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Manuel de terminale de philosophie/Travail

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Le travail occupe une place centrale dans nos vies : on passe une grande partie de notre existence à travailler, et souvent on se définit par ce qu'on fait professionnellement. Mais qu'est-ce que le travail, au juste ? Pourquoi est-il si important ? Est-il une contrainte ou une source d'accomplissement ?

Qu'est-ce que le travail ?

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Une première définition

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Le mot « travail » vient du latin tripalium, qui désignait un instrument de torture à trois pieux servant à immobiliser les animaux ou à punir les esclaves. Cette origine montre déjà que le travail a longtemps été associé à la souffrance et à la contrainte. D'ailleurs, en ancien français, « travail » signifiait la peine, l'effort pénible.

Mais aujourd'hui, on peut définir le travail de façon plus large : le travail est l'activité par laquelle l'être humain transforme la nature pour satisfaire ses besoins. Quand tu cultives un champ, quand tu fabriques un objet, quand tu soignes quelqu'un, tu exerces une activité qui modifie le monde autour de toi pour répondre à tes besoins ou à ceux des autres.

Le travail se distingue ainsi du simple jeu ou du loisir : il suppose un effort conscient et volontaire, il vise un résultat utile, et il transforme quelque chose dans le monde.

Le travail propre à l'être humain

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Ce qui différencie le travail humain du comportement animal, c'est la conscience et l'intention. Un animal peut construire quelque chose (comme l'abeille qui fait son nid), mais il ne se représente pas à l'avance ce qu'il va faire. L'être humain, lui, imagine d'abord ce qu'il veut créer avant de le réaliser.

Par le travail, l'être humain ne se contente pas de s'adapter à la nature : il la transforme et crée un monde artificiel, un monde humain fait de villes, d'outils, de techniques. Le travail est donc ce qui humanise l'homme et le monde.

Les grandes conceptions philosophiques du travail

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Le travail dans l'Antiquité : une activité dévalorisée

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Dans la Grèce antique, le travail n'était pas considéré comme quelque chose de noble. Le philosophe Aristote (384-322 av. J.-C.) faisait une distinction importante entre deux types d'activités :

  • La poïésis : c'est la production, la fabrication d'objets utiles. C'était le domaine des esclaves et des artisans.
  • La praxis : ce sont les actions politiques et morales, comme débattre à l'assemblée ou exercer des responsabilités dans la cité. C'était réservé aux citoyens libres.

Pour les Grecs, le travail manuel était servile parce qu'il répondait seulement aux nécessités matérielles de la vie. L'homme vraiment libre devait se consacrer à la politique, à la philosophie, à la contemplation. C'est pourquoi l'esclavage semblait naturel : certains hommes étaient faits pour les tâches manuelles, d'autres pour penser et gouverner.

Cette conception négative du travail dominera longtemps en Occident.

Hegel : la dialectique du maître et de l'esclave

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Le philosophe allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) va complètement renverser cette vision dans son œuvre La Phénoménologie de l'esprit (1807)[1]. Il raconte une histoire célèbre : celle du maître et de l'esclave.

Au départ, deux hommes s'affrontent dans une lutte à mort pour obtenir la reconnaissance de l'autre. L'un accepte de risquer sa vie jusqu'au bout : il devient le maître. L'autre a peur de mourir et se soumet : il devient l'esclave. Le maître obtient la reconnaissance qu'il cherchait, et il peut jouir des choses sans travailler puisque l'esclave travaille pour lui.

Mais voici le renversement : par le travail, l'esclave se libère progressivement, tandis que le maître reste dépendant. Pourquoi ? Parce que :

  • L'esclave, en transformant la nature par son travail, développe ses capacités, apprend des techniques, acquiert un savoir-faire. Il devient maître de la matière.
  • Le maître, qui ne travaille pas, reste oisif. Il dépend entièrement de l'esclave pour satisfaire ses besoins. Sa reconnaissance ne vient que d'un esclave, ce qui n'a pas beaucoup de valeur.

