Philosophie/Nietzsche/Crépuscule des idoles/La Morale en tant que manifestation contre nature
Introduction : contexte et enjeux
[modifier | modifier le wikicode]Le chapitre « Moral als Widernatur » du Crépuscule des idoles constitue l'une des attaques les plus vigoureuses de Nietzsche contre la morale chrétienne. Composé de six aphorismes développant une critique physiologique et psychologique, ce chapitre incarne le projet central des derniers écrits de Nietzsche : la transmutation de toutes les valeurs (Umwerthung aller Werthe).
Contrairement à une critique purement logique ou morale, Nietzsche y déploie une méthode généalogique originale. Il ne demande pas si la morale chrétienne est vraie ou fausse, mais de quel type de vie elle est l'expression. Cette interrogation physiologique transforme complètement le débat : la morale ne vaut que si elle affirme et amplifie la vie ; elle s'annihile si elle la nie ou l'appauvrit.
Section 1. Passions : entre destruction et spiritualisation
[modifier | modifier le wikicode]Le dilemme de la passion
[modifier | modifier le wikicode]Le premier aphorisme pose une distinction fondamentale entre deux rapports aux passions. Nietzsche reconnaît que « toutes les passions ont un temps où elles ne sont que néfastes, où elles avilissent leurs victimes avec la lourdeur de la bêtise ». Mais il existe « une époque tardive, beaucoup plus tardive où elles se marient à l'esprit, où elles se "spiritualisent" ». Cette reconnaissance est décisive : la passion n'est pas intrinsèquement mauvaise ; elle possède une double temporalité. À l'état brut, elle peut nuire. Transformée, affinée, elle devient puissance créatrice.
Face à cette dualité, deux stratégies s'opposent. La première, que Nietzsche situe dans le moralisme ancien, consiste à vouloir anéantir la passion elle-même. Cette stratégie trouve son formulation emblématique dans le il faut tuer les passions. Nietzsche en attribue la généalogie au XVIIe siècle, époque où les moralistes cherchaient à éradiquer les sources de désordre par la suppression pure et simple.
Le Sermon sur la montagne en fournit l'illustration la plus célèbre : Si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le. Nietzsche remarque avec ironie que « heureusement qu'aucun chrétien n'agit selon ce précepte ». La prescription devient absurde dans son application littérale, révélant l'absurdité du principe sous-jacent.
L'image du dentiste
[modifier | modifier le wikicode]Nietzsche cristallise sa critique par une métaphore médicale particulièrement éloquente : « Nous n'admirons plus les dentistes qui arrachent les dents pour qu'elles ne fassent plus mal ». Cette image dévoile toute l'irrationalité d'une thérapeutique qui supprime l'organe au lieu de le soigner. Détruire les passions et les désirs « seulement à cause de leur bêtise, et pour prévenir les suites désagréables de leur bêtise » nous apparaît désormais comme « une forme aiguë de la bêtise ». Le remède tue le patient.
La spiritualisation alternative
[modifier | modifier le wikicode]La seconde attitude consiste dans la Vergeistigung der Passion (spiritualisation de la passion). Ce terme ne signifie pas l'évanescence ou la sublimation morale de type freudien, mais la transformation qualitative de l'énergie affective, son intégration harmonieuse à une vie consciente et créatrice. Nietzsche emprunte ce concept à Jacob Burckhardt et à sa Culture de la Renaissance en Italie, où Burckhardt montre comment la Renaissance a su transformer la sensualité en amour courtois, en poésie, en beauté.
Nietzsche reconnaît toutefois une limite historique : « On avouera d'autre part, avec quelque raison, que, sur le terrain où s'est développé le christianisme, l'idée d'une "spiritualisation de la passion" ne pouvait pas du tout être conçue ». Pourquoi cette impossibilité ? Parce que l'Église primitive « luttait, comme on sait, contre les "intelligents", au bénéfice des "pauvres d'esprit" ». Comment attendre d'une institution hostilisant l'intelligence qu'elle conduise une « guerre intelligente contre la passion » ?
Le castratisme : pratique et philosophie
[modifier | modifier le wikicode]L'Église a choisi une méthode radicalement différente : le castratisme. Nietzsche forge ce terme pour désigner l'« extirpation radicale » de la sensualité comme stratégie thérapeutique. Le castratisme n'est pas qu'une pratique ou une métaphore ; c'est une philosophie de la vie basée sur l'amputation systématique.
