Philosophie/Nietzsche/L'Apollinien et le Dionysien
1.1 La dualité originaire des forces artistiques
[modifier | modifier le wikicode]L'origine de la distinction apollinien-dionysien
[modifier | modifier le wikicode]Dans Die Geburt der Tragödie aus dem Geiste der Musik (1872), Nietzsche pose les fondements d'une compréhension radicalement nouvelle de l'art grec en établissant une distinction fondamentale entre deux principes esthétiques incarnés par les divinités apolliniennes et dionysiaques[1][2]. Cette dualité ne constitue pas simplement une classification esthétique, mais révèle selon Nietzsche la structure métaphysique profonde de l'existence elle-même.
L'apollinien (das Apollinische) représente le principe d'individuation (principium individuationis), de la belle apparence (der schöne Schein), de la mesure et de la forme harmonieuse[3]. Apollon, en tant que dieu de toutes les facultés créatrices de formes (Gott der bildenden Kräfte), règne sur l'apparence rayonnante et sur le monde intérieur de l'imagination[4]. Le phénomène physiologique correspondant à l'apollinien est le rêve (der Traum), dans lequel l'homme accède à une vision ordonnée et structurée du monde[5].
Le dionysien (das Dionysische) incarne au contraire l'ivresse (der Rausch), la dissolution des limites individuelles, et l'accès à l'unité primordiale avec la nature (die Ureinheit)[6]. Ce principe ne se manifeste pas à travers des formes visuelles délimitées, mais à travers la musique, art dionysien par excellence, qui exprime directement la volonté cosmique sans la médiation de l'image[7].
Les caractéristiques ontologiques de la dualité
[modifier | modifier le wikicode]Cette distinction entre l'apollinien et le dionysien ne concerne pas uniquement l'esthétique, mais possède une dimension ontologique fondamentale. Ces deux forces structurent l'expérience humaine du monde à tous les niveaux[8]. L'apollinien correspond à la manifestation visible, à la Erscheinung (apparence phénoménale), tandis que le dionysien renvoie au Wesen (essence), à la réalité primordiale qui se cache derrière les apparences individuées[9].
L'art grec, et particulièrement la tragédie attique dans sa forme classique, représente la synthèse parfaite de ces deux principes opposés[10]. Dans la tragédie, la musique (principe dionysien) trouve sa rédemption apollinienne à travers la forme structurée du mythe et de la représentation scénique[11].
La tension entre ces deux principes peut être comprise à travers l'analogie avec le voile de Māyā (der Schleier der Maja) emprunté à Schopenhauer. L'apollinien tisse ce voile d'apparences qui rend la vie supportable, tandis que le dionysien le déchire pour révéler la terrible vérité de l'existence[12].
La dimension physiologique et psychologique
[modifier | modifier le wikicode]Nietzsche ancre fermement sa distinction dans l'expérience physiologique et psychologique humaine. Le rêve apollinien se caractérise par la clarté des formes, la précision des contours, et le sentiment de contemplation esthétique distanciée[13]. Dans l'état de rêve, l'individu conserve son identité et sa capacité de jugement esthétique, tout en accédant à un monde de formes idéales et harmonieuses.
L'ivresse dionysiaque, en revanche, correspond à un état d'extase (Ekstase) dans lequel les frontières de l'individualité s'effacent[14]. Cet état peut être provoqué par diverses voies : le breuvage narcotique (comme dans les cultes bachiques antiques), la force du renouveau printanier, ou l'expérience musicale intense[15]. Dans cet état, l'individu ne se sent plus séparé de la nature et de ses semblables, mais fait l'expérience d'une fusion mystique avec le tout cosmique.
Le conflit et la complémentarité des deux principes
[modifier | modifier le wikicode]La relation entre l'apollinien et le dionysien ne se caractérise pas par une simple opposition statique, mais par un conflit dynamique et créateur (Wettkampf, agon). Ces deux forces « s'excitent mutuellement à des créations nouvelles » (einander zu immer neuen kräftigeren Geburten reizen), dans un processus dialectique qui ne trouve jamais de résolution définitive[16].
