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Nietzsche : Introduction à sa philosophie/Humain, trop humain/Des principes et des fins

Un livre de Wikilivres.
Humain, trop humain Friedrich Nietzsche II. Pour servir à l'histoire des sentimaux moraux

Cette première partie du livre compte 34 aphorismes. Elle porte sur les problèmes de la connaissance et de ses conséquences éthiques, ainsi que sur les erreurs de la métaphysique, et pose les fondements d'une réévaluation des sentiments et des idées humains (moraux, religieux, esthétiques, épistémologiques) d'après une science nouvelle, la philosophie historique.

§ 1. Chimie des idées et sentiments

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Le premier aphorisme de ce chapitre annonce le sujet du livre, sujet qui donne une explication du titre : la philosophie historique. Cette philosophie historique découle d'une réévaluation des problèmes philosophiques rendue possible par la réfutation de la métaphysique. En effet, la métaphysique explique l'origine et la nature de tous les concepts moraux, religieux, philosophiques, en y introduisant une division temporelle caractéristique qui leur attribue une valeur supranaturelle. Par exemple, la vérité, la raison, etc. auront une origine surnaturelle, cela veut dire qu'elles ne sont pas engendrées, autrement dit qu'elles sont éternelles, par opposition au caractère éphémère ou vain de l'erreur, des passions, etc.

Or, toute explication métaphysique étant écartée, la question se pose de savoir comment nous pouvons encore expliquer ces concepts, ces sentiments, etc. Par exemple, si la vérité n'est pas éternelle, quelle relation a-t-elle avec l'erreur ? La vérité, de ce point de vue, pourrait être une variété de l'erreur. Ce qui est ici écartée, ce sont les explications métaphysiques qui opposent par nature des concepts ou des comportements psychologiques. D'une manière générale, il faut comprendre comment certaines réalités naissent les unes des autres, la vérité de l'erreur, l'altruisme de l'égoïsme, etc.

Cela suppose de faire l'histoire de ces réalités, et d'en faire une analyse comparable à l'analyse chimique. Ceci démontre en particulier l'importance de la psychologie pour comprendre la genèse des valeurs humaine (par exemple, plus tard, dans Par-delà bien et mal, première partie, Nietzsche fera une psychologie des philosophes). Nietzsche énonce dès ce premier aphorisme ce que devrait être une méthode débarrassée de la perspective métaphysique :

  • l'observation morale scrupuleuse et fine ;
  • l'art de la nuance : la réalité est faite de degrés ;
  • la nécessité de formuler une théorie de la sublimation des instincts pour expliquer la nature de toutes les valeurs humaines.

C'est donc une question de méthode qui se pose. Mais il se pose alors immédiatement un autre problème : le caractère foncièrement inhumain d'une connaissance qui ne recourt plus aux explications humaines habituelles. Non seulement, par une telle méthode, les sentiments humains les plus nobles se trouvent analysés en passions jugées viles, mais on retire du même coup ce qu'il pouvait y avoir de consolateur dans la contemplation de la partie la plus haute, la plus morale de l'humanité, et dans la pensée de sa destinée supranaturelle. Tout ceci est supprimé d'un coup, et la vérité devient ainsi laide et repoussante.

Cette première partie est ainsi partagée à peu près en deux groupes d'aphorismes :

  • les aphorismes qui montrent les erreurs de la métaphysique ;
  • les aphorismes qui posent les questions méthodologiques et morales sur les conséquences de l'impossibilité d'une perspective métaphysique sur le monde.

Le point sans doute essentiel est que Nietzsche fait dès le début du livre entrer le temps dans le champ de la pensée. Il n'est plus question de se demander ce qui vaut éternellement, et de donner ainsi une valeur absolue à certaines réalités, mais de penser le monde d'un point de vue fini, celui de l'homme, c'est-à-dire d'un être vivant, donc mortel, qui ne sait en somme pas grand chose sur le monde qui l'entoure ni sur lui-même. Il y a là une certaine ressemblance avec la démarche socratique, qui nous appelle à la modestie. Nous verrons que cette perspective temporelle sur la finitude humaine entraîne une redéfinition complète du champ de la philosophie, en particulier une prise en considération de ces nombreux aspects de la vie humaine qui furent longtemps refoulés par la pensée éternelle (par exemple le rêve, dont l'interprétation a une place clé dans la méthode nietzschéenne).

À la fin de l'aphorisme, Nietzsche énonce les domaines qui doivent faire l'objet d'un nouvel examen ; ces domaines forment le plan du livre :

  • représentations et sentiments moraux, chapitre II
  • religieux, chapitre III
  • esthétiques, chapitre IV
  • basse et haute civilisation, chapitre VI
  • société, chapitre VII, VIII, IX
  • la solitude, chapitre X

Les trois premiers domaines sont donc la morale, la religion et l'art. Leur étude sera approfondie au fil des ans dans Aurore, le Gai Savoir, Généalogie de la morale, Crépuscule des idoles, etc. Nietzsche dégagera en effet les types de l'artiste (Wagner, l'artiste moderne) et de l'homme religieux (psychologie du prêtre dans la Généalogie), dont nous trouvons déjà les traits caractéristiques dans Humain, trop humain. Nous trouvons également déjà l'idée d'une double origine de la morale, idée qui sera l'objet de la généalogie.

Le domaine suivant, portant sur la société et la politique, conduit à l'élaboration d'une grande politique ; et la solitude est un thème lié au philosophe législateur qui réunit en lui plusieurs traits typiques de l'homme moral, artiste, religieux et politique.

Ainsi, la lecture scrupuleuse de Humain, trop humain donne une idée précise et développée de l'ensemble de la pensée de Nietzsche qui possède une unité et une continuité parfois occultées par le découpage en trois périodes de sa philosophie. Ce premier aphorisme nous donne à lui seul un plan relativement complet de toutes les œuvres de Nietzsche ; néanmoins, il faut garder à l'esprit qu'on ne trouve pas encore explicitement les grands concepts auxquels on réduit Nietzsche - Volonté de puissance, Éternel Retour, Surhomme.

§ 2. Péché originel des philosophes

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À l'analyse des sentiments et des idées qu'il propose, Nietzsche oppose le point de vue de tous les philosophes : ceux-ci décrivent l'homme comme une vérité éternelle. Pour répondre à la question de savoir ce qu'est l'homme, les philosophes analysent l'homme actuel, et pensent ainsi le connaître dans son ensemble, ce qui donnerait une clé pour la compréhension du monde en général : le monde est conçu comme originairement semblable à l'homme. Cette théorisation est ainsi une téléogie dont l'homme est le centre.

Cette méthode a quelques présupposés que Nietzsche souligne particulièrement :

  • l'essence de l'homme est éternelle ;
  • elle est immuable au sein du devenir ; l'homme est en quelque sorte autonome, il est une réalité indépendante des choses ;
  • l'homme est mesure (Nietzsche fait allusion à l'étymologie de ce mot) absolue des choses ; thèse que Nietzsche reprend en disant que l'homme est l'animal qui fixe des valeurs, en croyant à l'objectivité de ces valeurs.

Ces attributs traditionnels de l'essence de l'homme sont étonnants par leur démesure, car il montre qu'en réalité l'homme s'est pensé comme Dieu. L'homme s'est ainsi pensé comme un être atemporel, dont l'essence n'est pas touchée par le monde et le devenir.

La thèse opposée soutenue par Nietzsche introduit au contraire, comme nous l'avons signalé plus haut, le temps dans la connaissance que nous pouvons avoir de l'homme. Plus exactement, le temps est l'élément essentiel de cette connaissance. Nous ne pouvons pas sérieusement penser l'homme comme un être sans histoire, qui ne serait pas modifié en son fond de manière substantielle, dont l'existence n'aurait pas fondamentalement de dimension temporelle. La connaissance même que nous pouvons en avoir est soumise au devenir, au changement, au temps. Cette thèse a des conséquences qu'il s'agit d'établir correctement, et Humain, trop humain en est une étape importante qui sera largement poursuivie par toutes les œuvres suivantes de Nietzsche.

