Manuel de terminale de philosophie/Vérité
Introduction : Qu'est-ce que la vérité ?
[modifier | modifier le wikicode]La vérité est une notion centrale en philosophie. Depuis l'Antiquité, les philosophes se demandent ce qu'est la vérité, comment on peut la connaître, et si elle existe vraiment. Pour commencer simplement, nous pouvons dire que la vérité est ce qui correspond à la réalité. Quand je dis « il pleut », cette phrase est vraie si effectivement il pleut dehors. Mais cette définition simple cache beaucoup de difficultés.
La vérité se distingue de plusieurs autres notions qu'il ne faut pas confondre. Elle se distingue d'abord de l'opinion, qui est un jugement personnel qui peut être vrai ou faux. Elle se distingue aussi de l'erreur, qui est une affirmation fausse que l'on croit vraie sans le vouloir. Enfin, elle se distingue du mensonge, qui est une affirmation volontairement fausse que l'on prononce en sachant qu'elle est fausse.
Les grandes théories de la vérité
[modifier | modifier le wikicode]La théorie de la vérité-correspondance
[modifier | modifier le wikicode]La première théorie est celle de la vérité-correspondance. Cette théorie, qui remonte à Aristote, affirme qu'une proposition est vraie quand elle correspond à la réalité. Aristote écrit dans la Métaphysique : « Dire de ce qui est qu'il est, ou de ce qui n'est pas qu'il n'est pas, c'est dire vrai ; dire de ce qui est qu'il n'est pas, ou de ce qui n'est pas qu'il est, c'est dire faux »[1].
Cette théorie semble naturelle et correspond à notre usage quotidien. Quand on dit que « la neige est blanche », c'est vrai parce que la neige est effectivement blanche dans la réalité. La vérité est donc une relation entre nos paroles (ou nos pensées) et le monde. Au XXe siècle, le logicien Alfred Tarski a proposé une définition formelle de la vérité. Selon lui, dire que « la neige est blanche » est vrai si et seulement si la neige est blanche[2].
La théorie de la vérité-cohérence
[modifier | modifier le wikicode]La deuxième théorie est celle de la vérité-cohérence. Selon cette théorie, une proposition est vraie quand elle est cohérente avec l'ensemble des autres propositions que nous acceptons. Une affirmation n'est pas vraie parce qu'elle correspond à la réalité, mais parce qu'elle ne contredit pas les autres connaissances que nous avons.
Cette théorie a été défendue par certains philosophes idéalistes. L'idée est que nous ne pouvons pas sortir de notre pensée pour comparer nos idées avec la réalité. Nous ne pouvons que comparer nos idées entre elles. Une théorie scientifique est vraie si elle est cohérente, c'est-à-dire si elle ne contient pas de contradictions et si elle s'accorde avec nos autres connaissances.
La théorie pragmatique de la vérité
[modifier | modifier le wikicode]La troisième théorie est celle de la vérité pragmatique. Pour les philosophes pragmatistes américains comme William James ou John Dewey, une idée est vraie quand elle est utile, quand elle fonctionne bien dans la pratique. La vérité n'est pas une propriété statique qui appartient aux propositions, mais quelque chose qui se vérifie dans l'action et l'expérience.
Par exemple, une théorie scientifique est vraie si elle nous permet de faire des prédictions correctes et d'agir efficacement sur le monde. Ce qui compte n'est pas tant la correspondance abstraite avec la réalité que l'efficacité pratique.
Platon : vérité et opinion
[modifier | modifier le wikicode]Platon est l'un des premiers philosophes à avoir distingué clairement la vérité de l'opinion. Dans ses dialogues, il oppose la doxa (l'opinion) à l'epistémè (la connaissance vraie). L'opinion est ce que nous croyons spontanément à partir de nos sens et de nos préjugés. La connaissance vraie, au contraire, est ce que nous saisissons par la raison.
Dans la République, Platon raconte l'allégorie célèbre de la caverne[3]. Des prisonniers sont enchaînés depuis leur naissance au fond d'une caverne. Ils ne voient que les ombres projetées sur le mur devant eux par des objets qui passent devant un feu derrière leur dos. Pour eux, ces ombres sont la réalité. Si l'un d'eux était libéré et sortait de la caverne, il découvrirait d'abord les objets réels qui produisent les ombres, puis il verrait la lumière du soleil.
Cette allégorie illustre plusieurs idées. D'abord, que la plupart des hommes vivent dans l'illusion et prennent pour vrai ce qui n'est qu'une apparence. Ensuite, que la vérité demande un effort : il faut sortir de la caverne, c'est-à-dire de nos opinions habituelles, pour accéder à la connaissance. Enfin, que la vérité est difficile à transmettre : si le prisonnier libéré retourne dans la caverne pour expliquer ce qu'il a vu, les autres prisonniers ne le croiront pas.
Pour Platon, la vérité concerne les réalités éternelles et immuables qu'il appelle les Idées ou Formes. Les objets sensibles que nous voyons ne sont que des copies imparfaites de ces Idées. Seule la connaissance des Idées par la raison est une vraie connaissance.
