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Nietzsche : Introduction à sa philosophie/Crépuscule des idoles/La Morale en tant que manifestation contre nature

Un livre de Wikilivres.
Crépuscule des idoles
ou Comment on philosophe avec un marteau

Introduction : contexte et enjeux

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Cinquième des dix chapitres du Crépuscule des idoles, le chapitre « Moral als Widernatur » est traditionnellement rendu en français par « La morale en tant que manifestation contre nature », titre de la traduction d'Henri Albert ; on peut aussi le traduire, plus littéralement, « La morale comme contre-nature ». Il compte parmi les attaques les plus vigoureuses de Nietzsche contre la morale chrétienne. Composé de six aphorismes qui déploient une critique à la fois physiologique et psychologique, il porte le projet central des derniers écrits : la transmutation de toutes les valeurs (Umwerthung aller Werthe). Dans l'économie du livre, il fait suite à « Comment le "monde vrai" devint fable » et précède « Les quatre grandes erreurs ».

Plutôt qu'une critique logique ou strictement morale, Nietzsche y met en œuvre une méthode généalogique. Il ne demande pas si la morale chrétienne est vraie ou fausse, mais de quel type de vie elle est l'expression. Cette interrogation physiologique déplace le débat : Nietzsche n'évalue plus la morale comme vraie ou fausse, mais selon qu'elle sert ou contrarie les intérêts de la vie. Ce critère mobilise lui-même une norme, celle de la vie ascendante, et engage Nietzsche dans une difficulté que le chapitre travaille en sous-main et sur laquelle on reviendra.

Le commentaire qui suit épouse l'ordre des six aphorismes du chapitre. Ses intitulés restent thématiques et ne se superposent pas terme à terme au texte : le troisième aphorisme, le plus riche, demande d'être abordé en deux temps, les triomphes de la spiritualisation d'abord, la mise en cause de la « paix de l'âme » ensuite.

Section 1. Passions : entre destruction et spiritualisation

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Le dilemme de la passion

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Le premier aphorisme pose une distinction entre deux rapports aux passions. Nietzsche reconnaît que « toutes les passions ont un temps où elles ne sont que néfastes, où elles avilissent leurs victimes avec la lourdeur de la bêtise ». Mais il existe « une époque tardive, beaucoup plus tardive où elles se marient à l'esprit, où elles se "spiritualisent" ». La passion n'est donc pas mauvaise en elle-même ; elle possède une double temporalité. À l'état brut, elle peut nuire. Transformée, affinée, elle devient puissance créatrice.

Face à cette dualité, deux stratégies s'opposent. La première, que Nietzsche rattache au moralisme ancien, veut anéantir la passion elle-même. Elle trouve sa formule emblématique dans le « il faut tuer les passions » que Nietzsche écrit en français et prête à « tous les vieux monstres de la morale ». Le mot d'ordre est ancien : la mortification des passions (mortificatio passionum) plonge ses racines dans le stoïcisme et le néoplatonisme et se lit déjà dans l'Imitation de Jésus-Christ. On a parfois rattaché la formule au XVIIe siècle français, à la suite d'Émile Faguet ; mais Nietzsche ne la date pas ainsi, et la source exacte de sa tournure reste incertaine.[1]

Le Sermon sur la montagne, par Carl Bloch (1877) : Nietzsche y lit la formule la plus célèbre de l'extirpation des passions.

Le Sermon sur la montagne en fournit l'illustration la plus célèbre, à propos de la sexualité : « Si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le ». Nietzsche remarque avec ironie que « heureusement qu'aucun chrétien n'agit selon ce précepte ». La prescription devient absurde dans son application littérale, et cette absurdité dévoile celle du principe.[2]

L'image du dentiste

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Nietzsche cristallise sa critique par une métaphore médicale : « Nous n'admirons plus les dentistes qui arrachent les dents pour qu'elles ne fassent plus mal ». L'image dévoile l'irrationalité d'une thérapeutique qui supprime l'organe au lieu de le soigner. Détruire les passions et les désirs « seulement à cause de leur bêtise, et pour prévenir les suites désagréables de leur bêtise » nous apparaît désormais comme « une forme aiguë de la bêtise ». Le remède tue le patient.

La spiritualisation alternative

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L'historien Jacob Burckhardt, à qui Nietzsche emprunte la notion de spiritualisation de la passion.

