Manuel de terminale de philosophie/Raison
La raison est une notion essentielle de la philosophie. C'est la faculté qui permet à l'être humain de penser, de juger et de distinguer le vrai du faux[1]. Le mot vient du latin ratio, qui signifie « calcul » ou « compte », mais aussi « faculté de penser »[2].
Depuis l'Antiquité grecque, les philosophes s'interrogent : qu'est-ce que la raison ? À quoi sert-elle ? Quelles sont ses limites ? Ces questions restent importantes aujourd'hui car la raison guide nos connaissances, nos choix et nos actions.
Qu'est-ce que la raison ?
[modifier | modifier le wikicode]Une faculté propre à l'être humain
[modifier | modifier le wikicode]Pour Aristote, l'être humain est un « animal doué de raison » (zoon logikon en grec)[3]. Cette définition signifie que la raison est ce qui distingue l'homme des autres animaux. Grâce à elle, nous pouvons penser de façon organisée, comprendre le monde et communiquer nos idées.
La raison est donc la capacité de :
- Raisonner : enchaîner des idées de façon logique
- Juger : distinguer le vrai du faux, le bien du mal
- Comprendre : saisir le sens des choses
- Expliquer : donner des raisons, des causes
Le logos grec
[modifier | modifier le wikicode]Chez les Grecs anciens, on parlait de logos, un mot qui signifie à la fois « parole », « discours » et « raison »[4]. Cette double signification montre que pour les Grecs, la raison et le langage sont liés : c'est parce que nous avons la raison que nous pouvons parler, et c'est par le langage que nous exprimons notre pensée.
Le philosophe Héraclite pensait que le logos est aussi une loi universelle qui ordonne le monde. La raison humaine peut découvrir cette loi en observant la nature.
Raison et bon sens
[modifier | modifier le wikicode]Au XVIIe siècle, le philosophe René Descartes affirme que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée »[5]. Par « bon sens », Descartes désigne la raison. Selon lui, tous les êtres humains possèdent naturellement cette faculté de bien juger et de distinguer le vrai du faux.
Mais si tout le monde a la raison, pourquoi les gens ne sont-ils pas toujours d'accord ? Descartes répond : « ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien »[6]. Autrement dit, posséder la raison ne suffit pas, il faut aussi savoir bien l'utiliser.
Les différentes formes de la raison
[modifier | modifier le wikicode]La raison théorique
[modifier | modifier le wikicode]La raison théorique concerne la connaissance. Elle nous permet de comprendre ce qui est, de distinguer le vrai du faux. C'est grâce à elle que nous faisons des sciences, que nous découvrons les lois de la nature, que nous construisons des théories.
Emmanuel Kant explique que la raison théorique nous permet de connaître les phénomènes, c'est-à-dire les choses telles qu'elles nous apparaissent[7]. Mais elle a des limites : elle ne peut pas connaître les « choses en soi », c'est-à-dire la réalité indépendamment de notre façon de la percevoir.
La raison pratique
[modifier | modifier le wikicode]La raison pratique concerne l'action. Elle nous guide dans nos choix et nous dit ce que nous devons faire. C'est elle qui nous permet de distinguer le bien du mal, le juste de l'injuste.
Selon Kant, la raison pratique découvre en nous une loi morale : l'impératif catégorique[8]. Cette loi nous ordonne d'agir de telle sorte que notre action puisse être universelle, c'est-à-dire valable pour tous. Par exemple, mentir n'est pas moral car si tout le monde mentait, plus personne ne se ferait confiance.
La raison pratique est donc ce qui nous rend responsables de nos actes et nous permet d'être libres.
Les principales conceptions de la raison
[modifier | modifier le wikicode]Le rationalisme : la raison suffit
[modifier | modifier le wikicode]Les philosophes rationalistes pensent que la raison peut découvrir des vérités par elle-même, sans avoir besoin de l'expérience. Pour eux, certaines idées sont innées, c'est-à-dire présentes dans notre esprit dès la naissance[9].
Descartes, par exemple, utilise la méthode du doute pour découvrir une première vérité indubitable : « je pense, donc je suis » (cogito ergo sum). Cette vérité ne vient pas de l'expérience mais de la raison seule[10].
