Nietzsche : Introduction à sa philosophie/Crépuscule des idoles/Maximes et Traits
Crépuscule des idoles
ou Comment on philosophe avec un marteau
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Une entrée en matière déconcertante
[modifier | modifier le wikicode]Pourquoi un livre qui se présente comme une « grande déclaration de guerre » contre les idoles de la philosophie s'ouvre-t-il sur une collection de quarante-quatre phrases brèves, sans lien apparent, où il est question d'oisiveté, de femmes, de systèmes, de bonheur et de coups de pied ? Telle est la question directrice que pose le premier chapitre du Crépuscule des idoles, intitulé en allemand « Sprüche und Pfeile », littéralement « Sentences et flèches ». Les traductions françaises hésitent : « Maximes et traits » (le « trait » étant, en français classique, le projectile que l'on décoche, mais aussi le trait d'esprit), « Maximes et pointes », ou encore « Maximes et flèches ». Cette hésitation est instructive : le titre allemand associe une forme littéraire, la sentence (Spruch), et une arme, la flèche (Pfeil). Le chapitre annonce ainsi son double statut, recueil de pensées condensées et salve de projectiles polémiques.
Contexte de rédaction et place dans l'œuvre
[modifier | modifier le wikicode]Le matériau des « Maximes et traits » provient pour une large part du dossier posthume du printemps 1888 intitulé « Sentences d'un Hyperboréen » (Sprüche eines Hyperboreers, NL 1888, KSA 13, 15[118]), dont Nietzsche a redistribué le contenu : certaines formules sont passées dans L'Antéchrist, d'autres, retravaillées, dans notre chapitre. Le commentaire philologique d'Andreas Urs Sommer (2012) permet de suivre ce travail de réécriture maxime par maxime : presque chaque sentence existe dans une version antérieure plus longue, plus explicite, que Nietzsche a raccourcie pour la publication. Cette technique du retranchement, sur laquelle on reviendra, est l'un des secrets de fabrication du chapitre.
La forme n'est pas neuve chez Nietzsche. Sa première collection de sentences publiée est le quatrième chapitre de Par-delà bien et mal (1886), « Maximes et intermèdes » (§63 à 185). Le genre a son histoire dans le corpus : le jeune Nietzsche, sous l'influence de Wagner, se méfiait de la sentence ; après la rupture, il en fait au contraire l'« éloge » (Humain, trop humain II, « Opinions et sentences mêlées », §168). Le modèle avoué est la moralistique française, La Rochefoucauld et Chamfort en tête, dont Nietzsche admire la densité psychologique. Dans l'économie du Crépuscule, Mazzino Montinari a décrit le chapitre comme une sorte de prélude au sérieux des traités philosophiques qui suivent (« Le problème de Socrate », « La "raison" dans la philosophie », etc.). Dans le plan d'origine, les « Maximes et traits » formaient avec les « Divagations d'un "inactuel" » (autre collection de textes brefs) un cadre encadrant le livre ; l'ajout tardif, en octobre 1888, du chapitre « Ce que je dois aux Anciens » a brisé cette symétrie, comme le souligne Sommer.
La sentence comme méthode : analyse des notions
[modifier | modifier le wikicode]Une sentence est, chez Nietzsche, un aphorisme ramené à une seule phrase, c'est-à-dire une pensée privée de son élucidation et de sa justification. Bruno Roche, dans ses Premières leçons sur Crépuscule des idoles de Nietzsche, observe que ces pensées brèves recourent à la métaphore et à l'exclamation pour pratiquer une psychologie des profondeurs : le trait pique au défaut de l'armure et démasque ce qui voulait justement se cacher. La forme n'est donc pas un ornement. Nietzsche l'avait théorisé dans la préface de la Généalogie de la morale (1887, §8) : un aphorisme bien frappé n'est pas « déchiffré » du seul fait qu'on l'a lu ; son interprétation reste à faire, et elle exige un art de la lecture que Nietzsche compare à la rumination de la vache. Axel Pichler, dans son étude sur la forme d'exposition du Crépuscule (Philosophie als Text, 2014), tire de ce constat une conséquence méthodologique : ces textes ne livrent pas des thèses à extraire, ils mettent en scène une pratique de pensée que le lecteur doit reconstruire, quitte à ce que le texte déjoue les attentes qu'il a lui-même suscitées.