L'apollinien seul conduirait à un art superficiel, purement décoratif, qui masquerait la réalité tragique de l'existence sans véritablement la transfigurer. Le dionysien seul serait insupportable, nous plongeant dans l'abîme de l'horreur primordiale sans possibilité de consolation esthétique[17]. C'est uniquement dans leur synthèse que peut naître un art véritablement tragique, capable à la fois de révéler la vérité terrible de l'existence et de la rendre esthétiquement supportable.
Cette complémentarité s'exprime particulièrement dans la tragédie attique, où le chœur dionysien (représentant l'unité primitive de la communauté) se confronte aux héros apolliniens individualisés, créant ainsi une tension productive entre l'universel et le particulier, entre le chaos primordial et la forme structurée[18].
Les manifestations artistiques de la dualité
[modifier | modifier le wikicode]Dans le domaine des arts plastiques, l'apollinien trouve son expression privilégiée dans la sculpture grecque, qui fixe dans le marbre des formes idéales et harmonieuses. La statuaire apollinienne incarne le principium individuationis dans sa perfection : chaque statue représente un individu clairement délimité, aux proportions mesurées, exprimant la « sereine sagesse du dieu de la forme » (die ruhige Weisheit des Formengottes)[19].
La musique constitue par excellence l'art dionysien. Elle ne représente pas des formes individuées, mais exprime directement la volonté cosmique, le flux incessant du devenir. Comme Nietzsche l'écrira plus tard dans Die fröhliche Wissenschaft, la musique élève la parole à son plus haut niveau, faisant résonner l'universel à travers le particulier[20].
La poésie lyrique occupe une position intermédiaire : elle utilise des images apolliniennes (les mots et les représentations visuelles qu'ils évoquent), mais cherche à exprimer un contenu dionysien (les émotions et les états d'âme qui transcendent l'individu)[21].
La signification métaphysique de la dualité
[modifier | modifier le wikicode]Au-delà de leur dimension esthétique, les principes apollinien et dionysien possèdent une signification métaphysique profonde. Ils représentent deux modalités fondamentales du rapport de l'homme au monde et à l'existence.
L'apollinien correspond à ce que Schopenhauer appelait la représentation (Vorstellung) : le monde tel qu'il apparaît à un sujet connaissant, structuré par les formes a priori de l'espace, du temps et de la causalité. C'est le monde du principium individuationis, où les êtres et les choses existent comme des entités séparées et distinctes[22].
Le dionysien, en revanche, donne accès à ce que Schopenhauer nommait la volonté (Wille) : la réalité nouménale qui se cache derrière les apparences, l'unité primordiale dont procèdent toutes les manifestations individuées. Dans l'expérience dionysiaque, le voile de Māyā se déchire, et l'individu fait l'expérience terrifiante et exaltante de sa dissolution dans l'Ur-Eine (l'Un-primordial)[23].
Cette distinction possède également des implications pour la compréhension nietzschéenne de la vérité. Le monde apollinien des formes stables et identifiables est certes une illusion (Schein), mais c'est une illusion nécessaire qui rend la vie possible. Le monde dionysien révèle une vérité plus profonde - l'unité chaotique et contradictoire du réel - mais cette vérité, si elle n'était pas voilée par l'apollinien, serait insupportable[24].
L'équilibre tragique et son déclin
[modifier | modifier le wikicode]L'équilibre entre l'apollinien et le dionysien atteint son apogée dans la tragédie attique de l'époque d'Eschyle et de Sophocle. Dans ces œuvres, le contenu dionysien terrible (la souffrance du héros, la cruauté du destin, l'injustice cosmique) trouve une expression apollinienne sublime à travers la beauté des vers, la noblesse des caractères, et l'harmonie de la structure dramatique[25].
Cependant, cet équilibre fragile fut détruit, selon Nietzsche, par l'intervention du rationalisme socratique. Avec Euripide et Socrate, l'élément dionysien fut progressivement expulsé de la tragédie, remplacé par un rationalisme apollinien excessif qui cherchait à rendre tout explicable et compréhensible par la raison[26].
