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Manuel de terminale de philosophie/Temps

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Le temps accompagne chaque instant de notre vie. Nous le mesurons avec nos montres, nous le vivons dans l'attente, le souvenir ou l'action présente. Mais qu'est-ce que le temps ? Comment les philosophes ont-ils cherché à le comprendre ?

Qu'est-ce que le temps ? Une première approche

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Chacun de nous fait l'expérience du temps. Nous savons distinguer ce qui s'est passé hier (le passé), ce qui se passe maintenant (le présent), et ce qui se passera demain (le futur). Pourtant, quand on cherche à définir précisément le temps, les difficultés surgissent.

Saint Augustin, au IVe siècle, exprime parfaitement ce paradoxe dans ses Confessions : « Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l'expliquer, je ne le sais plus »[1]. Cette remarque montre que le temps est à la fois évident dans notre expérience quotidienne et mystérieux dès qu'on cherche à le penser.

Le problème du passé, du présent et du futur

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Une première difficulté vient de la nature même du temps. Le temps semble divisé en trois parties : le passé, le présent et le futur. Mais ces trois parties ont-elles la même réalité ?

Le passé n'est plus : ce qui s'est produit hier a disparu. Le futur n'est pas encore : ce qui se produira demain n'existe pas maintenant. Quant au présent, il ne cesse de s'échapper : à peine commencé, il est déjà passé. Aristote, dans sa Physique, soulignait déjà cette difficulté : si le passé n'est plus et le futur pas encore, et si le présent disparaît aussitôt qu'il apparaît, peut-on dire que le temps existe vraiment ?[2]

Saint Augustin propose une solution originale. Pour lui, les trois temps existent, mais tous les trois dans le présent de notre conscience. Il écrit : « Il y a trois temps : le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur. Le présent du passé, c'est la mémoire ; le présent du présent, c'est l'intuition ; le présent de l'avenir c'est l'attente »[3]. Autrement dit, le temps existe dans notre esprit : quand je me souviens d'hier, c'est maintenant que j'y pense ; quand j'imagine demain, c'est encore maintenant que je le fais.

Deux grandes conceptions du temps

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Le temps objectif : mesurer le temps

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Une première manière de penser le temps consiste à le considérer comme quelque chose d'objectif, qui existe indépendamment de nous et que l'on peut mesurer. C'est le temps des horloges, des calendriers et de la science.

Aristote, au IVe siècle avant notre ère, a été le premier à proposer une définition précise du temps. Pour lui, le temps est lié au mouvement. Il le définit comme « le nombre du mouvement selon l'avant et l'après »[4]. Cette formule signifie que le temps est ce qui nous permet de compter, de mesurer les changements qui se produisent. Par exemple, quand je vois une fleur s'ouvrir, je peux dire qu'il s'est écoulé du temps entre le moment où elle était fermée et celui où elle est ouverte.

Cette conception du temps comme mesure du mouvement va dominer toute la philosophie occidentale. Au XVIIe siècle, Isaac Newton développe l'idée d'un « temps absolu » qui « coule uniformément, sans relation à rien d'extérieur »[5]. Le temps newtonien est comme un fleuve qui s'écoule toujours à la même vitesse, indépendamment de ce qui se passe dans l'univers.

Cette conception objective du temps permet à la science de faire des prévisions et de comprendre le monde. Mais elle laisse de côté une autre dimension du temps : celle que nous vivons.

Le temps vécu : la durée

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Chacun a fait l'expérience que le temps ne passe pas toujours à la même vitesse. Une heure d'ennui semble interminable, tandis qu'une heure de plaisir passe en un éclair. C'est ce temps vécu, subjectif, que certains philosophes ont cherché à décrire.

Henri Bergson, philosophe français du début du XXe siècle, critique vivement le temps des scientifiques. Pour lui, ce temps mesuré par les horloges n'est pas le vrai temps. En divisant le temps en secondes, en minutes, en heures toutes identiques, on transforme le temps en espace : on imagine le temps comme une ligne sur laquelle on découpe des morceaux égaux[6].