Descartes et le critère de l'évidence
[modifier | modifier le wikicode]Au XVIIe siècle, René Descartes cherche à fonder la connaissance sur des bases absolument certaines. Dans les Méditations métaphysiques, il commence par douter de tout ce qu'il croyait savoir. Peut-être que mes sens me trompent ? Peut-être que je rêve en ce moment ? Peut-être même qu'un « malin génie » me trompe sur tout, y compris sur les mathématiques ?
Mais Descartes découvre une première vérité indubitable : « Je pense, donc je suis »[4]. Même si je doute de tout, je ne peux pas douter que je suis en train de douter, c'est-à-dire de penser. Et si je pense, alors j'existe nécessairement. Cette vérité s'impose à mon esprit avec évidence.
Descartes en tire un critère général de la vérité : tout ce que je conçois clairement et distinctement est vrai[5]. Une idée claire est une idée présente et manifeste à l'esprit. Une idée distincte est une idée qui ne se confond avec aucune autre. Par exemple, l'idée mathématique selon laquelle « 2 + 2 = 4 » est claire et distincte.
Mais ce critère pose un problème : comment être sûr que notre esprit ne se trompe pas, même quand il a l'impression d'avoir des idées claires et distinctes ? Descartes résout cette difficulté en prouvant l'existence de Dieu, qui est parfait et vérace, et qui donc ne peut pas nous tromper. Si Dieu existe et qu'il est bon, alors nous pouvons faire confiance à notre raison quand elle perçoit les choses clairement et distinctement.
Kant et les limites de la connaissance
[modifier | modifier le wikicode]Au XVIIIe siècle, Emmanuel Kant transforme la philosophie en montrant que notre connaissance ne peut pas atteindre les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes. Dans la Critique de la raison pure, il distingue deux types de jugements.
Les jugements analytiques sont ceux dont le prédicat est déjà contenu dans le sujet. Par exemple, « tous les célibataires sont non mariés » est un jugement analytique : être non marié fait partie de la définition même d'être célibataire. Ces jugements sont vrais par définition, mais ils n'apportent pas de connaissance nouvelle.
Les jugements synthétiques sont ceux qui ajoutent une information nouvelle. Par exemple, « tous les corps sont pesants » est un jugement synthétique : la pesanteur n'est pas contenue dans le simple concept de corps. Ces jugements étendent notre connaissance[6].
Kant montre qu'il existe des jugements synthétiques a priori, c'est-à-dire des jugements qui étendent notre connaissance mais qui sont connus avant toute expérience. Par exemple, « tout événement a une cause » est un tel jugement. Nous le savons a priori, et pourtant il ajoute quelque chose au simple concept d'événement. Ces jugements sont possibles parce que notre esprit structure d'avance l'expérience selon certaines formes (l'espace, le temps) et certaines catégories (la causalité, la substance, etc.).
Mais Kant affirme aussi que nous ne pouvons connaître que les phénomènes, c'est-à-dire les choses telles qu'elles nous apparaissent, et non les choses en soi. La vérité est donc relative à notre manière humaine de connaître. Nous ne pouvons pas prétendre connaître la réalité absolue.
Le scepticisme : peut-on vraiment connaître la vérité ?
[modifier | modifier le wikicode]Le scepticisme est une position philosophique qui doute que l'on puisse atteindre la vérité. Déjà dans l'Antiquité, des philosophes comme Pyrrhon d'Élis soutenaient que nous devons suspendre notre jugement parce que nous ne pouvons jamais être certains de rien.
Les sceptiques avancent plusieurs arguments. D'abord, nos sens nous trompent souvent : un bâton plongé dans l'eau paraît brisé alors qu'il est droit. Ensuite, les hommes sont en désaccord sur tout : ce qui paraît beau à l'un paraît laid à l'autre. Comment savoir qui a raison ? Enfin, pour prouver quelque chose, il faut partir de principes, mais ces principes eux-mêmes ont besoin d'être prouvés, et ainsi de suite à l'infini[7].
Au XVIe siècle, Montaigne reprend les arguments sceptiques dans ses Essais. Il constate la diversité des opinions humaines et des coutumes selon les pays. Il en conclut qu'il faut être modeste et ne pas prétendre posséder la vérité absolue. Sa devise est : « Que sais-je ? »[8].
Le scepticisme nous rappelle qu'il faut être prudent et critique. Mais le scepticisme absolu se contredit lui-même : si vraiment on ne peut rien savoir, comment le sceptique peut-il savoir qu'on ne peut rien savoir ?
Les enjeux de la vérité
[modifier | modifier le wikicode]La vérité et la science
[modifier | modifier le wikicode]La science cherche la vérité sur le monde naturel. Elle le fait en utilisant une méthode rigoureuse : l'observation, l'expérimentation, et le raisonnement. Au XVIIe siècle, Francis Bacon insiste sur l'importance de l'expérience contre les préjugés et les spéculations stériles. Il faut observer les faits avec soin et en tirer des lois générales[9].