Cette « mort de la tragédie » représente pour Nietzsche le début d'une décadence culturelle qui se poursuivra à travers toute l'histoire occidentale, culminant dans le nihilisme moderne. La tâche qu'il se propose dans ses œuvres ultérieures sera précisément de ressusciter l'esprit tragique, de restaurer l'équilibre entre l'apollinien et le dionysien dans une culture qui a perdu tout contact avec les forces vitales primordiales[27].
1.2 La décadence socratique et la mort de la tragédie
[modifier | modifier le wikicode]Socrate comme symptôme de la décadence grecque
[modifier | modifier le wikicode]Dans Die Geburt der Tragödie, Nietzsche identifie en Socrate et en Euripide les fossoyeurs de la tragédie attique[28]. Cette thèse, formulée dès la première œuvre de Nietzsche, demeurera centrale dans toute sa philosophie ultérieure, notamment dans Götzen-Dämmerung (Le Crépuscule des idoles, 1888), où elle trouve sa formulation la plus acérée[29].
Socrate n'apparaît pas chez Nietzsche comme une cause isolée mais comme le symptôme d'un mal plus profond qui rongeait déjà la civilisation grecque[30]. La culture athénienne du Ve siècle avant notre ère traversait une crise fondamentale : l'anarchie des instincts (die Anarchie der Instinkte) menaçait l'équilibre délicat entre l'apollinien et le dionysien qui avait permis l'éclosion de la tragédie[31].
Socrate incarnait à la fois l'expression extrême de cette décadence et la solution illusoire qu'on lui apportait. Il admettait lui-même renfermer « les pires appétits » (die schlimmsten Begierden), mais prétendait être parvenu à les maîtriser par la raison[32]. Cette prétendue maîtrise de soi par la dialectique et la raison constituait cependant, selon Nietzsche, non pas une guérison authentique mais une « apparence trompeuse » (Täuschung) qui allait entraîner la civilisation occidentale dans une impasse millénaire[33].
L'optimisme théorique et la tyrannie de la raison
[modifier | modifier le wikicode]Le concept d'optimisme théorique (theoretischer Optimismus) constitue le cœur de la critique nietzschéenne du socratisme[34]. Cet optimisme repose sur trois principes fondamentaux que Nietzsche dénonce comme mortifères pour l'esprit tragique :
Premièrement, la conviction que la vertu s'enseigne (die Tugend ist lehrbar). Socrate postulait que nul n'est méchant volontairement et que le vice ne provient que de l'ignorance. Cette équation entre savoir et vertu (Wissen ist Tugend) évacue la dimension tragique de l'existence humaine, qui reconnaît la possibilité d'un conflit irréductible entre connaissance et action, entre raison et instinct[35].
Deuxièmement, l'affirmation que la pensée peut sonder les abîmes les plus profonds de l'être (das Denken vermag bis in die tiefsten Abgründe des Seins zu gelangen). Cette confiance illimitée dans le pouvoir de la raison conduit à nier l'existence d'un fond obscur, dionysien, qui échappe par nature à la conceptualisation rationnelle[36].
Troisièmement, la croyance que la connaissance peut non seulement comprendre mais aussi corriger l'être (das Denken vermag das Sein nicht nur zu erkennen, sondern sogar zu korrigieren). Cette prétention prométhéenne à améliorer la nature par la raison marque le début de ce que Nietzsche appellera plus tard le nihilisme européen[37].
La dialectique comme arme contre l'instinct tragique
[modifier | modifier le wikicode]La méthode dialectique socratique (die sokratische Dialektik) représente pour Nietzsche l'instrument par lequel la raison a étouffé l'instinct créateur[38]. Par ses interrogations incessantes (das beständige Fragen), Socrate contraignait ses interlocuteurs à justifier rationnellement leurs croyances et leurs actions, minant ainsi la confiance spontanée dans les valeurs héritées de la tradition aristocratique[39].
