Mode d'emploi de la raison/Épistémologie
L'épistémologie est le savoir sur le savoir.
Ce chapitre est le plus important de ce mode d'emploi de la raison, parce que l'épistémologie est le savoir qui donne les moyens d'observer tous les savoirs et de les acquérir ainsi. Les deux chapitres qui précèdent sont des préliminaires.
Qu'est-ce que le savoir ?
[modifier | modifier le wikicode]Un énoncé n'est jamais un savoir s'il est faux. Un savoir est toujours un énoncé vrai. Mais un énoncé vrai n'est pas toujours un savoir. Que faut-il pour qu'une vérité soit sue ?
Entre un énoncé et sa négation, on ne sait pas toujours lequel est vrai. Une vérité ne montre pas toujours qu'elle est une vérité. Mais un savoir doit toujours montrer qu'il est un savoir. Un savoir qui n'est pas accompagné de marques apparentes qu'il est un savoir, qui ne peut pas être reconnu comme un savoir, n'est pas vraiment un savoir.
Une vérité dite par hasard n'est pas un savoir. Si nous devions compter sur le seul hasard pour connaître la vérité, nous ne serions que des âmes égarées, nous ne connaîtrions jamais vraiment la vérité, puisque même si nous la disons, nous ne savons pas reconnaître qu'elle est la vérité.
Pour qu'une vérité soit sue, il faut qu'elle apparaisse clairement comme une vérité. Comment une vérité peut -elle montrer qu'elle est une vérité ?
Le chemin qui mène à la vérité doit montrer qu'elle est la vérité. La façon d'obtenir un énoncé vrai doit porter des marques apparentes qu'elle est une bonne façon d'atteindre la vérité. Il faut de bonnes méthodes, des bons instruments, de l'honnêteté et du bon travail. La devise du savant : tu gagneras la vérité à la sueur de ton front et tu l'enfanteras dans la douleur. Un savoir est une vérité qui est le fruit d'un bon travail.
Un énoncé est un savoir si et seulement si il est le fruit d'un bon travail de recherche de la vérité.
Même une observation doit être le fruit d'un bon travail pour être un savoir, parce qu'elle doit être une bonne observation. Ai-je été bien placé pour observer ? Ai-je eu assez de temps pour bien observer ? L'éclairage était-il suffisant ? Ai-je bien vu ce que je dis avoir vu ? Il faut de la discipline et de l'honnêteté pour être un bon observateur. C'est pourquoi on peut l'appeler un travail.
Un énoncé est toujours équivalent à l'observation qu'il est vrai. Un travail de recherche de la vérité peut donc toujours être considéré comme un travail d'observation. Une bonne observation est le résultat d'un bon travail d'observation. Donc :
Un énoncé est un savoir si et seulement si il est une bonne observation.
Un bon travail qui conduit à la vérité doit être en même temps une bonne preuve qu'elle est la vérité, parce que le chemin qui mène au savoir doit montrer qu'il est la vérité. Le processus de production du savoir est donc toujours une preuve qu'il est une vérité. Si un savant a bien travaillé en produisant la vérité, son travail est une bonne preuve de son résultat. Inversement, une bonne preuve est toujours obtenue par un bon travail. Donc :
Un énoncé est un savoir si et seulement si il est bien prouvé.
La vertu intellectuelle est la capacité de faire un bon travail de recherche de la vérité. Un acte de vertu intellectuelle est un bon travail de recherche de la vérité. Donc :
Un énoncé est un savoir si et seulement si il est produit par un acte de vertu intellectuelle.
Cette définition est présentée par Zagzebski dans Virtues of the mind (1996).
On fait des observations avec des dispositifs d'observation : nos organes sensoriels et les instruments d'observation. Un dispositif d'observation est un dispositif producteur de vérité.
Un dispositif producteur de vérité est l'équipement du travailleur qui doit produire la vérité. Faire un bon travail de recherche de la vérité est toujours se servir d'un bon dispositif producteur de vérité.
Un dispositif producteur de vérité peut être bon sans être infaillible. Il est bon si et seulement si il fonctionne bien la plupart du temps, pas forcément toujours (Goldman, Epistemology and Cognition, 1986). Même si l'usage d'un bon dispositif producteur de vérité a produit un énoncé vrai, celui-ci n'est pas forcément un savoir. Du fait de circonstances inconnues, une succession d'erreurs qui se compensent par exemple, un bon dispositif peut produire un énoncé vrai même s'il a fait des erreurs. Dans un tel cas l'énoncé produit n'est pas un savoir, seulement une vérité obtenue par hasard. Il faut que la vérité d'un énoncé résulte d'un travail sans erreur avec un bon dispositif producteur de vérité pour que cet énoncé soit un savoir. Un bon travail doit être sans erreur pour être vraiment bon (Zagzebski 2017).
Un énoncé est un savoir si et seulement si il est produit avec un bon dispositif producteur de vérité qui a fonctionné sans erreur en le produisant.
Un savoir n'est pas toujours su avec certitude. Une observation peut être bonne, parce qu'elle est produite par un bon dispositif d'observation qui a fonctionné sans erreur en la produisant, mais le savoir ainsi produit n'est pas su avec certitude si le dispositif d'observation est bon sans être infaillible.
Le critère de la faiblesse du taux d'erreur est-il nécessaire pour qu'un producteur de vérité soit bon ? Zagzebski (1996 p. 182) propose le contre-exemple suivant. Une savante est très créative et apporte une fois sur vingt une contribution importante à la science, mais elle se trompe lourdement le reste du temps. Il semble qu'elle est une très bonne productrice de savoir malgré son taux d'erreur très élevé. Elle peut même être l'un de ceux qui font le plus progresser la science. Mais il faut que ses erreurs soient corrigées pour arriver au savoir. Quand on a dix-neuf chances sur vingt de s'être trompé, on ne sait pas. Pour faire un bon producteur de vérité, la créativité doit être accompagnée d'une méthode qui réduit son taux d'erreur.
Une théorie est un dispositif d'observation
[modifier | modifier le wikicode]Un raisonnement est logique s'il conduit des prémisses à la conclusion en respectant les règles de la logique. Si les prémisses d'un raisonnement logique sont vraies, la conclusion est vraie aussi, parce que les règles de la logique conduisent toujours du vrai au vrai. Un raisonnement logique est une preuve de sa conclusion conditionnée par la vérité de ses prémisses. Donc :
Un énoncé est un savoir s'il est la conclusion d'un raisonnement logique dont les prémisses sont déjà sues.
Un raisonnement peut augmenter nos capacités d'observation : on peut raisonner sur des observations déjà faites pour produire de nouvelles observations.