La seconde attitude est la Vergeistigung der Passion, la spiritualisation de la passion. Le terme ne désigne pas un évanouissement de la passion ni sa simple négation, mais la transformation qualitative de l'énergie affective, son intégration à une vie consciente et créatrice. Nietzsche emprunte ce concept à Jacob Burckhardt, dont Die Cultur der Renaissance in Italien (1860, « La Civilisation de la Renaissance en Italie ») décrit comment la poésie amoureuse de la Renaissance élève la sensualité en une forme spiritualisée, qui cherche son expression la plus haute dans l'idée néoplatonicienne d'une unité première des âmes dans l'essence divine.[3]

Nietzsche reconnaît toutefois une limite historique : « On avouera d'autre part, avec quelque raison, que, sur le terrain où s'est développé le christianisme, l'idée d'une "spiritualisation de la passion" ne pouvait pas du tout être conçue ». Pourquoi cette impossibilité ? Parce que l'Église primitive « luttait, comme on sait, contre les "intelligents", au bénéfice des "pauvres d'esprit" ». Comment attendre d'une institution qui combat l'intelligence qu'elle conduise une « guerre intelligente contre la passion » ? Ce trait relève du diagnostic polémique de Nietzsche, et non d'une description neutre du christianisme des origines.

Le castratisme : pratique et philosophie

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L'Église a choisi une tout autre méthode : le castratisme. Nietzsche fait de ce terme une métaphore directrice, propre à ses derniers écrits, pour désigner l'extirpation de la sensualité érigée en thérapeutique. Le castratisme n'est pas qu'une pratique ou une image ; c'est une philosophie de la vie fondée sur l'amputation systématique.[4]

Nietzsche souligne : « Elle ne demande jamais : "Comment spiritualise, embellit et divinise-t-on un désir ?" — De tous temps elle a mis le poids de la discipline sur l'extermination — de la sensualité, de la fierté, du désir de dominer, de posséder et de se venger ». L'énumération révèle l'ampleur de cette répression : elle vise l'ensemble des passions vitales, sans exception.

Section 2. Le diagnostic de dégénérescence

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Qui recourt aux moyens radicaux ?

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Le deuxième aphorisme demande qui recourt réellement au castratisme. Réponse : « Le même remède, la castration et l'extirpation, est employé instinctivement dans la lutte contre le désir par ceux qui sont trop faibles de volonté, trop dégénérés pour pouvoir imposer une mesure à ce désir ».

L'abbé de Rancé (1626-1700), réformateur de La Trappe et initiateur de l'observance trappiste.

Nietzsche vise « ces natures qui ont besoin de la Trappe, pour parler en image (et sans image), d'une définitive déclaration de guerre, d'un abîme entre eux et la passion ». L'allusion à La Trappe renvoie à la stricte observance dont Armand Jean Le Bouthillier de Rancé (1626-1700) fut l'initiateur : non le fondateur de l'abbaye, antérieure de plusieurs siècles, mais le réformateur qui en fit le foyer de l'ordre trappiste, emblème de l'ascétisme le plus exigeant.[5] Ces individus, incapables de modération, n'ont qu'une ressource : la rupture entière. Le mot allemand Kluft (abîme) dit cette séparation mieux qu'une simple distance.

La dégénérescence comme incapacité

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Voici la formule centrale : « Ce ne sont que les dégénérés qui trouvent les moyens radicaux indispensables ». Et plus précisément : « la faiblesse de volonté, pour parler plus exactement, l'incapacité de ne point réagir contre une séduction n'est elle-même qu'une autre forme de la dégénérescence ».

La portée en est grande. Nietzsche renverse l'évaluation morale usuelle. N'être capable que de l'extrême, le tout ou rien, ne témoigne pas de la force mais de la faiblesse. La véritable puissance sait modérer, graduer, proportionner sa réaction à la séduction. Un corps fort résiste à l'excitation ; un organisme dégénéré y succombe et doit l'éliminer.