Cette insistance sur la définition conceptuelle (die Begriffsbestimmung) et la cohérence logique (die logische Konsequenz) correspond à ce que Nietzsche appelle le passage d'une culture orale-aurale à une culture graphique-visuelle, de la pensée imagée et concrète du mythe à la pensée abstraite du concept[40]. Le Socrate de Platon, avec son exigence de définitions universelles et sa recherche d'essences immuables (die Suche nach dem Wesen), inaugure une ère où la parole vivante du mythe cède la place au concept figé de la philosophie systématique.
La dialectique socratique instaure également une nouvelle hiérarchie des facultés humaines. Là où la tragédie exaltait l'union féconde de l'intellect apollinien et de la passion dionysiaque, Socrate établit la domination exclusive de la raison (die Herrschaft der Vernunft) sur les instincts[41]. Cette tyrannie de la raison ne représente pas, comme le croyaient les Lumières, un progrès civilisationnel, mais constitue au contraire un affaiblissement vital, une manifestation de décadence chez un peuple dont les instincts nobles se sont délités[42].
Euripide, allié de Socrate, et la rationalisation de la tragédie
[modifier | modifier le wikicode]Euripide (Euripides) apparaît dans l'analyse nietzschéenne comme le complice dramaturgique de Socrate, celui qui a transposé l'esprit socratique sur la scène tragique[43]. Nietzsche voit en lui « le Socrate esthétique » (der ästhetische Sokrates), c'est-à-dire l'application des principes socratiques à l'art dramatique[44].
La transformation qu'Euripide opère dans la tragédie se manifeste à plusieurs niveaux. Premièrement, il fait descendre le héros tragique de sa hauteur aristocratique pour le rendre accessible au spectateur ordinaire. Les personnages euripidéens parlent une langue plus proche du quotidien athénien, leurs motivations sont explicites et rationalisables[45]. Cette démocratisation de la tragédie correspond au triomphe de ce que Nietzsche appelle « la plèbe » (die Plebs) dans la culture athénienne.
Deuxièmement, Euripide remplace l'élément dionysien — l'ivresse collective, la musique envoûtante, le chœur orgiastique — par un « réalisme émotionnel » (emotionaler Realismus) et des « paradoxes froids » (kalte Paradoxe)[46]. Les passions qu'il met en scène ne jaillissent plus des profondeurs dionysiaques mais sont des affects psychologiques individuels, analysables et compréhensibles rationnellement.
Troisièmement, la structure même de ses pièces trahit l'influence socratique. Le prologue euripidéen, où un personnage expose didactiquement la situation, brise l'illusion théâtrale et transforme la tragédie en leçon[47]. Le deus ex machina, cette intervention divine mécanique à la fin de nombreuses pièces, symbolise le remplacement de la nécessité tragique par l'arbitraire rationnel[48].
La loi suprême du socratisme esthétique s'énonce ainsi : « Pour être beau, tout doit être intelligible » (Um schön zu sein, muss alles verständig sein)[49]. Cette équation entre beauté et intelligibilité sonne le glas de l'art tragique authentique, qui tirait précisément sa puissance de l'union du compréhensible apollinien et de l'incompréhensible dionysien.
Le socratisme comme maladie de la civilisation occidentale
[modifier | modifier le wikicode]L'influence de Socrate ne se limite pas à la Grèce antique ; elle marque un tournant décisif (Wendepunkt) dans l'histoire universelle[50]. Le socratisme inaugure ce que Nietzsche nomme « la tyrannie de la raison » (die Tyrannei der Vernunft), une domination qui se perpétuera à travers le platonisme, le christianisme, et finalement la science moderne[51].
Nietzsche identifie dans le socratisme les prémisses de ce qu'il appellera plus tard « l'idéal ascétique » (das asketische Ideal)[52]. L'exigence socratique de soumettre tous les instincts au contrôle de la raison préfigure le dualisme corps-âme du platonisme et le mépris chrétien de la chair. La quête socratique de définitions universelles et d'essences immuables anticipe la croyance platonicienne en un monde intelligible supérieur au monde sensible.