Objections et interprétations concurrentes
[modifier | modifier le wikicode]Deux débats interprétatifs méritent d'être signalés. Le premier porte sur la cohérence du chapitre. Sommer formule une hypothèse stimulante : les « Maximes et traits » ne présentent aucune unité de pensée que l'on pourrait attribuer à un travail de synthèse de la raison ; or le chapitre suivant, « Le problème de Socrate », dénonce justement chez Socrate la dialectique comme instrument de domination de soi et fait du culte de la raison un symptôme de décadence. Faut-il alors lire le caractère décousu des maximes comme une manifestation, volontaire ou non, de cette décadence stylistique que Nietzsche reproche par ailleurs à Wagner (absence d'unité formelle), ou comme une ironie supérieure qui contre l'ironie socratique en refusant de donner des raisons ? La question reste ouverte dans la littérature : certains commentateurs (ainsi J. P. Stern) ont vu dans l'hétérogénéité du Crépuscule un exemple d'écriture décadente, tandis que la lecture performative (Pichler) y voit au contraire la forme adéquate d'une pensée qui récuse le système au nom de la probité, conformément à la maxime 26.
Le second débat concerne les maximes sur les femmes, dont la misogynie est patente (§27 : « On tient la femme pour profonde. Pourquoi ? Parce qu'on ne touche jamais le fond chez elle. La femme n'est pas même plate »). Roche propose d'y lire, au-delà de la provocation, une fonction symbolique : la légèreté, la duplicité, le goût de la parure feraient de la femme le symbole de la vie comme jeu des apparences, comme suspension de l'esprit de sérieux. Cette lecture rejoint celle que Sarah Kofman a développée à propos de l'économie de la « femme » dans l'œuvre, et celle de Derrida sur les styles de Nietzsche (Éperons, 1978), où la femme figure la non-vérité de la vérité. On objectera que ces lectures symboliques risquent d'euphémiser des énoncés qui, replacés dans leurs sources (le mot de Gavarni chez les Goncourt est un simple trait d'esprit mondain), relèvent d'abord du préjugé d'époque. Il est honnête de maintenir les deux plans : valeur fonctionnelle dans l'économie du texte, et trivialité documentable des matériaux.
Synthèse
[modifier | modifier le wikicode]Les « Maximes et traits » sont moins un chapitre préliminaire qu'une démonstration par l'exemple. Quarante-quatre sentences, retravaillées à partir des « Sentences d'un Hyperboréen » et de lectures françaises contemporaines, y exécutent ce que l'avant-propos promettait : sonder les idoles d'un coup de marteau bref et écouter si elles sonnent creux. La forme brève y est une arme (la flèche) et une éthique (la probité contre le système) ; elle exige du lecteur un art de l'interprétation que le chapitre, par ses énigmes calculées, entreprend de lui enseigner. La dernière maxime boucle le dispositif en filant la métaphore du titre : « Formule de mon bonheur : un oui, un non, une ligne droite, un but… » (§44, KSA 6, p. 66), la ligne droite qui atteint le but étant, comme le note Sommer, la trajectoire idéale d'une flèche ; la même formule ouvre L'Antéchrist (§1), signe de la continuité entre les deux livres rédigés côte à côte.
Commentaire
[modifier | modifier le wikicode]1. L'oisiveté est le commencement de toute psychologie
[modifier | modifier le wikicode]Commençons par lire la sentence dans sa version originale, puis en traduction. L'allemand dit : « Müssiggang ist aller Psychologie Anfang. Wie? wäre Psychologie ein — Laster? » (Crépuscule des idoles, « Maximes et traits », §1 ; KSA 6, p. 59). On peut traduire : « L'oisiveté est le commencement de toute psychologie. Comment ? la psychologie serait-elle un… vice ? » Notez d'emblée deux détails matériels qui comptent : la première phrase a la forme d'un proverbe, et la seconde est une question que le tiret original suspend juste avant de lâcher le mot « vice » (Laster). Tout le travail de la maxime tient dans ce petit mécanisme, et notre tâche est de le démonter pièce par pièce.