Une première étape consiste à modifier le vocabulaire de la philosophie, modification qui va également exprimer un changement dans le champ de déploiement de la pensée : en effet, la dimension historique de l'homme se traduit dans cette aphorisme par l'emploi de mots et d'expressions qui s'opposent au vocabulaire métaphysique : influence, modeler, événement, évolution humaine, résultat d'un devenir.

L'emploi de ces mots se fait dans les thèses suivantes :

  • d'une manière générale, l'homme est le résultat d'un devenir ;
  • ce devenir commence bien avant l'histoire connue, autrement dit nous ignorons totalement l'essentiel du devenir humain ;
  • l'histoire connue (à peine 4000 ans) présente une humanité relativement stable ;
  • les facultés humaines sont elles-mêmes un résultat ;
  • l'homme est influencé et modelé par la religion et la politique, parfois de manière très éphémère ;
  • il n'y a ni données éternelles ni vérités éternelles.

De là découle cette double conclusion : pour connaître l'homme, il faut établir une philosophie historique ; cette philosophie historique suppose de la modestie. En ce qui concerne la philosophie historique, il s'agit d'étudier l'être homme en tant que tel, c'est-à-dire selon deux axes :

  • en analysant les composants de ses sentiments et de ses idées ;
  • en décrivant leur histoire.

Cette méthode met particulièrement en valeur l'étude morale des hommes ; contrairement à la métaphysique qui étudie des réalités en apparence très éloignées de la réalité quotidienne de l'être humain, Nietzsche souhaite une science morale qui fasse l'observation de tous les petits courants de la vie (ce point est détaillé par exemple dans le Gai Savoir : le rythme des jours - fêtes, travail, repos - les problèmes de l'alimentation sur le moral, les conséquences de la vie en communauté, l'étude des différentes mœurs selon le travail, etc.).

Quant à la modestie, elle va être illustrée par Nietzsche dans l'aphorisme suivant avec le cas de la vérité.

§ 3. Estime des vérités discrètes

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Nietzsche a signalé dès le premier aphorisme la conséquence psychologique radicale de la réévaluation de l'humanité d'un point de vue historique. Sous une forme interrogative, il se demande en effet : faut-il être inhumain (alors que jusque là les philosophes furent trop humains) pour voir l'homme (ses sentiments et ses idées) et le monde (dénué de finalité) du point de vue de la philosophie historique ?

L'aphorisme trois apporte quelques précisions en abordant le problème de la vérité.

Pourtant, il y a ici un problème : s'il nous faut étudier l'homme d'un point de vue historique, celui qui l'étudie doit relativiser sa connaissance. En effet, Nietzsche vient de l'affirmer : il n'y a pas de vérité éternelle. Dès lors, peut-il y avoir des vérités discrètes ? Or, ici, au lieu de répondre à cette question qui vient naturellement à l'esprit, Nietzsche se dirige immédiatement vers une évaluation psychologique de la vérité. Ce sont d'autres aphorismes de cette même partie qui répondront à cette question du scepticisme de la connaissance liée à la question de la possibilité d'une véritable réfutation de la métaphysique.

Mais nous pouvons dire cependant que Nietzsche commence déjà à répondre à cette question, en purifiant le concept de vérité de ses dimensions psychologiques injustifiées. Autrement dit, il dégage la question de la vérité de ce qui empêchait d'en poser véritablement la question, et nous avertit implicitement : pour comprendre exactement la philosophie historique, il faut commencer par admettre que les qualités humaines de la vérité sont égarantes et obscurcissent le problème. Ainsi, avant d'en venir à la métaphysique proprement dite, le regard doit se purifier, la pensée doit être claire. Il faut désobstruer ce chemin pollué par l'histoire de la pensée (philosophique, religieuse, morale), chemin qui mène au problème en tant que tel.

Nietzsche commence par souligner le caractère modeste des vérités découvertes par une méthode rigoureuse. Ces vérités s'opposent aux conséquences psychologiques des erreurs humaines ; ces erreurs sont en effet :

  • éblouissantes, enthousiasmante ;
  • consolatrices et dispensatrices de bonheur ;
  • belles.

Ces qualités sont à rapprocher du platonisme : le désir du bien qui fait la passion philosophique en excitant la recherche des vrais réalités, l'éclat et la beauté de la vérité, des Idées éternelles, la perspective d'une vie meilleure pour les justes évoquée dans le Phédon, etc.

Par opposition, on comprend que les vérités que Nietzsche veut soutenir risques de paraître ternes, qu'elles n'existent vraisemblablement pas l'intérêt, et qu'elles ne soulèvent pas les masses ; mais elles sont aussi irritantes, laides et repoussantes, tragiques. Nietzsche rejettera néanmoins plus loin toutes ses qualifications parce ce ne sont jamais que des mystifications, qu'il s'agisse d'optimisme ou de pessimisme.

Ces qualifications ne pas en réalité l'essentiel de cet aphorisme, mais il s'agit plus fondamentalement de la modification du jugement à l'égard des vérités, modification qui est le résultat d'une spiritualisation et d'une plus grande intériorité des formes de notre vie.

À ce stade de la réflexion, Nietzsche énonce le mot de toute sa pensée : intériorité. C'est ici notre thèse interprétative : toute la philosophie de Nietzsche est centrée sur le progrès de l'intériorisation des activités humaines, intériorisation qui est un approfondissement de la vie de l'esprit, un enrichissement et embellissement de soi. Tout est alors résumé par cette formule : [...] combien un simple regard où brille l'esprit doit maintenant avoir pour nous tous plus de valeur que la plus belle proportion, que la plus sublime architecture.

L'homme est œuvre d'art, la plus sublime. La connaissance historique de l'homme proposée par Nietzsche va dans ce sens. Ainsi, paradoxalement, alors que les vérités discrètes sont d'abord jugées laides, par une plus grande intellectualisation l'homme devient lui-même :

  • de plus en plus beau (harmonie, éclat de l’œil intelligent), et même sublime (idée de grandeur, de noblesse, de force et de puissance) ;
  • de plus en plus profond et vaste (il faut s'assimiler toute la connaissance dira Nietzsche dans le Gai Savoir) ;
  • de plus en plus riche.

Ce processus est selon Nietzsche un enlaidissement aux yeux des époques antérieures.

§ 4. « Astrologie et choses apparentées »

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Référence du texte

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Le titre allemand est « Astrologie und Verwandtes », que l’on peut traduire par « Astrologie et choses apparentées ».[1]

Nietzsche y soutient, avec prudence, que les objets de l’émotion religieuse, morale et esthétique appartiennent peut-être seulement à la surface des choses. L’homme croit toucher, dans ces expériences, le « cœur du monde » ; mais il se trompe, parce qu’il confond la profondeur de ce qu’il ressent avec la profondeur de ce qui est. La comparaison avec l’astrologie sert à rendre visible cette illusion : de même que l’astrologue imagine que le ciel étoilé tourne autour du destin humain, l’homme moral suppose que ce qui lui tient le plus à cœur doit aussi être le cœur même des choses.

Analyse du titre

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Le titre « Astrologie et choses apparentées » est volontairement ironique. Nietzsche ne veut pas seulement ridiculiser une croyance ancienne ; il veut montrer que des croyances beaucoup plus nobles, plus respectées et plus intimes, sont parentes de l’astrologie. Le rapprochement est rude : la religion, la morale et l’esthétique sont rapprochées d’une pratique que la culture savante du XIXe siècle considère déjà comme dépassée. L’effet recherché est clair : ce que l’homme moderne juge puéril lorsqu’il le rencontre dans l’astrologie, il continue peut-être à le pratiquer sous des formes plus honorables.