Mais le temps réel, celui que nous vivons, n'est pas fait de morceaux séparés et identiques. Bergson l'appelle la durée. La durée est un écoulement continu et qualitatif : chaque instant porte en lui quelque chose du passé et annonce déjà le futur. Quand je me souviens de mon enfance, ce passé n'est pas simplement « derrière moi » : il continue de vivre en moi, il influence qui je suis maintenant. Le temps vécu est une création continue, où rien ne se répète jamais exactement de la même manière[7].

Le temps et la conscience

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Si nous suivons Augustin et Bergson, le temps est profondément lié à la conscience. Le temps n'existe pas comme une chose dans le monde, mais comme une dimension de notre expérience.

Au XVIIIe siècle, Emmanuel Kant développe cette idée. Pour lui, le temps n'est pas quelque chose qui existerait indépendamment de nous. Le temps est une forme a priori de la sensibilité[8]. Cette expression un peu compliquée signifie que le temps est une condition nécessaire pour que nous puissions percevoir quoi que ce soit. Tout ce que nous percevons, nous le percevons dans le temps. Mais ce temps n'est pas une propriété des choses elles-mêmes : c'est notre manière humaine d'organiser notre expérience.

Pour Kant, nous ne pouvons pas savoir si le temps existe vraiment « en soi », indépendamment de nous. Ce que nous savons, c'est que le temps est la forme sous laquelle nous vivons toute notre expérience. Sans le temps, nous ne pourrions ni percevoir les objets autour de nous, ni nous souvenir du passé, ni anticiper l'avenir.

Vivre au présent : un idéal difficile

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Si le passé n'est plus et le futur pas encore, ne devrions-nous pas vivre uniquement dans le présent ? Mais qu'est-ce que le présent, exactement ?

Le présent semble se réduire à un instant sans épaisseur, coincé entre un passé qui s'éloigne et un futur qui approche. Pourtant, notre expérience du présent a une certaine durée. Quand j'écoute une mélodie, je ne perçois pas seulement la note qui résonne à l'instant précis : je garde en mémoire les notes qui viennent de passer et j'anticipe celles qui vont venir. Le philosophe Edmund Husserl, au début du XXe siècle, a étudié cette structure de la conscience du temps. Il montre que tout présent vivant comporte trois dimensions : la rétention (la conscience du passé immédiat), l'impression présente, et la protention (l'anticipation du futur immédiat)[9].

Blaise Pascal, au XVIIe siècle, remarquait déjà que nous vivons rarement dans le présent. Nous passons notre temps à nous souvenir du passé ou à nous inquiéter de l'avenir : « Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir [...] ou nous rappelons le passé pour l'arrêter comme trop prompt [...] Nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre »[10]. Cette remarque souligne la difficulté de vivre pleinement le moment présent.

Les enjeux de la réflexion sur le temps

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Le temps et la liberté

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Si tout ce qui va se produire dans le futur est déjà déterminé, sommes-nous vraiment libres ? Cette question lie la réflexion sur le temps à celle sur la liberté. Si le futur existe déjà quelque part, nos choix ont-ils un sens ?

Certains philosophes, appelés déterministes, pensent que tout ce qui arrive est la conséquence nécessaire de ce qui s'est passé avant. D'autres, comme Bergson, défendent que le temps réel implique une création continue, une véritable nouveauté : l'avenir n'est pas écrit d'avance, il se crée au fur et à mesure que nous agissons[11].

Le temps et la mort

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Le temps nous conduit tous vers la mort. C'est parce que le temps passe que nous vieillissons et que nous mourrons un jour. Cette dimension tragique du temps est au cœur de l'existence humaine.

Le philosophe allemand Martin Heidegger, au XXe siècle, fait du temps la structure fondamentale de l'existence humaine. Dans son œuvre majeure, Être et Temps, il montre que nous existons toujours en rapport avec le temps : nous venons d'un passé (notre naissance, notre histoire), nous vivons un présent, et nous nous projetons vers un futur qui se termine inévitablement par la mort[12]. C'est parce que nous savons que nous allons mourir que nous donnons du sens à notre vie et que nous nous soucions de ce que nous faisons.

Le temps et le changement

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Le temps est indissociable du changement. Tout change dans le temps : les saisons, notre corps, nos sentiments. Mais ce changement pose une question difficile : si tout change, y a-t-il quelque chose de permanent ? Comment puis-je dire que je suis la même personne aujourd'hui qu'il y a dix ans, alors que mon corps et mon esprit ont changé ?