Nietzsche souligne : « Elle ne demande jamais : "Comment spiritualise, embellit et divinise-t-on un désir ?" — De tous temps elle a mis le poids de la discipline sur l'extermination — de la sensualité, de la fierté, du désir de dominer, de posséder et de se venger ». L'énumération révèle le caractère quasi totalitaire de cette répression : elle vise l'ensemble des passions vitales, sans exception.
Section 2. Le diagnostic de dégénérescence
[modifier | modifier le wikicode]Qui recourt aux moyens radicaux ?
[modifier | modifier le wikicode]Le deuxième aphorisme approfondit l'analyse en interrogeant : qui utilise réellement le castratisme ? Réponse : « Le même remède, la castration et l'extirpation, est employé instinctivement dans la lutte contre le désir par ceux qui sont trop faibles de volonté, trop dégénérés pour pouvoir imposer une mesure à ce désir ».
Nietzsche vise « ces natures qui ont besoin de la Trappe, pour parler en image (et sans image), d'une définitive déclaration de guerre, d'un abîme entre eux et la passion ». L'allusion au monastère de La Trappe fondé par Armand Jean Le Bouthillier de Rancé symbolise l'ascétisme le plus rigoreux. Ces individus, incapables de modération, ne disposent que d'une ressource : la rupture complète. Le mot allemand Kluft (abîme) exprime bien cette séparation radicale, bien plus qu'une simple distance.
La dégénérescence comme incapacité
[modifier | modifier le wikicode]Voici la formulation clé : « Ce ne sont que les dégénérés qui trouvent les moyens radicaux indispensables ». Et plus précisément : « la faiblesse de volonté, pour parler plus exactement, l'incapacité de ne point réagir contre une séduction n'est elle-même qu'une autre forme de la dégénérescence ».
Cette remarque possède une portée considérable. Nietzsche renverse l'évaluation morale usuelle. N'être capable que de l'extrême (tout ou rien) ne témoigne pas de la force, mais de la faiblesse. La véritable puissance consiste à pouvoir modérer, graduer, proportionner la réaction à la séduction. Un corps fort peut résister à l'excitation ; un organisme dégénéré y succombe et doit l'éliminer.
L'hostilité envers les sens comme symptôme
[modifier | modifier le wikicode]« L'inimitié radicale, la haine à mort contre la sensualité est un symptôme grave : on a le droit de faire des suppositions sur l'état général d'un être à tel point excessif ». Cette formule synthétise le diagnostic : l'intensité même de la haine envers les passions devient l'indicateur d'une maladie profonde.
Nietzsche observe que « cette inimitié et cette haine atteignent d'ailleurs leur comble quand de pareilles natures ne possèdent plus assez de fermeté, même pour les cures radicales, même pour le renoncement au "démon" ». Autrement dit, l'incapacité à tenir le vœu de castration rend la condamnation encore plus furieuse. C'est l'échec de l'ascétisme qui provoque l'ascétisme encore plus radical.
Qui prononce les paroles les plus venimeuses ?
[modifier | modifier le wikicode]Nietzsche conclut par une observation capitale sur l'origine du discours anti-sensuel : « Que l'on parcoure toute l'histoire des prêtres et des philosophes, y compris celle des artistes : ce ne sont pas les impuissants, pas les ascètes qui dirigent leurs flèches empoisonnées contre les sens, ce sont les ascètes impossibles, ceux qui auraient eu besoin d'être des ascètes ».
Cette formulation est subtile. Les véritables ascètes (physiquement ou psychologiquement impuissants) s'adaptent naturellement à leur condition ; ce qui produit le discours le plus violent, c'est le désir réprimé avec férocité. Le pire ennemi des passions, c'est celui qui les subit intensément et les combat avec rage.
Section 3. Les triomphes du naturalisme : spiritualisation et agon
[modifier | modifier le wikicode]L'amour comme spiritualisation de la sensualité
[modifier | modifier le wikicode]Le troisième aphorisme présente les réalisations positives de la Vergeistigung. Nietzsche énonce : « La spiritualisation de la sensualité s'appelle amour : elle est un grand triomphe sur le christianisme ». Cette formule inverse la perspective chrétienne complètement. Pour la tradition, l'amour demeure suspect, entaché de sensualité. Pour Nietzsche, au contraire, l'amour représente la transfiguration accomplie de la sensualité.