Premier ressort : le détournement d'un proverbe
[modifier | modifier le wikicode]Pour comprendre la première phrase, il faut entendre ce que tout lecteur allemand de 1888 entendait immédiatement : « Müssiggang ist aller Laster Anfang », « l'oisiveté est le commencement de tous les vices », proverbe extrêmement courant à l'époque, abondamment attesté dans le grand recueil parémiologique de Wander[1], équivalent de notre « l'oisiveté est mère de tous les vices ». Nietzsche conserve le moule de la phrase et remplace un seul mot : « vices » devient « psychologie ». L'effet est comparable à celui d'une parodie musicale où l'on reconnaît la mélodie sous les paroles changées. Le lecteur perçoit donc deux phrases en une : celle qui est écrite et celle, moralisatrice, qu'elle recouvre.
Que produit cette substitution ? Le proverbe d'origine est un énoncé de la morale commune : il condamne le loisir comme porte d'entrée du péché. En glissant « psychologie » à la place de « vices », Nietzsche fait deux choses à la fois. D'une part, il affirme quelque chose de sérieux : la psychologie, c'est-à-dire l'art d'observer les motifs cachés des conduites, suppose du temps libre, du recul, une suspension de l'activité. D'autre part, il laisse la charge négative du proverbe contaminer le mot nouveau, et c'est précisément cette contamination que la seconde phrase explicite : si la psychologie naît là où naissaient les vices, ne serait-elle pas un vice elle-même ? La question n'est pas une conclusion logique, c'est une feinte. Nietzsche fait mine de tirer l'inférence que le moule proverbial suggère, pour mieux faire sentir au lecteur que c'est le proverbe, et la morale qui parle en lui, qui juge ainsi.
Deuxième ressort : un mot qui rejoue le titre abandonné du livre
[modifier | modifier le wikicode]Voici un élément de contexte sans lequel la maxime perd la moitié de son sel. Le Crépuscule des idoles devait initialement s'intituler « Oisiveté d'un psychologue » (Müssiggang eines Psychologen) ; ce titre figurait encore sur les épreuves de l'imprimeur. C'est Heinrich Köselitz (Peter Gast) qui, dans sa lettre du 20 septembre 1888, le jugea « trop modeste » (zu anspruchslos) au regard de l'artillerie que le livre déployait, et réclama un titre « plus éclatant »[2]. Nietzsche essaya alors plusieurs variantes (« Götzen-Hammer », « Marteau des idoles », combiné à divers sous-titres) avant d'arrêter le titre définitif. La maxime 1 conserve donc, en tête du livre, la trace du titre sacrifié : elle réunit les deux mots, oisiveté et psychologie, qui devaient figurer sur la couverture.
Le commentaire de Sommer montre que ce motif est plus ancien encore : dans des notes de 1881, Nietzsche avait déjà varié le proverbe sous la forme « l'oisiveté de Zarathoustra est le commencement de tous les vices » et envisagé un titre « L'oisiveté de Zarathoustra » (NL 1881, KSA 9, 12[112] et 12[225])[3]. En 1888, le psychologue remplace Zarathoustra dans ce dispositif. La maxime n'est donc pas une trouvaille improvisée mais le point d'aboutissement d'un jeu que Nietzsche poursuit depuis sept ans.