Plus fondamentalement encore, le socratisme installe dans la civilisation occidentale une méfiance envers la vie elle-même (Misstrauen gegen das Leben selbst). En posant que la vie ne vaut d'être vécue que si elle peut être justifiée rationnellement, Socrate introduit un nihilisme latent qui rongera de l'intérieur toute la culture européenne[53]. Là où la tragédie enseignait l'affirmation inconditionnelle de l'existence malgré sa dimension terrible et irrationnelle, le socratisme subordonne cette affirmation à des conditions rationnelles, inaugurant ainsi la longue histoire du nihilisme européen.
La mort de la tragédie et ses conséquences culturelles
[modifier | modifier le wikicode]La disparition de la tragédie ne constitue pas un simple changement de genre littéraire mais marque l'effondrement d'une vision du monde (Weltanschauung). Avec la tragédie meurt la capacité de la culture grecque à affirmer la vie dans sa totalité, incluant sa dimension terrible et contradictoire[54].
Le triomphe du socratisme entraîne plusieurs conséquences culturelles décisives. D'abord, le remplacement de la sagesse tragique (tragische Weisheit) — qui accepte la contradiction comme essence de la vie — par l'optimisme théorique, qui postule l'harmonie fondamentale du réel et sa transparence à la raison[55].
Ensuite, la substitution de l'homme théorique (der theoretische Mensch) à l'homme tragique comme idéal culturel. Là où le Grec de l'époque tragique était un guerrier, un poète, un athlète — bref, un homme d'action (Tätigkeitsmensch) —, l'époque post-socratique exalte le contemplatif, le savant, le philosophe qui observe la vie au lieu de la vivre pleinement[56].
Enfin, le passage d'une culture fondée sur le mythe (Mythos) à une culture dominée par le concept (Begriff). Le mythe tragique offrait une compréhension intuitive et globale de l'existence ; la pensée conceptuelle socratique la dissèque, l'analyse, la fragmente en définitions abstraites qui, paradoxalement, la rendent moins compréhensible dans son unité vivante[57].
La tentative nietzschéenne de renaissance de la tragédie
[modifier | modifier le wikicode]Dès La Naissance de la tragédie, Nietzsche ne se contente pas de diagnostiquer la mort de l'esprit tragique ; il appelle à sa renaissance (Wiedergeburt). Il voit dans la musique de Richard Wagner et dans la philosophie de Schopenhauer les signes avant-coureurs d'un renouveau de la culture dionysiaque[58].
Cependant, cette espérance initiale sera progressivement abandonnée. Dans l'« Essai d'autocritique » de 1886, Nietzsche reconnaît que son premier livre demeurait encore trop prisonnier du romantisme schopenhauerien et wagnérien[59]. La tâche de surmonter le socratisme et de créer une nouvelle culture tragique restera au cœur de toute l'œuvre nietzschéenne, trouvant son expression la plus aboutie dans la doctrine du surhomme (Übermensch) et de l'éternel retour (ewige Wiederkunft).
Le diagnostic nietzschéen de la décadence socratique conserve toute son actualité. Car la civilisation occidentale moderne, héritière du platonisme et du christianisme — ce « platonisme pour le peuple » —, demeure profondément socratique dans ses présupposés fondamentaux : foi en la toute-puissance de la raison, confiance dans le progrès scientifique, croyance en la possibilité d'une maîtrise rationnelle de l'existence[60]. La « mort de la tragédie » n'est donc pas seulement un événement historique du Ve siècle athénien, mais le symptôme d'une maladie culturelle dont l'Occident n'a jamais guéri.
Notes et références
[modifier | modifier le wikicode]- ↑ Nietzsche, F. (1872). Die Geburt der Tragödie aus dem Geiste der Musik, § 1. In Nietzsche Source : édition critique numérique des œuvres complètes.