Pour Hegel, le travail est donc libérateur : il forme l'être humain, développe son intelligence et sa maîtrise du monde. Travailler, ce n'est pas seulement produire des objets, c'est aussi se transformer soi-même.

Marx : le travail aliéné

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Karl Marx (1818-1883), philosophe et économiste allemand, va reprendre l'idée de Hegel mais en la critiquant. Dans ses Manuscrits de 1844 et dans Le Capital (1867)[2], il montre que le travail, qui devrait être libérateur, est devenu source de souffrance dans la société capitaliste.

Marx distingue deux aspects du travail :

Le travail en lui-même : Pour Marx, l'être humain se réalise par le travail. Quand un artisan fabrique un bel objet, il y met son intelligence, sa créativité, son énergie. Il peut dire : « C'est moi qui ai fait ça ! ». Le travail devrait donc être un moyen pour l'homme de s'accomplir et de se reconnaître dans ce qu'il produit.

Le travail aliéné : Mais dans le système capitaliste, selon Marx, le travailleur est « aliéné », c'est-à-dire qu'il devient étranger à lui-même. Cette aliénation prend plusieurs formes :

  • Aliénation par rapport au produit : l'ouvrier ne possède pas ce qu'il fabrique. Ce qu'il produit appartient au patron et lui fait face comme quelque chose d'étranger.
  • Aliénation dans l'acte de production : le travail n'est plus une activité choisie et épanouissante, mais une corvée imposée. L'ouvrier travaille seulement pour gagner de l'argent, pour survivre, pas par plaisir.
  • Aliénation par rapport aux autres : au lieu de rapprocher les hommes, le travail capitaliste les met en concurrence. Chacun devient un rival pour l'autre.
  • Aliénation par rapport à son essence humaine : l'être humain est réduit à une machine, à un simple outil de production. Il ne peut plus exprimer sa créativité ni son humanité.

Le problème vient de l'organisation du travail dans le capitalisme : la division du travail (chacun fait une petite tâche répétitive), le travail à la chaîne, le fait que les ouvriers ne possèdent pas les outils et les usines (les « moyens de production »). L'ouvrier devient une simple marchandise qui vend sa force de travail contre un salaire.

Marx espérait qu'un jour, en changeant le système économique, on pourrait retrouver un travail non-aliéné où chacun pourrait s'épanouir.

Hannah Arendt : travail, œuvre et action

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La philosophe allemande Hannah Arendt (1906-1975), dans son livre Condition de l'homme moderne (1958)[3], propose de distinguer trois types d'activités humaines :

Le travail (labor en anglais) : c'est l'activité qui répond à nos besoins biologiques vitaux. On travaille pour manger, se vêtir, se loger. Ces activités sont répétitives et cycliques, comme la nature elle-même : on mange, on a à nouveau faim, on doit travailler à nouveau. Les produits du travail sont consommés et disparaissent aussitôt. Pour Arendt, ce travail nous maintient dans le cycle de la nature, comme les animaux.

L'œuvre : c'est l'activité par laquelle on fabrique des objets durables qui survivent à leur créateur. Un artisan qui construit une table, un architecte qui dessine un bâtiment, un artiste qui peint un tableau : tous créent des objets qui vont durer dans le temps et constituer un monde humain stable. L'œuvre nous libère du cycle répétitif du travail.

L'action : c'est l'activité politique par excellence. C'est quand on agit avec les autres, qu'on prend des initiatives, qu'on débat, qu'on crée quelque chose de nouveau ensemble. L'action est ce qui fait vraiment notre humanité parce qu'elle suppose la pluralité (nous sommes plusieurs) et la liberté.

Pour Arendt, le problème des sociétés modernes est qu'elles ont tout réduit au travail : on ne pense qu'à produire et à consommer, on oublie l'œuvre et surtout l'action politique. L'être humain est devenu un simple « animal laborieux ».