Si la vérité des prémisses est déjà sue, un raisonnement logique est une preuve de sa conclusion, donc une observation de la vérité de sa conclusion. « Les yeux de l'âme, par lesquels elle voit et observe les choses, ne sont rien d'autre que les preuves. » (Spinoza, Éthique, Livre V, prop. 23, Scolie).
Une théorie est un système de principes. Un principe est un axiome ou une définition. Les théorèmes de la théorie sont les conséquences logiques des axiomes et des définitions.
La conclusion d'un raisonnement qui respecte les règles de la logique est toujours une conséquence logique des prémisses. Inversement une conséquence logique de prémisses est toujours la conclusion d'un raisonnement logique fondé sur ces prémisses, parce que les règles de la logique suffisent pour trouver toutes les conséquences logiques. Donc un théorème est toujours la conclusion d'un raisonnement logique fondé sur les axiomes et les définitions de la théorie.
Les conséquences logiques d'énoncés vrais sont toujours vraies. Les définitions sont toujours vraies par définition. Les théorèmes sont donc toujours vrais si les axiomes sont vrais.
Une théorie peut être considérée comme un dispositif d'observation de la vérité. On observe que des énoncés sont vrais en observant qu'ils sont des théorèmes, qu'ils sont logiquement prouvés à partir des axiomes et des définitions.
Une théorie n'est pas forcément un bon dispositif d'observation parce que ses axiomes peuvent être faux, ou parce que leur vérité n'est pas sue. Pour qu'une théorie soit un dispositif de production du savoir, il faut qu'elle soit fondée sur de bons principes dont la vérité est déjà sue.
Sans les principes, nos moyens naturels d'observation seraient les seules sources de la connaissance. Les bons principes nous rendent capables d'aller beaucoup plus loin. Les théories nous font connaître tous les mondes possibles et le monde actuel avant même qu'il soit actuellement observé, elles augmentent nos capacités d'observation du monde actuel, elles nous enseignent les fins qui méritent vraiment d'être poursuivies et comment acquérir du savoir et faire de bonnes théories.
Les bons principes sont des sources inépuisables de savoir. Ils sont comme des moteurs ou des fusées, parce qu'ils nous donnent de la puissance et qu'ils nous transportent jusqu'aux sommets les plus élevés du savoir.
L'observation du savoir
[modifier | modifier le wikicode]On acquiert un savoir en observant qu'il est un savoir
[modifier | modifier le wikicode]Si on a un bon dispositif producteur de vérités, si on croit aux vérités qu'il produit, et si on ne sait pas qu'il est un bon dispositif producteur de vérités, est-ce qu'on sait ou est-ce qu'on ne sait pas ?
Si nous croyons que des vérités bien produites sont des vérités sans savoir qu'elles ont été bien produites, nous ne sommes pas différents d'un crédule qui croit n'importe quelle sottise débitée par un menteur, un escroc ou un charlatan, donc nous ne savons pas.
Quand on nous donne un savoir, on doit reconnaître qu'il est un savoir pour se l'approprier. Si on n'observe pas que ce qu'on nous donne est vraiment un savoir, alors on ne sait pas qu'il est un savoir, et on ne sait pas, tout court :
Pour savoir, il faut savoir qu'on sait.
Ce principe exclut les formes irréfléchies du savoir, quand on acquiert des vérités sans savoir qu'elles sont un savoir. Mais le savoir irréfléchi n'est pas rationnel. La raison prescrit de reconnaître le savoir, pas de le recevoir sans réflexion. Dans ce chapitre consacré à la raison, savoir veut toujours dire savoir rationnel.
Quand on nous donne un savoir, on doit examiner la preuve de sa vérité. Le travail d'examen d'une preuve est un travail de recherche de la vérité. S'il conduit à observer que la preuve examinée est une bonne preuve, alors il conduit aussi à l'observation que ce qui est ainsi prouvé est un savoir. On observe qu'un énoncé est un savoir en observant qu'il est bien prouvé, et c'est ainsi qu'on s'approprie le savoir. Un savoir est su si et seulement si on a bien observé qu'il est bien prouvé.
Quand on acquiert du savoir par soi-même, on doit examiner la preuve qu'on se donne à soi-même. Cet examen n'est pas différent de l'examen des preuves données par autrui. L'acquisition du savoir requiert toujours l'observation des preuves, celles qui nous sont données et celles que nous trouvons par nous-mêmes.
Même quand on acquiert un savoir enseigné par autrui, on l'acquiert par soi-même, parce qu'on doit compter sur ses propres ressources pour reconnaître que ce qui est enseigné est vraiment un savoir.
En mathématiques on sait reconnaître si les raisonnements sont des bonnes preuves si on connaît les règles logiques, les axiomes et les définitions, parce qu'il suffit de vérifier que les prémisses du raisonnement sont des axiomes ou des définitions et que les règles logiques ont été respectées. Un raisonnement qui ne montre pas clairement qu'il est un bon raisonnement n'est pas un bon raisonnement. Un théorème ne porte pas de marques visibles qu'il est un théorème, parce que le lire ne suffit pas pour savoir si oui ou non il est une conséquence des axiomes et des définitions. En revanche une preuve mathématique porte toujours des marques visibles qu'elle est une bonne preuve, elle peut toujours être reconnue comme une bonne preuve.
Un bon travail de production de la vérité doit toujours porter des marques apparentes qu'il est un bon travail. S'il ne peut pas être reconnu comme un bon travail, alors il n'est pas un bon travail. Cela fait partie du travail de montrer qu'il est un bon travail. Un tel travail ne peut pas être bon sans le montrer.
En général on ne demande pas à la vertu de se montrer. Il est plutôt recommandé d'être discret et de ne pas se vanter si on veut être vertueux. Mais la vertu de produire du savoir n'a pas une telle obligation de discrétion. Au contraire, elle doit montrer qu'elle est une vertu pour être une vertu.
Pour être un bonne preuve, une preuve doit être flagrante. Un raisonnement qui ne montre pas qu'il est un bon raisonnement n'est pas un bon raisonnement. Un dispositif d'observation ne peut pas être bon sans montrer qu'il est bon. Si on ne peut pas observer qu'un dispositif d'observation est bon, alors il n'est pas bon. Une preuve qui n'est pas reconnue comme une bonne preuve n'est pas une bonne preuve.
Un énoncé est su si et seulement si il est bien prouvé. Mais une bonne preuve doit toujours montrer qu'elle est une bonne preuve. Elle peut toujours être donnée et reconnue comme une bonne preuve. Si on ne sait pas donner des bonnes preuves, alors on ne sait pas, parce qu'il faut avoir des bonnes preuves pour savoir, et parce qu'une bonne preuve peut toujours être donnée.