- ↑ L'origine de la tragédie, traduction J. Marnold et J. Morland (1906), § 1 : « L'évolution progressive de l'art est le résultat du double caractère de l'esprit apollinien et de l'esprit dionysien, de la même manière que la dualité des sexes engendre la vie au milieu de luttes perpétuelles et par des rapprochements seulement périodiques. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, V. Tejera (1987), p. 58 : « The Apollonian is the negation of Silenuss assertion, before King Midas, of the pain of life. This art is completive (Ergänzung und Vollendung) of existence. »
- ↑ L'origine de la tragédie, § 1 : « Apollon, en tant que dieu de toutes les facultés créatrices de formes, est en même temps le dieu divinateur. Lui qui, d'après son origine, est 'l'apparence' rayonnante, la divinité de la lumière, il règne aussi sur l'apparence pleine de beauté du monde intérieur de l'imagination. »
- ↑ Nietzsche, F. (1872). Die Geburt der Tragödie, § 1 : « Figurons-nous tout d'abord, pour les mieux comprendre, ces deux instincts comme les mondes esthétiques différents du rêve et de l'ivresse. »
- ↑ The Birth of Tragedy, § 1-2, cité dans Nietzsche and Greek Thought : « The Dionysian is identical with the musical his subjectivity is transcended or validated in the process. Result: the image that now shows the artist his identity with the heart of the world is a dream scene that embodies the primordial contradiction and primordial pain, together with the primordial pleasure. »
- ↑ Nietzsche and the Aesthetic, Eitan Machter (2025), pp. xii-xiii : « The Dionysian principle, which is instinctual and ecstatic, represents our direct apprehension of the essence of reality, unmediated by conceptualization. At its peak, Dionysian art finds its expression in dance, where the human body itself becomes the work of art. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, p. 58 : « These two kinds of artistic energy are not only aesthetic or cosmetic but ontological: they structure the human experience of the world. »
- ↑ The Birth of Tragedy, § 4 : « C'est dans le délire dionysiaque que se révèle à nous la quintessence de la nature. »
- ↑ Die Geburt der Tragödie, § 1 : « Ces deux instincts impulsifs s'en vont côte à côte, en guerre ouverte le plus souvent, et s'excitant mutuellement à des créations nouvelles, toujours plus robustes, pour perpétuer par elles le conflit de cet antagonisme... jusqu'à ce qu'enfin... ils engendrent alors l'œuvre à la fois dionysienne et apollinienne de la tragédie attique. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, p. 59 : « The music, Dionysian art par excellence, finds in tragedy its Apollonian redemption through form and myth. »
- ↑ L'origine de la tragédie, § 1 : « Le voile de Maïa... comme s'il n'en flottait plus que des lambeaux devant le mystérieux Un-primordial (Ur-Eine). »
- ↑ L'origine de la tragédie, § 1 : « L'apparence pleine de beauté des mondes du rêve, dans la production desquels tout homme est un artiste complet, est la condition préalable de tout art plastique. »
- ↑ Nietzsche and Eternal Recurrence, B. E. McNeil, p. 20 : « The Dionysian impulse of chaos and revelry, and also the Dionysian acknowledgement of life and destruction, which opens us to profound suffering and supreme joy. »
- ↑ Die Geburt der Tragödie, § 1 : « C'est par la puissance du breuvage narcotique que tous les hommes et tous les peuples primitifs ont chanté dans leurs hymnes, ou bien par la force despotique du renouveau printanier pénétrant joyeusement la nature entière, que s'éveille cette exaltation dionysienne. »
- ↑ Die Geburt der Tragödie, § 1 : « Ces deux instincts... s'excitant mutuellement à des créations nouvelles, toujours plus robustes, pour perpétuer par elles le conflit de cet antagonisme. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, p. 63 : « The Apollonian effect of the epos is not provided by Euripides the rational thinker, while Dionysian involvement is replaced by emotional realism. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, p. 63 : « The tragic chorus is so effective, in fact, that it makes poets out of its audiences... This effectiveness is what distinguishes the Tragic chorus from the individualist lyrics and recitative choruses of the sixth and early fifth century. »
- ↑ L'origine de la tragédie, § 1 : « Cette pondération, cette libre aisance dans les émotions les plus violentes, cette sereine sagesse du dieu de la forme. »