John Locke et la propriété par le travail

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Le philosophe anglais John Locke (1632-1704) a défendu une idée importante : c'est le travail qui fonde le droit de propriété. Dans son Traité du gouvernement civil (1690)[4], Locke imagine l'état de nature, avant l'existence des sociétés organisées. Au départ, la terre et ses fruits appartiennent à tous en commun. Mais quand un homme cueille un fruit, laboure un champ, transforme une matière première, il « mêle son travail » à cette chose. Or, chacun est propriétaire de son propre corps et donc de son propre travail. En travaillant, on s'approprie donc légitimement les choses : le fruit cueilli, le champ cultivé deviennent ma propriété.

Pour Locke, le travail crée la valeur. Un champ en friche ne vaut presque rien ; c'est le travail qui le rend fertile et précieux. Celui qui travaille mérite donc les fruits de son travail.

Cette idée aura une grande influence : elle justifie la propriété privée et valorise le mérite individuel. Mais elle soulève aussi des questions : peut-on vraiment tout s'approprier par le travail ? Et qu'en est-il de ceux qui ne peuvent pas travailler ?

Les enjeux du travail aujourd'hui

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Le travail donne-t-il du sens à la vie ?

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Beaucoup de gens trouvent du sens dans leur travail : ils se sentent utiles, reconnus, ils développent des compétences, ils tissent des liens avec leurs collègues. Le travail peut être une source de fierté et d'accomplissement personnel.

Mais pour d'autres, le travail est vécu comme une contrainte absurde. Certains emplois sont répétitifs, mal payés, peu reconnus. L'anthropologue David Graeber a parlé de « bullshit jobs » (emplois à la con) pour désigner ces métiers où on a l'impression de ne servir à rien.

Le sens du travail dépend de plusieurs facteurs :

  • L'utilité de ce qu'on fait : est-ce que mon travail sert à quelque chose d'important ?
  • Les conditions de travail : est-ce que je peux travailler dignement, sans m'épuiser ?
  • La reconnaissance : est-ce que mes efforts sont reconnus et respectés ?
  • L'autonomie : est-ce que j'ai un peu de liberté dans ma façon de travailler ?

Travail et dignité humaine

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On dit souvent que « le travail donne de la dignité à l'homme ». Cela signifie qu'en travaillant, on montre sa valeur, on devient autonome financièrement, on contribue à la société.

Mais attention : tous les travaux ne sont pas dignes. Un travail qui exploite, qui humilie, qui détruit la santé n'a rien de digne. Pour que le travail respecte la dignité humaine, il faut :

  • Des conditions de travail décentes (horaires raisonnables, sécurité, salaire juste)
  • Du respect (pas de harcèlement, pas de discrimination)
  • La possibilité de développer ses compétences
  • Un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle

La philosophe Simone Weil (1909-1943) a travaillé comme ouvrière en usine pour comprendre de l'intérieur la condition ouvrière. Elle en a tiré une réflexion profonde sur la nécessité de redonner au travail sa dimension spirituelle et humaine. Dans son livre L'Enracinement (1943)[5], elle propose de bâtir « une civilisation fondée sur une spiritualité du travail » où le travail manuel serait valorisé et permettrait un épanouissement véritable.

Division du travail et lien social

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Le sociologue français Émile Durkheim (1858-1917) a montré dans son livre De la division du travail social (1893)[6] que la spécialisation croissante des métiers transforme les liens entre les humains.

Dans les sociétés traditionnelles, les gens se ressemblaient beaucoup (mêmes croyances, mêmes modes de vie) : c'était la « solidarité mécanique ». Dans les sociétés modernes, chacun se spécialise dans une fonction particulière, ce qui crée une interdépendance : le boulanger a besoin du meunier qui a besoin du paysan, etc. C'est la « solidarité organique ».

Pour Durkheim, la division du travail peut créer du lien social en rendant les gens complémentaires et nécessaires les uns aux autres. Mais elle peut aussi créer des problèmes si elle devient « anomique » (sans règles) et produit de l'exploitation ou de l'isolement.