Cet amour-spiritualisation ne nie pas le corps, ne le transcende pas vers une sphère abstraite. Il l'intègre à la conscience, à la tendresse, à la beauté intellectuelle et morale. C'est exactement ce que Burckhardt observe chez les poètes de la Renaissance, où la plus fine sublimation littéraire de la passion émerge de la sensualité la plus raffinée.
L'inimitié spiritualisée : l'agon
[modifier | modifier le wikicode]« L' inimitié est un autre triomphe de notre spiritualisation ». Celle-ci « consiste à comprendre profondément l'intérêt qu'il y a à avoir des ennemis : bref, à agir et à conclure inversement que l'on agissait et concluait autrefois ».
Nietzsche renverse ici la logique chrétienne. L'Église voulait « de tous temps l'anéantissement de ses ennemis » ; « nous autres, immoralistes et anti-chrétiens, nous voyons notre avantage à ce que l'Église subsiste ». Cette position n'est pas cynique. Elle repose sur la reconnaissance que la force se forme dans le conflit, que l'excellence naît de la concurrence, que l'ennemi est indispensable. C'est le modèle grec de l'agon (combat sportif, compétition) contre le modèle chrétien de l'anéantissement de l'adversaire.
La politique et la grande politique
[modifier | modifier le wikicode]Cette spiritualisation s'étend au domaine politique : « Dans les choses politiques, l'inimitié est devenue maintenant aussi plus intellectuelle, plus sage, plus réfléchie, plus modérée ». Chaque parti voit « un intérêt de conservation de soi à ne pas laisser s'épuiser le parti adverse ». La destruction de l'adversaire entraînerait l'affaiblissement de soi-même.
Il en va de même pour la « grande politique ». « Une nouvelle création, par exemple le nouvel Empire, a plus besoin d'ennemis que d'amis : ce n'est que par le contraste qu'elle commence à se sentir nécessaire, à devenir nécessaire ». L'ennemi n'est donc pas un obstacle externe, mais une condition de l'affirmation de soi.
L'ennemi intérieur et la fécondité
[modifier | modifier le wikicode]« Nous ne nous comportons pas autrement à l'égard de l'"ennemi intérieur" : là aussi nous avons spiritualisé l'inimitié, là aussi nous avons compris sa valeur ». On n'est « fécond qu'à ce prix-là qu'on est riche en opposition » ; on ne reste « jeune qu'à condition que l'âme ne se repose pas, que l'âme ne demande pas la paix ».
Ces remarques contredisent l'idéal ascétique de tranquillité. La vraie jeunesse n'est pas l'ataraxie (absence de trouble), mais la vitalité conflictuelle. La fécondité naît de tensions internes maintenues dans un équilibre dynamique.
Section 4. L'idéal chrétien de la paix de l'âme : démystification
[modifier | modifier le wikicode]Le rejet de la quiétude morale
[modifier | modifier le wikicode]« Rien n'est devenu plus étranger pour nous que ce qui faisait autrefois l'objet des désirs, la "paix de l'âme" que souhaitaient les chrétiens ». Nietzsche énonce un jugement radical : cet idéal, autrefois valorisé, devient répugnant. « Rien n'est moins l'objet de notre envie que le bétail moral et le bonheur gras de la conscience tranquille ».
L'image du « bétail moral » dévoile le mépris nietzschéen pour une moralité bornée, ruminante, satisfaite d'elle-même. Ce type de paix n'est pas l'apaisement du guerrier après la victoire, mais la stupeur de la bête endormie.
L'équation : grande vie = guerre
[modifier | modifier le wikicode]« On a renoncé à la grande vie lorsqu'on renonce à la guerre ». Cette équation est provocante. Elle affirme que la grandeur vitale implique nécessairement un état de lutte, de tension créatrice. La paix définitive serait la mort, ou plutôt, la vie diminuée.