L'avant-propos du livre prolonge ce fil, avec un détail savoureux : « Cet écrit aussi, le titre le trahit, est avant tout un délassement, une tache de soleil, une escapade dans l'oisiveté d'un psychologue » (Auch diese Schrift — der Titel verräth es — ist vor Allem eine Erholung, ein Sonnenfleck, ein Seitensprung in den Müssiggang eines Psychologen, KSA 6, p. 58). Or la parenthèse « le titre le trahit » renvoyait au titre primitif ; Nietzsche a changé le titre sans corriger la phrase, créant une tension entre titre et avant-propos que Pichler relève comme caractéristique de sa pratique d'écrivain[4]. Le mot Sonnenfleck désigne ici, comme le précise Sommer, la tache lumineuse qu'un rayon isolé projette sur une surface restée à l'ombre, et Seitensprung, littéralement « saut de côté », a en allemand un parfum d'incartade : l'oisiveté du psychologue garde quelque chose d'inavouable, ce que la maxime 1 exploitera. Dans Ecce homo, racontant l'achèvement du livre, Nietzsche écrira enfin : « Le 30 septembre, grande victoire ; achèvement de la Transvaluation ; oisiveté d'un dieu le long du Pô » (Ecce homo, « Le Crépuscule des idoles », §3 ; KSA 6, p. 356). On voit la gradation : oisiveté de Zarathoustra, oisiveté d'un psychologue, oisiveté d'un dieu. Le mot accompagne l'autoportrait de Nietzsche d'un bout à l'autre de la dernière période.
Troisième ressort : pourquoi « psychologie » et non « philosophie » ?
[modifier | modifier le wikicode]C'est ici que la philologie devient vraiment éclairante. La maxime possède une version antérieure, conservée dans le dossier des « Sentences d'un Hyperboréen » (Sprüche eines Hyperboreers) du printemps 1888, et cette version disait autre chose : « L'oisiveté est le commencement de toute philosophie. Par conséquent, la philosophie serait-elle un vice ? » (Müssiggang ist aller Philosophie Anfang. Folglich — ist Philosophie ein Laster?, NL 1888, KSA 13, 15[118], p. 478). Comparez attentivement les deux états du texte : entre le brouillon et la version publiée, « philosophie » est devenu « psychologie », et le « par conséquent » (folglich), qui assumait l'inférence, est devenu un « comment ? » (wie?) faussement étonné, qui la met à distance.
Pourquoi ce remplacement ? La version du brouillon s'inscrivait dans une tradition vénérable : Platon (Phédon, 66d) comme Aristote (Éthique à Nicomaque, X, 7, 1177b) font du loisir, la scholè grecque, la condition de la vie théorétique. Dire que l'oisiveté est le commencement de la philosophie, c'était presque une banalité scolaire, que seule la chute ironique réveillait. En substituant « psychologie », Nietzsche aligne la maxime sur le programme du livre tel que l'avant-propos vient de le définir : ausculter les idoles est une tâche de psychologue, non de philosophe. Sommer propose une explication convaincante de ce choix : aux yeux de Nietzsche, la philosophie est compromise par sa propre histoire, qui est une histoire de décadence (c'est la démonstration des chapitres « Le problème de Socrate » et « La "raison" dans la philosophie »), tandis que le mot « psychologie » sonne neuf, moderne, scientifique, comme inentamé[5]. La maxime 11 du même chapitre confirmera ce soupçon envers le philosophe traditionnel.
Précisons pour éviter toute confusion : la psychologie dont parle Nietzsche n'est pas la discipline expérimentale naissante de Wundt, mais ce qu'il définit dans Par-delà bien et mal, §23, comme « morphologie et doctrine du développement de la volonté de puissance » (Morphologie und Entwicklungslehre des Willens zur Macht), c'est-à-dire un art de remonter des idées avouées aux pulsions inavouées. C'est une « psychologie sans âme », selon la formule forgée par Friedrich Albert Lange dans son Histoire du matérialisme et que Nietzsche pouvait relire chez le philosophe danois Harald Höffding[6].