Les philosophes grecs de l'Antiquité s'étaient déjà posé cette question. Héraclite affirmait : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve »[13]. Cette formule exprime l'idée que tout est en perpétuel changement. À l'inverse, Parménide soutenait que le changement est impossible et que seul l'être immuable existe vraiment. Ce débat entre Héraclite et Parménide traverse toute l'histoire de la philosophie.

Conclusion : Le temps, entre mystère et expérience

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Le temps reste un mystère. Nous ne savons pas vraiment ce qu'il est, ni s'il existe indépendamment de notre conscience. Mais nous savons que le temps structure toute notre expérience. Nous vivons dans le temps, entre mémoire du passé et attente de l'avenir, dans un présent qui ne cesse de nous échapper.

Les philosophes nous ont proposé différentes manières de comprendre le temps. Certains le pensent comme une réalité objective que l'on peut mesurer (Aristote, Newton). D'autres insistent sur le temps vécu, la durée qualitative de notre conscience (Augustin, Bergson, Husserl). D'autres encore lient le temps à notre existence même (Kant, Heidegger).

Ces différentes conceptions ne s'excluent pas forcément. Elles éclairent chacune une dimension du phénomène complexe qu'est le temps. Le temps objectif des sciences nous permet de comprendre et de prévoir les phénomènes naturels. Le temps vécu nous rappelle que nous ne sommes pas de simples spectateurs du temps, mais que nous l'habitons de l'intérieur. Réfléchir sur le temps, c'est finalement réfléchir sur ce que signifie exister.

Pour aller plus loin

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Textes classiques accessibles :

  • Augustin, Confessions, Livre XI (IVe siècle), Paris, Flammarion, coll. « GF », 1964
  • Blaise Pascal, Pensées, fragments sur le temps, Paris, Classiques Garnier, 2011 [1670]
  • Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, chapitre II, Paris, PUF, 2007 [1889]

Ouvrages d'introduction :

  • Jean-Pierre Changeux (dir.), Le Temps, Paris, Odile Jacob, 2003
  • Paul Ricœur, Temps et récit, tome III, Paris, Seuil, coll. « Points », 1985

Notes et références

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  1. Augustin, Confessions, Livre XI, chapitre 14, trad. Joseph Trabucco, Paris, Flammarion, coll. « GF », 1964, p. 264
  2. Aristote, Physique, Livre IV, chapitre 10, 217b-218a, trad. Pierre Pellegrin, Paris, Flammarion, coll. « GF », 1999, p. 227-229
  3. Augustin, Confessions, Livre XI, chapitre 20, trad. Joseph Trabucco, Paris, Flammarion, coll. « GF », 1964, p. 275
  4. Aristote, Physique, Livre IV, chapitre 11, 219b 1-2, trad. Pierre Pellegrin, Paris, Flammarion, coll. « GF », 1999, p. 234
  5. Isaac Newton, Principes mathématiques de la philosophie naturelle, Scholie des Définitions, 1687, trad. Émilie du Châtelet revue par A. Koyré et I.B. Cohen, Paris, Blanchard, 1966, p. 8
  6. Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2007 [1889], p. 67-75
  7. Henri Bergson, L'Évolution créatrice, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2013 [1907], p. 1-7
  8. Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, « Esthétique transcendantale », section II, trad. Alain Renaut, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2006 [1781/1787], p. 128-136
  9. Edmund Husserl, Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps, trad. Henri Dussort, Paris, PUF, coll. « Épiméthée », 1964 [1905], § 10-11, p. 37-47
  10. Blaise Pascal, Pensées, fragment Lafuma 47 / Brunschvicg 172, éd. Philippe Sellier, Paris, Classiques Garnier, 2011 [1670], p. 89
  11. Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2007 [1889], p. 129-151
  12. Martin Heidegger, Être et Temps, trad. François Vezin, Paris, Gallimard, 1986 [1927], § 65, p. 329-333
  13. Héraclite d'Éphèse, fragment DK 12, cité dans Platon, Cratyle, 402a, trad. Catherine Dalimier, Paris, Flammarion, coll. « GF », 1998, p. 152