Les masques de la paix de l'âme
[modifier | modifier le wikicode]Nietzsche énumère ensuite les réalités souvent masquées par l'expression « paix de l'âme » :
- Le doux rayonnement d'une animalité riche dans le domaine moral ou religieux
- Le commencement de la fatigue, la première ombre que jette le soir
- Un signe que l'air est humide, que le vent du sud va souffler (métaphore climatérique)
- La reconnaissance involontaire pour une bonne digestion (l'apaisement physiologique travesti en état moral)
- L'accalmie chez le convalescent qui recommence à prendre goût à toute chose et qui attend
- L'état qui suit une forte satisfaction de notre passion dominante, le bien-être d'une rare satiété
- La caducité de notre volonté, de nos désirs, de nos vices
- La paresse que la vanité pousse à se parer de moralité
- La venue d'une certitude, même d'une terrible certitude
- L'expression de la maturité et de la maîtrise, au milieu de l'activité, du travail, de la production, du vouloir, la respiration tranquille quand la « liberté de la volonté » est atteinte
Cette énumération minutieuse démontre que « paix de l'âme » recouvre une multiplicité de réalités biologiques, psychologiques et morales qu'il convient de distinguer plutôt que de confondre sous une formule creuse.
L'auto-référence
[modifier | modifier le wikicode]L'aphorisme se conclut par une remarque auto-référentielle : « Crépuscule des idoles : qui sait ? peut-être est-ce là aussi une sorte de "paix de l'âme"… ». Nietzsche suggère avec ironie que son propre livre pourrait être interprété comme une forme particulière de cette paix : celle qui succède à un combat mené à son terme, une forme de satisfaction apaisée après l'exercice de la destruction critique.
Section 5. Le naturalisme moral : formulation du principe
[modifier | modifier le wikicode]La formulation centrale
[modifier | modifier le wikicode]Le quatrième aphorisme présente le « principe » nietzschéen sous forme de formule : « Tout naturalisme dans la morale, c'est-à-dire toute saine morale, est dominée par l'instinct de vie, — un commandement de la vie quelconque est rempli par un canon déterminé d'"ordres" et de "défenses", une entrave ou une inimitié quelconque, sur le domaine vital, est ainsi mise de côté ».
Ce « naturalisme moral » ne signifie pas l'absence de normes, mais l'ancrage de celles-ci dans l'impératif vital. La morale saine n'est pas celle qui obéit à des principes abstraits, mais celle qui organise l'existence en fonction de l'amplification de la vie. Elle prescrit certaines actions parce qu'elles favorisent la vitalité ; elle en interdit d'autres parce qu'elles l'appauvrissent.
La morale antinaturelle
[modifier | modifier le wikicode]« La morale antinaturelle, c'est-à-dire toute morale qui jusqu'à présent a été enseignée, vénérée et prêchée, se dirige, au contraire, précisément contre les instincts vitaux —, elle est une condamnation, tantôt secrète, tantôt bruyante et effrontée, de ces instincts ». Cette morale s'oppose directement à ce qui constitue l'énergie vitale.
Le Christ lui-même incarne cette orientation quand il dit : Dieu regarde les cœurs. Par cette formule, il refuse les actes externes et s'intéresse aux intentions — lesquelles demeurent les plus insondables. Mais plus profondément, cette parole dit « non aux aspirations intérieures et supérieures de la vie et considère Dieu comme l'ennemi de la vie ».
Les figures du néant
[modifier | modifier le wikicode]Deux formulations lapidaires synthétisent le diagnostic : « Le saint qui plaît à Dieu, c'est le castrat idéal » « La vie prend fin là où commence le "Royaume de Dieu" »
Ces deux énoncés dépeignent un renversement absolu : ce que Dieu valorise (la sainteté), c'est l'émasculation de la vie. Et l'ordre divin commence juste où la vie terrestre s'achève. Le christianisme n'est donc pas simplement hostile à la vie ; il en est la négation systématique.
Section 6. Morale et décadence : généalogie d'une maladie
[modifier | modifier le wikicode]L'impossible jugement objectif sur la vie
[modifier | modifier le wikicode]Le cinquième aphorisme développe l'argument généalogique central. « En admettant que l'on ait compris ce qu'il y a de sacrilège dans un pareil soulèvement contre la vie, tel qu'il est devenu presque sacro-saint dans la morale chrétienne, on aura, par cela même et heureusement, compris autre chose encore : ce qu'il y a d'inutile, de factice, d'absurde, de mensonger dans un pareil soulèvement ».
Nietzsche énonce alors son argument décisif : « Une condamnation de la vie de la part du vivant n'est finalement que le symptôme d'une espèce de vie déterminée ». Pour la poser véritablement, il faudrait « prendre position en dehors de la vie et la connaître d'autre part tout aussi bien que quelqu'un qui l'a traversée, que plusieurs et même tous ceux qui y ont passé, pour ne pouvoir que toucher au problème de la valeur de la vie ».