Les rationalistes comme Descartes, Spinoza ou Leibniz ont confiance dans les pouvoirs de la raison pour découvrir la vérité.
L'empirisme : l'expérience d'abord
[modifier | modifier le wikicode]Les philosophes empiristes affirment au contraire que toutes nos connaissances viennent de l'expérience. Selon John Locke, notre esprit est au départ comme une « table rase », une page blanche[11]. Ce sont nos sensations et nos expériences qui inscrivent des idées sur cette page.
Pour les empiristes comme Locke, Berkeley ou Hume, il n'existe pas d'idées innées. La raison ne peut pas découvrir de vérités par elle-même : elle doit s'appuyer sur ce que nous montrent nos sens.
David Hume va même jusqu'à dire que « la raison est et ne doit être que l'esclave des passions »[12]. Pour lui, la raison calcule et organise nos idées, mais ce sont nos désirs et nos émotions qui nous poussent à agir.
La synthèse kantienne
[modifier | modifier le wikicode]Kant propose une synthèse entre rationalisme et empirisme. Il affirme que « toute connaissance commence avec l'expérience », mais que « toute connaissance ne dérive pas de l'expérience »[13].
Selon Kant, la raison possède des structures a priori (des formes innées) qui nous permettent d'organiser les données de l'expérience. Par exemple, l'espace et le temps ne sont pas des choses que nous percevons dans le monde : ce sont des cadres de notre esprit qui nous permettent de percevoir le monde[14].
Les enjeux de la raison
[modifier | modifier le wikicode]La raison contre les préjugés
[modifier | modifier le wikicode]Au XVIIIe siècle, les philosophes des Lumières (Voltaire, Diderot, d'Alembert) défendent la raison comme un outil de libération. Ils pensent que la raison peut combattre l'ignorance, les superstitions et les préjugés[15].
Pour les Lumières, il faut « oser savoir » (sapere aude), comme l'écrit Kant[16]. Cela signifie avoir le courage d'utiliser sa propre raison plutôt que de suivre aveuglément l'autorité ou la tradition.
Grâce à la raison, l'humanité peut progresser : développer les sciences, améliorer la société, faire triompher la justice.
Les limites de la raison
[modifier | modifier le wikicode]Mais la raison a-t-elle des limites ? Kant montre que oui. La raison ne peut pas répondre à certaines questions : Dieu existe-t-il ? L'âme est-elle immortelle ? Le monde a-t-il un commencement ?[17]
Quand la raison essaie de dépasser ses limites, elle tombe dans des contradictions que Kant appelle des « antinomies ». Par exemple, on peut prouver à la fois que le monde a un commencement et qu'il n'en a pas. Ces contradictions montrent que certaines questions dépassent nos capacités de connaissance.
Il faut donc accepter les limites de la raison sans tomber dans le scepticisme (qui doute de tout) ni dans le dogmatisme (qui affirme tout sans preuve).
Raison et émotions
[modifier | modifier le wikicode]Faut-il opposer la raison et les émotions ? Pendant longtemps, les philosophes ont pensé que les émotions troublent notre jugement et qu'il faut les contrôler par la raison.
Mais d'autres philosophes montrent que les émotions ont aussi un rôle positif. Blaise Pascal écrit : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point »[18]. Il veut dire que certaines vérités, notamment en matière de foi religieuse, ne peuvent pas être atteintes par la raison seule. Le cœur désigne ici l'intuition, le sentiment intérieur qui nous fait croire sans démonstration.
David Hume aussi valorise le rôle des émotions dans la morale. Pour lui, nos jugements moraux viennent de nos sentiments d'approbation ou de désapprobation, pas de la raison[19].
Aujourd'hui, les philosophes reconnaissent de plus en plus que raison et émotions ne s'opposent pas nécessairement. Les émotions peuvent nous aider à bien juger, à condition qu'elles soient appropriées à la situation.
Le danger de la déraison
[modifier | modifier le wikicode]Perdre la raison, c'est tomber dans la folie. Michel Foucault, dans son livre Histoire de la folie à l'âge classique, montre comment la société a traité les fous à travers l'histoire[20].
Foucault explique que ce que nous appelons « folie » ou « déraison » change selon les époques. La raison définit ce qui est normal, et elle exclut tout ce qui lui semble contraire. Mais cette frontière entre raison et folie n'est pas toujours claire et peut être remise en question.