Les transformations du travail au XXIe siècle

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Le monde du travail connaît aujourd'hui des transformations majeures :

  • L'automatisation et l'intelligence artificielle : de plus en plus de tâches peuvent être réalisées par des machines ou des algorithmes. Cela transforme les emplois et en fait disparaître certains.
  • Le numérique : les outils numériques changent notre façon de travailler (télétravail, travail en ligne, gestion des données). Cela peut apporter plus de flexibilité mais aussi de nouvelles contraintes (être toujours joignable, surveillance numérique).
  • L'économie de plateforme : de nouvelles formes de travail apparaissent (livreurs à vélo, chauffeurs VTC, micro-tâches en ligne) qui brouillent la frontière entre salariat et travail indépendant.
  • La crise écologique : elle nous oblige à repenser certains emplois et à développer de nouvelles activités liées à la transition écologique.

Ces transformations posent des questions importantes : comment garantir des droits aux travailleurs dans ces nouvelles formes d'emploi ? Comment s'adapter à la disparition de certains métiers ? Faut-il réduire le temps de travail pour partager l'emploi ?

Le débat sur le revenu universel

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Face à ces mutations, certains proposent d'instaurer un revenu universel (ou revenu de base) : une somme d'argent versée à tous les citoyens, sans condition, qu'ils travaillent ou non.

Les arguments pour le revenu universel :

  • Il garantirait à chacun de quoi vivre dignement
  • Il permettrait de choisir plus librement son travail, de refuser des emplois indignes
  • Il libérerait du temps pour d'autres activités (créativité, engagement associatif, soin aux proches)
  • Il répondrait au risque de chômage massif lié à l'automatisation

Les arguments contre le revenu universel :

  • Son coût serait très élevé
  • Il pourrait décourager les gens de travailler
  • Le travail ne sert pas qu'à gagner de l'argent : il structure nos vies, crée du lien social, donne du sens
  • Il ne résout pas le problème des mauvaises conditions de travail

Ce débat montre que la question du travail reste plus que jamais d'actualité : quelle place voulons-nous lui donner dans nos vies ? Comment organiser le travail pour qu'il respecte la dignité de tous ?

Le travail est une réalité complexe et ambivalente. D'un côté, il peut être source d'aliénation, de souffrance, d'exploitation. De l'autre, il peut être un moyen d'accomplissement, de reconnaissance, de participation au monde commun.

Les philosophes nous ont montré que :

  • Le travail est spécifiquement humain : il suppose conscience et intention
  • Il transforme à la fois le monde et celui qui travaille
  • Il peut être libérateur (Hegel) ou aliénant (Marx) selon la façon dont il est organisé
  • Il ne se résume pas à la production économique mais touche à notre dignité et à notre humanité
  • Il faut distinguer différents types d'activités (Arendt) qui n'ont pas la même valeur

Aujourd'hui, les mutations technologiques et écologiques nous obligent à repenser le travail. Les questions restent ouvertes : quel travail voulons-nous ? Comment garantir à tous un travail digne ? Quelle place donner au travail dans une vie bonne ? C'est à chaque génération d'y réfléchir et d'y apporter ses réponses.

Notes et Références

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  1. Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, La Phénoménologie de l'esprit, 1807. Voir Books OpenEdition, « Lire la Phénoménologie de l'esprit de Hegel », 2022
  2. Marx, Karl, Manuscrits de 1844, édition Vrin, 2007 ; Le Capital, livre I, 1867
  3. Arendt, Hannah, Condition de l'homme moderne, édition française Calmann-Lévy, 1961 ; réédition Folio essais Gallimard, 1990
  4. Locke, John, Traité du gouvernement civil, 1690. Traduction française de David Mazel, édition GF Flammarion, 1984
  5. Weil, Simone, L'Enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain, édition Gallimard, collection Espoir, 1949 ; réédition Folio essais, 1990
  6. Durkheim, Émile, De la division du travail social, Paris, Presses Universitaires de France, 1893 ; 8e édition, 1967