Cet argument invalide le principe même du jugement moral objectif. Tout jugement de valeur sur la vie provient de l'intérieur de la vie. Nous ne pouvons juger la vie que depuis la vie.
L'optique de la vie
[modifier | modifier le wikicode]« Si nous parlons de la valeur, nous parlons sous l'inspiration, sous l'optique de la vie : la vie elle-même nous force à déterminer des valeurs, la vie elle-même évalue par notre entremise lorsque nous déterminons des valeurs ». Cette formule est centrale. Elle signifie que tout système de valeurs, même le plus critique, reflète une certaine configuration vitale. Nous jugeons toujours depuis un point de vue incarné, partial, intéressé.
La morale antinaturelle comme symptôme de décadence
[modifier | modifier le wikicode]« Il s'ensuit que toute morale contre nature qui considère Dieu comme l'idée contraire, comme la condamnation de la vie, n'est en réalité qu'une évaluation de la vie, — de quelle vie ? de quelle espèce de vie ? »
La réponse surgit immédiatement : « de la vie descendante, affaiblie, fatiguée, condamnée ». Cette formule procède par généalogie. On ne réfute pas la morale chrétienne en montrant qu'elle se contredit logiquement. On l'explique en montrant qu'elle exprime une volonté de non-être, une aspiration de la vie dégénérée à sa propre négation.
« La morale, telle qu'on l'a entendue jusqu'à maintenant — telle qu'elle a été formulée en dernier lieu par Schopenhauer, comme "négation de la volonté de vivre" — cette morale est l'instinct de décadence même, qui se transforme en impératif : elle dit : "va à ta perte !" — elle est le jugement de ceux qui sont déjà jugés ». Schopenhauer apparaît ici comme le dernier philosophe en qui la morale chrétienne s'avère pleinement transparente et consciente.
Section 7. Critique du prescriptivisme moral
[modifier | modifier le wikicode]La naïveté du « tu dois »
[modifier | modifier le wikicode]Le sixième et dernier aphorisme étend la critique à toute forme de moralisme prescriptif. « Considérons enfin quelle naïveté il y a à dire : "L'homme devrait être fait de telle manière !" »
Nietzsche oppose à cette prétention « la réalité : nous voyons une merveilleuse richesse de types, une exubérance dans la variété et dans la profusion des formes », et « n'importe quel pitoyable moraliste des carrefours viendrait nous dire : "Non ! l'homme devrait être fait autrement" ? »
Le moraliste ridicule
[modifier | modifier le wikicode]Pire, « Il sait même comment il devrait être, ce pauvre diable de cagot, il fait son propre portrait sur les murs et il dit : "Ecce Homo !" » Cette allusion à Jean 19, 5 (Pilate montrant Jésus flagellé) sera reprise par Nietzsche comme titre de son autobiographie Ecce homo. Ici, elle dénonce la prétention du moraliste à ériger son propre type dégénéré en norme universelle.
L'absurdité du changement prescrit
[modifier | modifier le wikicode]Même l'approche individualisée du moraliste reste ridicule : « Même lorsque le moraliste ne s'adresse qu'à l'individu pour lui dire : "C'est ainsi que tu dois être !" il ne cesse pas de se rendre ridicule ». Pourquoi ? Parce que « l'individu, quelle que soit la façon de le considérer, fait partie de la fatalité, il est une loi de plus, une nécessité de plus pour tout ce qui est à venir ».
C'est une reductio ad absurdum de la liberté morale. L'individu n'est pas une substance libre flottant au-dessus des lois naturelles. Il est une configuration de forces, un nœud de nécessités héréditaires et environnementales. Lui dire « change ta nature » équivaut à « souhaiter la transformation de tout, même une transformation en arrière ».
Les moralistes conséquents : négateurs du monde
[modifier | modifier le wikicode]« Et vraiment, il y a eu des moralistes conséquents qui voulaient que les hommes fussent autres, c'est-à-dire vertueux, ils voulaient les hommes à leur image, à l'image des cagots ; c'est pour cela qu'ils ont nié le monde. Point de petite folie ! Point de façon modeste d'immodestie ! »
Ces moralistes radicaux ont tiré les conclusions dernières de leur position. Si l'homme doit être totalement autre, c'est que le monde tel qu'il est doit être radicalement mauvais. La négation du monde découle logiquement du refus du réel au nom d'un idéal.