La raison peut aussi devenir dangereuse quand elle est utilisée sans humanité. Au XXe siècle, certains philosophes (Adorno, Horkheimer) ont critiqué la « raison instrumentale », cette raison froide et calculatrice qui cherche seulement l'efficacité sans se soucier des valeurs morales[21].
Conclusion
[modifier | modifier le wikicode]La raison est à la fois un pouvoir et une responsabilité. Elle nous permet de connaître le monde, de faire des choix libres et responsables, de progresser collectivement. Mais elle a aussi ses limites et ne doit pas devenir tyrannique en écrasant d'autres dimensions de notre humanité, comme les émotions, l'imagination ou la créativité.
Bien utiliser sa raison, c'est donc savoir à la fois :
- Faire confiance à ses capacités de jugement
- Reconnaître ses limites
- Rester ouvert au dialogue avec les autres
- Ne pas mépriser ce qui dépasse la raison pure
Comme l'écrit Descartes au début du Discours de la méthode, « le principal est de l'appliquer bien »[22]. La raison n'est vraiment utile que si nous l'exerçons avec méthode, prudence et sagesse.
Pour aller plus loin
[modifier | modifier le wikicode]Textes fondamentaux
[modifier | modifier le wikicode]- Aristote, Organon, IVe siècle av. J.-C. (sur la logique et le raisonnement)
- René Descartes, Discours de la méthode, 1637
- René Descartes, Méditations métaphysiques, 1641
- Blaise Pascal, Pensées, 1670
- John Locke, Essai sur l'entendement humain, 1689
- David Hume, Traité de la nature humaine, 1739
- Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, 1781-1787
- Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique, 1788
Études
[modifier | modifier le wikicode]- Jean-Louis Gardies, Qu'est-ce que et pourquoi la logique ?, Vrin, 1991
- Alain Renaut, Kant aujourd'hui, Aubier, 1997
- Jean-Marie Chevalier, Raisonnement, in Maxime Kristanek (dir.), L'Encyclopédie philosophique, 2016
Notes et Références
[modifier | modifier le wikicode]- ↑ René Descartes, Discours de la méthode, 1637, AT VI, p. 2
- ↑ Blaise Pascal, Pensées, fragment 282 (édition Brunschvicg), 1670
- ↑ Aristote, Politique, I, 2, 1253a, IVe siècle av. J.-C.
- ↑ Héraclite, Fragments B1 et B50, VIe-Ve siècle av. J.-C.
- ↑ René Descartes, Discours de la méthode, première partie, 1637, AT VI, p. 1
- ↑ René Descartes, Discours de la méthode, première partie, 1637, AT VI, p. 2
- ↑ Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, préface de la seconde édition, 1787, AK III, p. 10-15
- ↑ Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique, 1788, AK V, p. 30
- ↑ René Descartes, Méditations métaphysiques, Troisième Méditation, 1641, AT VII, p. 38
- ↑ René Descartes, Discours de la méthode, quatrième partie, 1637, AT VI, p. 32
- ↑ John Locke, Essai sur l'entendement humain, Livre II, chapitre 1, 1689
- ↑ David Hume, Traité de la nature humaine, Livre II, partie III, section 3, 1739
- ↑ Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, Introduction, B1, 1787
- ↑ Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, Esthétique transcendantale, 1787, AK III, p. 46-73
- ↑ Voltaire, Dictionnaire philosophique, article « Préjugés », 1764
- ↑ Emmanuel Kant, Qu'est-ce que les Lumières ?, 1784, AK VIII, p. 35
- ↑ Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, Dialectique transcendantale, « Les antinomies de la raison pure », 1787, AK III, p. 284-366
- ↑ Blaise Pascal, Pensées, fragment 277 (édition Brunschvicg), 1670
- ↑ David Hume, Traité de la nature humaine, Livre III, partie I, section 1, 1739
- ↑ Michel Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, Gallimard, 1972 (première édition 1961 sous le titre Folie et Déraison)
- ↑ Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, La Dialectique de la Raison, 1947, édition française Gallimard, 1974
- ↑ René Descartes, Discours de la méthode, première partie, 1637, AT VI, p. 2