L’astrologie repose ici sur une erreur d’échelle. Elle interprète le ciel entier en fonction du destin individuel. Elle suppose que les astres parlent de nous, que l’ordre cosmique a pour sens notre bonheur, notre malheur, notre naissance, notre caractère, notre avenir. Or Nietzsche affirme que l’homme moral commet une erreur analogue : il part de ce qui l’émeut le plus fortement, puis il conclut que cette émotion révèle l’essence du monde.

Le mot « apparentées » est donc important. La parenté ne porte pas sur le contenu des croyances, mais sur leur structure. L’astrologue, le croyant religieux, l’homme moral et l’homme qui sacralise l’art peuvent avoir des doctrines très différentes ; ils se ressemblent pourtant lorsqu’ils projettent leurs besoins sur la réalité et prennent l’intensité de leur émotion pour un indice de vérité.

Le problème central : confondre profondeur affective et vérité métaphysique

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La thèse de l’aphorisme peut se formuler simplement : une expérience peut être très profonde pour nous sans révéler la profondeur des choses. Nietzsche ne nie pas que la religion, la morale et l’art puissent bouleverser l’homme. Il dit au contraire qu’ils le rendent profondément heureux ou profondément malheureux. Mais cette profondeur est d’abord psychologique. Elle indique la force d’un besoin humain, non l’accès à l’être même du monde.

C’est ici que se joue la portée philosophique du texte. La métaphysique traditionnelle tend à valoriser ce qui paraît profond : le sacré, le bien, le beau, le tragique, le sublime. Nietzsche soupçonne cette profondeur d’être une illusion produite par l’affect. Parce qu’une expérience nous saisit, nous croyons qu’elle nous met en contact avec l’essentiel. Parce qu’une exigence morale nous semble absolue, nous croyons qu’elle est inscrite dans la structure même du monde. Parce qu’une œuvre nous élève ou nous dévaste, nous croyons qu’elle nous ouvre un accès privilégié au réel.

L’aphorisme oppose donc deux profondeurs. La première est celle du vécu : elle est incontestable comme fait psychologique. La seconde est celle de l’être : elle est précisément ce que Nietzsche refuse d’accorder sans examen. Le sentiment ne prouve pas l’essence. L’intensité ne prouve pas la vérité. La valeur vécue ne prouve pas l’ordre du monde.

La critique de l’anthropocentrisme

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L’attaque vise surtout l’anthropocentrisme. L’homme se place au centre de la réalité. Il croit que le monde doit répondre à ses inquiétudes, à ses valeurs, à ses espérances et à ses blessures. Ce geste est visible dans l’astrologie, mais Nietzsche le reconnaît aussi dans la morale. L’homme moral ne se contente pas de dire : « cela m’importe ». Il ajoute : « puisque cela m’importe, cela doit être l’essentiel ». Il transforme son centre affectif en centre ontologique.

La formule finale de l’aphorisme est particulièrement importante : l’homme moral suppose que ce qui lui tient essentiellement à cœur doit aussi être « l’essence et le cœur des choses ». Le jeu sur le mot « cœur » montre la projection. Le cœur humain devient, abusivement, le cœur du monde. L’homme ne découvre pas l’essence des choses ; il y installe ce qui lui importe.

Il ne s’agit pas seulement d’une erreur intellectuelle. Nietzsche parle de « fierté » ou d’orgueil. La croyance morale contient une forme de vanité : elle suppose que l’univers doit être proportionné à notre sérieux moral. L’homme se donne une importance cosmique. Il n’accepte pas que ses valeurs les plus intimes puissent n’avoir qu’une signification humaine, historique et psychologique.

Religion, morale, esthétique

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Nietzsche mentionne trois domaines : le religieux, le moral et l’esthétique. Leur réunion est significative. Dans ses premiers écrits, l’art, en particulier la tragédie grecque et la musique, semblait encore porter une puissance de révélation métaphysique. Dans l’aphorisme 4 de Humain, trop humain, l’esthétique est ramenée au même plan critique que la religion et la morale. Elle n’est plus un accès privilégié au fond de l’être ; elle devient un phénomène humain à analyser.

La religion est touchée parce qu’elle prétend souvent donner accès au sens ultime du monde. La morale l’est parce qu’elle transforme des valeurs humaines en ordre universel. L’esthétique l’est parce qu’elle peut faire passer l’émotion du beau ou du sublime pour une intuition de l’absolu. Dans les trois cas, Nietzsche ne nie pas l’expérience ; il en conteste l’interprétation métaphysique.

Cette critique ne signifie pas que religion, morale et art soient sans importance. L’erreur serait de lire l’aphorisme comme un simple mépris. Nietzsche dit plutôt que leur importance doit être comprise autrement : non comme révélation du « cœur du monde », mais comme symptôme de la vie humaine. Ils deviennent des documents sur l’homme, sur ses besoins, ses fiertés, ses peurs, ses puissances d’idéalisation.

La surface des choses

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La notion de « surface » ne doit pas être comprise trop vite. Dire que les objets religieux, moraux et esthétiques appartiennent à la surface des choses ne signifie pas simplement qu’ils sont insignifiants. La surface est le lieu où apparaissent les phénomènes humains, les formes, les interprétations, les affects. Elle n’est pas le néant. Elle est ce que nous pouvons observer, décrire, comparer, historiciser.

Nietzsche renverse ici une hiérarchie ancienne. La métaphysique méprise souvent la surface au profit du fond, de l’essence, de l’arrière-monde. Nietzsche, lui, apprend à regarder les surfaces avec patience. La surface n’est plus ce qu’il faut fuir ; elle devient ce qu’il faut savoir lire. Ce déplacement est essentiel pour comprendre la suite de son œuvre : les valeurs ne seront plus considérées comme des vérités tombées du ciel, mais comme des signes, des formations, des produits d’une histoire.

L’aphorisme prépare ainsi le geste généalogique. Lorsqu’une valeur se présente comme absolue, il faut demander d’où elle vient, ce qu’elle exprime, quel type d’homme elle suppose, quelle souffrance ou quelle puissance elle traduit. L’aphorisme 4 ne contient pas encore toute la méthode de la Généalogie de la morale, mais il en annonce déjà l’esprit : ramener les valeurs à leurs conditions humaines de formation.

La prudence du « probablement »

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L’aphorisme commence par « il est probable » — en allemand : « Es ist wahrscheinlich ». Cette prudence est capitale. Nietzsche ne remplace pas une métaphysique par une autre. Il ne prétend pas posséder à son tour le vrai « cœur du monde ». Il propose une hypothèse critique : il est plus raisonnable de penser que nos émotions religieuses, morales et esthétiques appartiennent à l’ordre humain et phénoménal que de les prendre immédiatement pour des révélations de l’essence.

Cette manière de procéder correspond à la « vertu de modestie » que Nietzsche associe, dans les aphorismes voisins, à la pensée historique et scientifique. Le philosophe doit renoncer à parler trop vite de l’éternel. Il doit apprendre à soupçonner les grands mots lorsqu’ils dissimulent des besoins humains. La modestie n’est pas ici une faiblesse ; elle est une discipline contre l’orgueil métaphysique.

Rapport avec l’esprit libre

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Le destinataire implicite de cet aphorisme est l’esprit libre. L’esprit libre n’est pas celui qui ne croit à rien par tempérament. Il est celui qui supporte de ne plus accorder immédiatement aux valeurs les plus chères un statut cosmique. Il accepte que ce qui émeut profondément l’homme puisse n’être que trop humain.

Cette liberté est difficile, car elle retire à l’homme une consolation majeure. Croire que le bien, le beau ou le sacré touchent le cœur du monde donne à la vie une garantie. Nietzsche retire cette garantie. Mais il ne retire pas toute valeur à la vie : il oblige seulement à ne plus confondre valeur humaine et vérité métaphysique.