Verdict final
[modifier | modifier le wikicode]« La morale, pour peu qu'elle condamne est, par soi-même, et non pas par égard pour la vie, une erreur spécifique qu'il ne faut pas prendre en pitié, une idiosyncrasie de dégénérés qui a fait immensément de mal ! »
Ce verdict est sans appel. La morale autonome, celle qui se condamne elle-même sans référence à aucune évaluation vitale, est non pas une sagesse, mais une « erreur spécifique », une manifestation pathologique.
L'affirmation immoraliste
[modifier | modifier le wikicode]« Nous autres immoralistes, au contraire, nous avons largement ouvert notre cœur à toute espèce de compréhension, d'intelligibilité et d'approbation ». Cette affirmation finale inverse le jugement. L'« immoralisme » nietzschéen n'est pas amoralisme ou nihilisme, mais la capacité à voir, à comprendre, à inclure plutôt qu'à rejeter catégoriquement.
« Nous ne nions pas facilement, nous mettons notre honneur à être affirmateurs ». L'affirmation devient alors l'attitude morale la plus haute : non pas affirmer aveuglément, mais dire oui à la diversité, à la complexité, à la tragédie de l'existence.
« Nos yeux se sont ouverts toujours davantage pour cette économie qui a besoin, et qui sait se servir de tout ce que la sainte déraison, la raison maladive du prêtre rejette, pour cette économie dans la loi vitale qui tire son avantage même des plus répugnants spécimens de cagots, de prêtres et de pères la Vertu ». Cette reconnaissance de la fonction économique du mal — son utilité vitale — culmine dans la dernière phrase : « quels avantages ? — Mais nous-mêmes, nous autres immoralistes, nous sommes ici une réponse vivante ».
Conclusion : une critique généalogique et physiologique
[modifier | modifier le wikicode]La méthode nietzschéenne
[modifier | modifier le wikicode]Cette section du Crépuscule des idoles déploie pleinement la méthode généalogique que Nietzsche a forgée. Il ne s'agit pas de réfuter la morale chrétienne par l'argumentation logique, mais de l'expliquer génétiquement : d'en retrouver l'origine dans une physiologie dégénérée, dans une volonté de non-être.
Le diagnostic repose sur l'idée que toute morale exprime un certain état vital. La question n'est jamais : « Cette morale est-elle vraie ? » mais plutôt : « Quel type de vie cette morale affirme-t-elle ou nie-t-elle ? »
La spiritualisation contre la castration
[modifier | modifier le wikicode]L'opposition entre « spiritualisation » et « castration » structure toute l'argumentation. Là où le christianisme opère par suppression et négation, Nietzsche propose une transformation qualitative qui préserve et élève l'énergie vitale. L'amour comme spiritualisation de la sensualité, l'inimitié spiritualisée comme agon : voilà les contre-modèles qui réorientent la vie vers sa pleine expression.
Au-delà du moralisme
[modifier | modifier le wikicode]La conclusion « nous-mêmes, nous autres immoralistes, nous sommes ici une réponse vivante » ne signifie pas que Nietzsche rejette toute évaluation. Au contraire. Il affirme que la vraie force réside dans l'affirmation de la multiplicité, la reconnaissance de l'économie secrète par laquelle même les types dégénérés servent la vie. Cette position transcende le moralisme sans sombrer dans l'amoralisme.
Ce que Nietzsche refuse, c'est une morale qui juge la vie du point de vue d'un au-delà imaginaire. Contre le « tu dois » abstrait et universel, il affirme la diversité des types, la richesse du devenir, la nécessité de chaque configuration vitale — y compris celles que le moralisme chrétien condamne.
Persistance et actualité
[modifier | modifier le wikicode]Le texte demeure l'une des attaques les plus puissantes jamais formulées contre le moralisme chrétien, non au nom du libertinage ou de l'amoralisme, mais au nom d'une affirmation plus haute et plus exigeante de la vie. Cette critique ne vise pas à libérer la chair contre l'esprit, mais à montrer comment une fausse spiritualité (le castratisme chrétien) appauvrit la vie au lieu de l'amplifier.
Nietzsche ne demande pas aux chrétiens d'abandonner la spiritualité. Il leur demande d'imaginer une spiritualité qui affirme la vie au lieu de la nier — une transmutation plutôt qu'une extirpation, une élévation plutôt qu'une amputation.