Un mot de méthode s'impose. « Dégénérescence », comme « décadence », appartient au vocabulaire médico-moral en vogue au XIXe siècle, que Nietzsche détourne à des fins polémiques. Ces termes nomment sa catégorie d'évaluation, l'opposition de la vie ascendante et de la vie déclinante, et non un diagnostic clinique neutre ; on les lira ici en ce sens.[6]

L'hostilité envers les sens comme symptôme

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« L'inimitié radicale, la haine à mort contre la sensualité est un symptôme grave : on a le droit de faire des suppositions sur l'état général d'un être à tel point excessif ». L'intensité même de la haine envers les passions devient l'indice d'un mal profond.

Nietzsche observe que « cette inimitié et cette haine atteignent d'ailleurs leur comble quand de pareilles natures ne possèdent plus assez de fermeté, même pour les cures radicales, même pour le renoncement au "démon" ». L'incapacité à tenir le vœu de castration rend la condamnation plus furieuse encore : c'est l'échec de l'ascétisme qui nourrit un ascétisme plus violent.

Qui prononce les paroles les plus venimeuses ?

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Nietzsche conclut par une observation sur l'origine du discours anti-sensuel : « Que l'on parcoure toute l'histoire des prêtres et des philosophes, y compris celle des artistes : ce ne sont pas les impuissants, pas les ascètes qui dirigent leurs flèches empoisonnées contre les sens, ce sont les ascètes impossibles, ceux qui auraient eu besoin d'être des ascètes ».

Saint Augustin, par Botticelli (1480) : dans le brouillon, Nietzsche désignait Augustin comme l'« ascète impossible » par excellence.

La formule est subtile. Les véritables ascètes s'accommodent de leur condition ; ce qui produit le discours le plus violent, c'est le désir réprimé avec rage. Le pire ennemi des passions est celui qui les subit le plus intensément et les combat avec fureur. Dans la première rédaction, Nietzsche nommait cet « ascète impossible » : Augustin ; et il identifiait le type dégénéré à « Schopenhauer dans son rapport à la sexualité », le brouillon de ces pages portant le titre « Schopenhauer und die Sinnlichkeit ». Ces deux noms ont disparu de la version imprimée.[7]

Section 3. Les triomphes du naturalisme : spiritualisation et agôn

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L'amour comme spiritualisation de la sensualité

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Le troisième aphorisme présente les réalisations positives de la Vergeistigung. Nietzsche énonce : « La spiritualisation de la sensualité s'appelle amour : elle est un grand triomphe sur le christianisme ». La perspective chrétienne s'en trouve inversée. Pour la tradition, l'amour reste suspect, entaché de sensualité. Pour Nietzsche, il est la transfiguration accomplie de la sensualité.

Cet amour-spiritualisation ne nie pas le corps, ne le transcende pas vers une sphère abstraite : il l'intègre à la conscience, à la tendresse, à la beauté. C'est ce que Burckhardt observe chez les poètes de la Renaissance, où la spiritualisation la plus fine de la passion procède de la sensualité la plus raffinée.

L'inimitié spiritualisée : l'agôn

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« L' inimitié est un autre triomphe de notre spiritualisation ». Celle-ci « consiste à comprendre profondément l'intérêt qu'il y a à avoir des ennemis : bref, à agir et à conclure inversement que l'on agissait et concluait autrefois ».

Nietzsche renverse ici la logique chrétienne. L'Église voulait « de tous temps l'anéantissement de ses ennemis » ; « nous autres, immoralistes et anti-chrétiens, nous voyons notre avantage à ce que l'Église subsiste ». La position n'a rien de cynique. Elle repose sur la reconnaissance que la force se forme dans le conflit, que l'excellence naît de la concurrence, que l'ennemi est nécessaire. On peut rapprocher cette valorisation de l'adversaire du modèle grec de l'agôn (ἀγών, la compétition réglée), même si Nietzsche insiste ici moins sur la joute elle-même que sur la conservation de l'ennemi et la fécondité de l'opposition.

La politique et la grande politique

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Cette spiritualisation s'étend au domaine politique : « Dans les choses politiques, l'inimitié est devenue maintenant aussi plus intellectuelle, plus sage, plus réfléchie, plus modérée ». Chaque parti voit « un intérêt de conservation de soi à ne pas laisser s'épuiser le parti adverse ». La destruction de l'adversaire entraînerait l'affaiblissement de soi-même.

