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Manuel de terminale de philosophie/Nature

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La notion de nature est l'une des plus importantes de la philosophie. Elle nous interroge sur ce qui nous entoure, mais aussi sur ce que nous sommes. Pourtant, définir la nature n'est pas aussi simple qu'il y paraît. Le mot peut désigner des réalités très différentes selon le contexte dans lequel on l'emploie.

Qu'est-ce que la nature ?

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Un mot, plusieurs sens

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Le terme « nature » vient du grec physis, qui signifie « ce qui croît, ce qui naît ». Ce mot grec contenait déjà l'idée d'une force qui fait grandir et se développer les êtres vivants[1].

Aujourd'hui encore, le mot « nature » conserve plusieurs significations que l'on peut regrouper ainsi :

1. La nature comme monde physique : c'est l'ensemble de l'univers matériel, tout ce qui existe dans le monde physique. Quand on parle de « la nature » en général, on pense souvent à cela : les montagnes, les forêts, les océans, les animaux, le ciel étoilé.

2. La nature comme ce qui est spontané : c'est ce qui existe sans l'intervention de l'être humain. Dans ce sens, la nature s'oppose à ce qui est artificiel ou créé par l'homme. Un arbre pousse naturellement, une table est fabriquée artificiellement[2].

3. La nature comme essence : c'est l'ensemble des caractères qui définissent un être. Quand on parle de « la nature de l'homme » ou de « la nature d'une chose », on désigne ce qu'elle est fondamentalement, ce qui fait son identité propre[3].

4. La nature comme force créatrice : c'est une puissance qui produit et transforme les êtres. La nature serait alors comme une force vitale qui anime le monde.

Une définition difficile

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Ces différents sens ne se recoupent pas toujours. Il n'existe donc pas une seule définition de la nature, mais plusieurs conceptions qui varient selon les époques et les philosophes.

Les grandes conceptions philosophiques de la nature

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Aristote : la nature comme principe de mouvement

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Pour Aristote (384-322 av. J.-C.), la nature est avant tout un principe interne de mouvement et de changement. Un être naturel est un être qui porte en lui-même la cause de son propre développement[4].

Par exemple, une graine contient en elle-même le principe de sa croissance : elle deviendra un arbre. Elle n'a pas besoin qu'un artisan la façonne de l'extérieur. Au contraire, un lit en bois ne se transforme pas tout seul : il faut un menuisier pour le fabriquer. La graine est un être naturel, le lit est un objet artificiel[5].

Aristote affirme aussi que « la nature ne fait rien en vain »[6]. Cela signifie que chaque élément de la nature a une fonction, une finalité. Les yeux sont faits pour voir, les jambes pour marcher. La nature agit toujours en vue d'une fin, d'un but. Cette conception s'appelle le finalisme ou la téléologie (du grec telos, qui signifie « fin, but »).

Le christianisme : la nature comme création divine

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Dans la tradition chrétienne, la nature est l'œuvre de Dieu. Au commencement, Dieu a créé le monde en six jours, selon le récit de la Genèse. La nature n'est donc pas éternelle : elle a été créée par un être supérieur[7].

Dans cette vision, l'être humain occupe une place particulière. Dieu lui donne la mission de « dominer » la nature : « Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre et soumettez-la »[8]. L'homme est donc considéré comme supérieur au reste de la création. Il doit gérer la nature, mais en étant conscient qu'elle reste l'œuvre de Dieu.

Descartes : la nature comme machine

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Au XVIIe siècle, le philosophe français René Descartes (1596-1650) propose une vision nouvelle de la nature. Il rejette l'idée aristotélicienne selon laquelle la nature aurait des intentions ou des buts. Pour Descartes, la nature est comparable à une grande machine qui fonctionne selon des lois mécaniques.

Descartes distingue deux réalités : d'un côté l'esprit (res cogitans), qui pense et qui est capable de raison, de l'autre la matière (res extensa), qui occupe de l'espace mais ne pense pas. La nature appartient au domaine de la matière. Elle obéit à des lois physiques que l'on peut découvrir par la science[9].

Cette nouvelle conception a une conséquence importante : si la nature fonctionne comme une machine, l'homme peut la connaître et la maîtriser. Descartes écrit ainsi que nous pouvons nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature »[10]. Par la science et la technique, l'homme peut transformer la nature pour la mettre à son service.

Spinoza : la nature comme Dieu

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Le philosophe hollandais Baruch Spinoza (1632-1677) propose une vision très originale. Pour lui, Dieu et la nature ne font qu'un. Il utilise la formule latine Deus sive Natura : « Dieu, c'est-à-dire la Nature »[11].

Spinoza distingue la « nature naturante » (natura naturans) et la « nature naturée » (natura naturata). La nature naturante, c'est Dieu en tant que cause productrice de toutes choses. La nature naturée, c'est l'ensemble des êtres produits par cette cause[12].

Dans cette conception, tout ce qui existe fait partie d'une seule et même substance infinie : la Nature-Dieu. L'homme n'est pas séparé de la nature, il en fait partie intégralement. Il n'est pas un « empire dans un empire », mais un élément parmi d'autres de la nature[13].

Rousseau : nature et culture

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Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) pose de façon nouvelle la question du rapport entre la nature et la société humaine. Dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755), il imagine un « état de nature », un état dans lequel les hommes auraient vécu avant de former des sociétés[14].

