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Philosophie/Nietzsche/Crépuscule des idoles/La « raison » dans la philosophie

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Le chapitre précédant a montré en quoi l'équation raison = vertu = bonheur est pour Nietzsche une formule typique de la philosophie morale, et par quel type d'hommes elle est nécessairement formulée. Mais cette équation a également une place fondamentale dans l'histoire de la métaphysique occidentale. Le présent chapitre en examine le premier terme, la raison ; les autres aspects seront abordés plus loin.

Qu'est-ce qui caractérise le mieux les philosophes ? Nietzsche distingue deux traits typiques :

  • le point de vue adopté sur les idées : l'éternité ;
  • le renversement de la causalité naturelle.

Le premier trait caractéristique est donc, selon Nietzsche, le point de vue que les philosophes voudraient prendre sur les idées : c'est le point de vue de l'éternité. Dans cette perspective, ils considèrent le devenir, le changement, la mort, la croissance, etc. comme des réfutations, car ils ne croient qu'en l'Être :

« Ce qui est ne devient pas, ce qui devient n'est pas. »

Pourtant, si l'être est réalité et vérité, comment expliquer que nous ne le saisissions jamais ? À cette question cruciale, les philosophes répondent que ce sont les sens les coupables. Ce sont les sens qui nous trompent sur le monde vrai : la foi aux sens est une illusion et le corps n'est qu'une pitoyable idée fixe des sens.

Or il est évident pour Nietzsche que ce ne sont pas les sens qui nous trompent, mais l'usage que nous en faisons : c'est notre conception de la raison qui fait que nous faussons le témoignage des sens. Les sens ne mentent pas, car ils nous montrent le changement et l'impermanence, et c'est ce monde apparent qui est vrai ; le monde vrai des philosophes est un mensonge qu'on y ajoute.

Nietzsche passe alors à l'examen de l'autre idiosyncrasie des philosophes : confondre ce qui vient en premier et ce qui vient en dernier, i.e. le renversement de la causalité. Cette erreur consiste à placer les concepts de la raison au commencement de tout, car ces concepts étant considérés comme supérieur au monde des sens, ils ne sauraient en provenir. Il faut au contraire que ces concepts soient sans naissance, causa sui, car aucun d'eux n'a pu devenir. Mais toutes ces idées sont équivalentes en valeur et il ne doit pas y avoir de contradiction entre elles ; il faut donc encore qu'elles se trouvent réunies dans un être ultime, « Dieu », placé à l'origine comme en soi, comme réalité la plus réelle.

Mais d'où viennent ces abstractions ? Ce sont des préjugés de la raison qui nous conduisent à utiliser l'unité, l'identité, la substance, la causalité, l'être, etc. Ces préjugés s'expliquent par la métaphysique du langage qui constitue la raison. Le langage remonte en effet à des temps très anciens et reflète une mentalité fétichiste quant à la causalité des agents naturels. L'erreur originelle que véhicule le langage est donc l'erreur de la causalité de la volonté : cette idée est celle d'un agent qui agit, donc d'un moi, d'une substance, enfin : d'un être.

Ces catégories inscrites dans le langage sont devenues par la force des choses les catégories de la pensée, et les philosophes ont cru y trouver l'expression de notre origine supérieure du fait de leur certitude subjective.

La conclusion de Nietzsche sur l'ensemble de ces points est que nous serons toujours ramenés à l'idée de l'Être si nous donnons foi à cette raison du langage :

« oh, quelle horrible vieille trompeuse ! Je crains que nous ne puissions nous débarrasser de Dieu, parce que nous croyons encore à la grammaire... »