Il en va de même pour la « grande politique ». « Une nouvelle création, par exemple le nouvel Empire, a plus besoin d'ennemis que d'amis : ce n'est que par le contraste qu'elle commence à se sentir nécessaire, à devenir nécessaire ». L'ennemi n'est donc pas un obstacle externe, mais une condition de l'affirmation de soi.

L'ennemi intérieur et la fécondité

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« Nous ne nous comportons pas autrement à l'égard de l'"ennemi intérieur" : là aussi nous avons spiritualisé l'inimitié, là aussi nous avons compris sa valeur ». On n'est « fécond qu'à ce prix-là qu'on est riche en opposition » ; on ne reste « jeune qu'à condition que l'âme ne se repose pas, que l'âme ne demande pas la paix ».

Ces remarques contredisent l'idéal ascétique de tranquillité. La vraie jeunesse n'est pas l'ataraxie (absence de trouble), mais la vitalité conflictuelle. La fécondité naît de tensions internes maintenues dans un équilibre dynamique.

La paix de l'âme : fin du troisième aphorisme

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Le rejet de la quiétude morale

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Toujours au sein du troisième aphorisme, Nietzsche en vient à l'idéal de la « paix de l'âme ». « Rien n'est devenu plus étranger pour nous que ce qui faisait autrefois l'objet des désirs, la "paix de l'âme" que souhaitaient les chrétiens ». Le jugement est tranché : cet idéal, autrefois valorisé, devient répugnant. « Rien n'est moins l'objet de notre envie que le bétail moral et le bonheur gras de la conscience tranquille ».

L'image du « bétail moral » dit le mépris de Nietzsche pour une moralité bornée, ruminante, satisfaite d'elle-même. Cette paix n'est pas l'apaisement du guerrier après la victoire, mais la stupeur de la bête endormie.

Grande vie et guerre

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« On a renoncé à la grande vie lorsqu'on renonce à la guerre ». La formule est provocante. Elle affirme que la grandeur vitale suppose un état de lutte, de tension créatrice. La paix définitive serait la mort, ou plutôt la vie diminuée.

Les masques de la paix de l'âme

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Nietzsche énumère ensuite les réalités souvent masquées par l'expression « paix de l'âme » :

  • Le doux rayonnement d'une animalité riche dans le domaine moral ou religieux
  • Le commencement de la fatigue, la première ombre que jette le soir
  • Un signe que l'air est humide, que le vent du sud va souffler (métaphore climatique)
  • La reconnaissance involontaire pour une bonne digestion (l'apaisement physiologique travesti en état moral)
  • L'accalmie chez le convalescent qui recommence à prendre goût à toute chose et qui attend
  • L'état qui suit une forte satisfaction de notre passion dominante, le bien-être d'une rare satiété
  • La caducité de notre volonté, de nos désirs, de nos vices
  • La paresse que la vanité pousse à se parer de moralité
  • La venue d'une certitude, même d'une terrible certitude
  • L'expression de la maturité et de la maîtrise, au milieu de l'activité, du travail, de la production, du vouloir, la respiration tranquille quand la « liberté de la volonté » est atteinte

Cette énumération minutieuse montre que « paix de l'âme » recouvre une multiplicité de réalités biologiques, psychologiques et morales qu'il convient de distinguer plutôt que de confondre sous une formule creuse.

L'auto-référence

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L'aphorisme se clôt sur une remarque réflexive : « Crépuscule des idoles : qui sait ? peut-être est-ce là aussi une sorte de "paix de l'âme"… ». Nietzsche suggère avec ironie que son propre livre pourrait passer pour une forme de cette paix : celle qui suit un combat mené à son terme, satisfaction apaisée après l'exercice de la critique.[8]

Section 4. Le naturalisme moral : formulation du principe

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La formulation centrale

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Le quatrième aphorisme présente le « principe » nietzschéen sous forme de formule : « Tout naturalisme dans la morale, c'est-à-dire toute saine morale, est dominée par l'instinct de vie, — un commandement de la vie quelconque est rempli par un canon déterminé d'"ordres" et de "défenses", une entrave ou une inimitié quelconque, sur le domaine vital, est ainsi mise de côté ».

Ce « naturalisme moral » ne signifie pas l'absence de normes, mais l'ancrage de celles-ci dans l'impératif vital. La morale saine n'est pas celle qui obéit à des principes abstraits, mais celle qui organise l'existence en fonction de l'amplification de la vie. Elle prescrit certaines actions parce qu'elles favorisent la vitalité ; elle en interdit d'autres parce qu'elles l'appauvrissent.