Pour savoir, il faut savoir donner des bonnes preuves. Or on enseigne la vérité à tous les esprits en leur donnant des bonnes preuves. Pour savoir, il faut donc savoir enseigner. Si on ne sait pas enseigner, on ne sait pas, tout court.
Donner des preuves, c'est toujours inviter un esprit à prendre conscience qu'il est capable de savoir par lui-même. La preuve, si elle est vraiment bonne, est un chemin universel, un chemin qui montre à tous les esprits comment leurs propres ressources leur donnent les moyens de rejoindre la vérité. Donner des preuves est une forme de respect pour tous les esprits, c'est une façon d'honorer leur capacité à connaître la vérité.
Le savoir réfléchi et la conscience de soi
[modifier | modifier le wikicode]Le savoir rationnel respecte toujours le principe suivant :
Un énoncé est un savoir si et seulement si l'énoncé qu'il est un savoir est aussi un savoir.
On peut donner plusieurs formulations équivalentes de ce principe : un savoir doit être reconnu comme un savoir pour être su. Si on ne sait pas qu'on sait, alors on ne sait pas. Pour savoir, il faut savoir qu'on sait. Un énoncé est un savoir si et seulement s'il est reconnu comme un savoir. Un énoncé est un savoir si et seulement si l'observation qu'il est un savoir est un savoir. Une preuve est bonne si et seulement on a bien prouvé qu'elle est une bonne preuve.
Ce principe conduit à une régression à l'infini : pour savoir il faut savoir qu'on sait, il faut donc savoir qu'on sait qu'on sait, et ainsi de suite à l'infini. On croit souvent que cette suite infinie de savoirs est une régression qui nous empêche de toujours savoir qu'on sait, parce qu'on croit que des énoncés en nombre infini ne peuvent pas être tous sus en même temps par un esprit fini. Mais c'est se tromper sur la puissance d'un esprit fini.
- Comment le sais-tu ?
- Je l'ai bien vu.
- Comment sais-tu que tu sais parce que tu l'as bien vu ?
- C'est vrai par définition d'une bonne observation : pour tout X, si X est une bonne observation, alors X.
- Comment sais-tu que tu as bien vu ?
- J'ai conscience d'avoir bien vu. J'ai bien observé que j'ai bien vu.
- As-tu bien observé que tu as bien observé que tu as bien vu ?
- Oui, parce que la conscience de soi fait qu'une bonne observation est en même temps une bonne observation qu'elle est une bonne observation.
La conscience est toujours naturellement conscience de soi. Si on est conscient on est conscient d'être conscient. La conscience d'être conscient n'est pas une nouvelle conscience qui vient s'ajouter à la première. Elle est la même conscience. La conscience d'être conscient est en même temps la conscience dont on est conscient. Être conscient d'être conscient n'est pas plus qu'être conscient, c'est seulement être conscient. Quand on est conscient, on est conscient d'être conscient et on est conscient d'être conscient d'être conscient, parce qu'être conscient d'être conscient, c'est être conscient. La conscience de soi conduit à un nombre infini de vérités : je suis conscient, je suis conscient d'être conscient, je suis conscient d'être conscient d'être conscient, et ainsi de suite à l'infini. Mais toutes ces vérités disant essentiellement la même chose, parce qu'être conscient d'être conscient n'est pas plus qu'être conscient.
On peut se donner les définitions suivantes : 'être conscient à l'ordre 0' est 'être conscient'. 'Être conscient à l'ordre n+1' est 'être conscient d'être conscient à l'ordre n'. Pour tout nombre naturel n, si je suis conscient à l'ordre n, alors je suis conscient à l'ordre n+1, parce qu'être conscient d'être conscient n'est pas plus qu'être conscient. Or je sais que je suis conscient à l'ordre 0. Je peux donc prouver, avec un raisonnement par récurrence, que pour tout nombre naturel n, je suis conscient à l'ordre n.
Des énoncés en nombre infini peuvent être tous sus en même temps par un esprit fini. Une loi générale est équivalente à un nombre infini d'énoncés. Connaître des énoncés en nombre infini n'est pas hors de notre portée, c'est ce que nous faisons tous les jours dès que nous énonçons une généralité. Par exemple, 'pour tout nombre naturel n, je suis conscient à l'ordre n' est une généralité, équivalente à un nombre infini d'énoncés.
La conscience qu'on fait un bon travail de production de la vérité fait partie du bon travail. Quand un bon travail conduit à une vérité A, il conduit en même temps à la vérité que A a été obtenue par un bon travail. Une bonne preuve de A est en même temps une bonne preuve que A a été bien prouvée. Quand on acquiert un savoir, on acquiert en même temps le savoir qu'on a acquis un savoir, parce qu'on a conscience d'avoir bien travaillé.
'A est su à l'ordre 0' égale par définition 'A est su'. 'A est su à l'ordre n+1' égale par définition 'que A est su à l'ordre n est su'. Si A est su à l'ordre n alors A est su à l'ordre n+1, pour tout nombre naturel n, parce qu'on acquiert le savoir qu'on a acquis un savoir en même temps qu'on acquiert un savoir. On peut donc prouver par récurrence que si A est su à l'ordre 0 alors pour tout nombre naturel n, A est su à l'ordre n.
Quand on sait qu'on sait que A, on n'en sait pas plus que ce qu'on sait quand on sait que A. Savoir que A et savoir qu'on sait que A sont essentiellement le même savoir. Un énoncé est un savoir si et seulement si l'énoncé qu'il est un savoir est aussi un savoir, parce que l'énoncé qu'il est un savoir n'est pas un nouveau savoir mais seulement le même savoir.
Quand on acquiert un savoir enseigné par autrui, le savoir est su par autrui avant qu'on se l'approprie. Mais si on acquiert un savoir par soi-même, l'énoncé qu'on veut savoir n'est pas su avant qu'on le sache et n'est donc pas un savoir. Or pour acquérir un savoir, il faut observer qu'il est un savoir. Mais comment peut-on observer qu'un énoncé est un savoir, alors qu'il n'est pas un savoir avant d'avoir été observé ?
L'observation du savoir ressemble à une magie. On fait apparaître la propriété observée au moment où on l'observe. Orphée a fait disparaître Eurydice en l'observant. Quand on acquiert du savoir par soi-même, on fait le contraire d'Orphée, on fait apparaître le savoir en l'observant. L'observation qu'un énoncé est un savoir fait apparaître la propriété observée parce qu'on acquiert le savoir en même temps qu'on acquiert le savoir qu'on l'a acquis.