La liberté de l’esprit consiste donc ici en une décentration. L’homme doit cesser de croire que le monde a été fait à la mesure de son cœur. Il doit apprendre à voir ses croyances comme des interprétations humaines. L’image de l’astrologie a précisément cette fonction pédagogique : elle nous fait sentir le ridicule d’une projection que nous continuons à pratiquer dans des domaines plus respectables.

Prolongements dans l’œuvre de Nietzsche

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La comparaison entre morale et astrologie revient plus tard chez Nietzsche. Dans un fragment de 1880, il écrit : « L’ordre moral du monde — une sorte d’astrologie ».[2] Dans Par-delà bien et mal, il rapproche encore la morale traditionnelle de l’astrologie et de l’alchimie, en les présentant comme des formes de préjugé et de pensée non scientifique.[3]

Le commentaire d’Andreas Urs Sommer sur Par-delà bien et mal éclaire rétrospectivement l’aphorisme 4 de Humain, trop humain. Il souligne que l’astrologie, l’alchimie, la morale et la philosophie dogmatique ont en commun de subordonner le monde à un désir humain d’ordre, de sens et de correspondance. Elles refusent une vue désintéressée du réel et supposent que le monde est organisé selon des catégories humaines.[4]

L’aphorisme 4 apparaît ainsi comme une première formulation concise d’un motif durable : la critique de la « moralisation » du monde. Ce que Nietzsche combat, ce n’est pas seulement telle ou telle morale, mais la tendance à faire du monde entier le miroir de nos jugements moraux.

Difficultés et limites de l’aphorisme

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L’aphorisme soulève cependant une difficulté. Nietzsche critique l’idée que nous touchions le cœur du monde, mais il continue d’utiliser les images du cœur et de la surface. On peut se demander si cette opposition ne conserve pas quelque chose du vocabulaire métaphysique qu’elle critique. Si Nietzsche affirme que la religion, la morale et l’art ne sont que surface, ne suppose-t-il pas encore qu’il y aurait un fond plus vrai ?

La réponse doit être nuancée. Nietzsche ne décrit pas ici positivement un fond ultime. Il utilise l’opposition entre surface et cœur pour retourner contre la métaphysique son propre langage. Son propos n’est pas : « je connais, moi, le véritable cœur du monde ». Il est plutôt : « rien ne nous autorise à prendre nos expériences les plus intenses pour une révélation de ce cœur ». La notion de surface sert donc moins à définir une ontologie qu’à produire une discipline du soupçon.

Une autre difficulté concerne la morale. Si l’homme moral projette ses valeurs sur le monde, faut-il conclure que toute morale est fausse ? L’aphorisme ne dit pas exactement cela. Il dit que la prétention métaphysique de la morale est suspecte. Une morale peut avoir une fonction humaine, sociale, psychologique ; elle peut organiser une forme de vie. Ce qui est contesté, c’est son droit à se présenter comme l’essence même des choses.

Portée philosophique

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La force de l’aphorisme tient à sa brièveté. En quelques lignes, Nietzsche déplace le problème de la vérité morale, religieuse et esthétique. Il ne demande pas d’abord : « ces croyances sont-elles nobles ? », ni même : « rendent-elles heureux ? ». Il demande : « de quel droit leur attribuons-nous une portée métaphysique ? »

L’aphorisme apprend donc à distinguer trois plans : l’intensité vécue, la signification humaine et la vérité du monde. Une croyance peut être intense sans être vraie. Elle peut être significative pour l’homme sans exprimer l’essence des choses. Elle peut avoir une grande puissance de formation sans posséder la valeur d’une révélation.

Cette distinction est l’un des gestes essentiels de la période dite « positiviste » ou « éclairée » de Nietzsche. Le mot « positiviste » doit toutefois être employé avec prudence : Nietzsche n’adhère pas simplement au modèle d’une science accumulant des faits. Il adopte plutôt une ascèse intellectuelle : ne pas gonfler nos expériences jusqu’à en faire des vérités cosmiques, ne pas prendre nos besoins pour des lois de l’être, ne pas transformer notre cœur en centre du monde.

§ 5. « Malentendu du rêve »

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Sens général de l’aphorisme

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La thèse centrale est simple, mais considérable : la métaphysique naît d’un malentendu portant sur le rêve. L’homme ancien aurait pris l’expérience onirique pour une connaissance. En rêvant, il voit des lieux, des êtres, des morts, parfois lui-même dans des situations impossibles. Il en conclut qu’il existe un autre monde, aussi réel que le monde de la veille. Le rêve devient ainsi la première preuve sensible d’un « ailleurs ».

Le point essentiel est que Nietzsche ne présente pas le rêve comme une révélation, mais comme une méprise. Ce n’est pas le rêve qui est métaphysique par lui-même ; c’est son interprétation primitive qui le devient. Le rêve est un fait psychophysiologique. La métaphysique naît lorsqu’on lui attribue une portée ontologique : au lieu de dire « j’ai rêvé d’un mort », on dit « le mort est réellement venu » ; au lieu de dire « mon cerveau a produit une image », on dit « mon âme a voyagé » ; au lieu de dire « j’ai vu une scène intérieure », on dit « j’ai accédé à un autre monde ».

L’aphorisme opère donc un renversement. Ce que la tradition religieuse ou métaphysique présente comme signe d’un au-delà est ramené à une erreur d’explication. Nietzsche ne réfute pas d’abord l’au-delà par un argument abstrait ; il cherche à raconter comment l’idée d’un au-delà a pu apparaître et se stabiliser.

La logique du « second monde réel »

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L’expression « second monde réel » est capitale. L’homme ne se contente pas d’imaginer un monde fictif ; il croit le connaître comme réel. Le rêve a cette puissance particulière : pendant que nous rêvons, ce qui apparaît semble se donner avec la force de la présence. Le rêve ne dit pas : « ceci est une représentation » ; il impose une scène comme si elle était vécue. C’est pourquoi il a pu servir de modèle à la croyance en un monde autre.

Nietzsche ne prétend pas que toutes les doctrines métaphysiques soient directement sorties d’un rêve particulier. Il formule une hypothèse généalogique plus générale : l’expérience du rêve aurait rendu possible la division du réel. Elle aurait fourni à l’humanité une première matrice de dualisme : monde visible et monde invisible, corps et âme, vivant et mort, ici-bas et au-delà.

Il faut donc comprendre la phrase « ici est l’origine de toute métaphysique » avec précision. Nietzsche ne veut pas dire que Platon, Kant ou Schopenhauer se réduisent immédiatement à une croyance naïve au rêve. Il veut dire que la structure fondamentale de la métaphysique, la division du monde en deux ordres, s’enracine dans une expérience ancienne où l’homme crut rencontrer un autre réel.

Rêve, âme et corps

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L’aphorisme rattache ensuite la distinction de l’âme et du corps à la plus ancienne interprétation du rêve. Cette idée est cohérente. Si le rêveur voit un mort, ou s’il se voit lui-même ailleurs que là où repose son corps, il peut supposer qu’un principe intérieur se détache du corps. Le rêve suggère alors l’existence d’un double : quelque chose de nous voyagerait pendant que le corps dort.

Nietzsche mentionne la « Seelenscheinleib », expression difficile que l’on peut rendre par « corps apparent de l’âme », « corps spectral de l’âme » ou « double corporel de l’âme ». L’idée est que l’âme n’est pas d’abord conçue comme une pure abstraction. Elle garde une apparence, une forme, une silhouette, parce qu’elle apparaît dans le rêve. Le rêve donne donc une quasi-corporéité à ce qui sera ensuite pensé comme spirituel.