La morale antinaturelle

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« La morale antinaturelle, c'est-à-dire toute morale qui jusqu'à présent a été enseignée, vénérée et prêchée, se dirige, au contraire, précisément contre les instincts vitaux —, elle est une condamnation, tantôt secrète, tantôt bruyante et effrontée, de ces instincts ». Cette morale s'oppose directement à ce qui constitue l'énergie vitale.

C'est la morale contre-nature elle-même qui parle lorsqu'elle reprend la formule proverbiale « Gott sieht das Herz an » (« Dieu regarde le cœur », écho de Luc 16, 15) : en la prononçant, elle dit non aux aspirations les plus basses comme les plus hautes de la vie et fait de Dieu l'« ennemi de la vie ». Sa cible n'est pas tel acte extérieur, mais la disposition intérieure, l'instinct lui-même, qu'elle condamne en son principe.[9]

Les figures du néant

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Deux formules lapidaires synthétisent le diagnostic :

« Le saint qui plaît à Dieu, c'est le castrat idéal. »
« La vie prend fin là où commence le "Royaume de Dieu" (Reich Gottes). »

Ces deux énoncés dépeignent un renversement entier : ce que Dieu valorise, la sainteté, c'est l'émasculation de la vie ; et l'ordre divin commence là même où la vie terrestre s'achève. Le christianisme n'est donc pas seulement hostile à la vie ; il en est la négation systématique.[10]

Section 5. Morale et décadence : généalogie d'une maladie

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L'impossible jugement objectif sur la vie

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Le cinquième aphorisme développe l'argument généalogique central. « En admettant que l'on ait compris ce qu'il y a de sacrilège dans un pareil soulèvement contre la vie, tel qu'il est devenu presque sacro-saint dans la morale chrétienne, on aura, par cela même et heureusement, compris autre chose encore : ce qu'il y a d'inutile, de factice, d'absurde, de mensonger dans un pareil soulèvement ».

Nietzsche énonce alors son argument central : « Une condamnation de la vie de la part du vivant n'est finalement que le symptôme d'une espèce de vie déterminée ». Pour la poser véritablement, il faudrait « prendre position en dehors de la vie et la connaître d'autre part tout aussi bien que quelqu'un qui l'a traversée, que plusieurs et même tous ceux qui y ont passé, pour ne pouvoir que toucher au problème de la valeur de la vie ».

Cet argument invalide le principe du jugement moral objectif. Tout jugement de valeur sur la vie provient de l'intérieur de la vie. Nous ne pouvons juger la vie que depuis la vie.

L'optique de la vie

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« Si nous parlons de la valeur, nous parlons sous l'inspiration, sous l'optique de la vie : la vie elle-même nous force à déterminer des valeurs, la vie elle-même évalue par notre entremise lorsque nous déterminons des valeurs ». La formule est centrale : tout système de valeurs, même le plus critique, reflète une certaine configuration vitale. Nous jugeons toujours depuis un point de vue incarné, partial, intéressé.

La morale antinaturelle comme symptôme de décadence

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« Il s'ensuit que toute morale contre nature qui considère Dieu comme l'idée contraire, comme la condamnation de la vie, n'est en réalité qu'une évaluation de la vie, — de quelle vie ? de quelle espèce de vie ? »

La réponse surgit aussitôt : « de la vie descendante, affaiblie, fatiguée, condamnée ». On ne réfute pas la morale chrétienne en montrant qu'elle se contredit logiquement ; on l'explique en montrant qu'elle exprime une volonté de non-être, une aspiration de la vie dégénérée à sa propre négation.

Arthur Schopenhauer en 1859 : sa « négation de la volonté de vivre » est, pour Nietzsche, la forme la plus consciente de la morale de décadence.

« La morale, telle qu'on l'a entendue jusqu'à maintenant — telle qu'elle a été formulée en dernier lieu par Schopenhauer, comme "négation de la volonté de vivre" — cette morale est l'instinct de décadence même, qui se transforme en impératif : elle dit : "va à ta perte !" — elle est le jugement de ceux qui sont déjà jugés ». Schopenhauer apparaît ici comme le dernier philosophe en qui la morale chrétienne devient pleinement transparente et consciente d'elle-même.