L'observation de la cohérence des observations
[modifier | modifier le wikicode]Un dispositif d'observation doit montrer qu'il est bon pour être un bon dispositif d'observation. On doit pouvoir bien observer qu'il est bon.
Pour bien observer qu'un dispositif d'observation est bon, on a besoin d'un deuxième dispositif d'observation. Ce deuxième dispositif d'observation doit lui aussi être bon. Il faut donc qu'il y ait un troisième dispositif d'observation capable d'observer que le deuxième dispositif est bon, et ainsi de suite à l'infini. Pour observer la qualité de nos observations, nous avons besoin d'observations de qualité. Mais il semble alors que le processus d'observation des bonnes observations ne peut même pas démarrer.
Une même observation peut être obtenue par de nombreux dispositifs d'observation. Si on a observé que de nombreux dispositifs d'observation indépendants donnent la plupart du temps le même résultat, il y a une chance infime que cette cohérence résulte du fonctionnement de mauvais dispositifs, on peut donc conclure que tous les dispositifs sont bons. On obtient ainsi un critère d'observation des bons dispositifs d'observation :
Un dispositif d'observation est bon s'il est élément d'un ensemble de dispositifs indépendants qui donnent le même résultat toujours ou la plupart du temps.
Des dispositifs d'observation indépendants peuvent observer la cohérence des résultats obtenus par des dispositifs d'observation indépendants. La cohérence des observations de la cohérence des observations peut donc être observée. Si les observations de la cohérence des observations ne sont pas cohérentes alors les observations dont la cohérence est observée ne sont pas cohérentes non plus. Donc si des observations sont cohérentes alors les observations de leur cohérence sont aussi cohérentes. Le critère de la cohérence des observations indépendantes est un critère d'observation des bonnes observations. Il se justifie lui-même parce qu'il montre qu'il conduit à de bonnes observations des bonnes observations.
Les théories sont des dispositifs d'observation mais le critère de la cohérence des observations indépendantes ne peut pas servir pour reconnaître les bonnes théories, parce qu'elles ne sont pas des dispositifs indépendants. Quand deux théories conduisent aux mêmes théorèmes, elles ne sont pas des théories indépendantes, mais plutôt des formulations différentes de la même théorie. Pour reconnaître les bonnes théories, on se sert d'un autre critère : il faut observer qu'elles sont fondées avec de bons principes.
On reconnaît les bons principes à leurs fruits
[modifier | modifier le wikicode]« Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. » (Matthieu, 7:20)
« On y verra de ces sortes de démonstrations, qui ne produisent pas une certitude aussi grande que celles de Géométrie, et qui même en diffèrent beaucoup, puisque au lieu que les Géomètres prouvent leurs Propositions par des Principes certains et incontestables, ici les Principes se vérifient par les conclusions qu'on en tire; la nature de ces choses ne souffrant pas que cela se fasse autrement. Il est possible toutefois d'y arriver à un degré de vraisemblance, qui bien souvent ne cède guère à une évidence entière. Savoir lorsque les choses, qu'on a démontrées par ces Principes supposés, se rapportent parfaitement aux phénomènes que l'expérience a fait remarquer; surtout quand il y en a grand nombre, et encore principalement quand on se forme et prévoit des phénomènes nouveaux, qui doivent suivre des hypothèses qu'on emploie, et qu'on trouve qu'en cela l'effet répond à notre attente. Que si toutes ces preuves de la vraisemblance se rencontrent dans ce que je me suis proposé de traiter, comme il me semble qu'elles font, ce doit être une bien grande confirmation du succès de ma recherche, et il se peut malaisément que les choses ne soient à peu près comme je les représente. » (Christian Huyghens, Traité de la lumière, p.2)
Pour qu'une théorie soit un bon dispositif producteur de vérité, il faut qu'elle soit fondée sur des bons principes dont la vérité est déjà sue. Un bon dispositif producteur de vérité doit montrer qu'il est bon. Il faut donc reconnaître les bons principes et leur vérité. Comment observe-t-on qu'un principe est vrai et bon ?
Les principes sont des points de départ pour les raisonnements. Ils sont comme des enseignants qui nous enseignent leurs conséquences logiques, parce qu'on peut les apprendre en raisonnant. On reconnaît les bons enseignants à la qualité de leur enseignement. On attend des principes qu'ils nous enseignent un bon savoir qui nous aide à nous adapter à la réalité, à bien penser et à bien vivre.
On reconnaît les bons principes à leurs fruits.
Dans les sciences de la Nature, les théories portent des fruits quand elles prouvent et expliquent les observations des phénomènes naturels. Il faut prouver que les observations déjà faites devaient donner les résultats observés et que les observations à venir donneront les résultats qui seront observés, donc prédire les résultats de nos observations. Ces preuves sont en même temps des explications des phénomènes observés parce qu'elles donnent les conditions qui expliquent leur existence.
La vérité des conséquences d'un principe ou d'un système de principes ne prouve pas la vérité des principes. A partir de B et Si A alors B on n'a pas le droit de déduire A. Mais si les principes ont régulièrement pour conséquence de bonnes observations, il y a peu de chance que toutes ces vérités aient été obtenues par hasard et il est raisonnable d'admettre que les principes aussi sont vrais.
Une théorie mathématique ressemble à la théorie d'un jeu. Les règles d'un jeu sont vraies par définition du jeu. Elles sont des axiomes de la théorie du jeu. L'expérience du jeu confirme la théorie mais ne peut pas la réfuter. Si en jouant on fait des observations qui contredisent la théorie, c'est forcément que les règles du jeu n'ont pas été respectées, parce que la théorie est vraie par définition du jeu. Lorsqu'il y a une contradiction entre la théorie et l'expérience, c'est l'expérience qui est réfutée par la théorie et non l'inverse. Il en va de même pour les vérités logiques et mathématiques. Si l'expérience du calcul ou du raisonnement est en contradiction avec la vérité théorique, c'est qu'on a fait une faute de calcul ou une erreur de raisonnement. Les principes logiques et mathématiques sont confirmés par les expériences du calcul et du raisonnement, mais ils ne peuvent pas être réfutés par elles. L'expérience du calcul peut être réfutée par la théorie, si on a fait une faute de calcul, mais la théorie du calcul ne peut pas être réfutée par l'expérience.
La logique est la théorie de la relation de conséquence logique. Elle est comme un dispositif d'observation de toutes les conséquences logiques. Les règles logiques qui déterminent les conséquences logiques fondamentales sont des axiomes de la logique. En étant la théorie des conséquences logiques, la logique est en même temps la théorie de toutes théories, parce que les théorèmes d'une théorie sont toujours les conséquences logiques de ses axiomes et de ses définitions. Les principes logiques portent des fruits à chaque fois qu'ils nous aident à bien raisonner et à trouver les théorèmes des bonnes théories.
