livre II-IV, vers 380 av. J.-C.
  3. Platon, La République, livre IV, 441d-e
  4. Aristote, Éthique à Nicomaque, livre V
  5. Aristote, Éthique à Nicomaque, livre V, chapitre 3, 1131a
  6. Aristote, Éthique à Nicomaque, livre V, chapitre 4, 1132a
  7. Aristote, Éthique à Nicomaque, livre V, chapitre 10, 1137a-1138a
  8. Hobbes, Thomas, Léviathan, chapitre XIII, 1651
  9. Hobbes, Thomas, Léviathan, chapitres XIV et XVII, 1651
  10. Hobbes, Thomas, Léviathan, chapitre XV, 1651
  11. Hobbes, Thomas, Léviathan, chapitre XXI, 1651
  12. John Rawls, A Theory of Justice, Revised Edition, Cambridge (Mass.), Harvard/Belknap, 1999, §§ 11–17.
  13. John Rawls, A Theory of Justice, Rev. ed., p. 53–55 (énoncé des principes).
  14. John Rawls, Théorie de la justice, trad. C. Audard, Paris, Seuil, 1997, §§ 11–13 ; A Theory of Justice, Rev. ed., p. 72–73 (ouverture réelle des positions), p. 65–66 et 83–84 (principe de différence).
  15. John Rawls, A Theory of Justice, Rev. ed., p. 130 (« The principles of justice are to be ranked in lexical order ») et p. 266–267 (priorité de l’égalité équitable des chances sur le principe de différence).
  16. Bentham, Jeremy, Introduction aux principes de morale et de législation, 1789
  17. Mill, John Stuart, L'Utilitarisme, chapitre 2, 1861
  18. Mill, John Stuart, L'Utilitarisme, chapitre 2, 1861
  19. Aristote, Éthique à Nicomaque, livre V, 1131a-b
  20. Kant, Emmanuel, Métaphysique des mœurs, Doctrine du droit, 1797
  21. Zehr, Howard, Changing Lenses: A New Focus for Crime and Justice, Herald Press, 1990
  22. Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, 1789, article 2
  23. Nozick, Robert, Anarchie, État et Utopie, 1974
  24. Kant, Emmanuel, Métaphysique des mœurs, Doctrine du droit, Partie II, section 1, 1797