Section 6. Critique du prescriptivisme moral

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La naïveté du « tu dois »

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Le sixième et dernier aphorisme étend la critique à toute forme de moralisme prescriptif. « Considérons enfin quelle naïveté il y a à dire : "L'homme devrait être fait de telle manière !" »

Nietzsche oppose à cette prétention « la réalité : nous voyons une merveilleuse richesse de types, une exubérance dans la variété et dans la profusion des formes », et l'on entendrait « n'importe quel pitoyable moraliste des carrefours venir nous dire : "Non ! l'homme devrait être fait autrement" ? »

Le moraliste ridicule

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Pire, « il sait même comment il devrait être, ce pauvre diable de cagot, il fait son propre portrait sur les murs et il dit : "Ecce Homo !" » L'allusion à Jean 19, 5, où Pilate montre Jésus flagellé, sera reprise par Nietzsche comme titre de son autobiographie Ecce homo. Ici, elle dénonce la prétention du moraliste à ériger son propre type dégénéré en norme universelle.[11]

L'absurdité du changement prescrit

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Même l'approche individualisée du moraliste reste ridicule : « Même lorsque le moraliste ne s'adresse qu'à l'individu pour lui dire : "C'est ainsi que tu dois être !" il ne cesse pas de se rendre ridicule ». Pourquoi ? Parce que « l'individu, quelle que soit la façon de le considérer, fait partie de la fatalité, il est une loi de plus, une nécessité de plus pour tout ce qui est à venir ».

C'est une reductio ad absurdum de la liberté morale. L'individu n'est pas une substance libre flottant au-dessus des lois naturelles ; il est une configuration de forces, un nœud de nécessités héréditaires et environnementales. Lui dire « change ta nature » revient à « souhaiter la transformation de tout, même une transformation en arrière ».

Les moralistes conséquents : négateurs du monde

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« Et vraiment, il y a eu des moralistes conséquents qui voulaient que les hommes fussent autres, c'est-à-dire vertueux, ils voulaient les hommes à leur image, à l'image des cagots ; c'est pour cela qu'ils ont nié le monde. Point de petite folie ! Point de façon modeste d'immodestie ! »

Ces moralistes ont tiré les conclusions dernières de leur position. Si l'homme doit être tout autre, c'est que le monde tel qu'il est doit être entièrement mauvais. La négation du monde découle du refus du réel au nom d'un idéal.

« La morale, pour peu qu'elle condamne est, par soi-même, et non pas par égard pour la vie, une erreur spécifique qu'il ne faut pas prendre en pitié, une idiosyncrasie de dégénérés qui a fait immensément de mal ! »

Le verdict est sans réserve. La morale qui condamne par elle-même, sans égard pour la vie, n'est pas une sagesse, mais une « erreur spécifique », une manifestation pathologique.

L'affirmation immoraliste

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« Nous autres immoralistes, au contraire, nous avons largement ouvert notre cœur à toute espèce de compréhension, d'intelligibilité et d'approbation ». Cette affirmation finale inverse le jugement. L'« immoralisme » nietzschéen n'est ni amoralisme ni nihilisme, mais la capacité à voir, à comprendre, à inclure plutôt qu'à rejeter en bloc.

« Nous ne nions pas facilement, nous mettons notre honneur à être affirmateurs ». L'affirmation n'est pas ici une nouvelle table de valeurs ni une morale plus haute, mais une disposition : non pas affirmer aveuglément, mais dire oui à la diversité, à la complexité, à la tragédie de l'existence.

« Nos yeux se sont ouverts toujours davantage pour cette économie qui a besoin, et qui sait se servir de tout ce que la sainte déraison, la raison maladive du prêtre rejette, pour cette économie dans la loi vitale qui tire son avantage même des plus répugnants spécimens de cagots, de prêtres et de pères la Vertu ». Cette reconnaissance de la fonction économique du mal, de son utilité vitale, culmine dans la dernière phrase : « quels avantages ? — Mais nous-mêmes, nous autres immoralistes, nous sommes ici une réponse vivante ».

Conclusion : une critique généalogique et physiologique

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La méthode nietzschéenne

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Cette section du Crépuscule des idoles déploie pleinement la méthode généalogique. Il ne s'agit pas de réfuter la morale chrétienne par l'argumentation logique, mais de l'expliquer génétiquement : d'en retrouver l'origine dans une physiologie dégénérée, dans une volonté de non-être.