Les mathématiques sont la science de tout ce qui est logiquement possible. Une théorie mathématique est un dispositif d'observation de mondes logiquement possibles. Les mathématiques sont comme un polycosmoscope, un instrument d'observation de tous les univers logiquement possibles. Les principes mathématiques portent des fruits à chaque fois qu'ils nous donnent un bon savoir sur ce qui est logiquement possible, y compris le monde actuel, parce que ce qui est actuel est possible.
On observe la vérité des principes logiques et mathématiques en observant qu'ils sont vrais par définition. Pour le savoir purement théorique, logique ou mathématique, tout est vrai par définition. Les définitions sont vraies par définition des concepts définis. Les axiomes sont vrais par définition des concepts fondamentaux, parce qu'ils sont les lois fondamentales qui déterminent le bon usage de ces concepts. Les vérités sur les mondes logiquement possibles sont vraies par définition de ces mondes, parce qu'elles sont des conséquences logiques de ces définitions.
L'éthique est le savoir sur le bien et le mal. Les principes éthiques portent des fruits quand ils nous montrent comment bien penser, bien agir et bien vivre. Ils définissent des idéaux. Ils sont vrais par définition d'un idéal, parce qu'ils font partie de la définition de cet idéal. Mais l'éthique n'est pas un savoir purement théorique, parce qu'on apprend par l'expérience si un idéal est bon ou non.
L'épistémologie est le savoir sur le savoir. Elle est fondamentalement un savoir éthique, parce que ses principes définissent un idéal du savoir rationnel. Les principes épistémologiques portent des fruits à chaque fois qu'ils nous montrent comment observer un bon savoir et l'acquérir ainsi. Ils sont vrais par définition de l'idéal du savoir. Mais on apprend par l'expérience que cet idéal nous rend capables d'acquérir tous les savoirs.
Le principe qu'on reconnaît les bons principes à leurs fruits est un critère d'observation des bons principes. Il porte des fruits à chaque fois qu'il nous aide à reconnaître les bons principes. Quand il est appliqué à lui-même, il conduit donc à l'observation qu'il est lui-même un bon principe.
On reconnaît le savoir à partir des bons principes avec lesquels il est produit. On reconnaît les bons principes à partir du savoir qui peut être produit avec eux. Cette approche est circulaire. Pour reconnaître les bons principes, il faut reconnaître le savoir et pour reconnaître le savoir il faut reconnaître les bons principes. Mais les bons principes ne sont pas les seules sources du savoir. Une théorie n'est pas seulement justifiée par les principes qui la fondent, elle est aussi justifiée par les observations de tous les phénomènes qu'elle explique.
La meilleure façon de penser est de mettre une vérité devant l'autre et de recommencer. C'est l'idéal cartésien du savoir. Il faut partir de vérités déjà connues et passer de vérité en vérité en respectant les règles du raisonnement logique. Les règles logiques garantissent qu'on passe toujours du vrai au vrai. Mais pour procéder ainsi il faut savoir que nos prémisses, les observations et les principes qu'on met au commencement de nos raisonnements, sont vraies. Or on ne sait pas toujours dès le commencement si nos principes sont bons. Puisqu'on reconnaît les bons principes à leurs fruits, il faut attendre la fin du travail pour reconnaître qu'ils sont vraiment bons. Au commencement ils sont seulement hypothétiques. La reconnaissance des bons principes n'est pas instantanée, elle résulte d'un long cheminement, parce qu'il faut laisser le temps aux principes de nous révéler leur vérité.
La théorie de tous les savoirs
[modifier | modifier le wikicode]L'épistémologie est le savoir sur le savoir. Elle est une théorie de tous les savoirs.
Une théorie du savoir doit être un dispositif d'observation du savoir. Or un savoir est toujours obtenu avec un bon dispositif d'observation. L'épistémologie doit donc être un bon dispositif d'observation de tous les bons dispositifs d'observation.
Le principe de l'observation des bons principes est qu'on les reconnaît à leurs fruits. Le principe de l'observation des bonnes observations des phénomènes est que la cohérence des observations indépendantes montre qu'elles sont de bonnes observations. Ces deux principes donnent les moyens de bien observer tous les bons dispositifs d'observation. Ils font donc de l'épistémologie ce qu'elle doit être, un bon dispositif d'observation de tous les bons dispositifs d'observation.
Le savoir sur le savoir est une condition nécessaire du savoir, parce qu'on acquiert un savoir en observant qu'il est un savoir.
L'épistémologie donne à tous les moyens de bien observer tous les savoirs et de les acquérir ainsi. Elle est comme un soleil pour tous les esprits. Elle éclaire toutes les vérités qui nous sont accessibles. Elle révèle tous les savoirs. Elle montre en pleine lumière tout ce qui peut être su.
"Comment une activité dont on ne saurait rendre raison saurait-elle être une connaissance sûre ?" (Platon, Le Banquet, 202a, traduit par Luc Brisson)
Le savoir sur le savoir donne les moyens de raisonner sur toutes les preuves. C'est pourquoi une bonne preuve si elle n'est pas un raisonnement peut toujours être mise sous la forme d'un bon raisonnement. Si elle est vraiment une bonne preuve, il doit y avoir un bon raisonnement qui prouve qu'elle est une bonne preuve. On peut alors la compléter pour en faire un raisonnement qui prouve la même conclusion : soit P une bonne preuve de A sans être un raisonnement. Pour tout X et tout Y, si X est une bonne preuve de Y alors Y. Donc si P est une bonne preuve de A alors A. Or P est une bonne preuve de A. Donc A.
Le savoir sur tous les savoirs ressemble à la conscience de soi, parce qu'il est un savoir de lui-même. On ne peut pas être conscient sans être conscient de soi. De même le savoir sur tous les savoirs ne peut pas être sans être un savoir de lui-même, parce qu'il doit être un savoir. L'épistémologie se reconnaît elle-même. Elle donne les moyens d'observer qu'elle est un savoir en même temps qu'elle donne les moyens d'observer tous les savoirs. Les bons principes de l'observation du savoir donnent les moyens d'observer tous les savoirs, y compris eux-mêmes.
L'existence d'un bon savoir sur le savoir, capable de se reconnaître lui-même, explique pourquoi on peut acquérir un savoir en même temps qu'on observe qu'il est un savoir. Soit T un bon dispositif d'observation du savoir capable d'observer qu'il est lui-même un bon dispositif d'observation. On acquiert un savoir S en observant S avec T. Or T est capable de se reconnaître lui-même. Donc S est observé avec T si et seulement si que S est observé avec T est observé avec T. Quand on observe S avec T, on sait en même temps que 'S est observé avec T' est observé avec T. Donc quand on sait que S, on sait en même temps qu'on sait que S.