Cette remarque est importante pour comprendre la méthode de Nietzsche. Il ne part pas d’un concept pur de l’âme. Il cherche les conditions imaginatives et sensibles qui ont rendu ce concept plausible. L’âme n’est pas née d’une démonstration philosophique ; elle serait issue d’une interprétation de certaines expériences : sommeil, rêve, apparition des morts, sentiment du double, hallucination, souvenir vivant des disparus.

Rêve et croyance aux morts

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La phrase finale de l’aphorisme donne l’exemple le plus fort : « Le mort continue à vivre, car il apparaît au vivant dans le rêve. » Nietzsche reconstitue ici un raisonnement élémentaire. La première prémisse est que ce qui apparaît dans le rêve est réel. La seconde est que les morts apparaissent dans le rêve. La conclusion est donc que les morts vivent encore.

Du point de vue moderne, ce raisonnement est fautif. Mais Nietzsche veut montrer qu’il a pu être puissant pendant des millénaires. Il ne s’agit pas d’une erreur occasionnelle, mais d’un schème durable d’interprétation. Le mort rêvé devient le signe d’une survie. De la survie du mort naît la foi aux esprits ; de la foi aux esprits peut naître, par amplification et organisation, la croyance aux dieux.

L’intérêt philosophique du passage tient à ce déplacement : la croyance en l’immortalité n’est pas traitée comme le résultat d’un besoin moral supérieur, mais comme l’effet d’une confusion ancienne entre apparition et réalité. La métaphysique ne naît pas dans la pureté de la raison ; elle naît dans une erreur perceptive et affective.

Le mot « malentendu »

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Le titre ne dit pas « mensonge du rêve », mais « malentendu du rêve ». Ce choix est significatif. Le rêve ne trompe pas volontairement. Il n’enseigne pas une fausse doctrine. C’est l’homme qui le comprend mal. Il prend une expérience interne pour une expérience externe, une image pour une présence, une représentation pour une preuve.

Cette nuance évite de réduire Nietzsche à une simple dénonciation. Le rêve a eu une fonction de formation. Il a donné à l’humanité une matière d’interprétation. Il a élargi l’imagination, nourri les récits, soutenu la mémoire des morts, peut-être même favorisé certaines formes d’art et de religion. Mais il a aussi installé une erreur durable : croire que le monde perçu dans le rêve est un second réel.

Le malentendu n’est donc pas seulement psychologique. Il devient culturel. Une erreur individuelle, répétée et confirmée par des récits collectifs, peut fonder des institutions, des cultes, des doctrines. L’aphorisme montre comment une petite erreur d’interprétation peut, à très longue durée, produire de grands édifices métaphysiques.

Rapport avec la « logique du rêve »

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L’aphorisme 13 du même chapitre prolonge directement cette analyse. Nietzsche y examine la manière dont le rêveur explique après coup ce qu’il éprouve. Un bruit extérieur, par exemple une cloche ou un coup de canon, est intégré au rêve comme si toute une scène antérieure l’avait causé. Le rêveur invente donc une cause après l’effet, puis croit à la vérité de cette cause. Nietzsche formule alors une comparaison essentielle : comme l’homme raisonne encore dans le rêve, l’humanité a longtemps raisonné à l’état de veille. La première cause venue suffisait à expliquer ce qui demandait explication, et cette cause passait pour vraie.[5]

Ce passage éclaire fortement l’aphorisme 5. Le rêve n’est pas seulement une source d’images ; il est aussi un laboratoire de raisonnements fautifs. Dans le rêve, l’esprit cherche une cause, mais il se contente d’une hypothèse rapide, affective, improvisée. Cette logique ancienne continue à travailler l’homme moderne. Elle montre que la raison humaine s’est développée à partir de formes primitives d’explication, et qu’elle garde en elle des habitudes très anciennes.

Nietzsche donne ainsi au rêve une valeur généalogique. Le rêve conserve en nous des états reculés de la culture humaine. Il n’est pas seulement un phénomène privé ; il est une survivance. Il permet de comprendre comment l’homme a autrefois expliqué le monde : par analogies immédiates, par personnifications, par causes imaginées après coup, par confusion entre impression et réalité.

Métaphysique et histoire des erreurs

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L’aphorisme 5 appartient à une critique plus large de la métaphysique comme histoire des erreurs devenues respectables. Dans le même chapitre, Nietzsche affirme que ce que nous appelons maintenant « le monde » résulte d’une quantité d’erreurs et de fantaisies accumulées au cours du développement des êtres organiques ; la science stricte ne nous en détache que lentement, mais elle peut éclairer l’histoire de la formation de ce monde comme représentation.[6]

Le rêve est l’une de ces erreurs fondatrices. Il ne s’agit pas d’une erreur purement théorique, aisément réfutable. Elle s’est mêlée aux affects les plus forts : peur des morts, désir de survie, besoin de consolation, étonnement devant le sommeil, incapacité à distinguer nettement l’image vécue de la réalité extérieure. Pour Nietzsche, la métaphysique a donc une profondeur historique, non parce qu’elle découvre la profondeur de l’être, mais parce qu’elle plonge ses racines dans les plus anciennes habitudes humaines.

L’expression « par de nombreux millénaires » est importante. Nietzsche insiste sur la durée. Une croyance n’a pas besoin d’être vraie pour devenir puissante ; il suffit qu’elle soit répétée, transmise, ritualisée, incorporée. La métaphysique est ainsi une ancienne erreur qui a reçu la dignité du vrai.

Rapport avec les fragments posthumes de 1875-1879

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Les fragments de la période 1875-1879 confirment que Nietzsche travaille alors à une critique historique des anciennes cultures. Dans un fragment du printemps-été 1875, il affirme que ce qui nous sépare définitivement de l’ancienne culture est que sa base nous est devenue caduque : foi aux esprits, culte religieux, enchantement de la nature. Il ajoute que la critique des Grecs est aussi une critique du christianisme, parce que cette base leur est commune.[7]

Ce fragment éclaire l’aphorisme 5. Le rêve n’est pas isolé : il appartient à tout un monde de croyances où les esprits, les morts, les forces naturelles et les puissances divines sont encore liés. Nietzsche voit dans ces croyances les fondements périssables des anciennes cultures. L’enjeu n’est pas seulement religieux ; il est culturel. Une culture entière peut reposer sur des représentations que la pensée historique et scientifique rend désormais intenables.

Dans le fragment suivant, Nietzsche formule même une tâche : montrer que toute culture repose sur des représentations devenues caduques.[8] L’aphorisme 5 accomplit cette tâche en miniature : il montre comment une représentation très ancienne, le rêve comme accès à un second monde, a pu porter des croyances majeures.

Ce qui change par rapport au jeune Nietzsche

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Le texte marque une distance nette par rapport aux écrits de jeunesse. Dans La naissance de la tragédie, Nietzsche accordait encore à l’art, au rêve apollinien et à l’ivresse dionysiaque une portée métaphysique. Dans Humain, trop humain, le rêve n’est plus un accès privilégié à un fond du monde ; il devient l’origine d’une illusion. Ce déplacement est considérable.

Il ne faut pourtant pas dire que Nietzsche cesse de s’intéresser au rêve. Il continue à y voir une puissance formatrice. Mais cette puissance est désormais expliquée de manière historique et psychologique, non métaphysique. Le rêve n’ouvre plus sur l’être ; il renseigne sur l’homme. Il ne révèle pas un arrière-monde ; il révèle la façon dont l’humanité a fabriqué l’idée d’un arrière-monde.

Cette transformation correspond à l’esprit général de Humain, trop humain. Nietzsche y préfère les explications sobres, génétiques, historiques, aux grandes intuitions métaphysiques. Il ne cherche plus à sauver le tragique par l’art ; il veut comprendre comment naissent les croyances qui donnent profondeur et consolation à la vie.