- ↑ Nietzsche and the Aesthetic, p. xiii : « In Nietzsches view in The Gay Science... Music, on the other hand, elevates the word to its highest level, as seen in opera. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, p. 60 : « The lyricist works with visual images, the passionate agitation or emotion is expressed in the Apollonian mode of seeing longing and aspiration in nature. »
- ↑ L'origine de la tragédie, § 1 : « On pourrait dire que l'inébranlable confiance en ce principe [d'individuation] et la calme sécurité de celui qui en est pénétré ont trouvé dans Apollon leur expression la plus sublime. »
- ↑ Die Geburt der Tragödie, § 1 : « L'extase transportée qui, devant cet effondrement du principe d'individuation, s'élève du plus profond de l'homme, du plus profond de la nature elle-même. »
- ↑ Will to Power, Nietzsches Last Idol, pp. 100-101 : « In The Birth of Tragedy, Nietzsche posited that the ultimate substratum of actuality is a diffuse intention, a striving, a general and shapeless will that objectifies itself in the tangible world of everyday experience. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, p. 62-63 : « The Dionysian insights shared in the drama are what distinguish it so sharply... from the epic... Tragedy does not bring redemption through the beauty of cultivated appearances. It does so by the musical achievement of a Dionysian unity with what is primordial in life. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, p. 64-65 : « Nietzsches hypothesis about the death of Tragedy: (i) that Euripides the rational thinker is separable from Euripides the tragic poet and has overridden him; (ii) that a figure named Socrates is the pure exemplar and pioneer of the new logicality; (iii) that the equation of beauty with intelligibility somehow deprives Tragedy of its Dionysian effectiveness. »
- ↑ Nietzsche and Eternal Recurrence, p. 20 : « Nietzsche realises that the end of the Christian-moral interpretation of the world offers the possibility of another beginning... the emergence of our creatively and intellectually cultivated overhuman capabilities. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, V. Tejera (1987), p. 21-22 : « Socrates is featured as a crank and genius who contributed to making the cultural break irreparable. He is also featured as a symptom of the decline. »
- ↑ Crépuscule des idoles, « Le problème de Socrate », § 1 : « le socratisme de la morale, la dialectique, la pondération et la sérénité de l'homme théorique — quoi ? ce socratisme ne pourrait-il pas être justement le signe de la décadence ? »
- ↑ Crépuscule des idoles, « Le problème de Socrate », § 2 : « Si l'on avait besoin de Socrate, c'est parce que son idiosyncrasie n'était déjà plus un cas isolé. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, p. 108-109 : « The anarchy of Socrates' powerful instincts... In aphorism 9 of The Problem of Socrates, he perceives that Athenian culture as a whole had come to need the counter-force or tyranny of reason in the narrow sense over instincts that were no longer noble. »
- ↑ Crépuscule des idoles, « Le problème de Socrate », § 3-4 : « Socrate fascinait car il incarnait à la fois le cas extrême d'un mal universel qui commençait alors à se répandre, du fait qu'il admettait renfermer en lui les pires appétits, et à la fois la solution à ce mal. »
- ↑ Will to Power, Nietzsche's Last Idol, p. 126 : « Socrates n'était en fait qu'une apparence trompeuse de la guérison de ce mal. »
- ↑ La Naissance de la tragédie, § 15 : « Socrate incarne l'optimisme théorique qui prétend que l'être est parfaitement rationnel et connaissable. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, p. 107 : « The slogans of Socratism... to be beautiful everything must be intelligible or conscious and knowledge is virtue. »
- ↑ La Naissance de la tragédie, § 15 : « L'optimisme théorique croit que la connaissance peut atteindre toute vérité et résoudre tous les problèmes. »
- ↑ Will to Power, Nietzsche's Last Idol, p. 142 : « L'optimisme théorique est une compensation d'un pessimisme faible. »