Que des principes se justifient eux-mêmes ne suffit pas pour prouver qu'ils sont bons, parce que des mauvais principes peuvent conduire à mal observer qu'ils sont eux-mêmes de bons principes. Mais les principes de l'observation du savoir ne sont pas pour eux-mêmes leur ultime justification. Ils sont justifiés par tout le savoir qu'ils donnent les moyens d'acquérir.
Les bons principes définissent un idéal du savoir. Ils sont vrais de cet idéal par définition de l'idéal. Mais cette vérité par définition ne prouve pas que l'idéal est bon. On prouve qu'un idéal est bon en le réalisant. L'expérience de l'acquisition du savoir est la réalisation de l'idéal du savoir et la preuve ultime qu'il est un bon idéal défini avec des bons principes.
Un savoir est toujours justifié avec d'autres savoirs. La justification ultime d'un savoir est toujours son intégration dans le domaine de tous les savoirs.
La cohérence entre les observations, entre les principes et entre les principes et les observations est la justification ultime du savoir. L'unité de tous les savoirs révèle qu'ils sont tous des savoirs. La cohérence de toutes les vérités révèlent qu'elles sont toutes des vérités.
Un savoir est un bien pour un autre savoir lorsqu'il l'aide à être su. Si elles sont des savoirs, les prémisses d'un bon raisonnement sont des biens pour la conclusion. Un bon principe est un bien pour toutes ses conséquences. Celles-ci en retour sont des biens pour le bon principe, parce qu'elles aident à observer qu'il est un bon principe. Tous les savoirs sont unis par des principes communs, qui sont des biens pour tous les savoirs et pour lesquels tous les savoirs sont des biens. Donc tous les savoirs sont des biens les uns pour les autres. Il y a une unité universelle de tous les savoirs.
Que la cohérence de tous les savoirs est leur justification ultime n'est pas une raison pour nier l'existence de principes fondamentaux. Les concepts sont toujours déterminés avec les lois de leur attribution. Ces lois du bon usage des concepts sont des principes fondamentaux. Elles sont vraies par définition des concepts qu'elles déterminent, mais elles ne sont pas les justifications ultimes du savoir, parce qu'il faut montrer que ces vérités par définition conduisent à l'acquisition d'un bon savoir.
L'universalité des bons principes
[modifier | modifier le wikicode]« Seul ce qui est enfin parfaitement déterminé est à la fois exotérique, concevable, susceptible d'être appris et d'être la propriété de tous. La forme intelligible de la science est la voie vers elle qui est ouverte et offerte à tous et rendue la même pour tous, et parvenir par l'entendement au savoir raisonnable est la juste exigence de la conscience qui vient rejoindre la science. » (Hegel, Phénoménologie de l'esprit, Préface, p.XV, traduit par Jean-Pierre Lefebvre)
Dès que des bons principes sont reconnus, ils sont adoptés par tous ceux qui comprennent qu'ils rendent plus compétents, plus forts, plus lucides. S'ils sont vraiment bons, vraiment utiles, ils s'imposent naturellement à tous ceux à qui ils rendent service. En inventant ou en développant de bonnes théories avec de bons principes, on peut se rendre utile pour tous les esprits. Les fruits de la raison sont universels. Les bonnes observations, les bons principes et les bons raisonnements sont toujours bons pour tous les esprits. Si un esprit peut récolter les fruits de bons principes, alors tous les esprits peuvent récolter les mêmes fruits. Quand on cherche des bons principes, on cherche un bien pour tous les esprits, on met en pratique le grand principe de l'éthique, que le bien d'un esprit est de vivre pour le bien de tous les esprits. La raison est un bien pour tous les esprits. Si on défend, si on enseigne ou si on illustre la raison, on fait le bien pour tous les esprits.
Les grands principes nous révèlent la puissance de la raison. Ils donnent à tous les esprits les moyens d'acquérir tous les savoirs, de comprendre tous les esprits et de révéler tous les bienfaits de la raison. En apprenant ce que les grands principes nous enseignent, nous apprenons du même coup que nous pouvons penser pour le bien de tous les esprits. Être bon pour tous les esprits n'est pas un idéal inaccessible. C'est la réalité de la pensée rationnelle.
Que le bien d'un esprit est de vivre pour le bien de tous esprits conduit à un critère de reconnaissance de tous les savoirs, parce qu'une science ne peut pas être une science sans être un bien pour tous les esprits. En sachant que le savoir rationnel doit être un bien pour tous les esprits, nous avons le savoir fondamental qui donne les moyens de reconnaître tous les savoirs.
Que la raison est un bien pour tous les esprits a comme conséquence l'universalité de la critique. Quand on prétend offrir un savoir, toutes les objections doivent être accueillies. Un esprit est toujours en droit de faire partager son insatisfaction, parce qu'il est lui-même un critère de reconnaissance du bon savoir, parce que le bon savoir doit l'aider à bien penser et à bien vivre pour être vraiment bon. Une prétention à la science qui n'offre pas son hospitalité à toutes les critiques renie la science et la raison. Pas de science sans liberté critique. C'est une des règles les plus fondamentales du développement des sciences.
Pour qu'un savoir puisse être partagé, il faut qu'il puise seulement dans des ressources communes, accessibles à tous. On pourrait croire que c'est une limite très restrictive, qu'en se privant de ressources privées, on se prive du même coup du meilleur du savoir, mais c'est l'exact contraire qui est vrai. Nos intelligences sont les plus puissantes justement quand elles se limitent aux ressources communes. C'est en nous entraidant que nous découvrons le mieux le pouvoir de nos intelligences, que nous développons les meilleurs savoirs et que nous faisons vivre la raison.
Qu'est-ce qu'une explication ?
[modifier | modifier le wikicode]Les causes et les lois
[modifier | modifier le wikicode]Quand on sait que c'est, on ne veut pas seulement savoir que c'est, on veut aussi savoir pourquoi c'est. Mais y a-t-il un pourquoi ? Pourquoi y aurait-il un pourquoi ? Et pourquoi vouloir le connaître ?
Un ensemble de vérités atomiques détermine complètement un univers, un monde, une totalité, mais il ne dit pas pour autant toute la vérité sur ce monde. Même si on connaissait toutes les vérités atomiques de l'Univers on ne le connaîtrait pas très bien, parce qu'un ensemble de vérités atomiques est comme un savoir désintégré, qu'on a réduit à ses plus simples éléments. On veut plus et mieux que ce savoir en miettes, sans rime ni raison.