Mais la vérité scientifique n'est jamais définitive. Au XXe siècle, Karl Popper a montré que les théories scientifiques ne peuvent jamais être prouvées avec certitude. On peut seulement les réfuter. Une théorie est scientifique si elle est falsifiable, c'est-à-dire si on peut imaginer une expérience qui, si elle donnait un certain résultat, prouverait que la théorie est fausse. La science progresse en éliminant les théories fausses[10].
La vérité et la morale
[modifier | modifier le wikicode]Y a-t-il des vérités morales objectives, ou bien chacun a-t-il sa propre vérité morale ? C'est une question difficile. Le relativisme moral affirme que les valeurs morales dépendent des cultures et des individus. Ce qui est considéré comme bien dans une société peut être considéré comme mal dans une autre.
Mais le relativisme pose des problèmes. Si toutes les opinions morales se valent, peut-on condamner l'esclavage ou le génocide ? Beaucoup de philosophes pensent qu'il existe des vérités morales objectives. Kant, par exemple, pense que certains principes moraux sont universellement valables, comme le principe selon lequel il ne faut jamais traiter autrui simplement comme un moyen[11].
La vérité et la politique
[modifier | modifier le wikicode]Quel est le rapport entre la vérité et la politique ? Cette question est très actuelle avec les débats sur les « fake news » et la « post-vérité ». Hannah Arendt a montré que la vérité et la politique ont toujours été en tension. Le mensonge est souvent utilisé en politique, et parfois il semble nécessaire pour gouverner. Mais Arendt prévient que le mensonge systématique détruit la possibilité même d'une vie politique saine[12].
La démocratie repose sur la possibilité pour les citoyens de débattre de manière informée. Mais si les faits eux-mêmes sont contestés, si chacun vit dans sa propre réalité, le débat devient impossible. C'est pourquoi la vérité, même si elle n'est pas toujours facile à établir, reste un idéal nécessaire pour la vie en commun.
Conclusion
[modifier | modifier le wikicode]La vérité est une notion complexe et les philosophes ne sont pas tous d'accord sur sa nature. Mais quelques idées importantes se dégagent. D'abord, la vérité se distingue de l'opinion et de l'erreur. Ensuite, chercher la vérité demande un effort : il faut examiner nos croyances, être prêt à changer d'avis, et accepter de ne pas toujours avoir raison. Enfin, la vérité a de l'importance : dans la science, dans la morale, dans la politique, nos sociétés ne peuvent pas fonctionner si nous renonçons à l'idée même de vérité.
La philosophie nous apprend à ne pas accepter les choses sans les examiner. Elle nous invite à chercher la vérité avec rigueur et honnêteté. C'est un effort difficile, mais c'est le propre de l'être humain que de chercher à comprendre et à connaître la vérité.
Notes et Références
[modifier | modifier le wikicode]- ↑ Aristote, Métaphysique, Livre Gamma, 1011b25, traduction Jules Tricot, Paris, Vrin, « Bibliothèque des Textes Philosophiques », 1991, tome 1, p. 234
- ↑ Alfred Tarski, « La conception sémantique de la vérité », traduction française in François Rivenc, Sémantique et vérité : de Tarski à Davidson, Paris, PUF, « Philosophies », 1998, p. 15-50
- ↑ Platon, La République, Livre VII, 514a-517c, traduction Georges Leroux, Paris, Flammarion, « GF », 2002, p. 355-361
- ↑ René Descartes, Méditations métaphysiques, Seconde méditation, édition Ferdinand Alquié, Paris, Garnier, « Classiques Garnier », tome II, 1967, p. 415
- ↑ René Descartes, Méditations métaphysiques, Troisième méditation, édition Ferdinand Alquié, Paris, Garnier, « Classiques Garnier », tome II, 1967, p. 431
- ↑ Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, Introduction, B10-B14, traduction André Tremesaygues et Bernard Pacaud, Paris, PUF, « Quadrige », 2012 (6e édition), p. 37-41
- ↑ Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, Livre I, traduction Pierre Pellegrin, Paris, Seuil, « Points Essais », 1997
- ↑ Michel de Montaigne, Essais, Livre II, chapitre 12, « Apologie de Raymond Sebond », édition Pierre Villey, Paris, PUF, « Quadrige », 1992
- ↑ Francis Bacon, Novum Organum, Livre I, aphorisme 19, traduction Michel Malherbe et Jean-Marie Pousseur, Paris, PUF, « Épiméthée », 1986
- ↑ Karl Popper, La logique de la découverte scientifique, traduction Nicole Thyssen-Rutten et Philippe Devaux, Paris, Payot, « Bibliothèque scientifique », 1973
- ↑ Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, Deuxième section, traduction Victor Delbos, Paris, Vrin, « Bibliothèque des Textes Philosophiques », 1992
- ↑ Hannah Arendt, « Vérité et politique », in La crise de la culture, traduction Patrick Lévy, Paris, Gallimard, « Folio Essais », 1972, p. 289-336