Le rêve n’est pas l’inconscient freudien

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Il faut éviter un contresens. Nietzsche ne propose pas ici une théorie psychanalytique du rêve. Il ne cherche pas à interpréter les rêves comme accomplissements de désir, ni à déchiffrer leurs symboles personnels. Son problème est plus ancien et plus culturel : comment l’humanité a-t-elle interprété le fait même de rêver ?

L’aphorisme porte donc moins sur le contenu particulier des rêves que sur leur statut. Ce qui importe n’est pas tel symbole onirique, mais la croyance que le rêve met en relation avec une autre réalité. Nietzsche ne demande pas : « que signifie ce rêve ? » Il demande : « pourquoi a-t-on cru que le rêve donnait accès à un autre monde ? »

Cette différence est essentielle. L’aphorisme relève d’une généalogie de la métaphysique, non d’une psychologie individuelle du rêve. Le rêve est envisagé comme fait anthropologique : une expérience commune qui a pu engendrer des croyances communes.

Une critique de la preuve par apparition

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L’aphorisme attaque implicitement une forme très ancienne de preuve : la preuve par apparition. Quelqu’un apparaît ; donc il existe. Le mort apparaît ; donc il vit encore. Une figure divine apparaît ; donc elle possède une réalité. Une scène onirique se donne avec force ; donc elle appartient à un monde réel.

Nietzsche montre que cette preuve repose sur une confusion entre présence vécue et existence objective. Ce qui est présent à la conscience n’est pas nécessairement présent dans le monde. Le rêve a pu masquer cette différence parce qu’il est vécu comme réalité au moment où il se produit.

La portée de cette critique dépasse le rêve. Beaucoup de croyances métaphysiques reposent sur le même passage abusif : de l’intensité de l’expérience à la réalité de son objet. L’homme éprouve fortement quelque chose ; il en conclut que l’objet correspondant existe. L’aphorisme 5 donne un modèle simple de cette erreur.

La dimension affective : les morts, la peur, la consolation

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Le texte est très bref et semble froid. Pourtant, son exemple final touche à une expérience affective très forte : le rapport aux morts. Rêver d’un disparu n’est pas une expérience neutre. Cela peut consoler, troubler, effrayer, donner l’impression d’un contact. Nietzsche sait que les croyances métaphysiques ne naissent pas seulement de raisonnements faux ; elles naissent aussi d’affects puissants.

C’est pourquoi la croyance à la survie des morts a pu être si durable. Elle ne répond pas seulement à une curiosité intellectuelle. Elle apaise ou organise l’angoisse devant la mort. Elle permet de maintenir un lien avec les disparus. Elle donne un sens aux apparitions nocturnes. Elle transforme le trouble du rêve en ordre religieux.

La force de Nietzsche est de ne pas se laisser impressionner par cette puissance affective. Il ne la nie pas ; il refuse seulement d’en faire une preuve. Le fait qu’une croyance console ne la rend pas vraie. Le fait qu’une apparition bouleverse ne prouve pas qu’elle vienne d’un autre monde.

La formule « probablement aussi du culte des dieux »

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Nietzsche est plus prudent lorsqu’il parle des dieux : il écrit que la croyance aux dieux vient « probablement » aussi de cette source. Cette prudence importe. Le lien entre rêve et foi aux esprits est direct : voir les morts en rêve semble expliquer la croyance à leur survie. Le lien entre rêve et dieux est plus indirect. Les dieux supposent des opérations supplémentaires : amplification des esprits, personnification des forces naturelles, organisation rituelle, transmission mythique, autorité sociale des prêtres et des poètes.

La prudence de Nietzsche renforce plutôt qu’elle n’affaiblit son argument. Il ne prétend pas expliquer tout le religieux par une cause unique. Il indique une origine possible, ou l’une des grandes conditions de possibilité de la métaphysique religieuse. Le rêve n’explique pas tout ; il rend pensable la division du monde et la survivance invisible.

Portée philosophique

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L’aphorisme a une portée philosophique considérable, car il transforme la question de la métaphysique. Au lieu de demander si l’âme, les esprits, les dieux ou l’au-delà existent, Nietzsche demande comment l’humanité a appris à poser de telles entités. Il substitue à la preuve métaphysique une enquête généalogique.

Ce déplacement est l’un des traits majeurs de la pensée nietzschéenne. Les doctrines les plus élevées ne sont pas prises d’abord comme des vérités possibles, mais comme des symptômes. Elles expriment une histoire, des peurs, des habitudes d’interprétation, des besoins de consolation, des erreurs incorporées. L’aphorisme 5 montre déjà cette méthode dans sa forme la plus concise.

Il en résulte une critique du dualisme. Le dualisme âme/corps, monde sensible/monde suprasensible, vie terrestre/vie posthume n’est pas présenté comme une découverte de la raison, mais comme le prolongement d’une ancienne interprétation du rêve. La métaphysique est ainsi reconduite à une scène très simple : un vivant rêve d’un mort et croit que ce mort vit encore.

Difficultés et limites de l’aphorisme

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L’aphorisme a aussi ses limites. Sa généalogie est très rapide. Nietzsche condense en quelques lignes une histoire immense : rêve, âme, esprits, dieux, métaphysique. Une telle condensation est philosophiquement suggestive, mais elle ne vaut pas comme démonstration historique complète. Les religions et les métaphysiques ont des origines multiples : rites funéraires, expériences de la nature, organisation sociale, langage, pouvoir politique, mémoire des ancêtres, peur, gratitude, domination sacerdotale, poésie. Le rêve est une source probable, non une explication suffisante de tout.

Il faut également lire avec prudence le vocabulaire de la « culture primitive ». Nietzsche parle depuis les catégories du XIXe siècle. Sa manière de distinguer cultures « grossières » et cultures supérieures appartient à un cadre historique daté. Pour un lecteur contemporain, cette terminologie doit être critiquée. Elle ne retire pas tout intérêt au diagnostic, mais elle impose de séparer l’intuition philosophique, la genèse des arrière-mondes à partir d’expériences mal comprises, des schémas évolutionnistes trop simples.

Une autre difficulté tient au mot « métaphysique ». Nietzsche l’emploie ici très largement. Il vise toute doctrine qui sépare le monde en deux ordres et donne au second la dignité du réel véritable. Mais toutes les métaphysiques ne se réduisent pas à la croyance aux esprits ou à l’immortalité. Certaines sont des constructions logiques, des théories de la substance, de la causalité ou de la vérité. L’aphorisme n’en donne pas une analyse complète ; il en vise le noyau imaginaire et affectif.

Ce qu’il faut retenir

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L’aphorisme 5 de Humain, trop humain I propose une généalogie du dualisme métaphysique. Le rêve aurait donné à l’homme l’expérience apparente d’un autre monde. De cette expérience mal comprise seraient sorties la distinction entre âme et corps, la croyance à un double de l’âme, la foi aux esprits, puis peut-être la croyance aux dieux.

Sa thèse la plus forte est que la métaphysique ne commence pas par une pensée pure, mais par une erreur d’interprétation. L’homme ne découvre pas l’au-delà ; il interprète mal le rêve. Il ne prouve pas l’immortalité ; il conclut trop vite de l’apparition des morts à leur survie. Il ne découvre pas l’âme ; il donne une réalité autonome au double imaginaire qui semble agir dans le rêve.

L’intérêt durable de cet aphorisme tient à sa méthode. Nietzsche apprend à chercher l’origine humaine des croyances qui se présentent comme surhumaines. Il ne se contente pas de nier ; il explique. La métaphysique apparaît alors comme un produit de l’histoire humaine, formé par le rêve, la peur, l’imagination, le besoin de causalité et la puissance des habitudes collectives. C’est pourquoi ce texte, malgré sa brièveté, est l’un des points importants du tournant critique de Humain, trop humain.