Le diagnostic repose sur l'idée que toute morale traduit un certain état vital ; sa portée n'est pas logique mais symptomatologique.

La spiritualisation contre la castration

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L'opposition entre « spiritualisation » et « castration » structure toute l'argumentation. Là où le christianisme opère par suppression et négation, Nietzsche lui oppose une transformation qualitative qui préserve et élève l'énergie vitale. L'amour comme spiritualisation de la sensualité, l'inimitié spiritualisée comme agôn : voilà les contre-modèles qui réorientent la vie vers sa pleine expression.

Au-delà du moralisme

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La conclusion « nous-mêmes, nous autres immoralistes, nous sommes ici une réponse vivante » ne signifie pas que Nietzsche rejette toute évaluation. Au contraire. Il fait porter la force sur l'affirmation de la multiplicité et sur la reconnaissance de l'économie par laquelle même les types dégénérés servent la vie. Cette position ne relève ni du moralisme ni de l'amoralisme.

Ce que Nietzsche refuse, c'est une morale qui juge la vie du point de vue d'un au-delà imaginaire. Contre le « tu dois » abstrait et universel, il affirme la diversité des types, la richesse du devenir, la nécessité de chaque configuration vitale, y compris celles que le moralisme chrétien condamne.

Une difficulté assumée : juger la vie depuis la vie

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Reste une tension que le chapitre ne dissimule pas. En dépréciant la morale ascétique parce qu'elle contrarie les intérêts de la vie, Nietzsche mobilise encore une norme, celle de la vie ascendante : il argumente moralement contre la morale. Sommer propose de lire ce geste comme une stratégie métamorale. Loin de livrer une nouvelle table de valeurs, Nietzsche exhibe la manière dont fonctionne toute évaluation, jusque dans sa prétention à se dépasser, et conduit ainsi la logique de la morale à se retourner contre elle-même.[12]

Le vocabulaire de la « nature » connaît la même instabilité. Si tout est vie, force et interprétation, alors la morale « contre nature » est elle-même un phénomène naturel, le symptôme d'un certain type de vie. Nietzsche peut donc tenir la morale pour anti-naturelle et, ailleurs, pour un fragment de nature, fruit d'un sol vital déterminé.[13]

Cette critique ne donne donc pas accès à des valeurs objectives. Comme Nietzsche le formulera deux chapitres plus loin, dans « Ceux qui veulent rendre l'humanité "meilleure" », « il n'y a point de faits moraux », seulement des interprétations morales de phénomènes. La morale relève d'une sémiotique, d'une symptomatologie : elle vaut comme signe d'un type de culture ou d'intériorité, non comme savoir.[14]

Portée du chapitre

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Le texte demeure l'une des attaques les plus serrées jamais conduites contre le moralisme chrétien, non au nom du libertinage ou de l'amoralisme, mais d'un point de vue qui juge les morales à la mesure de la vie. La critique ne vise pas à libérer la chair contre l'esprit : elle montre comment une certaine spiritualité, celle de l'extirpation, appauvrit la vie au lieu de l'amplifier.

Nietzsche oppose ainsi à la spiritualité chrétienne de l'extirpation une spiritualisation affirmative des passions : non pas l'amputation du désir, mais sa transformation. C'est cette opposition, et non un programme de réforme adressé aux chrétiens, qui porte le chapitre.