Dire pourquoi, c'est dire les causes.
"la connaissance du pourquoi, c'est à dire de la cause" (Aristote, Métaphysique A, 981a 30)
"ceux qui enseignent sont ceux qui, sur chaque sujet, énoncent les causes." (idem 982a 30)
Comment connaît-on les causes ? Y a-t-il vraiment des causes à connaître ?
Si X est une cause de Y, l'affirmation que X est toujours une cause de Y est toujours une loi. Pour connaître les causes, il faut connaître les lois. Une explication est toujours un raisonnement fondé sur des lois. On a donc besoin de connaître les lois pour donner les explications qui font le bon savoir.
Les causes ont des causes. Faut-il craindre une régression à l'infini quand on cherche les causes ?
L'explication de la nécessité ou de la possibilité ne conduit pas à une régression à l'infini, parce qu'on s'arrête à des lois fondamentales, à partir desquelles on explique toutes les autres. Avec les lois fondamentales, on peut expliquer toutes les possibilités et toutes les nécessités, parce qu'elles déterminent tout ce qui est possible et tout ce qui est nécessaire.
Les lois fondamentales sont les raisons d'être de tout ce qui est, même des lois fondamentales. On explique les lois fondamentales à partir d'autres lois fondamentales, et à partir d'elles-mêmes.
Pour expliquer le monde actuel, il faut d'abord expliquer pourquoi il est possible, en montrant qu'il est permis par les lois de la Nature. Mais ce n'est pas suffisant, parce que le monde actuel est contingent. Les lois de la Nature ne suffisent pas pour le déterminer. Elles n'interdisent pas qu'il puisse être autre que ce qu'il est.
On explique une contingence de la même façon qu'on explique une nécessité, en cherchant des conditions dont elle est une conséquence nécessaire, mais les conditions ne peuvent pas être toutes nécessaires, parce qu'une conséquence nécessaire de conditions nécessaires est elle aussi nécessaire. Une au moins des conditions doit être contingente. On explique toujours les contingences à partir d'autres contingences. Quand on explique les contingences, il y a donc nécessairement une régression à l'infini dans la recherche des causes. Les lois expliquent la fatalité, l'enchaînement nécessaire des contingences, depuis la nuit jusqu'à la fin des temps.
La raison : preuve ou explication ?
[modifier | modifier le wikicode]« il disait que l'opinion vraie accompagnée d'une raison (logos) est science, tandis que celle qui est dépourvue de raison est en dehors de la science; et ce dont il n'y a pas de raison n'est pas sachable - tel est le mot qu'il forgeait - tandis que ce qui en a une est sachable. » (Platon, Théétète 201d)
Dans la définition de la science donnée par Platon logos peut être traduit par raison, explication, justification ou preuve.
Une bonne preuve peut être aussi une bonne explication, parce qu'elle donne des raisons de ce qui est. On comprend un théorème quand on connaît sa preuve. La preuve est en même temps une explication parce qu'elle donne les conditions qui expliquent la vérité du théorème.
Une bonne explication peut être aussi une bonne preuve, si elle donne des conditions suffisantes pour prouver ce qui est expliqué. Mais preuve et explication sont orientées différemment. Une preuve cherche la certitude, autant qu'il est possible, alors qu'une explication cherche la clarté, en nous donnant les raisons de ce qui est. Une bonne explication doit nous éclairer, et parfois elle nous illumine.
Une bonne preuve peut ne pas être une bonne explication, si elle prouve la vérité de ce qui est sans donner les raisons fondamentales qui font qu'il est ce qu'il est. Une bonne explication peut ne pas être une bonne preuve, si elle donne les principales raisons de ce qui est, sans donner des raisons suffisantes pour prouver qu'il est.
L'explication de toutes les explications
[modifier | modifier le wikicode]« L’éternel mystère du monde est sa compréhensibilité. » (Albert Einstein, Physique et réalité, 1936)
Comprendre est toujours comprendre des explications. Inversement, une explication doit nous éclairer, donc nous aider à comprendre.
S'il n'y avait pas de loi, il n'y aurait pas de vérité des attributions, il n'y aurait donc pas de concept. S'il n'y avait pas de concept, il n'y aurait pas d'être, parce que pour être, il faut avoir des propriétés et des relations. Donc s'il n'y avait pas de loi, il n'y aurait pas d'être.
Il y a toujours des explications pour tout, parce qu'il n'y a pas d'être sans loi. Qu'il n'y a pas d'être sans loi est une loi qui explique l'existence de toute les explications de tous les êtres. On peut donc expliquer et comprendre pourquoi l'être peut toujours être expliqué et compris.
L'illumination par l'imagination
[modifier | modifier le wikicode]"Je comprends un être si je sais le fabriquer" (Fred Dretske, conférence à la bibliothèque de Lyon)
L'auteur d'une fiction est comme un démiurge, un créateur de monde. Il donne l'être par la parole. Il donne la vie à ses personnages en disant qu'ils sont et ce qu'ils sont.
Pour comprendre un être matériel, il faut savoir de quoi il est fait. On peut le fabriquer en imagination si on connaît la nature des constituants et leurs positions relatives, comme un ingénieur ou un architecte qui dessine les plans d'une construction. On peut déduire les lois du mouvement du système à partir des lois du mouvement des constituants. Si on connaît les lois du mouvement d'un être, on peut imaginer tous ses mouvements possibles, comme si on était un créateur de tous les mondes possibles dans lesquels il peut être .
On explique tous les êtres de l'Univers et l'Univers lui-même si on est capable de les fabriquer en imagination, donc de faire des modèles.
On comprend un concept quand on sait comment l'attribuer à tous les êtres possibles pour lesquels il est vrai. La connaissance des lois donne les moyens d'observer ainsi la présence du concept dans le monde actuel et dans tous les mondes possibles. C'est comme avoir fabriqué en imagination un détecteur du concept.
La connaissance des lois donne à l'imagination sa puissance. Quand on connait les lois, on peut imaginer tous les mondes possibles comme si on était leur créateur.
On explique une loi en montrant qu'elle est une conséquence de lois plus fondamentales. C'est comme imaginer qu'on est un législateur qui justifie toutes les lois à partir des plus fondamentales. Pour imaginer qu'on est un législateur, il faut connaître les lois de la législation, les lois des lois. Quand on connait les lois des lois, on est comme un législateur et un créateur de tous les mondes possibles.
Un savoir peut être plus ou moins bien su
[modifier | modifier le wikicode]Plusieurs raisons font qu'un savoir peut être plus ou moins bien su :
- Un dispositif producteur de vérité peut être plus ou moins bon.
- On peut savoir plus ou moins bien qu'un producteur de vérité est bon.