Quatrième ressort : la réhabilitation de l'oisiveté
[modifier | modifier le wikicode]Faisons maintenant un pas de plus. La maxime ne se contente pas de défendre la psychologie contre l'accusation de vice ; elle retourne aussi, en sous-main, le jugement porté sur l'oisiveté. Pour le proverbe, l'oisiveté est coupable ; pour la tradition antique, elle est noble. Nietzsche avait décrit dans Le Gai Savoir, §329, comment la modernité industrieuse, avec sa hâte essoufflée (athemlose Hast) venue d'Amérique, rend le loisir impossible et suspect, alors qu'il était l'apanage de la noblesse antique. Réhabiliter l'oisiveté, c'est donc déjà transvaluer une valeur, c'est-à-dire renverser le signe, positif ou négatif, qu'une morale attache à une chose. Faites l'expérience mentale suivante : remplacez « psychologie » par n'importe quelle activité que la morale du travail tolère mal, la flânerie, la rêverie, la lecture sans but, et vous verrez que la structure de la maxime fonctionne encore. C'est le signe qu'elle vise moins un contenu particulier que le tribunal moral lui-même, qui qualifie de « vice » ce qui échappe à l'utilité.
Il y a enfin une dimension réflexive qu'il ne faut pas manquer. Si la psychologie naît de l'oisiveté, et si le livre que nous tenons est « l'oisiveté d'un psychologue », alors la maxime décrit sa propre origine : elle est le produit de ce qu'elle énonce. Le lecteur qui prend du loisir pour la ruminer (souvenez-vous de l'exigence de « rumination » formulée dans la préface de la Généalogie de la morale, §8) entre à son tour dans l'oisiveté psychologique, et devient complice du « vice ». La question finale (« la psychologie serait-elle un vice ? ») s'adresse donc aussi à lui : elle teste s'il juge encore avec le proverbe ou déjà contre lui. C'est une miniature de la méthode du livre entier, qui traite le lecteur, selon la formule de Sommer, comme un corps de résonance que l'on sonde[7].
Ce que la maxime ne dit pas
[modifier | modifier le wikicode]Écartons deux contresens possibles. Premier contresens : lire la maxime comme un simple éloge de la paresse, à la manière du pamphlet de Paul Lafargue (Le Droit à la paresse, paru en feuilleton en 1880, en volume en 1883). Nietzsche ne défend pas l'inactivité pour elle-même ; l'oisiveté dont il parle est la condition d'un travail d'un autre ordre, l'observation psychologique, exactement comme la scholè grecque était la condition de la théorie. Second contresens : croire que Nietzsche répond « non » à sa question finale et blanchit la psychologie de toute accusation. La réponse est plus retorse : oui, la psychologie est bien un « vice » au regard de la morale régnante, précisément parce qu'elle dissout cette morale en exhibant ses motifs cachés ; et c'est ce caractère vicieux, c'est-à-dire dissolvant, qui fait son prix. L'ironie ne nie pas l'accusation, elle l'endosse avec gourmandise. On retrouve le geste de la maxime 26 sur la volonté de système : un jugement moral est retourné contre la morale qui le prononce.
Synthèse
[modifier | modifier le wikicode]Récapitulons le mécanisme en trois temps. Un proverbe moralisateur fournit le moule ; une substitution lexicale y loge la psychologie, programme du livre, à la place des vices ; une fausse question laisse le lecteur trancher si le verdict de vice condamne la psychologie ou la morale qui juge. En dix mots allemands, Nietzsche signe son livre (par le rappel du titre abandonné), définit sa méthode (la psychologie démasquante née du loisir), transvalue une valeur (l'oisiveté) et tend un piège au lecteur. La place de la sentence en tête des quarante-quatre n'a donc rien d'arbitraire : elle est, comme l'a noté Mazzino Montinari à propos du chapitre entier, le prélude qui donne le ton, et l'on comprend mieux, après l'avoir étudiée, pourquoi Bruno Roche voit dans les huit premières maximes une description de la condition du philosophe-psychologue[8]. Pour prolonger l'exercice, on comparera cette maxime avec l'avant-propos du livre d'une part, avec Le Gai Savoir, §329, d'autre part : on verra se dessiner la constellation complète du loisir, du délassement et du regard psychologique dans le dernier Nietzsche.