6. « L’esprit de la science est puissant dans la partie, non dans le tout »

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L’aphorisme 6 porte en allemand le titre suivant : « Der Geist der Wissenschaft im Theil, nicht im Ganzen mächtig », que l’on peut traduire par : « L’esprit de la science est puissant dans la partie, non dans le tout ».[9]

Le texte oppose deux manières de pratiquer ou de comprendre la science. Dans les domaines les plus restreints, la science est traitée de manière « purement objective » ou « strictement conforme aux choses » : le chercheur s’attache à un problème limité, sans demander d’abord quel profit existentiel, moral ou consolateur l’homme pourra en tirer. Mais dès que l’on considère les grandes sciences « comme un tout », la question du « pourquoi ? » et du « à quelle fin ? » réapparaît. Nietzsche précise que cette question est « fort peu objective » : elle ne vient pas de l’objet étudié, mais du besoin humain de donner une valeur à la connaissance.

L’aphorisme culmine dans une critique de la philosophie. Celle-ci, placée par Nietzsche au sommet de la pyramide du savoir, ne se contente pas d’étudier des objets particuliers. Elle demande quelle est l’utilité de la connaissance en général, puis elle cherche inconsciemment à lui attribuer « l’utilité la plus haute ». De là proviennent, selon Nietzsche, la métaphysique ambitieuse, le mépris des explications physiques jugées trop modestes, et la tendance de toute philosophie à devenir une « apologie de la connaissance ».[10]

Situation dans l’œuvre

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L’aphorisme suit immédiatement des textes qui expliquent l’origine de certaines croyances métaphysiques à partir de phénomènes humains ordinaires : l’astrologie, le rêve, la séparation de l’âme et du corps, la croyance aux esprits. Il précède des aphorismes qui prolongent directement son diagnostic. L’aphorisme 7 affirme que la philosophie s’est séparée de la science lorsqu’elle a demandé quelle connaissance rend l’homme le plus heureux ; l’aphorisme 8 dénonce l’interprétation « pneumatique » de la nature, c’est-à-dire la tendance à lire la nature comme un texte à double sens ; l’aphorisme 9 soutient que même si un monde métaphysique était possible, les raisons qui ont rendu ce monde précieux aux hommes relèvent de la passion, de l’erreur et de l’illusion de soi.[11] L’aphorisme 6 forme donc un pivot : il passe de la généalogie des croyances à la critique de la philosophie comme besoin de signification.

Explication détaillée

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Nietzsche ne dit pas que l’esprit scientifique serait faible ; il dit qu’il est puissant « dans la partie », mais non « dans le tout ». Cette formule signifie que la science devient forte lorsqu’elle renonce aux grands effets de totalité. La recherche exacte gagne en rigueur lorsqu’elle accepte de ne porter que sur des objets déterminés. Elle ne promet ni salut, ni sagesse universelle, ni réconciliation de l’homme avec l’existence. Elle veut savoir ce qui est, non garantir que ce savoir soit finalement bon pour nous.

La « partie » désigne donc un champ limité, mais non un champ insignifiant. Pour Nietzsche, la petitesse apparente de l’objet est la condition de la probité. Les plus petites régions du savoir peuvent être traitées sans pathos, parce qu’elles n’exigent pas encore que l’homme y trouve le sens de son existence. La grandeur bruyante de la métaphysique est ici moins digne que la précision d’une explication physique, physiologique, philologique ou historique. Ce renversement est essentiel : les solutions modestes, que le philosophe traditionnel juge décevantes, sont précisément celles qui respectent le mieux l’esprit de la science.

La question du « à quoi bon ? » est, dans cet aphorisme, l’indice d’une reprise de possession humaine de la connaissance. Elle paraît légitime, car l’homme veut savoir si la connaissance sert la vie ; mais elle introduit déjà une attente intéressée. À partir du moment où le savoir doit prouver son utilité suprême, il n’est plus entièrement libre. Il est sommé de produire une justification. C’est pourquoi Nietzsche écrit que les grandes sciences, envisagées comme totalité, sont traitées de manière moins impersonnelle que leurs parties. La science cesse alors d’être pure recherche ; elle devient réponse à une demande de valeur.

La philosophie est le cas extrême de ce mouvement. En se plaçant au sommet de la pyramide du savoir, elle prétend embrasser le tout. Mais cette position la rend vulnérable à la plus grande illusion : croire que la connaissance doit avoir pour la vie la plus haute utilité. Sous l’apparence d’un discours sur la vérité, la philosophie défend alors l’importance de sa propre activité. Elle devient une apologie de la connaissance, c’est-à-dire une justification de la connaissance par celui qui vit de connaître.

Nietzsche ne reproche pas seulement aux philosophes d’avoir produit des erreurs. Il leur reproche d’avoir donné à leurs erreurs une fonction d’élévation. La métaphysique « haut volante » naît du désir que la connaissance soit profonde, décisive, indispensable. Elle préfère les hypothèses grandioses aux explications physiques parce que celles-ci paraissent trop pauvres pour satisfaire l’exigence humaine de signification. Or cette pauvreté apparente est, pour Nietzsche, leur force : elles expliquent davantage en promettant moins.

Le passage où Nietzsche rapproche la philosophie de l’art est particulièrement important. La philosophie « veut ce que veut l’art » : donner à la vie et à l’action autant de profondeur et de signification que possible. La formule n’est pas un simple reproche esthétique. Elle signifie que la philosophie traditionnelle, même lorsqu’elle se présente comme pure recherche rationnelle, conserve une fonction poétique : elle intensifie l’existence, elle l’interprète, elle la rend plus habitable. Mais cette puissance d’approfondissement se paie d’une perte de probité scientifique. La philosophie ressemble à l’art lorsqu’elle donne du sens ; la science, dans ses domaines particuliers, se distingue d’elle lorsqu’elle cherche seulement la connaissance, « quoi qu’il en résulte ».

La dernière phrase est l’une des plus fortes de l’aphorisme : les philosophes sont « tyrannisés par la logique », et la logique est « par essence optimisme ». Cette thèse ne signifie pas que tout raisonnement logique soit faux. Elle signifie plutôt que la logique porte avec elle une confiance : confiance dans l’intelligibilité du réel, dans la valeur de l’ordre, dans la puissance du connaître, dans l’idée qu’un monde pensable est aussi, d’une certaine façon, un monde justifiable. La logique devient optimisme lorsqu’elle fait croire que le réel doit répondre aux exigences de la pensée et que la connaissance est nécessairement bénéfique.

Cette formule reprend, en la transformant, un thème déjà présent dans La Naissance de la tragédie. Nietzsche y parlait du « puissant délire » de la science et de « l’optimisme caché dans l’essence de la logique » ; le commentaire de Jochen Schmidt souligne que cette critique du lien entre logique, connaissance et optimisme s’inscrit alors dans la polémique contre le socratisme et dans l’héritage de Schopenhauer.[12] Dans Humain, trop humain, la perspective a changé. Nietzsche ne demande plus à l’art tragique de sauver l’homme de la science. Il défend désormais les sciences particulières contre la philosophie, c’est-à-dire contre la tendance à faire de la connaissance une consolation globale.

Portée philosophique

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L’aphorisme 6 formule une critique de la philosophie par la méthode. Nietzsche ne réfute pas ici une doctrine métaphysique particulière ; il analyse le besoin qui conduit presque toute philosophie à la métaphysique. Ce besoin tient à la demande de signification. L’homme ne veut pas seulement connaître : il veut que la connaissance ait du poids, qu’elle confère à l’existence une profondeur et qu’elle justifie la valeur de celui qui connaît. La métaphysique naît lorsque ce désir de valeur s’introduit dans la recherche.

La portée du texte est donc double. D’un côté, Nietzsche promeut une discipline scientifique : se limiter, fragmenter les problèmes, refuser les grandes totalisations, préférer les explications modestes aux constructions sublimes. De l’autre, il prépare une critique généalogique de la philosophie : derrière l’amour de la vérité, il faut chercher les besoins, les intérêts, les espérances et les stratégies d’autojustification qui donnent forme aux doctrines.