- ↑ La Naissance de la tragédie, § 13-14 : « Socrate, le dialecticien, marque le triomphe de la raison sur l'instinct dionysiaque. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, p. 109 : « With dialectics the plebs come to the top... when Socrates' contemporaries, the competitive Sophists, added the techniques of refutation and rationalization, namely, of antilogistic reasoning, to the discursive arsenal of the Athenians, not only argumentation but speech-making became more logical. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, p. 27-28 : « The historical Socrates... would have grown up with correspondingly narrative and concrete ways of talking. Contact, as he matured, with foreign Sophists from areas more advanced in literacy could have made him aware of the new kind of discourse that was emerging. »
- ↑ Crépuscule des idoles, « Le problème de Socrate », § 10 : « Être obligé de lutter contre ses instincts — voilà bien la formule de la décadence. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, p. 110-111 : « To have to fight the instincts, concludes Nietzsche, that is the formula of decadence as long as life is ascending, happiness equals instinct. »
- ↑ La Naissance de la tragédie, § 12 : « En un certain sens, Euripide ne fut, lui aussi, qu'un masque : la divinité qui parlait par sa bouche n'était pas Dionysos, non plus Apollon, mais un démon qui venait d'apparaître, appelé Socrate. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, p. 64-65 : « The aesthetic Socratic, as Nietzsche calls him... Euripidean tragedy took of making it possible for every spectator to identify fully with the actors on the stage. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, p. 67-68 : « It is because Euripides' dramas are easier to paraphrase, and because it is easier to verbalize reasons for the actions of his protagonists, that he has been called a rationalist. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, p. 64-65 : « Dionysian involvement is replaced by emotional realism... the work done in Dionysian tragedy by Apollonian thoughtfulness is replaced by the effect of cold paradoxes. »
- ↑ Euripide, Wikipédia : « Ses pièces commencent souvent d'une façon banale qui mine l'illusion théâtrale. À la différence de Sophocle, Euripide prête à une divinité ou à un personnage humain un monologue pour dire directement au public tout ce que celui-ci a besoin de savoir. »
- ↑ Euripide, Wikipédia : « Parfois condamné par des critiques comme une façon peu imaginative de terminer une histoire, le spectacle d'un dieu en train de prononcer un jugement du haut d'une machine de théâtre pourrait en fait viser à provoquer de façon délibérée un certain scepticisme envers les dimensions religieuses et héroïques de ses pièces. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, p. 65 : « The supreme law of aesthetic Socratism, says Nietzsche, is that to be beautiful is to be intelligible. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, p. 100 : « Socrates, as conceptualist, is one turning point... of world history. »
- ↑ Crépuscule des idoles, « Le problème de Socrate », § 11 : « La rationalité à tout prix des philosophes grecs à partir de Platon devint la planche de salut du monde grec en péril. »
- ↑ Will to Power, Nietzsche's Last Idol, p. 59-67 : « To fight the ascetic ideal and its perceived dangers, Nietzsche proposed naturalistic conceptions... of ethics and epistemology built upon his concept of will to power. »
- ↑ La Naissance de la tragédie, « Essai d'autocritique » (1886), § 1 : « La science elle-même, notre science — envisagée comme symptôme de vie, que signifie, au fond, toute science ? »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, p. 62-63 : « Tragedy does not bring redemption through the beauty of cultivated appearances. It does so by the musical achievement of a Dionysian unity with what is primordial in life. »
- ↑ Will to Power, Nietzsche's Last Idol, p. 142 : « The optimistic foundation of Western progress leaves individuals deceived and culture immersed in a chilling darkness. »
- ↑ Nietzsche and Greek Thought, p. 99-100 : « The contemplative life (vita contemplativa) is mistakenly equated with happiness. »
- ↑ La Naissance de la tragédie, § 17 : « Le mythe meurt lorsqu'on veut le conceptualiser. »
- ↑ La Naissance de la tragédie, § 19-25 : « Nietzsche appelle à une redécouverte de l'esprit tragique des Grecs à travers Wagner et la philosophie allemande. »
- ↑ La Naissance de la tragédie, « Essai d'autocritique », § 6 : « Que ne me suis-je gardé d'exprimer dans les formules de Schopenhauer et de Wagner une intuition aussi étrangère et aussi nouvelle ! »
- ↑ Will to Power, Nietzsche's Last Idol, p. 219-228 : « Nietzsche saw himself the task to revalue all values... to propose single-handedly an alternative upon which a different future would be possible. »