Pour Rousseau, l'homme naturel vivait libre, en harmonie avec son environnement. Mais le développement de la société, de la propriété privée et de la civilisation a éloigné l'homme de cet état originel. Rousseau ne dit pas qu'il faut revenir à l'état de nature – ce serait impossible – mais il montre que la culture a aussi apporté des maux : l'inégalité, la compétition, l'artifice[15].

Rousseau établit donc une opposition forte entre la nature (ce qui est spontané, authentique) et la culture (ce qui est construit par la société). Cette distinction entre nature et culture deviendra centrale dans la philosophie moderne.

Les enjeux de la notion de nature

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L'opposition nature/culture

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La distinction entre nature et culture est devenue un enjeu majeur de la réflexion philosophique. La culture désigne tout ce que l'homme produit : le langage, les techniques, les institutions, les arts. La nature, à l'inverse, est ce qui existe indépendamment de l'action humaine.

Cette opposition a été très influente dans la pensée occidentale moderne. On considère souvent que l'homme se définit par sa capacité à s'arracher à la nature, à la transformer par son travail et son intelligence[16].

Mais cette distinction est aujourd'hui remise en question. L'anthropologue Philippe Descola montre que l'opposition entre nature et culture n'est pas universelle : elle est propre à la civilisation occidentale moderne. D'autres sociétés pensent autrement le rapport entre les humains et leur environnement[17].

La responsabilité envers la nature

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Aujourd'hui, la question de notre rapport à la nature prend une dimension nouvelle avec les problèmes écologiques : pollution, réchauffement climatique, disparition des espèces. Ces enjeux nous obligent à repenser notre relation à la nature.

Si l'on considère, comme Descartes, que l'homme peut devenir « maître et possesseur de la nature », on risque de justifier une exploitation sans limites. Mais si la nature a une valeur en elle-même, si elle mérite le respect, alors nous avons des devoirs envers elle.

Le philosophe Hans Jonas (1903-1993) a proposé un « principe de responsabilité » : nous devons agir de telle sorte que les effets de nos actions soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur Terre[18].

Nature humaine et liberté

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Enfin, la notion de nature pose une question fondamentale sur l'être humain : existe-t-il une « nature humaine », c'est-à-dire un ensemble de caractères qui définiraient l'homme de façon permanente et universelle ?

Si l'homme possède une nature fixe, comme les animaux, cela pourrait limiter sa liberté. Mais si l'homme n'a pas de nature déterminée, s'il peut se transformer lui-même, alors il est potentiellement libre de devenir ce qu'il veut.

Le philosophe Jean-Paul Sartre (1905-1980) affirmera que « l'existence précède l'essence » : l'homme n'a pas de nature prédéterminée, il se crée lui-même par ses choix[19].

La notion de nature est donc multiple et complexe. Elle désigne à la fois le monde physique qui nous entoure, ce qui est spontané et non artificiel, l'essence des êtres, ou encore une force créatrice. Les philosophes ont proposé des conceptions très différentes de la nature : principe de mouvement pour Aristote, création divine dans le christianisme, machine pour Descartes, manifestation du divin pour Spinoza.

Ces différentes conceptions ne sont pas seulement théoriques : elles engagent des manières différentes de penser notre place dans le monde et nos responsabilités. Aujourd'hui, face aux défis écologiques, la question de notre rapport à la nature est plus que jamais d'actualité. Elle nous invite à réfléchir sur la manière dont nous voulons habiter la Terre et coexister avec les autres êtres vivants.

Notes et Références

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  1. Aristote, Physique, Livre II, chapitre 1, 192b, traduction Pierre Pellegrin, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2000
  2. Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Sciences humaines », 2005, p. 48
  3. Aristote, Métaphysique, Livre Delta, chapitre 4, 1014b-1015a, traduction Jules Tricot, Paris, Vrin, 1991
  4. Aristote, Physique, Livre II, chapitre 1, 192b13-16, traduction Pierre Pellegrin, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2000
  5. Aristote, Physique, Livre II, chapitre 1, 192b16-32, traduction Pierre Pellegrin, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2000
  6. Aristote, Parties des animaux, Livre I, chapitre 5, 645a23, Paris, Les Belles Lettres, 1956
  7. La Bible, Genèse, chapitre 1, versets 1-31
  8. La Bible, Genèse, chapitre 1, verset 28
  9. Descartes, Méditations métaphysiques, Méditation VI, Paris, Flammarion, coll. « GF », 1979
  10. Descartes, Discours de la méthode, Sixième partie, Paris, Vrin, 1987
  11. Spinoza, Éthique, Partie IV, Préface, traduction Bernard Pautrat, Paris, Seuil, 1988
  12. Spinoza, Éthique, Partie I, Proposition 29, scolie, traduction Bernard Pautrat, Paris, Seuil, 1988
  13. Spinoza, Éthique, Partie III, Préface, traduction Bernard Pautrat, Paris, Seuil, 1988
  14. Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Préface, édition Jacques Roger, Paris, Flammarion, coll. « GF », 1992, p. 35
  15. Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Deuxième partie, édition Jacques Roger, Paris, Flammarion, coll. « GF », 1992
  16. Claude Lévi-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté, Paris, Presses Universitaires de France, 1949
  17. Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Sciences humaines », 2005
  18. Hans Jonas, Le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, traduction Jean Greisch, Paris, Les Éditions du Cerf, coll. « Passages », 1990
  19. Jean-Paul Sartre, L'existentialisme est un humanisme, Paris, Nagel, 1946