Suite
[modifier | modifier le wikicode]« 2. Même le plus courageux d'entre nous a rarement le courage d'assumer ce qu'il sait... »
« 8. Appris à l'école de la guerre : ce qui ne me tue pas me fortifie. »
« 11. Un âne peut il être tragique ,_périr sous un fardeau que l'on ne peut ni porter ni rejeter?... le cas du philosophe»
« 12. si l'on possède son pourquoi? de la vie, on s’accommode de presque tous les comment?_L'homme n'aspire pas au bonheur; il n'y a que l'anglais qui fait cela »
« 24. à force de vouloir chercher les origines on devient écrevisse. l'historien voit en arrière; il finit par croire en arrière»
« 26. Je me méfie des faiseurs de systèmes et m'écarte de leur chemin. L'esprit de système est un manque de probité. »
" 30. le ver se recroqueville quand on lui marche dessus. cela est plein de sagesse. par là il amoindrit la chance de se faire de nouveau marcher dessus. dans le langage de la morale: l'humilité"
« 33.combien peu de choses il faut pour son bonheur! le son d'une cornemuse._sans la musique, la vie serait une erreur. l'Allemand se figure Dieu lui même en train de chanter des chants. »
« 39. Le désillusionné parle : Je cherchais des grands hommes, et je n'ai trouvé que des hommes singeant leur idéal. »
« 44. Formule de mon bonheur : un « oui », un « non », une ligne droite, un but... »
Notes et références
[modifier | modifier le wikicode]- ↑ Karl Friedrich Wilhelm Wander, Deutsches Sprichwörter-Lexikon, Leipzig, 1867-1880, vol. 3, p. 791-792 ; relevé par Andreas Urs Sommer, Kommentar zu Nietzsches Der Fall Wagner. Götzen-Dämmerung, Berlin/Boston, De Gruyter, 2012, p. 224.
- ↑ Lettre de Köselitz à Nietzsche du 20 septembre 1888, KGB III 6, n° 581, p. 309-310 ; voir Sommer, op. cit., p. 209 et suiv. (commentaire du titre, KSA 6, p. 55).
- ↑ Sommer, op. cit., p. 224 ; voir aussi Mazzino Montinari, Nietzsche lesen, Berlin/New York, De Gruyter, 1982 (trad. fr. partielle : « Friedrich Nietzsche », 1984), p. 70-71.
- ↑ Axel Pichler, Philosophie als Text. Zur Darstellungsform der Götzen-Dämmerung, Berlin/Boston, De Gruyter, 2014, p. 164-168 ; Sommer, op. cit., p. 221.
- ↑ Sommer, op. cit., p. 224-225.
- ↑ Harald Höffding, Psychologie in Umrissen auf Grundlage der Erfahrung, Leipzig, 1887, p. 17, cité par Sommer, op. cit., p. 224 ; la formule Psychologie ohne Seele remonte à Friedrich Albert Lange, Geschichte des Materialismus, 1866.
- ↑ Sommer, op. cit., p. 207 (commentaire d'ensemble). Sommer note aussi, à propos de l'avant-propos, qu'il devient « hautement dangereux » qu'un psychologue comme Nietzsche s'adonne à l'oisiveté (p. 221), ce que confirme la note posthume « Le nihilisme est notre forme d'oisiveté » (NL 1888, KSA 13, 16[30]).
- ↑ Bruno Roche, Premières leçons sur Crépuscule des idoles de Nietzsche, Paris, PUF, p. 29-30.
Bibliographie
[modifier | modifier le wikicode]- Friedrich Nietzsche, Götzen-Dämmerung, dans Sämtliche Werke. Kritische Studienausgabe (KSA), éd. Giorgio Colli et Mazzino Montinari, Munich/Berlin, dtv/De Gruyter, vol. 6 ; fragments posthumes, vol. 9 et 13.
- Andreas Urs Sommer, Kommentar zu Nietzsches Der Fall Wagner. Götzen-Dämmerung, Berlin/Boston, De Gruyter, 2012 (notamment p. 209-226).
- Axel Pichler, Philosophie als Text. Zur Darstellungsform der Götzen-Dämmerung, Berlin/Boston, De Gruyter, 2014.
- Bruno Roche, Premières leçons sur Crépuscule des idoles de Nietzsche, Paris, PUF.
- Mazzino Montinari, Nietzsche lesen, Berlin/New York, De Gruyter, 1982.