Notes et références

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  1. Andreas Urs Sommer, Kommentar zu Nietzsches Der Fall Wagner, Götzen-Dämmerung, Berlin / Boston, De Gruyter, 2012, commentaire ad KSA 6, 82, 9 sq. (p. 315 sq.) : Sommer rapproche la formule d'Émile Faguet (« Le mot d'ordre, au XVIIe siècle, était celui-ci : il faut tuer les passions », Faguet 1934, p. 242), tout en notant qu'elle ne se laisse pas établir avec certitude comme emprunt de Nietzsche. Sur la mortificatio passionum d'origine stoïcienne et néoplatonicienne, voir Thomas a Kempis, De imitatione Christi, I, 17.
  2. Matthieu 5, 29. Le logion est rapporté selon Marc 9, 47 et glosé dans L'Antéchrist, 45 (KSA 6, 221). Cf. Sommer, Kommentar…, ad KSA 6, 82, 14.
  3. Sommer, Kommentar…, ad KSA 6, 82, 20-23 (p. 317). La source est Jacob Burckhardt, Die Cultur der Renaissance in Italien (1860), cité par Sommer d'après l'édition Burckhardt 1930a, t. 5, p. 317 ; Burckhardt y évoque, chez les lyriques et les auteurs de dialogues de la Renaissance, « le plus noble approfondissement et la plus noble spiritualisation de la passion ».
  4. Sommer, Kommentar…, ad KSA 6, 83, 2-4 : l'association du Castratismus au christianisme et à la morale n'apparaît que dans les œuvres tardives ; cf. GD, « Moral als Widernatur » 4 (KSA 6, 85) et L'Antéchrist, 16.
  5. Sommer, Kommentar…, ad KSA 6, 83, 15 (p. 319). Nietzsche qualifie lui-même Rancé de « fondateur des couvents trappistes » dans Aurore, 192 (KSA 3, 166) et évoque « le grand fondateur de la Trappe, Rancé » dans la troisième Considération inactuelle (Schopenhauer éducateur, 3, KSA 1, 358) ; ce raccourci vaut pour le mouvement de réforme, l'abbaye Notre-Dame de la Trappe ayant été fondée au XIIe siècle.
  6. Sur l'arrière-plan de la littérature de la décadence chez Nietzsche, en particulier Paul Bourget, voir Sommer, Kommentar…, ad KSA 6, 116.
  7. Voir l'apparat de KSA 14, 415-417, et Sommer, Kommentar…, p. 313-315. La copie des sections 1 et 2 conservée dans le dossier Mp XVI 4 porte le titre « Schopenhauer und die Sinnlichkeit », et la rédaction du cahier W II 6 désigne expressément Augustin comme l'« ascète impossible ».
  8. Ce développement sur la « paix de l'âme », ainsi que l'autoréférence finale, appartiennent encore au troisième aphorisme (KSA 6, 84-85), et non à une section distincte ; voir l'apparat de KSA 14, 415 sq. et l'analyse d'Axel Pichler, Philosophie als Text. Zur Darstellungsform der Götzen-Dämmerung, Berlin / Boston, De Gruyter, 2014, qui situe au seuil du quatrième aphorisme le statut problématique des fondements évaluatifs de la critique.
  9. Le sujet grammatical de la phrase est, chez Nietzsche, la morale contre-nature, non le Christ : « Indem sie sagt 'Gott sieht das Herz an', sagt sie […] Nein » (GD, « Moral als Widernatur » 4, KSA 6, 85, 26). La formule, proverbiale et largement répandue, s'adosse à Luc 16, 15 (Sommer, Kommentar…, ad KSA 6, 85, 26, p. 326). Une rédaction préparatoire met explicitement ces mots dans la bouche de « l'idéologue, le moraliste » (KGW IX 8, W II 5, 48 ; cf. KSA 14, 417 sq.).
  10. Cf. Matthieu 12, 18 pour le « bon plaisir » divin. Sur l'idéal de sainteté entendu comme « négation de la volonté de vivre » (Verneinung des Willens zum Leben), voir Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, t. I, livre IV, § 68.
  11. Jean 19, 5 (« Voici l'homme »).
  12. Sommer, Kommentar…, ad KSA 6, 81-82 : l'argumentation morale contre la morale peut se lire comme une tentative de conduire performativement la logique interne de la morale à l'absurde, et l'arrière-plan du chapitre comme « métamoral ».
  13. Karl Jaspers, Nietzsche. Einführung in das Verständnis seines Philosophierens, Berlin, De Gruyter, 1936 (trad. fr. Nietzsche. Introduction à sa philosophie, Paris, Gallimard, 1950), relève cette oscillation : la morale est dite « contre nature » sans cesser d'être « un morceau de nature ».
  14. GD, « Ceux qui veulent rendre l'humanité "meilleure" » (Die "Verbesserer" der Menschheit), 1 (KSA 6, 98) : « il n'y a point de faits moraux… la morale n'est qu'une interprétation de certains phénomènes, plus exactement une mésinterprétation ». Cf. Sommer, Kommentar…, ad KSA 6, 98.