- On a parfois besoin du témoignage d'autrui pour savoir.
- Un savoir peut être plus ou moins bien expliqué.
- La production du savoir peut être plus ou moins bien expliquée.
- On peut savoir plus ou moins bien ce qu'est le savoir.
Le taux d'erreur d'un dispositif producteur de vérité peut être plus ou moins petit. Plus il est petit, meilleur est le dispositif et mieux les vérités qu'il produit sont sues.
La petitesse du taux d'erreur d'un dispositif producteur de vérité peut être plus ou moins bien sue. Mieux on sait que le taux d'erreur est petit, mieux le savoir est su.
On peut acquérir du savoir par témoignage si on sait que le témoin est fiable. Un témoin peut être plus ou moins fiable. On peut savoir plus ou moins bien qu'il est fiable. Un savoir est mieux su si on l'acquiert pas soi-même, sans avoir besoin du témoignage d'autrui.
Le critère de la faiblesse du taux d'erreur est nécessaire pour qu'un producteur de vérité soit bon. Est-il suffisant ?
Imaginez un oracle qui dit toujours la vérité. Il répond à des questions qui demandent un oui ou un non, et il ne se trompe jamais, dans son domaine de compétences, mais il ne prouve ou n'explique jamais rien. Nous savons par expérience qu'il ne se trompe jamais, mais nous ne savons pas pourquoi. Cela ressemble à un miracle. Est-ce qu'il suffit d'interroger un tel oracle pour savoir ?
Si on a vérifié que l'oracle ne se trompe jamais ou presque, alors il est un témoin fiable, et les réponses qu'il donne peuvent être considérées comme un savoir. Mais ce savoir n'est pas bien su, parce qu'il n'est pas expliqué, et parce que la production du savoir n'est pas expliquée non plus.
Un savoir est d'autant mieux su qu'il est mieux expliqué et que la production du savoir est mieux expliquée.
Nous avons des organes sensoriels et un cerveau avec lesquels nous produisons des observations vraies. Mais il faut être savant pour savoir que la perception sensorielle produit la vérité. Si on croit que nos perceptions produisent la vérité sans le savoir, avons-nous un savoir ?
Pour savoir, il faut savoir qu'on sait. Sans savoir sur le savoir, on peut pas savoir qu'on sait, et donc on peut pas savoir. Mais un peu de savoir sur le savoir peut suffire pour savoir : si je crois que je sais parce que j'ai bien vu, alors je sais et je sais que je sais, parce que ma capacité à reconnaître que j'ai bien vu, que de bonnes conditions d'observation ont été réunies, est un bon dispositif d'observation du savoir, même s'il n'est pas infaillible.
Mieux nous savons ce qu'est le savoir, mieux nous savons ce que nous savons.
Savoir sans être certain qu'on sait
[modifier | modifier le wikicode]On peut savoir sans être certain de ce qu'on sait, parce que nos méthodes d'acquisition du savoir ne sont pas toujours infaillibles, même si elles sont de bonnes méthodes. Un dispositif producteur de vérité peut être bon sans être infaillible.
Si on n'est pas certain de ce qu'on sait, on n'est pas non plus certain qu'on le sait. Donc on peut savoir sans être certain qu'on sait. On peut savoir sans en être certain qu'on sait ce qu'on sait sans en être certain.
On ne peut pas savoir sans savoir qu'on sait, mais on peut savoir sans être certain qu'on sait.
La certitude donne un sentiment de puissance, comme si nous n'avions besoin de personne d'autre que nous-mêmes pour savoir, comme si nous n'avions pas besoin de Dieu pour être puissant.
La certitude conduit à l'intolérance. Si j'avais un bon dispositif universel d'observation du savoir avec la garantie de la certitude, alors je pourrais exclure tout ce qui ne passe pas mon test d'observation du savoir. Tout candidat au savoir que je ne reconnaitrais pas serait automatiquement exclu.
Une communauté de producteurs de vérité, indépendants, qui se donnent les moyens de reconnaître les bons principes et les bons dispositifs d'observation, est un dispositif universel d'observation du savoir, mais elle ne conduit pas à la certitude et à l'intolérance. Au contraire, elle impose la loi de l'hospitalité : nous ne connaissons pas par avance tous les bons principes et toutes les bonnes méthodes d'observation, et nous ne pouvons pas les connaître. La science est nécessairement imprévisible. Nous ne pouvons pas savoir d'avance ce qu'elle deviendra et comment nous la reconnaîtrons. Nos principes d'observation du savoir sont universels mais en général, ils ne donnent pas de réponse rapide et certaine. Il faut laisser le temps aux principes, aux hypothèses, aux théories et même aux dispositifs d'observation, pour qu'ils portent leurs possibles fruits. En face d'une nouvelle hypothèse, nous avons le devoir de l'accueillir. Un candidat au savoir n'est pas exclu, il est invité à montrer ses preuves. La certitude et l'intolérance conduisent à l'ignorance parce qu'elles nous empêchent d'observer correctement le savoir. Sans un esprit d'hospitalité, disposé à laisser venir toutes les formes de vérité, et à leur donner les moyens de nous révéler tout ce qu'elles peuvent révéler, on est incapable de reconnaître le savoir, et donc incapable de savoir.
Internalisme et externalisme
[modifier | modifier le wikicode]Un savoir est internaliste si et seulement si on a conscience de toutes les conditions qui font qu'il est un savoir.
Un savoir est externaliste si et seulement si il n'est pas internaliste.
Un savoir internaliste est toujours certain et réfléchi, parce que toutes les conditions qui font qu'il est un savoir sont connues avec certitude.
Un savoir réfléchi n'est pas toujours internaliste. S'il est incertain, l'absence d'erreur lors de son acquisition est une condition qui fait qu'il est un savoir dont on n'a pas conscience. Un savoir réfléchi est externaliste quand on sait qu'on sait sans en être certain.
Le savoir purement théorique, logique ou mathématique est internaliste, parce que sa vérité ne dépend pas de conditions extérieures mais seulement de conditions que nous nous donnons.
Le savoir empirique est externaliste, parce que sa vérité dépend de conditions extérieures dont nous n'avons pas toujours conscience.
Références
[modifier | modifier le wikicode]Goldman, Alvin, Epistemology and Cognition (1986), Knowledge in a social world (1999)
Plantinga, Alvin, Warrant and proper function (1993)
Zagzebski, Linda, Virtues of the mind, an inquiry into the nature of virtue and the ethical foundations of knowledge (1996), The lesson of Gettier (in Borges, Rodrigo, de Almeida, Claudio and Klein, Peter D., Explaining knowledge: new essays on the Gettier problem' (2017)