Cette critique touche aussi l’idée même de système. Le système philosophique promet une vue d’ensemble, mais Nietzsche soupçonne que cette vue d’ensemble exprime moins la structure du réel que le besoin du philosophe de donner à son activité la dignité la plus haute. La science dans la partie renonce au système comme consolation ; elle accepte de ne pas savoir encore ce que vaut le tout. Une telle abstinence est difficile, car elle frustre le désir humain de grandeur. C’est pourquoi Nietzsche associe l’esprit scientifique à une forme de sobriété.

L’aphorisme a également une portée critique contre le positivisme simpliste. Nietzsche ne dit pas : remplaçons la philosophie par la science comme nouvelle foi totale. Une telle conclusion reconduirait exactement ce qu’il critique : la transformation du savoir en valeur suprême. Ce qu’il faut préserver, c’est l’esprit scientifique dans son exercice local, expérimental, impersonnel. Dès que la science devient vision du monde, elle risque de reprendre la fonction ancienne de la métaphysique.

Commentaire interprétatif

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Cet aphorisme est bref, mais il touche un point central de la pensée de Nietzsche : la vérité ne devient pas plus vraie parce qu’elle paraît utile, profonde ou nécessaire à la vie. Il faut donc séparer deux questions que la philosophie a souvent confondues : que pouvons-nous connaître ? et pourquoi voulons-nous que cette connaissance ait une valeur suprême ? La première question relève de l’enquête ; la seconde relève de la psychologie et de la généalogie.

Le texte invite à une ascèse intellectuelle. Il faut apprendre à supporter les explications qui diminuent le prestige de nos croyances. La « physique » mentionnée par Nietzsche ne désigne pas seulement une discipline particulière ; elle représente toute explication qui ramène un phénomène à des causes naturelles, historiques ou humaines, au lieu de lui prêter une signification supérieure. Le philosophe métaphysicien craint ces explications parce qu’elles retirent aux choses leur profondeur apparente. Le libre esprit les accueille parce qu’elles libèrent la connaissance du besoin de grandeur.

Il serait pourtant inexact de conclure que Nietzsche oppose simplement la science, bonne, à la philosophie, mauvaise. La philosophie reste nécessaire comme diagnostic des valeurs, comme critique des illusions et comme interrogation sur les conditions humaines de la connaissance. Ce que Nietzsche vise, c’est la philosophie lorsqu’elle se fait défense intéressée de la connaissance, lorsqu’elle prétend savoir d’avance que connaître est le plus haut bien. Une philosophie fidèle à l’esprit scientifique devrait donc apprendre à se méfier d’elle-même : elle devrait examiner ses propres besoins de sens, ses propres enthousiasmes logiques, sa propre tendance à transformer la vérité en consolation.

L’aphorisme prépare ainsi une nouvelle figure du philosophe. Ce philosophe ne sera plus un fondateur de monde, ni un prêtre de la vérité, ni un artiste du sens total. Il sera plutôt un analyste des illusions de grandeur qui accompagnent la connaissance. Il devra descendre dans les petites choses, dans les causes modestes, dans les explications qui n’embellissent pas. La vraie probité ne consiste pas à donner à la vie le plus de profondeur possible, mais à ne pas confondre notre besoin de profondeur avec la vérité des choses.

L’aphorisme 6 de Humain, trop humain I est l’un des textes où Nietzsche expose le plus nettement la rupture du libre esprit avec la métaphysique. La science est forte lorsqu’elle accepte la limitation de ses objets ; elle s’affaiblit lorsqu’elle cherche à se justifier comme totalité. La philosophie, parce qu’elle demande l’utilité suprême de la connaissance, tend à devenir une apologie d’elle-même. Elle veut donner au savoir une profondeur comparable à celle de l’art, alors que l’esprit scientifique cherche la connaissance sans lui imposer d’avance une fonction consolatrice.

La leçon de l’aphorisme est donc une leçon de probité : ne pas demander à la vérité de nous rassurer sur sa valeur ; ne pas préférer les grands édifices métaphysiques aux petites explications vérifiables ; ne pas confondre la puissance de la logique avec une garantie que le réel soit ordonné pour notre bien. Nietzsche ne détruit pas la connaissance : il la délivre de l’obligation d’être une consolation.

Origine et nature des erreurs de la métaphysique

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Ce problème capital pour la suite est abordé en 2, 4, 5, 7, 8, 9, 10, 11, etc.

Pourquoi des explications métaphysiques ?

  • le langage comme pseudo-science


L'interprétation du rêve

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Dans l'ensemble de l'œuvre de Nietzsche, le rêve a une place importante et multiforme. Dans cette première partie de Humain, trop humain, le rêve est l'objet des aphorismes 5, 12 et 13.

L'aphorisme 13 présente une explication psychologique du rêve, appuyée par des aspects physiologiques. L'aphorisme 12 a une importance particulière, car il porte sur les différentes strates affectives et cognitives de l'homme qui justifient l'approche historique de l'homme proposée par Nietzsche dans le l'aphorisme 1. Enfin, l'aphorisme 5 montre que le rêve a rendu possible l'idée d'une seconde réalité.

On remarque d'emblée que l'analyse du rêve recoupe toutes les analyses de la métaphysique ; bien plus, l'interprétation du rêve est une explication intégrale (conditions de possibilités, raisonnements logiques, fonction fabulatrice, etc.) de la pensée métaphysique et de toutes les inventions de l'esprit humain. Mais cette interprétation a également une dimension morale de première importante. Nous allons analyser à présent l'ensemble de ces dimensions.

Réévaluer le problème de la connaissance

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  • la place de l'illogique
  • la nécessité de l'erreur

Le problème de la finalité de la connaissance

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  • la philosophie est-elle tragique ?
  1. Friedrich Nietzsche, Menschliches, Allzumenschliches I, aph. 4, dans Sämtliche Werke. Kritische Studienausgabe, éd. Giorgio Colli et Mazzino Montinari, t. 2, Berlin/New York, De Gruyter, 1988, p. 26-27.
  2. Friedrich Nietzsche, fragment posthume 6[242] de 1880, KSA 9, p. 261.
  3. Friedrich Nietzsche, Jenseits von Gut und Böse, aph. 32, KSA 5, p. 51 ; voir aussi Andreas Urs Sommer, Kommentar zu Nietzsches Jenseits von Gut und Böse, Berlin/Boston, De Gruyter, 2016, p. 259-260.
  4. Andreas Urs Sommer, Kommentar zu Nietzsches Jenseits von Gut und Böse, Berlin/Boston, De Gruyter, 2016, p. 259-260 et p. 509-510.
  5. Friedrich Nietzsche, Menschliches, Allzumenschliches I, aph. 13, KSA 2, p. 33-34.
  6. Friedrich Nietzsche, Menschliches, Allzumenschliches I, aph. 16, KSA 2, p. 37-38.
  7. Friedrich Nietzsche, fragment posthume 5[156], printemps-été 1875, KSA 8, p. 83-84.
  8. Friedrich Nietzsche, fragment posthume 5[157], printemps-été 1875, KSA 8, p. 83-84.
  9. Friedrich Nietzsche, Menschliches, Allzumenschliches I, § 6, KSA 2, p. 27-28.
  10. Nietzsche, Menschliches, Allzumenschliches I, § 6, KSA 2, p. 28.
  11. Nietzsche, Menschliches, Allzumenschliches I, §§ 7-9, KSA 2, p. 28-30.
  12. Nietzsche, Die Geburt der Tragödie, § 15, KSA 1, p. 101 ; Jochen Schmidt, Kommentar zu Nietzsches Die Geburt der Tragödie, p. 289-304.